Célian Ramis
Najma Dream : secouer les culs et les esprits !

Il y a de la colère dans Mitote. Mais aussi des joies militantes, des corps qui dansent, se réapproprient l’espace, se libèrent et expérimentent. Pour son deuxième album, Najma Dream entremêle intime, addictions, injonctions, lutte contre les VSS et électro punk aux sonorités balkaniques. Cécile inscrit dans sa musique et dans son rapport à la scène son engagement féministe et queer, au cœur des enjeux qui traversent profondément l’espace festif nocturne.
Au départ, il y a le saxophone qu’elle apprend au conservatoire de Limoges, dès l’enfance. Et puis, il y a la rupture avec l’enseignement classique, à l’adolescence : « Je me suis fait virer du conservatoire parce que je n’arrivais pas à rentrer dans le moule. » Vient alors la découverte des musiques balkaniques, à travers les films de Tony Gatlif et Emir Kusturica. S’ensuit l’entrée à la fac, à Bordeaux, pour étudier la psychologie et l’anthropologie, et renouer avec sa passion jusqu’à quitter les bancs de l’université pour se professionnaliser dans une école de musiques actuelles. « Je ne suis devenue intermittente qu’en 2020. J’ai passé pas mal d’années avec la trouille de l’intermittence. Je faisais pas mal de petits boulots, beaucoup d’aide à domicile », souligne Cécile.
Entre-temps, elle sillonne avec son compagnon de l’époque la Roumanie, intègre un groupe de balkan fusion à Limoges et sort un premier EP avant l’arrivée du covid. « Le groupe ne s’est pas relevé mais je me suis rapprochée d’un beatmaker avec qui on a lancé le projet Najma Dream. À cette période, je me suis intéressée aux pédales d’effet, aux loopers, à la musique assistée par ordinateur… Ces outils-là étaient un moyen de pouvoir produire chez soi et de communiquer de la musique en s’envoyant des fichiers », raconte-t-elle. Un premier album, Nadara, est enregistré en studio et Cécile, qui évolue désormais seule, investit le projet pour le porter sur la scène. « C’était un méga challenge ! J’étais en résidence permanente pendant ce temps-là ! », rigole la musicienne.
LE RÉVEIL DE LA COLÈRE
Du studio à la scène, d’un duo à un solo, d’un premier à un deuxième album… Najma Dream se transforme au fil de la tournée, des expériences professionnelles et du cheminement personnel. D’un point de vue technique, Cécile poursuit son autonomisation, s’allégeant d’un matériel pesant en direction d’un dispositif scénique plus light, ce qui lui permet au passage une meilleure proximité avec le public. De sa vie intime, elle puise la matière pour écrire en français, avec la volonté d’être comprise : « Sur le premier, je chantais en roumain, je me cachais derrière un langage que j’aime beaucoup parce que j’ai pas mal voyagé là-bas mais que j’ai eu, petit à petit, envie de lâcher. » Là encore, c’est un challenge. Une mise à nu mais aussi une nécessité : « Dans cette évolution, il y a eu tout un travail thérapeutique. J’en parle sur scène parfois quand je suis en café-concert, que j’ai le temps de faire de la prise micro, d’être dans l’échange. »
Depuis le mois de mars, elle inaugure l’ère de son deuxième opus, espace dans lequel les sonorités balkaniques rencontrent l’esprit électro punk qu’elle insuffle dans Mitote. Un titre qu’elle doit à la lecture du 5eaccord toltèque. Derrière ce terme, l’idée de vacarme et de chaos. « Ça correspondait bien à cet état de colère avec lequel j’étais en train de renouer. J’étais alors en rémission de mon passé addictif », indique Cécile. Ses comportements toxiques, sa consommation d’alcool notamment, ses troubles alimentaires, elle ne les cache pas. Au contraire, elle aborde ces sujets dans sa musique pour ne pas en faire un tabou, une honte. Ni pour elle, ni pour toustes celleux qui vivraient des expériences similaires. Par ce biais, elle se libère de ce qu’elle a longtemps considéré comme des béquilles pour avancer. Et avec, elle ouvre la voi(e)x à la parole, « à tout ce qui était noyé et étouffé dans ces comportements et qui ressort. » La colère jaillit, la prise de conscience opère : « J’ai deux grandes sœurs qui me disent que des fois elles ont l’impression que j’étais comme la Belle au bois dormant. Le réveil a été costaud. La notion d’injonction sociale sur le corps des femmes, le poids du patriarcat… ça m’a mis dans un état de colère ! »
LE DANCEFLOOR AUSSI EST POLITIQUE
La colère, et la légitimité à l’exprimer, traverse l’ensemble des 12 chansons. Najma Dream démontre que l’intime est politique. Et c’est ce que raconte Mitote en dénonçant la sexualisation du corps des femmes dans les relations hétéros, les performances pornos et sur les sites de rencontre, en questionnant le consentement et les limites, en célébrant la sororité et en s’attaquant à une société capitaliste comme garante des systèmes d’oppression et de domination. Santé mentale, injonctions, sexualités et violences sexistes et sexuelles se mêlent dans cet album où le personnel résonne dans le collectif. C’est là son espace de militantisme. La musique, la scène, le dancefloor.
