Célian Ramis

Karine Birot, la Wonder Féministe qui lutte avec humour (et Dalida) contre l’hétéropatriarcat

Posts section: 
Related post: 
253
Location: 
Guy Ropartz, Rennes
List image: 
Summary: 
Karine Birot incarnait, le 25 avril dernier, Wonder Féministe ou la super-hérote qu’il manquait pour sauver le monde. Une conférence gesticulée humoristique au message cinglant et alarmant.
Text: 

Dans le cadre du festival des arts de rue Dehors, organisé par Les grands moyens à la salle Guy Ropartz à Rennes, Karine Birot incarnait, le 25 avril dernier, Wonder Féministe ou la super-hérote qu’il manquait pour sauver le monde. Une conférence gesticulée humoristique au message cinglant et alarmant.

Les féministes sont-elles systématiquement des chieuses sans humour ? Des femmes dont l’unique plaisir est d’emmerder tout le monde ? Il serait plus simple de l’affirmer mais on se priverait alors de grands débats et du spectacle offert par Karine Birot. Dans la vie civile, elle est conseillère au Planning Familial de Nantes. Et au cours de certaines soirées, à Rennes notamment, elle enfile son costume de Wonder Féministe, « la super-hérote qu’il manquait pour sauver le monde ». Parée d’un bandeau étoilé dans les cheveux, d’une cape étoilée, d’un tee-shirt rouge WF, d’une jupe têtes de mort et des bottines rétro, Karine Birot choisit d’incarner l’anti-héroïne des temps modernes.

Contrairement à Wonder Woman qui a toujours laissé planer le doute, Wonder Féministe est militante et engagée. Engagée contre les normes définies et imposées par l’hétéropatriarcat. Elle est alors bien décidée à lutter contre cela et à déconstruire les idées reçues autour des féministes : « J’en ai marre qu’elles soient associées à des chieuses sans humour ! Pourquoi doit-on se justifier à chaque fois ? Le féminisme dérange car il pose des questions sur tout, en réponse à l’hétéropatriarcat ».

Et c’est avec quelques vers de poésie moderne qu’elle entame sa conférence gesticulée, pour laquelle elle s’est formée avec la Scop Le Pavé – une coopérative d’éducation populaire – lors du dernier semestre 2013. Assise sur sa chaise, elle lit avec sagesse et philosophie : « Vous êtes charmante, est-ce que je peux vous lécher quelque chose ? », « J’aime bien les filles un peu grosses » ou encore « Oh la blondasse tu me suces la fougasses ?! » Des perles contemporaines de la tradition orale à lire sur le blog Paye ta schnek qui recense les meilleures phrases balancées par des hommes à des femmes dans la rue. La Wonder Féministe est, elle, venue « parler des femmes, des féministes, de ces individus socialement désignés comme des femmes ».

Simone de Beauvoir, dont l’esprit règne lors de la conférence gesticulée, dans Le deuxième sexe disait « On ne nait pas femme, on le devient ». Qu’en est-il pour le féminisme ? Comment et pourquoi devient-on féministe ? Simplement être femme signifie-t-il être féministe ?

Des questions que naturellement se posent toutes les femmes sensibles, ou non, à la cause des droits des femmes et de l’égalité des sexes. Mais faut-il avoir vécu les discriminations ou les violences pour se sentir concernée ? « Dès l’enfance, j’ai bien senti que quelque chose n’allait pas. On me disait souvent « Une petite fille ne fait ci, une petite fille ne fait pas ça ». Mais c’est là que j’ai développé mon premier super pouvoir : celui de ne jamais me sentir inférieure à un homme », explique Karine Birot, de sa position de femme blanche, hétéro, qui roule en Twingo (« oui j’ai du chemin à faire encore moi aussi ») et a également des préjugés sexistes, racistes et homophobes.

« Bref, je suis née dans le même monde que vous », lance-t-elle sur un ton grinçant. Dans ce spectacle, Karine Birot retrace son point de vue d’enfant et d’adolescente qui se posait comme tout un chacun des milliards de question et notamment en terme d’égalité femmes-hommes, voyant sa mère « affrontait la jungle du supermarché » et son père, « homme de gauche qui allait libérer tous les hommes de la terre mais qui n’impliquait pas sa femme dans ce sauvetage puisqu’il faut que quelqu’un s’occupe des enfants et de la bouffe » et comprenant qu’une princesse ne pouvait pas « avoir de mobylette, ne pouvait pas draguer, devait attendre de se faire draguer… »

Elle veut plus d’aventures, de bières et de rock’n roll, décide de devenir championne régionale de cul sec et ambitionne même de devenir un mec avant de s’apercevoir que ces derniers sont également limités dans leur comportement : « on peut pas chialer, on doit ouvrir les canettes de bière avec les dents et on ne peut pas porter de robe ! ». Elle se heurte alors à la sensation d’enfermement. Seulement deux cases pour définir notre nature : le genre masculin et le genre féminin.

« Les femmes ont alors un don pour les tâches ménagères, la dextérité avec le balai, le maniement de l’éponge, elles sont sexuellement désirables et n’ont pas le sens de l’orientation. Les hommes, eux, ils dirigent le monde. Le pompom de la pomponnette c’est qu’on définit ça par la nature. Les correspondances sont étranges : quéquette/foufoune, bleu/rose, on/off… »
constate la super-hérote.

Alors que les scientifiques auraient déjà allongé la liste de catégorisation du sexe humain à 48 possibilités, l’hétéropatriarcat milite lui pour conserver précieusement les deux définitions rigides de l’être humain.

« Les cases deviennent des normes et qui dit normes, dit exclusion », précise la Wonder Féministe, bien décidée à convoquer les esprits des Simone – de Beauvoir et Weil – mais aussi celui de Rebecca West, Rosie la riveteuse et ses copines issues des minorités ou encore Virginie Despentes afin de déconstruire ensemble ces idées reçues et reconstruire ensemble une société ouverte et accueillante, autrement dit égalitaire, et qui refuse ce système social qui génère des oppressions : « L’hétéropatriarcat est un vicelard, je le soupçonne d’avoir écrit le mode d’emploi des femmes… »

Métier : féministe professionnelle

« Je suis devenue animatrice socio-culturelle mais je me suis vite ennuyée. J’avais besoin d’espace pour développer mes supers pouvoirs parce que j’avais quand même un monde à sauver ! », scande-t-elle en se mordant les lèvres pour ne pas rigoler. Féministe professionnelle, elle le deviendra, c’est décidé.

Elle écume les associations féministes et découvre l’espace Simone de Beauvoir, qui abrite le Planning Familial, association féministe d’éducation populaire. C’est dans cette structure que les femmes – jeunes et moins jeunes – peuvent venir s’informer, se sensibiliser ou parler de sexualité et de tout ce qui tourne autour de ce thème central dans la vie des individus.

Elle est alors embauchée dans ce lieu guidé par le fameux slogan militant « Un enfant si je veux quand je veux » en tant que conseillère conjugale et familiale : « Pas très sexy dit comme ça. J’ai proposé ingénieuse du sexe mais ça n’a pas été accepté… » Au quotidien, elle reçoit, écoute et informe filles et femmes sans pouvoir jamais porter de jugement. « Ce n’est pas si facile que ça ! Une fois, une jeune femme de 16 ans vient me voir. Elle est enceinte et veut le garder. Moi je me dis « Très mauvaise idée » mais mon rôle est de l’informer, je lui donne donc toutes les cartes pour qu’elle fasse son choix, elle décide de poursuivre sa grossesse. La Wonder Féministe qui est en moi voudrait l’enfermer dans une pièce remplie d’enfants qui pleurent mais je suis conseillère… », se souvient Karine Birot, qui alimente la conférence gesticulée de quelques anecdotes croustillantes vécues au cours de sa jeune carrière.

Armée jusqu’à l’utérus

Et c’est à ce moment-là qu’elle brandit ses armes du quotidien : celles qui sont soigneusement rangées dans sa trousse à outils. « Nous avons au Planning Familial des planches anatomiques car le corps est un chantier et que le sexe c’est dégueulasse mais bon nous on le regarde », ricane-t-elle en accrochant les esquisses à la corde à linge qui traverse la scène.

Puis vient le moment où Wonder Féministe se transforme en véritable agent de prévention sexuelle à la Mary Poppins qui sort de son sac toute une série d’objets – beaucoup plus osés et insolites que ceux de la chère magic nanny. Tour à tour, elle épingle un préservatif masculin, puis féminin, un sex toy, une digue dentaire (pour rapports anaux et buccaux), un speculum, un anneau contraceptif ou encore une plaquette de pilule, un test de grossesse et un utérus ! Une fois tout son matériel installé, elle mime un entretien personnalisé avant de se lancer dans une tirade digne de « Moi, président » :

« Simone, elle vient parce qu’elle aime les femmes mais elle ne sait pas à qui en parler.
Simone, elle vient parce qu’elle a peur du jugement si elle avorte.
Simone, elle vient parce qu’elle a des douleurs pendant les rapports et qu’elle ne prend pas de plaisir.
Simone, elle vient parce qu’elle entend dire
« Attention Simone, ne te fais pas violer ».
Simone, elle vient parce que son père est violent et qu’elle ne comprend pas pourquoi.
Simone, elle vient parce qu’elle veut être maitresse de sa vie et avoir un enfant si elle veut.
Simone, c’est un peu moi. Simone, c’est un peu nous toutes 
».

Karine Birot, en dehors de son costume de Wonder Féministe, n’incarne pas de personnage. Elle délivre ici une conférence gesticulée – co-écrite avec Anna Reymondeaux, historienne sociologue et lesbienne féministe engagée – empreinte d’humour pour finalement exprimer le désarroi des femmes et la colère des féministes face aux discriminations et aux violences subies. Des discriminations et des violences longtemps acceptées sans dire mots.

« À l’heure où un viol est commis toutes les 7 minutes en France, le combat n’est pas gagné. Et les droits des femmes sont même remis en cause », explique-t-elle avec sérieux cette fois. Pourquoi est-on plus compréhensif envers les actes sexistes ? Pourquoi considère-t-on qu’il s’agit là d’un sujet secondaire ? Et pourquoi hiérarchise-t-on les injustices au lieu d’employer l’intersectionnalité ?

« Le féminisme dérange car ce n’est pas une question d’égalité mais d’oppression. Aujourd’hui, il est question de tout réinventer, de tout reconstruire. De vivre et d’agir sur la vie. On ne nait pas femme, on le devient comme on apprend à s’aimer et à se respecter, conclut-elle. Et n’oubliez pas, on peut être féministe et aussi aimer Dalida ». Et le boa rose est de mise pour se dandiner sur « Laissez-moi danser » !

 

Célian Ramis

Les Féministes EnragéEs battent le pavé rennais

Posts section: 
Related post: 
249
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Mercredi 23 avril, une quarantaine de manifestants ont répondu présents à l’appel du collectif informel des Féministes EnragéEs qui organisait une marche pour l’autodéfense et la solidarité féministe.
Text: 

Mercredi 23 avril, une quarantaine de manifestants ont répondu présents à l’appel du collectif informel des Féministes EnragéEs qui organisait une marche pour l’autodéfense et la solidarité féministe.

C’est à 18h sous une pluie battante qu’une quarantaine de jeunes rennais se sont regroupés devant le Parlement de Bretagne. Un lieu symbolique pour débuter cette manifestation. Car c’est contre la justice qui « protège les machos », précise un de leurs slogans, que les Féministes EnragéEs se mobilisent en ce mercredi 23 avril.

Au départ de cette initiative, un jugement rendu par le TGI de Paris, le 8 avril dernier. « La justice a condamné une femme pour s’être défendue d’une agression violente commise à son encontre par un homme. Celui-ci était soutenu par d’autres hommes et s’en est pris à elle dans la rue, proférant des insultes sexistes et lesbophobes ainsi que des propos et menaces à caractère sexuel », explique le tract distribué devant le Parlement.

À la suite de ce jugement, plusieurs réactions, dont le rassemblement de Rennes, fustigent le système judiciaire qui défendrait la version de l’agresseur en condamnant la victime à 5 mois de prison avec sursis et à des dommages et intérêts jusqu’à 10 000 euros. La gronde s’élève alors envers le principe de « réponse proportionnée », défini par l’article 122-5 du Code pénal :

« N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte ».

