Célian Ramis

Emmanuelle Bercot, re-lanceuse d'alerte contre le Mediator

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Cinéma Gaumont Rennes
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La réalisatrice Emmanuelle Bercot frappe à nouveau et frappe fort. Son nouveau film, La fille de Brest, au cinéma dès le 23 novembre, revient sur la lutte acharnée d'Irène Frachon et son équipe contre le laboratoire Servier, créateur du Mediator.
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La pneumologue du CHU de Brest, Irène Frachon, a initié en 2009 un combat acharné contre le laboratoire Servier, fabricant du Mediator, médicament dont l’autorisation de mise en vente sur le marché a été suspendue en raison de sa toxicité. Elle est aujourd’hui La fille de Brest, incarnée par Sidse Babett Knudsen, dans le nouveau long-métrage d’Emmanuelle Bercot, présente le 15 novembre dernier au cinéma Gaumont de Rennes lors de l’avant-première.

Son dernier film en tant que réalisatrice a été un succès. Sorti en 2015, La tête haute a ouvert la 68e édition du festival de Cannes l’an dernier, a fait remporté des César à Rod Paradot et Benoit Magimel et a été fortement salué par la critique.

La même année, Emmanuelle Bercot s’es imposé également dans le cinéma français comme une actrice talentueuse et a reçu le prix d’interprétation à Cannes pour le rôle de Tony dans Mon roi, de Maïwenn.

Elle a été découverte sur le tard mais aujourd’hui elle crève l’écran, qu’elle soit devant ou derrière la caméra. Et La fille de Brest ne fait pas exception dans la carrière de l’actrice-réalisatrice. Ce film, elle y a consacré 4 ans de sa vie, à la suite de sa rencontre avec la pneumologue Irène Frachon, début 2011.

« En tant que citoyenne, en lisant son livre, j’ai trouvé ça effarant. Mais ça ne me suffisait pas. C’est la rencontre avec elle qui a été le déclic. Je m’attendais à une femme austère et en fait c’est une femme haute en couleurs, flamboyante, un clown ! Il y a un véritable contraste entre ce qu’elle a accompli et son caractère. J’ai eu envie de faire le portrait de cette femme. », explique Emmanuelle Bercot.

UNE ENQUÊTE SANITAIRE

Elle se lance alors dans l’élaboration d’un film de genre, le thriller. À travers le combat d’Irène Frachon, elle retrace le bras de fer trépidant entre la pneumologue, son équipe et ses soutiens, et le laboratoire Servier et l’agence du médicament, l’Afssaps. « Elle est la fille de Brest, c’est comme ça j’imagine qu’ils devaient l’appeler de manière méprisante », souligne la réalisatrice. Les Parisiens contre les Provinciaux du fin fond du Finistère.

En terre inconnue dans le thriller, elle apprend et intègre les codes du genre « à l’instinct ». Le rythme est tendu, la musique accentue la dramaturgie, humour et suspens s’entrecroisent et s’alternent et la caméra nous plonge au plus proche de la protagoniste, nous emportant simultanément dans le tourbillon de cette lutte acharnée.

Inspirée par Erin Brockovich, seule contre tous, de Steven Soderbergh – film tiré d’un fait réel – et Révélations, de Michael Mann, Emmanuelle Bercot se lance rigoureusement dans l’adaptation de l’enquête sanitaire révélée en détail dans le livre Mediator 150 mg – Combien de morts ? (par un référé en justice établi par le laboratoire contre les éditions Dialogues, le sous-titre sera pendant un temps censuré).

UNE ADAPTATION FIDÈLE

Pour le tournage, l’équipe s’est installée dans tous les lieux investis par l’histoire (CHU de Brest, Agence du médicament,…) et a travaillé au coude à coude avec les personnes ayant vécu cette affaire :

« Le médical, le technique, le scientifique : tout est vrai. Bien sûr, on a procédé à une simplification des discours car l’objectif n’est pas de sommer les gens de détails techniques. Mais l’ambiance relatée est celle qui a eu lieu. »

La réalisatrice est claire, l’adaptation est fidèle au livre. Seulement, la fiction doit se différencier du documentaire. Elle a donc romancé certaines scènes et avoue avoir pris une grande liberté sur le personnage d’Antoine, interprété par Benoit Magimel.

« Il existe mais le vrai n’a jamais baissé les bras et n’a jamais eu peur. Pour les besoins du thriller, pour tendre le film, je l’ai modifié et j’ai joué sur le lien entre les deux et leur ambigüité qui n’a jamais été présente dans la réalité. », explique Emmanuelle Bercot.

FAMILIER ET UNIVERSEL

Autre point qui diffère : Irène Frachon n’est pas danoise comme Sidse Babett Knudsen. Mais la cinéaste ne voit aucune actrice française avec le profil correspondant à la pneumologue. C’est Catherine Deneuve qui lui conseille de s’orienter vers l’actrice de Borgen :

« Je ne connaissais pas la série, je ne regarde pas de série de manière générale. Mais quand je l’ai vu, c’était une évidence que ça devait être elle. J’ai demandé l’accord à Irène et en fait c’est une grande fan de la série et elle ne pouvait pas rêver mieux. Et puis ce qui compte c’est le personnage et qu’elle ait un accent universalise le film. »

Car au-delà de la bataille du Mediator, c’est une plongée au cœur du système de santé qu’elle propose dans son nouveau long-métrage. Un univers qui lui est familier. Elle développe cet aspect dans le numéro 72 de Causette, paru en novembre 2016 :

« D’abord, mon père, aujourd’hui décédé, était chirurgien cardiaque ; or, il est précisément question de maladie cardiaque dans l’affaire du Mediator (l’autorisation de la mise en vente sur le marché a été suspendue par l’Agence du médicament en raison de sa toxicité avec risque avéré de vulvopathies susceptibles d’entrainer la mort, ce qui a d’ailleurs été le cas en France, ndlr). Mais surtout, il était très remonté contre l’industrie pharmaceutique et ses lobbies. On en parlait souvent chez nous. C’est pour ça que je lui dédie ce film : c’était un homme d’une grande intégrité, très à cheval sur la déontologie ; des valeurs que j’ai retrouvées chez le Dr Irène Frachon. »

UN ENGAGEMENT PUISSANT

Cette occasion, d’approcher et de montrer le monde médical, elle s’en saisit rigoureusement. Et pour soutenir la cause défendue par la pneumologue et ses collègues, la réalisatrice prend le parti de mettre à l’écran des scènes dures de chirurgie et d’autopsie. Pour que l’impact soit conséquent. Et que nul spectateur-trice ne puisse ignorer les conséquences de ce médicament antidiabétique utilisé en coupe faim sur des millions de personnes, « au prix de la vie ».

Social et engagé, le film met en lumière le mépris des laboratoires pharmaceutiques face aux conséquences, aussi avérées soient-elles, de leurs produits. Et la condescendance dont le laboratoire Servier a fait preuve face à cette équipe brestoise. Une attitude irrespectueuse qui a certainement créer l’engouement des bretons pour cette affaire, selon Emmanuelle Bercot :

« Ce n’est pas que l’histoire d’Irène, c’est aussi une histoire collective et humaine. En traitant cette équipe un peu comme des bouseux, ça a réveillé les bretons purs et durs. Et ils ont eu envie de prouver aux Parisiens qu’ils pouvaient les faire flancher et c’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait. »

RÉVEIL DES CONSCIENCES

Irène Frachon est une lanceuse d’alerte. Et la réalisatrice s’affiche en re-lanceuse d’alerte. Car 7 ans plus tard, ce n’est pas terminé et la pneumologue poursuit son combat, en attente du procès pénal. Le film est donc une opportunité de garder en mémoire les dangers du Mediator, de rendre hommage aux victimes et de remobiliser l’opinion publique, dans l’espoir que les choses bougent.

« Son moteur, c’est les victimes. Quand elle en parle, aujourd’hui encore elle a les larmes aux yeux et a de la colère. Pour elle, c’est 2000 morts, c’est un crime ! En France, les attentats font moins de morts et pour elle c’est inacceptable que l’on en parle plus que de ça ! », milite la réalisatrice.

Avec le talent qu’on lui connaît et qu’on lui reconnaît désormais quasiment les yeux fermés, Emmanuelle Bercot présente une œuvre utile au réveil des consciences. Un hommage aux lanceurs/lanceuses d’alerte et à celles et ceux qui se battent pour des lendemains meilleurs, pour des conditions de vie dignes et respectables. Elle en parle avec assurance, les pieds ancrés dans le sol, le corps droit et le regard assuré. Et surtout avec admiration.

Elle le dit, les femmes ont toujours été au centre de son cinéma car elles l’inspirent. Et a à cœur de montrer leur force dans leur beauté, leur âge, leur diversité. Mais elle clarifie un point en guise de conclusion :

« Irène, c’est une femme exceptionnelle. Mais il y a aussi des femmes nulles et des hommes exceptionnels et des hommes nuls. S’il y a eu un si grand retentissement dans cette affaire c’est en partie parce que c’est une femme. Les gens ont eu conscience de ce qu’elle avait vécu et ça a touché les gens car elle est femme, mère, médecin, elle avait autre chose à faire que ce combat qui lui a donné une dimension supplémentaire. Mais qu’elle soit une femme ne change pas la valeur de son combat. »

Au cinéma le 23 novembre 2016.

Célian Ramis

BAC + que dalle, un projet pour une jeunesse oubliée

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CRIJ
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Du 24 octobre au 7 novembre prochain, se tiendra au CRIJ de Bretagne une exposition autour du projet Bac + que dalle, mettant en lumière les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés pour trouver un premier travail.
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Du 24 octobre au 7 novembre prochain, se tiendra au CRIJ de Bretagne une exposition autour du projet Bac + que dalle, créée par l'association Tandem, un parrain pour un emploi, mettant en lumière les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés pour trouver un premier travail. Parmi ces portraits, trois jeunes femmes témoignent de cet enjeu sociétal encore mal reconnu.

Cette association, créée en février 2014 à Rennes à l'initiative de deux jeunes diplômés, Antoine Yon et Benoît Connan, lance un véritable mouvement de solidarité auprès des jeunes dans leur recherche d'emplois. Basé sur le concept de parrainage/marrainage par des professionnel-le-s issu-e-s de différents secteurs d'activités, et sur la base du bénévolat, ces jeunes sont ainsi accompagné-e-s dans leurs démarches afin d’optimiser leurs recherches et reprendre confiance en eux/elles.

C'est par cette volonté d'aider les jeunes diplômé-e-s, que naît l'idée de créer le projet Bac + que dalle, un web-documentaire réalisé par Antoine Yon, Jérémie Lusseau, photographe et Pierrick Colas, graphiste. Se présentant sous la forme de diaporamas sonores, alliant la photographie et l'illustration, ce dernier est disponible sur internet depuis le 30 septembre dernier.

Centré sur la thématique du chômage chez les jeunes diplômé-e-s, ce web-documentaire est conçu comme un outil pour illustrer et ouvrir le débat, autour des différentes problématiques  rencontrées par les jeunes.

C'est par le biais d'une réunion visant à présenter le projet à tou-te-s les filleul-e-s de l’association, que les portraits furent ciblés, avec une volonté de diversité offrant ainsi une vue d'ensemble du problème. Mettre en valeur trois témoignages de femmes, sur cinq au total, marque aussi l’idée d’illustrer ce phénomène, qui touche plus de filles que de garçons dans l’association, « sachant que 62 % des filleules sont des femmes », d'après Carolane Boudesocque, chargée du développement associatif au sein de Tandem.

