Célian Ramis

Les veilleuses de chagrin, bercées par l’attente et l’espoir

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Arvor, Rennes
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La réalisatrice nous saisit, entre scènes du quotidien, témoignages et paysages naturels. Entre silences et musiques mélancoliques. Entre poésie, solitude et force. Entre sourires et larmes.
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Dans son recueil, L’Amour la poésie, Paul Eluard décrit en quelques vers l’attente, l’absence et la disparition d’un être aimé. C’est ce poème, évoquant « Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin », qui a inspiré la réalisatrice Frédérique Odye pour le titre du documentaire Les veilleuses de chagrin qu’elle présentait en avant-première samedi 17 janvier, au cinéma Arvor, à Rennes.

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l’attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.
Paul Eluard, extrait du recueil L’Amour la poésie.

Elles viennent de Loctudy, Le Conquet, Saint-Malo et Cancale, et sont les veilleuses de chagrin. « Ce sont des femmes qui attendent, qui veillent le retour de leurs maris marins. Et le chagrin fait référence à la mélancolie. Et à l’expression « Femme de marin, femme de chagrin » ! », explique Frédérique Odye, rennaise d’adoption depuis 12 ans.

Originaire de Cherbourg, elle est fille de marin et a vu durant sa jeunesse sa mère attendre le retour de son époux. Elle a toujours côtoyé la poésie qui écume les bords de mer et les inquiétudes qui virevoltent dans les embruns de l’océan. « Je me souviens qu’une fois, un accident est arrivé et ils ont perdu 2 marins. Une des veuves était enceinte », se rappelle-t-elle.

UN MILIEU PUDIQUE

Être issue de ce milieu lui permet de tisser des liens avec les femmes qu’elle rencontre dans le cadre de son documentaire. Malgré tout, il lui faudra 2 ans pour trouver les cinq veilleuses de chagrin de son film, dont deux qui seront intégrées 2 semaines seulement avant le tournage : « C’est un milieu très pudique, il est difficile de les faire témoigner. C’était la première fois qu’elles en parlaient comme ça. »

Plusieurs années auparavant, Frédérique Odye avait embarqué 3 jours avec des marins pêcheurs pour le documentaire La mer qui les voit danser. En mer, elle filme, leur quotidien, rythmé par le bruit permanent du moteur. Un bruit qu’elle connaît bien.

Et c’est en voyant les familles présentes sur le port au terme de ce périple qu’elle décide de filmer celles qui attendent et restent sur la terre ferme.

Dans Les veilleuses de chagrin, on les voit femmes, amies, épouses et mères. Elles témoignent de leur quotidien, nourri par une forme d’indépendance dont elles disposent en l’absence de leurs maris mais également par la tenue de la maison, l’éducation des enfants, les infos données par la radio… Elles dévoilent avec pudeur leurs émotions quant à cette vie particulière et livrent la dualité qui s’installe entre manque de l’être aimé et envie que ce dernier reparte. Habituées de cette alternance, elles ont accepté le rythme et l’attente imposés.

UNE NATURE SANS PITIÉ

Le pire, elles l’envisagent. Mais passent outre. « Une fois que j’ai entendu le nom du bateau de mon mari à la radio, je coupe, je n’écoute pas le reste. Savoir qu’il va bien, c’est tout ce qui compte pour moi », confie l’une des deux bigoudènes de Loctudy (29). Il y a le R.A.S qui les rassure et les apaise quelques instants.

Mais lorsque le vent souffle sur les côtes bretonnes et s’embrase dans les volets et que les vagues roulent pour s’éclater lourdement sur le sable humide et mousseux, les esprits voguent sur les flots d’un imaginaire angoissant car on sait qu’au large, la tempête sévit sans concession et sans pitié. Pour Frédérique Odye :

« les marins sont des conquérants de la mer. Ils sont au milieu de rien. Et la nature est toujours plus forte. »

Et pour trois des veilleuses, leurs hommes ne rentreront pas. Elles affronteront le deuil de ce mari pris par la mer. Que l’on ait retrouvé le corps, ou non.

La réalisatrice nous saisit, entre scènes du quotidien, témoignages face caméra et paysages naturels. Entre silences et musiques mélancoliques (signée Matt Elliott). Entre poésie, solitude et force. Entre sourires et larmes. Le sujet est traité avec sensibilité et justesse, et nous transporte dans cette vie de femmes de marins, sans jamais franchir la ligne du « tire larmes ». Un joli documentaire, à la limite de l’onirisme, emprunt de tendresse, de souffrance et d’amour suspendu dans le temps.

Célian Ramis

Marche républicaine à Rennes : citoyens debout et crayons en l’air

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Rennes
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Entre émotions et solidarité, la marche silencieuse s’inscrit dans les esprits aux sons des applaudissements qui s’échappent de cette assemblée citoyenne.
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Ce dimanche 11 janvier, 115 000 Rennais-es étaient réuni-e-s dans le centre ville de la capitale bretonne. Entre émotions et solidarité, la marche silencieuse s’inscrit dans les esprits aux sons des applaudissements qui s’échappent de cette assemblée citoyenne.

La banderole noire préside le cortège avec ses lettres blanches désormais gravées dans notre Histoire : « Nous sommes tous Charlie ». Et juste derrière, les journalistes rennais. Ceux-là même qui d’habitude, lors des manifestations, marchent à reculons entre les forces de l’ordre et la tête du cortège, stylo dans une main, calepin dans l’autre / caméra à l’épaule / micro tendu en direction de la foule / appareil photo collé au visage.

Dimanche, à 15h, l’esplanade Charles de Gaulle et les rues avoisinantes sont envahies de citoyen-ne-s venu-e-s témoigner d’un hommage aux 17 victimes des attentats survenus entre le 7 et le 9 janvier 2015. Selon la Préfecture, 115 000 participant-e-s ont répondu présent-e-s à l’appel de cette marche républicaine.

MARCHE SILENCIEUSE

Ni chanson ni slogan ne sont scandés lors de cette marche citoyenne et apolitique. Seuls les applaudissements résonnent dans les rues de Rennes. Régulièrement, la foule amassée dans le cortège – suivie et encouragée par les nombreux-ses passant-e-s rangé-e-s sur les bords de la route - claque des mains, en hommage aux victimes. Un signe de soutien, de solidarité, une révérence à l’irrévérence.

Armés de crayons, de stylos et de pancartes, les un-e-s et les autres, seul-e-s, en famille, entre ami-e-s, entre collègues ou autre, expriment leurs émotions face aux événements qui ont bouleversé l’actualité la semaine passée. Avec humour, poésie ou émoi, chaque message affiché se veut fort et symbolique. Nul n’en revient de voir autant de monde défiler sur ce long trajet qui nous fera marcher de l’esplanade Charles de Gaulle à République, en passant par le pont de Strasbourg, à vitesse saccadée mais dynamique.

Aux alentours de 16h30, la foule est invitée à se disperser. Certains prennent le départ, d’autres restent profiter quelques instants de cette marée humaine à l’ampleur exceptionnelle. Le centre ville mettra plusieurs heures avant de retrouver son calme dominical, et nul doute que la population se souviendra longtemps de cette journée exaltante et riche en émotions si difficiles à décrire.

Célian Ramis

Agriculture : Les femmes en milieu rural

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Ille-et-Vilaine
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Les mentalités ont-elles évolué dans le secteur de l'agriculture ? Quelle place pour les jeunes agricultrices en Ille-et-Vilaine ? Reportage.
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Bretagne, terre d’agriculteurs, devient aujourd’hui de plus en plus terre d’agricultrices. Si les chiffres restent faibles avec 27% de femmes cheffes d’exploitations (30% en Ille-et-Vilaine), il n’en demeure pas moins que ces dernières investissent pleinement les filières de l’agriculture. Et en Ille-et-Vilaine, elles ne font pas exception.

Le département, largement fourni en productions agricoles, comptabilise 33% de femmes actives sur les exploitations (au niveau régional, elles représentent 31%). Aujourd’hui, le secteur souffre pourtant d’un léger recul en terme d’installation ou de reprise d’établissements agricoles. Les jeunes agricultrices (- de 35 ans) témoignent dans ce Focus d’une véritable évolution des mentalités face à leur métier et leur condition.

Qu’elles perpétuent la tradition familiale ou non, elles prouvent toutes que seule la passion compte. Au delà de tous stéréotypes de genre, elles nous reçoivent dans leur environnement pour nous présenter leur quotidien et leur réalité.

