Célian Ramis

LGBTIQ+ : le droit d'exister

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50 ans après les émeutes de Stonewall, où en sommes-nous des droits LGBTIQ+ ? Quelles sont les revendications de la Marche des Fiertés 2019 ?
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« Est-ce que, cinquante ans après Stonewall, ce n’est pas le moment de demander à l’État français la réparation pour la répression, la pénalisation et la psychiatrisation des homos et des trans ? », interroge la militante Giovanna Rincon, fondatrice de l’association Acceptess-T, dans Libération le 28 juin dernier.

Une date clé dans l’histoire des luttes LGBTIQ+. Le 27 juin 1969, à New York, la police fait une descente dans le bar Stonewall Inn, situé dans le quartier de Greenwich Village. À cette époque, la législation interdit la vente d’alcool aux homosexuel-le-s, la danse entre hommes et le port de vêtements (soi-disant) destinés aux personnes du sexe opposé.

Les arrestations sont fréquentes. Mais cette nuit-là, les client-e-s du bar vont refuser la répression et engager plusieurs jours d’émeutes désormais célèbres et célébrées lors des Marches des Fiertés, dont la première a eu lieu aux Etats-Unis en 1970. Cinquante ans plus tard, où en sommes-nous ?

Ce n’est un secret pour personne : en 2013, la haine propagée par la Manif pour tous a entrainé une recrudescence de violences LGBTIphobes qui continuent de se répandre. En 2018, la lâcheté politique du gouvernement de Macron sur l’extension de la PMA pour tou-te-s, semblable à celle du gouvernement de Hollande, ne vient pas contrecarrer les attaques.

Loin de là puisque les actes lesbophobes ont drastiquement augmenté. Le rapport annuel de SOS Homophobie est accablant : la structure reçoit de plus en plus de témoignages de la part des personnes ayant subies des violences (15% de plus en 2018 qu’en 2017).

Les persécutions rythment les vies des personnes LGBTIQ+ dont on nie les droits à être libres d’être ce qu’iels sont. Autodétermination, consentement, reconnaissance, respect… Iels prônent le droit de choisir librement et d’exister, tout simplement, sans discriminations. Le 8 juin 2019, Iskis, le centre LGBT de Rennes, organisait comme chaque année, avec ses partenaires, la Marche des Fiertés, réunissant pas moins de 4 000 personnes. La thématique de cette édition : « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? »

Sur l’esplanade Charles de Gaulle, le cortège s’élance en direction de l’avenue Janvier, afin de rejoindre les quais. Dès les premières minutes de la Marche, une pluie de préservatifs s’abat sur la foule enjouée. Les pancartes Free Hugs affluent, à l’instar des drapeaux arc-en-ciel, trans, intersexes, bis et autres.

Les visages sont radieux, partout les couleurs sont vives, et autour des bus, la musique est forte et la danse, centrale et festive. La Marche des Fiertés défile joyeusement mais n’en oublie pas de battre le pavé à coup de propos politiques et revendicatifs. « Alors, on va avancer doucement mais un tout petit peu plus vite que l’égalité des droits… », glisse malicieusement au micro l’administrateur d’Iskis, Antonin Le Mée.

Il reprend, avec les militant-e-s qui trônent en tête de cortège, les slogans partisans : « On continue de mourir, on continue de l’ouvrir ! », « Ce sont nos vies, nos vies, qui valent plus que leurs frontières ! » ou encore « Rétention, expulsions, Macron, Macron, t’as un cœur en carton ! » et « Les trans en colère, les psys c’est l’enfer ! »

Les banderoles sont tout aussi expressives. « Abolition de la mention de genre à l’état civil », peut-on lire d’un côté, tandis que la pancarte se tourne, au gré du vent : « Mon corps, mon genre, ta gueule ». Simple. Efficace. Tout comme le très explicite panneau « Stop aux mutilations sur les intersexes » ou le piquant « Si vous ne votez pas la PMA, on épouse vos filles ! »

ARRACHER SES DROITS

Arrivée au niveau de la place de Bretagne, la Marche des Fiertés effectue un arrêt, le temps d’un die-in, pour commémorer les personnes LGBTIQ+ décédées. Parce qu’elles ont été assassinées en raison de leur orientation sexuelle, de leur orientation affective, de leur identité de genre, etc. Parce qu’elles sont mortes en fuyant le pays dans lequel elles étaient persécutées, torturées, menacées de mort. Parce qu’elles se sont suicidées.

Dans tous les cas, la non acceptation de la société envers elles leur a couté la vie. Calmement, les manifestant-e-s s’allongent sur la route. Les mots prononcés en amont de la Marche par Yann Goudard, président-e d’Iskis et administrateurice de la Fédération LGBT, résonnent dans les silences :

« La répression poursuit nos existences depuis longtemps. Nos vies font désordre, nous sommes discriminé-e-s, persécuté-e-s. Nous marchons pour nos vies, pour arracher nos droits. (…) Maintenant, soyons visiblement fier-e-s- et clamons notre colère. »

Reprenant la thématique de cette 25eédition rennaise « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? », Yann Goudard répond, en dressant la liste par la négative : « Pas au conseil des médecins, pas au ministère de la Santé, pas au ministère de l’Éducation nationale, pas au ministère de l’Intérieur, pas au secrétariat chargé de la lutte contre les discriminations, pas à Matignon, pas à l’Élysée… »

La liste des revendications est longue (et complète sur le site de l’association Iskis). Des revendications à prendre en compte de toute urgence, alors que les dirigeant-e-s font les autruches. Le Centre LGBT de Rennes, ainsi que les structures partenaires et les allié-e-s, se mobilisent ce jour-là – comme au quotidien – pour mettre en lumière les luttes « pour l’arrêt des opérations et médications d’assignation des personnes intersexes jusqu’au libre choix de la personne ; pour un accès effectif et gratuit aux différents moyens de prévention des IST, du VIH et des hépatites ; pour le libre choix de son parcours de transition et ses médecins, conformément à la loi, et l’abolition des protocoles inhumains encore existants, notamment ceux de la SoFECT ; pour accorder systématiquement le droit d’asile aux personnes LGBTI exilées fuyant leur pays en raison de leur sexe, orientation sexuelle ou identité de genre ; pour l’ouverture de la PMA à tou-te-s sans discriminations et dans les mêmes conditions ; l’intégration des différentes sexualités, sexes et identités de genre dans les programmes de formations initiale et continue (enseignement, santé, administrations, forces de l’ordre, etc.). »

AMOURS HEUREUX

Dans le cortège, cette année, on ne peut rater les étonnantes nonnes qui défilent aux côtés des manifestant-e-s. Elles ont 40 ans les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Elles sont apparues pour la première fois en 1979 dans le quartier du célèbre Harvey Milk, le quartier Castro de San Francisco.

Engagées pour récolter des fonds au profit des malades du cancer et dans des manifestations contre le nucléaire, elles ont répondu et répondent encore à un besoin d’écoute sans jugement et de bienveillance. Pour cela, elles prônent l’expiation de la culpabilité stigmatisante et la promulgation de la joie universelle.

Lorsqu’au début des années 80, le sida apparaît et ravage un nombre incalculable de vies, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence choisissent de promouvoir l’amour heureux et l’amour libre, le respect de soi et de ses partenaires. En France, plusieurs couvents ont été fondés dès 1989 et œuvrent, comme dans le reste du monde, à l’organisation des séjours de ressourcement désormais appelés Jouvences. Un moment, de trois à quatre jours, dédié aux personnes concernées par le VIH (les personnes touchées, les proches, les personnes ayant une activité en rapport avec le VIH…).

Les Sœurs sont formelles : les Jouvences ne sont pas médicalisées, ni accompagnées par des psychologues. L’idée étant de proposer des espaces de liberté à chacun-e dans lesquels seuls sont imposés le respect de soi, le respect des autres et le respect des heures de repas. Tout peut être exprimé et partagé dès lors que la personne y consent.

« Nous sommes là pour vous écouter, parler de vos peines de cœur, vos peines de cul. Pour vous expliquer comment utiliser des capotes ou vous faire un câlin. »
s’exclame une des Sœurs sur l’esplanade Charles de Gaulle.

Ce qu’elles réclament ? « L’intégrité physique, la reconnaissance de nos identités, de nos amours… Les droits humains pour tou-te-s ! Nous avons un devoir de mémoire envers nos frères, nos sœurs, nos adelphes, celles et ceux qui fuit les zones de guerre pour trouver ici un accueil indigne ! Nous ne les oublions pas. »

Ce jour-là, elles sont présentes pour répandre « amour, joie et beurre salé » dans les cœurs. Comme toujours, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence s’affichent comme un soutien et dénoncent l’indifférence dans laquelle des personnes LGBTIQ+ meurent, la solitude également dans laquelle ces dernières et d’autres concernées se trouvent, ne serait-ce qu’au travers des difficultés rencontrées pour accéder aux soins et à la santé.

LE DROIT À L’AUTODÉTERMINATION

Et par soins et santé, nous entendons ceux de « tous les jours », pour un rhume ou une gastro, censés être basés sur le respect, le non jugement et la bienveillance, et non des protocoles visant à aliéner les individus que la société voudrait catégoriser de malades mentaux, d’anomalies. Dépénalisée en 1982 en France, l’homosexualité est restée inscrite au registre de la Classification Internationale des Maladies de l’OMS (à laquelle se réfère l’Hexagone) jusqu’en 1992. Avant hier, en somme.

La transidentité, quant à elle, n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’à partir de 2010, en France. Hier, en résumé. « Nous sommes encore considérés comme des individus malades même si aujourd’hui nos parcours sont moins psychiatrisés. », explique Élian Barcelo, vice-président d’Iskis et co-secrétaire du ReST.

Le Réseau Santé Trans (le ReST), c’est un réseau paritaire réunissant des personnes trans et des professionnel-le-s de la santé. Actif depuis trois ans et officiellement créé à Rennes il y a un an (en mars 2018, précisément), il favorise le partage d’expériences et « l’échange sur les protocoles de prise en charge, en concertation avec les personnes trans concernées. »

Aujourd’hui, il existe deux manières de prendre en charge la transidentité, comme le développe Élian Barcelo. Depuis 2010, le parcours – auto-proclamé – officiel est celui proposé par la Société Française d’Études et de prise en Charge de la Transidentité, qui « à côté de professions non médicales telles que les psychologues, sociologues ou juristes, rassemble de façon transversale tous les spécialistes médicaux concernés par la prise en charge de la transidentité, en particulier : psychiatres, endocrinologues, chirurgiens plasticiens, urologues et gynécologues. », peut-on lire sur le site de la structure, qui visiblement oublie de parler des personnes concernées.

« Ça ne convient pas à tout le monde car un suivi psychiatrique est obligatoire pendant deux ans, ce qui peut être stigmatisant et normalisant. Ce processus peut aussi mettre en danger les personnes trans à qui on demande de faire leur coming out auprès de leur entourage sans avoir accès à des hormones de transition. Ce qui veut dire qu’elles font leur coming out avec une apparence qui ne leur va pas. Ça n’aide pas. »
précise le co-secrétaire du ReST.

La deuxième manière, celle pour laquelle œuvre le Réseau, c’est le parcours libre : « La transidentité n’est pas une maladie mais nécessite un suivi médical. L’idée des parcours libres, c’est de pouvoir choisir librement son médecin, son endocrinologue,… Et d’avoir recours à un suivi psy selon le ressenti. Que ça reste un choix, une option. On travaille avec des médecins qui ne demandent pas de certificat psychiatrique et qui ne remettent pas en cause la manière dont la personne se sent, car c’est très personnel. Et on ne force pas le coming out. Et on ne se cantonne pas à l’approche visant à penser uniquement à travers le côté « je ne me sens pas bien dans mon corps », on peut aussi parler de bien-être, de mode de vie de qualité, de réflexion. »

Le ReST prône le principe d’autodétermination des personnes trans. La charte, signée déjà par une trentaine de personnes ainsi que des entités associatives adhérentes telles que Iskis, le Planning Familial 35, Ouest Trans ou encore les Planning Familiaux de Grenoble et de Clermont-Ferrand, repose d’ailleurs sur l’autodétermination et le point de vue non jugeant des professionnel-le-s de la santé.

En résumé, le Réseau milite pour la reconnaissance des personnes trans comme individus à part entière, pouvant ainsi agir et choisir librement, et non comme des personnes atteintes de troubles de la personnalité ne leur permettant pas de décider de leur corps et de leur vie. 

MAIN DANS LA MAIN

Cela devrait être acquis et pourtant l’accueil des personnes transgenres diffère dans la majorité des cas de l’accueil des personnes cisgenres.

« Les médecins ne sont pas formés et souvent, ils ne vont pas se sentir légitimes et/ou compétents pour les transitions mais cela n’empêche pas de suivre le quotidien. Mais ils ont souvent des appréhensions, peur de mal faire. Il y a des choses comme prendre le rythme cardiaque d’une personne transgenre et donc lui demander de soulever son t-shirt qui peuvent être gênantes pour elle. Autre exemple : quand on appelle un cabinet médical, le secrétariat ajoute toujours au téléphone ou en face à face la civilité supposée de la personne, par rapport à la voix ou l’apparence physique.

Dans le réseau, la totalité des médecins demandent uniquement le nom d’usage. Des problèmes peuvent subvenir aussi chez le médecin ou à la pharmacie, si la carte vitale n’a pas pu être changée. Ça les rend souvent surpris ou suspicieux. Les personnes trans constituent une population qui n’a pas un accès facile aux soins alors qu’elle en a besoin. Il est nécessaire d’être dans une démarche de réflexion, de formation. Des choses ont été très bien réfléchies au Planning Familial 35 qui a engagé une réflexion depuis quatre ans. L’accueil y est excellent aujourd’hui. Je préfère envoyer les gens vers le PF35 parce que c’est un endroit où les personnes LGBTIQ+ sont bien accueillies et où les professionnel-le-s peuvent envoyer vers des confrères et des consœurs plus compétent-e-s sur telle ou telle thématique. », détaille Élian Barcelo.

Travailler en collaboration continue avec les professionnel-le-s de la santé, les associations et les personnes trans permet la reconnaissance de l’expertise et l’expérience des concerné-e-s mais favorise aussi l’élaboration d’une réflexion commune convergeant vers l’accueil et l’accompagnement médical, intégrant dans le processus la notion de choix et de respect tant de l’expression de l’identité de genre que dans les parcours de santé. 

NE PAS LÂCHER LE LIBRE CHOIX

Ainsi, le ReST œuvre et participe à trois principes majeurs d’intervention : le travail avec et pour les personnes trans, l’amélioration de l’accès aux soins et la qualité des soins notamment  par l’information et la formation des professionnel-le-s de la santé, et la défense des droits des personnes trans en matière de santé. 

