Célian Ramis

Le Marché Noir cherche à s'ancrer

Posts section: 
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Donner une meilleure visibilité aux arts imprimés, tel est le but du festival rennais Le Marché Noir depuis 4 ans. Cette année, il aura lieu du 25 au 27 septembre dans la capitale bretonne.
Main images: 
Text: 

Donner une meilleure visibilité aux arts imprimés, tel est le but du festival rennais Le Marché Noir depuis quatre ans. Cette année, il aura lieu du 25 au 27 septembre à l'Ecole des beaux-arts et se prolongera, à travers des expositions et des projections dans le centre-ville, jusque début octobre.

Sur l'affiche du festival Le Marché Noir se dessine une tête à deux visages : à gauche, une apparence masculine, à droite, féminine. Seule la barbe brouille les pistes. « Il y a une étrangeté qui fait qu'on ne sait pas trop ce qu'on voit », explique Julie Giraud, membre de l'atelier La Presse Purée, l'un des trois cofondateurs de l'évènement avec L'Atelier du Bourg et La Barbe à Papier. Et comme tous les ans, l'atelier d'initiation à la sérigraphie et à la gravure, qui se déroulera les 26 et 27 septembre, a puisé sa thématique, « Cul-de-jatte et femme à barbe », dans le visuel.

Réalisé par l'association Le Marché Noir, regroupement des ateliers, il « donne une liberté » à l'imaginaire des personnes qui y participeront. « Les inscrits créent en une après-midi une image à partir du thème : ils la dessinent puis la façonnent et l'impriment, détaille Anna Boulanger, illustratrice à l'Atelier du Bourg. Le résultat peut être aussi bien imprimé sur des affiches, que des cartes postales ou des t-shirts. » Pour simplifier, la sérigraphie utilise la méthode perfectionnée du pochoir. « C’est-à-dire qu’on imprime couleur par couleur, développe Julie Giraud. Quant à la gravure, on creuse sur une plaque pour réaliser le motif puis l’encre, à l’aide d’une machine, rentre dans les vides. »

ESPACE D’ÉCHANGES

L'envie de faire connaître leur savoir-faire est à la base du Marché Noir, monté en 2011. « Nous souhaitons accompagner les collectifs qui démarrent et même ceux qui n'ont aucun soucis. On pense juste que ce qu'ils font, ça déchire ! », sourit Maud Chatelier, plasticienne à L'Imprimerie, un autre atelier rennais qui a rejoint l'équipe en 2012. La ville ou le pays ne sont pas des critères de sélection, seule « la volonté de créer des ponts et des accroches » entre professionnels. Cette année, une quarantaine d'ateliers sera représenté sur 36 stands.

« Les arts imprimés regroupent beaucoup de choses : sérigraphie, gravure, livres... Ce sont des éditions limitées, de l'impression manufacturée et du multiple même si cela reste artisanal. Il y a une volonté de faire tout nous même », définit Maud.

Le système D caractérise l'esprit même du festival.

« La première année, on n’avait rien !, se souvient la créatrice de La Presse Purée. D'où un côté débrouille très créatif puisque pas le choix. »

TOUCHER UN LARGE PUBLIC

Comme l'édition précédente, le Marché Noir se prolonge jusqu'en octobre à travers des expositions, conférences et projections, cette fois-ci, dans neuf endroits de la ville. «Cela crée une dynamique pour pouvoir voir au moins un événement », développe Maud Chatelier. Car hormis les connaisseurs de ce milieu artistique, le grand public a été peu présent les deux premières années. De cette réalité, l'équipe du Marché Noir en a conscience.

Le nom du festival vient d’ailleurs de là : « L'expression "le marché noir" est un peu comique. À l'époque, cela partait du constat de ce qu'était l'estampe (terme généraliste pour désigner la gravure et la sérigraphie, ndlr) : un petit milieu où tout se faisait sous le manteau et se donnait de main à main. Dans les salons, on retrouvait tout le temps le même monde aussi bien au niveau des ateliers que du public », se rappelle Julie. Les animations pour enfants et le concert à chaque soirée d'ouverture participent à cette envie de s'ouvrir à un plus large public.

Passée de main à main, mise sous le manteau… C’est aussi de cette façon qu’est apparue la sérigraphie en France, pendant la Seconde Guerre mondiale, importée par les soldats américains pour marquer leurs appareils.

« Elle a survécu grâce aux résistants, ils cachaient le matériel en le remplaçant par des objets du quotidien, comme des tableaux ou des rideaux. Ce qui leur permettait de le transporter sans se faire attraper ! »
raconte l’enseignante aux Beaux-Arts de Rennes.

PLACE ARTISTIQUE À DÉFINIR

Lors de cette quatrième édition, Le Marché Noir proposera, pendant plusieurs semaines, des temps de réflexions sur les livres d'art, autre volet des arts imprimés. Des étudiants de l’école de Rennes exposeront onze projets à l'Institut Pasteur autour du « livre mutant », sur lesquels ils travaillent depuis avril. L'objectif : le détourner de sa fonction première. « L'exposition Au-delà de la réserve, les mutations du livre au Frac (Fonds régional d'art contemporain) interroge aussi les limites du livre et son contenu. L'art contemporain a ces questionnements depuis les années 60 », rajoute Maud. Et ces thématiques traversent autant les travaux de cette dernière que ceux d'Anna Boulanger.

Or, sont-elles artistes ou artisans ? La question se pose, puisque beaucoup des organisateurs du Marché Noir ont étudié dans des écoles d'arts plastiques. Pour Julie Giraud, pas de doute : elle se définit artiste. « Ma sérigraphie est liée à mon travail plastique. L'artisan est à la recherche de la perfection technique, il réalise, tandis que l'artiste conçoit et crée », nuance-t-elle. Mais, en France, le milieu professionnel ne le voit pas de cette manière.

« L'estampe est fortement dévaluée par les galeristes car ce n'est pas vu comme un art mais une reproduction, contrairement à l'Allemagne, la Belgique, la Hollande ou les États-Unis où la pratique est équivalente à la peinture et au dessin », constate Julie. Pour autant, elle revient sur le devant de la scène dans le pays depuis plus d'une dizaine d'années.

« La mode du Do It Yourself est arrivée d'une part, puis l'envie de retourner au côté manuel, après l'époque de la perfection du numérique, d'autre part »
explique-t-elle.

Ce temps de rencontres que permet Le Marché Noir amène ainsi à réfléchir sur la pratique, le rôle et l'avenir des sérigraphes, graveurs et éditeurs dans les arts.

Célian Ramis

Alice Schneider, mauvais esprit et faux sanglants

Posts section: 
Location: 
Galerie DMA, Rennes
List image: 
Summary: 
Mauvais esprit et impertinence s'invitent à la galerie DMA de Rennes jusqu'au 29 octobre. L'occasion d'apprécier le talent d'Alice Schneider qui a réalisé 200 dessins à l'encre de Chine.
Main images: 
Text: 

Faux sanglants, l’exposition de l’artiste plasticienne Alice Schneider, regroupant 200 dessins réalisés à l’encre de Chine, est présentée jusqu’au 29 octobre, à la galerie DMA de Rennes.

Faux sanglants, c’est le titre de l’exposition de la mancelle Alice Schneider, écrit en majuscules dégoulinantes, fruit du déversement d’une bouteille de Ketchup sur une banale feuille A4. « Ça résume bien la série de dessins, avec le côté cheap, la référence au fake, à la marque Ketchup… Tout le monde connaît ce jeu du sang avec le Ketchup », explique-t-elle, quelques heures avant le vernissage de l’exposition, jeudi 17 septembre.