6h, à 40 km au nord de Rennes, la nuit noire borde les champs de la campagne brétillienne. À côté de Rimou, petite commune de quelques centaines d’habitants, le lieu dit La Gérardais abrite l’exploitation de 110 hectares sur laquelle vit et travaille Elodie Texier, co-gérante du GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) qu’elle dirige avec son conjoint. Ensemble, ils procèdent à la traite des 90 vaches qu’ils possèdent.

Si la froideur de l’aube saisit les os et la peau, l’odeur du lait tout juste sorti des mamelles nous enrobe d’une délicieuse chaleur, rappelant l’enfance. Dix par dix, les Prim’Holstein stationnent à la file indienne dans une petite salle destinée à cet effet. Jusqu’à 7h, la jeune agricultrice de 26 ans, toujours suivie de sa chienne Blanca, s’attèle au nettoyage des trayons (les pis), à la pose des machines et à l’entretien régulier de la pièce après que les bêtes en aient foulé le sol.

Avant d’aller réveiller son petit garçon, âgé de 3 ans, et de le préparer pour l’école, elle se dirige avec une brouette vers le hangar des veaux et génisses à qui elle apporte des seaux de lait : « Ce qui me plait, c’est l’élevage, le contact avec les animaux et la gestion de l’entreprise. Sans oublier le contact avec la terre, et avec l’extérieur. C’est vraiment un mode de vie. »

Un mode de vie qu’elle a toujours connu puisque 6 ou 7 générations d’agriculteurs se sont transmis le flambeau avant elle :

« Chez nous, c’est un peu de mère en fille. Sauf que là, ce n’est pas ma mère qui m’a donné le goût de ce métier. Elle aurait plutôt été pour que je fasse autre chose… »

Après la 3e, elle se dirige vers un BEP puis effectue un Bac Pro, spécialisation en lait.

De retour auprès du troupeau aux alentours de 7h45, elle finit la traite et procède au nettoyage complet de la salle, avant de fermer le portail de l’étable dans laquelle les bêtes ont retrouvé leur paillage. « On va les amener dans le champ, où elles passent la journée avant la seconde traite, vers 16h30. Et jusque là, on effectue les travaux des champs, l’entretien des machines, les « bouennes » (bricoles) quoi ! », rigole-t-elle.

Ce mardi matin de novembre, la jeune femme doit se rendre à Rennes, pour une réunion entre membres du syndicat des Jeunes Agriculteurs 35 (- de 35 ans). Elle y est active depuis début 2014, en tant que 2e vice- présidente, et depuis 3 ans en tant que secrétaire du bureau au niveau local.

« Il s’agit de défendre notre passion, notre métier, nos idées, notre revenu. On est soumis au prix du lait… Avec tout cela, nous défendons aussi nos maisons, nos familles et nos modes de vie »,
explique-t-elle.

La promotion de son secteur d’activité l’anime particulièrement. Avec les départs en retraite de la génération du baby boom, un actif agricole sur trois ne serait plus remplacé à l’heure actuelle.

UN SECTEUR DYNAMIQUE ET OUVERT

Elle souhaite alors véhiculer une image positive et rafraichissante de ce métier, presque aussi vieux que le monde. « Notre image évolue, je trouve, précise Elodie. Je n’ai jamais eu de commentaires négatifs sur mon statut ou ma condition de femme agricultrice. C’est aussi pour ça que l’on a décidé entre filles de réaliser un calendrier avec les JA 35 ».

Si elles sont peu nombreuses au sein du syndicat, elles ont, au fil de leurs réseaux, embarqués 24 volontaires pour poser et figurer sur les pages du calendrier, dont une partie des revenus est reversée à la Ligue contre le cancer :

« Notre volonté était de montrer que nous sommes dans un secteur dynamique et ouvert. Aussi pour dire que les femmes dans l’agriculture sont aussi belles et entreprenantes que tout le monde. Et nous avons choisi la Ligue car nous sommes toutes concernées par le cancer du sein, en tant que femmes.»

Satisfaite du résultat, elle se moque des quelques commentaires sarcastiques circulant sur les réseaux sociaux insinuant que les femmes photographiées sont de « fausses agricultrices… C’est d’un niveau... ! »

Dans les pages du calendrier figure Mélodie Horvais, posant auprès de sa vache de concours. « Je suis passionnée par les vaches laitières et je suis dans une association, FAN, pour les passionnés de vaches normandes », explique-t-elle, en nous guidant à l’intérieur de la porcherie Crespel, située à Montauban de Bretagne, une des productions porcines les plus importantes du territoire, comptabilisant près de 900 porcs. Si la jeune femme vacille pour les bêtes aux robes blanches tachetées de marron, elle souhaitait apprendre les rudiments du métier auprès des éleveurs porcins.

« Mes parents ont une exploitation de vaches laitières à Combourg, mes grands-parents étaient aussi agriculteurs, je connais donc bien le milieu »,
précise la jeune femme.

À 24 ans, elle projette, plus tard, d’ouvrir sa propre exploitation, « avec des cochons et des vaches. Ça se fait bien aussi d’avoir les deux ». Après avoir obtenu son Bac Conduite et gestion d’exploitation agricole, et effectué plusieurs stages, elle passe rapidement par la case chômage avant de trouver cet emploi chez Crespel. Embauchée depuis 3 ans en tant que salariée agricole, Mélodie est séduite par le travail qu’elle effectue au rythme de 42h par semaine et d’un week-end sur 4.

UN MILIEU ÉGALITAIRE ?...

« Il me reste une insémination à faire avant d’aller voir les petits qui sont nés aujourd’hui », dit-elle en chaussant ses bottes. À l’intérieur, l’odeur est très forte, saisissante même, la chaleur étouffante. Quelques secondes suffisent à injecter la semence des mâles dans l’appareil génital de la cochette. La maternité se trouve dans le même couloir, à quelques mètres. Les cris sont moins stridents.

Dans des petits enclos, les truies sont allongées, leurs petits se pressant pour venir téter. Une portée est isolée au fond de la pièce. Mélodie saisit les porcelets d’une main, et coupe le cordon de l’autre. « J’aime ce boulot. Pour tout ce qui concerne l’animal, les mises bas, les soins, tout ! Il y a une relation qui se crée avec l’animal et j’aime m’en occuper. Sans oublier l’ambiance qui est très bonne ici. Je suis la seule femme et ça se passe très bien », exprime-t-elle, animée par la passion. Aucune difficulté pour elle à s’intégrer dans une équipe masculine.

Baignée dans le monde agricole depuis sa naissance – ses frères et sœurs se forment également à la profession – et habituée à se retrouver entourée par la gente masculine à l’école (« 3 ou 4 filles sur une promo de 40… »), elle ne ressent pas de différence entre les sexes. Exécutant tous les mêmes tâches et répondant aux mêmes exigences imposées par les travaux parfois physiques du métier, Mélodie Horvais n’a pas à rougir de son statut.

« Les femmes agricultrices n’ont plus du tout le même rapport avec les hommes aujourd’hui. Ça a beaucoup changé depuis 20 ans, ça évolue très très vite »,
commente Anne Philippe, directrice depuis un an de La Lande de la Rencontre (établissement composé d’un Centre de Formation pour Apprentis, d’un lycée agricole et d’une exploitation agricole) à Saint-Aubin du Cormier.

À 57 ans, elle se rappelle de sa formation viticole à Montpellier : 10% de filles pour 90% de garçons. « Elles sont maintenant 60%. Et à mon époque, nous n’étions pas les premières à ouvrir les portes, il y en avait eu d’autres à le faire avant nous », souligne-t-elle. Pourtant, elle se souvient des moqueries, des remarques désobligeantes :

« On était là pour trouver des maris, selon certains. Rien d’autre. Ou on nous disait qu’on ne serait jamais embauchées. »

Si aujourd’hui encore il lui arrive d’être surprise par certains dires (« en réunion l’autre jour, j’ai entendu dire que dans le secteur de l’élevage de porcs, les femmes étaient très recherchées. Je crains d’avoir compris que c’était pour le côté maternage. Ça m’a fait peur… »), elle a néanmoins le sentiment que l’égalité est quasiment acquise. Les filles investissent les diverses filières de l’agriculture, hormis l’agroéquipement qui reste encore essentiellement masculin.

Pourtant, dans les formations du lycée agricole, la gente féminine ne représente qu’un quart des effectifs en moyenne. La directrice souhaite tout de même mettre en avant la féminisation des métiers et afficher qu’il y a des filles, « et elles réussissent de la même manière ».