C’est dans le sillon de cette troisième mission que le Réseau s’active actuellement au soutien d’une professionnelle de la santé visée depuis le début de l’année par une plainte de la part du Conseil National de l’Ordre des Médecins, à la suite d’un signalement provenant de proches d’une patiente trans majeure.

« On la soutient, on lui a donné des noms d’avocat-e-s et on a lancé une cagnotte pour l’aider à financer les frais d’avocat car l’assurance professionnelle n’en couvre qu’une petite partie. », explique Élian Barcelo qui poursuit :

« La patiente est majeure et son entourage a porté plainte car elle a été mise sous hormonothérapie avec son accord. Dans un premier temps, l’ordre départemental des médecins a rendu un avis favorable à la professionnelle, invalidant les trois points soulevés par le CNOM qui a choisi de poursuivre la plainte malgré tout. »

Le vice-secrétaire démonte en toute logique les trois faits reprochés à la personne attaquée. Premier point : le non respect de son serment de gynécologue l’obligeant à ne recevoir en consultation que des femmes.

« C’est extrêmement déplacé et c’est insultant. Ce serment n’existe pas. Les gynécos peuvent suivre des hommes cisgenres pour différentes pathologies. C’est clairement de la transphobie. », balaye-t-il d’un revers de la main.

Deuxième point : les traitements hormonaux ne devraient être prescrits que par des endocrinologues. « Dans le Vidal, qui est une référence pour les médecins, il est bien marqué que les gynécologues et médecins généralistes peuvent les prescrire. », s’exclame-t-il.

Troisième point (et c’est là clairement que se niche le problème) : elle ne respecterait pas les recommandations de la Haute Autorité de Santé de 2009 et les recommandations de 2015 concernant les équipes et praticien-ne-s affilié-e-s à la SoFECT.

« Le problème c’est le parcours libre. Que le parcours soit en dehors d’un parcours psychiatrique. C’est considérer la transidentité comme une maladie. La dépsychiatrisation auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) date de 2018 mais il y a certaines structures qui freinent des quatre fers. »
poursuit-il.

Ainsi, cette affaire pointe du doigt plusieurs problématiques majeures : les personnes trans n’auraient visiblement pas le droit de choisir librement leurs praticien-ne-s, les démarquant du reste de la population et le consentement d’un-e patient-e trans majeur-e pourrait être remis en cause par son entourage qui peut se saisir comme bon lui semble de l’Ordre.

Droits de base bafoués, personnes trans infantilisées, stigmatisation normalisée. Les enjeux qui en découlent sont importants : « Si la professionnelle attaquée perd, les parcours libres pourraient être amenés à disparaître et là, ça pose un problème en matière de politique de santé. On ne veut pas lâcher le libre choix. On ne veut surtout pas perdre du terrain là dessus. Dialoguer avec des médecins respectueux, c’est beaucoup pour nous ! »

Concrètement, en terme de politique nationale de santé, le ReST, hormis certains soutiens à l’Assemblée Nationale, au Sénat et du côté du Défenseur des droits, n’est pas aidé dans son combat, « la ministre de la Santé ayant été ambassadrice l’an dernier lors de l’AG de la SoFECT, on peut supposer qu’elle soutient les parcours officiels. »

En résumé, la France n’avance que très partiellement sur les questions de la transidentité : « Le gouvernement gonfle le torse en parlant de la PMA (dont l’extension à tou-te-s est sans cesse reportée depuis 6 ans, ndlr), mais publiquement, les personnes transgenres, on en parle pas beaucoup et on est très loin d’avoir avancé sur la santé. 

En 2016, la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle a permis de ne plus passer devant le tribunal pour effectuer le changement de prénom à l’état civil. Désormais, la démarche se fait à la mairie. La réforme a eu lieu parce que la France a été condamnée car elle demandait la stérilisation des personnes transgenres pour obtenir le changement des papiers d’identité. Il a fallu une condamnation !!! » 

L’importance des réseaux comme le ReST et des espaces sécurisés réservés aux personnes concernées n’est plus à démontrer. Face à la transphobie, institutionnalisée mais pas uniquement, l’information et la formation sont indispensables et pourtant, encore minoritaires, voire complètement absentes. Briser le rapport de domination sachant-e/patient-e, c’est un des combats des associations LGBTI.

« Depuis longtemps, depuis les années 90 ! », souligne Élian Barcelo. Les échanges avec les professionnel-le-s de la santé doivent mener à la reconnaissance de l’expertise des personnes trans en matière de transidentité. Là encore, logique…

« Pour le moment, la formation des futurs médecins et pharmaciens est encore verrouillée et il est très compliqué de faire irruption comme ça, dans les formations. En Bretagne, l’association Ouest Trans et le Planning Familial proposent des formations à destination des professionnel-le-s de la santé. Même des formations courtes, simplement pour faire germer la réflexion et apporter les bases théoriques autour de la transidentité. », conclut le vice-président d’Iskis et co-secrétaire du Réseau Santé Trans ponctuant la fin de notre rencontre par un « Voilà à quel point de connaissances on en est… » 

LA BINARITÉ CRÉE LES ANOMALIES…

Les réticences sont nombreuses, les avancées minoritaires. Parce que le système est encore binaire et les cases, essentielles au bon fonctionnement de ce système. Mais l’Homme ne se doit-il pas d’être plus nuancé et complexe que la machine ? Pourquoi s’octroie-t-on le droit d’étiqueter la transidentité à une pathologie et l’intersexuation à une anomalie ?

« Notre société est bornée et prétend que l’humain peut être classé d’une manière binaire. Elle prétend qu’il y a des femelles et des mâles et que ce qui ne rentre pas dans ces cases soi-disant naturelles est anormal et qu’il est donc légitime d’opérer. C’est absurde. Nous savons maintenant que le genre est une construction sociale. Le sexe, bien qu’il soit biologique, relève aussi d’une certaine construction sociale.

Nous avons décidé qu’un clitoris devait avoir maximum une certaine longueur et qu’un pénis devait avoir minimum une autre, qu’un vagin devait avoir une certaine profondeur et que les hormones d’une certaine personne devaient être dans un certain référentiel. Ces limites ont été décidées arbitrairement et légitiment des traitements inhumains. », explique Audrey Aegerter, créatrice de la chaine Audr XY disponible sur YouTube et présidente de l’association InterAction fondée en Suisse.

Elle précise : « En fait, on veut s’assurer que tout le monde puisse avoir un rapport hétérosexuel, que les organes génitaux externes ressemblent à ce qu’on s’attend d’une fille ou d’un garçon et que la puberté se fasse comme attendue en fonction du sexe assigné. Il y a donc une certaine transphobie et homophobie dans la prise en charge des personnes intersexes. Les opérations ont toujours été autorisées… ou du moins, n’ont jamais été interdites mais c’est dans les années 50 que la prise en charge a commencé à être protocolaire. »

Selon l’ONU, on estime à 1,7% de la population concernée par l’intersexuation qui est une variation du vivant, c’est-à-dire une variation des caractéristiques sexuelles, qui peut être de l’ordre chromosomique, hormonale ou des organes génitaux internes et/ou externes. On peut découvrir ces variations à la naissance ou à la puberté, ou même après.

« La plupart de ces variations sont saines et ne nécessitent aucune prise en charge médicale. Malgré cela, beaucoup se font opérer ou subissent des traitements hormonaux sans consentement éclairé et libre. »
souligne Audrey.  

NE PLUS SE SENTIR ISOLÉ-E

Sa chaine, lancée début 2018, et ses vidéos, dont « #Il y a une couille avec votre fille », est un véritable outils de transmission des savoirs autour de l’intersexuation. Et de partage. C’est en regardant les vidéos, sur cette thématique, de Pidgeon et Emilord, deux youtoubeureuses des Etats-Unis, qu’Audrey Aegerter a entendu des vécus similaires aux siens :

« Ces personnes qui semblaient si sûres d’elles, elles n’avaient pas honte de leur intersexuation et en parlaient ouvertement. Elles m’inspiraient et m’inspirent encore beaucoup. Je pensais que je n’assumerais jamais aussi publiquement mon intersexuation. »

Quand elle participe au film Ni d’Eve ni d’Adam : une histoire intersexe, réalisé par la documentariste Floriane Devigne (lire notre critique YEGG#74 – Novembre 2018), elle rencontre d’autres personnes intersexes qui, elles aussi, regardent les vidéos des deux youtoubeureuses :

« Elles autant que moi ne connaissions que les mots des médecins. Des mots qui pathologisaient nos corps. Grâce à ces rencontres et ce film, j’ai finalement pris confiance en moi et fais mon coming-out. Suite aux nombreux coming-out, l’intersexuation a gentiment pris une place chère dans ma vie et n’est plus une tare. Je suis aujourd’hui heureuse et fière d’être intersexe, car sans cela je n’aurais jamais rencontré des personnes que j’aime énormément. »

Personne, parmi la population concernée dans les pays francophones, ne publie de vidéos sur le sujet. Elle décide alors de se jeter dans le bain. Pour les personnes intersexes tout d’abord. Pour qu’elles ne se sentent pas ou plus isolées. Pour qu’elles puissent entendre des témoignages humains et non des paroles médicales visant à leur faire penser qu’elles sont malades.

Mais la chaine Audr XY s’adresse également aux personnes dyadiques, soit les personnes qui ne sont pas intersexes. Pour que les parents ou futurs parents d’enfants intersexe aient accès aux informations. Pour que les associations aient des ressources et des outils. Pour que le grand public sache et que l’intersexuation gagne en visibilité au sein de la société.

« Par le biais de mes vidéos, je suis également rentrée en contact avec d’autres personnes, qui sont dans la même situation que moi il y a quelques années, et qui m’écrivent pour me raconter leurs histoires ou me dire qu’elles se sentent un peu moins seules le temps d’une vidéo. J’espère que ça va avoir un effet d’empowerment et que nous serons plusieurs à faire des vidéos, à parler publiquement et que cela changera un peu les mentalités.

Imaginez si, dans quelques années, il y avait autant de vidéos sur l’intersexuation que sur le véganisme ? On en changerait des choses ! J’ai fait quelques vidéos où je parle avec d’autres activistes sur des sujets divers, comme le sentiment d’illégitimité, être trans et intersexe ou les discriminations structurelles. J’aimerais montrer la diversité des vécus et variations intersexes et ne pas uniquement parler « de moi » afin qu’une majorité de personnes puissent s’identifier à mes vidéos. », commente la présidente d’InterAction. 

DES CORPS SAINS

L’intersexuation n’est pas une nouveauté. Néanmoins, le sujet est tabou. Comme pour la transidentité, professionnel-le-s de la santé, enseignant-e-s, juristes, etc. ne reçoivent aucune formation (non pathologisantes) à ce propos. Les personnes concernées sont encore et toujours considérées comme malades et anormales. Victimes de malformations. Dans sa vidéo sur les opérations, Audrey Aegerter défend les droits de l’autodétermination, de l’enfant et de l’humain :

« Les corps intersexes sont sains. C’est la médecine qui rend les personnes intersexes malades. On considère que le fait d’être déterminé (fille ou garçon) sera bon pour le développement de l’enfant. »

Elle revient plus de 70 ans en arrière pour nous expliquer la cause de la grande perte des droits des enfants intersexes : « Suite à une circoncision particulièrement ratée, le sexologue John Money a créé un protocole particulièrement pathologisant envers les personnes intersexes. Il recommande d’opérer vite, dans le secret. Dans les années 80, les personnes intersexes ont commencé à se (re)construire et ont commencé à se battre pour leurs droits.

Notamment avec l’organisation américaine ISNA et les Hermaphrodites with attitude. L’ISNA a fait un travail exceptionnel. Depuis, les organisations ont des positions officielles et font du plaidoyer politique pour les droits humains. Grâce à cela, il y a eu de grandes avancées pour le mouvement qui adopte aujourd’hui une approche politique par les droits humains et condamne les institutions pour leurs pratiques médicales. Les unes après les autres. »

On est loin du monde qu’elle décrit dans « Une fable intersexe ». Un monde sans mutilations génitales, tortures et violations des droits des enfants. Un monde qu’elle sait non réaliste en l’état actuel mais en lequel elle croit à force de luttes permettant à terme de protéger les enfants intersexes et de les inclure dans la société, sans discriminations.

Pour l’heure, la France comme la Suisse ignorent les recommandations du comité d’éthique invitant les médecins à ne pas opérer les enfants sans consentement éclairé : « L’ONU a depuis 2015 fait plus de 40 réprimandes condamnant la prise en charge des personnes intersexes dans les pays européens. C’est énorme. » À sa connaissance, il n’y aurait qu’à Malte et en Californie qu’il existerait une interdiction formelle des mutilations génitales sur les enfants intersexes « mais la mise en place de nouveaux protocoles tarde… »

L’Occident condamne donc fermement l’excision pratiquée dans plusieurs régions du monde mais autorise et se donne même le droit de mutiler des enfants sur son territoire, en raison de la binarité. Cette dernière « est aujourd’hui la cause d’énormément de souffrance pour beaucoup de personnes. Les personnes LGBTIQ+ sont discriminées et n’ont pas accès aux mêmes droits que les personnes cisgenres, hétérosexuelles et dyadiques.

C’est incroyable qu’en 2019 nous devions toujours nous battre pour exister librement. Les jeunes LGBTIQ+ sont plus susceptibles que les autres de tenter de se suicider, arrêter l’école et/ou être précaires. » Incroyable également qu’il faille rappeler par voie de presse que « le droit des enfants à l’intégrité physique et sexuelle est un droit inaliénable. » (Tribune parue dans Libérationle 10 septembre 2018 revendiquant l’arrêt des mutilations des enfants intersexes). 

LA COMMUNAUTÉ AUX VERTUS GUÉRISSEUSES

Toutefois, les médias sont encore peu nombreux à s’intéresser aux revendications des personnes intersexes (interdiction des traitements et opérations altérant les caractéristiques sexuelles des personnes sans leur consentement libre et éclairé / suppression du genre à l’état civil / soutien psychosocial gratuit et choisi / formation complète et non pathologisante aux personnels soignants, aux enseignant-e-s, aux juristes…).

Ce sont les associations telles qu’InterAction, co-fondé par Audrey Aegerter le 26 octobre 2017 (journée de la visibilité intersexe), Zwischengeschlecht (toujours en Suisse) ou encore le Collectif Intersexes et Allié-e-s (en France) qui œuvrent à l’avancée des droits humains et au changement des mentalités.