Après avoir passé trois mois à entreprendre cette série, elle vient de coller ses 200 dessins sur les murs de la galerie DMA. Des dessins en noir et blanc, à l’encre de Chine. « Pour ne pas changer de feutre tous les 4 matins, mais aussi pour obtenir un vrai noir, qui garde un vrai contraste même sur les photocopies », commente l’artiste plasticienne. L’exposition ne présente pas les originaux, volontairement. Pour Alice Schneider, l’important est de pouvoir les diffuser, les photocopier, les multiplier.

DÉSACRALISER LE CÔTÉ PRÉCIEUX

« Le choix du dessin, et non de la peinture qui est pourtant mon premier amour, est une économie. C’est simple, facile à diffuser. Je suis parfois frustrée par le côté précieux des œuvres. » Elle prône la liberté du regard, la simplicité du rapport à l’art et la libre circulation de l’œuvre. Auparavant, elle avait déjà travaillé sur une série de magnets à coller sur le frigo et à reconstituer à sa guise.

Ici, elle opte pour des dessins que chacun peut photocopier directement dans la galerie, pour 1 euro, et repartir avec : « Il faut désacraliser ce côté précieux. Je veux qu’on puisse jouer et parler avec l’œuvre. Et que le dessin puisse partir à la poubelle sans complexe au final. »

Briser les frontières entre le visiteur et le travail de l’artiste, s’approprier les œuvres, les faire vivre selon nos propres références… Une démarche séduisante et engagée, en parfaite symbiose avec le contenu des dessins accrochés par thèmatique. Animaux, princesses Disney (ou Death Né), bouffe, mannequinat, amour, sexualité, désillusions, monde du travail, jeux, religion, actualité et nouvelles technologies, tout ce qui inspire la diplômée des Beaux-Arts d’Angers est recensé dans Faux sanglants.

LE TALENT AU SERVICE DE L’IRRÉVÉRENCE

« Au quotidien, j’ai toujours un petit carnet sur moi. Je note tout ce qui me vient en tête, des blagues Carambar, des jeux de mots, des sujets, des choses que je vois. C’est ma façon de procéder. J’aime mettre sous cloche des envies. Créer et mettre en images ensuite. », précise-t-elle, en balayant du regard les centaines de feuilles légendées affichées aux murs. Après ses études, Alice Schneider a travaillé brièvement dans une agence de pub à Paris, mais l’ambiance lui déplaisant, elle a préfèré voler de ses propres ailes. Parler de ces références, de ce qui la touche, ce qui la titille.

Des punks à chattes, une société française lubrifiée par le vin rouge ou boostée à la caféine, une pomme pomme girl, une femme aux seins doux (ou plutôt au Saindoux), une pharmachienne ou encore des migrants jamais aussi célèbres que Léonardo Di Caprio et Kate Winslet… la dessinatrice distille dans chaque pièce de la série une dose d’humour noir, de sarcasme et de regard critique. Simplement dans l’objectif de rendre compte de ce qu’elle constate : « Je ne cherche pas forcément à être critique mais généralement quand on écrit sur quelque chose, c’est quelque chose qui nous titille. On soulève rarement ce que l’on aime bien mais plutôt ce qui ne tourne pas rond. »

Sans prétention, Alice Schneider propose sa vision du monde à travers des dessins pouvant être appréhendés de manière personnelle comme universelle. Fortement influencée par les mutations sociétales des années 90 et 2000, l’artiste de 28 ans soulève avec simplicité et talent tous les « faux sanglants » de notre environnement. Impertinence et mauvais esprit s’invitent à la galerie DMA jusqu’au 29 octobre, on vous conseille d’en prendre une tranche…

Célian Ramis

Ladylike Lily, l'onirisme sombre et enchanteur

Posts section: 
Location: 
Chapelle du Conservatoire, Rennes
List image: 
Summary: 
À l’occasion du festival I’m from Rennes, la bretonne de Ladylike Lily est revenue au bercail, le temps d’un concert à la Chapelle du Conservatoire, samedi 19 septembre.
Main images: 
Text: 

C’est à Rennes que sa carrière a été lancée, il y a 5 ans, grâce au Tremplin Mozaïc. Et c’est à l’occasion du festival I’m from Rennes que Ladylike Lily est revenue au bercail, le temps d’un concert à la Chapelle du Conservatoire, samedi 19 septembre.

La salle est intimiste, propice au voyage que propose Orianne Marsilli, alias Ladylike Lily, ce soir-là. Les premières notes sont celles de « Pearl and Potatoes », chanson extraite de son premier EP On my own, sorti en 2010, à la suite de sa victoire au Tremplin Mozaïc, à Rennes.

Un titre d’album qui confirme le projet solo de la jeune musicienne, alors âgée de 23 ans. Et qui reflète aussi son parcours musical. Elle apprend très vite à écouter la musique, son environnement et découvre le chant. « J’ai une mère harpiste. Ce n’est pas son métier mais c’est une grande passionnée qui m’a transmis l’amour de la musique. Et mon père était aussi très mélomane. », explique-t-elle.

Elle commence alors par travailler sa voix, l’instrument qu’elle peut emmener partout. Sans intégrer une école de musique ou le conservatoire, elle tâtonne et vogue à l’instinct. Puis, à 10 ans, Orianne apprend la guitare : « J’ai commencé parce qu’on m’a mis la guitare entre les mains. Avec la voix, ça me donnait les moyens de raconter des histoires, des émotions. J’écris depuis que je suis petite. »

NAISSANCE DE LADYLIKE LILY

Installée à Rennes pour y étudier l’anglais, elle fait naitre en parallèle son double musical, Ladylike Lily, qui prend au départ des allures de ballades folk légères et enchanteresses. Sa musique est très vite rapprochée de l’univers mystique qui émane de la région bretonne, emplie de contes et de légendes. « C’est le côté étiquette. En tant que Finistérienne, je suis sensible à la musique celtique, d’où le côté mythologie qu’on a pu évoquer mais pourtant je n’en parle pas dans mes chansons. », évoque Orianne Marsilli.

Et c’est bien dans le département dont elle est originaire qu’elle s’isolera pour écrire son premier album Get your soul washed, sorti en 2012. « C’est un endroit un peu magique, très sauvage dans lequel je me suis installé, avec les animaux et la nature. », précise-t-elle. Les textes sont écrits en anglais et développent des thèmes « très humains, très actuels ». L’amour au cœur du message. Servi par la voix singulière et envoutante de Ladylike Lily, accompagnée tantôt par la guitare et tantôt par le clavier, et toujours avec sa pédale à boucles.

Ainsi, elle évoque les sentiments amoureux, le rapport à l’autre, les questionnements sur la vie, le passage de l’enfance à l’âge adulte. « L’amour a toujours nourri les écritures, les peintures, les paroles de chansons. C’est la preuve que c’est un sujet important. Je n’en ferais jamais le tour car j’évolue aussi. », confie la jeune artiste. Dans sa musique, elle habite un univers onirique, qui oscille entre beauté pure, presque naïve et candide, et noirceur brute, augmentées par les chœurs et les envolées résonnantes. Comme savent aussi le faire, à leur manière et dans leur registre, Cécile Corbel, Maïa Vidal ou encore Astrid Radigue alias Furie.

TOUJOURS EN MOUVEMENT

Le talent de Ladylike Lily lui vient aussi de son envie perpétuelle de tout réinventer, de tout réinterpréter. D’un album à l’autre, elle revisite ses chansons, ses états d’âme, ses arrangements. S’entoure pour la scène des musiciens qu’elle connaît bien (Montgomery, We Only Said…) – ce soir-là, c’est Stéphane Fromentin qui viendra l’accompagner le temps de deux morceaux – ou défend seule son projet.

« Je suis hyperactive et je me lasse assez rapidement de la manière dont sont agencées les chansons. Je souhaite vraiment que d’un album à l’autre, les émotions et les histoires soient différentes. »
avoue Orianne Marsilli.

