Célian Ramis

Danse : Puissance waack

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C’est une danse à découvrir le waacking, à observer et à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire pas terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.
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Los Angeles. Bienvenue dans les années 70. Homosexuels afro-latinos, faites-vous discrets. Voire invisibles. Le mépris et les discriminations rodent encore, même si les premières gay prides apparaissent, les mentalités sont loin d’avoir évolué.

Dans les clubs, à l’abri des regards de celles et ceux qui voient en vous de la perversité, vous pourrez waacker à volonté. Ici, tout est permis. Sous les feux des projecteurs et les flashs des photographes ébahis, vous diffusez de la liberté, du glamour et de la sensualité. Vous dansez et vous êtes magnifiques !

Si on parle d’élégance à la française, on doit bien avouer malgré tout que le waacking n’est pas très répandu dans l’Hexagone. Pourtant, nous en avons des waackeuses d’excellence, dignes héritières de cette danse afro-américaine gay, inspirée par les stars du cinéma hollywoodien des années 50. Changement d’époque, changement de contexte, changement de pays, les ambassadrices d’aujourd’hui tendent à montrer que le waacking peut aussi rimer avec la francophonie. Rencontre avec Princess Madoki et le collectif dont elle fait partie, Ma Dame Paris, dont l’objectif est de faire connaître cette danse, la démocratiser, en montrant comment chacun-e peut se l’approprier, sans jamais en oublier son origine. 

« Le waackeur, il aime être beau, il aime être vu, il est le premier personnage du film, pas autre chose, on ne filme que lui. Mais y a un truc que je ne vous ai pas dit. Ça fait super mal au bras ! », rigole Josépha Madoki. Dimanche 10 mars, à partir de 16h, elle mène le Bal Waack sur la scène de L’Étage du Liberté, à Rennes.

Invitée par Le Triangle, elle est entourée de deux assistantes : Sonia Bel Hadj Brahim, membre du collectif Ma Dame Paris, et Viola Chiarini, fondatrice du collectif Mad(e) in Waack. Face à elles, une foule pailletée et strassée – avec modération – de femmes et d’hommes suspendu-e-s aux funky steps de Princess Madoki, qui décompose les pas, sans musique dans un premier temps. 

Elle avait raison, les douleurs se font ressentir rapidement, les mouvements de bras étant à la base de la danse : « C’est très important en waacking, la posture du corps. On est fier-e-s et on a la tête haute. La traduction de « waack », c’est « tu crains », et pour le dire, on fait un geste de la main, vous savez quand on lève la main en l’air et on envoie balader quelqu’un ?! À partir de là, on peut freestyler, s’amuser ! On va vous mettre un son et vous allez improviser sur le geste du jeté. » 

DRAMA, DRAMA, DRAMA…

Du disco et du funk pour les accompagner « et un peu de drama ». Parce que le waacking, c’est aussi basé sur le punking : « On raconte une histoire, on est un personnage de film, on rajoute du drama, de l’émotion, on en fait des caisses ! » Le public se prend facilement au jeu, entre dans la peau d’une grande vedette de cinéma digne des années 50 et jette les bras à la figure des voisin-e-s. Façon de parler, évidemment… Puis d’un personnage, on passe à un autre.

On apprend à manier le jeté mais aussi le rattrapé. On fait semblant de lancer des dés en l’air ou par terre, on freestyle avec des partenaires d’une chanson. « On adore se prendre pour des stars, nous, les waackeurs. Imaginez, vous êtes à Los Angeles, Hollywood. Vous tournez avec Dicaprio. Naturellement, il a le second rôle et vous avez le premier. Y a des caméras braquées vers vous, des photographes, vous êtes belles, vous êtes beaux. Vous êtes sur-e-s de vous. Vous prenez la pose de star, vous croisez les bras, vous jetez un regard de star… », détaille Princess Madoki, tout en simulant des attitudes de diva afin d’expliquer ce qu’est le posing. 

Derrière elle, s’affichent des photos de celles (et ceux) qui ont inspiré la communauté à l’initiative de cette danse : Greta Garbo, Audrey Hepburn, Fred Astaire ou encore Marilyn Monroe. De profil avec la jambe légèrement pliée, la tête droite, le menton levé et l’arrogance faussement naturelle, le sourire franc ou le regard rempli de sensualité, la grâce de ces célébrités est travaillée, façonnée, fabriquée et figée à jamais.

« À vous de créer vos propres poses », lance la meneuse avant de proposer de terminer en beauté par un soul train (couloir formé par les danseurs-seuses qui passent dedans deux par deux pour danser, encouragé-e-s par les autres participant-e-s), en référence à l’émission Soul train, diffusée aux Etats-Unis de 1971 à 2006. 

C’est grâce à ce show télévisé que le waacking a pu être mis en lumière, mais aussi grâce à des personnalités influentes de la soul comme Diana Ross. En un peu plus de deux heures, Josépha, Sonia et Viola font la démonstration du potentiel et de l’esprit développés par le waacking, sans pouvoir explorer tous les recoins de l’étendue de cette danse. 

AVANT DE WAACKER

Cette danse, elle ne la connaissait pas avant les années 2005/2006. Mais Josépha Madoki a toujours dansé. D’aussi loin que ses souvenirs remontent et d’après les dires de sa famille, dès qu’elle a pu, elle a dansé. Vers 8 ou 9 ans, elle prend ses premiers cours et montre un goût certain pour le mouvement. Dans son quartier, elle se forme au modern jazz et à la danse africaine.

« À 16/17 ans, j’ai découvert le hip hop, j’ai eu un coup de foudre. J’ai dit : c’est ça que je veux faire de ma vie. », se rappelle la danseuse qui a l’air de revivre instantanément ce déclic. À Lille, là où elle grandit, son professeur de danse souhaite créer une compagnie semi professionnelle et la faire monter sur scène pour les spectacles.

« Je voulais vraiment en faire mon métier et mes parents ont dit non. J’ai continué mes études de droit, ça faisait la fierté de mes parents. Mais la danse était plus forte. J’allais à l’université la semaine et je partais en tournée régionale le week-end. J’avais envie de bouger, j’avais envie d’être sur scène. J’ai voulu faire une école de danse à Paris qui forme au milieu du spectacle. Mes parents ont redit non. Mon père est très carré. Mais ce qu’il n’avait pas compris, c’est que ce n’était pas une question. », souligne Josépha qui va alors se démener pour trouver un travail et un logement dans la capitale. 

À la fin des vacances, elle prend sa valise et part faire ce qu’elle a envie de faire : « C’était un stress parce que mon père m’a dit « Si tu pars, tu ne reviens plus ». Il faut être déterminée dans son choix et sa volonté. J’étais certes la meilleure danseuse de la région mais à Paris, il fallait que je me fasse ma place. » 

Là encore, elle témoigne d’une grande volonté et d’une détermination d’acier. Et elle remercie ses parents de lui avoir mis la pression. « Sur une centaine d’auditions, tu en rates 80. Beaucoup de danseuses lâchent. Moi, la voix de mon père résonnait dans ma tête. À l’Académie internationale de danse, j’ai reçu une formation en danse contemporaine, danse classique, jazz, etc. », poursuit-elle, en précisant :

« Quand tu es une femme dans le milieu de la danse, tu dois être pluridisciplinaire. Cette formation m’a permis d’apprendre d’autres choses et de faire autre chose de mon corps. Je suis devenue danseuse professionnelle à ce moment-là. »

DE GRANDES COLLABORATIONS

Elle collabore avec des chorégraphes comme Marguerite M’Boulé et Ousmane Babson Sy – chorégraphe des talentueuses Paradoxsal et membre du Collectif Fair(e) qui dirige aujourd’hui le Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne – avec qui elle explore une gestuelle hip hop.

Mais aussi avec James Carles dans Danses et Continents Noirs, projet reprenant les répertoires des danseuses afro-américaines du début du XXe siècle ou encore, côté plus contemporain, avec Sylvain Groud dans Elles, pièce chorégraphique pour cinq danseuses hip hop.

Plusieurs années et une multitude d’expériences plus tard, Josépha Madoki monte son propre solo, Mes mots sont tes maux, dans lequel elle dresse le portrait des femmes meurtries dans leur chair à cause de l’excision subie et contrainte et dénonce ici cette pratique, les douleurs physiques et les souffrances de l’âme infligées.

Entre temps, elle a décroché un gros contrat dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, mise en scène et chorégraphiée par Wayne Mc Gregor. Trois mois au Casino de Paris, trois ans de tournée internationale :

« J’ai goûté à la scène tous les soirs, c’était super intense. J’ai invité mes parents. La scénographie était magnifique et c’était un très beau spectacle visuel. Leur vision a changé, ils ont vu la danse comme un vrai travail. Ils ont vu le côté professionnel. Ils ont vu qu’il n’y avait rien de dégradant. C’était ça, la peur qu’ils avaient. »

C’est là que son père va lui dire pour la première fois qu’elle danse comme son arrière-grand-mère. La meilleure danseuse de son village au Congo, pays natal de Josépha. Pour elle, ces propos font sens. Tout comme le fera la rencontre avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui en 2013 organise une audition à Londres pour son nouveau spectacle tiré de la pièce de théâtre d’Aimé Césaire Une saison au Congo.

Au-delà de l’enthousiasme provoqué par l’éventualité d’une collaboration avec ce professionnel qui la subjugue, elle explique qu’il s’agit là de sa propre histoire, celle de sa famille. Elle est prise et elle réitère l’expérience dans Babel, de ce même chorégraphe qui la fera également danser dans le clip de la chanson « Apeshit » de Beyonce et Jay-Z, tourné au Louvre. Elle est la seule danseuse française dans le groupe et se paye le luxe d’un solo de waacking devant La Joconde. 

RENCONTRE AVEC LE WAACKING

Depuis 2005, Josépha Madoki poursuit son rêve d’adolescente, en étant danseuse professionnelle. De battles hip hop en compagnies, de cours en chorégraphes pluridisciplinaires, elle fige son regard sur une danseuse japonaise qui pratique le waacking.

Cette danseuse, c’est Yoshie, une figure importante et renommée au Japon : « C’était trop beau, c’était trop bien ! Je ne savais pas ce que c’était mais je me suis renseignée sur elle et sur le waacking. » Nouvelle révélation pour la Lilloise qui aime apprendre et se nourrir de nouveautés.

Elle fait des stages à Paris, c’est la renaissance du waacking à cette époque mais en France, cette danse n’a jamais connu le grand essor. À cette époque également, Josépha doute de sa féminité.

« Je venais du hip hop, je n’avais pas encore exploré cette facette-là de moi. Et puis en 2012, je me suis lancée. Je suis allée à Los Angeles, à New York, rencontrer les waackeurs et je me suis aussi beaucoup entrainé toute seule. »
signale la danseuse qui fait encore une fois preuve de détermination dans sa volonté.

Une détermination qui l’emmène l’année suivante en Suède pour participer à Street Star, un des plus grands événements mondiaux. Elle se qualifie pour la demi finale où elle doit y affronter la célèbre Yoshie. Celle qui a fait que tout a commencé pour elle : « Elle m’a inspirée, j’étais trop contente de danser avec elle. Tu vois, je dis danser avec elle et pas contre elle. J’étais sure de perdre mais j’étais trop contente. Et j’ai tellement bien dansé que j’ai gagné. J’ai perdu ensuite mais pour moi, c’était incroyable ! »

Sa carrière prend son envol à cet instant précis. La vidéo de cette demi finale est vue par des centaines de milliers de personnes : « Les gens voulaient apprendre de moi, c’était fou ça pour moi ! » Son personnage, Princess Madoki, elle l’a créé en 2012 et en parle comme une espèce d’exutoire. Elle qui n’avait pas encore exploré sa féminité peut la pousser à son paroxysme dans le waacking.

Talons hauts, faux cils, des airs de diva, « on peut être une queen ou un king, tout est normal, tout le monde est perché dans son monde. » À la différence des battles hip hop dans lesquelles on performe, dans le waack, on s’interroge sur l’histoire que l’on raconte et on se donne « la possibilité de se réinventer ». 

À L’ORIGINE

L’histoire de cette danse part de cette essence-là. « Le waacking est né dans les années 70 et est venu de la communauté gay afro-américaine et latino à Los Angeles. C’était une communauté discriminée à qui on disait « tu n’as pas le droit d’être là, tu n’as pas le droit d’exister ». Mais ce monde-là du cinéma hollywoodien, ils avaient envie de le toucher eux aussi et l’ont reproduit dans les clubs en partant du principe qu’ici on peut être qui on veut être. Beaucoup de danses naissent de frustrations. Ces espaces qu’ils ont créés étaient des lieux d’échange et de liberté. C’est une social dance le waacking ! », se passionne Josépha.