Les structures agissent, malgré de faibles soutiens et moyens financiers, sur plusieurs fronts : à la fois politiques, sociétales et personnels. Elles sont à la fois porteuses d’informations et de formations, leviers de visibilité menant à la reconnaissance des personnes intersexes et de leurs droits et organisatrices d’espaces sécurisés.

Pour Audrey, « la communauté intersexe a d’énormes qualités guérisseuses. » Et peut être, en complément de l’entourage si celui-ci est bienveillant, un véritable soutien. Car il ne faut pas oublier la notion dont elle a parlé plus tôt : outre les opérations et les traitements hormonaux effectués dans l’urgence, le « secret » est également un facteur destructeur.

Pour briser le climat de honte, « en tant que personne concernée, il faut beaucoup de courage et de bienveillance. L’intersexuation est encore tellement taboue… Il n’y a malheureusement pas de règle d’or pour briser le tabou, à part parler et faire face aux questions mal-placées, aux remarques désobligeantes et à l’étonnement… Même si ce n’est pas facile tous les jours, briser le secret déjà dans sa propre vie est très émancipateur, à condition qu’on soit dans un environnement safe.

Pour moi, ne plus avoir besoin de mentir, être honnête avec les autres et moi-même quant à mon corps est exceptionnellement émancipateur. Ça me donne de la force et de l’énergie. Malheureusement, ce n’est pas encore sécure pour toutes les personnes et dans tous les milieux, c’est donc un privilège que j’ai de pouvoir parler aussi librement de l’intersexuation. »

BRISER LE CLIMAT DE HONTE

D’ailleurs, elle le dit clairement, s’exposer en tant que personne intersexe sur Internet constitue un danger. Elle craint les trolls et les micro-agressions en ligne mais aussi pour son avenir professionnel, et s’inquiète de transmettre des informations erronées qui pourraient aller à l’encontre du mouvement des intersexes.

Comme dans ses vidéos, Audrey Aegerter pointe des réalités douloureuses et injustes tout en distillant toujours une note de légèreté et d’optimisme : « Lorsque je fais face à des commentaires haineux, cela me prend aux tripes, je tremble et je me demande si c’est vraiment nécessaire de continuer. Mais les échos positifs sont heureusement plus nombreux.(…) J’ai peur que ma visibilité puisse faire peur à mon employeur… Les personnes LGBTIQ+ sont encore beaucoup discriminées à l’embauche et sur le lieu de travail. Cela n’a pas encore été le cas, heureusement ! (…) Grâce à la communauté, à mes ami-e-s et à un travail de recherche que je fais de mon côté, cette crainte (d’être néfaste au mouvement, ndlr) est bien moins présente qu’au début. »

Rompre le silence ne devrait pas s’apparenter à une prise de risque pour la santé physique et/ou mentale de la personne qui entreprend cette action. C’est toute la société qui est concernée par cet état de fait. Pour la présidente d’InterAction, les personnes dyadiques peuvent participer à la suppression du climat de honte et à la stigmatisation que subissent les personnes intersexes. En étant allié-e-s.

« Même si elles ne connaissent pas, a priori, de personnes intersexes. Elles peuvent corriger les personnes qui disent des choses clairement fausses sur l’intersexuation ou une pseudo binarité dans notre société, partager des articles et vidéos sur les réseaux, etc. C’est peut-être pas grand chose mais si une personne concernée le voit, ça peut faire beaucoup de bien et elle saura qu’elle peut s’adresser à elles.

Et en tant que parent, briser le tabou veut dire parler ouvertement à son enfant, lui expliquer de manière appropriée sa variation et l’aimer pour ce qu’il est. Lui donner la force de vivre comme il est et peut-être de changer le monde. », répond-elle, espérant pouvoir aider le plus grand nombre de personnes dyadiques et intersexes à travers ses vidéos, palliant ainsi le manque d’informations dans les médias, les écoles et les formations. 

LA HONTE DOIT CHANGER DE CAMP

Il y a urgence. Déconstruire les normes patriarcales - qui on le rappelle sont principalement binaires (avec la mention « Le masculin l’emporte sur le féminin »), hétéronormées et blanches, entre autre – s’apparente souvent dans l’imaginaire collectif à la perte de privilèges.

Résultat : on préfère ignorer les discriminations subies par les personnes que l’on qualifie de différentes et qu’on assimile pour certaines à des personnes souffrant d’une pathologie. On minimise les vécus, on ignore leurs existences. En somme, on nie véritablement leurs droits à la dignité et à l’humanité.

De temps en temps, de manière totalement aléatoire, on s’émeut. De l’assassinat de Marielle Franco, de l’agression de Julia, du passage à tabac d’un couple lesbien dans le bus. Par exemple, la presse n’hésitera pas à titrer en mai 2019 « Agression de Julia : la transphobie en procès à Paris ».

Vraiment ? Qu’a-t-on fait en août 2018 à la suite du meurtre de Vanesa Campos ? Combien de personnes, ne serait-ce qu’à Rennes, se rassemblent place de la Mairie le 20 novembre, à l’occasion du Jour du Souvenir Trans (TDoR, Transgender Day of Remembrance) afin de commémorer les personnes trans assassinées et poussées au suicide à cause de la transphobie vécue ?

Si quelques actes LGBTIphobes font couler de l’encre dans les médias, ils sont minoritaires face à la liste de prénoms dressés lors du TDoR, face aux chiffres révélés chaque année par le rapport de SOS Homophobie et face à toutes les discriminations tues et toutes celles encore qui ne sont pas dites car elles sont devenues banales, quotidiennes, intégrées.

On s’insurge de l’inhumanité de nos voisins européens (en Pologne, les commerçants ont depuis juillet 2019 le droit d refuser de servir des personnes LGBT) ou non qui persécutent, enferment, torturent, condamnent à mort les homosexuel-le-s. Qu’en est-il sur notre territoire ? Nous inquiétons-nous du sort des personnes étrangères LGBTIQ+, menacées de mort dans leur pays d’origine, à qui l’on n’accorde pas le droit d’asile ? Nous inquiétons-nous réellement de la sécurité de toutes les personnes LGBTIQ+ ? Notre indifférence, notre hypocrisie et notre non remise en cause par rapport à nos responsabilités mettent des vies en danger.

MANQUE DE REPRÉSENTATION

Seules les personnes concernées peuvent parler de leurs vécus. Les allié-e-s peuvent les écouter, sans chercher à minimiser leurs paroles, et peuvent aussi s’informer via les associations, les sites ressources, les articles, les documentaires, les livres, etc. Parce que nous ne manquons pas d’informations mais d’intérêt et ignorons souvent, par conséquent, les biais et canaux qui s’offrent à nous.

La difficulté résidant également dans le fait que les cinémas, chaines TV, médias, maisons d’éditions, librairies, programmateur-e-s artistiques et autres secteurs grand public sont souvent frileux (et LGBTIphobes) quant à ces sujets encore considérés « underground », marginaux.

« La politique est bien moins intéressante pour les médias que de savoir sur quelles toilettes nous allons… »
déclare Audrey Aegerter.

Et cela révèle le manque de représentation des personnes LGBTIQ+ dans la société actuelle qui, tant qu’elles ne déclarent pas publiquement leur homosexualité, transidentité ou intersexuation, sont considérées selon les normes hétérosexuelles, cisgenres et binaires.

« Le manque de représentation fait que nous ne savons pas comment parler d’intersexuation, nous n’avons pas accès à des terminologies bienveillantes et cela participe également au climat de honte. C’est justement afin d’éviter cela que je crée mes vidéos et que je suis aussi visible. Bien que la visibilité ne fasse pas le travail, j’espère qu’elle nous apportera des membres ou motivera d’autres à s’engager.

Le travail doit être fait de manière collective, hors il est très difficile d’atteindre les personnes intersexes. Le manque de représentation participe à cela. Le manque de représentation et d’information en général sur le sujet fait que pour beaucoup de parents, c’est le jour de la naissance de leur enfant qu’ils entendent parler d’intersexuation pour la première fois. Ils ignorent alors le non-fondé des traitements. Tout cela participe à leur détresse. Et c’est un des arguments que les médecins utilisent le plus souvent pour légitimer les traitements… La détresse des parents. », analyse Audrey.

Comme elle le souligne, le manque de représentation favorise la honte. Puisque sans représentation, on pense que la situation est unique, isolée, et rares sont les personnes qui arrivent à supporter d’être à l’écart de la société. À ce jour, peu de personnalités publiques ont révélé leur intersexuation, excepté la mannequin Hanne Gaby Odiele et la femme d’affaires Taylor Lianne Chandler (plusieurs articles supposent l’athlète Caster Semenya en tant que personne intersexe mais  elle n’en a jamais fait mention).

Présenter des profils et des parcours divers, c’est alors faire germer l’idée que ces derniers ne sont pas différents mais que la norme n’est tout simplement pas unique. C’est permettre à tout le monde de se construire grâce à la possibilité de s’identifier à des rôles modèles et ne pas penser que des domaines d’activités ou des métiers sont réservés à telle ou telle partie de la population, majoritairement des hommes blancs hétérosexuels (lire Encadré).

DES DROITS HUMAINS AU PINKWASHING… LA POLÉMIQUE

« Les droits humains sont ma fierté » revendique la grande banderole d’Amnesty International, visible le 8 juin dernier lors de la Marche des Fiertés. Cinquante ans après les émeutes de Stonewall, qui rappelons-le sont à l’origine des premières Marches américaines, on ne peut nier les avancées en terme de droits mais on ne peut également que constater la lenteur avec laquelle les différents gouvernements les ont accordés, peinant encore à reconnaître l’égalité de ces droits aux restants des fameux Droits de l’Homme.

Et le moins que l’on puisse observer également, c’est que les soutiens ne se bousculent pas au portillon. Les vrais soutiens. Pas ceux de Mastercard, Tinder, Google, Air France… dont la présence à Paris a créé la polémique, interrogeant le caractère politique ou commercial de la Marche.

« Le discours, très perceptible lors des débats sur le mariage pour tous, définissant les droits LGBT comme des droits humains est très favorable au pinkwashing, c’est-à-dire au fait pour les entreprises de se donner une image progressiste. », explique le militant queer et anthropologue Gianfranco Rebucini dans une interview accordée à Vice le 28 juin 2019. À New York, la « Reclaim Pride » a été organisée pour se réapproprier la Gay Pride, vidée de son propos revendicatif et contestataire, selon plusieurs milliers de manifestant-e-s.

À Paris, l’appel « Stop au pinkwashing » a été lancé quelques jours avant la Marche des Fiertés afin de souligner le désaccord avec l’organisation officielle. Début juillet, sur Twitter, on pouvait lire le message du Collectif Intersexes et Allié-e-s : « N’oubliez pas que nous, les personnes intersexes, en compagnie d’allié-e-s, avons ouvert la Marche des Fiertés de Paris 2019. Il était impossible de nous manquer, il y a eu des interviews en amont, et pourtant aucun média n’en parle : #IntersexesEnTêtePride2019 ».

Sur le site de Komitid, un article est consacré à une interview de Mischa, membre du Collectif Intersexes et Allié-e-s et co-initiateur des Délaissé-e-s des Fiertés qui ont pris la tête du cortège, juste derrière les Goudou-e-s sur Roues. Il explique :

« Le Mouvement est né d’une frustration, d’une urgence d’exister dans les luttes et les fiertés LGBTI, pour les personnes intersexes. Submergé de travail, le Collectif Intersexes et Allié-e-s, seule association par et pour les personnes intersexes en France, est à la fois très sollicité et ironiquement peu entendu dans les revendications générales de la communauté LGBTI. D’un côté on nous veut partout, et dans le même temps on ne nous donne pas du tout les moyens de l’être. C’est épuisant et frustrant pour nos militant-e-s. Cette année, l’organisation avec l’Inter-LGBT ne s’est pas bien passée.

On leur a fait une proposition de formation, essentielle dans le cadre de la Marche des Fiertés où nos revendications peinent à être portées correctement, dignement. Mais iels nous ont répondu trop tard – et s’en sont excusé-e-s – et nous n’avions plus du tout le temps de nous organiser. Ça ne s’était pas bien passé avec nos partenaires non plus, comme souvent. On était démoralisé-e-s. En parlant avec d’autres militant-e-s (dyadiques), en particulier des militant-e-s queer et antiracistes, j’ai repris espoir et on a fini par vraiment créer quelque chose. Ces militant-e-s, pour la plupart handis, racisé-e-s, queer, jeunes, ont remué ciel et terre pour nous donner un espace et une portée inespérée. »

UNE POSITION POLITIQUE

À Rennes, le 8 juin dernier, la thématique « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? » a rassemblé près de 4 000 personnes. Pas de chars de grandes entreprises mais des militant-e-s LGBTIQ+, des associations et des allié-e-s. La manifestation offre une large palette du militantisme : du slogan scandé en chœur avec fougue à une danse endiablée, en passant par les roulages de pelles, les tenues en cuir et les meufs aux seins à l’air, il nous semble que peu importe le moyen d’expression de chaque individu réuni dans le cortège, tout est politique.

Et au sein de la foule qui afflue dans les rues de la capitale bretonne, on aperçoit Faty. Elle rayonne. Vêtue de noir et de blanc en hommage aux couleurs du drapeau de la Bretagne, elle prône les droits humains : « C’est ce qui nous lie, le fait qu’on soit humains. On oublie facilement ça. »

Femme, noire, trans, rennaise d’adoption, brestoise d’origine, elle participe pour la première fois à la Marche des Fiertés. « J’en ai entendu parler par des ami-e-s et je me suis dit que ça pouvait être bien pour moi d’y aller. C’était le bon moment. Pour rencontrer d’autres personnes, d’autres associations. Et aussi pour marquer toutes les discriminations que j’ai pu subir. Une manière de porter plainte en quelque sorte. Je ne pouvais pas y aller sans être visible. », déclare-t-elle.

Challenge réussi, son message passe, elle veut que tous les humains soient libres et ce jour-là, elle s’est sentie libre.

« Je n’ai pas choisi d’être une femme, trans, noire. Encore aujourd’hui, j’essaye d’accepter. Ce n’est pas parce que j’ai le sourire que c’est la fête. Mais maintenant je me dis que si on sait que je suis trans, ce n’est pas grave si ça peut aider d’autres personnes. Plus on pense à ce que les autres pensent, plus on s’empêche de vivre. Je n’en pouvais plus de me dire que j’avais une maladie. Ça a été compliqué de passer le cap mais avec ma transition, j’ai pu mettre des mots. »
poursuit Faty.