Ce sont donc Émilie, 24 ans, éducatrice spécialisée, Lilit, 26 ans, traductrice-interprète à son propre compte et maman d'un petit garçon et Pauline, 29 ans, diplômée d'un master en histoire de l'art, qui prêtent leurs voix au projet Bac + que dalle.

UNE APPROCHE HUMANISTE

Leur intérêt pour le projet est dû essentiellement à sa dimension humaine. Avec cette urgence à témoigner pour marquer de leur lassitude de n’être que des anonymes parmi les chiffres régulièrement relayés par les médias. Un moyen aussi de poser des mots sur sa propre situation, qui se différencie de celles des autres malgré le tronc commun, donnant au projet une valeur à la fois thérapeutique et vitale.

Durant les quelques mois de tournage, les jeunes femmes se souviennent de la volonté du photographe Jérémie Lusseau, du collectif nantais IRIS PICTURES, de s'insérer dans leur quotidien, afin de capter chaque moments vécus, représentatifs de leurs situations. Vue comme un réel suivi, cette façon de faire n'est pas sans rappeler la ligne de conduite menée par l'association Tandem, qui s'inscrit véritablement dans une logique d'accompagnement sur le long terme à travers ce projet.

« C'est quelque chose que l'on fait pour soi mais aussi pour sa famille, afin de poser des mots sur ce que l’on vit, qui est loin des généralités véhiculées », explique Émilie. Une image qui doit changer aujourd’hui, car cette généralisation semble créer une réelle incompréhension autour du problème. Lilit a d'ailleurs un avis bien tranché sur la question et sur la manière d'utiliser les mots.

« Il faudrait arrêter de dire « la jeunesse », car c'est un terme vraiment réducteur et qui en fait toute une généralité alors que c'est loin d'être le cas. Lorsqu'en tant que jeune, on va faire une recherche d'emploi, qu'on passe un entretien, on le fait pour soi. Il faut parler des jeunes au pluriel car les situations vécues sont toutes très différentes », commente-t-elle.

« Il y a aussi cette volonté de témoigner pour le grand public, de faire le point sur cette réalité actuelle qui reste encore tabou », rajoute Pauline. L'expérience de ce projet permet ainsi à ces jeunes femmes de porter un autre regard sur elles-mêmes, plus indulgents et confiants.

Dans ce documentaire, « on prouve que l’on est des battantes, confirme Pauline, on en retire une certaine forceOn développe aussi une autre philosophie de vie, plus simple. On porte un autre regard sur les choses. »

UN VERITABLE ENJEU DE SOCIÉTÉ

Mais Bac + que dalle dépose un constat. Celui de l'utilité de ces diplômes, du temps investit dans ces études longues. « J'ai tendance à voir mes études un peu comme une perte de temps, car quand je calcule tout l’argent que j'aurais pu accumuler si j'avais travaillé à la place, ça fait beaucoup, surtout quand je regarde ma situation actuelle », nous explique Lilit, qui commence à regretter ses choix d'études.

Bien que cet avis reste partagé, certaines restent sur leurs convictions que si elles avaient été mieux accompagnées, mieux écoutées, leurs parcours universitaire et leurs choix d'études auraient été nettement plus différents. « J'aurais privilégié le bénévolat, le travail en association, sans forcément passer par les écoles. Même si le métier que l'on choisit est une réelle vocation, avec le temps, une fois le diplôme obtenu, les ambitions perdent du terrain avec l'argent », explique Émilie.

« On doit travailler autrement, il faut qu’on ait envie de croire à un projet qui nous est propre sans forcément chercher à se conformer à ce qu'attend de nous la société », rajoute Pauline, qui explique aussi l'importance de ne pas pour autant mettre de côté les études liées aux sciences humaines, qui représentent un savoir et un accès à la culture très important, et qui se raréfie de nos jours.

PRÉCARITÉ DÉGUISÉE

Ces questions d’argent, d’accès aux loisirs et à une vie sociale remplie sont aussi au cœur de ces témoignages. En effet, la tranche des 18-30 ans est d’après les sondages, catégorisée désormais comme vivant sous le seuil de pauvreté. Une précarité qui se redéfinit à l’heure actuelle et qui s’évalue à différents degrés, dépassant même l’aspect financier dans lequel on la place.

Car les chiffres une fois de plus, donnés par des sondages qui prônent la généralité, « doivent représenter bien au-delà des besoins primaires, explique Pauline, la pauvreté peut aussi être intellectuelle. Lorsque l’on est pris dans le cercle vicieux de la recherche d’emploi, il y a une forme d’isolement social qui ne nous donne plus accès à nos loisirs, à la culture, on en a plus les moyens. »

Une forme de « précarité déguisée » d‘après Émilie, qui témoigne de la situation précaire dans laquelle vit une grande majorité des étudiants à l’heure actuelle, et qui se poursuit jusqu’après l’obtention du diplôme.

Le manque d'expérience et leur motivation sont aussi souvent remis en cause par les employeurs, qui témoignent d’un manque d'écoute et de conscience des réalités dans notre société. Ces portraits mettent ainsi en lumière ces nombreuses difficultés et soulèvent les débats, concernant notamment le rôle et l'influence du service civique et des stages, à la fois être atout et  stratégie de la dernière chance pour acquérir l'expérience nécessaire, afin de décrocher un emploi selon les jeunes femmes.

Outre la difficulté de s'imposer dans la société et sur le marché du travail en tant que jeune femme, les échecs et les doutes permettent aussi de rebondir, comme en témoigne Lilit qui vient de créer sa propre association,  l’ASSA (Action Sociale et Solidaire en Arménie) le 1er janvier 2016, après son service civique au Cridev.

« Les jeunes sont motivés pour faire bouger les choses, pour s’en sortir mais on n'est pas assez écoutés, ils ne sont pas assez représentés dans leur réalité. Ce projet nous donne ainsi l'occasion de montrer une autre dimension qu’est la nôtre, qui nous appartient »
souligne Émilie avec le sourire, cette dernière préparant actuellement les concours pénitenciers pour devenir conseillère en insertion sociale.

« Même si on déchante vite au départ, ces situations ne sont pas définitives, elles peuvent évoluer », termine Pauline. Un projet donc en pleine expansion, avec l'idée d'un livre qui sortira pour la fin de l'année 2016. Une citation du réalisateur Ken Loach, connu pour son engagement humain et social dans ses films, fera d'ailleurs office de préface. Un clin d’œil pertinent, qui montre que le débat sur cette thématique semble avoir encore de beaux jours devant lui.

Célian Ramis

L'engagement des Héroïques dans la littérature jeunesse

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Mettre en valeur le passé pour faire écho au présent, dépoussiérer le roman historique et réhabiliter les héro-ïne-s de l’ombre. Mi-septembre, les éditions Talents Hauts ont lancé la collection Les Héroïques, dirigée par Jessie Magana.
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Mettre en valeur le passé pour faire écho au présent, dépoussiérer le roman historique et réhabiliter les héro-ïne-s de l’ombre. Mi-septembre, les éditions Talents Hauts ont lancé la collection Les Héroïques, dirigée par Jessie Magana, qui signe également un des premiers ouvrages présentés, Des cailloux à ma fenêtre, accompagné de Les mangues resteront vertes, écrit par Christophe Léon.

Au bout du monde, il y a Marie et Yvette. Deux jeunes filles qui vont vivre leur adolescence dans un contexte de guerre. Celui de la Seconde guerre mondiale. Celui de la résistance, dans laquelle elles vont se lancer. À un autre bout du monde, il y a Odélise. En 1975, c’est l’année de son CM2. C’est aussi l’année durant laquelle elle sera déportée vers la métropole et recueillie par une famille vivant en milieu rural, dans la Creuse.

Les deux premières habitent l’île de Sein lorsque cette dernière se voit vidée de 128 pêcheurs partis rejoindre le général de Gaulle après l’appel du 18 juin 1940. La troisième se voit arrachée à La Réunion, comme l’ont été plus de 1 500 enfants de l’île entre 1963 et 1982, déclarés pupilles de la Nation.

La première histoire nait sous la plume de la rennaise Jessie Magana, auteure, éditrice et directrice de collections, la deuxième sous la plume de Christophe Léon, auteur de fictions, essais et romans jeunesse. Des cailloux à ma fenêtre et Les mangues resteront vertes constituent les deux premiers ouvrages de la nouvelle collection – dirigée par Jessie Magana – Les Héroïques (à partir de 13 ans), publiée chez Talents hauts.

POUR L’ÉGALITÉ

Albums, contes, romans, livres bilingues… la maison d’édition indépendante, fondée en 2005 par Laurence Faron, centralise son activité auprès du public jeunesse, de la petite enfance à l’adolescence. Et se distingue de ses congénères de sa par sa ligne humaniste forte, basée sur une éducation aux différences et une lutte contre les discriminations.

« Contre le sexisme en particulier. Les comités de lecture analysent la qualité des textes. C’est ce qui prime pour nous, de bonnes histoires, de bonnes illustrations, de bons livres. Et nous avons une attention spécifique quant à la question des discriminations. Les clichés peuvent être sournois, nous avons tou-te-s des clichés. Ce qui fait que ce n’est pas toujours facile de les apercevoir. Le livre peut être intéressant et quand on creuse le sujet, on se rend compte que le personnage intègre des normes sexistes. C’est un travail de tous les instants. », explique la directrice de Talents Hauts.

En recevant le manuscrit de Jessie Magana, initialement intitulé « Sans attendre », elle le refuse. « Mais c’était un ‘non’ argumenté donc constructif. On a travaillé ensemble avec Laurence et j’ai pu lui renvoyer une mouture », se souvient l’auteure. Les échanges entre les deux professionnelles aboutissent à l’idée d’une collection et à l’élaboration d’une charte. L’objectif est clair : raconter les destins de personnages qui n’ont pas eu voix au chapitre. Avec une entrée historique.

« Cela rejoint tous les engagements que j’ai ! », s’enthousiasme Jessie Magana, qui a également écrit Comment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ou encore Les mots indispensables pour parler du sexisme (co-écrit avec Alexandre Messager) et qui dirige la collection Français d’ailleurs junior (sur l’histoire de l’immigration).

LE MATÉRIAU VIVANT DE L’HISTOIRE

Elle insiste sur un point : ce sont des romans, pas des documentaires. Si l’intrigue s’inscrit dans le passé – toujours dans l’époque contemporaine, jusqu’à 1990 environ – elle n’en reste pas moins fictive, inventée, imaginée. Peut-être construite à partir d’histoires vraies.

« Quand j’ai découvert l’histoire des 128 pêcheurs de l’île de Sein, j’ai eu envie d’écrire un roman. J’ai fait beaucoup de travail de recherches, ça m’a pris un an pour me documenter, aller repérer les lieux, etc. Puis, on oublie la doc’ qui a simplement servi à s’imprégner de l’Histoire et à se plonger dans le ressenti de cette époque. J’ai voulu raconter cette histoire et imaginer le destin d’une femme lors de la Résistance, et lui faire vivre autre chose que la guerre. Elle sort de son île et découvre autre chose. », commente Jessie.