Les manifestants, à Rennes comme au niveau national, en soutien à la jeune femme condamnée, exigent « la reconnaissance du principe de légitime défense pour les femmes et les LGBTQI (lesbiennes, gays, bi, trans, queers, intersexes) sans condition. La politique du « œil pour œil, dent pour dent » ?

Très peu friandes de la référence biblique qui conseille de tendre l’autre joue, les Féministes EnragéEs brandissent en tête de cortège une banderole indiquant le message suivant : « Agressions sexistes et homophobes : on rendra coup pour coup, un poing c’est tout ». De telles revendications et affirmations soulèvent alors plusieurs questions : aurait-on et devrait-on avoir alors le droit de recourir à tout type d’autodéfense, sous prétexte de son sexe ou de son orientation sexuelle ?

En passant outre la « réponse proportionnée » imposée par la définition de la légitime défense ne pourrait-on pas se retrouver victimes d’un tel système ?

Autodéfense féministe

Si au départ un cours d’autodéfense féministe – autogéré – devait être organisé avant de défiler dans les rues de Rennes, il sera finalement reporté à une date ultérieure et devrait être proposé en non-mixité. « Il s’agit d’apprendre et de développer des techniques aux femmes pour se défendre des agresseurs masculins. C’est mieux d’être entre nous pour ne pas les laisser voir nos stratégies de défense », nous explique Elisa, étudiante à Rennes 2, déjà présente lors de la marche féministe nocturne, qui avait lieu le 18 mars dans l’objectif de se réapproprier l’espace urbain – lire notre article Marche féministe à Rennes : « Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito ! ».

Savoir se protéger, se sentir en sécurité et ne plus être considérées comme des victimes, voilà ce que revendiquent les personnes présentes ce mercredi. Du Parlement à la place Sainte-Anne, en passant par la place de la Mairie et en remontant la rue Le Bastard, les militants – qui se font de moins en moins nombreux au fil de la marche en vue des conditions météorologiques peu clémentes ce jour-là – scandent en chœur des slogans dont certains ont déjà été entendus un mois plus tôt :

« Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito ! », « Y en a assez de cette société qui discrimine les femmes, les lesbiennes et les gays » ou encore « La justice protège les machos ».

Le dernier étant étroitement lié à l’affaire du 8 avril 2014, au TGI de Paris. Alors que le juge rendait son jugement, 18 féministes ont « manifesté pacifiquement leur désaccord. Elles ont été évacué-e-s avec force et violence de la salle, puis ont été reconduit-e-s vers la sortie », ajoute le tract. Sans remettre en cause la liberté de manifester dans la rue, en revanche s’exprimer à travers une banderole et en criant un slogan, on peut se demander s’il est judicieux de le faire dans un tribunal ?

Là encore, la version des opposantes au jugement suscite la curiosité et multiplie les interrogations puisqu’aucune source n’est citée dans les informations publiées sur divers sites Internet comme celui de Solidaires étudiant-e-s – qui mentionne que les manifestantes ont déroulé une banderole et ont crié un slogan dans la salle – d’Indymedia, de Paris luttes, de Rennes info, qui reprennent le même communiqué. Celui qui figure sur le site du Collectif du 8 avril, à l’initiative des actions de soutien, un collectif féministe en lutte contre les violences hétérosexistes – que nous avons contacté pour recevoir le jugement officiel ; une demande actuellement sans réponse.

Seul le site Yagg s’est appliqué, à juste titre, à prendre des pincettes en recueillant le témoignage de la dite victime.

Besoin de réagir

Elisa ressent un besoin de réagir à la condamnation de la jeune femme, aux poursuites engagées contre les manifestantes présentes au TGI – « certaines devraient être convoquées pour répondre aux accusations d’outrage à agent et de dégradation de matériel » – mais aussi et surtout à la recrudescence des actes de violence envers les femmes et les personnes LGBTQI : « Il y a de plus en plus d’agressions (selon un rapport publié par SOS Homophobie, ndlr) lesbophobes notamment. Je pense que la Manif pour tous a déclenché certaines réactions chez les gens… Un discours décomplexé en tout cas. »

En réponse à ces attaques, un message de menace pour prévenir les potentiels agresseurs à travers un slogan radical, qui dénote avec le discours « coup pour coup » dans le but de se protéger : « Non, c’est non. La prochaine fois, ce sera un coup de cutter dans ta bite connard ». Une manière de se faire justice soi-même ?

« Non pas du tout. Ce n’est pas une question de justice, c’est une question de protection. On rend les coups pour se défendre. », précise Elisa.

Les Féministes EnragéEs ne comptent pas en rester là. Organisation de concerts, de cours d’autodéfense en non-mixité… plusieurs événements devraient être proposés dans les semaines à venir – après les vacances universitaires – afin de sensibiliser les femmes, de les aider à se protéger mais aussi de récolter des fonds « pour une caisse de soutien pour les meufs qui ont plein de frais de justice à payer », lance une manifestante dans le mégaphone avant de s’engager dans le rue Le Bastard en direction de Sainte-Anne.

« On va monter à Sainte-Anne montrer que le féminisme est dans les rues de Rennes et marquer notre territoire », s’écrie un des participants féministes à la marche.

Célian Ramis

Forum Libé : en 2030, les féministes au pouvoir ?

Posts section: 
Related post: 
233
Location: 
Champs Libres, Rennes
List image: 
Summary: 
Une bourrasque féministe s’est abattue sur la salle de conférence des Champs Libres, prête à insuffler un nouveau souffle : « 2030 : un nouveau féminisme ? »
Text: 

La semaine dernière, le Forum Libé s’installait à Rennes avec 40 débats et une multitude d’intervenants réunis autour du thème 2030. Vendredi 11 avril, en fin d’après-midi, une bourrasque féministe s’abattait sur la salle de conférence des Champs Libres, prête à insuffler un nouveau souffle : « 2030 : un nouveau féminisme ? »

Un nouveau souffle ? On n’en doute pas mais peu d’éléments seront donnés pour nous permettre d’imaginer le futur. Néanmoins, rien n’interdit de rêver et de fantasmer deux ou trois utopies pour la suite d’un mouvement pluriel. Luc Le Vaillant, journaliste pour Libération, était chargé de modérer le débat et pour l’occasion, il était entouré de quatre expertes : Safia Lebdi, à l’origine du mouvement Ni putes ni soumises, Françoise Picq, politiste et spécialiste de l’histoire du féminisme, Michèle Fitoussi, écrivaine, et Chekeba Hachemi, ancienne diplomate afghane.

L’avenir du féminisme, Françoise Picq le voit flou : « On ne connaît ni le contexte politique de 2030, ni le contexte social ». Pour elle, à chaque mouvement féministe se crée un mouvement réactionnaire visant à l’empêcher d’exister. « Aujourd’hui, la contre révolution féministe n’est pas principalement du fait des hommes mais surtout du poids des religieux et des idéologies traditionnelles », explique-t-elle, esquivant d’un tour de manche la question.

L’utopie en 2030 pour Michèle Fitoussi, c’est « la même salle qu’aujourd’hui remplie par une majorité d’hommes. Que tout le monde comprenne que le féminisme, c’est l’affaire de tous ». Là non plus, elle ne se mouille pas. Elle émet alors deux hypothèses. La pire, celle de la montée du pouvoir réac’ avec « le resserrement des crédits sociaux qui empêche les femmes d’aller bosser et la diminution, voire la suppression, de l’IVG ».

La meilleure, celle de l’égalité qui prime. Celle qui voit les hommes prendre le congé paternité, s’investir dans les tâches domestiques. Celle qui voit les écarts de salaires se réduire, le sexisme être éradiquer. Celle qui voit les femmes crever les plafonds de verre, les stéréotypes se déconstruire à travers l’éducation à l’égalité dans les écoles et les familles.

Chekeba Hachemi, elle, partage deux espoirs. Pour l’Afghanistan, « ce serait d’avoir une salle comme celle-ci ». Elle s’explique : « Car leur présence signifierait liberté et éducation. Dans le pays où il fait le moins bon vivre pour les femmes, l’éducation des petites filles est primordiale, c’est aussi important qu’un programme alimentaire. » Pour la France, elle souhaite que les femmes aient le choix de faire un enfant. Que ce ne soit pas un frein à l’emploi. Que ce ne soit pas un risque à prendre. « On en est encore loin », termine-t-elle. Safia Lebdi voit un espoir du côté des pays arabes et 2030 devrait être influencée par l’international.

« Il y a la même émulsion aujourd’hui dans les pays arabes et les pays de l’Est qu’en France, au Canada et aux Etats-Unis dans les années 60 », explique-t-elle.

L’activiste, comme elle se définit, entame un discours très optimiste. Le réveil de ces pays « qui s’attachent aux valeurs que portent la France avec encore plus d’enthousiasme puisqu’elles représentent la liberté pour les femmes » allié à la génération Internet « qui permet la transmission de l’information avec rapidité et sécurité et qui voit naitre de plus en plus de jeunes femmes informées » engendrent la libération de la parole qui se propage sur les blogs et les réseaux sociaux.

Elle pose alors une hypothèse : 2030, potentiellement, les femmes au pouvoir ? Une question qu’elle soulève pour servir son argument qu’elle porte comme son cheval de bataille : la création d’un parti politique féministe. « Les femmes ont du mal à prendre le pouvoir, à l’assumer – sans oublier que l’on ne veut pas leur donner – et la question est centrale dans tous les pouvoirs. Pourtant aujourd’hui, elle est minime dans les affaires politiques », déclare la conseillère régionale écologiste (en Ile-de-France).

Les femmes révolutionnaires ?

De tout temps, les femmes se sont battues pour leurs droits en exerçant une résistance passive. Mais pour les faire avancer, ce sont les périodes de révolution qui permettent aux femmes de tirer leur épingle du jeu. Pour Françoise Picq, spécialiste de l’histoire des femmes, « il n’y jamais eu d’histoire autonome du féminisme. Il a toujours eu une relation liée à la politique ». Elle cite alors les incontournables comme Olympe de Gouges qui durant la Révolution française a signé l’ouvrage Déclaration des droits de la femmes et de la citoyenne ou encore Flora Tristan qui s’est battue pour la condition féminine à l’époque du marxisme.

« Ces femmes-là s’inspirent du discours politique et en tirent les conclusions de ce que cela doit être valable pour les femmes », analyse-t-elle.

Car pour elle, le féminisme remet en question les équilibres sur lesquels la société repose en mettant le doigt sur les problèmes complexes de cette société, « à un niveau où les autres ne les ont pas posé. Comme la prostitution ou le voile par exemple. Le voile, le débat a commencé en 1989 avec le problème de la laïcité. Et c’est Ni putes Ni soumises qui nous a ouvert les yeux sur cette question-là ».

C’est donc très rapidement que le débat se centre sur ce sujet, qui étonnament ne crée aucune dissension entre les quatre femmes présentes à la table. « À l’époque des Talibans, j’entendais souvent la question : à quand les femmes afghanes sans l’habit qui les couvre ? Mais on ne parle jamais des autres droits bafoués ! », s’insurge Chekeba Hachemi. Selon elle, c’est le jour où elles auront accès à l’éducation, au travail, aux finances, qu’elles enlèveront naturellement le voile.

« Il faut les écouter ces femmes. Pas décider en tant que femmes blanches du bon côté du périph’ », lance-t-elle sous un tonnerre d’applaudissements, avant que Safia Lebdi ne reprenne la parole et son argument principal.

Le féminisme international. Le seul qui puisse servir à faire avancer les sociétés en matière de droits des femmes. Le féminisme de Ni putes Ni soumises.

« L’intégrisme et le fascisme sont à nos portes ! Et on le dit depuis 10 ans. Lorsque l’on a mis cette question sur le tapis, on a eu l’impression de vivre dans une France qui ignorait une partie de sa population. Les meufs vivent une double discrimination : celle d’être femme et celle d’être femme d’origine », scande Safia.

Et 2030 alors ?