Julie Collin illustre parfaitement le sentiment décrit par cette viticultrice reconvertie. À 27 ans, la jeune femme est gérante depuis janvier 2012 du GAEC de Guimbert, avec 2 associés, installés sur cette exploitation de Bains-sur-Oust depuis de nombreuses années. « J’ai un profil un peu atypique car je ne suis pas du tout issue du secteur de l’agriculture », lance-t-elle lorsque nous la rencontrons.

Son père était couvreur, sa mère, femme au foyer. Elle grandit dans une commune normande, dans les environs de Caen, entourée d’exploitations agricoles. La jeune fille est séduite et se passionne pour les vaches laitières. Sans hésitation aucune, elle intègre le lycée agricole et enchaine sur un BTS en production animale. À sa sortie de formation, elle est embauchée au Contrôle Laitier d’Ille-et-Vilaine, une structure spécialisée dans le conseil. Ainsi, pendant 4 ans, elle va de ferme en ferme à la rencontre des agriculteurs-trices afin de réfléchir ensemble à l’amélioration des productions.

« J’ai fait ça jusqu’à ma première grossesse. J’adorais mon métier mais je savais que c’était incompatible avec ma vie de mère »,
explique-t-elle.

Elle se rappelle : « Cette année-là, j’ai eu 3 propositions de travail. Mais je voulais vraiment faire un essai ici. Voir si nos 3 profils allaient s’accorder. Et en effet, il n’y a aucun souci ! » Aucun problème pour collaborer avec les deux hommes. Au contraire. Ces derniers la prennent sous leurs ailes et lui enseignent toutes les tâches effectives afin qu’elle puisse maitriser chaque élément de l’exploitation : « Il faut tout connaître car 1 week-end sur 3 nous sommes seuls sur le terrain.»

Tous deux mariés et pères de famille, ils ont bien conscience selon elle des obligations de conciliation vie professionnelle et vie privée. Sa deuxième grossesse n’est donc pas une contrainte et la jeune femme est naturellement remplacée durant son congé maternité. « Il existe des services de remplacement, c’est très simple de prendre des vacances ou des congés », explique Mélodie Horvais, dont le compagnon est salarié dans un de ces services.

NATURES FÉMININES

Alimentation, soins, traite, insémination, vêlage, paillage… Durant la journée, Julie Collin travaille essentiellement auprès des animaux ; ses associés s’occupant de leur côté des champs et des engins agricoles. Sans oublier la gestion de l’entreprise et la comptabilité. Dans le champ, la terre gadoueuse s’enfonce sous ses pas, sa voix porte à quelques mètres et les bêtes se dirigent en direction du bâtiment le plus proche. Il est environ 16h et c’est l’heure de la seconde traite de la journée.

Casquette vissée sur la tête, la jeune agricultrice enfile son tablier. Sa passion et son investissement transparaissent sans artifices dans son regard et son discours. Ce qu’elle aime, c’est la vie d’agricultrice. La terre, la nature, les animaux. « Je suis tombée amoureuse de cette façon de penser ! », déclare-t-elle. Authenticité et simplicité. Tout comme il lui apparaît simple de conserver sa féminité au boulot :

« On veut être propres sur nous. Tous les midis, je vais chercher mes enfants, je fais une petite toilette avant de partir, je me change. Une fois de retour, je renfile mes bottes et la combinaison ! On peut tout à fait rester féminines, tout en étant agricultrices. »

De même pour Mélodie Horvais et Elodie Texier. Toutes les 3 prennent soin de se maquiller et de se coiffer avant de venir travailler, « comme n’importe quelle femme qui se maquille pour sortir ». Et affirment leur féminité à l’extérieur. « Parfois, quand je dis que je suis agricultrice, les gens ne me croient pas. Par curiosité, ils passent me voir sur l’exploitation quand je suis d’astreinte », rigole Julie Collin.

Mélodie partage également des anecdotes communes à ce sujet, « surtout quand on dit qu’on travaille dans une porcherie ». Mais toutes arborent avec fierté leur condition de femmes agricultrices. Peu importe les clichés.

DU CÔTÉ DU DÉPARTEMENT

En 2014, le Conseil Général d’Ille-et-Vilaine a alloué un budget de près de 2 millions d’euros à l’agriculture, soit 10 euros par habitant par an. 65 617 euros ont été attribués au soutien à l’installation des jeunes agriculteurs. Cette année fut celle de l’élaboration du Pacte d’Avenir pour la Bretagne dans lequel l’aide à l’établissement des jeunes est l’une des actions majeures. « Compte tenu de la configuration de la pyramide des âges, l’enjeu de la prochaine décennie pourrait être la transmission d’exploitations et le renouvellement des générations. (…) En 2013, le département reste en tête (de la région) avec 130 installations aidées contre 116 en 2012 ».

Très fluctuant, le taux d’installations de jeunes agricultrices en Ille-et-Vilaine chaque année est d’environ un tiers : 26 % en 2012 et 22 % en 2013 selon la Chambre d’Agriculture.

 

 

 

Infographie : Clara Hébert

Ses herbes et ses légumes bios sont les stars des pianos des meilleurs chefs du pays (Bras, Roellinger, Couillon, Guérin, Barbot, Etcheverry…). À Rennes, les gourmets éclairés se pressent autour de son petit étal le samedi aux Lices. Annie Bertin est une icône du bien cultiver et du bon manger. À son insu. Cette discrète, aux pieds bien enracinés dans sa terre de la Ferme de Blot, à Vendel, est une puriste. Depuis 34 ans, elle cultive la terre familiale avec abnégation :

« Je suis une passionnée, je suis mariée avec la nature, je travaille avec la couleur du ciel, à l’instinct, je ne programme rien. Pour faire du bon travail, il faut être en osmose avec la nature, ne pas calculer ses heures. Alors, pour concilier le travail, les clients, la vie privée, la vie sociale, c’est très dur ».

Cette pionnière a un regard un brin chagrin sur la nouvelle génération : « La plupart des néo-rurales, notamment les maraîchères, semblent moins attachées au travail traditionnel. Elles programment tout, à la minute près, elles ne font rien avec intuition, elles privilégient leur vie privée », juge-t-elle.

Si elle reconnaît la dureté physique du métier, elle rétorque qu’il faut travailler avec sa tête et ne pas hésiter à demander des coups de mains aux voisins, à ses salariés, « mais certaines ont plus d’endurance que des hommes ! », sourit la jardinière. Quant aux réflexions sexistes, Annie Bertin en entend depuis ses débuts, mais n’y prête pas attention, « ça me passe par dessus la tête, il ne faut pas s’arrêter aux remarques, mais faire ce qui plait ! ».

« On constate que de plus en plus d’agricultrices suivent la formation au machinisme. Une avancée ! », note Emmanuelle Tadier, chargée de la communication à la Chambre d’Agriculture d’Ille-et-Vilaine. Un constat confirmé par la lecture d’un récent édito de René Halopeau, membre du Bureau Exécutif du SEDIMA (Syndicat National des Entreprises de Services et Distribution du Machinisme Agricole).

Il y interpelle son lectorat sur la nécessité de promouvoir la mixité et de faire évoluer les mentalités : « Dans nos métiers, il y a des travaux tout à fait possibles pour une fille où la force physique n’est pas toujours nécessaire, et dans le cas où c’est nécessaire elle fait différemment, mais elle fait. (…) À défaut de rêver à l’égalité parfaite, nous devons nous mettre en condition d’accueillir des femmes si elles souhaitent librement venir vers nos métiers ».

Selon Pascale Gélin, les blocages masculins reposent sur un problème de représentation, comme ce fut le cas dans l’élevage. Les derniers a priori sont en passe de disparaître. Une bonne nouvelle.

Infographie : Clara Hébert

Nommée le 3 novembre dernier, cette Costarmoricaine, fille de paysans, attachée à sa terre natale et au monde rural, a débuté sa carrière à Paris et dans le Maine-et-Loire. Elle se rapproche aujourd’hui de ses racines et prend un poste aux projets ambitieux.

YEGG : Pouvez-vous dresser votre portrait ?