Ce qu’elle aime dans cette forme de littérature, c’est utiliser le matériau vivant de l’Histoire pour faire comprendre le présent. Il en va là du rôle qu’elle considère comme essentiel dans la littérature jeunesse. Témoin d’une époque mais aussi des sociétés. C’est ainsi que Des cailloux à ma fenêtre réhabilite les femmes qui ont participé à la Résistance. Ici, deux jeunes filles vont aider les résistants à faire passer des tracts.

Et en parallèle, Marie va vivre une histoire d’amour et découvrir le désir et la sexualité. Pour l’auteure, il faut se souvenir que « c’est une femme des années 40. On n’en fait pas une héroïne n’importe comment. Ce n’est pas le même rapport à la contraception, à la sexualité, aux hommes, etc. ». Pas question de transformer le passé, pas question d’y insérer un girl power inconsidéré et des actes démesurés.

« Aujourd’hui, les héros sont louvoyés. Pour les uns, l’image du héros, c’est le super-héro, pour les autres, ce sont les djihadistes. L’idée ici, c’est de se dire « Tiens, elle l’a fait. Pourquoi pas moi ? », sans passer par des actes démesurés. Simplement que l’on puisse se dire que l’on peut s’engager à son niveau. », explique la directrice de la collection qui regrette qu’au fil du temps on ne tire aucune leçon du passé :

« On ne peut pas ignorer ce qui s’est passé avant nous. En occultant les événements antérieurs, on oublie une grande partie de notre héritage. La littérature a le pouvoir de le faire vivre. »

Rétablir de la nuance dans l’Histoire que l’on a tendance à vouloir voir blanche ou noire, mais « elle est grise, c’est son tissu. »

VAGUE D’ÉMOTIONS

Pour bâtir Les héroïques, pas question de passer commande. Les auteur-e-s ne sont pas missionné-e-s pour écrire une histoire répondant à des critères stricts. Mais pour qu’un ouvrage intègre la collection, il doit présenter un-e héro-ïne de l’ombre. Pas uniquement des femmes. Pas uniquement des blanc-he-s. Pas uniquement des problématiques extraordinaires. Au contraire, l’histoire doit rester proche des considérations actuelles.

Dans Les mangues resteront vertes, Christophe Léon raconte avec brio et subtilité la transformation du corps de sa jeune protagoniste et le changement de regard que cela suscite.

La lecture de son texte, emprunt de poésie et de justesse, nous transporte au-delà de l’adolescence et résonne en nous. Dans Des cailloux à ma fenêtre, Jessie Magana nous touche du courage de ses héroïnes très réalistes, forgées avec douceur d’innocence et de volonté d’acier.

L’émotion nous submerge au fil des pages et la claque nous assaille dès la fermeture des deux romans. La réflexion est puissante et s’incruste dans notre ADN. Dès lors, les personnages nous accompagnent au quotidien, font partie intégrante de nous, on pense à Marie, Yvette et Odélise, on imagine à quoi ont ressemblé le reste de leurs vies et on se surprend à continuer l’histoire.

On attend alors avec impatience de rencontrer Agnès qui en 1918 est devenue conductrice de tramway et s’apprête à s’engager auprès des Suffragettes. Mais aussi Lucille, une jeune fille qui en 1942, rejette sa petite sœur Anne, qu’elle n’estime pas être réellement de sa famille et qu’elle pense être juive. Il faudra tenir encore quelques mois avant de dévorer Celle qui voulait conduire le tram, de Catherine Cuenca, et Quand le monstre naîtra, de Nicolas Michel, à paraître en 2017.

Célian Ramis

Katell Quillévéré répare les vivants

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Katell Quillévéré adapte au cinéma le roman à succès de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants. L'histoire d'une transplantation cardiaque et plus largement du don de soi et de générosité.
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Katell Quillévéré a choisi d’adapter au cinéma le roman à succès de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants. La réalisatrice de Suzanne était accompagnée de l’acteur Tahar Rahim pour présenter le 3 octobre dernier son 3e long-métrage, en avant-première au Gaumont de Rennes.

Ce matin-là, Simon est allé surfer avec ses copains. Ce matin-là, la mer a le dos bien rond. Ce matin-là, Simon est transporté à l’hôpital du Havre, à la suite d’un accident de voiture, sur le chemin du retour. Ce matin-là, il est maintenu en vie par les machines mais son encéphalogramme est plat. En mort cérébrale, son cœur continue de battre.

Ce matin-là, Claire apprend que son état se dégrade. Ce matin-là, elle sait qu’il lui faut désormais une greffe de toute urgence. Ce matin-là, elle n’a pas encore conscience qu’un cœur va pouvoir, parce qu’un jeune homme de 17 ans est mort, prolonger sa vie.

À la lecture du synopsis, l’histoire peut rebuter. C’est sans compter sur le talent de la réalisatrice Katell Quillévéré, qui réunit ici un joli casting, composé entre autre de Tahar Rahim, Emmanuelle Seignier, Bouli Lanners, Anne Dorval, Kool Shen ou encore Alice Taglioni et Alice de Lencquesaing. Tou-te-s dans des seconds rôles.

UN GRAND COEUR

Le personnage principal, c’est le cœur. C’est celui qui va réunir les parents du jeune homme, le personnel médical, la femme atteinte de myocarde, ses enfants et son ancienne amante.

« Au-delà de la greffe, c’est l’expérience du lien qui est montrée dans cette histoire. C’est ce que j’ai aimé dans le livre, il n’y a pas que l’idée du don d’organes mais l’idée du don tout court, de la générosité. La sensation d’être relié-e au monde. », explique Katell Quillévéré.

Elle dévore le bouquin en 2014, dès sa sortie. Maylis de Kerangal n’a pas encore été couronnée de tous les honneurs et d’une multitude de prix et distinctions pour Réparer les vivants. Elle ressent rapidement un lien intime avec l’histoire qui évoque « des choses qui m’obsèdent, des choses qui me hantent. Dans Suzanne, le film est hanté par la perte, la mort. »

Katell Quillévéré ne démontre pas une fascination lugubre pour la mort mais au contraire témoigne d’une volonté de mettre en perspective la capacité des êtres humains à la résilience. C’est ce qui l’interpelle dans ce roman : « voir comment la pulsion de vie est plus forte que le chaos qui est là. » Elle ajoute :

« Je suis fascinée par les gens qui ont le courage de vivre leurs vies. Le don en général, et plus largement le don de soi, font partie intégrante de ce qui nous répare. »

RÉALISME ET LYRISME

À travers l’histoire d’une transplantation cardiaque, elle filme le milieu hospitalier et les comportements et réflexions humains qui se dessinent tout autour de ce lieu qui centralise l’intrigue. La réalisatrice instaure une distance entre la brutalité de la mort, la froideur de l’hôpital et l’aléa des réactions que tout cela suscite.

Elle réussit à trouver l’équilibre entre réalisme et lyrisme. Une exigence du livre qu’elle a souhaité conserver dans son adaptation. « C’est très documenté, c’est une aventure scientifique et médicale. Mais il y a une poésie magnifique et je trouvais ça bien que l’on puisse lier le poétique, le métaphysique et le trivial. », souligne la réalisatrice.

Et dans Réparer les vivants, un personnage incarne ce lien. L’infirmier coordinateur en charge des dons d’organe. Ce passeur de vie, c’est Tahar Rahim qui l’interprète. L’acteur le voit comme un ange sur terre porteur d’une mission. Et pour le camper, il a passé un mois à l’hôpital, au service réanimation avec un professionnel.

« C’est nécessaire dans ma fonction d’aller explorer le réel pour m’en libérer après. »
explique-t-il.

ENTRE LA VIE ET LA MORT ET VICE VERSA

Il est un trait d’union entre la vie et la mort. Un accompagnateur sans jugement et sans étiquette qui nous pousse sans brutalité à réfléchir à notre manière d’envisager le monde aussi bien dans sa dimension rationnelle que dans sa dimension spirituelle.

« L’histoire m’a touché, c’était quelque chose de neuf. Le cœur dans le rôle principal et nous qui nous relayons pour construire un film autour de la générosité. Forcément, les rôles nous changent. Après le tournage, au-delà de savoir si j’allais donner mes organes, ça m’a donné envie de donner. Ça m’a donné envie de profiter de chaque instant. », s’enthousiasme Tahar Rahim.

Pour son troisième long-métrage, à l’écran dès le 2 novembre prochain, Katell Quillévéré prend un double risque : celui de l’adaptation et celui d’un sujet complexe. La réalisatrice relève le défi vigoureusement et intelligemment. Elle nous confronte à l’élan vital et l’élan mortel dans un ping-pong rythmé entre les deux pulsions, alternant des champs contre champs, « soulignant la mort », et des travellings, « signifiant que la vie reprend. »

Pour elle, le cinéma est une expérience physique puissante. Après Suzanne, elle prouve ici son talent et potentiel et nous conforte dans l’idée qu’avec elle nous n’avons qu’à fermer les yeux et nous laisser embarquer dans une aventure sensorielle forte dont nous ne reviendrons jamais indemnes.

Célian Ramis

Plongée dans l'enfermement psychologique des taulardes

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Cinéma Gaumont Rennes
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Audrey Estrougo et une partie de l’équipe étaient à Rennes pour présenter La taularde, film tourné dans l’ancienne prison pour hommes Jacques Cartier.
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Deux jours avant la sortie sur les écrans (14 septembre) de son nouveau long-métrage, Audrey Estrougo et une partie de l’équipe étaient présentes au cinéma Gaumont de Rennes pour l’avant-première de La taularde, film tourné dans l’ancienne prison pour hommes Jacques Cartier.

En avril 2013, la prison Jacques Cartier - déjà vidée de ses détenus transférés alors à Vezin le Coquet - ouvrait ses portes aux Rennais-es à l’occasion d’une soirée Dazibao (lire notre article). Quelques années plus tard, l’ancien centre pénitentiaire reprend vie pour les besoins du tournage de La Taularde, nouveau film de la réalisatrice Audrey Estrougo (Une histoire banale, Toi, moi et les autres).

« C’était très surprenant d’entrer pour la première fois dans la prison Jacques Cartier, qui est un lieu très froid et pourtant très vivant alors qu’il est désaffecté. Il y avait une sorte d’omniprésence des anciens détenus, des textes sont encore écrits sur les murs. J’avoue que j’ai eu peur au début, car c’est très oppressant. Il n’y a pas de lumière naturelle. », se souvient Eye Haïdira.

EFFET D’ASPHYXIE 

Elle est la co-détenue de Mathilde Leroy (Sophie Marceau), professeure de lettres, qui par amour fait évader son mari de prison et se retrouve incarcérée « à sa place ». Rapidement, elle va devoir apprendre les codes de la vie en détention. Quasiment coupée du monde extérieur – seul son fils (Benjamin Siksou) vient lui rendre visite / elle est sans nouvelle de son mari en cavale – elle désespère d’une quelconque amélioration de sa condition.

La réalisatrice prend soin de film l’enfermement physique et mental. Jusqu’à l’ulcération pour les claustrophobes. L’effet d’asphyxie est recherché et volontaire. Audrey Estrougo opère une plongée radicale dans la prison dès la première scène. « Quand on met en scène son personnage principal, on met aussi en scène le spectateur. », précise-t-elle.