La question de l’avenir a vite été écartée par les intervenantes, plus à l’aise dans l’observation et l’analyse de la situation actuelle, basée sur des luttes féministes profondes et récentes. Luc Le Vaillant utilise alors son rôle de modérateur pour recentrer le débat et pour tourner les regards vers ce que pourrait être l’avenir de ce mouvement pluriel.

C’est avec le sourire et un ton un brin provocateur – qu’il confesse aisément – qu’il se lance dans l’arène : « Revenons sur les points de conflit. Imaginons alors 2030, l’utérus artificiel ? Faut-il externaliser la gestation pour que les hommes et les femmes soient égaux ? » Une question qui fait bondir les expertes féministes ! Françoise Picq y saisit alors l’opportunité de préciser qu’il n’est pas question de perdre la spécificité de la maternité :

« Je n’ai pas envie d’échanger mon identité de genre. Là dessus, Antoinette Fouque n’avait pas tort. Il y a un slogan du MLF – Mouvement de libération des femmes – que j’aime beaucoup : « Un homme sur deux est une femme ». Nous sommes un homme sur deux mais nous ne sommes pas un homme comme les autres ».

Et elle revient alors sur la réalité actuelle, à savoir que les hommes, dans l’incapacité physique d’avoir des enfants entre eux, doivent passer par le corps des femmes. « Des femmes précaires, fragilisées. C’est la marchandisation du corps », ajoute Michèle Fitoussi, pour qui égalité des droits ne rime pas avec mimétisme.

Un lien vers un autre sujet sensible, que le journaliste de Libération ne résiste pas à saisir au vol : « Et alors, les bordels d’État pour hommes et femmes ? Possible ? » Et si personne ne se risque à répondre à ce qui pourrait être interprété comme un affront – 1h30 ne suffit pas pour entamer cet angle là – Luc Le Vaillant tente une échappatoire satirique et cynique : « Ce serait un bon moyen pour l’État de récupérer de l’argent ». De quoi détendre l’ambiance avant donner la parole au public.

Tout le monde est concerné

Une parole divisée qui va orienter la conférence sur le féminisme, l’affaire de tous. Safia Lebdi revendique le fait d’être féministe, que l’on soit homme ou femme. « Ce sont les hommes qui doivent se réveiller ! On construit l’avenir de demain, on résiste face à la mondialisation et aux questions morales ! », déclare-t-elle. Et quand un jeune homme prend la parole pour exprimer son envie de mettre l’humain au cœur du débat, Chekeba Hachemi lui rétorque avec ferveur et engagement :

« ça fait un demi siècle que l’humain est au cœur du débat et rien n’avance pour les femmes ».

Et Françoise Picq enchaine : « En se libérant, les femmes libèrent l’humanité toute entière ! » C’est à Michèle Fitoussi que revient l’honneur de conclure, et cette dernière ne s’éloignera pas de la ligne des inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes : « Vu la pente actuelle, il faudrait 120 ans pour arriver à une parité réelle. Quand on voit l’Assemblée nationale, il n’y a pas de diversité, pas de femmes alors que nous ne sommes pas une minorité, nous sommes 50% de la population. Je fais tout comme les hommes dans ce pays, je veux être traitée de la même manière ! » 2030, un nouveau féminisme ? On ne saura pas. Faudra être là…

 

3 questions à Safia Lebdi : « Mieux vaut être Zahia… »

Durant le débat, votre discours était plutôt optimiste avec un féminisme porté par la jeune génération via Internet. Pourtant, les jeunes femmes revendiquent leur volonté de ne pas être affiliées au féminisme et prônent l’égalité des sexes. Qu’est-ce qui fait peur dans le féminisme ?

Le féminisme français est squatté par les anciennes féministes. Le MLF, le droit à l’IVG, c’est obsolète pour les jeunes ! Mieux vaut être Zahia et gagner son argent avec son corps. Pour la nouvelle génération, Zahia incarne la réussite, la liberté. Cette génération est déconnectée de l’ancienne ! Rien que dans l’apparence…

C’est aussi pour ça que les Femen ont marché. Elles sont décomplexées et utilisent le corps comme une arme de combat. Le public qui y adhère est large et jeune. Moi, je suis une femme française issue de l’immigration, je m’identifie à des femmes qui me ressemblent. On ne peut pas se reconnaître dans l’ancien féminisme. Et ce sont les anciennes qui ont créé le rejet. Sans oublier qu’on met tout et n’importe quoi dans ce terme.

Comment ramène-t-on les jeunes femmes à la mobilisation et comment les sensibilise-t-on au mouvement ?

À travers le féminisme international ! Avec Facebook, en 3 ou 4 clics, on parle avec quelqu’un en Égypte, au Chili, en Angleterre. Il faut utiliser la blogosphère internationale. Car s’il existe des différences entre les pays, on dit la même chose sur le plan des droits des femmes. Toutes les femmes disent la même chose : mes libertés sont mises à mal. La religion, le communautarisme… elles vivent la même chose au Brésil, pour prendre un exemple. La parole est universelle. On a besoin d’une Gandhi. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de leader dans le féminisme. Il faut créer cette figure de leader.

Personne aujourd’hui ne peut incarner cette figure ? Najat Vallaud-Belkacem le pourrait-elle ?

Absolument pas ! Et non il n’y a personne actuellement. C’est pourquoi je pense qu’il faut créer un parti politique. Mais pas la liste européenne féministe ! Cette liste sera essentiellement constituée de femmes issues de la classe aisée. Elles vont mettre un peu de minorité mais très peu. Et surtout, elles ne mettront pas une tête inconnue en tête de liste. C’est un one-shot, soit tu cartonnes, soit tu dégages. Alors après ça peut être une stratégie politique. Elles vont peut-être permettre – et c’est la seule chose positive – d’aborder ces questions-là pendant la campagne. Moi je fais partie d’Europe Ecologie Les Verts, pour la laïcité, l’égalité, la liberté. On ne bougera pas là dessus et ces valeurs-là, on n’y touche pas !

Célian Ramis

Europe : Femmes, au-delà des frontières

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Alors que les élections européennes approchent – la France votera pour les eurodéputés le 25 mai prochain – la confusion règne, l’abstention gagne du terrain, le pouvoir de l’Europe est remis en cause, menaçant ainsi les acquis féminins et féministes.
Text: 

En mars, la capitale bretonne a profité de la journée internationale des femmes pour braquer les regards sur la question de l’égalité en Europe à l’heure où « certains gou­vernements fragilisent les droits acquis », précise le programme proposé par la ville de Rennes. Conférences, débats, projections de documentaires, expositions… les ma­nifestations apportaient une dimension européenne et internationale sur les écarts et discriminations qui subsistent et qui creuse un fossé entre les sexes. Si l’identité euro­péenne peine à s’imposer et ne se fait pas ressentir à Rennes, nombreuses sont celles qui ont souhaité interroger, comprendre et analyser les disparités ou les luttes communes de ces femmes qui œuvrent pour la cause. Alors que les élections européennes approchent – la France votera pour les eurodéputés le 25 mai prochain – la confusion règne, l’abstention gagne du terrain, le pouvoir de l’Europe est remis en cause, menaçant ainsi les acquis féminins et féministes.

Dès le 6 mars, l’exposition « Portraits de femmes européennes » est un des premiers événements à inaugurer la Journée internationale des Femmes à Rennes. Neuf portraits de femmes d’origine étrangère, résidant dans le quartier de Maurepas, sont présentés dans le hall de l’Espace social commun Gros Chêne. Nelly Raynal est médiatrice pour cette structure et est à l’origine de ce projet, mené en collaboration avec la photographe Elise Ruello.

L’objectif : créer du lien social entre les femmes du quartier et le centre social. Pour elle, qui a passé du temps à discuter avec chacune des participantes, très peu se sentent concernées par l’identité européenne. « Quand elles arrivent à être intégrées par le pays d’accueil, c’est là le principal pour elles », explique Nelly. Un point sur lequel la rejoint Marina, 38 ans, d’origine arménienne, ayant vécu 15 ans en Russie et arrivée à Rennes en 2005.

« C’est dur de créer du lien ! Surtout qu’en Russie, on fait beaucoup plus la fête entre femmes. L’avantage de ne pas avoir l’égalité des sexes, c’est que les hommes travaillent et que les femmes ont le temps de se réunir entre elles »
Nelly Raynal, médiatrice à l’Espace social commun Gros Chêne.

Toutefois, elle est ravie d’avoir participé à ce projet qui lui a permis de rencontrer les habitantes de son quartier, « et maintenant on se voit très régulièrement. On mélange les cultures, c’est magnifique ! »

UN CONTEXTE SOCIAL

« La promotion des droits des femmes est issue des directives et lois européennes depuis plus d’un demi siècle. On s’intéresse maintenant à la poursuite de ce travail. L’Europe de demain sera-t-elle encore plus populiste et réactionnaire ? ». Jocelyne Bougeard, alors adjointe au maire, déléguée aux Droits des femmes, à l’Égalité des droits et à la Laïcité – à l’heure où nous écrivons ces lignes, le nouveau conseil municipal n’a pas encore été constitué – s’interroge et souhaite mobiliser la population rennaise sur ce sujet.

Elle renouvelle ainsi son intérêt et sa volonté d’inscrire la capitale bretonne en tant que territoire engagé par la signature de la charte européenne de l’égalité entre les  femmes et les hommes depuis 2006 mais aussi en tant que territoire participant à l’unité et la cohérence de l’Europe. Un sujet qui semble manquer de visibilité auprès des Rennais peu informés et sensibilisés à la thématique.

« L’Union Européenne n’est plus une force motrice dans ce domaine depuis plusieurs années », explique Maxime Fourest, membre du Haut Conseil à l’Égalité, présent à Rennes le 11 mars pour une conférence intitulée « L’Europe de l’égalité est-elle en panne ? Le rôle des politiques d’égalité communautaires dans les états membres ». La pertinence de la question tombe à pic et soulève ainsi d’autres interrogations, à savoir le rôle exact et le pouvoir de cette Union politique, économique et sociale.

C’est en 1957, lors du traité de Rome (article 119 – devenu article 141), que figure pour la première fois le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, concernant l’égalité de rémunération.

« Un principe qui restera inaperçu pendant au moins deux décennies avant que les luttes féministes ne s’emparent de cette arme juridique »
Maxime Fourest, membre du Haut Conseil à l’Égalité.

Quarante ans plus tard, le traité d’Amsterdam est signé dans un contexte de renforcement de l’unité européenne. Il prévoit alors la modification de l’article 2 en incluant la promotion de l’égalité entre les sexes dans l’énumération des missions que se fixe la Communauté ainsi que la modification de l’article 3, dans lequel un alinéa est ajouté : « Lorsqu’elle réalise toutes les actions visées au présent article, la Communauté cherche à éliminer les inégalités, et à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes ».

Né alors le volet social de l’Union Européenne qui porte la question de l’égalité comme un levier de développement et de lutte contre les discriminations. La Communauté, en 1990, soutient et appuie la création du Lobby Européen des Femmes, qui réunit actuellement plus de 2500 organisations dans 31 pays. Leur rôle : « Faire du lobbying au niveau européen et fournir des informations aux responsables politiques afin que les droits des femmes et leurs besoins ainsi qu’une perspective de genre soient pris en compte lors de l’élaboration des politiques et législations.

Promouvoir la participation des organisations de femmes au niveau de l’UE et leur fournir les informations nécessaires à une telle participation. » Pour Maxime Fourest, si l’élargissement de l’Europe aux pays de l’Est a permis de faire naitre des politiques d’égalité dans des pays qui n’en avaient pas, il souligne toutefois le manque de leadership européen et d’investissement des États pour porter ces questions-là et les faire évoluer. « Le Parlement européen a renforcé dans les années 2000 son rôle de vigie, rend des rapports notamment sur l’IVG, pour un droit européen à l’avortement mais travaille aussi sur la prostitution, la traite des êtres humains », explique-t-il.

Pourtant, les deux derniers rapports en date ont été rejetés par les élus européens. Tout d’abord le rapport Estrela, sur le droit à l’avortement en Europe, rejeté le 10 décembre dernier. Ensuite, le rapport Zuber, concernant l’égalité de rémunération à travail égal, l’interdiction des départs forcés en cas de maternité ou encore la lutte contre les stéréotypes sexistes, rejeté le 11 mars dernier.