Son slogan : bouger des culs pour secouer les esprits. « J’ai besoin de poser les choses, de le verbaliser et de passer par le corps. Les lieux de teufs sont souvent liés à la consommation de drogue, d’alcool, d’abus et d’excès, mais aussi de violences. J’ai quand même l’impression qu’il y a de plus en plus une prise de conscience où il y a besoin d’endroits safe », analyse la productrice de musiques électro. À la manière de Rebekka Warrior, mais aussi d’associations et de collectifs tels que Consentis ou Stourm entre autres, elle engage une réflexion profonde sur le milieu festif, notamment nocturne, où les rapports de domination peuvent être renforcés par des comportements toxiques, eux-mêmes banalisés par certains stéréotypes associés aux genres musicaux.
REMETTRE LE CORPS AU CENTRE
Avant tout des lieux de sociabilisation, les clubs, salles et bars à concerts peuvent être réinvestis, dans un esprit festif d’émancipation, de liberté et d’acceptation. « Il y a une volonté claire avec cet album de remettre le corps au centre. Parce que moi, le mien, je l’ai dévasté pendant des années. Ça a été le chantier. Et pourtant, c’est de par lui que je suis en interaction avec le monde, avec les gens », se réjouit-elle. Dé et reconstruire ensemble, de manière durable : « Reprendre soin de mon corps, me réapproprier mon corps face aux injonctions sociales… J’ai ouvert la porte mais ce n’est pas encore fini. J’ai pris 15 kilos en 2 ans et je milite pour me foutre la paix. À moi et à mon corps. En tout cas, j’essaye ! »
Sans pression ni jugement dans son discours. Pas question d’ajouter de l’injonction là où elle milite pour l’émancipation. Elle sait les difficultés liées aux addictions. « Je pense qu’il y a des moments où on est en capacité d’être en lutte et des moments où on ne l’est pas », poursuit-elle, en référence à la « Règle numéro 1 » qui introduit son album : ne pas se résigner. « Dans le fond, même quand on sait qu’on n’y arrive pas, on peut quand même penser qu’on va y arriver. Il y a quand même une grosse déter de fond. Mais avec bienveillance et souplesse quand, des fois, on trébuche ! », rigole-t-elle : « Ça c’est mon passé d’addict qui parle. En fait, l’idée c’est de ne pas trop se mettre la pression mais un peu quand même, sinon personne ne va te sortir de là à ta place. Pour moi, il y a un état d’urgence. »
CRÉER UN ESPACE D’EXPRESSION
C’est de cet état d’urgence que jaillit le militantisme de cet opus qui ne s’excuse ni de son engagement ni de ses propos percutants. Si au quotidien, les discussions autour des sujets de société peuvent être houleuses et compliquées, elle n’hésite pas à les lancer à son endroit artistique : « Sur scène, pour le coup, je les secoue ! C’est le moment où je propose d’en parler. De chanter, de danser, on peut même en rigoler. J’essaye de trouver un équilibre avec un ton un peu léger et frontal en même temps. » Le ton est cash, la démarche réfléchie, motivée par la volonté d’agir concrètement :
« Le truc avec le consensuel, c’est qu’à un moment donné, je trouve, qu’on risque de perdre du temps… Il y a des gens qui meurent en fait de ça ! Du patriarcat et de la société qui nous rend, réellement, malades. »