Aujourd’hui, elle puise dans l’esprit initial de cette danse mais insiste sur le fait que l’époque a changé, ainsi que le contexte, « et surtout, ce n’est pas le même pays. » La démarche est différente mais elle a en commun ce besoin de liberté, cette envie de se réinventer.

« En France, de manière générale, il ne faut pas trop en faire et il ne faut pas en dire trop. Le waacking permet la réappropriation. », souligne la waackeuse. Cela signifie la réappropriation de son corps qui ne doit pas être définie par les diktats :

« En tant que femmes, que femmes noires, que femmes racisées, on en est constamment assaillies de diktats au niveau du corps. En waacking, on voit tous les types de corps et personne ne va se juger. Tous les corps sont beaux, toutes les poses sont belles. C’est un espace de liberté ! »

C’est certainement ce qui fait la réussite du Bal Waack. Si personne n’a poussé l’habillement à l’extravagance, les touches argentées et pailletées ornent les hauts et les coiffures des participant-e-s qui, timides au départ, se laissent séduire et se prennent au jeu sans porter trop d’attention aux regards qui pourraient se poser sur leurs mouvements ou attitudes. Le lâcher prise semble imminent. 

ESPACE DE MILITANTISME

Pour la danseuse et chorégraphe Ari de B, formée d’abord au hip hop et ensuite au voguing et au waacking, « c’est un détournement des codes de l’élégance parce que c’est une élégance qui n’est pas accessible. C’est l’élégance blanche, l’élégance riche, qui n’est pas celle des personnes qui incarnent le waacking. Du coup, c’est créer un espace nous aussi en tant que communauté queer, gay, racisée, où on peut se sentir exister et se sentir légitimes dans une élégance et une norme de beauté ou des normes de beauté qui seraient nôtres. Qu’on crée pour nous, par nous. »

Elle poursuit son interview, donnée à Nova en décembre 2017 : « Si on décale un peu le regard, ce qui est un peu le but justement de ma militance ou de mon activisme, de la façon de représenter la danse et dans la façon de me représenter dans la danse, on voit que l’élégance, la beauté et la classe, c’est ailleurs. Dans le waacking, les mouvements de mains, les mouvements de bras sont là pour raconter une histoire, pour attraper la lumière, dire « non ne me regarde mais si regarde moi ». Pour moi, danser, c’est me réapproprier mon corps, me réapproprier ma prise d’espace, c’est me réapproprier mon intérieur et je trouve que c’est vraiment un moyen de résilience, résistance. » 

La puissance et la portée politique, on pourrait passer à côté en découvrant le waack d’un seul œil, pensant que cette danse véhicule finalement une forme de féminité caricaturale et mène à revêtir un masque d’hypocrisie, notamment quand on se réfère à l’écart entre l’image renvoyée par Marilyn Monroe et son vécu dans sa vie privée. Ce serait se fendre de la partie très engagée du waacking d’aujourd’hui, comme ont pu l’exprimer Ari de B et Princess Madoki.

Cette dernière, en plus de défendre la liberté impulsée et insufflée par cette discipline, milite pour la développer en France. « Avec d’autres danseuses avec qui on partage la même énergie et la même vision, on a fait le constat qu’on ne connaissait pas le waacking en France. On apparente ça à du voguing alors que c’est différent. On s’est alors dit qu’on allait s’associer pour faire connaître cette danse. On a alors monté le collectif Ma Dame Paris. », explique Josépha. 

MA DAME PARIS, POUR WAACKER EN FRANÇAIS

Le trio se compose d’elle-même, de Sonia Bel Hadj Brahim et de Mounia Nassangar. Ensemble, elles créent un spectacle court, de moins de 8 minutes, intitulé Waackez-vous français ? pour répondre à cette dérangeante réflexion entendue à plusieurs reprises à l’étranger, visant à leur faire remarquer qu’elles étaient des françaises qui dansaient sur des paroles écrites et chantées en anglais.

Elles décident alors de danser sur des musiques exclusivement francophones pour en effet orienter une danse à travers laquelle le corps bouge en résonnance avec la musique et les mots. « Ça résonne sur notre waacking de danser sur notre langue maternelle. Ça fait évoluer notre danse. », analyse Princess Madoki. De cette version courte, elles ont gardé l’idée du répertoire francophone et ont réalisé une deuxième création, plus longue cette fois, appelée Oui, et vous ? pour répondre à la première. Comme un fil rouge. 

Et c’est d’ailleurs de rouge qu’elles sont vêtues dans cette pièce présentée au Triangle le 1ermars, lors de deux représentations dans la même journée. Et ça commence fort. On est secoué-e-s d’emblée avec la célèbre chanson « Les nuits d’une demoiselle » de Colette Renard, parue en 1963.

« Ça frappe directement. Nous, on a aimé sa façon d’utiliser les mots, de jouer avec les mots et de parler de sexe. Alors, c’est un peu osé d’ouvrir le bal là-dessus mais ça démontre bien la richesse de la langue française et nous, on est fières d’être françaises. », sourit malicieusement Josépha qui pointe avec le même enthousiasme qu’elles font un pied de nez au cliché que l’on pourrait avoir du waacking :

« Comme c’est très féminisé, on nous attend sur le côté belles filles qui font des poses. On n’est pas rentrées dans un côté d’hypersensualité, on a justement intégré très rapidement un tableau froid et robotisé. »

Dans Oui, et vous ?, elles poussent le waacking dans une forme de théâtre chorégraphique et montrent comment à partir d’énergies différentes elles composent une histoire commune. Elles jouent avec les rythmes, effectuent des jeux de miroir, contrebalancent lâcher prise et contrôle, démontrent la puissance de cette danse et de l’étendue de ses possibilités, jusqu’à une forme de transe dans laquelle les mouvements sont tellement rapides et répétitifs que l’on ne distingue plus les doigts de leurs mains ni même leurs bras. 

Puis survient le relâchement qui opère comme une descendante de désinhibants en fin de soirée ou en lendemain de fête. Trente minutes durant, elles témoignent du côté technique très exigeant de cette danse dans les arms control qu’elles confrontent à un côté très brut puisqu’elles poussent au maximum leurs capacités physiques et corporelles. 

C’est une danse à découvrir le waacking, à observer mais surtout à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire qui ne s’est jamais terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.

On peut d’ailleurs croiser les qualificatifs mais surtout on peut embrasser la liberté que waacker procure. Parce que laisser libre cours à sa féminité n’est pas toujours accepté, on est bien décidé-e-s à faire ce qu’il nous plait !

 

 

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Célian Ramis

L'origine du monde, source des malheurs

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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes.
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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Celle que l’on oublie, celle que l’on ignore, celle que l’on minore, celle que l’on méprise, celle que l’on bafoue… Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes. 

La tête nous tourne, vendredi 5 avril, en sortant de la représentation proposée, dans le cadre du festival Mythos, au centre culturel Pôle Sud, co-producteur du spectacle pensé et construit par la compagnie briochine Fiat Lux. Parce que pendant plus d’une heure, la pièce nous a assailli de témoignages de femmes.

Et quand les femmes témoignent de leur condition de femmes, c’est rarement joyeux. Mais c’est nécessaire pour donner à entendre, pour faire comprendre. Faire comprendre qu’à cause de leur sexe, de cette origine du monde pour reprendre le nom du tableau de Gustave Courbet – qui a peint là une partie du corps de Constance Quéniaux – elles seront les proies de nombreuses discriminations tout au long de leurs vies.

Pendant près de 2 ans, le metteur en scène Didier Guyon a travaillé à la création de ce spectacle, dont la première représentation a eu lieu en mars 2019. Dès janvier 2017, il a collecté des paroles de femmes, tout comme il avait procédé pour Dis moi, présenté en 2016, autour de la vieillesse. 

Des entretiens avec une cinquantaine de femmes, dont la durée oscille entre 1h et 1h30, il en a gardé des extraits mais surtout en a préservé l’essence pour la restituer avec le plus de véracité possible. Parce que l’intime est politique, il faut manier les témoignages avec soin et précaution et essayer au maximum de ne pas les manipuler.

Le récit nous plonge au cœur de la condition féminine, celle qui prend forme dès lors que la jeune fille devient femme. Un moment qui surviendrait aux premières colorations rougeâtres de nos culottes.

« Ma mère m’a dit « Un jour tu vas voir tu vas avoir du sang dans la culotte… ». Ça faisait belle lurette que je savais ça ! Fin de l’éducation sexuelle. »

Dès les premières règles, les femmes s’avèrent différentes les unes des autres. Mais rares sont celles qui le vivent avec joie et légèreté et nombreuses sont celles qui éprouvent de la honte. Une honte liée aux tabous autour des menstruations et plus largement du corps et de la sexualité.

De la ménarche déboussolée à la femme atteinte d’endométriose, on passe à l’escort militante se positionnant en faveur de l’accompagnement sexuel des personnes handicapées à la meuf qui adore sucer des bites mais qui aujourd’hui en est dégoutée.

« C’est comme les huitres. J’adorais ça, le matin au petit déjeuner avec du vin blanc et puis un jour j’ai été malade, j’en ai plus jamais mangé. C’est ça en fait. C’est ouf. »

Il y en a pour qui la sexualité est source d’épanouissement personnel mais aussi pour qui la thématique est complexe « parce que c’est une invitation à être soi et ce n’est pas si simple parce qu’on peut en avoir envie et peur à la fois. » Ou alors parce que leur orientation sexuelle n’est pas bien vue et leur homosexualité, elles n’en ont pas parlé à leurs familles. Ou encore parce que l’injonction à la virilité obstrue les rapports : 

« Y a des mecs qui me prennent la tête parce qu’ils peuvent pas bander. Si tu veux faire jouir une femme, t’es pas obligé de bander ! Peu importe la raison, ça finit toujours par être de la faute (des femmes), toujours ! »

Au fur et à mesure de la pièce, on avance crescendo vers les violences symboliques (in)visibles. Principalement autour de la maternité. Avortements cachés, accouchement douloureux, fausse couche, parcours PMA, mort du nourrisson… Les femmes intègrent rapidement et inconsciemment le poids des tabous, s’orientant instinctivement vers le silence, pour se protéger.

Et puis, il y a aussi les mauvaises mères. Celles qui partent travailler au lieu de rester dans le foyer pour s’occuper de l’éducation des enfants. Mais la société est bien faite et elles le paieront puisqu’elles se confronteront alors au sexisme des métiers genrés et au plafond de verre qui les empêchera d’atteindre des postes à responsabilités.

Les femmes n’ont pas les épaules pour gérer des gros budgets mais elles ont les visages tuméfiés et les dos fouettés. Elles sont nombreuses, malheureusement, à endurer les violences physiques, psychologiques et/ou sexuelles. Sont nombreuses aussi, malheureusement encore, à faire perdurer la culture du viol de génération en génération.

« Le système est bien construit, il est très difficile à remettre en cause. Il faut déconstruire les mères. »

Quand est-ce que le schéma de l’horreur s’arrête ? À la ménopause ? Ce moment où la femme arrête d’être une femme parce qu’elle ne peut plus concevoir d’enfant ? La pièce se termine sur un message d’espoir. Finalement, cet instant tant redouté ne devrait-il pas être le moment tant attendu ? Le plus beau jour dans la vie d’une femme libre ?

« Le corps se modifie et on peut enfin choisir sa vie. Je veux être libre, je veux plus qu’on m’emmerde, je veux vivre ma vie de femme, d’individu. »

Un individu doté de son passé, de la sagesse tirée de ses expériences, de ses souffrances vécues mais aussi d’un regain de vitalité, d’une envie de sexualité, etc. Un individu libéré du poids de la contraception et de ses conséquences. Mais également un individu qui vogue désormais dans les eaux de la vieillesse.

Comme pour les règles, elles ne sont pas égales dans la traversée de cette énième aventure réservée aux personnes ayant un utérus. Certaines veulent chanter à tue-tête « Libérée, délivrée », tandis que d’autres ont juste envie que ça s’arrête parce qu’elles subissent les bouffées de chaleur et autres déconvenues depuis 15 ans.

Le spectacle s’arrête, laissant les deux comédiennes entièrement nues sur le plateau avec le son de ce dernier témoignage affirmant le moment où la personne est devenue femme : quand elle a arrêté de se définir par rapport à l’homme. C’est le soulagement. Les nerfs à vif, on se laisse submerger par l’émotion d’un public aux applaudissements forts et sincères.