« Il y a une vraie volonté de remettre en cause les acquis des droits des femmes »
 Nicole Kiil-Nielsen, eurodéputée écologiste siégeant à la commission Droits des femmes et égalité des genres.

Pourtant, c’est entre autre l’abstention de certains élus de son parti qui a bloqué l’adoption de ce rapport initiative. Pour cause, « nous sommes divisés sur la question de la prostitution au sein de notre groupe ». Les écarts se creusent, les clivages se renforcent et les forces se radicalisent. 

FEMMES, PREMIÈRES VICTIMES DE LA CRISE

Elisabeth Crémieu, agrégée de géographie et ancienne enseignante à Sciences Po Paris, explique dans son ouvrage Géopolitique de la condition humaine qu’en théorie « les droits des femmes avancent quand les partis de gauche, normalement progressistes, sont au pouvoir, et ce pour des raisons idéologiques et politiques : le vote des femmes, conservateur dans les premiers temps, se déplace vers les partis de gauche dans de nombreux pays.

Il y a alors interaction : beaucoup de femmes votent à gauche, et la gauche au pouvoir fait avancer les droits des femmes. Mais la réalité est plus complexe que cela. » Une réalité complexe et compliquée en effet à laquelle vient s’ajouter la peur due à la montée au pouvoir des conservateurs, comme en témoigne l’actualité espagnole, avec le projet de loi sur l’accès à l’Interruption Volontaire de Grossesse dans seulement deux cas – à savoir en cas de viol, avec dépôt de plainte obligatoire, et en cas de danger pour la santé de la mère. Une loi qui rejoindrait l’esprit des politiques plus restrictives comme celles de la Pologne, de Chypre ou encore de l’Irlande.

La belge Christine Van Den Daelen n’en démord pas : « Les femmes sont un champ d’expérimentation en terme de régression sociale ». Membre du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, elle était invitée par l’association rennaise Questions d’égalité, le 13 mars, pour développer son point de vue sur l’impact de la dette publique européenne sur la population féminine. En ligne de mire, les mesures d’austérité prises en réaction à la crise de 2008. Les conséquences : la diminution des revenus du travail rémunéré des femmes, la casse de la protection sociale, la destruction du service public, la remise en cause du droit du travail et l’augmentation de la TVA.

Et tout cela « sape l’autonomie financière et les libertés des femmes ». Elle exprime et démontre alors la féminisation de la pauvreté, qui n’apparaît pas comme un phénomène nouveau mais qui impacte les droits des femmes « En Espagne, on a supprimé le ministère de l’Égalité, en Italie, on a réduit de 70% les budgets des politiques familiales, en Allemagne, on débourse des sommes incroyables pour qu’un enfant soit pris en charge en crèche… » Et sa liste ne cesse de s’allonger et de tirer la sonnette d’alarme à chaque exemple et chiffre donnés.

Un argumentaire détaillé qui se veut le reflet d’une situation chaotique mais pas sans issue. Un souhait : « Annuler le côté illégitime de la dette. Les femmes sont les créancières de la dette publique, ce n’est pas normal. » En février 2011, le réseau Femmes en mouvement contre la dette et les plans d’austérité en Europe se constitue et développe un panel d’initiatives. En Grèce, les membres du collectif exigent des audits de comptes publics, d’hôpitaux, de centres sociaux, d’écoles, etc. Les actions de rue, les campagnes pour les droits à la santé des femmes mais aussi des droits sexuels et reproductifs également, se multiplient.

Pour Monica Karbowska, membre de « Initiative Féministe Européenne », il est important de sensibiliser les femmes à ces problématiques et de mettre en lien les mouvements sociaux européens.

« Il y a une multitude de mouvements et de manifestations depuis 2010/2011. Si on prend le cas de la Bulgarie, la Bosnie, la Grèce, la Slovénie, la Serbie, la Hongrie et plus récemment l’Ukraine. Mais en France, on n’entend pas beaucoup parler de tout ça. »
Monica Karbowska, membre de Initiative Féministe Européenne.

Ne pas rester dans son coin, sa solitude, « il faut se sortir de la logique individualiste ». Un message très politisé qu’elle lance à la petite assemblée réunie à la Maison internationale de Rennes. Elle poursuit : « On nous habitue à nous soumettre, on nous habitue à l’humiliation, à se dire que l’on est rien. Et quand on vit avec les minima sociaux, on a des revenus tellement bas que l’on s’isole et que l’on devient exclu de la citoyenneté ». Retrouver sa citoyenneté avant tout pour pouvoir être mobilisés, engagés, dans des causes communes, militantes.

PROBLÈME IDENTITAIRE

Et c’est justement vers les pays de l’Est et les pays des Balkans que se sont tournés les regards lors du week-end Documentaires au féminin, organisé par l’association Comptoir du Doc en partenariat avec Les Champs Libres, à Rennes. Les 15 et 16 mars, quatre films ont été diffusés et ont fait l’objet de débats et d’échanges avec le public à l’issue de chaque projection.

Parmi la sélection, Femmes des 12 frontières, de Claudine Bories, met particulièrement l’accent sur le militantisme, l’action politique et citoyenne d’une cinquantaine de femmes, qui viennent du Kosovo, de Bosnie, de Croatie, de Serbie, d’Albanie ou encore de Macédoine et qui vont se réunir et retourner sur les routes encore traumatisées par les différentes guerres et tensions pour transgresser les frontières. Un documentaire qui marque aussi l’envie de ses femmes de partager leurs expériences, leurs souvenirs et leurs engagements politiques, qu’elles souhaitent transmettre à la jeune génération.

Autre regard sur la précarité des femmes, celui du réalisateur autrichien Ed Moschitz. Ce dernier s’est intéressé à la situation des femmes en Moldavie qui émigrent illégalement vers l’Europe de l’Ouest pour gagner de l’argent et s’occuper de leur famille. À l’origine, Mama illegal est un reportage proposé à la télé autrichienne sur la vie d’Aurica et de son mari.

« C’était la nounou de mes enfants. Elle ne m’avait pas dit qu’elle était en situation illégale. Quand elle me l’a avoué, j’ai souhaité faire un reportage sur elle. J’ai alors été frappé par la découverte de la Moldavie et l’émission a passionné l’Autriche ».
Ed Moschitz, réalisateur autrichien.

Ce qui ne devait être qu’un sujet de quelques minutes devient un deuxième reportage puis un sujet de documentaire. Pendant 7 ans, le réalisateur va suivre l’évolution d’Aurica et va rencontrer d’autres jeunes femmes dans la même situation, qui vont accepter de témoigner. « La plupart des femmes qui partent sont souvent assez jeunes. Elles ont souvent un métier en Moldavie. Par exemple, Aurica était maitresse en maternelle », précise Ed Moschitz.

Mais le chômage et la pauvreté les font quitter leur pays pour aller travailler « vers la Russie et l’Ukraine pour les hommes et vers l’Autriche, l’Allemagne ou l’Italie pour les femmes qui vont être embauchées dans les services à la personne en général ». Si le réalisateur met en lumière l’incroyable combat de ces femmes et leur lutte pour la survie de leurs foyers, il met le doigt sur un point crucial de leur parcours : la découverte de l’ailleurs et le problème identitaire.

« Quand elles partent, elles n’ont aucune idée de ce qui les attend. Sur place, elles découvrent la place des femmes et les droits des femmes en Europe de l’Ouest. Cela devient un véritable problème quand elles rentrent chez elles », décrypte-t-il. À leur retour, leur vision a fondamentalement changé. Leur maison est trop petite, insalubre, leurs enfants ont grandi, sans elles. Le choc est brutal. Mama illegal montre alors des femmes bloquées entre leur pays d’origine qui ne leur correspond plus et leur pays d’accueil dans lequel elles sont clandestines. « Elles n’ont plus de pays d’attache. Nous contribuons à la destruction de ces femmes, de ces pays, de leurs familles », précise-t-il.

1, 2, 3, 4, 5… VITESSES

C’est donc une Europe à plusieurs vitesses qui est présentée dans le cadre de ce mois des femmes et qui cristallise les nombreuses inégalités qui subsistent entre les pays mais aussi les différences entre les femmes de chaque État. Des différences dues à la culture et l’histoire de leur pays. Le mouvement HF Bretagne, qui œuvre pour l’égalité femmes-hommes dans les arts et la culture organisait le 10 mars, aux Ateliers du Vent, une lecture-conférence en présence de plusieurs artistes rennaises.

Ces dernières ont choisi de sélectionner des textes d’auteures étrangères abordant des thèmes forts comme la prostitution ou les violences conjugales, en isolant des données chiffrées révélatrices du long chemin qu’il reste à parcourir. En effet, on y apprend qu’en Italie, sur 100 femmes violées, ¼ d’entre elles le sont pas leur mari. Et que 90% de ces femmes ne dénoncent pas leur violeur. Début mars, une enquête de l’Agence européenne des droits fondamentaux dévoilait qu’au sein de l’Union Européenne, 1 femme sur 3 a été victime de violences physiques ou sexuelles au moins une fois dans sa vie et qu’une femme sur 20 a été violée.

Des résultats qui font frémir et qui révèlent une proportion de femmes agressées plus élevée dans les pays de l’Europe du Nord, qui sont pourtant régulièrement pris à titre d’exemple sur la question de l’égalité des sexes. L’explication réside alors simplement dans le fait que la parole étant plus libérée, plus nombreuses sont celles qui osent dénoncer les violences subies, en opposition à la pudeur des pays du Sud.

Mari Flones, chorégraphe norvégienne installée aujourd’hui à Brest, invitée au débat du Mouvement HF Bretagne, avoue avoir été surprise, lors de sa première réunion en France, par la question d’un chorégraphe lui demandant s’il était important pour elle d’être autonome financièrement :

« J’ai eu l’impression qu’il fallait avoir un compagnon pour vivre. Je n’ai pas du tout été éduquée comme ça et je n’avais eu cette question avant… J’ai alors pensé que c’était la culture française… »

Malgré cette anecdote, elle tempère le discours tenu par les médias sur l’avancée des pays nordiques : « On aime penser qu’on est en avance en matière d’égalité femmes-hommes mais il reste encore des choses à faire, surtout maintenant que le gouvernement a changé… Certains points annoncés par l’ancien gouvernement socialiste sont actuellement remis en question ». Une nuance qui fait frémir dans l’assemblée. Et qui terrifie les Institutions qui redoutent une montée en puissance des conservateurs à l’occasion des prochaines élections européennes.

Euro-députée écologiste depuis 2008, l’an­cienne adjointe au maire de Rennes (2001-2008) siège aujourd’hui au Parlement européen au sein de la commission des Affaires étran­gères et de la commission Droits des femmes et égalité des genres. Elle est également pré­sente dans les délégations Asie Centrale et Conseil législatif palestinien. Elle revient sur le mandat en cours – jusqu’au 25 mai.

Après presque 5 ans de mandat, quel état des lieux – concernant l’égalité femmes-hommes en Europe - dres­sez-vous ?

Cette année a été assez chaude car il y a une peur de basculer à droite mais sinon… Le rapport sur le congé parental n’avance pas ! Il est bloqué depuis 2010. En 2009, le Parlement a voté afin de l’allonger à 20 semaines et de rendre le congé de paternité non transmissible/obligatoire. La proposition a été adoptée mais le Conseil bloque le processus. De nombreux États ne veulent pas d’une décision européenne, préférant une compétence nationale.

Comme cela a été le cas avec le rapport Estrela sur « la santé et les droits reproductifs et génésiques » en dé­cembre 2013 ?

Oui, alors qu’il n’est pas révolutionnaire ! Le pire, c’est qu’au sein de la Commission, il y avait une grande majorité favorable. Mais des milliers de courriels ont été envoyés aux élus de toute l’Europe. Ils étaient fondés sur la désinformation. On parlait alors de législation de la pédophilie. De la folie ! Alors que le rapport traite de l’accès à la contraception, d’éducation sexuelle, de légalisation de l’IVG. Puis les mobilisations de certains extrémistes ont entrainés les conserva­teurs… Le Parti populaire européen et des députés UMP français ont voté contre. Ils ont regretté et ont parlé d’un problème de traduction. C’est de la bêtise ! Après ils se disent les héritiers de Simone Veil…

La situation en Espagne a beaucoup agité l’Europe en ce début d’année. A-t-on raison d’avoir peur ?