Elle se définit grosse travailleuse, paniquée par le farniente, avec un fort caractère : « Je sais ce que je veux et je n’ai pas de mal à me mettre en action. » En 5 ans, elle a enregistré 2 EP (son 2e EP, Blueland, est sorti en 2014), un album, elle a tourné dans les festivals - Printemps de Bourges, les TransMusicales, les Veilles Charrues, les Embellies, les 3 éléphants… - et a roulé sur les routes de France et de l’étranger.

NOUVEAU DÉPART

Depuis un an, Orianne se lance un nouveau défi : écrire en français. Après sa première tournée avec Miossec, dont elle fait la première partie, le chanteur la pousse à composer dans sa langue maternelle. Elle lui envoie ses premiers textes et repart en tournée avec lui. L’occasion de tester ce nouveau travail auprès du public. « Je voulais m’adresser aux gens dans ma langue et parler de sujets très personnels et douloureux. Je ne voulais plus de la protection de l’anglais », explique-t-elle.

Tout comme Emily Loizeau ou Emilie Simon – qui font parties de la série des « Emilie » que Orianne admire – elle envisage la musique de manière globale, utilise sa voix comme un instrument et joue avec les mots simples. « Ça n’a pas changé ma manière de travailler de passer au français mais ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai mis des mois et des mois à apprivoiser ma voix sur les nouveaux sons. J’ai du dompter tout ça. », se souvient-elle.

Et sur scène, à la Chapelle du Conservatoire, elle présente aux Rennaises et aux Rennais un set majoritairement construit de ces nouvelles chansons. Elle livre une nouvelle facette d’elle-même à travers son double musical maintenant bilingue, puisant toujours dans la fragilité de l’être humain, la poésie des sonorités et la douceur des ambiances dans lesquelles elle nous transporte avec aisance et légèreté. Et Orianne maitrise toujours autant l'émotion qu'elle délivre délicatement comme des décharges électriques.

Et entre les chansons, elle partage ses souvenirs - comme celui d’avoir joué son titre « Who’s next ? » avec Mermonte et Totorro - et expériences, son attachement à la ville de Rennes, berceau de son projet Ladylike Lily. Elle qui aujourd’hui vit entre Quimper, Rennes et Paris, « la ville que vous n’aimez pas » semble émue et apaisée de retrouver le côté « village » de la capitale bretonne. « C’est la ville qui m’a mis en lumière. J’y ai vécu 7 ans, j’y ai découvert plein de choses, c’est précieux de me retrouver là à nouveau même si je vais devoir retourner à Paris défendre mon prochain album… », confie-t-elle avant de monter sur scène.

ALBUM EN PRÉPARATION

Ladylike Lily réunira prochainement ses titres en français pour construire son 2e album :

« Aujourd’hui, la différence avec mes premières chansons, c’est que j’ai mis 2 pieds dans ma vie de femme. J’ai une personnalité plus assumée, j’ai moins besoin de me cacher et je ressens moins le besoin de dissimuler ce que j’ai à dire. »

Confiante, Orianne poursuit son chemin, en forêt, dans un bain de minuit, à l’aurore, et partout où le vent la porte… que ce soit dans des mondes énigmatiques ou que ce soit dans des lieux familiers, conviviaux ou hostiles. Elle n’a pas peur et nous non plus, si ce n’est de devoir patienter trop longtemps avant de pouvoir la redécouvrir en live en terre bretonne.

Célian Ramis

Lumière sur la violence éducative

Posts section: 
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Coralie Salaün interpelle la population quant à la violence éducative ordinaire, un problème qu'elle met en lumière à travers 26 photographies dans son projet "Les enfants fichus".
Main images: 
Text: 

Au bout de deux ans, Coralie Salaün est rendue à la moitié de son projet photographique Les enfants fichus, qui met en scène les peurs enfantines à travers 26 images. L'artiste rennaise le terminera en résidence, à la galerie Le Carré d'Art de Chartres-de-Bretagne, qui s'étalera de septembre à avril 2016.

Le titre est provocateur. La photographe Coralie Salaün le sait : « L'expression "Les enfants fichus" interpelle, c'est volontaire mais en fait, c'est tout le contraire. Ce n'est pas ma manière de voir les choses. » Pour elle, les enfants ont « la tête haute » et sont « dignes » face à la violence éducative ordinaire, un problème qu'elle met en lumière à travers 26 photographies.

Sur chaque cliché, un enfant est au centre, le regard fixe, dans un décor sombre. « Il y a toujours la présence d'un danger autour de lui », développe l'artiste, telle qu'une araignée gigantesque pendue, une locomotive au loin... créant ainsi une atmosphère oppressante.

HISTOIRES INTROSPECTIVES

Son projet s'est construit à partir de l'abécédaire The Gashlycrumb Tinies, de l'illustrateur américain Edward Gorey, qui raconte en images et en poèmes la mort imminente de 26 enfants. En 2013, après avoir lu le livre, Coralie Salaün s'en est inspirée et a commencé « Les enfants fichus ».

Au départ, elle a réalisé tout un travail d'écriture autour de personnages sortis de son imaginaire en trouvant pour chacun une histoire en rimes et une lettre de l'alphabet ; « Azazel dépareillé de ses propres ailes » pour la lettre A, « Cassandre que personne ne veut entendre » pour la lettre C ou encore « Victoire broyée dans la nuit noire » pour la lettre V. Harmonie, Prudence, Ulysse, Victoire, Judas et les autres ont rapidement pris vie sous ses coups de crayon. Elle a ensuite elle-même dessiné et mis en maquette les décors des photographies.

L'univers onirique qui se dégage des images suggère la fin de l'innocence enfantine, à travers la peur. Un écho à sa propre enfance. « Quand j'étais jeune, je me réfugiais dans un imaginaire. C'est un travail avec la petite fille que j'ai été », dit-elle en esquissant un sourire. Une petite fille qui a souffert de violence éducative et qui le révèle à travers ce projet.

« La violence éducative se résume à tous les coups, fessées et claques. Cela comprend aussi la violence psychologique comme le rabaissement »
définit-elle.

Son vécu personnel, elle en parle assez peu. Plus à l'aise à l'écrit, elle a préféré le raconter en trois pages dactylographiées. « Toute mon enfance, j'ai entendu que je n'y arriverais jamais – ce que je faisais n'était jamais assez bien pour évoquer de l'intérêt – je me prenais des baffes, des claques, des fessées déculottées, des torgnoles pour calmer mes excès de liberté », raconte-t-elle dans son texte.

LUEUR D’ESPOIR DANS LA PÉNOMBRE

« Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce qu'est la violence ordinaire », admet Coralie Salaün. Les phrases "Une bonne fessée, ça n'a jamais tué personne" ou "Une bonne claque ça ne fait pas de mal, ça remet les idées en place" sont souvent rétorquées. Néanmoins, l'artiste remarque la violence des propos en les transposant dans un autre contexte : « Il y a quelques jours, je me suis dit : "Imaginez si on disait ça à propos d'une femme !" » Ces actes seraient assimilés à de la violence conjugale.

Son abécédaire photographique veut lever le voile sur un sujet tabou et ainsi « sauver des enfants chaque année ». Le verbe est fort. Mais comme Coralie l'écrit, « la terreur dans laquelle [elle a] grandi a laissé des traces – et ça ne [l]'a clairement pas remis les idées en place, bien au contraire ». Cependant, « Les enfants fichus » se veut avant tout être un message d'espoir.

Elle a donc contacté une vingtaine de professionnel-le-s, psychologues, écrivain-e-s ou cinéastes, qui s'intéressent à la non-violence éducative, c'est-à-dire éduquer dans la bienveillance. Elle leur a demandé d'adresser des lettres à ces « enfants fichus ». Pour l'instant, treize personnes ont répondu favorable.

« Dans leurs lettres, il y a beaucoup de courage et de poésie »
s'enthousiasme Coralie.

Leurs mots font partie intégrante du projet.