Et elle ne laisse rien au hasard. Car l’univers carcéral, elle le connaît, il est son point de départ vers l’imagination de La taularde, et non l’inverse. Pendant un an et demi, elle a donné des ateliers d’écriture aux hommes et aux femmes de la maison d’arrêt de Fleury Merogis. De sa première visite chez les femmes, elle raconte : « Je n’avais aucun repère car nous avons une image biaisée du monde carcéral côté femmes. Les films sont beaucoup orientés vers les hommes en détention. »

UN TABLEAU (QUASI) RÉEL ET RÉALISTE

Le postulat de départ, une femme prenant la place de son mari en prison, elle le tire d’une détenue rencontrée lors des ateliers. « Elle a fait évader son mari de prison. Ensuite, tout diverge, on est dans une fiction. C’est simplement le point de départ du thriller. », souligne Audrey Estrougo. Des anecdotes racontées, des bruits et ambiances sonores entendus et perçus, des situations vues, elle puise au maximum pour dresser ici un tableau très réaliste de cet univers si fantasmé et si méconnu dans sa réalité profonde.

Ainsi, elle a baigné son équipe dans ce milieu, exigeant beaucoup de travail en amont et en groupe. « On a travaillé sur des impros pour construire l’esprit du groupe avant de le filmer. Puis on a chacun-e fait un travail perso. Moi, j’ai vaqué à mon imagination, j’ai regardé des vidéos sur YouTube, des documentaires que nous a conseillé Audrey, des reportages, etc. Et j’ai gardé ce qui avait du sens pour moi, ce qui résonnait. Ça pouvait être des phrases, des manières de parler mais aussi une couleur, un bruit, un sentiment. », livre Eye Haïdira, dont le jeu est irréprochable.

La composition des rôles n’est pas évidente pour ce film, basé et inspiré d’une multitude de faits réels. Les comédiennes ont alors pu rencontrer des détenues de la prison des femmes de Rennes, échanger avec elles, les retrouver sur le tournage pour certaines, discuter avec des figurant-e-s rennais-es « passé-e-s par la case détenu-e-s ou personnes proches d’un-e détenu-e. »

« Les toilettes qui débordent, le papier toilette en rupture de stock, le personnage vengeur d’infanticide, etc. Tout ça, c’est vrai. Les bruits sont vrais, ils ont été captés en prison. Le son en prison, c’est très particulier. Ce qui a été scénarisé, c’est le rapport à la psychologie. », dévoile la réalisatrice.

DÉNONCER UN SYSTÈME SCLÉROSÉ

Si dès le départ l’atmosphère est oppressante, la tension augmente au fil de l’histoire. Les situations se croisent autour de la protagoniste et révèlent de nombreuses difficultés inhérentes à la détention. Pas seulement pour les personnes incarcérées.

Mais aussi pour les surveillantes, qui résident dans l’enceinte de la prison. « Elles font les 2/8, elles sont corvéables à merci et restent tout le temps sur leur lieu d’affectation », rappelle Audrey Estrougo. Pour Marie-Sonha Condé, qui interprète la surveillante en chef, la rencontre avec des professionnel-le-s a été bouleversante :

« C’est très complexe. J’avais fait quelques dates avec Audrey sur les ateliers, j’ai visité quelqu’un en prison et là c’est encore une autre vision. Ici, j’ai dû me battre contre mon propre préjugé, je me disais « faut être con pour être surveillant de prison. » Vraiment. Et finalement, j’ai voulu rendre justice à ces femmes qui sont aussi des taulardes. L’administration leur donne quasiment rien mais leur demande de faire des miracles. Elles ne sont pas sans cœur mais ne peuvent pas être dans l’empathie totale, surtout la cheffe, faut qu’elle fasse tenir le bordel. Et le poids de l’uniforme les enferme. Tout est très complexe. »

La taularde ne se réduit pas simplement à une histoire d’amour et de sacrifice. Mais pourrait être un prétexte pour romancer la vie en détention et les conséquences d’un enfermement misérable. C’est ce que dénonce la réalisatrice dans son propos, placé entre les lignes.

« On enferme les gens, on les détruit puis on les relâche. Qu’est-ce qu’on fait toute la journée ? Rien. C’est un appauvrissement. On pourrait élever la pensée… Mais finalement on est le produit d’un système. On voit en prison tout ce qui ne va pas dans la société. Les détenu-e-s sont les fruits de failles sociétales. », lâche-t-elle.

Selon elle, la réflexion ne serait pas prise par le bon bout, par lâcheté et manque de convictions, et n’agirait pas pour une amélioration des conditions de vie en dehors des prisons. Elle évoque un état démissionnaire, un état qui « a abandonné ses citoyens ». Et le montre à travers cette micro-société au cadre rigide et froid et aux fondations pourtant balbutiantes et fragiles dans lesquelles s’immiscent colère, révolte, repentir et odeur de mort.

BRÈVES RESPIRATIONS…

Des instants d’aération rythment les scènes à haute tension, avec un pont vers l’extérieur en la figure du fils de Mathilde. Malgré une relation que l’on sent conflictuelle et un jeune homme qui ne comprend pas l’acte de sa mère, les deux personnages vont se retrouver subtilement.

« On a travaillé ça ensemble avec Sophie (Marceau, ndlr) aux répétitions : uniquement la relation mère / fils. Cette mère, elle n’est pas contre son fils et il le sait. Mais ils vont se redécouvrir et se récupérer. Moi, je devais travailler sur comment le fils appréhende pour la première fois sa mère comme une femme. », explique Benjamin Siksou, un des rares rôles masculins du long-métrage.

Ainsi, la réalisatrice parsème ça et là de brèves respirations – pas uniquement dans les scènes de parloir mère/fils – mais tient à la plongée suffocante dans le milieu carcéral et la symbolique de l’enfermement qu’il soit physique ou moral. Le décor est brillamment campé, l’univers réaliste et les actrices-teurs talentueux.

Toutefois, l’atmosphère anxiogène et asphyxiante prend le pas sur l’histoire, rendant les spectateurs-trices susceptibles de se désintéresser de la fiction pour s’évader des murs de Jacques Cartier et oublier que l’intrigue est moins léchée que le contexte. Un peu décevant, surtout lorsque l’on sait à quel point la réalisatrice avait maitrisé l’art de frapper et bouleverser les esprits avec Une histoire banale, abordant sans détour ni tabou le viol d’une jeune femme à son domicile ainsi que les conséquences psychologiques et physiques qui s’en suivent.

Célian Ramis

Divines, les femmes du XXIe siècle ont du clitoris !

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Cinéma Gaumont Rennes
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir Divines, l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Présente au cinéma Gaumont de Rennes le 18 juillet dernier, pour l’avant-première de Divines, son premier long-métrage, elle était accompagnée des trois actrices principales du film, Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena et Jisca Kalvanda.

Elle a frappé fort, Houda Benyamina, au moment du festival de Cannes. Repérée lors de la Quinzaine, elle s’est vue décerner pour son premier long-métrage la Caméra d’Or. Et a été révélée au grand public grâce à son discours viscéral et sans langue de bois marquant ainsi les esprits de par sa manière d’inciter à avoir du clito.

« Bientôt, j’en suis sûre, cette phrase (« T’as du clito », citation du film, ndlr) sera connue à l’international ! », glisse-t-elle, de passage à Rennes. Elle croit au pouvoir des petites choses qui font bouger les grandes. Si les petites filles ont conscience dès le plus jeune âge que le monde n’est pas qu’une affaire de couilles mais aussi de clitoris, la société évoluera différemment.

LA REVENDICATION D’UN FILM HUMANISTE

Elle croit en la responsabilité collective et la responsabilité individuelle, la prise de conscience. Éprise de liberté, elle joue des codes aussi bien cinématographiques que sexués. Elle ne croit pas qu’en le féminisme, mais globalement en l’humanisme.

Et c’est un film humaniste qu’elle revendique aujourd’hui. Ni un film de femmes, ni un film de banlieue, elle le présente comme un constat. « Ce n’est pas énième film de banlieue. Et même si ça l’était… Ça ne dérange personne quand un réalisateur fait un énième film parisien ! Divines est nouveau dans son ADN. Je suis une femme et je parle de ce que je connais. Et de là où je viens, les femmes sont comme ça. », lâche-t-elle d’entrée de jeu.

Houda Benyamina présente sa réalité et ses fascinations. « Française de confession musulmane, d’origine marocaine, virée du bahut qui s’est orientée vers un CAP coiffure avant de reprendre des études en arts du spectacle, d’intégrer l’ERAC (école de formation au métiers d’acteurs, ndlr) à Cannes », elle est multiple et marche loin des sentiers battus et des images stéréotypées que l’on voudrait lui coller.  

Elle parsème des bouts d’elle-même, et de son co-scénariste, dans l’ensemble de son film, bâti sur plusieurs années de galère, et ses traits de caractère dans tous les personnages. Entrecroise du Vivaldi à des chants coraniques, de la danse à du trafic de drogues. Un mélange loin d’être antinomique.

Pour la réalisatrice, « l’art incarne une forme de sacré. Vivaldi souligne la confiance et le Coran nous guide vers le chemin de la rectitude. Ce n’est pas un film sur la religion mais il y a le côté spiritualité dans le sens de la recherche de l’intime. Dans la danse, on voit aussi une sorte de prière, il répète tout le temps le même mouvement comme s’il cherchait à se dépasser jusqu’à la perfection. Alors que Dounia, elle, est en combat contre elle-même, elle est déchirée entre toutes ces aspirations, son besoin de reconnaissance. Je m’intéresse beaucoup à la dignité. »

La dignité, la reconnaissance, Dounia (Oulaya Amamra) court après. Sans relâche. Surnommée « la bâtarde », elle vit avec sa mère dans un camp roms bordant l’autoroute. Avec son acolyte Maimouna (Déborah Lukumuena), qui elle réside dans une cité voisine, elles rêvent d’argent, elles rêvent de la grande vie. Et Dounia ne va pas hésiter à se lancer dans un trafic de drogues en rencontrant Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse charismatique et respectée. En parallèle, la jeune femme s’émerveille secrètement devant Djigui, danseur passionné et perfectionniste.

Pour le rôle de Dounia, Oulaya Amamra va se battre pour convaincre Houda Benyamina, sa grande sœur. « Sur le plateau, elle était très dure avec nous mais encore plus avec elle-même. », souligne la jeune actrice, rejointe par Déborah Lukumuena :

« Elle nous a aidé à nous surpasser et nous a appris l’ambition pour nous-mêmes. »

COLLER À LA RÉALITÉ

Les interprètes, la réalisatrice les a choisies pour les émotions qu’elles dégagent et pour ce dont elles sont capables humainement : « Ce sont de vraies comédiennes, je n’ai pas pris des filles de cité transformées en actrices. Il n’y a que Djigui qui est danseur professionnel et qui a dû apprendre à jouer en même temps. » Les personnages doivent être représentatifs d’eux-mêmes et gommer les frontières des assignations genrées attribuées à chaque sexe.

« Dounia est une ado plutôt dure, renfermée, qui a besoin de reconnaissance et de dignité. Rebecca recherche la reconnaissance et l’argent. Maimouna incarne l’amour absolu, c’est un personnage sacré. Rien là-dedans n’est l’apanage de l’homme. Djigui est gracieux et la grâce n’est pas un attribut féminin. Mes personnages sont des guerrières. Il n’y a pas de masculinité, je ne sais pas ce que ça veut dire. Et je pense qu’il faut redéfinir la femme du XXIe siècle. Redéfinir la féminité. », explique Houda Benyamina.

Redéfinir la féminité. Ouvrir les yeux. Pour voir que les femmes fortes sont partout. Et pouvoir ainsi proposer de justes représentations des êtres humains. Ne plus être obligée de justifier les caractères de ses personnages parce qu’ils sont hommes ou femmes.