Et ce qu’elle constate, c’est que toute sa vie, elle a été renvoyée à sa couleur de peau : « Ma transidentité est un problème dans l’intimité. Tant que ça ne se voit pas, ce n’est pas un problème. Quand ça se voit, souvent, il y a des réactions violentes. Ma couleur de peau en revanche, je ne pensais pas que c’était autant un problème. J’ai toujours grandi dans un milieu où il n’y avait que des blancs. Je savais qu’il fallait faire avec et en tant qu’enfant, je pensais que c’était normal qu’on me touche les cheveux, qu’on me tape. Dans les relations, c’est hyper compliqué.

L’objetisation de la femme noire, c’est lourd ! J’appartiens à un rêve mais je n’existe pas. C’est ça qu’on me renvoie. Moi, je rêve d’amour depuis que je suis jeune. Je rêve de quelque chose de beau, d’important. Et dans la société, c’est pareil, je rêve de melting pot. Ce n’est pas parce qu’on est noir-e qu’on doit trainer qu’avec des noir-e-s. On a besoin de toute la diversité. D’une culture avec des cultures. » 

AMOUR, TOLÉRANCE, RESPECT, JUSTICE ET ÉGALITÉ

Comme elle le dit, ce n’est pas le meilleur des mondes dans lequel nous vivons et dire qu’elle va bien serait une affirmation précoce et erronée. Elle travaille à son acceptation :

« Et ça prend toute la vie, cette thérapie avec moi-même. » Aujourd’hui, elle ne veut plus cautionner les faux semblants, ne veut plus se sentir moins importante que les meubles, ne veut pas s’empêcher de sortir et de vivre. Ce qui l’a aidée, c’est la photographie. Si elle avoue se sentir seule constamment, le medium favorise son évasion et transforme la haine qu’elle a envers les hommes, « enfin certains hommes, pas tous. »

Autodidacte, elle produit des images d’une grande puissance. De par la force des expressions qu’elle y met et de l’esthétique du noir et blanc parsemé de graphisme. Ses visuels sont à son image : riches, sensibles et engagés. Faty est profondément militante dans sa vie de tous les jours. Pour elle et pour les autres.

Même si c’est pesant « parfois, en soirée, de se sentir obligée de parler de ma transidentité et de faire de la pédagogie. » L’obligation de se justifier. C’est le prix minimum qu’a fixé la société pour ne pas être dans la norme imposée. Elle s’est rapidement armée mentalement, ce qui n’empêche ni ne guérit les blessures infligées par chaque discrimination subie :

« On ne peut pas oublier les mots, les gestes, les insultes. J’ai travaillé avec des personnes âgées qui ont refusé que je les touche ! Je suis déçue car ça m’a touchée en plein cœur. Moi, j’ai toujours mes yeux d’enfant mais on ne peut ignorer ou laisser passer certaines choses, comme les viols, les assassinats des personnes trans, etc. Stop ! Je prône l’amour, la tolérance, le respect, la justice et l’égalité. »

Quand on lui demande si désormais elle participera à toutes les Marches des Fiertés, elle nous répond très honnêtement qu’elle ne sait pas. Cette Marche qu’elle a entreprise à Rennes en juin 2019, elle en avait besoin. C’était un « challenge personnel, j’en avais même parlé avec mon médecin (qui est dans le Réseau Santé Trans). »

Elle ne peut pas dire par avance si elle y retournera. En revanche, elle conclut sur la certitude qui l’anime aujourd’hui : « L’envie d’être encore debout et de me battre. Il y a des belles choses dans la vie et ça vaut le coup. J’ai eu peur au début d’être dans la Marche des Fiertés. Je n’ai pas regretté. »

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La lutte pour les droits humains
LGBTIQ+ : Fièr-e-s et en colère !
Le droit d'exister pleinement

Célian Ramis

Vulves brodées : honneur aux cons

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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.
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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.

Elle ne signe pas ses créations et ne revendique pas le statut d’artiste mais plutôt le côté artisanal. Elle n’aime pas la spéculation sur l’art et se dit en faveur de l’influence : «Je suis influencée par des personnes, des phrases que j’entends, des discussions, et à mon tour, j’influence d’autres personnes, etc. »

Sur des napperons, dans des cadres, sur des vêtements et des culottes, récupéré-e-s dans les poubelles, chez Emmaüs ou encore dans les vide-greniers, elle brode autour ou par dessus l’existant, avec les fils dont elle dispose. « Consanguin » pour une vulve qui saigne. « Petit con » pour une vulve dans un petit cadre. « Conjoints » pour deux vulves côte à côte.

Son idée : prendre au pied de la lettre les expressions et les insultes pour se les réapproprier. « Con » figure parmi les insultes les plus répandues : «A la base, ce n’est pas péjoratif « con ». En vieux français, c’est la vulve. Sur Wikipédia, on lit que c’est un mot polysémique mais non je ne suis pas d’accord. C’est la vulve ! Et c’est devenu une insulte sexiste, point. Quand on sait ça, on réfléchit autrement en disant « Tête de con » ou « Gros con ». On passe de la dénonciation à la réappropriation. »

On trouve là l’esprit punk du DIY (do it yourself) et son militantisme. Ses revendications à elle sautent aux yeux, elle prône la liberté des femmes, l’information et la transmission, l’affirmation des savoirs, l’amusement et la réappropriation de ce qui nous appartient et qui a été utilisé contre nous.

Ainsi, sur une mini jupe trône le mot « Salope » mais dans l’expo, on trouve aussi « j’m’en bats les ovaires », « La bite ne fait pas le moi », « nullipare » ou encore « Allez tous vous faire dégenrer ».

« On peut revendiquer l’envie de baiser sans sentiment, avoir des poils aux pattes sans que toute la rue se retourne sur nous, on a le droit d’être poilues, on a le droit de pas être féminines dans les critères normatifs, et puis on peut ne pas avoir eu d’enfant sans être désignée par un terme qui comporte le mot « nulle » dedans (et dont l’équivalent masculin n’existe pas), tout comme on peut être féministe et avoir des enfants. », s’exclame-t-elle.

Et par la broderie, apprise en autodidacte lorsqu’elle vivait dans la rue, elle se réapproprie un travail pensé comme féminin, et donc estimé comme « un travail à la con. » Une expo dynamisante et émancipatrice.

  • L’expo à la con devait être visible à La Ruche (rue d’Antrain), à Rennes, du 11 mars au 4 avril.

Célian Ramis

Violences conjugales : à travers les générations

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Paulin-e Goasmat pose son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure et enferme les victimes dans la culpabilité et la honte.
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Réalisateur-e de fictions courtes, Paulin-e Goasmat investit la thématique de la 10édition du Nikon Film festival « Une génération », pour poser son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure, profitant du silence qui règne autour de cette chape de plomb, enfermant ainsi les victimes dans la culpabilité et la honte. À l’heure où Céline Sciamma et Iris Brey prônent le female gaze sur grands et petits écrans, Dix ans X-Y-Z s’inscrit parfaitement dans ce regard intime nous invitant à faire l’expérience au moment même où la protagoniste la vit. Ici, pas besoin de s’identifier pour comprendre. On regarde, on écoute, mais surtout on ressent.

Sur le bureau d’une enfant faisant ses devoirs, la télévision est allumée : « Savez-vous qu’il y a en France des femmes battues ? » Nous sommes en octobre 1975 et une chaine diffuse un micro-trottoir sur les violences conjugales. Des hommes répondent à la question :

« J’ai entendu, j’ai pas vu mais y en a certainement eu depuis tout le temps », « Dans certaines circonstances oui », « Disputées disons… oui, un geste malheureux », « Quelques petites gifles oui, trois fois rien », « Je bats pas la mienne, mais des fois j’en ai envie quand même hein », « oh vous savez y en a qui aime ça par habitude vous savez », « Des hommes battus, ça, certainement y en a moins que des femmes… ».

La petite fille éteint le poste. Mais dans une autre pièce de l’appartement résonne la dispute de ses parents. Celle-là, elle ne peut pas l’arrêter. Elle met de la musique pour ne plus entendre les cris et les insultes. Du lecteur de vinyles dans une chambre au papier peint à motifs des années 70 sur lequel on épingle l’affiche de Retour vers le futur, on passe à un lecteur CD dans une chambre aux murs blancs ornés de guirlandes lumineuses et de posters de Mon voisin Totorro et d’Harry Potter.

Et toujours, en fond, quand la musique se coupe, les engueulades incessantes. La pré-adolescente se saisit de son téléphone et de ses écouteurs, dernier refuge, avant que sa mère n’entre dans sa chambre, le ventre bien arrondi de sa grossesse et l’œil très noirci des coups qu’elle subit.

« T’inquiète pas mon chat, ça va aller », dit-elle, fixant la caméra. C’est comme si elle nous défiait de son regard qui semble nous interpeler pour nous dire « Vous voyez, vous savez, mais vous ne faites rien ». Le ressenti est glaçant. Ce coup-là ne nous marque pas le visage mais se grave dans nos chairs et dans nos tripes. Parce que comme le montre si bien Paulin-e Goasmat, le problème n’est ni nouveau, ni méconnu. 

UNE THÉMATIQUE INSPIRANTE

« Aujourd’hui, la seule différence, c’est qu’aucun homme n’accepterait de dire ça à visage découvert. On pourrait entendre les mêmes phrases mais les hommes seraient masqués. », nous dit Paulin-e Goasmat, réalisateur-e de fictions courtes et de clips. Chaque année, iel regarde la thématique du Nikon Film Festival sur laquelle iel fait régulièrement réfléchir et travailler ses étudiant-e-s à l’école d’art MJM Rennes. 

Pour cette nouvelle édition, ce sera « Une génération », un thème qui lui plait et qu’iel partage avec une amie, Gabrielle Pichon comédienne et autrice pour l’écriture, qui s’effectue en deux jours, fin août. En septembre, le gouvernement lance son grenelle contre les violences conjugales et à cette occasion, ressort un micro-trottoir de 1979, qu’iel va donc reproduire dans son court-métrage. Iel lance un appel sur les réseaux sociaux et découvre avec joie que les réponses sont nombreuses :

« On a passé une heure place de la Mairie à retourner ce micro-trottoir et l’implication des gens m’a beaucoup touché-e. J’ai appelé Gabrielle, qui m’avait annoncé qu’elle était enceinte et qui a accepté de jouer la mère et c’est ma belle fille qui a joué la fille. On a pris le temps de parler de ce sujet avec elle. On a deux filles, on est une famille homoparentale tournée vers une éducation non genrée et féministe. Elle a du construire une histoire qu’elle ne vit pas dans son quotidien. On a tourné à la maison, c’est un film intime avec une équipe pro. »

Pour Paulin-e, Dix ans X-Y-Z n’a pas vocation à interpeler les pouvoirs publics mais plutôt à rentrer dans les foyers et dans les consciences. 

QUE LA HONTE CHANGE DE CAMP

Pour déconstruire l’image préconçue que l’on se fait de la victime, qui reste dans la relation comme si elle cautionnait d’être frappée. Et pour cela, Paulin-e Goasmat réalise un court-métrage percutant et sensible dans lequel iel joue avec les espaces temps qui finissent pas se confondre.

Car depuis les années 70 et la diffusion de ce micro-trottoir, les violences conjugales se perpétuent et les coups assénés par les conjoints ou ex-conjoints tuent, en France, plus d’une centaine de femmes par an. En 2019, 149 ont été assassinées par des hommes. Non par amour, non par passion.

« Il faut du courage pour parler, il faut du courage pour partir. Avant les coups, il y a les mots, le poids des mots, la violence, le rabaissement pour dominer la victime. J’ai fait le choix du hors champs pour les parents car il n’y a pas besoin de voir la violence pour la subir. On le voit, l’enfant a besoin de se déconnecter de ça. Dans le film, il n’y a pas de jugement. Il faut que la honte change de camp. Quand quelqu’un-e ose parler, on lui reproche de briser la famille. Ce n’est pas normal de culpabiliser les victimes. Ici, j’aborde aussi les victimes collatérales : les enfants. Sans oublier que la mère est enceinte. Le trauma peut perdurer sans que l’on s’en rende compte. », souligne Paulin-e.

Iel le dit, son court-métrage est militant, et le féminisme n’est pas un gros mot. Son objectif : que Dix ans X-Y-Z soit vu et que le message circule. En effet, c’est essentiel, un support comme celui qu’iel a créé avec son équipe. Pour faire prendre conscience d’une réalité, pour ouvrir des discussions, pour faire jaillir des interrogations et des paroles qui peut-être n’osaient pas s’affirmer, que ce soit dans l’intimité ou dans l’espace public.

Parce qu’iel sait que parfois, en lisant un témoignage ou en visionnant un documentaire ou un film, on met tout à coup des mots sur un ressenti.

« Je pense qu’il faut parler pour faire évoluer la société et les rapports humains. Il n’y a pas une journée où je ne reprends pas une personne sur l’homophobie, le racisme, le sexisme. Je n’ai plus envie de me taire ! »
conclut Paulin-e Goasmat. 

Iel nous fait du bien. Son engagement anime son discours et ses créations. Déjà dans le film court Conquérantes, on avait été marqué-e-s de son habileté à jouer des temporalités pour fixer son objectif sur le continuum que représentent les violences sexistes. Une fois encore, on adhère totalement à sa proposition et on la recommande sans modération. 

 

Célian Ramis

Alors, bac ou pas bac ?

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À situation exceptionnelle (non anticipée), mesures exceptionnelles. C’est inédit ce qui se passe pour les lycéen-ne-s en classe de Terminale. Les épreuves du Bac n’auront pas lieu. C'est-à-dire ?
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À situation exceptionnelle (non anticipée), mesures exceptionnelles. C’est inédit ce qui se passe pour les lycéen-ne-s en classe de Terminale. Les épreuves du Bac n’auront pas lieu, a annoncé Edouard Philippe hier soir. Forcément, son discours suscite réactions et interrogations…

Le 2 avril, le premier ministre fait part de deux possibilités à explorer, concernant le baccalauréat. Ce matin, le ministre de l’Education a tranché : les épreuves seront validées sur la base du contrôle continu. Soit les notes obtenues depuis le début de l’année scolaire, période de confinement exclue.

Cela vaut également pour le brevet et les baccalauréats technologiques et professionnels. Seule l’épreuve de français, pour les élèves de première, est maintenue à l’oral. Les coefficients restent les mêmes, les mentions aussi.

Pour les candidat-e-s de terminale ayant obtenu entre 8 et 9,9 sur la base du contrôle continu, iels pourront passer des oraux de rattrapage. Les élèves pourront aussi se présenter à la session de septembre, tout comme les candidat-e-s libres.