OUVERTURE DU PROJET

En deux ans, treize photographies ont été capturées. Une quatorzième sera faite le 30 juillet. Le projet en est à la moitié. Cela a pris du temps puisqu'elle l'a porté à bout de bras, ou presque. Il lui a fallu repérer, seule ou à l'aide de son ami Frédéric Bosson, les endroits pour les séances photos -Rennes, Saint-Malo, Malansac, Cancale, Cesson-Sévigné, etc.- et trouver des enfants volontaires dans son entourage.

À partir du mois d'août, le projet va s'ouvrir vers l'extérieur. Coralie Salaün part en Suède rencontrer la cinéaste Marion Cuerq pendant une semaine, avec qui elle a échangé. L'occasion également de prendre trois nouvelles images avec des lettres caractéristiques de l'alphabet suédois, Å, Ä et Ö. En septembre, elle entrera en résidence à la galerie Le Carré d'Art, à Chartres-de-Bretagne, qui sera clôturée par l'exposition des « Enfants fichus », du 21 avril au 21 mai 2016.

Pendant ces neuf mois, elle sera aidée par des enfants d'ateliers de théâtre et d'arts plastiques ainsi que ceux de foyers éducatifs rennais. Ils créeront ensemble les décors des mises en scène. Cela lui permettra de discuter avec eux des émotions : « Je l'avais déjà fait avant avec « L'école émouvante » [en 2012, ndlr]. On ne laisse pas les enfants le droit d'exprimer ce qu'ils ressentent, comme par exemple la tristesse pour les garçons... Les parents ne permettent pas à leurs enfants d'être en colère car eux n'ont sûrement pas eu le droit de l'être enfants. Cela part de là. »

METTRE L’HUMAIN AU CENTRE

S'engager contre la violence éducative, Coralie Salaün le fait dans sa vie personnelle. Elle anime la page Facebook, « Lumière sur la NON-violence éducative ! » et le site Tumblr du même nom, créés respectivement en mars et en avril dernier. Ils ont pour but de rassembler des projets éducatifs autour de ce thème. Le 2 mai, elle a présenté « Les enfants fichus » au salon de thé rennais l'Enchantée, à l'occasion de la Journée de la non-violence éducative.

Sa démarche artistique a pris un tournant engagé depuis 2013. « C'est intuitif mais cela me plaît d'aller dans cette direction ! », sourit Coralie. En parallèle de son abécédaire photographique, elle a mené un projet en 2014, avec la Ligue de l'enseignement, au centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet, Têtes d'affiche. En prenant des portraits des incarcérés, elle a travaillé avec eux sur la mise en scène de soi et leur a fait parler de leurs histoires : « J'ai trouvé ça incohérent d'enfermer des personnes qui avaient honte. »

Pour la jeune femme, la violence n'est pas innée. Elle viendrait de l'enfance. D'où la nécessité, selon l'artiste, de mettre en place une loi française contre les violences physiques sur les enfants, notamment la fessée. « Cela fait trente ans en Suède qu'ils ont passé la loi et les prisons se vident », compare-t-elle. Le fruit du hasard ? Peut-être pas, d'après ses recherches.      

Têtes d'affiche est venu « se mettre dans le projet « Les enfants fichus » », sur lequel elle travaillait déjà depuis un an. Dans ces deux projets, Coralie Salaün remet l'humain au centre, de l'image et de l'attention, pour parler des violences, en allant dans l'intime. Une continuité et une cohérence qu'a voulu souligner la galerie Le Carré d'Art. Puisque pour inaugurer la résidence de la photographe rennaise, Têtes d'affiche sera exposé dans leurs locaux de fin octobre à fin novembre.      

Célian Ramis

Mathilde Seigner, dans la peau d'une mauvaise mère ?

Posts section: 
Location: 
Cinéma Gaumont, Rennes
List image: 
Summary: 
Une mère peut-elle et doit-elle aimer son enfant de manière inconditionnelle, même quand ce dernier dévoile « défaillances » et violence ? C’est la question que pose la réalisatrice Christine Carrière dans son film, Une mère.
Text: 

Une mère peut-elle et doit-elle aimer son enfant de manière inconditionnelle, même quand ce dernier dévoile « défaillances » et violence ? C’est la question que pose la réalisatrice Christine Carrière dans son nouveau film Une mère, qu’elle présentait mardi 16 juin, accompagnée de Mathilde Seigner, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes.

« Il est mauvais fils, elle sera mauvaise mère ». Le synopsis est intriguant, la problématique posée. Qui de la mère ou de l’enfant influe sur l’autre ? Doit-on forcément et entièrement blâmer les parents pour la mauvaise éducation de leurs enfants ? Avec Une mère, Christine Carrière ne prétend pas répondre aux questions soulevées, simplement à présenter une certaine réalité à travers un rapport mère/fils.

« Je suis passionnée par les ados et par le rapport parents/enfants. J’ai rencontré pas mal de femmes seules face à la violence de leurs enfants et je crois qu’en France c’est un sujet tabou. J’ai voulu crever les abcès et déculpabiliser les mamans. »
explique Christine Carrière, avant la projection. 

Elle installe la caméra au cœur du conflit qui oppose Marie à son fils, Guillaume, un adolescent de 16 ans, sans se retrancher derrière une facilité narrative qui nous dévoilerait grossièrement les événements antérieurs, justifiant cette incapacité commune à communiquer l’un avec l’autre.

Elle parsème au fil de l’histoire des informations sur les « défaillances » de Guillaume, relevées par des médecins, sans en préciser la nature, et nous fait comprendre qu’il est un habitué, avec ses ami-e-s, du poste de police. Entre protection, épuisement et lassitude de ne pouvoir vivre sa vie, la figure de la mère prête à tout pour son enfant est esquintée pour présenter une autre réalité : celle d’une femme à bout, en prise à son rôle maternel et à son ressenti face à cet être, victime d’un coup d’un soir, qu’elle rêve par moment de n’avoir jamais mis au monde.

Une facette réaliste et intéressante qui nous plonge au cœur d’un sujet de société complexe dont on ne perçoit encore que la partie émergée de l’iceberg. Toutefois, on regrette que la question de l’amour inconditionnel ne soit pas portée à son paroxysme, comme si la réalisatrice n’assumait pas entièrement sa volonté de déculpabiliser les femmes, étouffant légèrement la violence qui se dégage de cette situation délicate et anxiogène.

RÔLE NUANCÉ ET FÉMININ

Pour Mathilde Seigner, mère d’un petit garçon de 8 ans, le sujet de l’adolescence ne lui est pas encore familier mais s’est glissé sans difficultés particulières dans la peau de cette mère désabusée et désillusionnée. Et elle l’incarne avec le talent et le naturel qu’on lui connaît, embarquant le spectateur dans une sorte de huis clos avec ses émotions et ses entraves, entre nostalgie, inquiétude et désir de liberté. Et ce soir-là, l’actrice témoigne également d’un besoin de se frotter à un rôle plus nuancé que ceux proposés par le registre des comédies.

Vingt ans avant Une mère, Mathilde Seigner interprétait son premier rôle au cinéma. Dans Rosine, signé Christine Carrière. L’histoire d’une adolescente en admiration face à sa mère. Deux décennies sont passées. Mathilde Seigner s’est affirmée en tant qu’actrice et s’est imposée dans le cinéma français, imprimant noir sur blanc son franc parler et sa gouaille. Aujourd’hui, elle interprète un rôle sur mesure, écrit pour elle, par celle qui a lancé sa carrière. Un rôle qui lui va bien mais aussi qui lui fait du bien, ravivant son inspiration pour les personnages dramatiques, plus intéressants selon la comédienne, qui ne renie pas complétement le plaisir de jouer dans une comédie.

« Les comédies offrent des rôles sympathiques mais la palette est plus limitée. Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus valorisant pour une comédienne. Et il faut dire que dans les comédies populaires, ce sont souvent les hommes qui font rire et qui ont les beaux rôles. »
dénonce Mathilde Seigner avec parcimonie.