« Pour jouer Dounia, j’ai dû opérer une transformation physique. J’étais plutôt délicate à la base…, rigole Oulaya Amamra. Je viens d’un lycée privé, je viens de la banlieue mais mes parents ont toujours évité que je traine dans la rue. C’était donc nouveau pour moi, c’était un vrai travail de composition, entre les films que Houda nous a conseillé de regarder –films de samouraïs, de gangster, Scarface ou Aliens même – et le terrain car je suis allée dormir dans un camp de roms avec Houda. Et tout ça a nourri les personnages, tout ça a fait qu’on est dans une vérité. Mais nous sommes des personnages de cinéma, même s’ils peuvent être proches de la vraie vie. »

Proches de la vraie vie car Rebecca existe réellement et la réalisatrice a souhaité la représenter à sa manière dans son long-métrage. Proches de la vraie vie car Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena ont dû passer beaucoup de temps ensemble pour faire naitre la complicité entre les deux amies qui se portent un amour amical inconditionnel. Proches de la vraie vie car les thèmes traités sont ceux d’un quotidien universel. De ceux qui percent l’abcès sans tabous ni complexes. Pour une recherche de réelle liberté.

LE PRIX DE LA LIBERTÉ

Divines, c’est une histoire de quête. Dounia cherche à s’extirper de sa condition sociale, à travers la reconnaissance et l’argent. Poussée par cette vie vécue dans la pauvreté, elle refuse de se résoudre à rester dans cette strate.

« Elle ne peut pas ne pas s’en sortir. Mais elle doit perdre quelque chose pour comprendre, pour sa quête intérieure. Je suis convaincue que la souffrance et les erreurs permettent d’avancer. Personnellement, faut que je tombe pour comprendre. »
précise Houda Benyamina.

Ici, elle pose des questions car « le cinéma est un poseur de questions, tout en étant dans l’émotion, car le verbe, seul, peut mentir. ». Ici, elle interroge les valeurs de la jeunesse d’aujourd’hui, mise face à la dictature du capitalisme, sans en faire une critique acerbe. Simplement un constat, sans juger que l’argent est un problème en soi. Ici, elle aborde le fait d’aimer et d’être aimé-e. Ce que n’a jamais appris Dounia et qu’elle découvre.

Et aborde également la question du libre arbitre, de la responsabilité de nos actes, de la colère. La colère profonde, néfaste, dangereuse. Qui vient des entrailles et bouffe tout le reste autour.

La réalisatrice l’affirme, la colère est un sentiment mauvais et convoque Pythagore pour le confirmer : « ‘’Aucun Homme n’est libre s’il ne sait pas se contrôler’’. Dounia ne sait pas maitriser ses émotions. Comme tout le monde, elle a besoin d’apprendre de ses erreurs. On perd et on gagne. Pour moi, ça doit passer dans le corps, dans l’action. Moi, ma colère est dans mon art.»

L’heure de la révolte devrait sonner dans son prochain opus, qu’elle évoque à demi-mots lors de son passage dans la capitale bretonne.

« Lors de la Révolution française, les armes ont été prises par les pauvres. Je suis fière d’être française car on ne supporte pas l’état d’humiliation. Comment on transforme la colère en révolte ? Ce sera certainement le sujet du prochain film. Comme Pasolini, je n’invente rien, je suis simplement témoin de mon époque. Dounia est en colère, pas encore en révolte, elle n’a pas encore le verbe. La colère et l’humiliation vont nous mener à notre perte. Je n’ai pas l’impression que l’on avance à notre époque. Au contraire, on régresse. La misère est grandissante. C’est une question de responsabilité collective et individuelle. »

Son action à elle, au-delà du constat réaliste délivré dans son premier long-métrage aussi puissant que lyrique, passe par la création et la pérennité de l’association 1000 visages, fondée en 2006 avec son ami Eiji Ieno à Paris. Une structure qui permet l’accessibilité à la culture et à l’éducation à l’image pour un public qui en est éloigné.

Pénétrant dans les quartiers défavorisés, 1000 visages souhaite insuffler une nouvelle dynamique dans le secteur culturel et audiovisuel et ainsi témoigner de la réelle diversité qui nourrit la richesse de la France, pour une plus juste représentation de la société devant ou derrière la caméra.

« Pour construire une estime de moi-même, j’ai eu quelqu’un sur mon chemin pour ça. C’est pour ça que l’association 1000 visages est importante pour moi. », précise Houda Benyamina. Pas étonnant que les 3 actrices principales en soient membres et manifestent la volonté de s’investir pleinement dans cette dynamique. C’est de là qu’elles puisent leurs réseaux, formations et agents.

Un tremplin pour la suite puisque Oulaya Amamra est admise au Conservatoire. De leur côté, Jisca Kalvanda (que l’on pourra découvrir et apprécier dans le court-métrage de la réalisatrice rennaise Lauriane Lagarde, A l’horizon, lire YEGG#49 – Juillet/Août 2016, rubrique Culture) et Déborah Lukumuena intègrent des formations au Théâtre de la Colline à Paris ainsi qu’au Théâtre National de Strasbourg.

Célian Ramis

Lucy Mazel, l'histoire des femmes dans l'Histoire

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Librairie Critic, Rennes
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Illustratrice et auteure de BD, elle est la dessinatrice du 1er tome de Communardes !. L'histoire des femmes qui se sont battues pour la défense de Paris et l'amélioration de leurs conditions.
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Illustratrice et auteure de bande-dessinée freelance, elle est la dessinatrice du premier tome de Communardes !, triptyque imaginé et scénarisé par Wilfried Lupano, paru en septembre 2015 et février 2016 aux éditions Vents d’Ouest (Glénat). Le 24 juin, Lucy Mazel était de passage à Rennes, à la librairie Critic, pour une séance de dédicaces.

Vendredi dernier, les trois dessinateurs de Communardes ! – Lucy Mazel, Anthony Jean et Xavier Fourquemin – étaient réunis à la librairie Critic pour dédicacer les albums Les éléphants rouges (septembre 2015), L’aristocrate fantôme (septembre 2015) et Nous ne dirons rien de leurs femelles (février 2016).

Dans le dossier de presse, l’auteur explique : « Chaque album forme une histoire indépendante et autonome dans laquelle on suit une femme qui a participé à la Commune de Paris. Chacune incarne un moment très spécifique des événements mais aussi un type de femme qui y a participé. Car ce qui fait la particularité de ces communardes, c’est qu’elles venaient de toute origine sociale : il y avait aussi bien des bourgeoises que des ouvrières ou des prostituées… C’était vraiment un mouvement « vertical ». »

Le premier album plante le décor. À l’hiver 1870, Paris est assiégée par l’armée prussienne de Bismarck et subit le froid et la famine. Victorine a 11 ans. Fille d’une couturière engagée dans le mouvement des femmes qui veulent s’impliquer dans la défense de la ville, elle passe une partie de son temps à s’occuper de Castor et Pollux, les deux éléphants du Jardin des plantes. Et va imaginer un plan pour libérer Paris, grâce aux deux pachydermes.

Lucy Mazel ne connaissait que très peu cette période, méconnue et ignorée de l’enseignement scolaire. Mais elle a été séduite instantanément par le projet. « Cette histoire me plaisait, c’est une belle histoire. Dure mais belle. C’était super intéressant en tant que dessinatrice, je ne connaissais pas bien cette période, elle n’est pas enseignée et pourtant elle est charnière pour Paris. Parler du contemporain, ça ne m’intéresse pas trop, je connais, je le vis au quotidien. Mais le passé, ça me plait ! », explique-t-elle.

Et ce qui l’intéresse par dessus tout, c’est d’aborder les histoires humaines liées à la grande Histoire. Dans Les éléphants rouges, si Victorine est le personnage central, lectrices et lecteurs sont invité-e-s à suivre le quotidien des femmes issues de milieux populaires qui cherchent du travail, veulent aller au front, et celles qui se divisent prises par les conditions de leur époque et de leur statut.

Pour le contexte historique, la dessinatrice se nourrit de la documentation que lui transmet Wilfried Lupano, entre peintures et livres. Et regarde également des documentaires sur la période de 1870 à 1900 (même si la Commune ne durera que 3 mois) pour s’imprégner de l’univers global.

« On se demande à quoi ressemblait Paris de l’extérieur et de l’intérieur ! Ce qui est bien avec la BD, c’est que ce n’est pas un cours d’histoire. On respecte l’époque mais on peut la fantasmer et prendre quelques libertés. Comme on a fait avec les éléphants. On a dessiné des éléphants d’Afrique à la place des éléphants d’Inde. C’était plus imposant. Vous imaginez la couverture de l’album avec un éléphant aux petites oreilles ?! Ça aurait été moins impressionnant. », s’enthousiasme Lucy Mazel.

Elle n’hésite pas à parler d’un engagement militant en tant que dessinatrice et auteur de se lancer dans une bande-dessinée réhabilitant une époque oubliée - aussi courte soit-elle, elle marquera l’histoire des révolutions socialistes – à travers les points de vue de femmes. Des personnages peu mis en lumière en général, encore moins dans l’Histoire. Et là dessus, la série se base et insiste, prenant un surtitre fort : « La révolution n’est pas qu’une affaire d’hommes ».

Communardes ! aborde avec réalisme les conditions de vie des femmes à l’époque, la question de l’égalité salariale, « qui n’a pas beaucoup bougé en 2016 », mais aussi le poids de la religion, le rôle des femmes au sein de la famille, et soutient des faits et personnages réels.

Dans L’aristocrate fantôme, c’est Elisabeth Dmitrieff que l’on suit. Une jeune aristocrate russe envoyée à Paris par Karl Marx et bien décidée à prendre les armes, au grand désarroi de Louise Michel. Elisabeth deviendra rapidement la présidente du premier mouvement officiellement féministe d’Europe : l’Union des femmes pour la défense de Paris et l’aide aux blessés.

Le troisième opus, Nous ne dirons rien de leurs femelles, vient clôturer cet épisode sanglant par une histoire quasiment banale : celle des classes sociales avec Marie, une servante, et Eugénie, une bourgeoise enceinte d’un libraire et envoyée dans un couvent pour masquer le déshonneur d’un tel événement.

« Ça nous amène à nous poser des questions. On pense que les femmes ne sont intervenues qu’à partir de la Seconde guerre mondiale mais non, lors de la Commune, elles étaient au front alors qu’on ne les considère même pas comme des êtres humains. Je trouve que ça éveille la conscience sur ce qui s’est passé. (…) Ça ouvre forcément des horizons. », souligne la dessinatrice du premier album.

Tous les quatre ont su saisir la tension d’une époque et d’une société. Et parce que l’Histoire ne doit pas s’écrire uniquement au masculin, comme tel est souvent le cas dans les manuels scolaires et les livres d’histoire mais aussi la littérature, la série s’attache à faire vivre les femmes en tant qu’actrices de leur existence et non spectatrices passives, tout en imaginant, fantasmant et romançant des personnages.