C’est douloureux d’entendre toutes ces paroles résumant des siècles de souffrances infligées, aujourd’hui encore, par des sociétés patriarcales qui plongent la moitié de l’humanité dans le silence et le mépris et une partie de l’autre dans le déni, sorte également de souffrance puisque la virilité, tant qu’elle n’est pas questionnée, restera source de malheurs et de frustrations pour l’intégralité des populations.

C’est douloureux et pourtant, on recommande L’origine du monde à quiconque souhaite satisfaire sa curiosité envers la condition féminine et l’égalité mais aussi en matière d’art social sublimé par la créativité et l’originalité de la compagnie Fiat Lux. 

Sans oublier le talent des comédiennes, Eléonore Gresset et Ian Su, qui réalise là une performance époustouflante. Jamais elles ne parlent durant la pièce. Leurs corps sont le réceptacle des paroles de celles qui témoignent. Et à travers elles et leur jeu se mêlent émotions violentes, fragilité, tendresse et parfois même humour.

Par du mime, du théâtre d’objet, de la danse des signes, des marionnettes, elles restituent les propos, diffusés en bande audio, des femmes qui osent exprimer leurs vécus et expériences, joyeux ou douloureux. De ce croisement du théâtre gestuel et du théâtre documentaire nait une intensité et une puissance à nous couper le souffle. Comme quand on reçoit un coup violent dans le haut du dos.

On ne peut plus respirer parce qu’une partie de l’humanité suffoque là devant nos yeux et dans le creux de nos oreilles. On ne peut plus respirer non plus parce que face à nous se joue le quotidien tragique de la société à laquelle on appartient. À la fin du spectacle, une bouffée d’oxygène vient nous réanimer.

Parce que le public salue avec hargne le travail de la compagnie Fiat Lux qui a le courage de porter une telle thématique sur les planches, dans la lignée de Marine Bachelot Nguyen ou de Julie Berès, entre autres, toutes deux présentes lors du festival Mythos. Si la noirceur de l’âme humaine trône sur le plateau, on finit par entrevoir un espoir.

Celui de la prise de paroles, celui de l’écoute, celui de la prise de conscience, celui de la transmission et enfin celui de l’éducation à l’égalité. On le sait, l’art en a le pouvoir et L'origine du monde vient nous le rappeler.

Célian Ramis

De la Palestine au Liban, le voyage de Layla Darwiche

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La conteuse Layla Darwiche navigue sur les flots de la tradition familiale et de la tradition orale pour nous conter Le voyage de Messaouda, dans le cadre du festival Mythos, le 4 avril à bord de la Péniche Spectacle.
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La conteuse Layla Darwiche navigue sur les flots de la tradition familiale et de la tradition orale pour nous conter Le voyage de Messaouda, dans le cadre du festival Mythos, le 4 avril à bord de la Péniche Spectacle. 

Messaouda, c’est une vieille femme qui habite au bord de la mer, dans un village de pêcheurs, près de Jaffa, en Palestine. À l’origine, ce n’est pas une femme de la mer mais de la montagne, là où avec son père elle a appris tous les secrets et toutes les vertus des fleurs et des plantes. Et là où avec sa mère, elle a appris à faire du pain.

Lorsqu’elle partait, petite, avec son père pour cueillir de quoi soigner les petits et les grands maux, elle regardait à l’horizon et observait les bateaux voguer sur la mer. Intriguée, elle se demandait ce qui pouvait bien se trouver de l’autre côté de cette ligne aquatique.

À ses 16 ans, elle a épousé un pêcheur et a pu pour la première fois, glisser ses pieds dans la mer. Dans son jardin, elle a cultivé des plantes et des aromates, de quoi préparer des onguents pour soigner les malades et aider les femmes lors des accouchements. Elle a élevé ses 11 enfants et a accompagné son mari jusqu’à la fin.

Toute sa vie, elle a continué à faire du pain, avec le secret de sa mère qui ajoutait dans la pâte, de l’huile d’olive et des plantes qu’elle cueillait le matin même dans son jardin. Lorsque le pain était prêt, bien cuit sur le saj chaud, son odeur était le signal qui faisait venir les voisines qui se racontaient alors leurs rêves, leurs difficultés et leurs journées.

Un matin, attendant que sa pâte lève, Messaouda a pris ses chaussures et est partie, comme chaque jour, marcher sur la plage. Apercevant au loin le port, elle s’en approche et s’émerveille devant un grand voilier en partance pour Beyrouth.

Beyrouth. De l’autre côté. Le rêve de Messaouda. Son voyage commence à cet instant. Embarquée sur le voilier, elle part à la découverte de cette petite ville entourée de remparts qui sent bon le jasmin et l’oranger.

Dévoiler la suite serait une injure à l’imagination de Layla Darwiche, conteuse sur le tard mais conteuse dans l’âme depuis toujours. Elle tient ça de sa grand-mère, à la « bouche fleurie », cette femme illettrée qui a bercé son enfance de ses contes, chants et poèmes et dont la maison au Liban était un refuge, loin du bruit des bombes.

Cet univers dans lequel Layla baigne est aussi celui de son père, conteur, et plus tard de sa sœur, Najoua Darwiche qui le 15 septembre dernier croisait récits imaginaires et contes traditionnels au détour d’une promenade entre la Prévalaye et Cleunay lors de la 4eédition de la fête de la biodiversité « Du champ à l’assiette ». 

Ce soir du 4 avril, c’est sur l’eau, à bord de la Péniche Spectacle, que l’on embarque avec Messaouda qui prend la mer. Au cours de son périple et de ses rencontres viennent s’ajouter d’autres contes. Des histoires dans l’histoire. Et parfois même des histoires dans les histoires.

Toutes sont emplies de messages et de valeurs. Sur la sagesse, la confiance, l’amour de soi, le fait de profiter de la vie, les relations amoureuses, l’accomplissement personnel, l’amitié. Avec toujours beaucoup de malice et d’ingéniosité, les personnages, incarnés par des humains ou des animaux, tissent eux-mêmes la toile de leurs aventures et deviennent acteurs de leur quotidien et de leur destin.

Il y avait longtemps que l’on ne s’était pas laissé-e-s conter la vie d’images en métaphores, de personnifications en intrigues à Mythos. C’est un plaisir de revenir à l’essence du festival avec Layla Darwiche qui maitrise l’art de la parole juste.

Inspirée par sa grand-mère, tant dans l’envie de conter que dans la joie de partager des émotions avec le public aux yeux brillants, on peut même l’apercevoir à travers Messaouda. Chaque détail compte et participe à nous faire voyager. On vibre avec la protagoniste qui prend vie grâce à la précision époustouflante de la narratrice.

On se retrouve pour la première fois dans le marché de Beyrouth. On sent la cardamome, le café, l’odeur du café et des galettes. On voit les gâteaux au miel et à la pistache et la viande qui rôtie. On passe de souk en souk, on apprécie le travail du teinturier, de ce sculpteur sur bois de cèdre un peu plus loin et de ce souffleur de verre.

On s’émerveille devant la place entourée de cyprès sur laquelle les femmes discutent d’un côté et les hommes fument le narguilé de l’autre. Les enfants, eux, prennent l’espace central, en mangeant leurs graines de courges. Et puis, le vieux monsieur arrive et on prend part nous aussi au cercle qui se forme devant lui.

On sent la chaleur de l’instant et on aime la brise qui nous caresse le visage. De Jaffa à Beyrouth et de Beyrouth à Jaffa, on s’éprend tendrement de cette vieille dame, déterminée à réaliser son rêve. À vivre pleinement. Elle est douce et forte, sage et fougueuse. On l’admire, tout autant que celle qui, de par son talent à nous faire oublier le présent, nous emmène dans sa somptueuse imagination.

Célian Ramis

Duras & Platini : un duel au sommet

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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 à la Parcheminerie, c’est un spectacle drôle et social.
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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 sur la scène de la Parcheminerie, lors du festival Mythos, c’est un spectacle drôle et social qui défile sous nos yeux. 

On avait aimé découvrir en 2016, à l’occasion de ce même festival, la pièce Moi, Corinne Dadat, écrite et mise en scène par Mohamed El Khatib. On avait aimé parce qu’il savait utiliser l’humour pour piquer à vif. 

Il réitère, les 4 et 5 avril, au théâtre de la Parcheminerie à Rennes, avec Duras & Platini, une grande intellectuelle et un monstre du football. Elle a écrit, entre autres, L’amant et a reçu le prix Goncourt pour celui-ci quelques années plus tôt. Il a été le capitaine des Bleus, champion d’Europe et plusieurs fois demi finaliste de la Coupe du monde. Cette année-là, il raccroche les crampons. 

De cette interview, il garde le souvenir de « quelque chose de complètement irréaliste, ou plutôt surréaliste, dans la mesure où moi je ne savais pas qui était Marguerite Duras, je n’avais pas conscience de son rayonnement intellectuel. Non je n’étais pas impressionné, puisque je ne mesurais pas l’importance de cette personne dans un monde littéraire dont j’ignorais tout ou presque. En revanche, j’avais été très intéressé, car j’ai toujours adoré le contact avec des gens qui n’étaient pas du football. Avec elle, j’étais servi, car j’étais certain qu’elle n’était jamais allée à un match de football. »

Mohamed El Khatib est très jeune lorsqu’il apprend que le Maroc est divisé en deux catégories : d’un côté, les supporters du Real de Madrid et de l’autre, les supporters du FC Barcelone. Il a 6 ans quand, devant la télé, son oncle hurle : « On a niqué la reine d’Angleterre ! ». 

La « main de Dieu » de Diego Maradona propulse, en 1986, l’Argentine en demi finale de Coupe du monde, face à l’Angleterre. « Trente ans plus tard, ce même Maradona adresse au Nigéria et au monde entier un doigt d’honneur. », souligne le metteur en scène. 

Pour lui, il n’y a pas de football sans politique. Et le lien football et littérature lui apparaît comme une évidence, les deux étant des surfaces de réparation de la démocratie. Les deux posant la question du récit et comment on raconte la vérité. C’est ce qu’il va mettre en perspective pendant cette heure de théâtre-documentaire du passé pour comprendre le présent.

Et c’est cette question de la vérité qui va être au cœur de l’échange entre Marguerite Duras et Michel Platini qui s’en souviendra comme d’un moment bien plus difficile que tous les matchs qu’il a joué.

Comme à son habitude, Mohamed El Khatib ne quitte pas le plateau et accompagne durant tout le spectacle les comédiens qu’il a choisi pour interpréter ce duel : Anne Brochet et Laurent Poitrenaux.

Ensemble, ils font renaitre une partie d’un entretien fort intéressant à analyser alors que 30 années se sont écoulées depuis. L’angélisme dont parle l’autrice à propos du footballeur, on le perçoit à son propos à elle. C’est beau la manière dont elle appréhende l’homme qu’elle a en face d’elle et la manière dont elle saisit le sport.

« C’est mon métier de regarder le monde »
dit-elle. 

Elle paraît naïve dans ces questions parce qu’en réalité elle l’est, vierge de tout intérêt pour la discipline footballistique. Tout comme Michel Platini avoue n’avoir aucune connaissance du domaine littéraire.

Mais Marguerite Duras a l’avantage et creuse rapidement l’écart. Sans chercher à le piéger, elle le pousse dans l’intellect et dans l’analyse de quelque chose de plus profond, de plus viscéral. Alors qu’il défend le sport comme un spectacle, elle s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine pour comprendre ce qui mène à la folie les nations, provoquée par le ballon rond.

Elle évoque le drame du Heysel, survenu en mai 1985 à Bruxelles. Liverpool contre la Juventus. 39 morts et plus de 450 blessés. Parce que des grilles de séparation et un muret ont cédé à la pression et au poids des supporters.

Lui, il n’a pas vu, il était dans les vestiaires. Personne n’avait conscience de ce qui se déroulait à quelques mètres de là. Alors, oui, ils ont joué. Le football, c’est, encore une fois, du spectacle. Duras ne le lâche pas, elle le titille. Que ce soit en prononçant mal le mot « football » (qu’elle prononce « footballe » tout le long de l’interview, malgré les nombreuses rectifications de Platini) ou en cherchant avec insistance ce qui fascine tant dans « ce jeu démoniaque et divin ». 

Il n’y a aucune vérité dans le foot, lui rétorque l’ancien numéro 10 qui estime que le match parfait n’existe pas, sinon il y aurait tout le temps 0 – 0. Ce sont les erreurs qui font gagner l’équipe adverse. Ce sont les coups de génie dans une action. Les coups de folie. Qui peuvent être positifs comme négatifs.

Pour lui, le football, c’est le « seul truc français dont on parle dans le monde entier. » Et « la littérature ? »,soulève Duras. À ce moment-là, le public rigole. Mais la célèbre femme de lettres n’en est pas moins sérieuse. Au contraire, elle y va, lui rentre dedans, lui soulignant qu’elle est traduite dans plus de 30 pays « ce qui fait plus que l’Europe et l’Amérique du Sud ». Et paf ! 