Elle a pourtant joué dans des films au casting féminin, dans Vénus beauté, Tout pour plaire, ou encore Bowling… Aucun n’aura le succès des Ch’tis, ni de Camping dans lequel elle joue « mais encore une fois, c’est le personnage masculin, celui de Franck Dubosc, qui fait rire ».

Toutefois, les deux professionnelles n’en restent pas à ce constat et font le pari d’aborder un sujet de fond et de le proposer au grand public sans l’appâter via les grands noms bankable du cinéma français, comme Kad Merad, Dany Boon ou encore Omar Sy. La réalisatrice - qui n’avait pas présenté de nouvel opus depuis Darling en 2007 (avec Marina Foïs et Guillaume Canet, livrant l’histoire forte d’une femme luttant pour sa dignité) - n’hésite pas à prendre le public à partie afin de le sensibiliser aux difficultés actuelles de produire un film de ce type (peu de noms connus, sujet sensible…), les financeurs restreignant les budgets dans ces cas-là.

Main dans la main pour alerter des problématiques actuelles qui envahissent le 7e art depuis plusieurs années, Christine Carrière et Mathilde Seigner savourent néanmoins leurs retrouvailles et la lumière donnée à Une mère, qui sera diffusé dans les salles obscures dès le 24 juin.

Célian Ramis

Hasti Akhavan, peintre au pinceau bien trempé

Posts section: 
Location: 
Galerie des Arts d'Ille, Saint-Germain-sur-Ille
List image: 
Summary: 
L'artiste iranienne Hasti Akhavan dévoile sa nouvelle exposition articulée autour de la figure féminine, à la galerie des Arts d'Ille, à Saint-Germain-sur-Ille, jusqu'au 28 juin.
Main images: 
Text: 

Après plusieurs expositions à Téhéran et à Lyon, c’est dans la fraicheur rennaise que l’artiste iranienne Hasti Akhavan a préparé sa nouvelle exposition articulée autour de la figure féminine. Nous l'avons rencontré dans le cadre du numéro 28 - Septembre 2014. Elle dévoile aujourd'hui ses toiles à la galerie des Arts d'Ille, à Saint-Germain-sur-Ille, jusqu'au 28 juin.

Inspirée de la femme iranienne, Hasti Akhavan peint dans ses toiles une figure plus large de la condition féminine, sans visage, pour une vision plus universelle. « C’est ce que je connais le mieux, l’Iran, mais, concernant les femmes, partout dans le monde il y a encore du travail… », explique-t-elle. Représentées en position assise, elles sont une allégorie de la passivité des femmes.

Pour Hasti, « elles sont en attente … On dirait qu’elles n’ont pas le pouvoir de changer leur vie. Je retrouve cela chez ma mère et chez beaucoup d’autres. Elles acceptent leur rôle, ce qui creuse les inégalités même si ces dernières existent réellement ». L’artiste n’hésite pas, dans sa peinture, ni dans ses paroles, à exprimer ce qu’elle pense du monde qui l’entoure.

« À l’époque de mes premières expositions, je ressentais beaucoup de limitations. Dans la société et dans la famille. J’étais alors plutôt dans l’abstrait. »
précise celle venue en France en 2009 pour ses études de chimie, d’abord à Lyon puis à Rennes.

Aujourd’hui, Hasti jouit d’une grande aisance avec la peinture, son père l’ayant inscrite toute petite dans des cours : « J’ai pas mal changé de prof, jusqu’à ce que j’en choisisse un. C’est avec lui que j’ai trouvé mon style, que je suis devenue autonome, indépendante… » Un élément nécessaire à sa construction personnelle qui lui permet d’appréhender son art comme un jeu, et ainsi de transposer, sur toile ou sur papier, les couleurs et les formes, à l’acrylique, aux pastels ou aux crayons, selon ses envies, ses besoins et ses ressentis.

« Quand je fais un tableau, je ne m’organise pas avant. Je peux signer une toile et y revenir un an plus tard. Je trouve ça plus pur, plus libre », rigole-t-elle. Et c’est dans cette liberté que puise la jeune femme de 34 ans pour représenter sa pensée : « Si je dessine des choses sombres parfois, il y a toujours de l’espoir ».  Une pointe d’optimisme qu’elle souligne également dans son nouveau projet : « En étant plus actives, les femmes auront plus de courage, j’y crois à cette évolution ! »  

Son exposition regroupe les thématiques Femmes et Nature dans une scénographie pensée pour révéler une histoire commune, à découvrir à Saint-Germain-sur-Ille, dans la galerie des Arts d’Ille.

Célian Ramis

Dans le cabaret psyché-burlesque de Nefertiti in the kitchen

Posts section: 
Location: 
Square Gabriel Vicaire, Rennes
List image: 
Summary: 
Signore, signori… Wilkommen, Welcome, Bienvenue... dans le cabaret psychédélique de Nefertiti in the kitchen, installé dans le quartier Arsenal Redon, le 5 juin, à l’occasion de Court Circuit #5, proposé par l’Antipode MJC.
Main images: 
Text: 

Signore, signori… Wilkommen, Welcome, Bienvenue… Ce vendredi 5 juin, aux alentours de 19h, le vent se lève, s’embrase dans les arbres qui ornent le square Gabriel Vicaire et terrasse les derniers rayons de soleil pendant que les habitants du quartier Arsenal Redon, à Rennes, profitent, assis dans l’herbe, du cabaret psychédélique de Nefertiti in the kitchen à l’occasion de Court Circuit #5, proposé par l’Antipode MJC.

Coup de cœur de la rédaction lors de son passage au festival Bars’n Rennes en mai 2013, à la Bernique hurlante, le duo rennais de Nefertiti in the kitchen, composé de la chanteuse-comédienne Jen Rival et de l’homme-orchestre Nicolas Méheust, est de ceux que l’on imagine déambuler et vagabonder en roulotte de marché en marché, de place en place, de ville en ville.

Pas étonnant donc que l’Antipode MJC les ait convié à la 5e édition de Court Circuit, à la découverte des quartiers Cleunay, La Courrouze et Arsenal Redon. À l’instar de The last morning soundtrack, Ladylike Lily, Chapelier Fou ou encore Auden, Nefertiti in the kitchen est entré, du 3 au 5 juin, dans l’arène de cette formule inédite : 3 jours, 9 lieux, 9 concerts.

Ainsi, ils ont trimballé et partagé leur cabinet de curiosités chez l’habitant, dans un restaurant social, dans un établissement de placement éducatif et d’insertion (EPEI), dans un foyer d’hébergement, dans un collège, une école maternelle ou encore en extérieur. Et c’est quelque part entre la Mabilais et les Ateliers du Vent, dans le square Gabriel Vicaire, que l’on a assisté au dernier concert de cette édition.

« On a réduit un peu notre formule, qui est lourde techniquement. Le montage et le démontage sont quand même conséquents et fatiguent pas mal. Mais les concerts nous requinquent. C’est une proposition surprenante et nouvelle, qui m’a fait beaucoup de bien, qui rafraichit vraiment au niveau de la tête », confie Jen Rival, en amont de cette ultime représentation. Première collaboration avec l’Antipode, « ça ne se refuse pas ! », cette expérience hors les murs est importante et enrichissante pour le duo et émotionnellement très forte, et permet au jeune groupe de tester leur set et de l'adapter.

C’est à un show plein d’énergie que nous convie Nefertiti in the kitchen qui, malgré l’épuisement et manifestement un manque de patience face à un jeune public éphémère au premier rang, nous embarque volontiers dans un cabaret rock psychédélique mêlant français, anglais, allemand, italien et accent de l’Est. Sans oublier chapeau melon, haut de forme, boa mauve et perruque blonde !