Elle cite Suzane qui, dans sa chanson « Viril », rappelle que rien n’est acquis et que les femmes peuvent à tout moment perdre leurs droits, et leurs vies. Dans son entourage, elle ressent l’aspect anxiogène et touchy de ces sujets : « Ça met mal à l’aise de prendre conscience de la réalité des rapports hommes-femmes dans leurs intimités, dans leurs désirs, etc. C’est très délicat. On en est encore là. » Mais elle le dit aussi, c’est exaltant. La mise en mouvement, les discussions, l’action. « Je n’ai pas prémédité d’être militante sur cet album. Le militantisme, tu le fais parce que quelque chose de viscéral te pousse. Il y a un côté prenant et on se sent en action, si on arrive à trouver un endroit pour le faire. Moi je ne vais pas en manif. Mon médium, c’est la musique et la scène », commente Cécile. Ainsi, elle favorise la création d’un espace de paroles. Même si celles-ci ne sont pas toujours acceptables : « Le concert, il engage pas mal de discussions. Et c’est parfois difficile avec les hommes notamment. Un jour, mon cerveau s’est mis en déni pour ne pas foutre une paire de baffes à un mec… »
VISIBILISER LES CORPS DES PERSONNES SEXISÉES
Au sein de Najma Dream, Cécile fait vaciller les normes et bouscule les représentations. Dans ses productions audiovisuelles ou dans le choix de ses tenues de scène, elle renforce la teneur de ses messages politiques et revendique la liberté d’exister à travers un corps assumé. Crâne rasé, ventre apparent, soutif au placard et cache-tétons arborés sous des vestes ou tee-shirts transparents, elle se positionne à l’écoute de ses désirs et expérimente au gré de ses volontés et influences, nommant Peaches (rockeuse canadienne née dans les années 60) sa référence actuelle : « C’est une grosse inspiration pour moi. Elle a plus de 60 et elle porte des cache-tétons avec des touffes de poils ! Elle va assez loin, j’adore ! La scène, c’est un moment où on peut essayer des choses plus ou moins en sécurité… »
Un corps est un corps. En clair : ne pas se justifier est également un enjeu féministe qu’elle investit. Évoluer dans le milieu LGBTQIA+ lui permet cet accès aux possibles. S’imposer sur scène, chanteuse, autrice, compositrice, musicienne, productrice de musiques électroniques mais aussi femme queer, militante. Un tout, un ensemble. Avec un corps en mouvement, qui danse et qui existe. En dehors des injonctions genrées, à la minceur et aux cheveux longs. « J’ai une poitrine importante, des formes, elles sont là, elles sont assumées et c’est hyper agréable, en tout cas encourageant. Parce que les femmes me voient et se disent que je pète la féminité, avec le crâne rasé, etc. C’est des trucs que tu prémédites pas ! », s’enthousiasme Cécile.
Elle participe au changement des représentations et à la visibilisation des corps des personnes sexisées. Par son engagement militant dans sa musique, par sa liberté de ton et de parole en tant qu’artiste indépendante mais aussi par ses choix d’entourage professionnel. Convaincue de l’importance de la sororité et de l’adelphité dans les transformations sociales et sociétales, elle collabore avec le label Vlad Productions et avec Nymphea Bourreau, fondatrice de Queer et femmes sur scène ainsi que du café associatif Les Imperti.nantes. « Je suis trop contente de l’avoir rencontrée. C’est une personne qui pose les choses sur son engagement, son militantisme, sur la visibilisation des femmes et des personnes queer dans le milieu du spectacle vivant. La classe ! Ça fait du bien de sentir qu’on peut avoir un entourage professionnel comme ça ! », prône l’artiste de Najma Dream.