Sur Twitter, c’est la déferlante de réactions de la part des concerné-e-s. Et c’est assez amusant. Déjà de constater que les plus nombreux à s’enthousiasmer de cette nouvelle sont majoritairement des garçons, qui revendiquent le fait d’avoir triché toute l’année pour obtenir leur baccalauréat sans aller à l’examen et ainsi faire un pied de nez à leurs professeur-e-s leur disant « Le jour du bac, vous ne pourrez pas tricher. »

Ensuite, iels regrettent de ne pas pouvoir connaître les joies des résultats et les grosses soirées de fête qui suivent la fin des examens mais annoncent très rapidement qu’iels ne comptent plus suivre les cours en ligne dispensés par leurs professeur-e-s. En revanche, les cours sont fixés jusqu’au 4 juillet et ça les ravit nettement moins, selon les gifs employés.

Et puis, il y a celles et ceux qui comprennent que pour elles et eux, c’est foutu : « Ça ce fait tellement pas, les profs nous mettent tous des notes assez basses car ils sont exigeants pour qu’on ai notre bac et au final on aura même pas l’occasion de prouver qui on est. HONTE À LA FRANCE ET SON SYSTÈME ÉDUCATIF NUL. » (Une réponse de prof ne tarde pas à arriver : « Ou on voit aussi des élèves qui ne font rien de l’année et qui essaient de se réveiller 1 semaine avant les épreuves. »).

Finalement, cette mesure et les arguments des lycéen-ne-s – soulignant également leur frustration de ne pas passer les examens pour lesquels on les prépare depuis le début de leur scolarité – démontrent que ce système est sans doute à repenser entièrement.

Enfin c’est le tweet de Marie de Montpensier qui attire toute notre attention : « Attendez vous êtes en train de me dire qu’à cause d’un virus… l’épreuve de littérature est annulée… donc ma dernière chance pour être le sujet de l’épreuve tombe à l’eau #BAC2020 »

Remettons les choses dans leur contexte : La princesse de Montpensier, écrit par Mme de La Fayette, est le premier texte rédigé par une autrice à avoir fait son entrée dans les œuvres étudiées pour le baccalauréat littéraire. En 2017.

Oui, ça fait mal. Et quand on va sur son compte, c’est là qu’on voit que les lycéennes réagissent, constatant en effet qu’en trois ans, La princesse de Montpensierne sera jamais tombée dans les sujets du bac. Une info que notent également les garçons. Et ça, c’est peut-être réjouissant. De voir une nouvelle génération d’élèves, sensibles aux questions de parité.

Définitivement, le système doit être repensé. Les autrices, compositrices, femmes politiques, actrices de l’Histoire, les sportives, etc., doivent être étudiées dès le plus jeune âge (et pas que les femmes blanches hétérosexuelles cisgenres et valides).

Et même en confinement, on peut les découvrir par différents biais. Grâce aux Culottéesde Pénélope Bagieu, série adaptée en dessins animés (avec la voix de Cécile de France), à la mini série d’Arte sur Les espionnes racontentou encore sur la plateforme Matilda Education.

Aucun rapport avec le baccalauréat ? Pas si sûr-e-s.

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La mise à nu des infimier-e-s libérales, contre le Covid-19

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Pour choquer et alerter l’opinion publique, infirmières et infirmiers en profession libérale se sont allié-e-s pour créer une campagne choc, visant à dénoncer les conditions déplorables dans lesquelles iels doivent travailler face au Coronavirus.
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Iels se sentent comme les soldat-e-s sans armes envoyé-e-s au combat. Sans armures, iels sont envoyé-e-s nu-e-s au front, soigner leurs patient-e-s. Pour choquer et alerter l’opinion publique, infirmières et infirmiers en profession libérale se sont allié-e-s pour créer une campagne choc, visant à dénoncer les conditions déplorables dans lesquelles iels doivent travailler face au Coronavirus.

Une vidéo de 2’30. Des photos de 43 infirmières et infirmiers de huit départements français. Tou-te-s sont à poil. Un panneau cachant leur sexe ou leur poitrine. Le message suivant écrit dessus : « #Apoilcontrele #covid-19 #infirmiere ». En fond, des battements de cœur, entrecoupés par le silence, le temps de lire les textes placés entre les séries de photos.

« 2/3 des soignants contaminés à Wuhan (Chine) », « 9444 soignants contaminés en Espagne (28 mars 2020) », « 600 soignants contaminés – À l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris », est-il écrit, entre autres.

Cette campagne, accompagnée également d’une affiche réunissant les 43 infirmières et infirmiers nu-e-s avec leur pancarte, est à l’initiative de trois professionnelles dont fait partie Alexandra Cantarel, infirmière libérale à Rennes depuis 2009.

« Une infirmière de l’Hérault, Aurélie Mercier, s’est prise en photo à poil contre le Covid. Je l’ai contactée pour savoir si elle était d’accord qu’on reprenne l’idée pour en faire quelque chose. Une autre collègue des Pyrénées Orientales avait fait la même chose de son côté. Je ne le savais pas. Mais Aurélie nous a mise en lien. J’ai créé l’affiche pour que chacun-e puisse se prendre en photo avec. », nous explique-t-elle.

Le but : un choc. Choquer les gens. « Leur montrer qu’on y va, c’est notre métier et on l’aime, mais on y va à poil. Le gouvernement ne nous a pas fourni les tenues nécessaires. », s’indigne Alexandra Cantarel. 

UN QUOTIDIEN MODIFIÉ

Elle le dit clairement, par rapport à l’hôpital et par rapport à l’Est de la France et la région parisienne, « on a beaucoup moins à se plaindre. » Ce qui est loin de signifier que la situation est convenable pour iels non plus. « Ça commence à arriver en médecine de ville. Ma collègue est allée ce matin voir la première patiente Covid. », précise-t-elle.

Face à la recrudescence de personnes contaminées et confinées à domicile, les infirmier-e-s doivent organiser leur quotidien en conséquence. Sur le secteur de Rennes, « on s’est organisé-e-s en 4 cabinets. En règle générale, on voit entre 30 et 40 patient-e-s le matin et pareil le soir. Et on a beaucoup de patient-e-s en chimio. »

Impossible donc « d’intercaler les patient-e-s Covid au milieu de la tournée. » Iels ont décidé de détacher chaque jour un-e professionnel-le dédié-e aux personnes atteintes du Coronavirus. L’impact est multiple : sur l’organisation, sur le fait de travailler face à un virus nouveau dont tous les tenants et aboutissants ne sont pas encore connus et sur les mesures à prendre.

SOLIDARITÉ ET ENTRAIDE

Et là, ça coince sévère. « Sur nos tournées classiques, on prend des mesures, en mettant des masques et des blouses. On n’a pas besoin de cet équipement en temps normal. On met des gants bien sûr, et on peut être amené-e-s avec des patient-e-s bien précis à porter autre chose. Moi, j’ai fouillé dans mon stock H1N1, il est périmé mais c’est toujours mieux que d’y aller sans rien. », souligne Alexandra.

Les infirmier-e-s manquent drastiquement de moyens matériels. La dotation de l’État prévoit 18 masques par soignant-e-s, par semaine. Ce qui est largement insuffisant comme nous le confirme la professionnelle :

« Un masque a une validité de 4h maximum ! Et on voit 60/70 patient-e-s par jour ! Heureusement qu’on nous file des stocks. »

Des stocks proposés par des entreprises, des garagistes et même des patient-e-s. Pour que les infirmier-e-s s’équipent de blouses, de masques et de housses pour les sièges de leur voiture « car le virus reste actif quelques heures sur les surfaces non vivantes ».

Iels se sentent démuni-e-s et envoyé-e-s sur le terrain, à poil. Ce qui met non seulement les professionnel-le-s en danger mais aussi leurs familles et les patient-e-s. « J’ai des collègues dans l’Est qui ne vivent même plus chez elles. Ou isolées dans une autre pièce que celle où est leur famille. », ajoute-t-elle.

LE SYSTÈME DÉBROUILLE

« C’est un peu la démerde. Alors oui, c’est notre boulot d’aller soigner les patient-e-s, et ça, ce n’est vraiment pas le problème. La Sécu nous a appelé un par un pour savoir si on était d’accord d’aller chez des patients Covid. On est d’accord mais il faut qu’on nous donne les moyens ! », insiste Alexandra Cantarel.

Elle constate évidemment le manque d’anticipation de la part des gouvernements. Elle déplore le manque de réactions de la part du gouvernement actuel. Et les situations paradoxales auxquelles on assiste en ce moment.

« On se sent un peu comme des pestiféré-e-s. J’ai des collègues dont les patients les appellent pour dire qu’actuellement, ils refusent les soins pour ne pas risquer leur santé et ça s’entend. Mais quand on voit des collègues qui reçoivent des mots de la part de leurs voisin-e-s leur disant de déménager, qu’on se fait fracturer nos voitures (alors qu’on n’a pas de masques !!!), que ça va certainement arriver aussi à des cabinets… C’est dur ! »

Et paradoxalement, le rendez-vous est donné à 20h, aux balcons, pour applaudir les soignant-e-s. Une belle initiative selon elle mais qui doit continuer après la crise sanitaire : « Ça ne date pas d’hier. Ça fait plus d’un an que partout ça crie pour demander de l’aide dans le domaine de la santé. J’espère qu’après ça, les gens n’oublieront pas ! »

Soutenons les professionnel-le-s de la santé : « Restez chez vous ! », conclut Alexandra Cantarel qui espère que le message passe et génère un choc dans les mentalités.

 

Pour voir le diaporama, c’est par ici : https://youtu.be/5X-jZEyRDug

Le regroupement des photos et le montage ont été réalisés par David Ferriol.

Célian Ramis

L'art de pointer une sombre réalité

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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par La Divine Bouchère, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime.
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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par la compagnie brestoise La Divine Bouchère, écrite par l’autrice et comédienne Jessica Roumeur, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime. Le 26 novembre dernier, juste après la conférence de la militante féministe Valérie Rey Robert sur la Culture du viol à la française, le quatuor finistérien a présenté sur la scène du Tambour, à l’université Rennes 2, son spectacle, issu du projet « Silence on viole ». 

Sur scène, quatre femmes s’installent sur un canapé et enfilent des perruques sur un concerto de Vivaldi. Les violons s’emballent, les personnages aussi. Beaucoup de gestes, beaucoup de paroles que l’on ne distingue pas tant les voix se couvrent entre elles. Jusqu’à ce que retentisse un « Salope ! ». La musique stoppe net.

Au micro, une des femmes raconte : « Un jour, j’avais 16 ans, c’est ce soir-là que c’est arrivé. Tout le monde s’amusait, j’avais reçu beaucoup de cadeaux. Lui, je le trouvais beau, je souriais, j’étais contente. Je suis montée, il était là, il m’a suivi, j’étais contente. Il m’a embrassé, j’étais contente. Il a fermé la porte, m’a bloqué les bras, je pouvais plus respirer. Il a sorti son sexe, ça passait pas. J’ai crié, il a dit « Ta gueule ». Il allait vite et fort. Il a fourré son sexe dans ma bouche et il m’a dit « Tu vois, c’était pas la peine de gueuler ». »

Il y a des mots que l’on a du mal à prononcer, comme le mot « vagin ». Il y a des phrases que l’on prononce trop facilement, comme « il va t’arriver des bricoles ». Il y a des situations qui nous obligent à détacher notre corps de notre esprit pour ne pas mourir sur le coup, comme au moment des violences sexuelles et/ou physiques.

Et il y a ces réactions faussement compatissantes qui se répètent, les « Oh la pauvre » et les « C’est atroce », avant de se transformer en soupçons, humiliations et culpabilisation, et finalement de devenir des insultes. « La salope ! », « C’est vrai que c’est la honte. », « Salope, salope, salope, salope ». De nouveau, Vivaldi envahit le plateau. Jusqu’au bouquet final. L’apothéose de cet ascenseur émotionnel dont le voyage aura duré 30 minutes.

« J’ai laissé le silence commander ma vie. Ça va aller maintenant. Je suis une guerrière parce que j’ai dit alors qu’on voulait que je me taise. Parce que je refuse d’être la petite chose meurtrie que la société voudrait. J’ai trouvé moi-même le rédemption. J’ai mon casque et mon armure. C’est pas poli mais j’ai gueulé comme un animal mutilé par sa blessure. J’ai dit les mots qu’on veut taire. J’ai dit « viol » et j’ai dit « je » ! ».

Les quatre femmes quittent leurs perruques. 

SILENCE ON VIOLE

Bim. Grosse claque dans la gueule. Coup de boule, comme dit l’autrice. Elles nous secouent Anaïs Cloarec, Louise Forlodou, Véronique Heliès et Jessica Roumeur, dans cette pièce qui trouve son origine dans le projet « Silence on viole », une campagne artistique contre le viol, qui s’est déroulée du 9 novembre au 15 décembre 2013, à Brest.

« C’est une plasticienne, Marion Plumet, qui a eu cette idée parce qu’en général, les campagnes de prévention sont bourrées de clichés. Elle m’a proposé de me joindre à elle en tant qu’autrice. », explique Jessica Roumeur qui nous indique rapidement qu’à l’âge de 16 ans, elle a subi un viol : « J’avais jamais pensé à écrire autour de ça. Marion aussi a été victime d’un viol, ainsi que d’autres femmes que l’on connait. C’est un véritable fléau. »

Une vingtaine d’artistes se sont réuni-e-s autour de ce projet qui entame une démarche de réveil des consciences mais surtout de libération de la parole, face à la loi du silence imposée par la culture du viol. Le spectacle va ainsi commencer à voir le jour et va être étoffé, à partir de témoignages, d’imagination, d’analyse et d’observations. Depuis que s’est-il passé ?

Du côté des mentalités, pas grand chose. Du côté des chiffres, on est passé de 75 000 viols comptabilisés par l’enquête ENVEFF à 89 000 (enquête désormais intitulée Virage). Par an, en France. Et plus de 220 000 agressions sexuelles. « Depuis qu’on joue la pièce, #Metoo a fait pas mal de remous. Et on entend des paroles qui font du bien. On avance, par à-coups. Mais les chiffres ne diminuent pas. Après le spectacle, on propose toujours un temps d’échange parce qu’après 30 minutes aussi intenses, il faut en discuter et prévoir des respirations communes. », signale l’autrice, qui précise que Concerto pour salopes en viol mineurne tend pas à exposer des solutions mais à dresser « un état des lieux froid et sarcastique ».

Elle le dit, ce n’est pas un « sujet glamour » et il est hors de question d’enjoliver la sombre réalité et de produire du sensationnalisme. « Les médias s’en chargent déjà », glisse-t-elle. 