Pascale Gélin : J’ai 50 ans, je suis mariée et j’ai 3 filles de 22, 20 et 18 ans. J’ai été formée à l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Économie Agricole à Paris, puis je suis passée par le Centre National des Jeunes Agriculteurs. J’ai travaillé à l’Association pour l’Aménagement des Structures des Exploitants Agricoles, j’ai ensuite pris la tête de la Fdsea du Maine-et-Loire et de la société d’édition de son journal, l’Anjou Agricole. Je suis l’exemple de la grande réussite de l’agriculture bretonne, fille d’agriculteurs, j’ai fait des études.

Votre nomination est-elle la reconnaissance de ce parcours sans faute ?

Tous mes anciens collègues vous diront que j’ai toujours eu la tête en Bretagne ! Et donc l’envie d’y revenir. Depuis deux, trois ans l’idée d’être à un tournant de ma carrière me trottait dans la tête. Je suis une femme, j’ai 50 ans, mes enfants sont autonomes et mon mari me soutient activement, il est content pour moi.

J’ai porté un projet pendant 12 ans, j’avais envie de quelque chose de nouveau et de choisir le moment, d’être actrice, et non spectatrice, de ma mobilité. Je mets mon confort personnel en danger puisque ma famille est restée en Maine-et-Loire. C’est un effort plus important à 50 ans, mais à cet âge on a encore au moins 15 ans de travail devant soi ! J’ai donc fait savoir que j’étais la bonne personne pour le poste !

Comment avez-vous vu évoluer le métier ? Quelle place y ont pris les femmes ?

J’ai assisté à la reconnaissance des femmes dans leur métier. Je ne suis pas sûre qu’on puisse affirmer qu’il se féminise, même s’il y a plus de cheffes d’exploitations. Je les ai accompagnées en tant que collaboratrice de Christiane Lambert (première femme Vice Présidente de la FNSEA, elle fut la première présidente du CNJA), que j’ai beaucoup suivie dans son engagement. La place a toujours été laissée aux femmes, surtout en Bretagne, mais pas forcément acceptée à part entière.

Petite fille, j’ai été heurtée de voir ma mère écrire sur ma fiche d’école, à la rubrique « profession de la mère », ménagère. Participer à l’évolution de la condition des agricultrices doit m’aider à me réparer un peu ! Ma mère est de cette génération qui a travaillé dur sans jamais se plaindre, faisant passer la maison et les enfants après les champs ou les bêtes. Je les appelle « les besogneuses silencieuses », peut-être un peu sacrifiées. Je n’ai aucune nostalgie de cette vie agricole, j’ai envie d’écrire une nouvelle histoire. Ma mère avait à cœur que mes sœurs et moi puissions faire des études et je suis un pur produit de l’ascenseur social !

Avez-vous dû prouver plus pour vous imposer et parer certaines attitudes sexistes ?

Oui, j’ai travaillé plus, mais il s’agit là d’une logique personnelle, que l’on s’impose en tant que femme, je crois, un conditionnement inconscient. Je me sens toujours obligée d’en faire beaucoup pour être légitime. Sinon, je n’ai jamais souffert de sexisme. Au contraire, le monde agricole a été précurseur en terme de parité puisque dès 1975 il y a eu un mouvement syndical, via le CNJA, important pour les femmes.

Il a alors été obligatoire de nommer une femme vice-présidente dans les instances décisionnelles. C’est un univers double, réac et moderne à la fois. Un milieu solidaire, humain, où il y a une vraie réalité du collectif, de l’associatif. C’est un métier lié au vivant, scientifique par beaucoup d’aspects où l’aléa est intégré (mort d’une bête, intempéries…) ce qui rend ses gens très souples.

Et la parité, où en est-elle en Ille-et-Vilaine ?

Au sein des organisations de conseils et d’aides des agriculteurs, il y a beaucoup de femmes. Contrairement à une idée reçue, le métier offre plus de disponibilités et de proximité pour les enfants. L’indépendance et l’autonomie d’organisation de sa vie professionnelle et de sa vie privée sont appréciées.

Quels sont vos objectifs en la matière ?

Le monde est aujourd’hui beaucoup plus volatile et moins structuré, surtout celui du travail. Il faut trouver les moyens d’y vivre sereinement, et que les femmes y soient plus à l’aise. Dans la conduite de projets, si elles osent, elles seront plus moteur.

Je rejoins ici l’analyse d’Isaac Getz lorsqu’il évoque des « entreprises libérées, des salariés libres, la fin nécessaire de la hiérarchie pour une meilleure rentabilité » et qu’il dit que les femmes peuvent y apporter « plus d’amour et moins d’égo », c’est-à-dire des idées, de l’envie, beaucoup d’émotions exprimées, ce qui n’est pas une faiblesse, au contraire, cela permet de dire les choses.

Quelles ambitions avez-vous pour votre mandat ?

J’aimerais casser quelques codes afin que les gens osent. Notre institution a un système de validation auquel les salariés ne dérogent pas. Je voudrais qu’ils expérimentent, qu’ils innovent à la marge. Il ne s’agit pas d’être subversif et de mettre en danger cette entreprise consulaire, juste d’oser en trouvant le juste équilibre entre l’initiative, la prise de risques et le respect du cadre.

Plus largement, l’agriculture bretonne a pris en compte la préservation de la nature, il faut continuer dans ce sens et j’ai envie d’y participer. J’ai envie de réussir, à mon petit niveau, à expliquer l’agriculture d’aujourd’hui avec ses enjeux scientifiques, c’est complexe, ça prend du temps et demande de sortir des postures, il y a là un vrai enjeu de pédagogie.

 

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Vie de jeunes agricultrices
Déterminées à cultiver leur passion
Agriculture au féminin et Conseil Général
Le regard d'une pionnière, la terre à coeur
Machinisme, le dernier bastion tombe
Vétérinaires rurales, une profession qui se féminise aussi
Pascale Gélin, une femme à la direction de la Chambre de l'Agriculture

Célian Ramis

Améliorer le diagnostic de la grossesse et le pronostic de l’enfant

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Hôpital Sud, Rennes
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Visite des nouveaux locaux accueillant les consultations gynéco-obstétrique-anesthésie à l'Hôpital Sud de Rennes, ainsi que le bloc obstétrical.
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Les préfabriqués utilisés pour les consultations en gynécologie, obstétrique et anesthésie à l’Hôpital Sud de Rennes ont été supprimés de l’établissement l’été dernier. Un soulagement pour les professionnels qui investissent un nouveau plateau de 1000m2.

Mardi 6 janvier, le service de maternité obstétrique et gynécologie accueillait la presse pour une visite des nouveaux locaux de consultation, ainsi que du bloc obstétrical, deux étages plus haut (le bloc a été refait à neuf en 2009). Après deux ans de travaux et un chantier de 1,1 million d’euros, ce pôle de l’Hôpital Sud s’installe à la place d’anciens laboratoires, regroupés à Pontchaillou.

« En avril 2009, les deux maternités – Hôtel Dieu et Hôpital Sud – ont été regroupées à l’Hôpital Sud. Nous n’avions pas assez de places. », explique le professeur Patrice Poulain. Aujourd’hui, la maternité est constituée des différents services en lien avec la femme, la mère et l’enfant (centre IVG, obstétrique, gynécologie, reconstructions mammaires, Cecos/Banque du sperme/ Biologie de la reproduction).

Brigitte Huet, cadre supérieur du pôle, a rappelé la particularité de l’Hôpital Sud : « la prise en charge mère-enfant ». Elle précise que, depuis 2003, « la prise en charge est individuelle. Nous ne faisons plus de soins en série mais à la carte, selon les besoins ».

VISITE DU BLOC

Au bloc obstétrical, des dizaines de salles sont destinées aux naissances.

« À Rennes, nous sommes une maternité de niveau 3, c’est-à-dire bien équipée au niveau haute technologie »,
explique Brigitte Huet.

Et ce qui compte surtout pour les professionnels de ce service, c’est la proximité avec le service de réanimation pédiatrique « qui améliore la qualité de la prise en charge en cas de besoin, dans les cas de grossesses pathologiques par exemple. »

Chaque année, 4 000 naissances ont lieu dans cet établissement - excepté en 2014 qui n’a pas passé, de peu, la barre des 4 000. Un chiffre qui n’a pas été détaillé lors de la visite mais qui est un chiffre global comprenant également les nourrissons morts-nés ou décédés au moment de l’accouchement. Pour le professeur Poulain, cette proximité est garantie du bon fonctionnement du service et d’un meilleur pronostic pour l’enfant.