Il ne se démonte pas et lui rend le taquet :

« Oui, mais si vous allez dans les favelas, la littérature n’est pas importante, le football, oui. »

Centré sur sa discipline et sa carrière, il ne s’aperçoit pas de l’ampleur intellectuelle de celle qui se trouve en face de lui. Et lui renvoie par moment de la condescendance. 

Une condescendance que l’on peut saisir peut-être parce qu’il y a 30 ans d’écart entre l’interview et la pièce de Mohamed El Khatib. À l’époque, cela était sans doute considéré comme normal. Toutefois, elle soulève la misogynie du foot, le racisme et le « pré-fascisme ». Ils parlent récupération politique, Platini refusant toute approche à cet instant, et envisagent l’avenir du joueur qui deviendra peu de temps après sélectionneur des Bleus.

Son tempérament de leader, acquis parce que les gens avaient besoin de lui, elle lui permet de l’analyser sans fausse pudeur. Elle a ce don de le faire accoucher de son moi profond. Sans le savoir, il se livre, se dévoile et dit « des choses importantes, même s’il n’en a pas encore conscience ». Elle est visionnaire Marguerite Duras. 

Son approche sensible des événements, sa capacité à analyser très rapidement les propos de l’autre, son intelligence sous couvert de naïveté… Elle nous fascine. Pendant quasiment tout le spectacle, on en oublie que Platini est le cœur de l’interview. Parce que finalement, elle est la tête mais en devient aussi le cœur encore plus que lui. Elle l’envoie sur la touche.

Si l’interview est qualifiée de duel, on voit sur scène un duo. Entre légèreté et dureté, c’est sans doute un bras de fer intellectuel qui s’engage là, sous nos yeux de novices ignorant jusqu’alors l’existence de cette interview qui est loin d’être surréaliste. Quand la littérature de Duras et le football de Platini rencontrent le mordant d’El Khatib, de Poitrenaux et de Brochet, c’est un moment d’extase sociale et politique qui s’installe.

Célian Ramis

Face aux assignations sexistes et racistes, désobéir

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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée à l’Aire Libre, les 29 et 30 mars.
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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée au théâtre de l’Aire Libre, à St Jacques-de-la-Lande, les 29 et 30 mars. Dans le cadre du festival Mythos. 

Désobéir, elles le graffent au couteau dans le mur noir au fond de la scène. Dès les premières minutes, elles donnent le ton. Elles ne sont pas des filles sages. Elles sont des femmes plurielles et singulières. Complexes. Avec leurs rêves, leurs désillusions, leurs révoltes, leurs désirs et leurs espoirs.

Elles ont la flamme de celles qui combattent les assignations et injonctions parce qu’elles doutent, interrogent, trébuchent, remettent en question, souffrent, encaissent, crient et transforment colère et tristesse en boules d’énergie capables de les porter loin. Et surtout, elles parlent et partagent.

Dans Désobéir, Julie Berès croise les récits de vie, les réflexions et les questionnements des femmes observées et rencontrées à Aubervilliers lors d’une immersion documentaire proposée dans le cadre des « Pièces d’actualité » du théâtre de la Commune. 

La metteuse en scène s’empare alors de la Pièce d’actualité n°9 pour entrer en contact avec les femmes du 93, s’intéressant au départ à ce qui se joue dans le processus de radicalisation de celles qui, viscéralement marquées par les injustices et inégalités, se laissent séduire par les discours de Daech.

C’est Nour qui ouvre le bal dans une mise en scène très épurée. Le plateau vide, une chaise sur laquelle elle s’installe et son visage projeté en direct sur le mur, filmé par un Smartphone. Entièrement voilée, elle raconte la naissance en elle, au collège, de « ce sentiment très fort, le sentiment que rien n’est juste et qu’on nous élève dans le mensonge. » Un sentiment qui lui procure tristesse et honte. 

Sa relation épistolaire moderne – sms, Facebook, WhatsApp – avec Hassan, son obsession d’un monde meilleur, sa découverte de l’Islam défendant « les frères, les faibles et les opprimé-e-s » et son voyage intérieur l’apaisent. Elle décide de se voiler et apprend à vivre avec, à marcher avec, à affronter le regard de la société avec. 

N’en pouvant plus de ressentir de la haine, elle prend ses affaires et fugue pour rejoindre Hassan qui, à l’adresse indiquée, est absent. « Il a retourné la religion contre moi, je devenais folle de rage, folle de haine. », scande-t-elle, avant de découvrir qu’il s’était marié, révélation qui lui inflige « une douleur violente » : 

« Il salit tout ce en quoi je crois. Mais j’ai gardé les textos, mon voile et l’Islam. Parce qu’il est plus grand que moi et mes erreurs. Plus grand que ma colère, la France et tous ses racistes. »

Aujourd’hui, elle ne sait pas trop ce qu’elle a envie de faire mais se demande si les femmes peuvent être imam, comme au Canada, au Danemark ou en Afrique du Sud. « C’est trop beau », conclut-elle, avant de ranger sa chaise, quitter le plateau et y revenir pour ôter son voile et arracher la moquette. 

Elle laisse la place à Charmine qui raconte – tout en « poppant » (danse popping) – l’éducation par les coups qu’elle reçoit de son père iranien, sa mère qui la défend, les garçons avec qui elle traine parce qu’avec eux « on peut parler de tout et n’importe quoi et même des meufs, surtout des meufs ».

Elle dévoile cet épisode au cours duquel elle a menacé ses parents avec un couteau, épisode qui lui a valu un séjour à l’hôpital, au service pédopsychiatrie. L’enfermement provoque en elle une danse qui ne la quitte jamais et quand elle danse, elle sourit. Sa porte de sortie : le jour où sa mère a parlé. Où elle a dit toute la vérité aux médecins sur son mari qui bat sa fille depuis des années.

« De retour à la maison, c’était reparti. La danse était toujours là. J’ai arrêté les études et je dansais le popping. J’ai été prise dans toutes les écoles de danse et un jour ma mère m’a dit ‘j’ai une grande nouvelle, ton père te paye l’école de danse’ »
s’écrie la protagoniste qui laisse alors son corps s’exprimer pleinement sur la scène de l’Aire Libre. 

Ça tourne au battle quand une autre se joint à elle, suivie d’une troisième et d’une quatrième qui se met à chanter a cappella. « C’est un poème de chez toi ? », lui balance une des filles : « C’est doux, je trouve ça envoutant, je suis fan de ce qui est tellurique. Et puis cette transmission de la grand-mère à la mère puis à la fille. Ces générations de souffrance. Et puis tu passes du français à ta langue et on n’entend pas ton accent quand tu parles ! Moi, j’adore ta culture,Persepolis, Les mille et une nuits, tout ça, j’adore. »

Le racisme « ordinaire », la prétendue bienveillance, les amalgames… le ton est à l’humour dans cette nouvelle partie du spectacle mais le fond est bien à la dénonciation des micros-agressions dont elles sont sans cesse victimes en tant que femmes ayant des origines « réelles ou supposées ».

En tant que femme noire, Séphora, qui a passé tous ses dimanches à l’église évangéliste quand son père a décidé d’un coup d’un seul d’être croyant, n’a pas accès au rôle d’Agnès dans L’école des femmesde Molière. 

Elle qui a trouvé sa liberté et sa sécurité en sortant de chez elle, en apprivoisant le dehors et en s’enfermant dans les bibliothèques pour y dévorer Les malheurs de Sophieet les écrits de Simone de Beauvoir, entre autres. Elle qui est tombée amoureuse du théâtre, s’est formée et a passé les auditions et a été repérée par le metteur en scène pour ce rôle.

« J’étais aux anges, j’ai appelé tout le monde ! Et puis il m’a rappelé un peu plus tard, il était en plein questionnement sur sa création. Il a eu peur que me faire jouer Agnès ne déplace la grille de lecture du spectateur. Je peux le comprendre… Mais je voudrais ce soir partager avec vous le texte d’Agnès. Est-ce que quelqu’un accepterait de me donner la réplique, en lisant le texte d’Arnolphe s’il vous plait ? Le monsieur, là, avec les lunettes ?! Oui, vous ! Lisez bien le texte qui va s’afficher sur le mur et surtout, quoi qu’il arrive avant la fin de la scène, continuez de lire.»,  explique Séphora. 

Evidemment, Désobéir dépoussière le dialogue et transforme la langue de Molière en langage urbain en situation de harcèlement de rue. Les quatre femmes réagissent, provoquant l’hilarité dans le public. Le décalage n’en est pas un. Il renforce simplement le schéma répétitif, à travers les époques, de la domination masculine. 

La discussion s’instaure entre Lou-Adriana, Charmine, Hatice et Séphora. Les mecs, la sexualité, le plaisir dans la domination, le tabou, la pudeur, le sentiment de soumission, elles abordent de nombreux sujets dont le rapport à la religion.

Leurs voix s’entremêlent, se confrontent, se croisent et se superposent dans un récit pluriel qui amène à envisager chaque thématique comme personnelle et intime. Rien n’est universel, tout est singulier à l’instar de chaque individu.

En quelques minutes, elles explosent les codes du féminisme universaliste. Parce qu’elles ont des points de vue différents et qu’à travers les quatre protagonistes qui brouillent les pistes entre témoignages personnels, paroles recueillies et fiction, ce sont les voix d’une multitude de femmes qui s’expriment sur la scène.

Des femmes que personne ne peut enfermer dans cases parce qu’elles parlent comme des lascars, qu’elles s’habillent de telle ou telle manière, qu’elles pratiquent ou non leur religion comme bon leur semble, qu’elles osent prendre la parole et l’espace, qu’elles se voilent, qu’elles ne se voilent pas mais comprennent celles qui le font, qu’elles dansent, qu’elles chantent, qu’elles rient, qu’elles pètent un câble, qu’elles s’insurgent…

Françaises, Iraniennes, Turques, noires, musulmanes, évangélistes, normandes, comédiennes, danseuses, mauvaises élèves, amoureuses de littérature, mariées, célibataires, non pratiquantes, athées, elles sont toutes des êtres humains en quête de liberté, portées par la révolte de leurs parcours semés d’embuches révélatrices des nombreuses injustices et inégalités.

Une révolte dans laquelle elles puisent afin de transformer la souffrance des épreuves et des injonctions en flammes de l’espoir et de l’accomplissement. Sans s’affranchir de tous les codes et s’émanciper de toutes les normes, elles questionnent, remettent en cause, dénoncent, échangent et partagent.

Pour pouvoir avancer, pour aller plus loin. Pour continuer de rêver aussi, dans cette société qui les amène à envisager de faire de la self défense « pour se défendre mais aussi pour porter nos couilles ». 

La puissance qui se dégage de cette pièce époustouflante de réalisme réside non seulement dans le talent des comédiennes Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi mais également dans la subtilité des croisements de témoignages intimes, de lâcher prises collectifs, de dialogues à l’unisson ou non et des tons donnés à chaque morceau qui nous font visiter une palette large d’émotions, du rire aux larmes.

Julie Berès nous donne à voir, à entendre mais aussi à réfléchir. Sur nous-mêmes, nos assignations, nos stéréotypes et nos préjugés. Mais aussi sur la source de nos révoltes et les multiples manières d’atteindre la résilience. Parce que comme les protagonistes, nous n’avons « aucune envie de partir avec des frustrations et des choses inachevées. » Tâchons de ne pas l’oublier. Et de rester modestes face à l’adversité.

Célian Ramis

"Récits de femmes" : le territoire comme point de départ pour se raconter

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Lire Récits de femmes, c’est entrer dans une partie de l’intimité de nos voisines. Au cœur du sud ouest rennais, la Maison de Suède a entrepris de recueillir la parole des femmes du quartier et de dresser leurs portraits.
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Lire Récits de femmes, c’est entrer dans une partie de l’intimité de nos voisines. De celles qui marquent de leur empreinte le territoire. Au cœur du sud ouest rennais, la Maison de Suède a entrepris de recueillir la parole des femmes du quartier et de dresser leurs portraits. Le 29 mars, à la MJC, était inauguré l’ouvrage collectif qui sera prochainement diffusé en libre distribution sur place, dans les bibliothèques, les centres sociaux et les MJC.

Inès, Julie, Karima, Lolita, Martine, Monique, Rachida, Valérie et Zarha se sont livrées à la plume d’Alice Dragon et à l’objectif de Frédérique Jouvin se racontant au fil des pages, grâce au travail d’Elsa Baudon. C’est de là que part le cœur du projet mais ce vendredi 29 mars, on comprend que c’est tout un quartier que fait palpiter la Maison de Suède.