C’est un des enjeux du 25 mai, j’en suis convaincue ! On sent un durcissement, une volonté de remettre en cause les acquis des droits des femmes. Quand on voit la position de la Lituanie, de Malte, de l’Espagne concernant l’IVG… Ou qu’en Italie, 85% des médecins font jouer l’objection des consciences et que c’est lé­gal ! Sans oublier les mesures d’austérité sur les financements des services publics, des hôpitaux, etc. Tout cela pèse sur les femmes.

Comment agir, au niveau européen, pour faire évoluer les mentalités ?

On évolue très lentement, ce n’est pas spontané. On lance des rapports d’initiative qui ne forcent pas les États à appliquer les di­rectives mais qui les conseillent avant de proposer une loi. Il faut de la pédagogie, des efforts. Quand on a défendu l’avortement, on était une minorité. Pareil pour la contraception pour les mi­neurs. Là, on ajoute à la campagne électorale la question de la traite des êtres humains, c’est une compétence de l’Union Euro­péenne. Et la question de la prostitution y est incluse. La loi fran­çaise – examinée par le Sénat en juin prochain - est très attendue. La France est souvent prise pour exemple par l’Union Européenne en matière de droits des femmes. Sinon, l’évolution passe par la sensibilisation des collé­giens et les lycéens. Ainsi que les échanges Erasmus !

Et par le Gender mainstreaming ?

Ah ! C’est un terme qui a été intégré au langage courant (rires). Oui, la Commission est vigilante à ce niveau-là et souhaite que chaque commission interne prenne en compte la question du genre. Réaliser des études genrées, c’est un point qui a été bien accepté par tout le monde.

À quelques semaines des élections européennes, des structures rennaises travaillent activement pour informer les électeurs. C’est le cas de la Maison de l’Europe à Rennes.

Située 10 place du Parlement à Rennes, la Maison de l’Europe « informe les citoyens sur l’Union Européenne, encourage les échanges européens, fait découvrir une Europe Unie dans la diversité et développe le sentiment d’appartenance à l’Union européenne* ». Ouverte au grand public, elle possède 12 antennes en Ille-et-Vilaine. « On a créé cette Maison avec quelques amis fin 2001, au moment où l’Europe passait à la monnaie unique. Les rennais se posaient des questions : on voulait y répondre et débattre », explique la présidente Jeanne-Françoise Hutin.

Depuis, l’association organise des animations pédagogiques, des cours de langues, des livrets d’informations ou encore des manifestations (conférences, débats, colloques). Pour les élections européennes - le 25 mai en France - un fascicule sur le rôle du parlement européen est distribué. « Le 24 avril prochain, on organise un forum. Les candidats répondront aux questions des électeurs sur leur motivation, leur mode de gouvernance et leur vision de l’Europe dans le monde », explique-t-elle. Fin juin, la structure réunira aussi les députés élus avec des jeunes - qui apporteront des propositions de lois.

« Les rennais ne s’intéressent pas trop à ces élections. Il y a 5 ans, on enregistrait 60% de taux d’abstention. D’ailleurs, durant les campagnes municipales, les élus ont peu parlé de la position de la ville par rapport à l’Europe, alors que c’est un sujet central ».
Jeanne-Françoise Hutin, présidente de la Maison de l'Europe.

Et du côté des femmes ? « Certaines se sentent très européennes et militent, mais c’est un petit nombre », dit-elle. Le droit des femmes repose bien sûr sur la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne (notamment, avec l’article 23 sur l’égalité entre hommes et femmes) mais les enjeux restent multiples : « L’Europe doit préconiser le respect de la femme dans son intégrité morale et physique - comme pour toutes les catégories d’ailleurs - lutter contre les violences faites aux femmes, défendre la parité, notamment au niveau des instances européennes et faire attention aux acquis », confie Jeanne-Françoise Hutin.

Concernant les sujets de société, « les députés européens actuels pensent que c’est du ressort des États. Lorsque cela touche trop à l’anthropologie, il est difficile de faire une loi qui s’impose à tous, mais nous devons rester unis dans la diversité », souligne-t-elle.

* Extrait du livret « Des maison de l’Europe de Bretagne »

Infographie : © Sophie Barel

Tab title: 
Droits des femmes : quelle Europe pour les Rennaises ?
Elles questionnent l'égalité européenne
Entretien avec Nicole Kiil-Nielsen
Union Européenne : mobilisation compliquée à Rennes

Célian Ramis

Droit à l'avortement : Désirée ou l'art du court-métrage rennais

Posts section: 
Related post: 
232
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Et si en France l’avortement n’était pas complètement légalisé ? Et si en France, il fallait avoir été violée pour avoir accès à l’IVG ?
Text: 

Et si en France l’avortement n’était pas complètement légalisé ? Et si en France, il fallait avoir été violée pour avoir accès à l’IVG ? Deux jeunes rennais, Mathilde Joubaud et Paul Marques Duarte, ont décidé de transposer l’actualité espagnole à la France, dans leur court-métrage Désirée.

Une production rennaise – le collectif informel HCBS Productions – des acteurs rennais, des réalisateurs rennais, en quelques mots un court métrage 100% rennais. Mais le message transgresse les frontières et va au-delà de la capitale bretonne.

En janvier 2014, Mathilde Joubaud, lycéenne à Saint-Martin en option Cinéma, et Paul Marques Duarte, étudiant en Arts du spectacle à Rennes 2 – qui se sont rencontrés au lycée Saint-Martin et sur le tournage d’un court-métrage, réalisé par Paul, sur les effets de l’alcool au volant – décident de travailler ensemble sur le projet Désirée, en réaction à la loi espagnole restreignant l’accès à l’IVG à deux cas seulement : en cas de viol (avec dépôt de plainte obligatoire) ou en cas de danger pour la santé de la mère.

« J’avais entendu parler de cette loi et je voulais réagir. J’ai fait beaucoup de recherches pour comprendre les modifications de cette loi et le timing qu’on avait pour faire le film », explique Mathilde. Âgée de 17 ans, elle est touchée par la violence de cette actualité : « En tant que femme, je me sens concernée. Mais j’ai aussi une amie espagnole, que j’ai vu perturbée par les événements. C’est inadmissible ce qu’il se passe ! »

Dans ce très court-métrage, de 2 minutes, Paul et Mathilde ont choisi parmi plusieurs scénarios de présenter le cas d’une jeune femme de 18 ans – interprétée par Sydney Massicot, élève au lycée Saint-Martin – qui, enceinte, décide d’aller consulter son médecin – interprété par Eddy Del Pino, fondateur du collectif Un film, un jour – pour avorter. Ce dernier, ravi que la patiente attende un enfant – « c’est formidable » lui dira-t-il d’emblée – s’assombrit en découvrant qu’elle ne souhaite pas le garder. « Pas violée, pas d’IVG », la phrase est cinglante, le message brutal, l’impact percutant.

Une réalité peu probable dans l’Hexagone, qui a renforcé le 20 janvier 2014 sa position sur le droit à l’avortement en supprimant le caractère d’urgence inscrit dans la loi Veil, mais qui deviendra celle de l’Espagne puisque le 20 décembre dernier le gouvernement de Mariano Rajoy a approuvé le projet de loi – qui devrait être voté par le Parlement après les élections européennes, fin mai. C’est alors un choix des réalisateurs de transposer la situation espagnole à un cas français en flirtant avec le registre de la comédie :

« Elle n’est pas faite uniquement pour divertir mais également pour faire passer le message. Désirée n’est pas tellement une comédie au fond, on tire sur l’humour noir à fond ».

La comédie, un genre sérieux. Un argument défendu par de nombreux réalisateurs, tels qu’Alexandre Astier ou tel que l’avait expliqué Bertrand Tavernier, lors de son passage à Rennes le 8 octobre 2013 pour l’avant-première de son dernier film Quai d’Orsay.

Un impact important

La tendance actuelle est à la transposition. À l’occasion de la journée internationale des femmes, la réalisatrice française Lisa Azuelos (qui avait écrit un scénario pour la cause gay féminine dans les années 90, sous son nom d’épouse à l’époque, Lisa Alessandrin) utilisait ce principe dans un court-métrage de 4 minutes, 14 millions de cris, avec Julie Gayet, Alexandre Astier, Adèle Gasparov et Philippe Nahon. Un mini film dont l’objectif était de dénoncer les 14 millions de filles mineures mariées de force dans le monde.

Ici, Paul Marques Duarte et Mathilde Joubaud n’ont pas la prétention de « faire bouger les choses mais de faire réfléchir, en touchant un public large, et jeune. C’est important que les jeunes comprennent la situation ». En le projetant au lycée Saint-Martin, l’idée fait son chemin. Désirée provoque les rires dus à la situation, à la réaction naïve et spontanée – à première interprétation – du médecin, qui se transforment peu à peu en rires nerveux pour ensuite se figer sur place. Peut-on rire de tout ? La question est posée à demi-mots de manière à ne pas empiéter sur le sujet principal et les réactions des un(e)s et des autres. Vient ensuite le temps de la réflexion et des premiers ressentis.

« Étonnamment, nous avons eu pas mal de réactions masculines qui, une fois le rire passé, trouvaient ça intéressant et juste dans le traitement, pas dans la loi. Et pour les filles, certaines ont trouvé ça abusé »
confie Mathilde, interpellée.

Dérangées par le message ? Pourtant, en France, les Marches pour la vie ont envahi les rues de Paris, en janvier 2014, afin de défendre « le respect envers toute vie humaine ». Sans oublier que début décembre 2013, le Parlement européen (dont des députés UMP français) a rejeté le rapport Estrela sur la santé et les droits sexuels et génésiques, refusant ainsi de faire de l’avortement un droit européen. Une grande « bêtise de la part des héritiers de Simone Veil », nous confie l’ancienne adjointe au maire de Rennes, Nicole Kiil-Nielsen, actuellement eurodéputée écologiste.

Une suite engagée et envisagée

Pour Mathilde Joubaud, il est inacceptable de voir bafoués des droits obtenus après plusieurs décennies (lire notre article Rennes : un lieu de rassemblement pour le droit à l’avortement – 24 mars 2014). « Pourquoi régresse-t-on de cette façon ? On sait que par temps de crise, les droits sont menacés. Il suffit de peu de chose : les droits ne sont jamais acquis », s’insurge-t-elle.

Un point sur lequel la rejoint Paul Marques Duarte, qui aime s’attaquer à des sujets de société et marquer les esprits, comme il l’avait déjà fait auparavant avec son court-métrage Reflet, sur le harcèlement scolaire. Un très court-métrage réutilisé par l’État pour lutter contre ce type de harcèlement. Ou encore avec Fruit qu’on fit, dans lequel il aborde le divorce du point de vue de l’enfant, sélectionné en hors-compétition (short film corner) au festival de Cannes, l’an dernier. Tous deux ont conscience de l’impact des arts et notamment celui du cinéma sur le public et l’opinion publique.

« Plus c’est percutant, mieux c’est. Et plus c’est court, plus les jeunes regardent. En deux minutes le message passe, c’est efficace », explique Paul.

Du haut de ses 18 ans, il signe le scénario de Désirée et co-réalise le mini film en une après-midi à Laillé, près de Rennes. Il opte également pour des plans fixes « afin de montrer que les choses ne bougent pas, et surtout que personne ne bouge ». Un choix qui sera certainement réemployé dans leur deuxième court-métrage, sur le même thème mais avec un scénario différent, cette fois signé Mathilde Joubaud.