C’est ça qui plait à Lucy Mazel qui se défend de mettre un sexe sur la bande-dessinée dans son ensemble. Pouvoir raconter des histoires humaines avant tout. Elle aime se saisir d’une époque historique pour parler des gens : « Ce n’est pas parce qu’on est une femme que l’on veut faire des albums pour enfants ou faire des albums sur des bottes. Moi ça ne m’intéresse pas du tout. Dans la BD, il y a de tout et je ne veux pas faire partie de cases. »

Actuellement, elle travaille à sa prochaine bande-dessinée, Edelweiss, en collaboration avec le scénariste Cédric Mayen (à paraître en 2017). L’histoire d’un couple hétérosexuel qui évolue à l’époque des Trente Glorieuses (1946 – 1975). Olympe travaille, est indépendante, rencontre Simone de Beauvoir et « vit sa vie comme un humain quoi… mais bon imaginez on est dans les années 50/60 ! »

Elle rêve de gravir le mont Blanc, à l’instar de son aïeule Henriette d’Angeville, deuxième femme à avoir gravi le mont Blanc en 1838 (surnommée « Mademoiselle d’Angeville, la fiancée du mont Blanc »). Mais un accident survient et Olympe est devient tétraplégique. Son mari, Edmond, la portera sur son dos afin de réaliser son rêve.

Pour Lucy Mazel, le féminisme et le handicap, deux thèmes encore confidentiels, s’inscrivent en filigrane de l’histoire de ce couple. Mais n’en sont pas les thèmes principaux. Néanmoins, leur présence a une importance particulière. Dans le réalisme du scénario, l’écho à une période en pleine mutation sociale et la résonnance à des sujets encore actuels.

Consciente du chemin qu’il reste à parcourir pour acquérir l’égalité entre les femmes et les hommes, elle n’hésite pas à prendre sa place, dans un milieu encore très masculin, et à se montrer vigilante quant à l’évolution des mentalités.

« On a des mains, des jambes, un cerveau comme les hommes… Et je ne crois qu’on soit forcément plus sensibles qu’eux. De toute manière, homme ou femme, si l’histoire de la BD n’est pas bonne, elle n’est pas bonne. (…) Après il y a toujours des réflexions, comme dans tous les milieux, mais ce n’est pas tout le monde. En tout cas, je ne me suis jamais sentie à part. Néanmoins, c’est un chemin très long. Je ne suis pas naïve, j’essaie simplement de ne pas voir que le négatif. », conclut l’illustratrice.

Célian Ramis

Sous tes doigts : "On n'aborde rarement les guerres du point de vue des femmes"

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De passage à Rennes, la réalisatrice Marie-Christine Courtès aborde la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.
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Une semaine avant la journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » en Indochine, célébrée le 8 juin dernier, Marie-Christine Courtès, scénariste et réalisatrice, était de passage à Rennes pour présenter Sous tes doigts, son premier court métrage d’animation au festival Courts en Betton. L’occasion d’aborder la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.

Ce premier court métrage était dans les tuyaux depuis plusieurs années. Quand Marie-Christine Courtès rencontre Jean-François Le Corre, producteur pour la société rennaise Vivement lundi !, ce dernier lui demande d’écrire un scénario destiné à l’animation, domaine qu’elle n’a encore jamais expérimenté. Et qui la mènera aux César, Sous tes doigts ayant été nominé cette année dans la catégorie Meilleur film d’animation (court métrage).

En une dizaine de minutes, la réalisatrice nous propose un docu-fiction animé onirique et poétique, dans lequel les non-dits se brisent sans un mot. L’histoire de trois femmes héritières d’une transmission douloureuse.

Ainsi, Sophie, à la mort de sa grand-mère, découvre-t-elle ce que celle-ci a vécu en Indochine, délaissée, enceinte, par un colon français, puis rapatriée en France en 1956 et placée dans le camp de Saint-Livrade dans le Lot-et-Garonne.

Pour comprendre ce qui a motivé Marie-Christine Courtès à aborder ce sujet, il convient de présenter rapidement son parcours. En sortant diplômée du Centre de Formation des Journalistes, elle devient JRI (journaliste reporter d’images) et travaille notamment dans différentes villes bretonnes, entre Brest, Rennes, Saint-Brieuc ou encore Lorient. Avant d’exercer son métier en Asie du sud-est, où elle sera entre autre correspondante pour une agence américaine.

Toutefois, elle quitte la profession : « Pour moi, c’était uniquement du magazine, ce n’était pas du journalisme que je faisais ! » C’est une amie vietnamienne qui lui parle pour la première fois du camp de Saint-Livrade, un des camps d’accueil des français d’Indochine, ouvert aux 1 160 réfugié-e-s arrivés dans l’Hexagone.

En effet, en 1954, après la défaite de Diên Biên Phu, les accords de Genève et le retrait des troupes françaises du nord du Vietnam marquent l’engagement de l’État français de prendre en charge les couples mixtes et les veuves de Français qui fuient la guerre et le communisme.

Leur hébergement se veut provisoire. Mais 50 ans plus tard, ils et elles sont toujours là, dans ce camp, oublié-e-s de tou-te-s. D’où le titre du premier documentaire de Marie-Christine Courtès, co-réalisée avec son amie My-Linh Nguyen, Le camp des oubliés, qui sera diffusé en 2004 sur France 3. « C’est incroyable, j’ai grandi à côté et je n’en avais jamais entendu parler. », explique-t-elle.

POINTER L'INDICIBLE

Cette réflexion va nourrir l’ensemble des contenus qu’elle va produire par la suite puisqu’en 2012, quelques années après avoir intégré une formation de scénariste à la Fémis, elle réalise Mille jours à Saigon (produit par Vivement lundi !). En cherchant un dessinateur pour les personnages et décors de Sous tes doigts - qu’elle commence à écrire en 2009 - elle pense à Marcelino Truong qui évoque son roman graphique qu’il bâti sur son père, traducteur du président vietnamien Ngo Dinh Diem, et la guerre civile qui opposa le Nord et le Sud du pays après le départ des français.

Son court-métrage sonne alors comme une continuité de son voyage à travers l’Histoire contemporaine qui lie le Vietnam à la France. Parler des femmes apparaît comme une évidence pour elle, qui constate qu’au camp de Saint-Livrade, ce sont surtout des femmes et des enfants qui ont résidé dans ces bâtisses :

« Le dessin de ces femmes s’est imposé, il permettait d’appuyer là où ça fait mal. Car on n’évoquait pas le fait que les hommes français les ont oubliées, puis que les pouvoirs publics les ont abandonnées. »

BRISER LES TABOUS

Tout comme elle a côtoyé les trois générations installées dans le camp, la réalisatrice les illustre dans un scénario et une mise en scène léchée et poignante, accompagnée de la dessinatrice Ludivine Berthouloux (Marcelino Truong ayant réalisé également quelques dessins). L’occasion de dire et de questionner tout ce qu’elle n’aurait osé demandé frontalement à celles qui peuplent ou ont peuplé Saint-Livrade.

Sophie est une adolescente, repliée sur elle-même, en prise à la colère identitaire qui se fait sentir depuis plusieurs décennies dans les banlieues françaises. « Il y a aujourd’hui des jeunes issu-e-s de la 4e génération qui se disent vietnamiens, pas français, alors qu’ils ne connaissent rien du Vietnam. C’est révélateur ! », souligne Marie-Christine.

La communication avec sa mère semble rompue et le rejet de la tradition, une manière d’exprimer une personnalité perdue, brisée par le tabou. Comme si elle endossait, sans le savoir, le poids de son passé. Un thème qui fascine l’ex-journaliste : « On a tous un héritage plus ou moins douloureux. Comment le reçoit-on et qu’en fait-on ? » En découvrant l’histoire de sa mère et de sa grand-mère, Sophie va faire corps avec son aïeule et renouer avec la danse traditionnelle qu’elle influence de son vécu personnel.

Les silhouettes s’entremêlent dans une chorégraphie émouvante et virevoltante. L’esthétique rencontre le propos au service d’un message qui transparait avec une grande beauté et une intensité telle qu’elle nous reste en mémoire et nous enveloppe de sa violente douceur.

HISTOIRE D’UN TROU DE MÉMOIRE

Sous tes doigts brise bien des tabous. Avec ce court-métrage, Marie-Christine Courtès ne met pas seulement l’histoire de ces femmes sur le tapis. Elle met en relief le silence qui perdure aujourd’hui en France autour de la guerre d’Indochine et des années qui ont suivi. Et quand on rapproche ce tabou de celui des harkis, elle nous répond subitement : « Un camp de harkis se trouvait à 2 kms du camp de Saint-Livrade ! Tout comme pour les harkis, la France n’a pas assuré l’accompagnement et l’intégration des rapatrié-e-s. »

Et le cinéma n’a pas saisi la thématique pour la mettre sur le devant de la scène. Ce que souligne Delphine Robic-Diaz, auteure de La guerre d’Indochine dans le cinéma français. Images d’un trou de mémoire publié en 2015 aux Presses Universitaires Rennaises, dans la jaquette du DVD qui réunit Sous tes doigts et Son Indochine de Bruno Collet (deux productions Vivement lundi !) :

« La guerre d’Indochine hante le cinéma français depuis plus d’un demi-siècle. Jamais complètement abordée, elle ne bénéficie pour autant que très rarement d’un réel traitement à l’écran. »

Tout comme « on n’aborde rarement les guerres du point de vue des femmes », selon Marie-Christine Courtès. Et l’histoire de la grand-mère, séduite par un colon français, résonne dans l’Histoire et l’actualité, les femmes étant trop souvent des victimes de l’occupation militaire, peu importe les territoires en guerre.

Multi-primé depuis sa diffusion en festivals en 2015, le court-métrage poursuit son chemin cette année, en route pour le Cartoon d’or, prix visant à récompenser le meilleur court d’animation européen. En parallèle, la réalisatrice travaille à un futur projet qui pourrait la faire renouer avec son passé de journaliste, sans la ramener à son premier métier. « Je ne veux plus faire ça, mais les journalistes en tant que personnages me fascinent. », conclut-elle, avant de retrouver son producteur pour une journée de travail.

Célian Ramis

Planning Familial, un rôle essentiel en péril

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Réunissant hommes et femmes depuis 60 ans, bien décidés à faire changer les lois et les mentalités pour l'avortement et l'émancipation sexuelle, l'actualité du Planning Familial reste aujourd'hui, empreinte de doutes.
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L'année 2016 marque l'anniversaire de la création du Planning Familial en France, fondé en 1960 sous le nom complet de « Mouvement Français pour le Planning Familial ». Cinq ans plus tard, le Planning Familial 35 verra à son tour le jour. Réunissant hommes et femmes, bien décidés à faire changer les lois et les mentalités pour l'avortement et l'émancipation sexuelle, l'actualité du Planning Familial reste aujourd'hui, empreinte de doutes.

Sont mises à l'honneur pour cet anniversaire, trois grandes figures féminines, combattantes et militantes du siècle dernier, en faveur des droits des femmes : Simone Veil, Simone de Beauvoir et Simone Iff (1). Désormais, à l'heure où Internet et les réseaux sociaux remplacent les outils de communication et de diffusion de l'information, l'avenir du Planning Familial (PF) laisse amèrement à désirer.

En effet, ces 60 ans qui sonnent comme l'heure du bilan, mettent en lumière non seulement les victoires de cette association, mais également les menaces à venir. Menaces qui se renforcent en raison d'un contexte social, politique mais aussi économique qui favorise le repli identitaire sur des valeurs traditionnelles, qui ont représenté dans les années 70 notamment, des obstacles majeurs aux luttes menées par le Planning Familial.