Comme le dit le président de la MJC, Simon Victor, dans l’édito du livre : « Il existe, dans l’agglomération rennaise divisée en cinq quartiers, une petite cité nommée « ilot Suède » située dans le quartier de Bréquigny. Depuis quelques années, les habitant.e.s de cet ilot évoluent autour d’une petite structure : la MJC Maison de Suède. Dans ce lieu où se rencontrent les habitant.e.s de tous âges, où émergent des projets communs, un petit groupe de femmes ont appris à se connaître et à vivre ensemble au gré des années. »

Ce soir-là, autour de ce lieu, c’est vivant. Devant la salle, ça grouille de monde, d’enfants qui jouent, d’ami-e-s et de familles qui se retrouvent. Il y a des sourires, de la bienveillance dans les regards mais aussi beaucoup de joie et de fierté dans les yeux de celles qui ont participé au projet.

Fières d’avoir vu naitre les prémices du bouquin lors des ateliers de lutte contre les discriminations, proposés à l’occasion des rendez-vous à l’espace parents de la Maison de Suède. Fières de s’être livrées et de partager aujourd’hui une partie de leurs histoires intimes avec quiconque aura la volonté et la curiosité de se plonger dans leurs quotidiens, si bien racontés en textes et en images.

Si bien contés également puisque pour l’inauguration, c’est à travers la bouche et le corps de la comédienne Anaïs Vasseur que s’expriment les voix de nos Suédoises locales. Leurs épreuves, leurs espoirs, ce à quoi elles aspirent, ce en quoi elles croient. Comme par exemple la solidarité et l’entraide dans ce havre de pluralité.

De leur rapport à la religion à l’éducation des enfants, en passant par la case prison, le diagnostic d’un handicap, d’une maladie, la rencontre avec celui qui deviendra le mari de toute une vie, la révélation d’un métier passion… Elles dévoilent ici les grandes lignes qui jalonnent leurs parcours ainsi que les étapes marquantes de leur existence, tant dans les difficultés que dans les moments d’immense gaieté.

La barrière de la langue, le croisement des cultures, la vie en collectivité, ici, on en parle simplement et librement et on ne parle pas d’intégration, de diversité et de vivre ensemble (ou de « faire société »). Le livre n’emprunte pas la langue de bois bien lissée de la politique française, il souligne le quotidien, le vécu et le ressenti de ces femmes que la société voudrait bien enfermer dans des cases.

Les expériences de vie sont différentes mais elles ont toutes en commun l’envie de partager. Que ce soit à la Maison de Suède lors d’ateliers spécifiques ou d’événements ponctuels ou dans les lieux de vie des unes et des autres, elles insufflent ce côté « grande famille ». Et comme dans toutes les grandes familles, il y a des hauts et des bas, elles ne le nient pas.

Mais on sent leur envie de communier et d’apporter un regard différent sur ce quartier souvent stigmatisé et méconnu. On ressent ce lien fort qu’elles ont chacune construit avec la Maison de Suède qui bâtit un véritable pont entre les personnes désireuses de se rencontrer, de se rassembler. Majoritairement des femmes à en croire le bouquin. Majoritairement des mamans. Mais pas seulement.

Il y a une force contagieuse dans les propos. Qu’ils soient retransmis par Anaïs Vasseur, qui croise la narration indirecte avec un micro et la narration directe hors micro, par Alice Dragon, qui entre dans leur intimité tout en respectant leur pudeur, ou par Frédérique Jouvin, qui saisit leurs univers et environnements plus que leurs visages, ils racontent les femmes dans toute leur force, leur pluralité et leur complexité.

Toutes les participantes de cette création nous amènent à découvrir, avec simplicité, leurs histoires. Diverses mais croisées et communes de par leur attachement à leur territoire et à ce lieu de vie qu’est la Maison de Suède. Leurs histoires forment alors un morceau de l’Histoire du quartier que l’on peut alors observer à travers leurs yeux et leurs cœurs.

Dans la lignée de l’exposition Celles du Blosne racontent, réalisée par Christine Barbedet, Martine Sauvage et Stéphanie Priou, du livre Discrètes, paroles de Bretonnes, de Anne Lecourt ou encore du livre-spectacle Langues en exil féminin pluriel, réalisées par les membres de l’association Déclic femmes, Récits de femmes vient conforter l’idée que, même si elles sont souvent invisibilisées et que leurs paroles sont minorées, les femmes participent et font la vie du territoire et surtout osent, se dévoilent et prennent l’espace et la parole.

Célian Ramis

Le sport, pas pour les filles ?

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Melissa Plaza, footballeuse professionnelle et docteure en sociologie, animait le 27 mars une conférence interactive sur sa thématique de prédilection : « Sport : et si on laissait nos clichés au vestiaire », à la MIR.
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L’actualité sportive est constamment rythmée par les performances sexistes des commentateurs, présidents de compétition, personnalités politiques et autres. Et ça, Melissa Plaza, ancienne footballeuse professionnelle aujourd’hui docteure en sociologie engagée dans la lutte contre les discriminations de genre, ne le sait que trop bien. Elle animait mercredi 27 mars une conférence interactive sur sa thématique de prédilection : « Sport : et si on laissait nos clichés au vestiaire », à la MIR. Dans le cadre du 8 mars à Rennes. 

L’événement se déroule en pleine polémique à la suite des propos de Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue de Football Professionnel, caractérisant de « folkloriques » les chants et propos homophobes tenus dans les stades.

« Quand on ne condamne pas, on cautionne », souligne Yvon Léziart, conseiller municipal délégué aux Sports à Rennes, avant de rappeler que quand les sportives réclament, à juste titre, l’égalité salariale, les hommes, souvent, leur rigolent à la figure. Ce fut le cas récemment avec les footballeuses de Guingamp, club dans lequel Mélissa Plaza à terminer sa carrière après avoir joué à l’Olympique Lyonnais et au Montpellier Hérault. 

PRÉTEXTE À L’ÉMANCIPATION

Enfant, elle grandit dans une famille maltraitante et comprend vite que le foot sera une chance pour s’en extraire. Elle découvre « une lutte plus profonde », celle de la recherche de liberté, au-delà des normes, des codes et des interdits. Loin des modèles réducteurs des princesses Disney.

« Le football, c’était un moyen ou un prétexte pour être la personne que je voulais être et pas celle que l’on attendait que je sois. », souligne-t-elle. 

Elle se souvient de sa lente et longue ascension dans la cour de récré, entre le moment où elle était la dernière choisie de l’équipe et le moment où les garçons la désignaient capitaine parce qu’ils avaient compris « que pour gagner, il valait mieux m’avoir dans leur équipe ». 

Déterminée, elle va jusqu’à « s’oublier dans l’effort pour se donner les moyens d’atteindre le graal : devenir pro et jouer en équipe de France. »

Elle n’endosse pas seulement le maillot mais aussi le rôle de la râleuse. Parce qu’elle est révoltée de constater les conditions déplorables de travail. Des vestiaires insalubres, un salaire s’élevant à 400 euros net par mois, des équipements beaucoup trop grands pour les joueuses, des voyages interminables en bus pour aller jouer les matchs le week-end…

En parallèle, elle envisage l’après et mène de front sa carrière et ses études, prouvant que l’on peut être femme et footballeuse, footballeuse et doctorante :

« J’ai fait le choix de ne pas faire de choix entre les deux. Je suis devenue malgré moi la première footballeuse professionnelle à obtenir un doctorat en parallèle de ma carrière. Est-ce que ça n’aurait pas pu ou dû être plus simple ? Si à la place des posters dans ma chambre, à la place de Zidane et Henry, j’avais eu Abily et Dickenmann …? »

DES INÉGALITÉS BIEN PROFONDES

Le résumé de son parcours illustre bien le propos qu’elle va développer lors de la conférence sur les clichés de genre et le milieu sportif. Une conférence qu’elle choisit de rendre interactive et ludique en utilisant l’application Klaxoon – développée par une entreprise locale, située à Cesson Sévigné – qui permet de lancer des sondages auxquels peuvent participer toutes les personnes connectées via leur Smartphone.

C’est parti pour une heure d’un jeu bien terrifiant puisqu’il révèle au fil des questions une société bien empêtrée dans ces clichés sexistes et ces conséquences dramatiques. Preuve en est avec la première interrogation visant à demander la moyenne des écarts salariaux dans le sport et sa réponse : 57%.

« Les écarts ne sont pas les mêmes dans le foot / rugby que dans le volley / tennis / handball. Je vous donne un exemple d’écart, actuel. La meilleure joueuse de l’OL est payée 33 000 euros par mois. Le meilleur joueur de l’OL est payé 183 000 euros par mois. »

Ça choque. Forcément. Les inégalités salariales sont la partie émergée de l’iceberg. La plus visible et la moins contestée par les sceptiques. Mais le problème majeur dans la partie immergée. La partie très insidieuse puisque marquée depuis très longtemps par les stéréotypes de genre.

En matière de sport, les femmes pratiquent moins fréquemment, moins intensément et sont moins compétitives. Quand on regarde du côté des causes de mortalité, on s’aperçoit que la première chez les femmes est due aux pathologies cardiovasculaires.

« Or, qu’est-ce qui prévient des maladies ? Le sport ! Les femmes font moins de sport et meurent principalement de maladies cardiovasculaires. J’y vois là une vraie inégalité en terme de santé. », précise Mélissa Plaza. 

L’ARGUMENT BIOLOGIQUE…

Dans les pratiques, on observe d’un côté des sports pensés masculins et d’un autre des sports pensés féminins. Peu sont pensés comme mixtes. C’est ce qu’elle appelle le couloir de verre et qui se retrouve également dans la manière de penser les métiers. Sans oublier le plafond de verre, qui comprend les inégalités salariales mais aussi le constat – là aussi applicable aux métiers – que plus on grimpe dans les échelons, plus les femmes disparaissent, n’accédant que très rarement à des hauts postes à responsabilités.

Pourquoi ? Comment expliquer ces inégalités plurielles ? En premier est avancé l’argument biologique, « une aberration évidemment, les choses changent selon les époques et les contextes. Et puis si on prend par exemple le soccer aux Etats-Unis, c’est un sport quasi exclusivement joué par les femmes donc ça ne tient pas ! »

Sans nier les différences de puissance musculaire, due notamment à la testostérone, ou de force supérieure chez les hommes dans le haut du corps principalement, il est impossible de mettre l’argument biologique sur la table.

« Moi, ce que je dis à ceux qui y croient, quelque soit le contexte, c’est de repenser à l’esclavage. Nous avons asservi les noir-e-s à cause de ces prétendus arguments biologiques. », souligne la footballeuse. 

Elle donne des exemples inspirants de femmes ayant remporté des épreuves mixtes. En 1992, Zhang Shan remporte le titre, en tir sportif, aux JO de Barcelone et en profite pour battre le record mondial de cette épreuve. En 2002, 2003 et 2005, Pamela Reed remporte l’ultramarathon de Badwater.

En 2019, Jasmin Paris remporte la Montane Spine Race, l’un des plus difficiles ultramarathons au monde. Elle ne se contente pas de gagner, elle bat de 12h le record (établi avant elle à 95h) de ses homologues masculins. Et ce en faisant plusieurs pauses pour tirer son lait.

On peut multiplier les exemples du nombre de sportives à rafler les médailles et à trôner en haut des podiums, sans qu’elles ne soient des exceptions. Pourtant, on a souvent tendance à penser qu’elles ne sont pas nombreuses à pouvoir réaliser ces performances que l’on qualifiera alors d’exploits, impliquant ainsi une forme de rareté ou d’exception venue confirmer la règle.

FACE AUX STÉRÉOTYPES

Cette règle qui finalement n’est rien de moins qu’un stéréotype de genre : « A la base, le cliché, c’est une technique d’impression pour dupliquer à l’infini des documents. Walter Lippmann nous dit qu’on a tous des images dans la tête pour comprendre notre environnement. Parce que pour catégoriser les milliers d’informations qui nous parviennent à la minute, on a tous et toutes besoin des stéréotypes. Il faut être extrêmement vigilants, à tous les instants, face aux stéréotypes de genre. On est tous et toutes potentiellement auteur-e-s et victimes de discrimination. »

Pour comprendre les stéréotypes, Melissa Plaza approfondit la notion de « gender studies », un courant de recherches scientifiques sur les représentations genrées. On y distingue sexe biologique, qui s’apparente à de l’inné, et genre, qui s’apparente à de l’acquis.