« À l’Hôtel Dieu, où j’ai travaillé avant le regroupement, il n’y avait pas de proximité immédiate avec le service de réanimation. Et cela est un changement énorme pour notre travail. Nuits et jours, s’il y a besoin, nous avons accès à la réa et toute son équipe. C’est la pièce voisine ! Le public n’a pas forcément conscience de ça, mais c’est important. Nous avons parfois des nouveaux-nés prématurés qui pèsent 700 ou 800 g…», explique-t-il.

Il insiste également sur le travail permanent concernant l’amélioration de la prise en charge. Parmi les points importants, il souligne la prise en charge de l’hémorragie de la délivrance, « très surveillée dans toutes les maternités car en France, les chiffres d’accident étaient un peu trop élevés par rapport à certains pays voisins ». Un travail de fond est établit depuis environ 8 ans autour de ce point.

ANTICIPER DAVANTAGE

Il poursuit :

« L’hémorragie de la délivrance peut se prévoir un peu pendant la grossesse (surtout pour les femmes qui ont déjà fait une hémorragie lors d’un précédent accouchement, sinon il est difficile de l’anticiper). Il faut pouvoir reconnaître les patientes à risque pour qu’elles accouchent ici puisque nous sommes équipés pour la prise en charge.»

« D’où l’importance aussi que toutes les femmes voient un anesthésiste bien en amont. Cela permet d’anticiper et de prévoir le nécessaire pour sécuriser la prise en charge », conclut le professeur, dans une œuvre prêtée par le FRAC dans le cadre d’un partenariat liant les deux structures pendant un an.

Ainsi, plusieurs thématiques d’exposition se succèderont : le jeu, le paysage et le corps. Une manière d’occuper les patient-e-s dans l’attente d’une consultation, mais aussi « d’interroger, surprendre, susciter l’imaginaire, inviter, ou pas, au voyage, aux échanges et à la réflexion », selon Brigitte Huet.

Célian Ramis

Déceler les violences invisibles

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Rennes
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Les violences psychologiques font parties d’un processus insidieux s’installant dans la durée, compliqué à déceler et à dénoncer. Décryptage.
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 Le 25 novembre symbolise la lutte contre les violences faites aux femmes. C’est dans ce cadre là que l’École Nationale de la Magistrature (ENM) organisait le 28 novembre dernier le colloque « Violences psychologiques au sein de la famille et au travail, violences invisibles ? », à l’Hôtel Rennes Métropole.

Les violences psychologiques font parties d’un processus insidieux s’installant dans la durée, compliqué à déceler et à dénoncer. Lors du colloque, 3 femmes ont attiré notre attention. Me Géraldine Marion, avocat au Barreau de Rennes, Dr Marlène Abondo, psychiatre et médecin légiste au service de médecine légale (CHU de Rennes) et Dr Claire Guivarch, psychologue clinicienne dans le même service.

« La violence morale détruit tout autant que la violence physique. Surtout qu’elle ne s’arrête pas aux portes du harcèlement moral »
explique Géraldine Marion, avocate en Droit du travail.

Elle regrette qu’en 2014, en France, des personnes soient encore victimes de souffrance au travail alors que ce dernier « devrait être source d’épanouissement ». Selon elle, il manque à la Justice les moyens humains et de temps pour bien travailler : « Les juges sont en attente de formation, ils sont demandeurs mais les moyens ne suivent pas. » Une réalité qui la désole, surtout lorsqu’elle entend des juges parler de « maladresses managériales ». « Ça m’horripile, confie-t-elle, c’est terrible pour une cliente d’entendre cela ! C’est tellement compliqué de prouver que la situation vécue peut entrainer des effets sur la condition morale ou physique de la personne. »

Au service de médecine légale, la mission est autre et prend en compte l’auteur et la victime. Le Dr Abondo a une définition marquante : « La médecine de la violence. La Justice nous demande d’intervenir en tant qu’experts à la suite d’un dépôt de plainte. » Au quotidien, les professionnelles évaluent le retentissement psychologique « car il peut y avoir des réactions immédiates comme des réactions différées. Nous devons observer l’évolution des symptômes dans le temps », précise le Dr Guivarch.

Elles soulignent toutes les 2 la complexité de l’être humain, l’importance de la relation, de la personne dans son individualité et du contexte. Ainsi que la dangerosité des violences psychologiques qui peuvent être ouvertes (insultes, menaces, propos négatifs) ou couvertes.

« Les plus dangereuses. Elles relèvent souvent d’une communication paradoxale dans le langage. Très difficiles à déceler, elles entrainent la perte de confiance en soi et la confusion »
déclare Marlène Abondo.

Pour elle, la manipulation se pratique chez tout être humain. Elle n’est ni bonne, ni mauvaise. Mais elle amène à se soumettre librement. « Il y a un attachement affectif et alors il va être difficile d’identifier le négatif et de s’en extraire », ajoute Claire Guivarch.

Célian Ramis

Audrey Chenu, son combat de femme vers l'émancipation

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Rennes
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu signe en 2013 le livre Girlfight. Portrait.
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu peut être qualifiée de bien des choses que l’on pourrait s’amuser à lister ou à classer par ordre de pseudo importance. Mais finalement, ce n’est pas ce qui compte. L’important, c’est ce qu’elle véhicule, à travers son histoire, couchée sur papier dans son livre Girlfight – accompagnée de la journaliste et scénariste Catherine Monroy -  dont elle nous confie la trame lors de notre rencontre, mi-novembre. À l’occasion d’un après-midi slam et d’un apéro-discussion autour de son bouquin, les membres de La Bibliothèque Féministe de Rennes l’ont invitée à partager son expérience de vie à travers les arts de la parole.

L’éditeur, Presses de la Cité, le résume joliment : « C’est la belle histoire d’une fleur poussée au milieu du béton, celle d’une rédemption… »

Née à Caen, Audrey Chenu évolue dans un contexte familial « étouffant et mortifère ». Un père atteint de maladie mentale, donc « absent de mon éducation », une mère dépassée, 4 enfants. Elle est la deuxième de la fratrie, la première fille. « C’est sûr que ça apprend la force et l’indépendance. Je suis devenue la seconde maman, à 7 ans, il fallait savoir tenir la maison », explique-t-elle. L’ambiance n’est pas au partage des sentiments, elle se réfugie dans la lecture, « son échappatoire, son plaisir dans la solitude ».

Elle cherche sa place, elle se débat contre l’idée d’être enfermée dans la case « fille », se vénère et boude. « J’avais pas les armes pour répondre. Pour exister, j’étais insolente », précise la jeune trentenaire. Elle explique alors que c’est à l’adolescence que sa révolte va prendre de l’ampleur. Au lycée, elle fume du shit, pratique pour « aller vers les autres, ça anesthésie les émotions ». Le manque d’argent, l’envie de s’émanciper de sa famille et de s’en sortir seule. Elle a alors 16 ans, bonne élève, quitte le foyer parental et deale du shit, d’abord pour en fumer, puis pour le business. « Les fournisseurs étaient à Paris, mes potes avaient des contacts en banlieue parisienne, car à Caen il n’y en avait plus assez », se souvient-elle.

PRISON ET CAUSE FÉMININE/ISTE

Mais son réseau tombe et la jeune fille se fait balancer et arrêter. Direction la prison de Versailles.

« Le mythe des mecs durs s’est effondré à ce moment-là. Les couilles et le courage, c’est pas que du côté des mecs ! »
 lâche Audrey, d’un ton sec.

Elle découvre le milieu carcéral féminin: « Il y a, entre autre, un partage des oppressions masculines. La plupart des femmes étaient là à cause des hommes. On se rend compte là-bas que l’on est aussi fortes qu’eux. Le mythe de la complémentarité peut être dangereux ! » Autonomie, solidarité, combats menés entre prisonnières, tout cela la mène à percevoir les femmes d’une manière différente « et mène au féminisme ! »

Durant son incarcération, elle trouve également du soutien auprès de François Chouquet, un enseignant donnant des conférences au sein de la prison. « Les cours en prison concernent souvent l’alphabétisation des personnes incarcérées. Avec l’Université Paris 7, il y avait un dispositif pour prendre des cours. J’ai étudié la sociologie, mais il fallait acheter une vingtaine de bouquins. C’est François Chouquet qui me faisait passer les livres lorsqu’il venait, pour que je puisse faire mes fiches de lecture. Cela m’a permis de mettre des mots sur ce que je ne comprenais pas. Il ne s’agissait pas de juste subir et purger ma peine », explique Audrey.