SILENCE SUR LES PLANCHES

Côté diffusion, ça coince : « Quand on a monté la campagne, on nous disait d’aller voir plutôt la Santé, et côté Santé, on nous disait d’aller voir plutôt la Culture. Personne ne veut s’en charger. Pourtant, dans l’art, on parle de plein de choses ! Mais le viol, on ne veut pas voir, on ne veut pas dire. La parole se libère mais pas partout et pas pour tout le monde. Dans la réalité, c’est encore un parcours de la combattante. Quand on dit viol, c’est comme si on mettait un coup de poing ou qu’on faisait un attentat. Comme ça touche aux parties génitales, on parle de sexualité, d’intimité, alors que c’est un crime ! L’intime est politique ! »

Serait-ce une tache dans la programmation ? Nous, on dirait plutôt que c’est un spectacle indispensable. Engagé et intelligent, tant dans le fond que dans la forme. La mise en scène est épurée et les costumes, les attitudes et les témoignages donnent une touche d’émissions-témoignages tires larmes, animées par (anciennement) Jean-Luc Delarue, Sophie Davant, Faustine Bollaert ou encore Evelyne Thomas.

« On a donné un esthétique télévisuelle car dans ces émissions, les paroles des victimes sont souvent instrumentalisées pour accentuer le sensationnalisme. », explique Jessica Roumeur. La compagnie La Divine Bouchère met en mots et en perspective les voix, les accusations, les hypocrisies, les jugements et les malaises qui se confrontent et se confondent avec les récits des victimes. C’est intense, brut et bouleversant. La violence qui en émane n’est pas décuplée, elle est simplement le miroir de la réalité qu’il nous faut regarder bien en face. 

Depuis, la partition de Vivaldi accompagne comme une ritournelle cette phrase déclamée par une comédienne et qui claque dans nos oreilles et nous glace le sang : « C’est un jeu sans règles dans lequel tu n’as aucune chance de gagner. » Déjouons la fatalité, battons-nous contre le sexisme, allons le dire et l’entendre dans les théâtres. Entre autre. 

 

 

Célian Ramis

La clitocratie en pérille mortelle

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Bienvenue en Matriarcate. Ici, les menstruations ne sont pas une taboue, la féminine l'emporte sur la masculine et les petites filles jouent avec des armes à feu. Vous l'aurez compris, ici, les femmes dominent depuis la Nuit des temps...
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Jeudi 12 mars, la maison de quartier de Villejean accueillait, un an après la représentation de Contes à rebours, la comédienne et autrice Typhaine D. qui présentait son one woman show féministe La pérille mortelle. Un spectacle drôle et engagé.

Et si on imaginait un monde dans lequel le ciel est le sol et le sol est le ciel ? Ou un monde dans lequel les autres animaux sont décrétés supérieurs et tuent les humains pour en manger la viande et les foies gras ? Et en profitent pour accrocher dans leur salon leurs trophées de chasse ? La tête de Polanski, comme ça au hasard… Ou un monde dans lequel les outils de jardinage sont inversés et c’est bien le bordel parce que dans ce cas on se roule des râteaux et on se fout des pelles ?

Un monde dans lequel les truies dénonceraient les porcs sur Twitter avec le #balancetonhomme. Ou encore un monde dans lequel 90% de la population mondiale posséderait presque toutes les richesses mondiales, les 10% restant étant des hommes, blancs, pauvres.

Et si on allait un peu plus loin et on imaginait un monde dans lequel les femmes détiennent le pouvoir et dominent les hommes ? Alors oui, on la voit venir Typhaine D. mais on se laisse embarquer par curiosité et par plaisir dans sa proposition de société inversée. Comme elle le dit si bien : « Ça a beau être sans conséquence l’imagination, c’est un peu subversif… »

Nous voilà donc en Matriarcate, où la règle grammaticale de la française est simple : la féminine l’emporte sur la masculine. Ici, les petits garçons sont éduqués à la passivité et à la douceur, éduqués pour s’occuper des autres et des tâches domestiques. Ce sont eux qui dans les contes attendent patiemment du haut de leur tour d’être délivrés par la princesse. Eux qui souffrent du syndrome du schtroumpf.

En Matriarcate, les femmes exhibent fièrement leurs menstruations et les manuels scolaires sont remplis de clitoris et de vulves. En SVT, en classe de 4e, on étudie toute l’année l’organe sexuel féminin dans sa fonction reproductrice mais aussi dans sa fonction de plaisir, et on accorde tout juste une demi journée à l’organe sexuel masculin. 

Les poils sur les femmes sont super féminins et automatiquement dégueulasses et moches sur les hommes, obligés d’être minces. Les femmes, elles, ont des dérogations donnant droit à la bedaine. Elles sont les héroïnes, ils sont les oubliés de l’Histoire. On ne connaît que les femmes de Cro Magnone et de Néandertale, « les copines qui mettaient du sang de menstruation partout. » Puis vinrent les fama erectus, les fama sapiens, etc.

En Matriarcate, on sait soigner l’endométriose, les femmes ne souffrent plus de douleurs menstruelles, les hommes développent des tas de complexes et un des plus gros tabous est l’érection hors mariage. « Mais vous avez quand même des privilèges les copains, on vous ouvre la porte quand vous passez ! », scande Typhaine D. cynique à souhait.

On rit à l’évocation de cette énumération aussi jouissive que sa veste pleine de pins pour les droits des femmes. On rit encore plus quand elle revient en « vieille femelle dominante », animant une conférence de rédaction. À l’ordre du jour : la représentation des hommes dans les médias. Non pas pour creuser la problématique en profondeur, non, plutôt pour trouver « comment on justifie qu’on y arrive pas, à la parité… »

En Matriarcate, il existe plusieurs techniques. Celle du « On n’était pas au courant ». Celle du « On n’y est pour rien et d’ailleurs nous, dans notre entreprise, on en cherche des hommes ». Celle du « C’est de leur faute à eux, nous on leur propose des postes à responsabilités et ils n’en veulent pas ». Ou encore celle de l’empathie : « J’ai trop de respect pour mes amis réalisateurs pour faire l’offense de les sélectionner parce qu’ils sont des hommes ». 

Elle en profite pour faire un point langage. Sur l’écriture « inclu-excessive ». L’argument est choc : les mots ne sont pas au féminin, ils sont neutres, tout le monde a bien compris qu’au féminin, on ne parle pas des femmes mais de tout le monde.

« On ne va quand même pas doublé tous les mots ?! Comme ma copine Jine Delajardine, les MeToo, # machin… Je suis fatiguée ! »
poursuit-elle. 

Un féminicide donc vaut aussi bien pour le meurtre d’une femme que d’un homme. C’est évident. Il est important de continuer de parler de crimes passionnels, de drames familiaux, etc. Et surtout de bien accentuer sur le profil des agresseuses : femmes noires migrantes précaires. Il est impératif que les hommes continuent de penser que ce sont des faits isolés et qu’ils n’ont pas de liens entre eux : 

« C’est importante. Ils ne doivent pas se rendre compte que c’est une système matriarcale. »

C’est d’autant plus jubilatoire quand elle fait apparaître une membre prestigieuse de l’Académie Française : Aline Finkielkroute qui a légèrement modifié son nom, sinon ça se prononçait « Finkielkrotte ».

Et elle y va franchement : « Chères consœurs ovariennes, chères éjaculeuses de Sainte Cyprine, mes chères comatriotes. » Et elle ne lésine pas sur les « Elle était une fois » et « La féminine l’emporte sur la masculine. » Elle enfonce le clou : « La genre féminine est neutre ». Et elle frappe, même après avoir mis ses adversaires à terre : « La langue ne vous concerne que quand on vous la demande. »

Elle est odieuse, méprisante, misandre et perverse. Et elle ne s’appuie que sur des discours et des propos réellement tenus par des hommes, dans le but de rabaisser les femmes. Comme ceux qui ont été étalés dans Valeurs actuelles, criant ici à la nouvelle terreure masculiniste, et arguant qu’ils préfèrent le foot masculin et cassent l’ambiance en soirée.

« Leur écriture incultive et obscène, c’est une pérille mortelle ! », scande-t-elle en conclusion de ce brillant spectacle à l’épilogue savoureux, puisque Typhaine D. rend une femmage à Michèle Sardousse, à la guitare électrique. Evidemment, une femmage à ce glorieux titre sur les « hommes des années 2020, hommes jusqu’au bout du frein ».

On se marre vraiment pendant le one woman show de Typhaine D. Parce qu’elle gratte la merde en profondeur et avec, elle éclabousse le patriarcat, et ça, forcément, ça nous met en joie. Ça fait du bien d’en rire d’ailleurs. La comédienne réussit là où de nombreuses personnalités échouent. Car inverser les rôles est un exercice périlleux et elle, le fait avec beaucoup de talent.

Féminiser l’ensemble de son langage est une gymnastique qui demande rigueur et entrainement. Déjà, c’est impressionnant. Ensuite, ce qui fonctionne avec l’artiste, en parallèle de son enthousiasme, son cynisme et sa légèreté, ce sont les exemples et les arguments dont elle se saisit pour faire basculer le cours des événements.

C’est parce qu’elle est renseignée, c’est parce qu’elle maitrise le sujet lorsque celui-ci est à l’endroit, c’est parce qu’elle comprend et saisit les mécanismes de domination, qu’elle parvient à les renverser et les inverser. Et au passage, à nous faire rire, de par ses choix de thématiques, mais aussi de par ses mimiques et du rythme qu’elle donne à son spectacle. 

Tout ce qu’elle relate est affreux, dans les faits. Mais qu’est-ce qu’elle les met bien en perspective ! On est ébahi-e-s par sa prestation et par l’énergie que ça dégage et procure dans la salle. Elle contrecarre les discours haineux visant à réduire les féministes à des hystériques rabat-joie et pointent toutes les dissonances de nos sociétés actuelles en matière d’égalité femmes-hommes. 

De l’éducation dès la petite enfance aux institutions phallocentrées, en passant par les tabous autour du sexe, qu’il s’agisse des menstruations, de l’organe ou de la sexualité, par l’histoire écrite par et pour les hommes ou encore par les injonctions et les violences faites aux femmes, elle ratisse large (ou elle pelle large, si on se trouve dans un monde où les outils de jardinage ont été inversés) mais elle ratisse bien (ou elle pelle bien, on aura compris). On regrette en revanche que l'inversion reste au niveau de la dominance présupposée : femme blanche cisgenre hétérosexuelle.

C’est extrêmement libérateur de s’autoriser à rire en écoutant et en regardant Typhaine D. sur scène. D’imaginer les mecs à notre place et de s’imaginer, nous les meufs, à leur place, tel que cela est présenté dans La pérille mortelle, c’est drôle. Et cela n’implique pas que l’on soit pour l’inversion des rôles. Simplement, elle démontre qu’il est urgent de déplacer notre regard, mais aussi et surtout le curseur entre les individus. 

 

Célian Ramis

L'éducation à l'égalité, pas encore gagnée...

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Le 12 mars, le CIDFF 35 réunissait à la MIR, Geneviève Guilpain, enseignante-chercheuse et philosophe, et Janine de Nascimento, présidente de l’association Égalité par Éducation, pour parler éducation à l'égalité.
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« Former à l’égalité : défi pour une mixité véritable ». L’intitulé est un peu barbare et pourtant, l’enjeu est important. Jeudi 12 mars, le CIDFF 35 réunissait à la MIR, Geneviève Guilpain, enseignante-chercheuse et philosophe, et Janine de Nascimento, présidente de l’association Égalité par Éducation, pour une conférence autour du sujet. 

En règle générale, ce qui profite au patriarcat, c’est la confusion qui règne dans les esprits, soit par manque d’information, soit par un trop plein de concepts et de notions à comprendre et à intégrer. En guise d’introduction, Géneviève Guilpain proposait donc de mettre à plat certains points. Histoire de commencer sur un pied d’égalité.

Ainsi, elle commence par définir la mixité, soit le mélange de personnes des deux sexes dans une même communauté. Dans Le mélange des sexes, l’anthropologue Françoise Héritier explique que pour pouvoir parler de mixité, il faut qu’au moins 30% du groupe soit constitué par des femmes (la conférence tourne autour de la mixité entre les deux sexes et n’aborde pas un autre type de mixité).

Juridiquement, elle rappelle que tout est ouvert et mixte. Ça, c’est dans la théorie, puisque dans la pratique, les loisirs et les métiers, par exemple, sont genrés. Pour certains, comme professeur-e-s des écoles, le mélange s’effectue très peu. On compte 90% d’institutrices en maternelle et 80% en élémentaire.

« Les textes sont là pour garantir la mixité mais elle n’est pas réelle. Par exemple, la langue française est extrêmement genrée. Il y a aussi une confusion : la mixité n’est pas l’égalité. On peut poser la question de l’occupation des cafés par exemple : est-ce que ce sont des lieux de mixité ou de pseudo mixité ? À certains endroits, les femmes ne se sentent pas ou plus autorisées à les fréquenter. On peut poser la question aussi de la rue : est-ce que les femmes et les hommes se comportent de la même manière dans l’espace public ? Prenons l’école maintenant, la cour de récréation est-elle un endroit mixte ? Filles et garçons peuvent fréquenter les écoles mixtes depuis 1975 mais l’occupation de nos espaces est fortement différente et inégale dans nos cours de récréation… Enfin si on veut prendre encore un exemple, il y a celui de la prise de parole. Il peut y avoir 80% de femmes dans la salle, c’est souvent un homme qui pose la première question après une conférence.»

La mixité ne signifie ni la parité, ni l’égalité. Et Geneviève Guilpain l’affirme : on ne peut pas aller trop loin dans l’égalité. « Les féministes ne sont pas trop égalitaires. Ça n’a pas de sens de dire qu’elles sont trop égalitaires. Tout comme ça ne veut rien dire de parler des sexes opposés. Hommes et femmes ne s’opposent pas. Ça vient de l’idée récurrente que la différence entre les deux sexes relève d’une complémentarité naturelle… », souligne-t-elle. 

Cette approche philosophique date du 18esiècle et de Jean-Jacques Rousseau et son traité sur l’éducation, Emile ou de l’éducation. Les hommes et les femmes ne seraient pas comparables. Ainsi, comme ils sont différents, leur destinée sociale ne peut pas être identique. Jean-Jacques Rousseau en conclut qu’il faut les éduquer de manière différente. 