« On se placera sans doute du point de vue de la femme dans le prochain. Là, on expliquait la situation. Maintenant, on montrera le ressenti de la femme. Dans cette loi, on prend plus en compte la valeur du bébé que celui de la mère. Cette dernière doit s’effacer au profit de son enfant, ce n’est pas normal », précise la jeune réalisatrice. Toujours dans l’objectif de transmettre que l’avortement est un droit : « On peut garder l’enfant. On peut ne pas garder l’enfant. C’est un choix. Un droit. »

Pour l’heure, le duo pense d’abord à réenregistrer le son de Désirée en le post-synchronisant dans les studios rennais, Nomades productions – et peut-être modifier le titre de ce court-métrage à la suite de réactions sensibles au fait que c’était un nom mixte employé ici au féminin – puisque le film pâtit actuellement d’une mauvaise qualité nuisible à son efficacité. Des projets de diffusion sont en cours – notamment pour une projection au festival Court en Betton si le film est retenu parmi la sélection – et le tournage du deuxième volet devrait suivre dans les semaines à venir. Pour visionner la première partie de leur travail, cliquez ici.

Célian Ramis

Rennes, un lieu de rassemblement pour le droit à l'avortement

Posts section: 
Related post: 
223
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Dans le cadre de la journée internationale des femmes, une conférence sur « L’histoire des mobilisations pour la libéralisation de l’avortement à Rennes » était organisée par les Archives de la ville.
Text: 

Dans le cadre de la journée internationale des femmes, une conférence sur « L’histoire des mobilisations pour la libéralisation de l’avortement à Rennes » était organisée par les Archives de la ville. Patricia Godard et Lydie Porée retraçaient les luttes comprises entre 1972 et 1974.

Jeudi dernier, les deux membres de l’association Histoire du féminisme à Rennes présentaient les archives de la section locale du groupe Choisir Rennes, une association en faveur de l’avortement. Les documents permettaient de retracer les manifestations et rassemblements pour la libéralisation de ce droit dans la capitale bretonne, à partir desquels Patricia Godard et Lydie Porée ont rédigé l’ouvrage Les femmes s’en vont en lutte, publié en février dernier aux éditions Goater. L’occasion de découvrir une partie de l’histoire des luttes féministes ayant eu lieu au début des années 70.

Époque dite de la « deuxième vague ». Ce soir-là, une trentaine de personnes sont présentes dans la salle. La conférence débute par une série de dates projetées sur le mur :

- 1967 : la loi Neuwirth qui autorise la contraception
- 1972 : la création de l’association Choisir Rennes
- 1973 : la grève de la faculté de médecine
- 1975 : la loi Veil.

Quelques repères pour attester du rôle déterminant de Rennes dans les mobilisations pour le droit à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG). Les archives proviennent du fonds de Patrick Wiener – surnommé Angela : un ancien étudiant en médecine à Rennes. « Il nous a donné des documents importants sur l’association « Choisir Rennes » », explique Lydie Porée. Croquis, tracts, fiches de renseignements, lettres, brouillons… L’homme a tout conservé. « Un trésor » selon la jeune femme, très peu de militants du groupe l’ayant fait.

C’est en raison des décès fréquents, des répressions menées à l’encontre des femmes y ayant recours et des difficultés à contrôler la fécondité, que les mobilisations ont commencé. À cette époque, c’est la méthode d’aspiration du contenu utérin, appelée « de Karman », qui était employée – un croquis d’un appareil génital, provenant des archives de Patrick Wiener, a été retrouvé. Une technique simple, selon les conférencières, peu agressive qui « permettait aux femmes de se réapproprier leur corps », commente Patricia Godard. Et c’est dès l’été 1972 qu’une équipe rennaise pratiquait cette méthode sur les femmes souhaitant avorter illégalement.

1972 : La naissance de Choisir Rennes

Cette même année, l’association prend forme. Composées de féministes et de militantes maoïstes, elle constituait une antenne du mouvement national – avant que le groupe ne s’en détache pour Défendre la femme. D’après les archives, Choisir Rennes revendiquait des idées politiques et anticapitalistes. « Les femmes de la classe bourgeoises restaient des privilégiées qui avaient plus de moyens d’aller avorter à l’étranger que les autres », précise Lydie Porée. La grève de la faculté de médecine est à l’époque, un « catalyseur ».

L’association y recrute des étudiants pour pratiquer les IVG et les demandes affluent. Le profil des bénéficiaires ? « Des rennaises, âgées de 20 à 30 ans, travailleuses, étudiantes ou en recherche d’emploi », détaille les spécialistes. Entre 1973 et 1974, des fiches de renseignements sont d’ailleurs minutieusement rédigées par les militantes et conservées par Patrick Wiener.

1974 : Choisir Rennes s’éteint au profit du MLAC

Dès 1974, Choisir Rennes s’associe au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), avant de disparaitre. Composé principalement de trotskystes, ce dernier distribuait des tracts et diffusait  Histoire d’A, un documentaire réalisé par Charles Belmont et Marielle Issartel sur l’interruption volontaire de grossesse, effectuée de manière clandestine, et sur la contraception. De quoi faire réagir les plus sceptiques et remuer la population.

 « Les mobilisations à Rennes ont été nombreuses et n’ont pas eu lieu qu’à Paris », conclut Lydie Porée. Le droit à l’avortement est, comme en témoignent les archives, issu de hautes luttes, et les rennais y ont donc activement participé. Une page de l’histoire de la ville qu’il convient de ne pas l’oublier…

 

À savoir : En 1974, plusieurs propositions de lois, portées par le Parti Socialiste seront présentées puis abandonnées. Jusqu’au 20 décembre 1974, date à laquelle la loi Veil sera adoptée.

Célian Ramis

Marche féministe à Rennes : "Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito !"

Posts section: 
Related post: 
248
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
« La société enseigne « Ne vous faites pas violer » plutôt que « Ne violez pas » », « Un enfant est un choix. L’IVG est un droit », « Une femme voilée agressée, c’est toutes les femmes qui sont visées ».
Main images: 
Text: 

« La société enseigne « Ne vous faites pas violer » plutôt que « Ne violez pas » », « Un enfant est un choix. L’IVG est un droit », « Une femme voilée agressée, c’est toutes les femmes qui sont visées ». Hier soir, mardi 18 mars, était organisée une marche féministe non-mixte, à l’initiative de trois syndicats étudiants de Rennes 2 – SLB Skol Veur Roazhon, CNT-FAU et Solidaires étudiant-e-s Rennes. Un objectif en tête : se réapproprier l’espace public, de nuit.

C’est à l’heure où tombe la nuit qu’elles ont décidé de se rassembler sur la place de la Mairie ce mardi. Plusieurs dizaines de femmes ont répondu à l’appel des syndicats étudiants et formé un cercle autour des pancartes qui seront ensuite brandies fièrement lors de la marche.

Sur le papier, elles sont lesbiennes, trans, bisexuelles, hétéras, queers, intersexuées, grandes, noires, communistes, libertaires, maquillées, mères, sœurs, bretonnes, filles d’immigrées, libertines et bien d’autres choses encore. Et tout en même temps.

C’est l’idée qui est portée au travers de ce mouvement, organisé à l’occasion du mois du féminisme, par l’université Rennes 2. « Le but est de se réapproprier la rue en tant que femmes, dans n’importe quelle tenue, dans n’importe quel lieu », s’écrie Leila, du syndicat Solidaires étudiant-e-s Rennes, dans le mégaphone avant d’ouvrir la marche. Il est 19h30 et le cortège, composé d’une soixantaine de personnes selon les forces de l’ordre, s’élance dans la rue d’Orléans, pour rejoindre les quais avant de remonter la rue de la Monnaie, la place des Lices, la place Sainte Anne pour terminer rue Legraverend, au bar 1675.

La non-mixité comme outils de lutte féministe

Pendant une heure, la manifestation féministe revendique les droits des femmes parmi lesquels figurent ceux de ne plus avoir peur seules la nuit, « peur de se faire juger, évaluer, interpeller, suivre, agresser, violer, arrêter… » explique le tract qu’elles distribuent aux passants, tantôt sceptiques, tantôt intéressés.

« Sur le trajet, un homme nous a traité de sales putes et nous a fait un doigt d’honneur. Ce n’est pas évident de mobiliser autour du féminisme et d’expliquer pourquoi la marche est non-mixte. Certains hommes, et certaines femmes, ont du mal à le comprendre », précise Leila. Le choix de n’autoriser que la gente féminine à défiler marque une volonté de libérer la parole et l’espace pour les femmes : « Aujourd’hui, on considère l’égalité femmes-hommes acquise mais c’est justement dans ce genre d’événement que l’on se rend compte que c’est faux. La non-mixité est un outils de lutte féministe qui permet de comprendre à quel point on intègre au quotidien l’oppression masculine ».

Selon les participantes, marcher entre femmes permet d’oser prendre la parole, d’oser crier des slogans et d’oser s’assumer. Hier soir, elles refusaient donc de se laisser enfermer dans les stéréotypes et carcans infligés, selon les discours, par la société. Le message est clair et direct : elles veulent être libres dans leur corps, dans leur sexualité, dans leur mode de vie, dans leur manière d’être et dans leur manière de s’habiller.

Un point qui a fait l’actualité ces derniers jours avec l’histoire de Jack parker, blogueuse et ex-rédactrice en chef du site Madmezoille.com, qui raconte le 13 mars avoir été agressée sexuellement dans le métro parisien. Un « quadra lambda » faufile sa main sous la jupe de cette femme et enfonce ses doigts dans son entrejambe, à travers le collant. Certains commentaires sexistes ont été publiés par l’hebdo Les Inrocks – article du 17 mars 2014 « Agressée sexuellement dans le métro, une blogueuse est accusée d’avoir porté une jupe », www.lesinrocks.com.

Des slogans radicaux ?

Ce soir-là, les militantes peuvent marcher sur la route, de nuit, sans craindre le discours réprobateur des juges de la bienséance et des contrôleurs de l’image des femmes. Et défiler avec fierté, dans une ambiance décontractée et joyeuse. Elles scandent en chœur des slogans qui ont le mérite d’être francs et directs et qui pourraient être qualifiés de radicaux pour certains. « Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito », « À bas, l’hétéro-patriarcat ! » ou encore « Non c’est non ! La prochaine fois, ce sera un coup de cutter dans ta bite connard ».

Une violence à la hauteur de leur colère face aux disparités qui subsistent, voire qui se creusent davantage dans la société actuelle, entre les femmes et les hommes. Une violence qui démontre aussi leur volonté de se démarquer et, par ce message, de se libérer de cette emprise dominatrice. « L’idée est que chacun et chacune puissent circuler dans l’espace sans avoir peur et puissent se charger de comment se défendre », explique Pauline, qui marche à quelques pas d’une militante tenant la pancarte « Ne me libérez pas, je m’en charge ».

La jeune femme fréquente les milieux militants et les collectifs féministes informels. Elle a eu vent de la marche par le bouche à oreille et a souhaité participer. Pour elle, la lutte « passe aujourd’hui par le militantisme mais ça devrait être évident ! » Au cours du mois du féminisme, plusieurs actions sont organisées telles qu’une chorale féministe, des interventions des sages-femmes toujours mobilisées ou encore un débat sur le sexisme à l’université.

Modèles, tempête sous les crânes

Posts section: 
Related post: 
219
Location: 
Carré Sévigné
List image: 
Summary: 
Ce mardi soir, la tempête Petra a fait tournoyer la pluie dans des rafales de vent glacé… Ce mardi soir, la tempête a aussi soufflé sous les crânes des spectateurs, venus assister à la représentation du spectacle Modèles.
Text: 

Ce mardi soir, la tempête Petra a fait tournoyer la pluie dans des rafales de vent glacé… Ce mardi soir, la tempête a aussi soufflé sous les crânes des spectateurs, venus assister à la représentation du spectacle Modèles, de la compagnie La part des anges – mise en scène de Pauline Bureau – au Carré Sévigné.

Au moment même où l’actualité réveille et secoue les consciences sur le droit à l’avortement et la théorie des genres, Modèles tombe à point. Sur scène, Rachel Arditi, Sabrina Baldassarra, Sonia Floire, Gaëlle Hausermann et Céline Milliat-Baumgartner, se mettent à nue, aux sens propre et figuré – quand la mise en scène le réclame – pour raconter l’Histoire des femmes et des histoires de femmes, véritables échos aux vies de chacune, aux expériences, joyeuses ou douloureuses, que chaque femme a pu traverser ou traversera.