Lieu d'écoute et de prévention, féministe et protagoniste de l'éducation sexuelle auprès de toutes les populations, le Planning Familial défend depuis ses débuts mouvementés, le droit à la contraception, à l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), ainsi que l'égalité des sexes. Cependant, ses valeurs ne sont guère partagées par les politiques en pleine ascension, tel que le Front National qui, à la suite de son programme de suppressions de subventions versées à des associations comme le PF, a bien failli réussir à remporter les élections régionales en décembre 2015.

Ces versements financiers, précieux pour la bonne continuation de l'association, restent toutefois précaires au fil des années, certaines étant obligés de mettre la clé sous la porte, à l’instar de celle de Toulon, qui a fermé ses portes en septembre 2015 (sachant que l'avenir de celui de Toulouse et de Bayonne sont depuis janvier 2016 encore en suspens).

Et ce, en toute discrétion, sans que les médias n'en touchent un mot. Cette discrétion caractérise aussi la suppression du Pass Contraception (2) en avril 2016, au conseil régional d'Ile de France présidé par Valérie Pécresse, et montre bien que le combat pour la survie du PF est loin d'être terminé.

Pour le PF 35, créé le 12 octobre 1965, de nombreuses questions se posent. En particulier, sur les combats à initier et à protéger, mais aussi comment faire face à ces menaces à venir, notamment à un an des élections présidentielles de 2017.

Accueillant en grande majorité des personnes âgées de moins de 30 ans (95% du public selon Élisa Quémeneur, directrice du Planning Familial, à Rennes), la place du PF dans le langage courant est toutefois malgré les apparences, relativement importante : « ce qui représente un point positif malgré le fait que beaucoup confondent Planning Familial et Centre de Planification », selon la directrice.

«Le fait qu'on soit une association indépendante, nous permet d'être plus libres malgré notre budget, et nous pouvons monter des projets. Le tout est d'être innovant en permanence, de remettre en cause nos pratiques et de s'améliorer. Mais cela demande beaucoup d'énergie, de temps et aussi d'argent » constate cette dernière. Des innovations qui passent par le principe de l'égalité des sexes, credo de l'association.

Contraception masculine en avant

Pour citer un exemple concret : Aborder une question encore relativement taboue en France, celle de la contraception masculine. Cette démarche, que l'on pense trop souvent réservée aux femmes, peut aussi être accessible aux hommes, et ce depuis quelques années déjà (3). Trois moyens de contraceptions existent à ce jour, la méthode hormonale, thermique et la plus radicale, la vasectomie.

Peu abordée dans les médias, la contraception masculine est prescrite seulement par deux médecins en France (Toulouse et Paris), et ne représente que très peu d'adhérents à ces pratiques, faute de communication, et pour des raisons de notoriété sociale, sur la virilité de l'homme remise en question.

L'association ARDECOM, Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine, fondée dans la mouvance des années 70, prône l'accès à la contraception des hommes depuis ses débuts, réfutant le rôle de l'homme imposé par une société patriarcale, qui affirme encore subtilement de nos jours, sa mission de « mâle reproducteur ».

Cette question qui pourrait être perçue comme futuriste, s'inscrit dans l'air du temps. En effet, le PF 35 débute depuis l'année dernière, une collaboration avec ARDECOM pour rendre visible cette contraception masculine. Et comme le confirme par la suite Élisa Quémeneur, « ce projet répondrait à une véritable demande, car il y a aussi des hommes qui viennent se renseigner auprès du Planning Familial, et qui souhaitent  s'investir pleinement dans leur relation ».

Une conférence, intitulée "Contraception : où (en) sont les hommes ?", a d'ailleurs été organisée dans le cadre de la journée internationale pour les droits des femmes à Rennes, le 11 mars dernier sur le thème de la contraception masculine (4).

L'IVG, un droit encore tabou en France

Autre combat qui nourrit les débats depuis son apparition dans les textes de lois à partir de  1975, le droit à l'IVG divise toujours la société française. Mais aussi l'Europe, comme en Espagne ou en Pologne, où ce droit est remis en question et connaît de nombreuses restrictions morales et éthiques.

En France, bien que défendu par la ministre de la Santé de l’époque, Simone Veil, le but de la manœuvre était de limiter le nombre croissant d'avortements clandestins, source patente de mortalité chez les femmes, et de permettre à certaines d'entre elles, en situation précaire et dites « désespérées », d'interrompre volontairement une grossesse par le biais du corps médical.

Aujourd'hui ce droit, s'étant démocratisé et étant perçu comme une liberté à disposer librement de son corps et de son choix de devenir oui ou non mère, n'évolue guère au niveau des débats. En effet, les arguments aussi bien du côté pro-vie que pro-IVG, ne changent pas de position et stagnent le débat dans un perpétuel dialogue de sourds, comme l'a prouvé le débat de l’émission Droit de suite, IVG: un combat sans fin ? diffusé sur LCP le 8 mars 2016.

La violence de certaines réactions du bastion catholique se manifeste par ailleurs par une infiltration perverse et manipulatrice via les réseaux sociaux, nourrissant un discours où se mêlent culpabilité et mépris, visant les femmes de tout âge et de toute catégorie sociale souhaitant avorter. Les moyens financiers et l'excellente maîtrise informatique dont disposent certains groupuscules religieux pour éviter les IVG, remettent en cause les propres moyens financiers et de communication du Planning Familial.

Ce dernier doit alors se frotter à un ennemi de longue date, le département d'Ille-et-Vilaine étant principalement dans les années 70-80, la poudrière catholique par excellence, comme le raconte le livre Les femmes s'en vont en lutte ! Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965-1985) de Patricia Godard et Lydie Porée (présidente du Planning Familial 35), initiatrices de l'association Histoire du féminisme à Rennes en 2012.  Malgré tout, le Planning Familial reçoit chaque jour de nombreuses femmes venant pratiquer une interruption de grossesse, loin de tout jugement.

Ce recours à l'IVG étant stable depuis plusieurs années (environ 200 000 IVG par an sont pratiqués en France selon l'INED – Institut National d'Études Démographiques), il n'est toutefois pas encore totalement intégré dans les mentalités comme une intervention chirurgicale classique et demande encore, du temps et de l'argent pour faire déculpabiliser les femmes ayant eu recours à ce type d'opération.

«  L'IVG est un droit où l'on défend le choix de continuer ou non une grossesse qui démarre, rappelle Élisa Quémeneur, mais certains médecins militants des années 70 prennent leur retraite. L'avenir de cette pratique est donc mise en veille car on ne sait pas comment elle va être reprise par la nouvelle génération ».

Continuer le combat

Un droit encore menacé par ces débats d'éthique, où un film est d'ailleurs mis à l'honneur dans ce combat, Quand je veux, si je veux, réalisé par Susana Arbizu, Henri Belin, Nicolas Drouet et Mickaël Foucault, militants-es engagés pour l'avortement. Une soirée de soutien et de présentation du film, actuellement encore en tournage, s'est déroulée à l'Institut Pasteur le jeudi 26 mai 2016 à Rennes, avec la présence du Planning Familial 35 et de l'Histoire du Féminisme à Rennes.

Un film basé sur des témoignages de femmes aux parcours et aux âges différents, qui assument leur liberté et le fait de ne pas avoir été traumatisées par leur acte, le considérant comme naturel, basé uniquement sur leur propre choix et non, par l'image traumatique souvent présente dans l'esprit des gens et dictée par la société. Le but du film et de ses témoignages étant de démocratiser ce droit par la parole et de préconiser une campagne de déculpabilisation.

L'année 2016 se révèle donc riche en défis pour faire survivre ce mouvement. Mais les changements passent aussi par les populations, notamment les professionnels et leurs formations, qui méritent d'être revisitées.

Comme le dit si bien Élisa Quémeneur, le but n'est pas « d'inverser la balance. On parle beaucoup d'égalité mais on ne travaille pas sur les origines du mal qui régissent la société. Le rapport social est inégalitaire, et ça fait 2000 ans que le rapport de domination de l'Homme existe. On est encore loin d'être dans une parfaite égalité. Pour moi, on y est pas du tout ».

Malgré le pessimisme de ce discours, Élisa Quémeneur tient toutefois à souligner les réelles avancées qui sont relatées en ce moment dans les médias, sur le harcèlement de rue et les dénonciations faites dans le milieu politique sur le harcèlement sexuel. « On dénonce, donc on avance », comme le dit si bien la jeune femme.

Un bilan lourd en conséquences, lorsque l'on sait que pour l'heure, le constat sur les violences faites aux femmes, qu'elles soient d'ordre physiques, sexuelles ou psychologiques, reste encore à travailler. Le chemin pour le respect et l'égalité est encore long.

 

(1) Militante féministe, elle a défendu le droit à l'avortement, instigatrice du Manifeste Les 343 salopes, ainsi que première présidente du Mouvement Français du Planning Familial de 1973 à 1981.

(2) Imaginé par Ségolène Royal en 2010, le Pass Contraception est présenté sous la forme d'un chéquier, accessible pour les 14-25 ans, filles et garçons permettant grâce à un système de coupons, d'avoir un accès gratuit et anonyme à des consultations médicales, des dépistages IST et à des moyens de contraception pour une durée moyenne d'un an. Le Pass Contraception est géré par les conseils généraux et n'est pas présent dans toutes les régions, dont la Bretagne.

(3) Lire l'article La contraception ne se conjugue pas qu'au féminin !, publié le 26 avril 2016 sur le site d'Alter1fo.

(4) Lire l'article Contraception masculine, ça existe !, publié le 26 mars 2016 sur le site de Breizh Femmes.

Célian Ramis

Annie Ernaux, femme au-delà de son temps

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Librairie Le Failler
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Auteure de récits autobiographiques, Annie Ernaux a publié le 1er avril dernier un nouvel ouvrage, Mémoire de fille, aussi bouleversant que transcendant. Le 26 mai, elle en parlait à Rennes, à la librairie Le Failler.
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Auteure de récits autobiographiques, Annie Ernaux a publié le 1er avril dernier un nouvel ouvrage, Mémoire de fille, aussi bouleversant que transcendant. Le 26 mai, c’est au premier étage de la librairie rennaise Le Failler qu’elle a livré son rapport à l’écriture et son rapport à la fille qu’elle a été à la fin des années 50, celle sur qui elle se penche au long des 150 pages de son livre.

Elle est de celle qui n’a pas besoin d’écrire des pavés pour vous émouvoir, qui n’a pas besoin de hausser la voix pour vous transpercer l’âme et qui n’a pas besoin d’être qualifiée d’exceptionnelle par les autres pour remplir ses bouquins. Elle secoue, Annie Ernaux. De par la simplicité de son écriture pleine de sens, d’élégance et de vérités plus ou moins simples à dire ou à lire. De par la manière sérieuse et légère qu’elle emploie pour s’adresser aux autres dans ses œuvres ou lors d’une rencontre.

Pourtant, Mémoire de fille est le témoignage de quelque chose qui a pu être douloureux à sortir, à coucher sur des papiers destinés à la publication. Car les deux années dépeintes dans son récit (1958-1959) ont déjà été écrites, simultanément. De cette époque, elle conserve des archives internes et des archives externes, comme elle le dit elle-même le 26 mai, de passage à Rennes, rapprochant sa démarche à celle d’une historienne.