La jeune femme noue des amitiés fortes avec des détenues, « beaucoup de complicité ». À sa sortie, l’une d’elles la recontacte. Elles tombent amoureuses :

« J’ai d’abord été bi, puis lesbienne mais jamais d’histoire en prison ! »

 Audrey travaille à McDo, ne s’investit pas trop et « continue le business » jusqu’à retourner une seconde fois en prison. À Fresnes, cette fois pour 12 mois. « J’ai jamais fait autant de mitard que cette fois là ! », se remémore-t-elle.

SLAM ET ÉDUCATION

Une fois à l’extérieur, deux gros sacs Tati dans les mains, elle ne sait où aller, elle va alors partager les galères et les plans boulots avec des amies ex-détenues. Elle commence l’animation et les scènes slam, elle a déjà touché à l’écriture en prison. Elle rencontre Nina, « une femme incroyable qui anime des ateliers dans une maison de quartier. J’ai fait ça 2 ans, le milieu socio-culturel, c’est précaire mais j’aimais ça ! Être avec les jeunes, avec les enfants ! » Audrey se lance dans un nouveau combat, celui de faire effacer ses peines figurant sur l’extrait de son casier judiciaire.

Elle a choisi d’être institutrice. Il lui faudra un an pour obtenir gain de cause, non sans mal :

« Je me rappelle qu’un des juges m’a dit : « La loi du casier existe pour que les gens comme vous n’accédiez pas à l’Éducation Nationale. » »

 Et c’est en Seine Saint-Denis que l’auteure de Girlfight exerce sa profession d’instit’, depuis 8 ans. Elle n’a pas dit dès le départ, à ses collègues, qu’elle trainait la valise d’ex-taularde dans ses affaires, mais tous le savaient avant publication du bouquin :

« J’ai toujours reçu de la compréhension. Quand les élèves l’ont su, ils étaient étonnés car ils ont l’image de la maitresse douce et gentille. (Rires) Quand le livre est sorti et qu’il a été médiatisé, je ne pensais pas faire l’unanimité par contre ».

Pour elle, il est important de libérer la parole autour de ce type de parcours, briser la honte de la prison, se battre contre les préjugés, et ça avec les enfants : « Je travaille dans un quartier populaire. Certains élèves ont quelqu’un de leur famille ou quelqu’un qu’ils connaissent en prison. C’est important par exemple de travailler ensemble sur l’écriture d’une lettre à quelqu’un qui est en prison. »

BOXE ET ÉMANCIPATION

Si pour l’éditeur, il s’agit d’une histoire de rédemption, Audrey, elle, parle d’émancipation. Les femmes ne sont pas libres. Un constat qu’elle a pu tirer en prison mais également en dehors, lors de sa réinsertion.

« On demande toujours « t’es mariée ? t’as des enfants ? », les femmes sont enfermées dans des rôles ! Mais ça peut tuer et voler des vies. Le sexisme dans l’éducation, l’homophobie, tout ça me révolte ! »
scande celle qui s’est mise à la boxe il y a 5 ans et l’enseigne aux petites filles.

Pour elle, la société ne bouge pas, elle régresse, et la jeunesse le vit mal. Elle voit ce mutisme des femmes comme si ces dernières étaient amputées : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » Et la boxe se révèle alors comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier. « On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. Ça aide à s’affirmer et c’est un sport qui a plein de choses à apporter ! », déclare-t-elle, passionnée et engagée.

L’L’égalité des sexes, acquise ?

« C’est des conneries ! Et quand on voit les réac’ de la Manif pour tous, les réac’ au féminisme… Pour moi, le féminisme, c’est le progrès, c’est une avancée que l’on veut renvoyer dans l’obscurantisme fanatique. Mais l’histoire se répète et nous devons continuer de lutter »

L’écriture, son travail, la boxe et le slam sont donc autant de sources d’inspiration pour Audrey que de moyens pour éduquer à l’égalité et espérer faire passer le message. Le cinéma pourrait bien être un autre biais. Un chemin envisagé par l’institutrice qui pourrait voir son histoire adaptée sur grand écran. Pas dans l’immédiat, faute de temps – elle demande un mi-temps qu’elle n’obtient pour le moment pas – mais elle déjà été approchée dans cette optique précise.

Côté livre, « j’ai dit ce que j’avais à dire. Je ne veux pas écrire un livre pour écrire un livre. Et je me consacre aussi au slam et à l’écriture des autres, pour se libérer ». Se libérer, s’émanciper, le parcours et le combat d’Audrey marchent dans ce sens. Souhaitons que le message soit entendu et se diffuse.

Célian Ramis

« 69 positions », une visite guidée singulière

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TNB, Rennes
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Un voyage au plus profond de notre intimité qui s’affranchit de tous les codes chorégraphiques ou théâtraux, de tous les codes moraux.
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Du 18 au 20 novembre, dans le cadre du festival Mettre en scène à Rennes, la jeune chorégraphe danoise Mette Ingvartsen a investi la salle Serreau, au TNB pour y proposer sa création « 69 positions ». Une première nationale loin de nous laisser de marbre.

Un parterre blanc. Une structure métallique carrée où sont accrochés treize panneaux. La scène de la salle Serreau ressemble à une galerie d’art. C’est dans ce décor simple, doté d’une atmosphère étrange et froide, que nous accueille Mette Ingvartsen, chorégraphe et danseuse, diplômée de l’école bruxelloise PARTS.

Les places assises ne sont pas éclairées. Tout va se jouer sur ce parterre blanc « Ce soir, je vous propose une visite guidée à partir de la sexualité et de la performance. Cette visite se fera en trois parties. Elle commence dans les années 60 et se termine aujourd’hui», présente la chorégraphe. La surprise se lit sur nos visages et ceux des spectateurs présents. Mette débute sa performance par la lecture d’un courrier de refus pour une collaboration écrit par Carolee Schneemann, chorégraphe américaine, point de départ de la création « 69 positions ». 

« J’avais déjà travaillé sur Meat Joy dans Expo Zéro (un projet du Musée de la danse) à Singapour en 2010. En 2004, 2005 et 2006 j’avais beaucoup travaillé sur la sexualité, la nudité. Ce sont des thèmes qui revenaient. J’ai donc cherché à faire une performance qui parlait de cela. Le corps nu et les politiques des années 60 m’ont toujours intéressée et je souhaitais donc travailler avec Carolee sur sa pièce « Meat Joy », créé en 1964. Mais ce n’était pas possible. C’est de là qu’est parti 69 positions»
Mette Ingvartsen, chorégraphe.

UN VOYAGE CHORÉGRAPHIQUE BOULEVERSANT

Dès les premiers instants, nous comprenons que ce spectacle n’est pas un spectacle comme les autres. Projections vidéos, lectures, décryptages d’œuvres, le voyage à travers les sources auquel nous convie Mette invite non seulement le spectateur à réfléchir sur la nudité, la sexualité, le rapport entre le corps et la politique, mais le fait surtout participer à tout.

«  69 positions, est la continuité de ma création « Speculation » dans laquelle le public est en interaction avec moi. J’ai voulu approfondir cette démarche, et diviser la pièce en trois parties afin de regarder l’Histoire en général et montrer que les problématiques des années 60 comme la libération sexuelle ou l’égalité homme-femme ne sont finalement pas encore toutes résolues aujourd’hui. Je souhaitais mettre toutes les questions de trois périodes différentes les unes à côté des autres », confie-t-elle.

69 positions est également un voyage dans l’imaginaire. Yeux ouverts ou clos, la chorégraphe nous amène à construire une sculpture érotique, à recréer Meat Joy, à tester les effets d’un gel à la testostérone… et tout cela dans notre tête, la voix douce de Mette pour seul guide. Elle revient sur cette démarche :

« 69 positions est une chorégraphie qui se passe dans le vide, dans l’imaginaire. J’ai cherché à vraiment créer une situation avec le public ».

Mais l’exercice est loin d’être évident. Dans le public, les yeux écarquillés, on rougit, on esquisse des sourires gênés, on tente de se cacher les uns derrière les autres quand un volontaire est requis.

UN PUBLIC AU CŒUR DE LA PERFORMANCE

Pendant toute la représentation, nous sommes donc en mouvement perpétuel. La chorégraphe revêt le rôle de galeriste, puis le quitte d’un coup pour se livrer à des exercices particulièrement embarrassant pour le public : elle se déshabille ou se rhabille, danse, fait l’amour à une chaise.