Une manière de faire collectif pour mieux faire bouger les lignes. Et de faire de la colère, des corps et de la fête des espaces de lutte, mais aussi de joie et d’émancipation.

C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
À l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Un espace pour reprendre son souffle, ralentir et prendre soin de soi. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante.
Entre deux chansons, Mina Tindle s’assure que tout le monde va bien. Elle partage quelques mots rapides, souvent très courts. Non pas par timidité ou manque d’inspiration. Au contraire, elle le dit, elle est très bavarde et risquerait de ne plus s’arrêter. Elle préfère partager sa musique avec le public, « venu pour ça » avant tout. Elle s’exprime dans son art accompagné des guitares et tisse une toile sensible où chaque morceau offre une respiration, un instant apaisant. « Il me semble que c’est une chose précieuse de jouer ensemble », souligne-t-elle, avant de laisser sa musique parler dans une parenthèse appréciée. L’imaginaire domine dans ce voyage de contemplation. On s’évade, on se laisse voguer, sans opposer aucune résistance. On ferme les yeux et on flotte.
Tout est ralenti ce soir-là dans le Magic Mirror. Ce qui nous saisit, c’est cette capacité qu’elle a, Mina Tindle, à rendre palpable l’indicible. Dans l’air, des étoiles étincelantes se matérialisent. On quitte la brutalité de notre plan pour pénétrer dans une bulle protectrice et nourrissante. La parenthèse dans laquelle nous sommes invité-es à prendre part est une ressource pour la suite. On oublie le dehors pour se blottir dans le calme intérieur, malgré la chaleur étouffante et le fracas de l’actualité. Elle nous extirpe sans violence de la condition humaine et on fait corps avec sa proposition artistique, sans se poser de questions. On lâche prise, on se détend et on étend le temps. On libère nos pensées.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.

« Si vous êtes une femme et que vous osez regarder à l’intérieur de vous, alors vous êtes une sorcière. », écrit Mona Chollet. Cette phrase entame le spectacle après une introduction musicale nous plongeant directement au cœur d’un instant décisif, d’un moment duquel on ne peut pas revenir indemne. Une révélation, une (re)découverte, une exploration de nos représentations collectives, une prise de conscience sur le poids et l’ampleur de l’horreur des chasses aux sorcières, une mise en miroir contemporaine interrogeant les stigmates de cet héritage patriarcal dont les normes dominantes perdurent aujourd’hui encore dans des archétypes d’une féminité jugée douteuse. Et surtout dangereuse pour l’équilibre de la domination masculine. Femmes sans enfants, femmes célibataires ou encore femmes aux cheveux blancs… elles sont sur le banc des accusées, incarnant pleinement la figure monstrueuse des sorcières de nos sociétés. La première lecture nous rappelle que des siècles de souffrance ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Des chasses aux sorcières aux 16e et 17 siècles et de nombreux procès en sorcellerie auront permis de tuer massivement des femmes, dénoncées pour leurs agissements suspects. Parce qu’elles avaient un fort caractère, une sexualité libre ou qu’elles répondaient à leurs voisins. Parce qu’elles allaient tous les dimanches à la messe ou parce qu’elles n’allaient pas tous les dimanches à la messe… : « Chaque comportement et son contraire pouvaient se retourner contre vous » Tandis qu’à cette époque, elles soignent par les plantes et leurs connaissances de la nature et du corps et aident aux accouchements, leurs agissements sont transposés en œuvres du diable. Il suffit d’être une femme pour être suspectée. Jetée à l’eau pour révéler si oui ou non, elle était une sorcière. Innocentée, si elle coule à pic. Exécutée, si elle flotte. Torturée aussi, et mise à nue pour chercher la marque du diable. Dans la majorité des cas, la suspecte est assassinée.