« Le sexe biologique se définit par 4 critères : le sexe apparent, les chromosomes (XX ou XY), les hormones (testostérone ou œstrogène) et les gonades (ovaires ou testicules). Mais il arrive qu’on ne rentre pas dans les cases. Rappelez-vous de Caster Semenya (athlète double championne olympique et triple championne du monde du 800 mètres, ndlr) qui a un chromosome XXY, on l’a met où ? Elle a été questionnée sur son identité par de nombreux examens intrusifs et on lui a dit qu’il fallait soit qu’elle se fasse réduire le clitoris soit injecter des oestrogènes. En 2018. Qui décide du taux pour les hommes ou pour les femmes ? », s’insurge Mélissa Plaza. 

Elle milite pour que soient inclus d’autres critères tels que la pilosité, la voix, etc. « 10% de la population est androgyne. C’est le même pourcentage que pour les roux. La catégorisation ne convient pas à l’extraordinaire singularité que sont les êtres humains. », précise-t-elle. 

Dès la naissance et la définition du sexe de l’enfant selon les 4 points abordés précédemment, l’enfant va être traité différemment selon qu’il soit fille ou garçon. On peut être autoritaire, sensible et aimer les enfants et ce peu importe son sexe. Mais dès la petite enfance, les stéréotypes de genre interviennent et marquent notamment le processus de socialisation :

« Chez les garçons, on va leur apporter une stimulation moteur. Aux petites filles, on va parler et sourire. On va privilégier les sports pour les garçons, les activités calmes comme la lecture pour les filles. »

DES CONSÉQUENCES LOURDES

Les rayons et catalogues se remplissent de bleu et de rose, les jouets des garçons d’un côté, les jouets des filles de l’autre. Des jouets bleus qui emmènent l’enfant vers l’extérieur, des jouets roses qui cantonnent l’enfant à l’intérieur.

Et les conséquences de ce marketing genre, de cette éducation différenciée, se retrouvent dans la cour de récré. Avec des terrains de foot et de baskets majoritairement utilisés par les garçons et des zones périphériques dans lesquelles les filles se réfugient non par choix mais par intégration de l’idée que l’espace central ne leur appartient pas.

« Dans un coin, on peut difficilement se développer. Et de là, s’instaure un rapport hiérarchique. On peut projeter plus loin : les femmes qui prennent la parole en réunion le font difficilement et en plus s’excusent de le faire, se dévalorisent. Les gars prennent la parole pour dire qu’ils ont des choses à dire, les filles prennent la parole quand elles ont quelque chose d’intéressant à dire. Et encore, même quand elles ont des choses intéressantes à dire, elles ne prennent pas forcément la parole. », souligne Mélissa Plaza qui a bien connu la difficulté de s’intégrer dans les matchs de foot dans la cour de l’école, épreuves qu’elle raconte dans son livre qui paraitra, aux éditions Robert Laffont, le 9 mai prochain, intitulé Pas pour les filles ?.

La grande difficulté de ces stéréotypes réside dans leur influence inconsciente. Dans le fait qu’ils s’activent automatiquement dans les esprits. Mais, comme le souligne la docteure en sociologie, cela ne veut pas dire qu’on les considère comme vrais. Tout dépendra de l’éducation – pas uniquement parentale, mais aussi scolaire, artistique, sportive, médiatique, etc. – que l’on aura reçue.

Toutefois, le stéréotype, lorsqu’il s’active et qu’il peut potentiellement nous concerner, entraine souvent la sous-performance. C’est ce que montrent différents tests utilisant d’un côté la menace du stéréotype et de l’autre non :

« On réussit bien moins que si le stéréotype n’a pas été activé. Ça s’est démontré avec un test de géométrie pour un groupe et un test de dessin pour un autre, alors qu’en fait il s’agissait du même exercice. Les filles ont bien réussi en géométrie qu’en dessin. Parce que le stéréotype s’est activé sur la géométrie. Ça marche aussi dans le sport. Et ça touche évidemment la motivation. Combien de gens passent à côté de leurs vies ? Combien sont frustrés, malheureux… à cause de ça ? »

DU STÉRÉOTYPE À LA DISCRIMINATION

Ce que Mélissa Plaza explique à partir du stéréotype, c’est que celui-ci est un socle de connaissances. Qui va ensuite passer au niveau supérieur en y ajoutant une valeur morale : le préjugé. Et se transformer in fine en discrimination. C’est-à-dire qu’il va agir sur le comportement.

Elle s’insurge : « C’est la conséquence ultime du stéréotype. Et dans le foot, elle se loge dans tous les détails : les écarts de salaire, les équipements trop grands, exactement comme dans le cas de la mission spatiale qui devait être 100% féminine et qui finalement est mixte car impossible de trouver deux combinaisons en M, c’est impensable ! En 2009, je gagnais 400 euros par mois alors que pourtant on était en ligue des champions. Et beaucoup de filles ne gagnent même pas ça ! »

Tellement profondément ancré, le sexisme devient « ordinaire ». C’est sur le récit d’un événement qui lui est arrivé que la footballeuse termine. En 2011, alors qu’elle joue à Montpellier, le club décide de faire de la promo et sollicite quatre joueuses pour réaliser une pub.

On leur explique cependant que ni leurs noms, ni leurs visages, ni le nom du club n’apparaitront sur la campagne d’affichage. Elles tapent du poing sur la table et obtiennent gain de cause. Noms, visages et club seront signalés sur les affiches.

Lors du shooting, Mélissa Plaza réalise que les poses demandées sont très suggestives mais elle l’avoue, elle ne réagit pas. Il est trop tard. Elle se découvre placardée en 4x3 sur des panneaux la montrant de dos, torse nu, en mini short. Le slogan : « Samedi soir, marquer à la culotte ». L’objectif : vendre des abonnements pour les matchs de l’équipe masculine du Montpellier Hérault.

« Et bien je peux vous dire que j’ai regretté qu’il y ait mon nom, mon visage et le club. Ils ont fait des affiches similaires avec les footballeurs. Je peux vous dire que c’était autre chose quand même. Olivier Giroud caressait son cuir et le slogan était « Samedi soir, lâcher la pression ». L’affiche sur laquelle je suis s’est retrouvée dans la cafet’ de ma fac où je faisais une thèse sur les stéréotypes de genre. », commente-t-elle, devant les yeux ébahis de stupeur des personnes présentes à la conférence. 

AGIR CONTRE LE PATRIARCAT, PAS ORDINAIRE ! 

Lors de son témoignage, elle révèle l’affiche, preuve d’une manipulation malheureusement aussi « ordinaire » que le sexisme qui l’accompagne. « Cette image, je la laisse sur le net pour bien me souvenir de pourquoi je monte sur scène chaque jour. », conclut la footballeuse et docteure en sociologie qui au quotidien agit contre les discriminations de genre dans le milieu sportif, mais pas seulement. 

Pas de doute, Melissa Plaza sera là du 7 juin au 7 juillet pour encourager les footballeuses du monde entier lors de la coupe du monde de football – organisée en France, dans plusieurs villes d’accueil dont Rennes -, apprécier la beauté de ce sport qu’il lui a sauvé la vie et donner l’occasion de s’émanciper mais aussi pour rappeler que la vigilance face aux discriminations (pas seulement de genre) s’effectue au quotidien.

Célian Ramis

Dans les coulisses d'une création (2)

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Suite de la création Lou(ps) de la compagnie Erébé Kouliballets - Après plusieurs répétitions du quatuor amateur, nous vous emmenons dans les coulisses du duo professionnel qui était en résidence du 18 au 22 mars à la MJC de Pacé.
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Dans le numéro de février – YEGG#77, la rédaction consacrait son Focus aux coulisses de la création de Lou(ps),la nouvelle pièce chorégraphique de la compagnie Erébé Kouliballets, inspirée du conte du XIVe siècle Le petit chaperon rouge. Après plusieurs répétitions du quatuor amateur, nous vous emmenons dans les coulisses du duo professionnel qui était en résidence du 18 au 22 mars à la MJC de Pacé. 

Le vendredi après-midi, Morgane Rey, fondatrice et chorégraphe de la compagnie Erébé Kouliballets et Cécile Collin, danseuse professionnelle, dévoilaient au public la première version de leur duo qui s’insère dans la création globale Lou(ps),composée d’un solo de la narratrice, d’un duo et d’un quatuor.

Au départ, Cécile Collin devait interpréter le petit chaperon rouge et Morgane Rey, la forêt, la grand-mère et le loup. Finalement, la chorégraphe n’incarnera « que » les deux derniers. Lors de notre venue, le duo nous présente donc l’enchainement complet, non définitif :

« Je rentre dedans seulement depuis hier. Donc en fait je découvre… », souligne Morgane Rey, nous expliquant également qu’elles nous dévoilaient le dispositif tel qu’il sera montré à Pacé le 7 juin prochain et qui se différencie de la version présentée à Mordelles le 10 mai. 

« À Pacé, ce sera une déambulation extérieure et on viendra à l’intérieur pour le duo, alors qu’à Mordelles, tout sera dans la continuité. Mais là, dans la version de Pacé, quand le public entre dans la salle, Cécile est déjà en scène et répète quatre mantras qu’elle fait en plus grand dans son solo. », explique Morgane, avant de commencer. 

Elles dansent dans un cercle, formé au sol à la craie et délimité au niveau des points cardinaux par leurs chaussures. Elles alternent partitions synchronisées, solis et moments à deux. Tandis que Cécile danse, Morgane sort du cercle, passe derrière les rideaux, traverse le fond de la scène – à l’endroit où seront situés les musiciens – revient. Elle prend ses marques. Cécile jette un coup d’œil de temps en temps pour les parties synchronisées.

La thématique est la même que celle du quatuor et pourtant, la différence est frappante. Non pas dans la manière d’exécuter les mouvements – puisqu’on a montré dans le dossier que chacune dansait différemment, faisant la force également de la proposition – mais principalement dans ce qui s’en dégage.

On note une gestuelle très importante du côté de Cécile Collin passant d’une main posée sur le front, à une main sur le pubis, puis sur la cuisse, le genou, l’épaule et pour terminer, les fesses. Et l’enchainement se répète lentement. Comme si il était question d’un temps pour soi. Pour la découverte, l’exploration de son propre corps, amenant ainsi à une connaissance personnelle et intime, destinée à renforcer la personnalité de notre petit chaperon rouge.

« On est dans l’état, le sentiment, l’abstraction. Dans l’essence. Il est question des racines africaines, de la filiation, de transmission. On travaille aussi sur la relation dominé-e / dominant-e. Au début, quand je la place, je suis le loup, c’est très net. Le loup ouvre le bal, essaye de prendre l’espace mais n’y arrive pas. La grand-mère est dans la transmission mais elle se fait bouffer elle aussi par le petit chaperon. », explique Morgane qui souligne également une différence importante avec la version du quatuor : 

« Le quatuor raconte l’histoire du petit chaperon rouge alors qu’ici, ce sont des visites. Le loup et la grand-mère sont déjà morts, elle, elle est vivante et elle revisite ses morts. »

Pour préparer ce duo, les deux danseuses ont travaillé séparément en faisant des points étapes par moment au cours desquels Cécile Collin montrait à Morgane Rey l’avancée de son solo. Habituées à collaborer – Cécile Collin signe ici sa 4eparticipation à des créations de la compagnie Erébé Kouliballets – elles ont ressenti le besoin de « se reconnecter, de rentrer dans la matière et de retrouver de la confiance. »

« Parce que c’est quand même de l’intime, de l’âme. Et puis c’est très carnivore un chorégraphe. Ça bouffe du danseur quand même ! C’est chronophage et ça bouffe de l’humain. Comme le petit chaperon qui bouffe le loup et sa grand-mère. », rigole Morgane dont la réflexion est très sérieuse.

De son côté, la danseuse a donc élaboré sa chorégraphie autour des matériaux fournis par la chorégraphe, qui ne change pas ici son process et nourrit sa réflexion et celle de ses collaboratrices à partir de planches de dessin et de documentations variées :

« On s’est vues avec Morgane, elle m’a raconté sa version, sa réflexion, m’a donné des documents à lire, des vidéos de danse à regarder. Des vidéos qui souvent n’ont rien à voir avec Le petit chaperon rouge mais en fait ça, ça m’aide à m’imprégner de l’esprit de la pièce. Les discussions et les dessins m’aident beaucoup. C’est concret. »

Cécile poursuit, expliquant son petit chaperon rouge à elle, différent de celui interprété par Juliette Guillevin dans le quatuor, sans être moins intéressant et complet : « En fait, je suis partie d’une phrase qui dit que c’est la première racaille de l’histoire. Et ouais, c’est vrai, c’est ça. Et là, je dois donc faire une petite fille qui se construit tout en étant une adulte qui le raconte. Je me réimprègne en fait de l’état de petite fille, qui prend la confiance et y va ! Je revis ça comme dans un souvenir. »

Là se trouve le point commun entre les deux partitions. À chaque fois, on assiste au développement de la petite fille vers la femme. Un développement qui passe toujours par la confrontation au monde extérieur, la transmission de son aînée et le voyage intérieur pour en arriver à une découverte de soi.