« Quand on forme à l’égalité, c’est déterminant de montrer que les stéréotypes s’enracinent dans une Histoire et dans des systèmes. Il faut agir avec tact et ne pas stigmatiser les individus. C’est une organisation générale qui est en cause, et non pas un individu seul. »

commente-t-elle, en présentant quelques dates clés :

19esiècle : division sexuée des savoirs et séparation des corps. 1850 : la loi Falloux ordonne l’ouverture des écoles aux filles. 1924 : unification des programmes. 1971 : 50% des étudiants sont des femmes. 1975 : la loi Haby rend la formation scolaire obligatoire entre 6 et 16 ans.

En somme, ce qu’elle préconise dans un premier temps, c’est de bien définir les termes et de les mettre en perspective dans leur contexte historique et patriarcal. Ensuite, concrètement, l’observation par chaque enseignant-e de ses propres pratiques, de ce qui se passe dans ses cours, dans la répartition de la parole en classe mais aussi dans la répartition des espaces en maternelle, comme en élémentaire.

« Les enseignants laissent faire car ils ne s’en rendent pas compte. Ils sont persuadés de mettre en place une pédagogie égalitaire. »
souligne-t-elle.

Pour autant, elle ne juge pas outre mesure le personnel enseignant qui n’est pas exempt de l’absorption des stéréotypes genrés inculqués depuis la petite enfance. On reste dans le général et dans le politiquement correct, soit. Pour Geneviève Guilpain, il est donc important de travailler sur la formation des enseignant-e-s mais aussi sur les outils d’accompagnement et d’éducation, comme les manuels scolaires par exemple, « encore aujourd’hui assez archaïques ».

Elle conseille en conclusion d’enrôler les élèves dans ces démarches, comme le propose Edith Maruejouls, spécialiste de la géographie du genre. Les élèves peuvent être initiés aux recherches sociologiques pour apporter les preuves menant ensuite à la déconstruction. L’enseignante-chercheuse donne l’exemple d’un plan de la cour de récréation, réalisé par un collégien.

C’est le même principe qu’avait utilisé la réalisatrice Eléonor Gilbert dans son court-métrage Espace, dans lequel une fille nous explique la répartition genrée et très inégalitaire de sa cour de récréation. Le documentaire a été diffusé à Rennes à plusieurs reprises aux Champs Libres, dans le cadre des Docs au féminin, organisés par Comptoir du doc. 

IMPLIQUER LES ÉLÈVES

C’est justement pour pourfendre les stéréotypes en tous genres avec les personnes concernées qu’est née l’association Egalité Par Education, aussi appelée ÉPÉ. La mission : éduquer à l’égalité en créant des outils pédagogiques à mettre à disposition des jeunes.

Dans cet axe, la BD Égaux sans égo a été créé à la suite des réponses reçues à un questionnaire ainsi que d’un débat autour d’un film. Leurs paroles ont été recueillies et adaptées en cinq histoires regroupées autour des thématiques Image vestimentaire, Sport, Ordis et jeux vidéos, Mixité des filières et Relations amoureuses et sexualité.

« On ne comptait pas en rester là, relate Jeanine de Nascimento. Sur le temps scolaire et sur le temps périscolaire, des jeunes ont mis en scène nos histoires. Leurs histoires. Et ils ont présenté ça à la biennale de l’égalité à Lorient en 2014. Il y a eu aussi plusieurs forums lycéens organisés. »

En 2016, elle s’exporte au Maroc à l’occasion du premier festival de la BD ado. En 2017, le 8 mars précisément, une version numérique – travaillée en collaboration avec le réseau Canopé – est mise en ligne. La course d’orientation, qui a été présentée à la biennale, est même interactive.  

En 2018, ÉPÉ propose un concours à la manière des Lettres persanes, en Belgique, en France, en Tunisie et au Maroc. Cette matière donne lieu à un roman graphique, Au carrefour des mondes, élaboré par l’autrice Gwénola Morizur et la dessinatrice Laëtitia Rouxel, toutes deux artistes rennaises. 

Dans celui-ci, se croisent mondes terrestre, intergalactique et mondes intérieurs des adolescent-e-s. Et surtout engendre une réflexion sur les questions de sexisme qui traverse nos sociétés. « Le roman graphique est présent dans les collèges et les lycées. Il est mis à la disposition des élèves. L’éducation, c’est notre grande affaire. », termine Jeanine de Nascimento. 

Multiplier les actions en direction des personnels éducatifs et en direction des élèves. Les amener conjointement à une réflexion autour l’éducation à l’égalité, en les faisant participer à cette évolution et construction. Un travail de longue haleine qui a le mérite de chercher des solutions et des outils ludiques pour nous faire avancer ensemble, vers plus de mixité et vers l’égalité.

 

Célian Ramis

En mathématiques, comment résoudre l’équation de l’égalité ?

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Les mathématiciennes étaient mises à l'honneur à la MIR le 11 mars, dans le cadre de l'exposition "Remember Maryam Mirzakhani" et de la conférence sur la place des femmes dans les mathématiques.
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Les filles, elles sont nulles en math. Elles n’ont pas l’esprit scientifique. C’est plutôt un truc de garçon. Evidemment, ce sont des idées reçues et des stéréotypes issus d’une construction sociale agissant à travers l’éducation genrée dès le plus jeune âge, qui influe ensuite sur l’orientation scolaire, les choix universitaires et enfin sur les carrières professionnelles.

À la Maison Internationale de Rennes, 18 tableaux ornent la galerie du 10 au 17 mars dans l’exposition Remember Maryam Mirzakhani, orchestrée par le Committee for Women in Mathematics (Comité pour les Femmes en Mathématiques) en 2018 autour de celle qui reste aujourd’hui encore la seule femme à avoir obtenu la médaille Fields en 2014, lors du Congrès International des Mathématiciens.

Actuellement, dans le monde, circule 20 copies de cette exposition dont les droits sont donnés gratuitement par le CWM en fonction de la cohérence du projet examiné. Le 15 octobre 2019, l’université Rennes 1 la dévoilait pour la première fois à Rennes à l’occasion de l’inauguration de son amphithéâtre Maryam Mirzakhani.

À chaque fois, il est exigé de bien respecter le format et l’ordre des affiches, établies selon le parcours de cette femme, née en Iran en 1977 et qui grandit à Téhéran. Au lycée, elle étudie dans un établissement dédié aux filles exceptionnellement douées et très vite, elle remporte la médaille d’or lors des Olympiades Mathématiques Internationales, en 1994 et en 1995.

Tous les posters renvoient à une thématique de sa vie. Que ce soit à travers des photos de famille, des photos de sa fille Anahitah qui pensait, voyant sa mère faire des dessins sur des feuilles, que celle-ci était une artiste peintre, d’elle en train de travailler. Mais aussi à travers des mots, de concepts et de citations. Jusqu’à la compilation d’articles de journaux abordant sa mort en 2017, à la suite d’un cancer du sein.

Elle est un formidable exemple de réussite, dépassant les frontières des assignations genrées. Mais aussi une exception. Malgré elle. Elle est la première et unique mathématicienne à avoir obtenu la médaille Fields à ce jour. Une médaille remise tous les 4 ans, à 4 lauréat-e-s âgé-e-s de moins de 40 ans.

« Sur 55 ou 56 titulaires, il n’y a eu qu’une seule femme depuis que la médaille a été créée, en 1936 je crois. Maryam a eu un destin tragique puisqu’elle est décédée à 40 ans. Elle n’a pas pu donner son exposé dans ce cadre-là car elle était déjà atteinte du cancer du sein. Mais elle voulait dédier sa distinction à toutes les femmes qui viendraient après elle. »
précise Marie-François Roy, présidente du CWM.

UN MONDE DE MECS…

Le 11 mars, après le vernissage de l’exposition, le laboratoire de mathématiques de Rennes 1 proposait de poursuivre les réflexions autour d’une conférence sur la place des femmes dans les mathématiques, animée par Nicoletta Tchou, chargée de mission Parité et lutte contre les discriminations et maitresse de conférences en mathématiques.

Le monde des mathématiques est reconnu comme majoritairement masculin. Les femmes représentent 30%, dans le monde, à la base des mathématiques, c’est-à-dire dans les écoles de formation. Dans les revues et dans les lauréat-e-s des prix, elles ne sont plus que 10% et ce pourcentage n’a pas évolué depuis 50 ans, ce qui n’est pas le cas dans d’autres disciplines scientifiques, comme la chimie par exemple.

« Depuis 1996, jusqu’à 2016, la part des filles en série S est passée de 42% à 47%. La pente est faible mais quand même, on voit une augmentation du nombre de filles en S. On voit en revanche, dans le suivi post bac, que les études médicales sont plus choisies par les filles qui avaient des profils scientifiques au lycée que les sciences dures ou l’ingénierie. En fait, dès qu’il y a de l’humain dans l’intitulé, il y a globalement plus de filles. », souligne Nicole Guenneuguès, chargée de mission égalité filles-garçons au sein du rectorat.

De son côté, Christophe Ritzenthaler, responsable de la commission Parité de l’Institut de recherche mathématique de Rennes, fournit des chiffres nationaux et locaux. En France, on comptabilise 21% de femmes dans le secteur des mathématiques dans les universités. Un chiffre stable depuis 1996. Elles sont 27% à être maitresses de conférences et autour de 10% au niveau supérieur. Dans les mathématiques dites « pures », on compte 31 femmes pour 467 hommes.

« Et ce n’est pas plus réjouissant à Rennes. En fait, on perd à chaque étage. Plus on progresse dans les échelons, plus on perd les femmes. Parmi les doctorant-e-s et post-doctorant-e-s, il y a environ 30% de femmes et 10% au niveau supérieur. », précise-t-il. 

Avec la commission, il s’est replongé dans des études concernant le recrutement. Il en partage une avec la salle. 127 CV, en biologie, sont fournis à un comité de recrutement composé de manière paritaire. Parmi les CV, certains sont identiques, sauf qu’un exemplaire est au nom d’une femme et qu’un autre exemplaire est au nom d’un homme. Résultat : plus de postes sont proposés aux hommes, « avec des meilleurs salaires ! »

DES LEVIERS À ACTIONNER

Les discriminations ne s’effectuent pas toujours de manière consciente. Le sexisme commence dès le plus jeune âge à travers l’éducation genrée. On ne parle pas de la même manière aux filles qu’aux garçons, on n’attend pas d’elles et d’eux les mêmes comportements et compétences, on privilégie les qualités d’écoute et d’empathie pour les filles et des qualités d’actions pour les garçons.

« Un des premiers leviers, c’est celui de la formation des personnels. Au-delà des mathématiques. Femmes et hommes enseignant-e-s ont aussi des représentations stéréotypées. Ça se voit avec les mêmes copies, le regard, les encouragements et les commentaires ne sont pas les mêmes. Quand on attend quelque chose de nous, on a tendance à aller vers cet attendu. Pour les garçons, c’est plus de savoir compter. Pour les filles, de savoir parler. »
explique Nicole Guenneuguès.

Au sein de l’académie, différentes actions sont mises en place, comme par exemple une journée de formation à destination des professeur-e-s de mathématiques pour lutter contre la menace du stéréotype, une journée Filles et Maths composée de conférences animées par des mathématiciennes, de speed meetings et d’un théâtre forum sur les stéréotypes, ou encore un partenariat avec Orange sur la base de marrainages, afin de travailler sur la confiance en soi et le poids du modèle.

Un projet interdisciplinaire, dont nous fait part Marie-Françoise Roy, a permis d’interroger 32 000 scientifiques (50% de femmes et 50% d’hommes) sur leurs conditions, vécus et ressentis afin d’établir un diagnostic assez précis et représentatif de la situation et de construire une base de données des initiatives à travers le monde.

Sur le site du projet (gender-gap-in-sciences.org), on retrouve donc l’enquête globale qui témoigne qu’environ un quart des femmes ont eu une expérience personnelle de harcèlement sexuel durant leurs études ou au travail, et que les écarts de salaire sont significatifs entre les hommes et les femmes, la parentalité ayant un impact très différent sur les vies des hommes et des femmes.

On trouve également l’étude des modes de publication qui analyse des millions de publication, de 1970 à aujourd’hui dans les domaines de l’astronomie, les mathématiques, la chimie ou encore la physique théorique. Résultat : moins de 10% d’autrices dans les revues renommées en 1970 / 20% d’autrices dans les revues renommées en 2020. Sauf en mathématiques, où elles restent à moins de 10%.

Enfin, l’enquête délivre des recommandations aux parent-e-s et enseignant-e-s, aux organisations locales (départements scientifiques des universités, centres de rencontres, groupes de recherche dans l’industrie) ainsi qu’aux unions scientifiques.

A titre d’exemple, parent-e-s et enseignant-e-s peuvent encourager à des activités non mixtes adaptées pour stimuler la confiance des filles en elles-mêmes et leurs capacités à s’exprimer, ou encore utiliser des livres et des médias promouvant l’égalité femmes-hommes et mettant en évidence les contributions des femmes dans les sciences.

Les organisations locales peuvent créer une atmosphère de travail respectueuse et de qualité, définir des bonnes pratiques pour prévenir, signaler et résoudre les cas de harcèlement sexuel et de discrimination au travail, ou encore prendre en compte l’impact de la parentalité sur les carrières des femmes.

Les unions scientifiques peuvent travailler collectivement au changement de culture et de normes pour réduire les différents aspects des inégalités entre femmes et hommes, et peuvent encourager la diversification des prix scientifiques mais aussi encourager la présence de femmes dans les comités éditoriaux, etc.

« Il y a beaucoup d’initiatives pour que la situation évolue. Mais c’est extrêmement lent. Car c’est le reflet d’autres problèmes dans la société. Le problème ne va pas être facile à résoudre car on rencontre des blocages profonds. Il y a des actions à faire à tous les niveaux, à tous les étages. »
commente la présidente du Committee for Women in Mathematics.

DES AVANCÉES ET DES RÉSISTANCES…

En effet, on sait que le sexisme est systémique, comme le racisme, les LGBTIphobies, le validisme, etc. On doit donc travailler sur la déconstruction des stéréotypes auprès des adultes et sur la construction d’un modèle et de valeurs égalitaires. Dès le plus jeune âge, une nouvelle pédagogie doit être pensée et appliquée. Et le travail est en cours. Malheureusement, on sait que toutes les villes, tous les territoires, ne s’accordent pas sur les mêmes enjeux, à la même vitesse, ce qui creuse également les inégalités dans le sujet de l’égalité.