« Ne pas transmettre la vie permet d’en jouir pleinement. », affirme-t-elle. Elle prône le choix pour tou-te-s mais constate que la tolérance ne s’applique qu’à celles qui, « programmées pour désirer être mères », le seront. Tout comme la société n’accepte que la jeunesse des femmes. Pas un visage ridé ne doit venir entacher la beauté d’une femme dans la fleur de l’âge. Elle représente bien trop de danger, cette femme vieillissante, assumant pleinement les marques du temps qui passe. Lynchées, moquées, pointées du doigts, les femmes sans enfants, les femmes célibataires et les femmes aux cheveux blancs sont encore et toujours des sorcières. Parce qu’elles représentent des femmes libres. Puissantes et invaincues. 

Avec son dixième album, Sequana, l’artiste franco-algérienne, spécialiste des musiques classiques et arabo-andalouses, explore non seulement la musique folk et chaâbi mais aussi les musiques du monde sudaméricain et caraïbéen, avec un accent rock sur certaines chansons. Et la magie opère sur le fil des émotions. Il y a de la joie et du partage, de la légèreté aussi dans sa voix comme dans son approche scénographique tout en sobriété. C’est planant et entrainant. Porté-e-s par la musique de Souad Massi et des musiciens, on ne résiste pas à la proposition qui est faite ce soir-là de se reposer et de ressourcer nos esprits, de se laisser aller à une danse légère et profonde à la fois qui vient nous apaiser l’âme et nous réconforter. Et c’est dans cette seconde d’insouciance et d’abandon qu’elle déclenche l’assaut. Le rythme s’accélère et s’intensifie. L’instant est joyeux, l’énergie se déploie et se décuple. Les percussions et instruments à corde prennent l’espace et l’envahissent, saisissant nos corps qui se délient et se délassent. La mise en mouvement agit et accroit. On se régale et se délecte des envolées musicales qui se multiplient. C’est la sève de la musique de Souad Massi, cette part si belle et si riche donnée à l’instrumental. La guitare au centre du projet et l’ancrage dans l’alliance et l’ouverture aux autres. Tout résonne dans cette proposition et tout converge vers l’espoir. Un sentiment qui nous accompagne jusqu’au bout de la soirée. 
Fougue et énergie rock sur la scène des Transmusicales, le 4 décembre 2021, grâce aux artistes musiciennes d’Ottis Cœur ! Elles se sont rencontrées en formation, ne sont pas appréciées tout de suite et puis, elles ont fini par se confiner toutes les deux, en mars 2020. Sans intention professionnelle au départ, elles ont composé, expérimenté et chanté ensemble. Ça a matché et de là est née la créativité rugissante montrée à l’Étage du Liberté. Elles prônent l’identité DIY, le rock et le féminisme. Et on se régale autant en visionnant le clip de « Je marche derrière toi » qu’en l’écoutant en live. À la différence que là, on savoure leur panache et leur dynamisme électrisants ! Ça sent bon le garage, le rock alternatif, les influences pop rock et la colère débordante au service d’une créativité rythmique et explosive. Leurs voix s’unissent, les harmonies renforcent leur proposition musicale et accentuent leur discours, scandé en français, dénonçant les violences sexistes et masculines. Leur ras-le-bol des histoires fumeuses, des mecs qui ne pensent qu’à leur gueule – oubliant le plaisir et l’orgasme des femmes - du mensplaining et on en passe, elles l’expriment avec hargne, saisissant et brandissant leurs émotions catapultées sous la forme de forces libératrices et empouvoirantes. Elles bondissent, guitare électrique, basse et batterie saturent et vrombissent, et l’énergie envahit très vite la salle. L’enthousiasme gagne la foule, convaincue par ce mélange de calme, d’amertume et de fureur. Les tripes sur le plateau, laissant entrevoir également leur jovialité, légèreté et humour entre les morceaux, Camille et Margaux signent un set puissant, qui retient notre attention et surtout alimente notre curiosité pour Ottis Cœur, qu’il faudra suivre, c’est certain, dans les prochaines années. Ce sont là les prémices d’un duo bien décidé à chanter fort sans s’excuser.