Jen Rival accentue la mise en scène théâtrale et burlesque de son personnage passant de diva blues à conteuse d’histoires fantastiques, en se mouvant telle une poupée désarticulée qui n’est pas sans rappeler la burtonienne Sally (L’étrange Noël de Mr Jack), à laquelle elle ajoute une voix proche de l’effrayant Oogie Boogie (ou Tom Waits au choix), et en tournicotant comme une danseuse automate.

La magie opère. Les chansons s’enchainent entre complaintes, électroswing psyché, airs de fanfare à la Molotov Jukebox, ballades à la Maïa Vidal et envolées jazzy/blues. On ne cesse de voyager à travers le temps et l’espace, bringuebalés entre le Paris des années folles et les laboratoires fantasques dans lesquels s’expriment les génies diaboliques.

Les spectateurs suspendus à la voix grave et chaude de la chanteuse – qu’elle manie à sa guise selon l’effet qu’elle veut donner au spectacle - se laissent envouter par la prêtresse saltimbanque qui distille au fil de la performance noirceur, humour et légèreté.

L’attention se focalise également sur leur stand multi-instrumental à l’air rétro. Mellotron, piano-jouet en bois, noisy drum, accordéon, yukulélé, kazou, clochettes… Jen et Nicolas composent autour de leurs instruments et accessoires un show complet entre concert et arts de rue dans lequel les émotions ne sont pas lésées et nous emportent dans un tourbillon infernal et nous invitent à nous « asseoir dans le ventre d’un monde merveilleux ». Pari réussi.

Célian Ramis

Lux Antiquior Amore : lumière sur la créativité alternative

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Catherine Duverger nous ouvre les portes de son atelier-logement dans lequel elle a réunit pendant 3 semaines les travaux de 3 artistes peintres et les siens, dans une forme insolite et officieuse.
Text: 

Depuis plusieurs décennies, la Ville de Rennes met à disposition des artistes (sur dossier), dans le cadre d’un programme d’aide aux plasticiens, 31 ateliers dont 6 sont des ateliers-logements de 75 m2, attribués pour une durée de 4 ans maximum.

Après 10 ans à Lille, la photographe Catherine Duverger revient en terre bretonne et occupe, depuis le 15 avril 2014, l’atelier n°6, situé dans le quartier de la Poterie. À l’occasion d’une collaboration avec trois artistes peintres, Richard Jouy, Simon Poligné et Alexis Nivelle, elle nous ouvre les portes de cet espace insolite qui abrite vie privée et ébullition créative.

Lux Antiquior Amore – la lumière plus ancienne que l’amour – est née autour de l‘attrait partagé entre les quatre artistes pour la lumière et la couleur. Dénominateur commun du quatuor, leur travail relève d’un besoin de faire éclore de manière nouvelle une onde lumineuse, d’explorer la matière et de jouer avec le fond et la forme. Un ensemble qui révèle une forme d’onirisme s’exprimant à travers la singularité de chaque œuvre.

Si chaque artiste présente un univers propre, la scénographie – respectueuse de l’identité matérielle, imaginée par Simon Poligné – permet d’établir un lien entre les pièces qui se répondent et se complètent, entre représentation du réel, abstraction, plasticité et pop, présentées dans un espace blanc et lumineux.

« Au départ, nous n’y avions pas pensé. Cela demande pas mal d’énergie d’envisager une scénographie. Finalement, c’est ce qui fait prendre la sauce, qui fait le job, un vrai fil rouge. », explique Catherine Duverger, qui défend ici un positionnement différent « de ce que l’on peut voir en ce moment dans l’art contemporain, très conceptuel. Ici, les travaux se passent de texte. Abordent la relation aux histoires de forme et montrent que la peinture a toute sa place aujourd’hui encore dans la démarche contemporaine. »

HORS-CADRE

L’exposition n’en est pas vraiment une. Ou plutôt s’extrait de toute convention. Sorte d’installation collective permettant une présentation des travaux de chacun, elle n’était pas adressée – durant les 3 semaines d’exposition du 16 mai au 6 juin – au grand public (les ateliers n’étant pas destinés à accueillir des visiteurs) mais aux professionnels du milieu.

Richard Jouy, présent lors de notre venue, l’envisage comme une forme hors-gabarit et d’investissement dans une aventure particulière : « Au-delà de la réflexion sur la peinture, sur la lumière et les couleurs, le dénominateur commun entre nous est la nécessité à produire des objets, des pièces. Nous avons entre 35 et 40 ans, pas forcément fait d’expo en notre propre nom depuis longtemps, mais on a acquis une expérience certaine. On veut vivre de notre art, repousser des choses. » Créer des œuvres, recyclées ou non, comme processus vital, « fric ou pas fric. »

Ensemble, ils démontrent la vivacité et le dynamisme qui s’établit dans le domaine underground de l’art contemporain. Un mode alternatif d’expression et de reconnaissance artistique qui peine parfois à trouver sa place dans les structures locales de la capitale bretonne. « On a tous des boulots alimentaires à côté, dans des ateliers d’arts plastiques, des cours, de la scéno… On n’expose pas beaucoup, rien n’est facile. Mais dans cette collaboration, c’était une évidence que ça allait fusionner, que quelque chose allait se passer. », précise Catherine Duverger, qui n’a pas hésité à mettre son atelier entre parenthèse le temps de présenter Lux Antiquior Amore aux différentes personnes intéressées (Phakt, Galerie DMA, Galerie Mica, Le Village.)

La démarche n’aura pas été vaine et débouchera sur une programmation en 2017 au Village, à Bazouges-la-Pérouse.

« Dans 2 ans, ce ne sera pas la même exposition, forcément, elle évoluera mais c’était là l’occasion de montrer que l’on existe en tant qu’artiste et de nous faire remarquer, ensemble et individuellement »
souligne Catherine avec enthousiasme.

Comme une évidence, la hargne semble nourrir leurs parcours et ambitions. Richard le confirme : « Il y a une nécessité dans l’évolution, dans la démarche. On regarde en avant, on avance dans nos projets persos, dans nos projets de vie. On crée les objets de demain. Il ne faut pas être dans la satisfaction, il faut stimuler tout le temps la bête, garder ce stimuli pour avancer. » Le défi est osé, le risque prégnant et la démarche politique. Un investissement sur l’avenir qui mérite d’être dévoilé à la lumière du jour.  

Célian Ramis

Les Roz'Eskell déploient leurs ailes à Venise

Posts section: 
Location: 
Plaine de Baud, Rennes
List image: 
Summary: 
Atteintes du cancer du sein, en rémission ou ne traitement, les Roz’Eskell de Rennes rejoindront les centaines d’équipages présents lors la 41e Vogalonga de Venise, le 24 mai. Un défi préparé avec sourire et fierté.
Main images: 
Text: 

Dimanche 24 mai, les Roz’Eskell de Rennes rejoindront les centaines d’équipages présents dans la lagune vénitienne à l’occasion de la 41e Vogalonga de Venise. Un défi qu’elles relèvent avec sourire et fierté.

Sur le ponton de la base nautique de la plaine de Baud, deux dragon ladies s’activent à vider l’eau logée dans les bateaux en raison des diverses pluies survenues les jours précédents. Ce vendredi 15 mai, un peu avant 19h, le ciel est dégagé, la végétation verdoyante, et les rayons du soleil scintillent sur la Vilaine. Les membres de l’équipe de dragon boat, les Roz’Eskell (ailes roses en breton), arrivent au compte goutte, prêtes à effectuer l’avant dernier entrainement avant la Vogalonga de Venise, dimanche 24 mai.