Elles rappellent qu’il y a encore 48 ans un mari pouvait interdire à son épouse de travailler et d’ouvrir un compte en banque ; qu’en 2004 celle qui fait le choix d’avorter peut encore être mal traitée ; qu’il est, en 2014, normal pour la société qu’une mère assume boulot-enfants-maison et qu’un père qui fait les courses ou le ménage une fois par mois est un demi-dieu. Alors, le spectateur frisonne, pleure, rit et sourit, se crispe, enrage, compatit, rougit avec elles.

Il n’est pas ici question de féminisme, du moins pas de celui qui voudrait voir les hommes réduits au silence et à la castration, non, Modèles ne stigmatise pas la gent masculine, mais la société tout entière, celle qui a fait et qui continue de faire qu’aujourd’hui

« les filles, on ne leur dit pas qu’il faut faire de la psychologie plutôt que de la sociologie. Or, statistiquement, il y a beaucoup plus de filles en psychologie (l’âme, l’intime, la maison) qu’en sociologie (la politique, l’agora). Ca veut dire qu’inconsciemment les filles s’orientent vers ce pour quoi elles se pensent faites (…). Elles collaborent inconsciemment », comme le décrit si bien ce texte de Pierre Bourdieu sur lequel s’ouvre le spectacle.

Une mise en scène audacieuse

Les textes de Bourdieu, Despentes, Duras…etc., mis en scène de façon originale et intelligente – les comédiennes se glissent dans la peau des auteurs pour les réciter sous forme d’interviews filmées – ponctuent une pièce où se mêlent scènes théâtrales classiques, projections vidéos, chants (dont une très bonne reprise de Fuck You de Lily Allen), danses, mimes et où les allégories sont poético-trash, parfois borderlines mais jamais vulgaires.

Et puis, les comédiennes sont accompagnées d’un musicien, Raphaël Aucler, dont les riffs de guitare et les solos de batterie apportent une intensité notable au spectacle. Outre son intelligence, son originalité, sa volonté d’interpeler sans agresser, Modèles fait du bien, en ces temps où ressurgit une morale à la tolérance douteuse qui voudrait maintenir l’humanité dans une immobilité réac’ où la femme ne travaille pas, ne bronche pas, ne sort pas de sa cuisine, n’avorte pas, ne désobéit pas à son mari, n’est pas l’égale de l’homme…

C'est quoi être une femme aujourd'hui ?

Posts section: 
Related post: 
210
Location: 
Carré Sévigné
List image: 
Summary: 
Elles sont jeunes, jouent, chantent, dansent, et pensent. Ce sont les filles de la compagnie La Part des Anges. Elles ont écrit à 14 mains le spectacle Modèles.
Text: 

Elles sont jeunes, jouent, chantent, dansent, et pensent. Ce sont les filles de la compagnie La Part des Anges. Elles ont écrit à 14 mains le spectacle Modèles – qui sera joué ce mardi 4 février au Carré Sévigné – sur les femmes. Il y est entre autres question de transmission, de violences, de discriminations, d’égalité.

Être une femme aujourd’hui n’est pas si facile. Malgré les victoires de nos aînées, l’équilibre entre vies professionnelle et privée, est toujours précaire, et l’égalité des sexes loin d’être parfaite. Sujet universel sur lequel la compagnie La Part des Anges s’est penchée avec originalité et profondeur. « Modèles est une très belle pièce, inhabituelle car écrite collectivement par des jeunes femmes qui sont aussi d’excellentes comédiennes, musiciennes et chanteuses. Elles sont douées ! », raconte Carole Lardoux, directrice artistique du Carré Sévigné.

Pour répondre à une commande du Théâtre de Montreuil il y a quelques années, Pauline Bureau, auteure, metteure en scène et comédienne, a réuni sa troupe et son équipe technique. « On s’est mis à table et on a parlé, échangé, partagé. De fil en aiguille, le spectacle s’est concrétisé », révèle Sonia Floire, co-auteure et comédienne. « Entre nous, il y a bien sûr des différences et des points communs, liés à nos éducations, nos expériences », ajoute Gaëlle Hausermann, co-auteure et comédienne également.

Si les parcours ne sont pas les mêmes, ils sont tous influencés par des modèles. Certaines avaient des mères qui travaillaient, d’autres pas. Que fait-on de ces exemples ? Le spectacle évoque ainsi la transmission entre femmes, l’avortement, les premières règles, les combats contre les injustices, l’illettrisme, les violences… etc. Mais non au sens où on l’envisage quand les femmes parlent des et aux femmes, les hommes n’y sont pas non plus stigmatisés. « Les filles de Modèles s’interrogent, chacune avec sa propre construction, son individualité, il y a plusieurs regards sur le monde et un grand respect », décrit Carole Lardoux.

La pièce n’a donc pas été créée autour d’un message, « nous parlons de nous, de nos vécus et chacun s’y retrouve », précise Gaëlle Hausermann. Cette résonnance dans le cœur et l’esprit du public n’était pas recherchée, mais elle est là et elle touche les comédiennes.

Entre théâtre et cabaret

Modèles est un spectacle qui mêle lectures de textes littéraires et intellectuels – Marie Darrieusecq, Pierre Bourdieu, Virginie Despentes, Marguerite Duras, Catherine Millet, Virginia Woolf – morceaux d’histoires personnelles, chants et musique live – un musicien accompagne les comédiennes sur scène – danses… « C’est un cabaret ! sourit Sonia Floire, c’est du théâtre très moderne, c’est peut-être aussi pour cela que ça plait beaucoup aux gens et particulièrement aux jeunes ». Du théâtre contemporain et original, authentique et populaire qui séduit le public à l’image de Carole Lardoux :

« La mise en scène de Pauline Bureau est imaginative, originale, drôle, juste, vive, très touchante. En outre, j’aime quand le théâtre est une fenêtre de réflexion et permet de poser la question « dans quelle société vit-on ? » ou encore « qu’ai-je à dire en tant que femme, qu’est-ce être une femme ? »… J’aime que le théâtre soit problématique, qu’il soit le prolongement de la parole de beaucoup de gens », confesse-t-elle.

La parole continue de se libérer à la fin de chaque représentation au travers de discussions ouvertes avec les spectateurs. Et souvent le public est dérouté, bouleversé, content, touché, rit. Tous semblent se retrouver autour de cette problématique et cette envie de faire avancer la société.

C’est quoi être une femme aujourd’hui ?

Pour répondre à cette interrogation de base, Sonia Floire et Gaëlle Hausermann ont trouvé une source inspiratrice dans un texte de Virginie Despentes, extrait de King Kong Théorie :

« Parce que l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu’un homme, cette femme blanche heureuse qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de ressembler, à part qu’elle a l’air de beaucoup s’emmerder pour pas grand-chose, de toute façon je ne l’ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu’elle n’existe pas ».

Pour Gaëlle, il est important pour bien répondre de ne pas tomber dans le cliché du féminisme extrémiste. Selon elle, si pour l’égalité toutes les conquêtes sont possibles, ici « le but était de libérer la parole, de partager et c’est déjà pas mal ! Nous ne voulons surtout pas donner de leçons ! », assure-t-elle. À la même question, Carole Lardoux évoque aussi l’égalité entre êtres humains, « c’est avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’un homme ». Une affaire avant tout humaniste, que les femmes doivent mener avec les hommes, pour une société meilleure.

Célian Ramis

Pas féministe mais...

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Alerte féminisme : À toutes celles et ceux qui auraient peur de l’esprit radical du féminisme, nous proposons ici de simplement poser les bases du mouvement. De revenir aux origines de sa définition première.
Text: 

Féminisme : n, m. 1 – Doctrine, mouvement qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société. 2 – Aspect d’un individu mâle qui présente certains caractères secondaires du sexe féminin.

À toutes celles et ceux qui auraient peur de l’esprit radical du féminisme, nous proposons ici de simplement poser les bases du mouvement. De revenir aux origines de sa définition première. Si toutes les interviewées (pardon pour l’homme qui a également répondu à nos questions) de ce dossier s’accordent à dire qu’il n’y a pas de féminisme rennais, il est indéniable que la capitale bretonne a vécu ses heures féministes et a connu de grandes figures emblématiques.

L’espace nous manque pour toutes les citer mais rendons quand même hommage à Louise Bodin, qui prend position, au début du XXe siècle, pour les suffragettes et contre la prostitution dans le journal Nouvelles rennaises, Clotilde Vautier, décédée en mars 1968 à Rennes à la suite d’un avortement clandestin (à cette époque, les raisons de son décès seront cachées, sa fille, Mariana Otero, réalisera à ce propos un documentaire en 2003 intitulé Histoire d’un secret) et Anne Cogné, présidente du Centre rennais d’information des femmes en 1981, conseillère municipale de 1983 à 1995. Cette dernière, décédée en 2013, est à l’origine de la création d’une délégation aux droits des femmes à la ville de Rennes, un poste actuellement occupé par Jocelyne Bougeard.

Et on sait que cette élue aime se désigner comme féministe, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Mais alors qui a peur du grand méchant féminisme ?

Féminisme ? Vous avez dit féminisme ? Que ce terme est terrifiant ! Surtout quand il sort de la bouche d’une femme… Si les plus de 20 ans – voire bien plus, soyons claires – revendiquaient fortement et fièrement leur appartenance à ce mouvement dans les années 70, ce dernier est quasiment devenue la bête noire de la jeune génération qui préfère parler d’égalité des sexes.

© Sophie Barel

Que vous avez de beaux yeux, mon enfant… Que vous avez de beaux seins, mon enfant… Que vous avez de belles fesses, mon enfant… Que vous avez de beaux poils, mon enfant… Le joli conte de la jeune fille naïve et sans défense a pris une nouvelle tournure – cauchemardesque - au cours des dernières décennies. Le loup se ferait rapidement, au mieux, casser la gueule de nos jours. Au XXe siècle, dans les grandes lignes, elles se sont battues pour entrer dans les institutions, pour obtenir le droit de vote, tout d’abord, puis pour disposer de leurs propres corps en réclamant le droit à la contraception et à l’avortement.

Ensuite, culottées, elles ont demandé d’ouvrir un compte en banque sans l’accord de leurs maris, de travailler et enfin, le flocon est devenu boule de neige, elles ont souhaité la lune – à défaut d’y poser le pied : l’égalité des sexes impliquant entre autre l’égalité des salaires, l’accès aux postes à responsabilités, la répartition de manière équitable des tâches ménagères, la parité en politique, etc. Rennes ne fait pas exception et participe au mouvement, fondant – à plusieurs années d’intervalle – le Planning familial, le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception, l’association Choisir (signalons que les deux dernières associations n’existent plus aujourd’hui) ou encore la délégation aux Droits des Femmes.

Pour aller plus loin dans les connaissances du féminisme à Rennes, Lydie Porée et Patricia Godard ont créé l’association Histoire du féminisme à Rennes. Le duo organise des visites guidées du Rennes féministe dans les années 70. Fin 2013, elles ont également lancé le journal Rennes au féminisme, à disposition des habitants au Papier Timbré, à la librairie Planète Io ainsi qu’à la librairie Alphagraph.

Une manière de déambuler dans les rues du centre ville et d’en redécouvrir les aspects historiques puisque les murs de la capitale bretonne sont encore empreints des luttes pour les droits des femmes. Dans l’actualité de l’association également, la sortie du livre Les femmes s’en vont en lutte (Histoire du féminisme à Rennes 1965-1985), aux éditions Goater, prévue pour mi-février, et actuellement en souscription sur leur site Internet.

MAIS OÙ ET QUI SONT LES FÉMINISTES ?

« Ce n’est pas dans l’air du temps de faire des actions collectives pour dénoncer des inégalités  », explique Isabelle Pineau, coordinatrice de l’association Questions d’égalité, créée à Rennes en 2010. Le décor est planté. Le manque d’engagement et de mouvement unitaire est sociétal. Même son de cloches du côté des militants de Mix-Cité Rennes, association lancée en 2002.

« On a du mal aujourd’hui à se définir communiste, anarchiste, féministe… Ce dernier est chargé d’histoire et surtout de clichés ».
Aude Le Bras, féministe, militante de Mix-Cité Rennes.