Le corps de la danseuse se transforme en objet de démonstration : il se tord, rampe, se frotte contre la jambe d’un spectateur. Elle crie, gémit, râle…  Nous nous sentons parfois pris au piège de cette expérimentation, de cet univers rempli d’érotisme et de tabous exposés au grand jour.

Entre la chorale d’orgasmes effectuée par quatre personnes choisies au hasard dans le public et l’invitation à danser, Mette brise complètement le quatrième mur (mur imaginaire séparant la scène du public). La tension est palpable.

« La participation du public est très importante pour moi. Je souhaite créer quelque chose avec lui, sans le choquer, mais établir une relation de proximité que permet la forme de mon spectacle. Je ne le manipule pas, je reste attentive à sa réaction. Et je fais ce que je peux faire avec lui, sans forcer personne »
explique la chorégraphe.

L’engagement politique est également un deuxième élément que la chorégraphe défend dans son solo : « Pour moi la nudité est une action politique. Prendre position est également une action politique dans un monde où les gens le font de moins en moins. Dans ce spectacle le public se déplace, gravite autour de moi. Il décide comment regarder. Quelque part, il prend donc position ».

Frileux au début du spectacle, nous finissons finalement par rentrer dans l’univers de notre guide. La tension du début laisse place à des sourires et des regards complices. On ressort de la salle Serreau quelque peu étourdi, mais apaisé. 69 positions est un voyage mouvementé. Bouleversant, même.

Un voyage au plus profond de notre intimité qui s’affranchit de tous les codes chorégraphiques ou théâtraux, de tous les codes moraux. Mais 69 positions reste un beau voyage, que l’on aurait finalement souhaité partager davantage. Confronter l’espace intime et l’espace public ? Pour Mette, le pari est réussi.

 

Célian Ramis

Névroses sexuelles : le théâtre contre les diktats de la société

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La Paillette, Rennes
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Plongée dans la sexualité débridée de Dora, une jeune femme en pleine découverte de son corps, sous le regard désapprobateur de son entourage.
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Du 15 au 18 octobre, la compagnie LKT Production a foulé les planches de la Paillette avec la pièce Les névroses sexuelles de nos parents. Une plongée dans la sexualité débridée de Dora, sous le regard désapprobateur de son entourage.

La décision est prise : le corps médical met fin au traitement de Dora. La jeune femme, qui souffre d’un trouble mental, sort alors de sa léthargie. Elle se découvre un intérêt pour son corps et les relations sexuelles. Sans pudeur, Dora admet qu’elle aime faire l’amour, ou plutôt « baiser ». C’est alors que l’Homme délicat, un représentant en parfum, d’âge mur, l’initie à une sexualité violente et brutale. Avec pour conséquence une grossesse, un avortement et une stérilisation forcée. Une comédie tragique où l’éveil de la jeune femme se heurte à une normalité dictée et destructrice.

Ici, le texte du dramaturge suisse Lukas Barfüss a été conceptualisé et mis en scène par les nantais de la compagnie LTK Production, Marilyn Leray et Marc Tsypkine. « Au début, j’ai choisi cette pièce parce que j’ai ri », déclare Marilyn Leray. Certaines scènes sont cocasses.

Dans un des tableaux, Dora, son corps nu caché sous un drap, prend une pose provocante sur le lit. Un clin d’œil au Mépris de Jean-Luc Godard et à Brigitte Bardot. Le médecin, lui, fait un exposé comique sur la sexualité : ne pas faire l’amour en plein air, dans les endroits connus parce que « ça attire les gens », dans la rue, dans les musées… Mais surtout, ne pas le faire avec des enfants ou avec des hommes mariés.

LES SPECTATEURS SOLLICITÉS

Derrière ces quelques tableaux, se cachent pourtant des interdits et un contrôle permanents envers Dora. « Au final, je pense que cette pièce n’est pas si drôle », admet Marilyn Leray. Si le texte de Lukas Barfüss est en apparence léger, il permet en réalité de questionner la norme. Dès le premier tableau, Dora est au milieu de la scène, au cœur d’une société qui la surveille. Différence, acceptation, conformisme et liberté… La pièce aborde ces thèmes sans pour autant y apporter ni solution, ni morale mais suscite des questions et encourage le spectateur à réagir et s’interroger.

La scénographie sollicite également l’imagination du spectateur. L’espace, épuré et minimaliste, permet à chacun de développer des images. Alors que le public entre dans la salle et que les lumières sont allumées, les comédiens sont déjà sur scène.

« Petit à petit, le spectateur entre dans l’histoire sans passer par un noir et des paroles très théâtrales. Nous le mettons aussi dans une position inconfortable afin qu’il se sente concerné »
précise Marilyn Leray.

Le public est mobilisé jusqu’à la scène finale où, sur de grands panneaux translucides, un train s’avance à toute allure vers Dora. « Le train se dirige vers Dora mais aussi vers les spectateurs. Il y a une certaine violence », explique Marc Tsypkine.

La représentation de la nudité témoigne aussi d’une volonté de saisir le public. Plusieurs comédiens se dénudent sur scène :

« C’est une façon de lutter contre une certaine bienséance et frilosité. Nous sommes dans une époque où les gens deviennent de plus en plus pudiques sur les corps au théâtre mais de moins en moins pudiques par rapport à leurs apparitions à la télévision ».
Marilyn Leray, metteure en scène de la compagnie LTK Production.

En parallèle, le duo travaille sur la mise en espace de Zone, un roman de Mathias Énard, prévue pour janvier 2016. 500 pages pour une unique phrase. Un nouveau défi pour ces anticonformistes épris d’écritures contemporaines.

Célian Ramis

Tiens-toi droite : le chaos de la poupée moderne toute option

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Cinéma Gaumont, Rennes
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La réalisatrice Katia Lewkowicz propose, dans Tiens-toi droite, une vision belle et sombre de l'oppression des femmes par les femmes. Rencontre.
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Tiens-toi droite, deuxième long-métrage de Katia Lewkowicz – qui sortira au cinéma le 26 novembre prochain – était présenté en avant-première au Gaumont de Rennes, vendredi 17 octobre. L’occasion de faire le point avec la réalisatrice, accompagnée de l’acteur Michaël Abiteboul, sur la condition féminine, des années 50 à aujourd’hui.

Au départ de l’histoire, 3 femmes : Louise, Lili et Sam, interprétée respectivement par Marina Foïs, Laura Smet et Noémie Lvovsky. Chacune incarne une vie différente. La première quitte le pressing familial pour travailler dans une grande entreprise de fabrication de poupée dans laquelle bosse son amant. La deuxième est Miss Pays Francophones et fait la rencontre d’un riche industriel.

Et la troisième accouche de deux jumeaux qui viennent compléter une famille nombreuse. Ce qui les réunit, c’est leur envie d’évolution, d’accomplissement personnel régi par une oppression des femmes par les femmes. Par leur entourage. Par leur famille. Par elles-mêmes.

Et finalement, la naissance d’un modèle unique caractérisé par toutes les normes, obligations et volontés féminines. Celles-là même qui vont tendre à la disparition des figures masculines qui les entourent. Dans un rythme effréné, dans la palpitation émotionnelle et dans une dynamique tendue, la réalisatrice Katia Lewkowicz déclenche aux spectateurs-trices un sentiment de suffocation dans une ambiance de chaos, qui lui est propre et chère, et que l’on retrouve dans son premier long-métrage Pourquoi tu pleures ? avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Sarah Adler et Valérie Donzelli.

Dans ce deuxième opus, elle souhaite dresser une mosaïque des femmes, en multipliant les points de vue et les regards. Partie de l’image publicitaire des femmes dans les années 50 – « celle de la femme avec son gigot » – elle a alors observé la place que l’on donne aujourd’hui aux personnages de sexe féminin :

« Elles sont toujours pressées dans les pubs, elles courent partout ! Car elles doivent aller préparer le diner pour les enfants et parce qu’elles doivent en même temps se préparer pour aller diner avec leur amoureux… Les femmes ne sont devenues qu’une ! »
Katia Lewkowciz, réalisatrice et actrice.

La réalisatrice s’interroge alors sur l’évolution naturelle – ou pas – de ces dernières. Le constat n’est pas surprenant : deuil permanent d’une partie de nous même et culpabilité. « On ne sait pas d’où elle vient… Mais elle est typiquement féminine. Quand on regarde de près, on s’aperçoit par exemple que dans l’Histoire, à l’école, on apprend que tous les sauveurs sont des hommes. », explique-t-elle. La société est régie de règles que l’on transmet et véhicule de génération en génération, sans se poser de question, selon Katia.