À l’échauffement, mené par Sylvie, kiné bénévole pour l’association Cap Ouest, la bonne humeur est le maitre mot. Les participantes – une vingtaine ce soir-là, mais l’équipe regroupe plus de 30 dragon ladies – ont à cœur de s’investir dans leur activité. Elles ont toutes subi un cancer du sein, sont en rémission ou en cours de traitement, et le dragon boat est leur bouffée d’oxygène. « C’est une 2e famille », n’hésite pas à dire Claudine, 54 ans, présente depuis le lancement des Roz’Eskell en septembre 2013.

Chantal, elle, est arrivée il y a un an. Alors âgée de 59 ans, elle vit son 2e cancer, déclaré en 2012. « J’en avais marre de ramer toute seule, je n’en pouvais plus. Ici, on est portées par le groupe, par l’énergie collective », précise-t-elle. Elles ont de 35 à 70 ans, ont des parcours et des profils différents. « Et elles sont malheureusement de plus en plus nombreuses », regrette Papia Prigent, leur coach, qui prend tout de même plaisir à s’engager avec ce groupe survitaminé.

VERS LA RECONSTRUCTION

Toutes ne traversent pas les épreuves de manière identique et toutes ne sont pas confrontées aux mêmes difficultés. Mais elles s’accordent sur l’isolement provoqué par la maladie, la difficulté d’en parler à son entourage, et surtout aux collègues de travail, et sur l’importance de se retrouver et d’effectuer ensemble une activité sportive.

« J’avais honte de n’avoir qu'un sein. Quelle horreur ! Depuis que je suis dans les Roz’Eskell, je suis fière de dire que je suis une dragon lady ! », avoue Claudine, rejointe par Chantal : « Un cancer du sein, c’est lourd. En avoir un 2e, c’est difficile de s’en remettre. Ici, ça nous permet de nous reconstruire. Ça développe une sorte de sororité. On a des affinités particulières avec certaines bien sûr, c’est comme partout. Comme dans une micro société, il y a les grognons, les chieuses, les rigolotes, les renfermées en cas de coup de blues ! Et on s’apprécie toutes ! »

Les témoignages oscillent entre dureté de leur vécu récent, douleur d’avoir perdu une membre de l’équipe l’an dernier et joie de participer à cette expérience libératrice et entrainante. Conscientes des bienfaits psychiques et physiques (au niveau du drainage lymphatique, principalement), elles ont rapidement souhaité collectivement s’investir dans des défis sportifs de grande ampleur comme avec la descente de l’Odet, la Vogavilaine et ce week-end la Vogalonga de Venise.

Des ambitions qu’elles mènent avec force et vivacité, motivées par « l’envie de faire ensemble et de se débrouiller seules », « la volonté d’aller ailleurs ». Une expérience qu’elles qualifient de thérapeutique et humaine. Les entrainements et défis constituent pour elles des bols d’air frais, des instants sans prise de tête, qu’il pleuve, neige, vente ou autre, elles répondent présentes. « On pagaie même si c’est gelé, pas question d’annuler ! », plaisantent Chantal et Claudine, dans les vestiaires.

DYNAMISME ET SOUTIEN

Et pas question de tergiverser ou de perdre du temps, une fois les étirements terminés, elles s’emparent d’une rame chacune et grimpent dans les deux embarcations bleues et roses aux têtes de dragon. Deux par bancs et une à l’arrière pour barrer. Ensemble, elles plongent avec dynamisme les rames dans la Vilaine et quittent rapidement les berges.

Les voilà parties pour 1h30 d’activité, rythmée par les « Yop » de Papia ou les coups de tambour qu’elle marque pour l’entrain et la synchronisation des participantes. Et quand elle ne donne pas le ton, les unes et les autres entament des chansons en chœur ou en canon avec les deux bateaux.

« Allez les filles, on va pas se laisser avoir », scandent-elles pour se donner du courage. Majestueuses, elles filent à vive allure. Objectif en tête : représenter les couleurs des dragons ladies bretonnes à Venise et participer à la manifestation regroupant quelques centaines d’embarcations à rames venues parcourir les plus de 30 km prévus sur la lagune « en un temps raisonnable », confie Papia qui se rend à Venise en camion, avec les bateaux embarqués sur la remorque (financée par les dons, subventions et partenariats prévus à cet effet, les billets d’avion des Roz’Eskell étant à leur charge).

Fière, Annick nous montre ses chaussures beiges customisées pour l’occasion au stylo rose. « J’ai écrit Roz’Eskell ! Ce sont mes ailes ! », nous lance-t-elle, en affichant un sourire enfantin étendu jusqu’aux oreilles. Pour Chantal, « l’image de nos corps a été abimée par la maladie. C’est important de restaurer notre image corporelle. Nous travaillons avec les photographes de Yadlavie ! qui réalisent un livre sur les Roz’Eskell et parfois on se reconnaît pas sur les photos… On se trouve énormes, monstrueuses. Ça compte beaucoup d’être dans ce groupe et de se fixer des objectifs. »

Certaines se sentent dévalorisées, d’autres lasses. Les douleurs quotidiennes, les soins, les traitements, les conséquences de tout cela… elles en témoignent avec émotions mais refusent de passer leurs entrainements à en faire état. « On n’en parle pas, sauf parfois en 3e ou en 4e mi-temps (oui, ça commence dans les vestiaires puis se prolonge sur le parking), rigole Claudine. On n’a pas besoin de tout raconter, on se comprend, on se soutient. »

Célian Ramis

"Plus femme que femme" : Girl power au coeur du Blosne

Posts section: 
Location: 
Le Triangle, Rennes
List image: 
Summary: 
Présenté au Triangle le 28 mai prochain, le spectacle entend réveiller les consciences, bousculer le quotidien des femmes et des hommes, et lancer un message clair : les femmes sont puissantes.
Main images: 
Text: 

Depuis le 20 avril, les danseuses camerounaises Gladys Tchuimo et Mireille Akaba, de la compagnie Poo-Lek, travaillent au fil d’une résidence au Triangle sur leur spectacle « Plus femme que femme », à découvrir le 28 mai prochain, dans le cadre d’Agitation, qui s’installe au cœur du Blosne les 27, 28 et 31 mai.

« Dans ce spectacle, nous souhaitons amener les femmes à prendre conscience du pouvoir qu’elles ont, de la place qu’elles ont. Et dire que les femmes peuvent choisir ! » Gladys Tchuimo et Mireille Akaba sont la preuve de cette liberté de choix qu’elles revendiquent dans la création « Plus femme que femme ». D’autant qu’elles ont décidé de vivre de la danse, un chemin loin d’être évident au Cameroun et pas toujours compris, surtout dans le cercle familial.

La danse « arrive comme une passion », dès l’âge de 8 ans, se souvient Gladys qui l’a d’abord pratiquée à l’école puis utilisée pour payer sa scolarité, comme une bourse artistique. « C’est arrivé malgré moi et ça s’est imposé comme un métier. Mais pour mes parents, ce n’était pas envisageable. », explique-t-elle. Originaire de Douala – capitale économique du Cameroun, située à l’ouest du pays – elle s’installe à Yaoundé – capitale politique – qu’elle considère comme « plus ouverte » et y intègre un groupe de danse traditionnelle.

Rencontres avec des chorégraphes, animations dans des stades, démonstrations d’un caractère de leader, Gladys Tchuimo franchit les étapes pas à pas vers une carrière riche d’expériences jusqu’à souhaiter élargir ses compétences de danseuse-chorégraphe :

« J’ai commencé à m’orienter vers les danses modernes car pour devenir vraiment danseuse, je devais ne pas rester que dans le traditionnel. Et dans les années 2000, les compagnies de danse contemporaine ont commencé à naitre. »

Après une tournée en Europe avec une troupe de comédie musicale, elle se lance en solo et grâce à sa première pièce en 2004, elle bénéficie des Visas de la Création, un programme d’aide et de résidence de l’Institut français pour les jeunes talents résidant en Afrique ou dans les Caraïbes. C’est en 2005 qu’elle vient donc pour la première fois dans l’Hexagone, et passe plusieurs mois a enseigné et dansé à Grenoble (38), monte un projet avec une association française. De retour dans son pays natal, et après avoir foulé quelques scènes maliennes, congolaises ou encore burkinabè, elle entre à l’École des Sables (grande école de danse en Afrique, implantée au Sénégal).