Cette fois, le rapport à la sexualité et à la sensualité est moins prégnant. Car enrobé par des tensions plurielles, résultant d’une réflexion commune entre les deux professionnelles. « Il y a un viol normalement. On s’est demandées : est-ce qu’on part sur le viol et l’après ? Et en fait, on n’est pas restées là-dessus. On voulait vraiment plus parler du passage de l’enfant, enfin l’ado à la femme. », précise Cécile qui sans le vouloir lance une interrogation jusque là non pensée précisément : commence-t-elle enfant ou ado ?

Elle et Morgane réfléchissent, dialoguent, donnent des arguments et s’orientent de par le ressenti qu’elles en ont, principalement Cécile qui l’incarne à différentes étapes de sa « mue ». Sans réponse spécifique définissant un âge au personnage initial, elles concluent : « C’est juvénile ! ».

Des éléments qui peuvent aider la danseuse à parfaire sa partition. Non pas tellement d’un point de vue technique comme elle le souligne mais plutôt dans les intentions qu’elle donne à chaque mouvement. « Et puis savoir où tu es Morgane, bordel ! », faisant référence aux nombreux déplacements entrepris par Morgane lors de leur filage.

« En fait, c’est elle qui domine, t’as vu ça ?! », plaisante Morgane qui doit encore, lors d’une prochaine étape de travail, intégrer son solo à cette première matière déjà conséquente. « Faut joindre les deux bouts ! », lance-t-elle, fatiguée – parce qu’en plus des multiples répétitions avec la quatuor, le duo et le solo, elle donne des cours de danse au Triangle, à la maison de quartier Ste Thérèse, anime des stages de danse, effectue des résidences sur d’autres créations, gère le rétro-planning et l’organisation des dernières festivités préparatoires… - mais amusée, comme toujours, l’œil pétillant. 

 

LES DATES : 

  • Grande répétition le 1ermai 

  • La générale le 3 mai

  • La première le 10 mai à Mordelles

  • Déambulation extérieure et duo en intérieur le 7 juin à Pacé 

  • Représentation du solo de Cécile (le duo se décline également en solo) le 14 juin au métro Triangle (Rennes)

 

Célian Ramis

Lutte contre l'excision : la démarche inspirante d'ACZA

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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours.
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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours. Le 20 mars, à la Maison Internationale de Rennes, la militante expliquait la démarche de la structure et les avancées engendrées par leur travail, respectueux des individus et des traditions. 

Pour que l’excision s’arrête, il faut respecter les traditions. Cela peut paraître contradictoire mais pas du tout. Martha Diomandé en est convaincue. « L’excision, c’est quoi ? Bon, on le sait, c’est l’ablation du clitoris. Mais au-delà de ça, c’est quoi ? Chez moi, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte. Mais ailleurs, ça peut être un acte de bravoure. Il y a plusieurs significations. On ne peut donc pas généraliser et chaque peuple sait pourquoi il le fait. Ça, l’Occident doit en prendre compte et l’accepter. D’où on vient, la lutte ne fait que commencer. », souligne-t-elle. 

Ce qu’elle pointe ici, c’est qu’il est impossible de débarquer dans un village imprégné des traditions dont fait partie l’excision et d’interdire cette pratique. La loi existe déjà depuis plus de 20 ans et pourtant, l’excision est encore pratiquée.

« Au début, c’était difficile pour moi. En parler comme un crime, c’était enlever une partie de moi. Il fallait déjà que j’aille dans mon pays pour voir l’impact de l’excision dans la société. J’ai découvert que dans ma région, l’excision était faite à 100% alors que c’est interdit dans le pays. On était encore au stade 0 et le tabou était réel dans ces villages-là. », se souvient Martha Diomandé. 

EXPLIQUER LA DÉMARCHE, SANS BRUSQUER

Son village, elle l’a quitté âgée de 7 ans. Excisée, elle ne se sent pas ni se considère comme une victime. Son objectif est clair : que la pratique de l’excision s’arrête complètement. Sans user de discours agressif ou haineux. Elle tient à respecter les individus et les traditions :

« L’idée était vraiment de créer une association pour repartir de 0 avec tout le monde. Les premières années, nous n’avons pas parlé d’excision. Nous sommes allées au village, nous avons demandé, sur la tombe de ma grand-mère, son autorisation pour mener ce travail. On a rassemblé les femmes pour travailler ensemble mais pas autour de l’excision dans un premier temps. »

D’abord, l’association ACZA a rencontré les chefs de village. Pour expliquer la démarche et obtenir la permission. Le feu vert a donc été donné par les hommes également, que Martha définit comme complémentaires des femmes.

Ensuite, les rassemblements de femmes ont visé la valorisation de leurs connaissances et savoir-faire. Parce qu’il est inenvisageable d’interdire l’excision sans proposer des solutions alternatives. Des solutions qui doivent venir d’elles et non être imposées par les Occidentales/taux.

« Si on veut toucher les matrones, il faut réfléchir à un projet qui les valorise sinon elles n’arrêteront pas. Elles ne peuvent pas perdre leurs connaissances et leur notoriété. Moi, je suis née au village grâce aux matrones. Elles sont donc, pour certaines, accoucheuses. La majorité d’entre elles pratique les accouchements. On peut donc leur faire une formation. Pas pour qu’elles deviennent sages-femmes comme ici. Pas pour leur apprendre un enseignement académique. Juste pour compléter leurs savoir-faire et pour valoriser leurs connaissances. », souligne la fondatrice de l’association. 

VALORISER LES CONNAISSANCES ET COMPÉTENCES

Dans ces temps de formation, elle et son équipe y voient une aubaine pour parler de la transmission. Entre femmes, elles peuvent parler librement. Petit à petit, le lien de confiance se crée et se renforce. Parce que la démarche d’ACZA se distingue de la démarche coloniale à laquelle elles ont l’habitude d’être confrontées.

Ce sont des moments pendant lesquels on leur explique, sans les juger, que les excisions peuvent provoquer, plus tard, des accouchements difficiles, et même, parce qu’elles ne nettoient le couteau qu’après la 7eou 8efille excisée, la transmission du VIH, si l’une d’entre elles est contaminée.

« C’est à nous de créer des stratégies pour qu’elles nous écoutent sans être frustrées. Elles n’ont pas besoin de nous, elles n’ont pas demandé à ce que l’on vienne. Le premier projet pilier a fonctionné avec les matrones. On a pu sensibiliser, sans heurter. Il faut analyser le sens de l’excision sur le territoire concerné et adapter le projet. », indique Martha. 

Une fois formées, les matrones ont donc eu besoin d’un lieu. L’association ACZA a impulsé la construction d’une Maison des femmes, inaugurée en 2016 à Kabakouma. Un espace pour sensibiliser, faire des réunions, valoriser les plantes que les matrones connaissent si bien. Mais aussi pour pratiquer des accouchements à moindre coût :

« À l’hôpital, c’est 10 000 francs. Les femmes qui vivent en milieu rural n’ont pas les moyens d’accoucher là-bas. À la Maison des femmes, c’est 4000 francs dispatchés : 1500 pour la matrone, 500 pour l’association et les 2000 restants partagés entre les femmes ayant assisté la matrone. »

Soixante enfants sont nés dans la Maison des femmes et le premier baptême a été célébré : « C’est un premier pas vers le passage à l’âge adulte. Pour garder la tradition, tout en enlevant l’étape de l’excision qui arrive plus tard dans la vie des jeunes filles. Et là ce sont les matrones qui s’en occupent. Trois mois après la naissance, les bébés vont dans leur case pour une cérémonie de bénédiction. Il faut que les matrones soient importantes à tout moment de la vie de l’enfant, sans passer par l’excision. »

UNE LUTTE LENTE QUI PROGRESSE

Toutes les matrones n’ont pas cessé la pratique de l’excision mais l’association ACZA progresse doucement vers son objectif initial, bien consciente que la lutte prendra du temps. Une deuxième Maison des femmes verra bientôt le jour à Mangouin, la construction étant quasiment achevée.

« C’est allé très vite pour la deuxième, c’est là qu’on voit qu’on travaille dans cette région depuis longtemps. Les chefs de village portaient les t-shirts de l’association « Non à l’excision ». Le projet est arrivé à un niveau très important, il y a un vrai échange, un vrai dialogue et beaucoup beaucoup de progrès aussi au niveau des formations. », s’enthousiasme Martha Diomandé. 

En 1h30 à peine, elle n’a pas le temps de parler du projet dans tous ses détails et ramifications. Mais dans sa globalité, oui. Dans sa philosophie et dans son apport au quotidien. Parce qu’au projet de parrainage, quatre villages ont adhéré et 100 enfants sont aujourd’hui équipés d’une tenue d’école « Non à l’excision », d’un kit scolaire complet et peuvent désormais être scolarisés parce que l’association prend en charge les frais d’inscription.

C’est un échange de bon procédé. La famille accepte de ne pas exciser la jeune fille, l’association lui permet grâce à l’aide financière d’avoir accès à l’éducation scolaire.

« On ne veut pas vérifier si la jeune fille se fait malgré tout exciser. Car s’il n’y a pas de confiance, ça ne marche pas. Là-bas, si c’est non, c’est non. Si c’est oui, c’est oui. Et on parraine déjà des enfants de 4 villages. Il y a même un directeur qui nous demande de construire une cantine tellement on a scolarisé de jeunes filles. Ce sont des avancées énormes ! Ça veut dire qu’il y a maintenant une nouvelle génération qui grandit au village sans être excisée. Et cette génération ne fera donc pas excisée la suivante. Avec mes tantes, mes copines, on est excisées, on se raconte des histoires communes. Mais cette génération nouvelle, ces histoires-là, elle ne les vivra pas, elle les apprendra à l’école. Les choses avancent, le tabou est en train de se briser mais on garde la tradition. », précise Martha Diomandé, passionnée et passionnante. 

ET POUR LES FEMMES EXCISÉES ?

En plus des nombreux voyages que la structure fait jusqu’au village en Côte d’Ivoire – trois fois par an parce que « sinon, ça n’avance pas, il faut travailler tout le temps, tout le temps, tout le temps » - l’association ACZA développe de nombreuses stratégies permettant d’atteindre l’objectif de l’arrêt complet et définitif de l’excision. Et met également en place une plateforme pour écouter et conseiller les personnes ayant des questions à ce sujet. 

Chaque semaine, le mercredi après-midi, se tient une permanence à l’Espace des 2 rives à Rennes. Les personnes - des femmes et des familles originaires de partout - peuvent être orientées par des avocats, la Cimade, le MRAP, l’UAIR ou venir par elles-mêmes. Pour un soutien psychologique, un accompagnement dans la demande d’asile ou la protection des filles et femmes exposées à un risque d’excision.

Il arrive aussi qu’elles viennent à la permanence, à Rennes, ou qu’elles appellent quand elles ne sont pas en France, pour une démarche de reconstruction du clitoris. Pour Martha Diomandé, difficile d’entrevoir cette solution comme « une solution miracle ». Pour elle, ce qui est préférable dans un premier temps, c’est de connaître son corps.

Elle insiste sur ce point : « Moi, je ne veux pas me faire réparer car j’ai appris à connaître mon corps et j’ai mon plaisir donc je ne vois pas pourquoi je le ferais. Il faut aussi prévenir celles qui veulent le faire qu’on peut en souffrir physiquement et mentalement de cette reconstruction. La réparation, c’est une solution mais ce n’est pas la seule solution et ce n’est pas pour toutes les femmes. Il faut donner le choix aux femmes et que ce soit une vraie réflexion. »

Grâce à l’annuelle élection de Miss Africa, organisée à Rennes en novembre, ACZA sensibilise le grand public autour de cette thématique et récolte des fonds qui serviront à payer des reconstructions du clitoris à des femmes qui désirent profondément avoir accès à cette opération.

« J’ai reçu le témoignage d’une femme qui a fait un énorme blocage lorsqu’à son accouchement, ils ont découvert qu’elle était excisée. Elle a fait un blocage parce qu’elle a eu honte de son corps. Tellement elle a fait un blocage, son mari va voir ailleurs et lui dit. C’est pour ça qu’elle veut un clitoris. On va lui payer la réparation. », conclut Martha Diomandé. 