Toutes les deux s’accordent à dire que le terme donne le vertige. Il devient presque péjoratif, quasiment une insulte. Quand on pense Féminisme, on pense chiennes de garde, femmes à barbe (et à poils), anti-hommes, rabat-joie, etc. Les clichés s’accumulent autour des militantes et deviennent aussi nombreux que les images dégradantes associées à la gente féminine.

Des stéréotypes en partie dus à la sur-médiatisation d’actions nationales et internationales radicales, telles que la polémique engendrée par la publication du manifeste des 343 salauds (Touche pas à ma pute) dans le magazine Causeur, pour protester contre la pénalisation des clients de la prostitution, votée à l’Assemblée nationale le 4 décembre dernier (et sera examinée par le Sénat avant juin 2014) ou les Femen (Ukraine), qui parlent de sextrémisme, apparaissant souvent seins nus afin de défendre les droits des femmes, à travers une banalisation des attributs féminins.

« Il y a une frilosité de l’élan féministe. Le mouvement est mal connu, et souvent associé à un combat inutile ou extrémiste  », commente Aude Le Bras, pour ne pas dire qu’aujourd’hui, on banalise l’égalité des sexes… Pour elle, les différents courants du féminisme se mélangent dans les esprits, interférant sur le discours. Autre obstacle pour Isabelle Pineau :

« l’illusion que l’égalité est déjà là  ».

Ne pas penser que la lutte n’a plus lieu d’être, diffuser le savoir, les connaissances sur la thématique des inégalités au grand public, tels sont les principaux objectifs de Questions d’égalité, qui se définit dans une phase de prise de conscience et d’analyse. Une phase utile avant l’action du quotidien. Conférences et débats sont organisés par l’association et animés par des militantes, des universitaires, des professionnelles du droit ou du social par exemple.

Sur des thèmes variés puisqu’ils nous amènent à réfléchir sur la représentation des sexes dans la chanson française (et dans la culture plus largement) ou encore sur l’importance et la signification des chiffres des violences faites aux femmes. Autre forme plus ludique, afin de toucher un plus large public, la conférence gesticulée : « Un mélange de récits, de témoignages, d’expériences et de savoirs  ».

Intitulée Le clito, un petit nom qui en dit long. Plaisir et politique au pays de la sexualité féminine, la conférence gesticulée – qui avouons-le attise la curiosité, nous fait friser l’oeil et sourire malicieusement - est proposée par 7 femmes qui, sur scène, évoquent leurs expériences et leurs analyses quant à leur sexualité, hétéro ou homo. Il est nécessaire de briser les tabous, de s’émanciper et de s’épanouir dans son désir.

« Le but est d’expliquer en quoi la sexualité est traversée par la question des inégalités et en quoi cela impacte les femmes. Et aussi il faut parler d’orgasme, c’est important de libérer la parole   ».
Isabelle Pineau, coordinatrice de l'association Questions d'égalité.

Nécessaire également de comprendre que revendiquer des relations égalitaires, réciproques et respectueuses ne signifie pas partir en guerre contre les hommes, loin de là, ni même avoir une dent contre eux. Chez Mix-Cité, les hommes sont représentés par les militants bénévoles. Lucas Muller-Tanguy se revendique féministe, même s’il ne s’engage pas sur tous les volets du mouvement (la suppression de la mention Mademoiselle ne le touche pas particulièrement, comme bon nombre de citoyens/citoyennes). « Quand je dis que je suis féministe, on me demande si je suis gay  », s’amuse-t-il.

Pour lui, chaque militant a son engagement, sa sensibilité et apporte une ouverture d’esprit au groupe. Un point sur lequel le rejoint Aude Le Bras : « Le féminisme, ce n’est pas un bloc, il y a plusieurs pensées différentes mais pas de lignes préconçues, ce sont les militants qui font le mouvement  ».

RÉAGIR MAIS PAS AGIR ?

Sans devenir paranoïaques, il est important pour les associations de sensibiliser aux différentes formes d’inégalités et de discriminations dont chaque femme est susceptible d’être victime. La marchandisation du corps de la femme, le manque de remboursement des moyens de contraception, la fermeture de centres d’avortement, le harcèlement de rue, l’image des femmes dans les médias et la publicité, les inégalités professionnelles et les réflexions sexistes sont autant d’arguments pour eux qu’il y a d’actions à effectuer.

« Nous avons un calendrier annuel, comme pour la journée des femmes ou la journée contre les violences faites aux femmes. Puis nous réagissons au fur et à mesure de l’actualité mais nous privilégions les actions de rue. Nous agissons beaucoup avec le tissu associatif rennais et la municipalité  »
détaille Aude.

En décembre par exemple, les militants ont tenu un stand à République pour sensibiliser les passants à la question du sexisme des jouets. À noter qu’une conférence est organisée, par les deux associations en partenariat, le 17 janvier sur la question des représentations dans la littérature jeunesse. Le débat sera animé par Sylvie Crömer, sociologue, spécialiste des représentations du genre.

Difficile aujourd’hui d’attirer de nouveaux bénévoles, que ce soit pour Questions d’égalité ou pour Mix-Cité : « La France repose sur ces acquis alors qu’ils sont encore à défendre, voire même à regagner (à savoir qu’en Espagne - pays progressiste en matière de droits des femmes - un projet de loi a été présenté fin 2013 par le ministre de la Justice, Alberto Ruiz Gallardon. Ce dernier prévoit de restreindre le droit à l’avortement seulement dans les cas suivants : viol et santé mentale ou psychique de la mère menacée, ndlr) ».

Pour Isabelle Pineau, il est également temps de sonner la tirette d’alarme. La forme des combats a évolué, certes, et la génération Internet s’active maintenant sur les réseaux sociaux, les blogs et Tumblr (Madmoizelle.com, Aufemininpointconne.fr, Je connais un violeur, etc.) mais ne s’engage pas en prônant l’égalité hommes/femmes.

« Se définir féministe, c’est faire un lien entre les militantes du passé et celles d’aujourd’hui. Elle poursuit : Dans les années 70, les femmes étaient dans lignée de mai 68. On questionnait la société, le mouvement était très fort, les femmes terrorisées à l’idée de tomber enceinte, il y avait les avortements clandestins… Aujourd’hui règne un certain fatalisme. Il y a beaucoup moins d’enthousiasme  ».
Isabelle Pineau, Questions d'égalité.

Un enthousiasme modéré qui semblerait donc être dû à une morosité ambiante et sociétale mais aussi à une difficulté certaine de rallier des femmes à un combat dont les revendications sont moins visibles aujourd’hui qu’il y a quelques années. Pourtant, il semblerait également que ce soit le terme et sa connotation extrémiste qui dérangent principalement les jeunes femmes, qui jonglent avec l’image de super-héroïne que nous impose la volonté d’une égalité hommes-femmes. En effet, la femme moderne n’est pas seulement l’égale de l’homme, elle lui devient supérieure. Un jeu dangereux…

Alors la peur du loup démontrerait-elle véritablement un manque de convictions ou d’engagements ? Le terme n’a pas fini de diviser et rebuter. Dommage.

L’origine du féminisme est incertaine et le terme est récent. Néanmoins, la lutte prend son élan avec le siècle des Lumières. Pourtant, l’effervescence du mouvement puise ses origines à la fin du XIXe siècle et se compose de différentes vagues.

  • La première vague du féminisme apparaît à la fin du XIXe siècle avec les suffragistes – dites aussi les suffragettes – qui revendiquent le droit de vote mais aussi le droit à l’éducation, au travail, au salaire et dénoncent la puissance maritale et paternelle. C’est à cette période que les femmes parlent également de congé maternité, d’allocations familiales et de soins.
  • La seconde vague du féminisme fait des remous dans les années 1950 et déferle dans les années 60, avec la création de Maternité heureuse, qui deviendra ensuite le Mouvement Français pour le Planning Familial. Les femmes revendiquent la maitrise de leurs corps et la libre sexualité. Par conséquent, le droit à la contraception et à l’avortement, entre autre. C’est aussi le temps de la remise en cause du patriarcat et l’apparition du concept de sexisme.
  • La troisième vague du féminisme trouve son origine dans les années 1980 aux Etats-Unis à l’initiative de nombreux groupes représentant les minorités et les groupes minoritaires. Les femmes revendiquent leur appartenance sexuelle, ethnique, sociale, et affirment leur morphologie, leurs formes, leurs différences.
  • En route vers une quatrième vague du féminisme ? On parle du mouvement des Femen comme une potentielle introduction à cette nouvelle vague, qui est encore à construire et qui se traduirait par des actions radicales, médiatisées et controversées. Elle pourrait aussi malheureusement être perçue comme un retour en arrière, à l’heure où le droit à l’avortement est menacé dans certains pays européens.

Au cours des dernières décennies (à partir des années 90), plusieurs associations, radicales et/ou controversées, sont apparues en France, parmi lesquelles figurent les Chiennes de garde, La Barbe, Osez le féminisme ou encore Ni putes, ni soumises.

Spécialisée dans le féminisme de la deuxième vague (1960-1980), elle est une militante féministe, archiviste et membre de l’association « Histoire du féminisme à Rennes ». Elle répond à nos questions.

A quelle époque est apparu le féminisme à Rennes ?

Je pense qu’il est né au début du XXème siècle autour des mobilisations suffragistes, conduites par des féministes telles que Louise Bodin, qui en est l’une des figures emblématiques. 

Pourquoi autant d’actions féministes sont organisées à Rennes ?

Sur le plan institutionnel, l’arrivée en 1977 d’une majorité socialiste avec la présence, dès 1983, d’une militante de l’UFCS (Union des femmes françaises), Anne Cogné, au poste de conseillère municipale, est une des explications. Cette femme, décédée en 2013, a fait partie d’une commission sur le sexisme dans les manuels scolaires et a mis en évidence les rôles stéréotypés réservés aux femmes.

Elle a également insisté pour la création d’une délégation aux droits des femmes à Rennes. Depuis 1995, une conseillère ou une adjointe aux droits des femmes est systématiquement présente au sein du conseil municipal. Rennes est également une ville étudiante et politisée avec une faculté de médecine, qui a été très active dans la libéralisation de l’avortement.

Le féminisme à Rennes se différencie-t-il des autres mouvements féministes ?

Non, je ne pense pas. Cependant, la capitale bretonne est marquée par la question de l’émancipation par rapport à l’Église catholique, depuis les années 70, notamment sur le rôle de la mère, le droit à la contraception et à l’avortement.

Quel  est le visage actuel des féministes rennaises ?

Quelques militant(e)s des années 70 continuent de s’engager au Centre d'information sur les droits des femmes et des familles d'Ille-et-Vilaine (CIDFF) ainsi qu’au Planning familial. Mais des jeunes de 20 ans arrivent de plus en plus dans les associations.

Ils/Elles sont étudiant(e)s en sociologie ou à Sciences Po et cherchent à obtenir une égalité hommes/femmes. On constate un phénomène de politisation féministe via les études de genre.

Ressentez vous une évolution du combat, sur le fond comme sur la forme ?

Oui, les enjeux ont évolué. L’objectif est d’obtenir l’égalité réelle au delà de l’égalité de droit. La répartition égalitaire des tâches domestiques dans la sphère privée est essentielle. Tout en découle, mais cela est compliqué à légiférer.

Sur la forme, les modes d’actions ont changé. Depuis au moins 2005, il n’y a plus de manifestations organisées le 8 mars dans la rue. À présent, nous organisons davantage des réunions de discussions, de distributions de tracts et de publications de textes. L’utilisation de l’humour est également très présente. Je n’ai pas connaissance d’actions clandestines ou illégales aujourd’hui à Rennes.

Les groupes féministes rennais sont ils toujours au diapason ?

On se retrouve sur l’accès à l’éducation et le refus des violences faites aux femmes. Il est important que l’on se batte sur ce qui nous rassemble plutôt que sur ce qui nous divise (comme les sujets sur la prostitution ou le port du voile).

Infographie : © Sophie Barel

Tab title: 
Des femmes, des féminismes
Faites votre féminisme
Les vagues du féminisme
Entretien avec Lydie Porée
Pas féministes mais...

Pages