« On avance sans savoir où on va. Je suis une fille de la ville et j’ai tout le temps la sensation de « faut y aller ! » Et au bout d’un moment, on se demande : « Mais quand est-ce que j’ai décidé de faire ci ou ça ? » », ajoute-t-elle.

Tiens-toi droite, expression au sens beau et noble qui cristallise le poids de l’héritage féminin, est retenue en titre du film au montage seulement. La réalisatrice ayant initialement choisi « État de femmes », pour souligner l’effet de catalogue. « Ce film ne donne pas la vérité car il n’y a pas qu’une seule vérité. On est plein de bouts, plein de points de vue. En voyant ce film, j’espère que le spectateur se dira « Là, je peux agir comme ci ou comme ça c’est vrai ! », ça peut commencer par des petites choses qui nous amènent à trouver des solutions concrètes. », imagine la réalisatrice qui conçoit le 7ème art comme un élévateur de conscience, qui ne peut fonctionner que sur la complémentarité du produit et du public. « Je fais une partie du chemin, j’espère que les spectateurs feront l’autre », précise-t-elle.

POUPÉES TOUTE OPTION

Dans le film, pas de réponse pré-fabriquée, simplement un constat tissé autour d’un fil rouge qui réunira les 3 actrices sur la fin du film, celui d’une innovation : lancer une nouvelle poupée, plus proche des caractéristiques modernes de la femme. Et ce fil rouge pousse à la réflexion – la réalisatrice niant pourtant le désir d’intellectualiser son questionnement qu’elle définit non pas comme tel mais comme un constat – autour de cet objet d’admiration : est-ce la poupée qui s’adapte à la femme ou est-ce l’inverse ? Et si le personnage de Marina Foïs donnera son avis lors de la scène finale, pour Katia Lewkowicz, la fin s’interprète différemment :

« On essaye toutes de ressembler au modèle de la poupée. On termine sur la conclusion qu’il y a encore du travail. Et Louise s’en aperçoit, on imagine une réaction de sa part… Qu’elle ne nous donne pas, mais que j’imagine tellement que je le vois ! »
Katia Lewkowicz, fascinée par ses personnages.

Car, pour elle, l’important réside dans le chemin. Le chemin de l’évolution mais également le chemin des 3 femmes qui vont finir par se rencontrer, se juxtaposer. « J’ai voulu représenter la Maternité, le Travail et la Féminité, qui sont les figures les plus connues, les plus représentées. En y ajoutant la garantie de la sœur, de la nounou, etc. (D’autres personnages satellites incarnent diverses facettes de la Femme, ndlr) Et après, ce sont les actrices et acteurs qui ont apporté le reste avec leurs corps, leurs voix… Je laissais tourner la caméra pour capter les instants les plus naturels, ceux où le corps réagit de lui-même. », raconte-t-elle.

Et c’est cette manière de travailler qui a séduit Michaël Abiteboul, qui dans le film incarne le mari de Sam (Noémie Lvovsky). Pour lui, rien de plus agréable que « de s’abandonner et d’oublier que l’on joue ! J’avais très envie de tourner avec Katia et j’ai été embarqué par le scénario. »

Pourtant, à l’écran, l’acteur doit s’effacer, disparaître écraser par sa conjointe qui s’émancipe, obnubilée par son besoin d’indépendance. « Ce n’est pas désagréable de disparaître de l’écran, dit-il en souriant. C’est très intéressant ! Surtout que j’étais le seul mec dans le décor. Mais j’étais bien. Je sortais d’un film où on était dans les tranchées, qu’avec des gars et de la boue. Alors là, ça me paraissait extrêmement doux. »

L’apaisement décrit pourrait alors faire l’objet d’une seconde lecture de l’œuvre de Katia Lewkowicz qui apparaît pourtant d’une violence inouïe. Un joyeux chaos, comme elle le définit, mais qui arbore des airs de peinture sociale brutale qui prend les tripes et qui laisse entrevoir une noirceur angoissante, parmi laquelle elle dissémine des scènes ludiques de comédie venues alléger et soulager ces réalités.

La crise identitaire liée à la condition féminine tourbillonne autour de ce film et s’abat sur les spectateurs-trices dans un fracas silencieux. Chacun serre les dents, comme un miroir de ce qui transparait à l’écran. Mais de Tiens-toi droite se dégage également une grande beauté. Celle qui inspire l’envie de marcher aux côtés de ces femmes combattantes et déterminées à se trouver et à trouver une place dans la société. La poupée moderne sera-t-elle donc toute option, « avec musculation du périnée ! » incluse ? Ou ce modèle unique sera-t-il amené à disparaître

Célian Ramis

Maintenant 2014 : Pauline Saglio, du numérique, du design et des bulles

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MJC Le Grand Cordel, Rennes
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Visible jusqu’au 29 novembre prochain à la MJC Grand Cordel à Rennes, cette exposition mêle digital, innovation et poésie pour la nouvelle programmation d’Electroni[k].
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« Les gens peuvent parfois se sentir distants vis à vis de l’art et ne savent pas toujours comment aborder une œuvre, c’est pourquoi nous avons choisi de travailler avec des objets qui appartiennent au quotidien » explique la designer Pauline Saglio à propos de l’exposition  Rewind, Caves aux bulles, Light Form . Visible depuis le 6 octobre et jusqu’au 29 novembre prochain à la MJC Grand Cordel à Rennes dans le cadre du festival Maintenant, cette exposition mêle digital, innovation et poésie pour la nouvelle programmation d’Electroni[k].

Fraîchement diplômés de la prestigieuse ECAL (Ecole Cantonale d’Art de Lausanne), les trois jeunes artistes franco-suisses Pauline Saglio, Mathieu Rivier et Joelle Aeschlimann ont collaboré à la préparation de cette exposition interactive de trois œuvres.

Rewind par Pauline Saglio met en scène la notion de temps à l’aide de mécanismes ajoutés à des tablettes numériques, Caves aux bulles, sur laquelle les trois designers ont travaillé, projection murale qui, quand on souffle dans un jouet à bulles, actionne des dessins légers et enfantins et Light Form de Mathieu Rivier, installation tortueuse et graphique émettant son et lumière au contact des doigts du visiteur.

« La France est très appliquée à des domaines particuliers et je n’étais pas assez passionnée de graphisme ou de photographie par exemple pour ne faire que ça, j’aime beaucoup de choses », explique la jeune designer. Parisienne d’origine, Pauline Saglio, aujourd’hui assistante du département de Communication Visuelle de l’ECAL, après un baccalauréat ES obtenu en 2007, intègre successivement les ateliers Penninghen et de Sèvre à Paris, qu’elle considère finalement trop académiques puis se tourne vers le département Media Interaction Design de l’ECAL afin de travailler sur des projets spécialisés dans le numérique qui combinent tous les médias. C’est à l’occasion d’un workshop organisé par les étudiants de l’école qu’elle rencontre Mathieu et Joelle avec qui elle collaborera ensuite.

« L’ÉMERVEILLEMENT DOIT ÊTRE INSTANTANÉ »

 « Nous ne voulons pas dévoiler comment nos installations fonctionnent, il y a un espèce de ras le bol général de notre part quant aux personnes qui vénèrent les artistes, l’émerveillement doit être instantané et non parce qu’on a potassé telle ou telle brochure sur le travail d’un artiste. On a cherché à avoir un feedback sensoriel, ce qu’on a perdu avec le numérique », explique la jeune femme. Et on ne lui en veut pas.

L’interaction avec le visiteur est totale dans cette exposition ; que l’on actionne un mécanisme ancien monté sur une tablette pour y faire apparaître une horloge sortie de l’imagination de Pauline Saglio, qu’on souffle à sa manière pour déclencher Cave aux bulles ou qu’on pianote sur Light Form, on fait partie de l’œuvre, on la recrée à chaque fois.

 « Je ne cherche pas à me limiter au numérique, on peut avoir l’impression qu’il forme une sorte de rupture mais ça peut également être une continuation du passé » selon Pauline Saglio qui évoque un futur projet autour du son, de sa propagation et de la résonance à partir du concept de la tirelire. En attendant cette potentielle œuvre toujours plus ludique, l’exposition Rewind, Caves aux bulles, Light Form sera visible jusqu’au 29 novembre à la MJC Grand Cordel pour notre plus grand plaisir.

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