Loin d’une démarche colonisatrice, encore présente dans bon nombre d’ONG et de missions humanitaires, l’action et la réflexion que développe l’association ACZA sont inspirantes et bienveillantes et font comprendre que la lutte contre l’excision concerne tout le monde.

 

Femmes kurdes, combattantes face aux répressions

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Emprisonnées, en exil, assassinées, torturées, en grève de la faim… Les femmes kurdes résistent et mènent de front lutte contre le patriarcat, guerres géopolitiques, combat contre la répression historique de leur peuple et révolution pour le droit et la liberté d’expression.
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Emprisonnées, en exil, assassinées, torturées, en grève de la faim… Les femmes kurdes résistent et mènent de front lutte contre le patriarcat, guerres géopolitiques, combat contre la répression historique de leur peuple et révolution pour le droit et la liberté d’expression. Dimanche 10 mars - soit 11 jour avant le Newroz, fête traditionnelle célèbrant le nouvel an kurde - l’association Amitiés kurdes en Bretagne faisait la lumière sur ces combattantes à l’occasion de la table ronde « Du féminicide à l’emprisonnement : l’engagement des femmes en Turquie », à la MIR. Dans le cadre de la programmation du 8 mars à Rennes. 

Elle a fui son pays et en témoigne ce soir-là, à la Maison Internationale de Rennes. « En tant que femmes, dans tous les espaces et dans tous les moments de nos vies, nous subissons l’oppression et les persécutions du patriarcat. En tant que journalistes – qui est un métier plutôt considéré comme masculin – nous subissons l’oppression et les persécutions de nos collègues hommes et les persécutions du pouvoir. », indique Duygu Erol, journaliste kurde en exil à Rennes. 

Son parcours, qu’elle partage brièvement avec la salle, démontre le croisement entre ses engagements. En Turquie, elle a d’abord collaboré avec Jinha, la première agence de presse dont les membres étaient des femmes et dont la ligne éditoriale visait à « tendre le micro aux femmes et à défendre les droits des femmes ». 

Une initiative militante courageuse au slogan bien trempé, emprunté à Virginia Woolf : « Nous publierons sans nous poser la question de ce qu’ils diront… »

Pour simplement effectuer leur travail de journalistes, elles sont régulièrement interpelées par la Police, arrêtées, violentées. Déterminées, elles poursuivent malgré les intimidations leur mission : l’information.

« Jusqu’en 2016… Un soir, un décret est passé, interdisant la publication de plusieurs médias dont Jinha. Le fait que nos locaux soient sous scellés ne nous a pas découragées. Nous avons continué notre travail de journaliste. », souligne Duygu Erol. 

Un nouvel organe de presse est lancé : Sujin. Même combat : « arrêtées par la Police, inquiétées, violentées sur le terrain mais toujours déterminées. » Un nouveau décret vient l’interdire à nouveau. Nait alors sur le même modèle JinNewsqui clame « Avec le crayon des femmes, suivre la vérité ». 

Pour Duygu, « la même détermination continue mais la tradition de la persécution se poursuit aussi. Certaines des journalistes sont en prison. Certaines ont rejoint la grève de la faim. Le problème de la démocratie en Turquie ne se résoudra pas tant qu’on n’aura pas trouvé une solution au problème kurde. Aujourd’hui, je suis ici mais où que nous soyons en tant que journalistes femmes nous continuons avec détermination. Nous avons besoin de voir votre solidarité et votre soutien pour que l’on puisse poursuivre ! » 

DÉNONCER, INFORMER, ILLUSTRER

Zehra Dogan, artiste, auteure, journaliste, fondatrice de l’agence féministe Jinha, accusée comme plus d’une centaine de journaliste d’être membre d’une organisation terroriste, a été libérée le 24 février 2019 après deux incarcérations entre 2016 et aujourd’hui. 

Le 10 mars, elle ne pouvait être physiquement présente à Rennes pour la table ronde. Mais jusqu’au 31 mars, le carré Lully de l’Opéra expose ses dessins et tableaux, réalisés durant deux périodes : celle des « jours clandestins » à Istanbul en 2017 - période durant laquelle elle est en liberté provisoire et attend la décision de la Cour d’appel - et celle de « l’emprisonnement ».

À la prison de Diyarbakir, elle dessine avec ce qu’elle trouve. Du papier journal, du curcuma, de la teinture de cheveux, des stylos, du persil, de l’aspirine, du sang menstruels, des tissus provenant de t-shirts usagés… Elle écrit : « Chaque fois que mes amies coupent leurs cheveux, elles m’apportent une mèche, en me disant « tiens, tu feras des pinceaux ». Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je peindrais avec des pinceaux si précieux. »

En août 2018, de la geôle d’Amed, elle signe un texte militant puissant : « Et j’écoute comme toujours ma conscience. Et ma conscience me dit « continue ton art, et quoi qu’il arrive continue de dessiner et raconter ». Je l’écoute et je décide, encore une fois, de continuer. C’est cela être une femme dans le système patriarcal. Depuis cinq mille ans, nous sommes maudites, considérées comme dégoutantes. C’est un impératif des religions monothéistes que de maudire son propre grain, la semence dont il vient, les ovules… Dans le judaïsme, entre autres, lorsqu’une femme a ses règles, c’est ne touche rien, mange dans une assiette différente, dort dans un autre lit, et même pour que l’abondance ne disparaisse pas, elle est mise en dehors de la maison. »

Elle poursuit, quelques lignes plus loin : « C’est comme cela que j’ai trouvé le sens pour faire face à tout cela. J’ai voulu que les toutes patriarcaux/les ressentent, qu’ils/elles soient dégoutéEs de la femme dégoutante. Imaginez un députée, une future élue emprisonnée… Et la décision que j’ai pris de dessiner les initiatives de Leyla Güven, car les photos sont interdites, et qu’il n’y a pas de papier adéquat. Alors j’ai dessiné sur des papiers d’emballage déchirés, qui emballent les citrons. A votre avis, rien que cette interdiction, qu’il n’y ait pas un seul papier à dessin, n’est-elle pas à elle seule une situation dégoutante ? Bref, considérez vous-même, est-ce mes dessins qui sont dégoutants ou mon quotidien ? »

GRÈVE DE LA FAIM

Journaliste-artiste-militante-kurde, Zehra Dogan dénonce, où qu’elle soit, les violences de l’état turc d’Erdogan et ne cesse, sous la pression et les menaces, de raconter les exécutions – notamment du jeune kurde Kemal Kurkut tué en 2017 à Diyarbakir – les victoires de « la force armée féminine qui avance sur Raqqa pour mettre fin aux souffrances des femmes » ou encore les grèves de la faim comme ce fut le cas à la prison de Sakran à cette époque.

Mais aussi celle qui se poursuit actuellement en 2019 et qui a été entamée en novembre 2018 par celle dont parle Zehra Dogan dans son texte, Leyla Güven. Députée d’opposition (Parti démocratique des peuples) à Diyarbakir, elle a été emprisonnée en Turquie pendant un an. Une manière pour elle de protester contre « le fait qu’Abdullah Ocalan, le chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), soit maintenu à l’isolement », signale un article publié dans le journal hebdomadaire Marianne. 

Si quelques articles en font état, peu de médias français relèvent et révèlent l’ampleur du mouvement, qui n’a pas atteint que Leyla Güven mais un grand nombre de personnes, y compris en France, puisque la grève de la faim est soutenue à Strasbourg notamment par des militant-e-s.

« Leyla Güven est une députée kurde qui a été enfermée pour ses idées. Elle a été libérée car là-bas il y a eu une de grosses campagnes à propos de la grève. Mais ici, ce n’est pas relayée. », se désole Mukadder Deniz, membre du Mouvement des femmes kurdes en France, présente lors de la table ronde à Rennes. 

« Quatorze camarades sont en grève de la faim à Strasbourg. Les Kurdes jouent un rôle majeur dans l’opposition et en Turquie il y a emprisonnement dès que quelqu’un prononce un discours de paix envers le peuple kurde ou dénonce la politique répressive d’Erdogan. La fin de l’isolement est la seule solution pour la paix au Moyen Orient. Il y a actuellement 7000 personnes dans le monde entier en grève de la faim. Tous les habitants de Turquie subissent cette guerre de la répression. C’est l’émancipation des peuples qui est ciblée. Les prisons sont pleines à craquer de prisonniers politiques isolés. », explique une militante de Strasbourg, contactée via Skype en direct de la MIR ce 10 mars. 

Elle poursuit, faisant état de la situation de santé des camarades en grève. Une grève commencée depuis 84 jours : « Ils ont des soucis médicaux, des pertes de poids, des spasmes cardiaques ou musculaires et les conséquences vont continuer. Leur détermination et leurs consciences éveillées sont pour un futur possible en Turquie dans une démocratie. Leur détermination nous emmènera vers l’objectif commun : faire réagir le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements et le Conseil de l’Europe qui siègent à Strasbourg, d’où la grève ici, et qui ont le pouvoir de sanction sur la Turquie. Pour que les institutions réagissent au plus vite avant qu’il ne soit trop tard. »

TRIPLE MEURTRE

La situation est critique et les médias rechignent à s’y intéresser. Parce qu’il y a des enjeux de pouvoir, des enjeux politiques, de relations entre la France et la Turquie, surtout à une époque où l’on renforce la surveillance des djihadistes quittant l’Hexagone et l’Europe, en passant par la Turquie.

« En 2016, il y a des accords de sécurité entre Caseneuve et ses homologues turcs. L’assassinat ne devient plus une priorité. », souligne Jacques Massey, journaliste indépendant. L’assassinat qu’il mentionne, c’est celui de Fidan Dogan, Sakine Cansiz et Leyla Soylemez, trois militantes kurdes retrouvées exécutées par plusieurs balles dans la tête, le 10 janvier 2013 au Centre d’Information sur le Kurdistan, à Paris. 

« Il y a aujourd’hui des intérêts croisés entre la France et la Turquie avec des logiques d’apaisement et un renforcement de la coopération. Les pays essayent d’éviter les blocages tout en évitant d’aggraver la situation. », conclut le journaliste. 

Élucider donc le triple meurtre de ces femmes et demander à la Turquie, dont les services secrets pourraient être impliqués, de rendre des comptes n’est pas la priorité. Loin de là. La situation est encore moins importante quand elle est hors de nos frontières.

Pour Mukadder Deniz, « le peuple kurde est opprimé depuis des siècles. Un martyr de plus pour nous, ce n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas facile de dire ça mais c’est la réalité. Nous sommes prêts à ça pour que le peuple kurde soit libre. Les médias s’en foutent de la situation. Ne reste plus que la grève de la faim pour se faire entendre. Lorsqu’ils et elles prennent la décision de la grève de la faim, ils et elles savent qu’au bout, il y a la mort. C’est consternant que les autorités européennes ne réagissent pas. Je suis d’origine kurde, je vis ici mais je suis touchée par ce qui se passe en Turquie. »

LES FEMMES EN LUTTE

Elle attire l’attention sur la situation des femmes, rappelant que les femmes kurdes se battent depuis plusieurs d’années pour l’émancipation des femmes et pour la libération du peuple kurde. Si de nombreuses images montraient des femmes au sein des forces armées kurdes lors de la bataille de Kobané en Syrie, en 2014, ce n’est pas pour rien.

Elles ont lutté. « Parce qu’aucune révolution ne peut se faire dans une société où les femmes y sont esclaves. Elles sont en colère et en résistance contre les tortures, les arrestations, elles sont en recherche de la liberté et l’engagement est croissant dans presque toutes les régions kurdes. », précise la membre du Mouvement des femmes kurdes en France.

Mukadder Deniz cite quelques dates clés, comme en 1987 avec la création de l’Union des femmes patriotiques du Kurdistan, en 1993 avec la guérilla féminine pour entrer la création d’une armée féminine, en 1995 avec la fondation de l’Union des femmes libres du Kurdistan, en 1999 avec la création du Parti des femmes travailleuses du Kurdistan ou encore en 2002, avec la fondation du Parti de libération des femmes.

« Tout cela participe à développer la place des femmes dans l’armée, les activités sociales, la politique, l’économie, etc. Et à donner du courage et de la confiance. Ainsi que des compétences pour s’organiser et gérer leurs vies. C’est une révolution sociale, culturelle, etc. Qui s’est même ouverte avec le Parti de libération des femmes, visant à intégrer l’expérience des femmes kurdes avec d’autres nations. Pour renforcer le dialogue avec des pays du monde entier. Et puis, elles ont mis en place des aides pour les femmes persécutées, ayant vécu ou qui vivent des violences. Les femmes sont présentes au quotidien pour les femmes kurdes mais aussi pour toutes les femmes, tous les combats. », conclut avec puissance Mukadder Deniz.

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