Toutefois, il est évident que les initiatives sont à encourager. Christophe Ritzenthaler intervenait le 11 mars sur quelques exemples d’axes mis en place : « La commission a été créée en 2018 et nous avons donné 3 axes. Un par année. Le premier, c’est de regarder le recrutement. Le deuxième, le vivre ensemble. Et le troisième concerne les questions d’enseignement. »

En France, il est interdit de créer des postes spécifiques, pour les femmes. « Mais on peut sensibiliser nos collègues, transmettre les statistiques, échanger. Dans le comité de recrutement, on a mis en place un couple de veilleurs chargé de vérifier que l’on n’a pas fait d’oubli dans le recrutement. », signale-t-il. 

Même chose du côté des séminaires où il a fallu également discuter de la faible présence des femmes. En un an, leur présence a quasi doublé dans les événements organisés :

« Il suffit que les collègues se rendent un peu compte. Et c’est pareil pour les financements de colloques et de séminaires. On met maintenant des conditions. »

Il y a donc un travail à réaliser pour permettre la prise de conscience de tout ce qui se joue au niveau des inconscients, des impensés. Il y a aussi un travail de sensibilisation et d’échanges. Le comité a donc également fait appel au théâtre forum, outil ludique et interactif qui met en scène les situations de discrimination et demande la participation des volontaires, dans le public, pour proposer des manières de dénouer le problème.

Et puis, il y a les résistances. Dans les couloirs du labo, un affichage permanent valorise les mathématiciennes en Europe. « Par deux fois, les panneaux ont été vandalisés. », conclut-il. C’est souvent là que ça coince. Dans la phase de valorisation. Parce que nombreuses sont les personnes à ne pas comprendre pourquoi on met l’accent sur les femmes et non sur les femmes et les hommes. 

Le sexisme est systémique. Il se niche dans le quotidien et dans ce qui semble être du détail. En mathématiques, comme en littérature, on retient les noms des hommes qui ont marqué l’histoire. Parce qu’on étudie uniquement les auteurs et les mathématiciens et quasiment jamais les autrices et les mathématiciennes. Pourtant, nombreuses sont leurs contributions à l’histoire, et par conséquent à ce qui donne la société dans laquelle nous évoluons actuellement.

Célian Ramis

Lily Franey, l'engagement dans l'âme et en images

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Du 11 mars au 30 avril, à la Chambre claire de l'université Rennes 2, plus d'une vingtaine de clichés engagés autour des conditions de vie des enfants sont réunis dans l'exposition "Je, tu, il, elle, nous avons des droits". Signée Lily Franey.
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Elle a appris la photographie de manière autodidacte et a allié son regard à ses révoltes. Du 11 mars au 30 avril, à la Chambre claire de l'université Rennes 2, plus d'une vingtaine de clichés engagés autour des conditions de vie des enfants sont réunis dans une exposition intitulée Je, tu, il, elle, nous avons des droits. Signée Lily Franey.

Face à la photo d'une petite fille qui transporte sur sa tête de nombreuses briques, Lily Franey se souvient de la fierté qui se dégageait de cette enfant. « Pour elle, c'était normal d'être dans ce champ de briques et de faire ça. », commente-t-elle, sans jugement. Tout comme pour elle, dans sa jeunesse, il était normal d'aller travailler à l'usine pour rapporter de l'argent. 

Enfin, pas tout à fait. Parce qu'elle l'avoue, elle a toujours eu dans un coin de la tête l'idée que ce n'était pas sa place. Elle voulait autre chose Lily Franey. Et pour l’obtenir, elle est même capable de fuguer en Angleterre.

Cette autre chose, c'est un métier artistique mais ça, elle ne s'en rendra compte qu'un peu plus tard, après avoir été secrétaire de la navigation aérienne et de partir vivre trois ans au Maroc, avec son mari.

Elle découvre la photographie et au passage, une passion. Elle va étudier la technique et faire des stages avec des professionnels. « En fait, ce métier m'est tombé dessus, c'est vraiment ça.»,dit-elle. 

Elle a un contact direct avec les gens et s'en étonne elle-même. Une complicité instinctive qu'elle ne s'explique pas. Elle a quand même une idée du pourquoi du comment : « C'est dans la façon de s'approcher des gens, de rentrer dans leur monde. C'est ce qui m'intéresse, c'est ce qui me passionne. »

Quand elle répond à une question, elle prend toujours le temps de la réflexion. Comme une précaution. Elle ajoute souvent qu'elle ne sait pas si ça vaut bien le coup d'en parler dans l'article. Mais qu'on fera bien ce qu'on voudra avec les informations qu'elle nous donne.

FAIRE SES PREUVES

Sa modestie et son humilité ont marqué depuis longtemps sa carrière. On remonte en 1988, année durant laquelle elle va faire son entrée à l'agence Rapho. Mais avant cela, il a fallu qu'elle fasse ses preuves. Elle montre ses photos à Robert Doisneau qui lui conseille d'aller de sa part à l'agence : 

« J'y suis allée mais sans dire que je venais de sa part. J'ai préféré faire mes preuves. Ça a été long mais je tenais à montrer des photos originales. Qu'on se dise en voyant mes photos que ce n'était pas la même chose que les autres. »

Et après l’interview, Jean-Pierre Franey nous le confirme, les photos de Lily Franey ne ressemblent pas à celles des autres. Elle l’a encore prouvé lors du travail qu’elle a réalisé à l’occasion du 8 mars. Elle se démarque des autres. Et on comprend ça très vite en l’écoutant mais aussi et surtout en plongeant dans les histoires que nous racontent ses photographies.

Elle ne lâche pas facilement, elle ne se décourage pas et va régulièrement à l'agence où on lui ouvre un compte avant même que le directeur ne l'embauche. Elle est adoptée par le personnel. Ça lui plait comme entrée.

Elle côtoie désormais ceux qu’elle nomme « les grands maitres » de la photographie, qui deviennent petit à petit ses amis. Elle le dit sincèrement, elle n'a pas senti avec eux de sexisme. Mais avec d’autres collègues masculins, oui.

« En tant que femme, il faut savoir se placer, parler, se mettre en avant. Et moi, je ne suis pas comme ça. », souligne-t-elle. 

LILY FRANEY, L’HUMILITÉ

Elle en vient à remplacer Doisneau, qui déborde de travail. C'est sa fille à lui qui demande à Lily : « Mais on m'a quand même mise avec un homme pour répondre à la commande. Avec le recul, je pense que j'aurais pu le faire seule. J'en étais capable. »

Au vernissage, Robert Doisneau lui dit qu'elle reste humble. « Et je suis restée humble. J'aurais sans doute pas dû. Mon collègue masculin a eu une belle commande après ça, de la part du ministère de la Culture. Alors qu'après l'expo, la direction de la RATP a choisi des photographies pour les exposer en affiches grand format dans les stations de métro à Paris. Cinq de mes photographies ont été retenues et seulement 2 de mon collègue masculin. », relate-t-elle.

Après la direction de la RATP, c'est le comité d'entreprise qui la sollicite pour une expo sur les enfants en colonie de vacances : « Je suis restée humble, j’ai dormi dans les petits lits. Humble. ». Elle rigole.

Elle réalise également une exposition pour le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, sur les femmes au travail. Puis obtient une aide à la création pour élargir son sujet à d'autres métiers. Lily Franey commence à recevoir de plus en plus de commandes institutionnelles, ses copines iconos lui disent qu’elle fait désormais partie des grand-e-s !

DES PHOTOS DE GAUCHE

On lui dit aussi qu’elle fait des photos de gauche. Forcément, on s'interroge naïvement sur ce que ça signifie, des photos de gauche : « Bah, je pense que ça se voit que je suis proche des gens. C'est ce que je traduis en images. Et puis les revues dans lesquelles je publie, c'est l'Huma, l'Huma dimanche. Je vends peu au Figaro... Quoi que maintenant, ils reviennent vers moi, de plus en plus. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être un besoin de donner du sens à l'image... »

Elle parait timide et humble mais n'a pas sa langue dans sa poche et ça nous plait. Parce qu'au-delà des deux - trois piques qu'elle lance à certaines personnes de son passé, elle délivre un message fort et engagé. Lily Franey se définit comme un être sensible au monde qui l'entoure. 

« Je photographie ce qui me touche et ce qui me révolte. Je milite avec mes photos. Je suis une militante de cœur, de l'image. L'idée, c'est de faire passer des messages simples avec mes photos. »
analyse-t-elle.

Et d'aussi loin qu'elle se souvienne, elle a toujours photographié les enfants lors de ses reportages. « Je continue encore maintenant mais c'est de plus en plus difficile avec les droits à l'image. Ça devient problématique même. Du coup, j’aime bien quand il y a des jets d’eau. Au moins, on peut les photographier sans que le visage soit reconnaissable. », précise la photographe. 

Elle nous parle de son voyage en 1989 en Afrique du Sud, des enfants là-bas qui n'ont pas d'école, pas d'eau, pas d'électricité. Il y a aussi les enfants rencontrés à Beyrouth, après la guerre civile. « Marqués par la guerre », souligne-t-elle, semblant se replonger instantanément dans sa mémoire. 

« En France aussi, on a encore à faire. Ce qui me révolte particulièrement, c'est qu'il y ait des enfants dans les rues. Je ne sais pas si vous en avez ici à Rennes mais à Paris, il y a beaucoup d'enfants dans les rues, des familles entières qui campent dehors. », ajoute Lily Franey. 

Elle a suivi l'association Intermèdes Robinson qui agit dans les bidonvilles et va à la rencontre des enfants roms pour jouer avec eux, faire de la musique, lire, passer un moment avec eux.

SOUVENIRS DE REPORTAGES

Autour de nous, dans la galerie de la Chambre claire, on découvre une sélection des photographies de Lily Franey à travers les années et les pays. Vingt-trois clichés bruts en noir et blanc. Elle ne retouche jamais ses photos. Elle est là, présente sur le terrain, observe, apprend à se faire accepter, puis oublier, sans s'effacer.

Il y a cette petite fille qui porte des chaussures trop grandes, a de la boue plein les jambes et partout sur sa robe, et qui tient d'une seule main une jarre sur sa tête. Il y a ce petit garçon noir qui tient dans son bras un gros lapin en peluche. Il y a aussi cette bande de gamins à l'air un peu provoc' qui se la jouent dans une carcasse de voiture.

« Je me suis faite arrêtée par la police pour cette photo. Parce que quelqu'un est allé leur dire que je demandais aux enfants de casser la voiture pour que je les prenne en photo. J'ai passé trois heures au poste avec le commissaire qui me demandait "Mais pourquoi vous prenez des enfants en photo." », se souvient-elle.

Il y a des enfants très concentrés sur leur cahier à l’école, un petit garçon nu sous un jet de robinet dans la rue. C'était en Guinée-Conakry, ce jour-là c'était un bazar monstrueux tellement il y avait d'enfants, et d'un seul coup, sans qu'elle comprenne pourquoi, il n'en restait plus qu'un : « J'ai appuyé, et il est parti. C'est un instant magique. J'aime cette idée de photo donnée. »

Il y a beaucoup de choses qui se dégage de ces photos. Le côté brut, très rapproché, en noir et blanc. Lily Franey a le don de capter le vivant et de refléter par son regard et son objectif l'âme de celles et ceux qu'elle prend en photo. Elle n’immortalise pas la scène qu’elle voit se dérouler face à elle, elle nous place à ses côtés pour nous le faire revivre.

Comme cette petite fille devant laquelle on reste avec un grand sourire. Dans une baraque à l'abandon à Belleville. Elle est debout, fière, sur un tas de détritus. Elle porte un tee-shirt et un short avec des smileys, des ballerines blanches avec un noeud à pois et des chaussettes fines. Le parfait look des enfants des années 80/90. Bras croisés, elle fait une petite moue avec sa bouche.

« C'est elle qui a voulu poser comme ça. Moi, je ne lui ai rien demandé. C’est elle qui s’est placé comme ça. C'est fort. Elle a vraiment l'air d'une petite féministe déjà. », nous commente Lily Franey.

LES FEMMES DANS ET DERRIÈRE L’OBJECTIF

Justement, l'engagement féministe transparait dans son travail. Quand elle prend en photo les femmes qui œuvrent dans des métiers à l'époque pensés masculins, elle a envie de témoigner de leurs conditions par l'image. Elle leur a d'ailleurs demandé d'écrire elles-mêmes les textes pour accompagner les visuels et a retrouvé des traits communs : être sans faille, être toujours capable de, ne pas faire d'erreur, être toujours présentable.

« Je me suis retrouvée dans ce qu'elles disaient. En fait, je cherche à traduire ce que je ressens et ce qu'elles ont à dire. Les difficultés, les choses lourdes qu'elles portent, la présence masculine... Faut qu'elles aient du répondant. Ça charrie dur, il faut pas se laisser faire. »

C'est là ce qui l'anime Lily Franey. Sa démarche, sa manière d’appréhender l’image et d’envisager sa posture en tant que photographe, elle l’explique dans une vidéo diffusée dans l’exposition Je, tu, il, elle, nous avons des droits. Elle y raconte des souvenirs de reportages mais aussi ce qu’elle n’aurait jamais imaginé faire si ça n’avait pas été pour la photographie.

Parce que son appareil photo lui permet de sortir du cadre. A ce moment-là, elle agit pour son message, pour son propos dont elle témoigne en images. Que ce soit à travers la photographie ou la vidéo, puisque Lily Franey a également réalisé des films (moins de 30 minutes), à l’instar de Femmes d’atelierCheminotesou encore Mémoire d’Auvergne, disponibles sur la chaine YouTube de Lily et Jean-Pierre Franey. 

Son talent n’est plus à démontrer, tout comme ses engagements. Si la condition des femmes n’est pas son seul combat, elle a toujours eu les femmes dans le viseur, les enfants aussi comme elle l’a dit en début d’interview. Et tout ça se cristallise dans cette exposition dont la commissaire Laurence Le Guen figure parmi les belles rencontres de la photographe.

Rencontrées sur un tournage, elle a réalisé un entretien avec Laurence Le Guen sur les premières femmes photographes de l’agence Rapho, et se sont depuis rapprochées, travaillant ensemble sur le thème de l’enfance. Elles viennent d’ailleurs de publier un livre destiné aux enfants de 10-12 ans sur une biographie de Nelson Mandela. Laurence Le Guen en signe les textes et Lily Franey, les photographies, réalisées en Afrique du sud.

C’est réjouissant d’échanger avec une professionnelle comme Lily Franey. Et c’est inspirant de s’entourer de ses photos en noir et blanc qui respirent autant la légèreté que la gravité. Elles ont un souffle, une respiration, une voix et une âme ses photographies. Elles nous disent bien des choses sur les conditions des enfants à travers le monde mais aussi sur l’état d’esprit de la personne qui se place derrière l’objectif, pour partager et transmettre son expérience et son ressenti. À voir absolument.

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