FEMMES DES ARTS

« Très peu de filles dansent au Cameroun. Je me suis mis le défi de danser avec des femmes », souligne la chorégraphe de la compagnie Poo-Lek qui, en travaillant avec des danseuses de l’École des Sables, rencontre Mireille Akaba avec qui elle collabore sur un projet de danse avant de développer leur création en 2014. Ce duo aurait pu ne jamais voir le jour, puisque Mireille, qui vient en France pour la première fois avec cette résidence dans le quartier du Blosne à Rennes, elle, est issue du milieu de la musique : « J’ai commencé en 2008, dans un groupe camerounais, de world music. Chez nous, il n’y a pas d’école de musique, il faut t’inviter à travailler avec des gens, moi j’ai appris à chanter avec eux. »

De fil en aiguille, de projets en rencontres, elle effectue un stage dans un groupe congolais. De là nait son envie de danser, ce qu’elle fait en intégrant un groupe de danse traditionnelle, avant de découvrir la danse contemporaine, d’entrer à son tour dans la fameuse école de danse et créer ses spectacles, dont son solo « Fashion Victim », que le public rennais pourra découvrir le 20 mai, à l’occasion de la soirée « Sous la lumière », intitulée « De Rennes à Yaoundé, la quotidien de femmes d’aujourd’hui » dans laquelle les 2 danseuses seront entourées d’autres professionnelles comme Anne-Karine Lescop et Morgane Rey, d’associations telles que Danse à tous les étages et HF Bretagne, de Djaïli Amal Amadou, auteur de L’art de partager un mari et de Kouam Tawa, auteur en résidence au Triangle également.

« Au Cameroun, j’ai créé une performance dans la rue, où je me transforme en tout. Je m’inspire de certaines pratiques que l’on voit dans les rues pour obtenir de l’argent. Je jette des mots, je crée des poèmes… », précise Mireille. Une sorte d’illustration dansée et mimée de la folie ambiante qui inspire aux passant-e-s diverses réflexions entre « Mais qu’est-ce qui arrive aux jeunes femmes au Cameroun ? » et « Elle est trop jeune pour devenir folle » ou encore « Ça a vraiment commencé… »

CONDITIONS DES FEMMES

L’observation et l’analyse utilisée dans cette performance constituent des outils indispensables à son travail de création et de transmission, qu’elle aime partager avec les habitants, dans la rue, dans les quartiers, sur les marchés. Et des outils essentiels dans le processus de réflexion qui mènera à la chorégraphie et mise en scène de « Plus femme que femme », puisque les deux comparses ont récolté plusieurs témoignages de femmes camerounaises autour de la question « C’est quoi le bonheur ? »

« Pour 4 femmes sur 5, c’est d’avoir un mari et des enfants », lancent-elles en chœur, en rigolant de ce constat qu’elles considèrent comme effarant. Et à la question de la sexualité dans le couple, la majorité répond qu’il s’agit d’un acte à « subir » quand « le mari le veut / pour s’en débarrasser / pour faire plaisir à l’homme ». Les réponses font écho en elles, Gladys particulièrement, Mireille étant plus réservée sur son histoire personnelle.

L’homme détient le pouvoir. Les deux danseuses expliquent qu’au Cameroun, quand les femmes travaillent, c’est par préoccupation pour leurs enfants principalement. « En général, le mari donne 1000 francs, 1,50 euros en gros, pour l’alimentaire. C’est tout, et les femmes ne peuvent pas sortir de la maison en dehors de ça ! », s’indigne Gladys Tchuimo qui se souvient avoir été traumatisée par la relation « pas facile » entre son père et sa mère.

« Je n’avais vraiment pas envie de me marier, et je demandais à ma mère comment elle faisait pour continuer de faire des enfants avec lui ?! Je réfléchissais à pourquoi elle acceptait d’être traitée comme il le faisait, et moi je ne voulais pas de ça… Je crois que mon père aimait trop sa femme, qu’il était jaloux de sa femme… »

UN MESSAGE UNIVERSEL

À 37 ans, pourtant, Gladys est mariée. Ce qui fait beaucoup rire cette femme au caractère trempé et bien affirmé : « J’ai fini par trouver quelqu’un qui accepte que je sois libre et que j’exerce mon métier, comme quoi ça existe ! » Et quand on dévie sur le terrain des générations qui changent et évoluent avec leur temps, le duo recadre tout de suite, sourires aux lèvres, le discours : « Les générations ne changent pas. Nos voisines au Cameroun sont encore mères de 5 ou 6 enfants, et elles ont nos âges… », affirme Mireille, soutenue par Gladys :

« Les femmes peuvent choisir. Les femmes, on a des choses à dire, une place à prendre, du pouvoir, on a le choix. »

C’est là le point de départ et l’essence même de la pièce qu’elles dévoileront aux Rennais-es le 28 mai, à 20h, au Triangle. Une pièce qui parle d’elles mais pas seulement. « Personnellement, je dis avec le corps ce que je ne peux pas dire avec la voix, même si certaines fois, et pour nous faire comprendre, nous allons utiliser la voix », poétise Mireille, âgée de 35 ans, dont la douceur semble contenir un tourbillon d’émotions à l’intérieur d’elle-même. Les deux danseuses ont puisé dans leurs ressentis justement mais aussi leurs différences pour bâtir un spectacle au message universel, pas uniquement basée sur la condition des femmes au Cameroun, s’inspirant et s’appuyant également sur des textes de Kouam Tawa ou de l’histoire de Lilith, figure féminine infernale.

« Plus femme que femme » entend réveiller les consciences, bousculer le quotidien des femmes, et des hommes - « qui doivent savoir que derrière chacun d’eux il y a une femme, une mère, une sœur, une amie ! Ils doivent les chouchouter ! Nous ne jetons pas la pierre aux hommes mais ils doivent comprendre que le sexe fort ne se fait pas forcément dans la guerre, au contraire il s’effectue dans la douceur, donc chez les femmes. » - et lancer un message clair et précis : puissantes, les femmes doivent s’accomplir en réalisant la place qu’elles occupent et le pouvoir dont elles disposent.

LIEN ARTISTIQUE ET CULTUREL

En parallèle de ce spectacle, les deux danseuses se font le lien artistique et culturel entre la structure de la Cité de la danse et les habitant-e-s du quartier du Blosne. Plusieurs rencontres sont organisées jusqu’à leur départ. Entre débat (Sous la lumière, le 20 mai, dans le hall du Triangle), training de danses traditionnelles et afro-contemporaines (dernière séance le 19 mai de 18h30 à 20h30, dans le hall du Triangle) et spectacles courts hors les murs*, le duo crée l’événement et permet surtout à la danse de délivrer son pouvoir créateur de lien social et sa force fédératrice.

« Les enfants avaient vu la vidéo de Gladys et Mireille pour apprendre les pas de la chorégraphie. Là, ils ont vu les danseuses en vrai, faire les mêmes pas. Ils n’en revenaient pas ! C’est ça qui est intéressant et qui est important. », explique Marion Deniaud, chargée des actions culturelles au Triangle, qui parle de mission de service public, dans une démarche d’écoute du territoire avec lequel il est primordial d’être en phase (lire p. 15, Focus, YEGG #36 – Mai 2015).

 

* Mercredi 20 mai, 15h, Centre commercial Italie
   Jeudi 21 mai, 14h30, Foyer de la Thébaudais
   Vendredi 22 mai, 19h, Square Alexis Le Strat
   Samedi 23 mai, 16h, Métro Charles de Gaulle
   Samedi 30 mai, 11h, Marché de Zagreb

Pages