« J’ai mis beaucoup de temps à écrire ce livre car il m’a été difficile d’en trouver la forme. Cette histoire n’était pas réductible à une nuit. Je fais part ici d’un événement d’une banalité extrême, la « première fois ». La première fois au lit ou pas au lit d’ailleurs avec quelqu’un, avec l’Autre. Mais ce n’est pas seulement ça, parce que ça a été un événement singulier qui n’est pas soluble dans ma vie, dans ce qui suivra dans ma vie sentimentale et dans ma vie sexuelle. On n’est plus pareil-le après. Sur le coup, on ne comprend pas ce qui est arrivé. Pourquoi « elle » s’est conduite avec ce consentement et ce qui va suivre qui n’est pas d’une logique romanesque. « Elle », c’est une étrangère qui m’a légué sa mémoire. », se lance l’auteure, dans une tirade à vous faire repenser le cours de votre vie différemment.

RETROUVER LA FILLE DE 58

Née en 1940, la Normande qui grandit à Yvetot souhaite à 70 ans passés retrouver la fille qu’elle a été en 1958 et celle qu’elle a été avant l’été, celui de la colonie à S. dans l’Orne durant laquelle elle va croiser le chemin du moniteur chef qui l’invite à danser, éteint la lumière, l’embrasse, « et les choses s’enchainent, sans aller jusqu’au bout pour raisons techniques ou physiologiques. »

La question qu’elle se pose, c’est qui était « je » à ce moment-là. Ce « je » qui aujourd’hui est « elle » puisque plus de 50 années se sont écoulées entre temps.

À cette époque, juste avant de devenir monitrice, cette jeune fille élevée dans un milieu modeste, entre les étals de l’épicerie parentale, est dans l’attente de choses formidables, du désir et de toute forme de jouissance. En 2010, son amie avec qui elle a correspondu pendant environ 7 ans, à partir de l’âge de 16 ans, lui restitue les lettres.

Annie Ernaux est troublée. Depuis des années, elle écrit des instants de sa vie, des événements marquants comme la mort de sa grande sœur avant sa naissance, son avortement clandestin à 23 ans, la jalousie ressentie en apprenant la nouvelle relation d’un ex, la passion exprimée avec un amant de passage dans sa vie, son éducation, etc. En filigrane de ces textes se dissimule l’histoire de l’été 58. Sans jamais parvenir à l’exprimer aussi clairement que dans Mémoire de fille.

Si elle avoue n’avoir aucun intérêt pour le roman ou l’autofiction, elle confesse son envie profonde de redescendre dans « les choses qui me donnent la mémoire, et celle-ci était la plus dure à explorer ». Dans la correspondance et dans les notes indélébiles de son carnet et vaguement floutés de sa mémoire, elle replonge dans un langage qui la surprend parce qu’il est marqué par une époque – « avec des adjectifs ou des expressions comme « à la page », des naïvetés… » - qu’elle va tenter de situer par les mots employés, les ambiances décrites de « surprise party » ou contextualisée par la guerre d’Algérie. Et de ce retour dans le passé, elle éprouve le désir d’aller de la femme âgée qu’elle est à l’ado qu’elle a été, qui ne sait alors pas à quoi ressemble un homme nu.

« Pour voir un homme nu dans un journal, fallait se lever de bonne heure ! Ils étaient nus en peinture mais pas en photo. Le monde de la mixité n’existait pas ! »

DES EXPÉRIENCES BANALES ET MARQUANTES

Mémoire de fille marque l’avènement de cette jeune fille dans sa vie de femme. Pas uniquement pour les actes sexuels répertoriés au fil des pages. Aussi pour son émancipation du cadre familial et son entrée dans le monde : « La colo, le lycée, le foyer de jeunes filles, l’école normale d’institutrice, le départ en Angleterre, la famille anglaise… C’est une éducation, une expérience du monde ! »

Elle fait alors vivre éternellement la fille de 58, celle qui tombe éperdument amoureuse du moniteur chef au moment où il la quitte et qui va passer de garçon en garçon « alors qu’elle ne voulait pas se donner à quelqu’un qu’elle n’aimait pas » et pour cela elle éprouvera plus tard de la honte. Elle la ressuscite dans une forme d’inconsistance, d’intrépidité et la situe dans le monde de cette époque. Qui n’est pas une époque de libération sexuelle :  

« C’était 10 ans trop tôt, en 68 la liberté sexuelle était admissible et même recommandée, je n’aurais pas vécu les choses de la même manière ».

Elle poursuit : « Je devais aller au bout de ses deux années marquées : elles m’ont fait frissonner d’horreur de les avoir vécues. Mon corps s’était transformé, je n’avais plus de règles – et c’est important les règles quand on est une fille – je souffrais de dérèglement alimentaire, j’avais tout le temps faim, je mangeais à l’extrême. Vingt ans après j’ai appris que ça s’appelait de la boulimie. Le résultat d’une passion dégradante dont j’avais honte… J’aurais pu être accablée définitivement par l’intensité de ces deux années mais j’ai trouvé une issue. Pas que dans l’écriture mais dans un ensemble de bons hasards. »

Elle fait état de cette honte qui lui collera longtemps à la peau. Une honte sexuelle mais aussi une honte sociale. La philosophie l’aidera. Simone de Beauvoir également. Avec la lecture de Deuxième sexe qu’elle dévore avec avidité, elle entrevoit les clés du comportement des garçons, de la domination (« qui n’est pas un terme de Simone de Beauvoir mais de Bourdieu »), de la supériorité dans les faits, des « hommes supposés avoir la transcendance. »

EXPIER LA HONTE PAR L’ÉCRITURE

Annie Ernaux est touchée de plein fouet. Ne pas être l’objet de sa propre vie mais bel et bien le sujet. Dans Mémoire de fille, elle décrypte son rapport à l’écriture, pas simplement comme échappatoire mais aussi comme expérience : « J’ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour. » (p.143) Dernière raison invoquée : rétablir une forme de « justice » à la fille de 18 ans avide de liberté, pleine d’orgueil, bonne élève, fille unique, pas à l’aise socialement, ballotée dans un amour déraisonnable qui lui fait honte.

En 2002, elle publie L’occupation. Sur une jalousie dévorante dont elle va subir les effets néfastes et dangereux. À l’instar de Passion simple, elle raconte sans vergogne, de manière très factuelle – ce qui la caractérise dans l’ensemble de son œuvre – l’instantanée, le ressenti. Le vécu d’une femme jalouse ou éprise sexuellement de son amant. D’une femme dont la vie va quasiment se mettre sur pause pour ne vivre plus que ce qui lui trotte dans l’esprit et la hante. Et tout comme elle parle de banalité extrême en racontant « une première fois », ses bouquins sont les récits de la banalité humaine non-dite, presque taboue si ce n’est honteuse de l’éprouver.

Telle est la force d’Annie Ernaux qui bouleverse, transcende et chamboule nos corps et âmes. Elle marque à vie de par la banalité qu’elle rompt avec honnêteté et authenticité, dans une démarche sociologique, historique, quasi scientifique de l’âme humaine. Dans L’occupation, elle écrit :

« L’exposition que je fais ici, en écrivant, de mon obsession et de ma souffrance, n’a rien à voir avec celle que je redoutais si je m’étais rendue avenue Rapp. Écrire, c’est d’abord ne pas être vu. Autant il me paraissait inconcevable, atroce, d’offrir mon visage, mon corps, ma voix, tout ce qui fait la singularité de ma personne, au regard de quiconque dans l’état de dévoration et d’abandon qui était le mien, autant je n’éprouve aujourd’hui aucune gêne – pas davantage de défi – à exposer et explorer mon obsession. À vrai dire, je n’éprouve absolument rien. Je m’efforce seulement de décrire l’imaginaire et les comportements de cette jalousie dont j’ai été le siège, de transformer l’individuel et l’intime en substance sensible et intelligible que des inconnus, immatériels au moment où j’écris, s’approprieront peut-être. Ce n’est plus mon désir, ma jalousie, qui sont dans ces pages, c’est du désir, de la jalousie, et je travaille dans l’invisible. » (p.45-46)

PARTAGER L’INTIME

Et ce thème de l’intime universel lui apparaît dans Mémoire de fille. Quand en 1958, Violette Leduc rencontre René Gallet et découvre alors son premier orgasme à 50 ans mais brusquement la relation s’arrête et l’auteure fait état de son désespoir et de sa douleur dans ces correspondances à Simone de Beauvoir jusqu’en 1959. Annie Ernaux établit un parallèle et met cette expérience en perspective avec la sienne :

« Étrange douceur de la consolation rétrospective d’un imaginaire qui vient réconforter la mémoire, briser la singularité et la solitude de ce qu’on a vécu par la ressemblance, plus ou moins juste, avec ce que d’autres ont vécu au même moment. » (p.91)

Par l’écriture, elle transforme la honte et diminue celle de celles et ceux qui se reconnaissent dans le sentiment éprouvé. Lors de la rencontre à Rennes, elle parle de « devoir ». Et face à l’épaisse foule dispersée dans les rayons de la librairie venue l’écouter, elle montre sa grande humilité.

Elle écrit sur elle, sur l’être littéraire qu’elle s’est fixée de devenir en parallèle de son métier de professeure de lettres – elle a renoncé à devenir institutrice par manque de vocation – et s’adresse à toutes et tous de par la capacité qu’elle a de proposer des œuvres désireuses d’exister en dehors de soi.

Une révélation survenue à partir du moment où elle a voulu parler de son père. « J’ai pris conscience avec La place que les mots faisaient partie intégrante de la vision que l’on peut avoir du monde social. Dire que l’on est issue d’un milieu modeste, c’est déjà accepter les hiérarchies. Faire de ce qui m’arrive un objet littéraire, je pense que ça m’a aidé. Dans la vie, les conséquences de la honte sociale demeurent. Comme si on n’y échappait pas dans certaines conditions. Le fait de ne pas se sentir à l’aise dans certaines situations… Les hiérarchies sociales, les dominations sociales, sont évidentes. », explique-t-elle en conclusion de son intervention.

Annie Ernaux est de celles qui réussissent à parler vrai, à écrire des vérités accablantes, une fois écloses de leur banalité, sans toutefois rendre les auditrices-teurs et les lectrices-teurs moroses. Au contraire, elle rend le quotidien plus clair, plus simple, plus limpide. Elle bouleverse de sa vie de femme affirmée, pas toujours avertie, ni toujours assouvie.

Elle a quelque chose de touchant, dans sa naïveté dérobée jeune mais conservée par cette envie de vivre des expériences, de les vivre pleinement. De ses mots, elle nous perturbe et nous conforte dans nos voies non tracées, loin des sentiers battus de la norme genrée qui cherche par tous les moyens à s’imposer à nous. Elle nous fait du bien et nous donne l’espoir de pouvoir nous réaliser en tant que sujet de nos vies, et non comme objet.

« Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir enfin fait ce livre, d’être allée au bout de l’entreprise. Ça n’a pas toujours été simple, c’était un défi qui me rendait triste qu’il ne soit pas relevé. Aujourd’hui, j’éprouve quelque chose du fait accompli, même si je me disais que je n’y arriverais pas. »
poursuit Annie Ernaux.

Et si Mémoire de fille sonne comme l’œuvre qui manquait à sa collection avant de raccrocher les stylos et claviers, son regard perçant et convaincu et son sourire fin et enfantin laissent entrevoir que ses mots résonneront dans nos pensées, dans nos bibliothèques, dans les ouvrages de Marie Darrieussecq, Colombe Schneck et bien d’autres encore et à venir, aussi longtemps qu’elle sera une femme de tous les temps.

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