Le premier confinement arrive, elles s’installent à la campagne dans sa maison familiale et se mettent à composer et à enregistrer ensemble. Isolées, elles vont s’affranchir du regard masculin qui peut mener à l’hésitation ou l’auto-censure et lever les freins éventuels qui pourraient s’interposer avec leur création. « Sans le confinement, on aurait peut-être fait mais plus tard. Être là toutes les deux, préservées des remarques et des doutes, c’était sans barrières. On n’avait jamais joué de batterie avant, on a testé. On avait l’étincelle de l’expérimentation ! », soulignent les membres d’Ottis Cœur. Et pour Margaux, cela marque un tournant décisif dans sa manière d’agir : « Camille m’a inspirée. Avant, je n’aurais jamais osé faire un solo de guitare sur scène. Elle m’a aidée à prendre confiance en moi, à me sentir légitime dans le travail. On discutait beaucoup et c’est important, car un mot positif de quelqu’un-e que tu estimes beaucoup peut tout changer ! » Même son de cloche du côté de sa co-musicienne : « Je n’osais pas sortir de moi-même pour exprimer ma parole et ma voix. J’avais du mal à m’exprimer et à me faire entendre. Margaux m’a permis de libérer plein de trucs ! On trouve des idées à deux, en rebondissant sur ce que dit l’autre… C’est vachement bien ! »
Le 11 février, en fin d’après-midi, elles sont prêtes. Elles osent, elles montent sur scène, divisées en deux groupes. Snakes 4, tout d’abord. Main Towanda, ensuite. Timides au départ, on sent rapidement que le stress se dissipe pour faire place au plaisir d’être sur scène. Elles prennent des postures rock, s’affranchissent d’une part de leurs appréhensions et saisissent l’instant pour emporter le public dans l’aventure vécue. Et pour finir, c’est ensemble qu’elles entament a cappella une chanson d’amour que Sam déclame en algérien à sa copine, installée au premier rang. Elle a 17 ans et a décidé de s’inscrire au Girls Rock Camp « par goût de la musique ». La faible présence des femmes dans le milieu musical, elle en avait déjà conscience avant de venir. « C’est clair que ça doit changer ! », poursuit-elle. À ses côtés, Jeanne, 17 ans, a été séduite par le côté « être entre meufs dans un groupe » et Pome, 13 ans, est convaincue que cela a permis « de se mieux se lâcher, s’exprimer et se rendre compte qu’on peut se libérer ! J’aurais beaucoup moins osé avec des hommes autour, c’est certain. » Ce qu’elles retiennent de leur stage, c’est l’ambiance et la sororité, la confiance que cela procure. « Il y en avait une qui avait une idée, la disait, on rebondissait. On était ensemble. On a fait ensemble. On a écouté, testé, beaucoup testé… Là, on voyait du soutien partout, on s’encourageait. On n’était pas en rivalité comme on nous fait croire que les femmes sont. On s’est bien entendues et c’est là, quand tu te sens libre que tu sors ton talent à 100% ! », signale Sam.


Pareil pour Amélie Grosselin, qui parle aussi d’un gain de confiance en elle, et pour Astrid Radigue, qui constate une écoute différente, où l’égo prend moins le pas sur la création et le temps accordé à se comprendre et évoluer ensemble. Claire Grupallo ne partage pas ces ressentis.

Elles partagent néanmoins cette volonté de mettre en lumière toutes les artistes qui ont participé à la vie culturelle et sociale de la région mais qui ont été oubliées, ignorées, méprisées. Parce qu’elles sont femmes et que l’Histoire est écrite par et pour les hommes.
Le podcast s’attache à décrypter ce processus d’invisibilisation subi par les femmes et qui s’étend tout autant aux personnes LGBTIQ+ et aux personnes racisées. Mais il s’attache aussi à mettre en exergue des initiatives actuelles comme le mentorat mis en place par la Fedelima dans le secteur des musiques actuelles, formant des binômes sur des fonctions encore très genrées comme les postes de direction, de technique, etc. Ou encore les actions régulières de l'association Histoire du féminisme à Rennes.
Tirer le fil de cette histoire permet de créer un choc. Une prise de conscience. C’est d’ailleurs là le reflet de tout le travail mené par HF Bretagne qui compte et établit un diagnostic chiffré tous les deux ans sur la place des femmes dans les arts et la culture en Bretagne.