Célian Ramis

Rokhaya Diallo : « Ne pas voir les couleurs, c’est un luxe »

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Le 21 janvier, la journaliste, autrice, militante antiraciste Rokhaya Diallo était à l’université Rennes 2, au Tambour précisément, pour échanger, dans le cadre des Mardis de l’égalité, autour de la thématique du corps.
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Le 21 janvier, la journaliste, autrice, militante antiraciste Rokhaya Diallo était à l’université Rennes 2, au Tambour précisément, pour échanger, dans le cadre des Mardis de l’égalité, autour de la thématique du corps, et particulièrement quand celui-ci sort du cadre normatif. Un cadre normatif imposé par les personnes dominantes, blanches, occidentales, cisgenres, hétérosexuelles, valides…

« Ne pas voir les couleurs, c’est un luxe. », explique Rokhaya Diallo qui souligne que pour les personnes racisées, voir les couleurs est justement une acuité qu’il leur faut développer pour survivre au quotidien. 

D’où l’introduction des podcasts de Kiffe ta racedans lesquels Grace Ly et elle, toutes deux animatrices de l’émission, demandent à leurs invité-e-s si ielles se situent sur le plan racial et si oui, comment : « C’est important de dire que quelque soit le groupe social auquel on appartient, on a un rapport situé à la race. Ensuite, on essaye de voir comment la question raciale est entrée dans leur vie. »

Comme de nombreuses personnes racisées, Rokhaya Diallo a découvert, en France, qu’elle était une femme noire à travers le regard des autres. Dans l’Hexagone, pays qui est le sien, elle le dit, elle a toujours été traitée comme une femme noire.

Penser que se situer, s’affirmer en tant que personne blanche ou en tant que personne racisée, n’a pas d’impact au quotidien pour soi et pour les autres, c’est nier le rapport de domination qui existe. Elle parle de processus :

« Noir-e, c’est une construction socio-historique liée à la domination. Noir ou blanc, c’est une altérité radicale qui permettait de justifier qu’on asservisse la population. Noir-e est un processus et non une description parce que les noir-e-s ne sont pas noir-e-s réellement, il y a une carnation très variée de la peau noire. Et les blanc-he-s ne sont pas blanc-he-s, on se rapproche plus du beige… »

Et souvent la valeur d’une personne croit et décroit en fonction de la clarté de sa peau. Plus la peau est claire, plus la personne est valorisée. Plus la peau est foncée, plus la personne est dévalorisée. Et l’Histoire a montré avec la théorie de la goutte de sang que les humains dominants pouvaient aller très loin : aux Etats-Unis, cette règle affirmait que quiconque avait ne serait-ce qu’un ancêtre d’ascendance africaine était considéré comme noir et pouvait donc être potentiellement réduit en esclavage.

LES AUTRES, LES NON-BLANC-HE-S

Rokhaya Diallo note également que l’on désigne les personnes racisées par des couleurs mais que l’on ne nomme jamais les blanc-he-s. « C’est la question de Qui a le droit de nommer ? Qui a le droit de réagir ? », interroge-t-elle. La couleur de peau sert à souligner que la personne n’est pas blanche. Soit pas dans la norme établie par un rapport de domination, qui subsiste encore profondément aujourd’hui. 

De même, « on ne décrit jamais la forme des yeux sauf pour désigner les personnes asiatiques. Et quand une minorité nomme la majorité et dit donc « blanc-he-s », on dit que les membres de cette minorité sont racistes. Il n’y a qu’à voir les réactions extrêmement hostiles qu’il y a eu lorsque Lilian Thuram a parlé des blancs. »

Elle le dit, le démontre et insiste : ne pas voir les couleurs est un luxe de privilégié-e-s. Un luxe qui dénote également une touche d’hypocrisie. D’un côté, on ne voit pas les couleurs. D’un autre, on interroge sans cesse les personnes non blanches sur leurs origines (réelles ou supposées). 

« Ça n’a aucun sens de ne pas voir les couleurs. C’est absurde. Peut-on être maquilleuse sans voir les couleurs ? Peut-on être coiffeur sans voir les couleurs ? Non. Nous, on ne peut pas se permettre de ne pas voir ce que ça implique dans le quotidien. »
déclare-t-elle. 

La militante en vient à aborder la question raciale d’un point de vue publicitaire, commercial. Pour elle, pas question de penser que les entreprises sont militantes, quand elles proposent des poupées Barbie racisées ou quand elles sortent un hijab de running, mais :

« Il y a des femmes musulmanes aussi veulent aller courir ou veulent à la piscine. Les entreprises ont des raisons commerciales, marketing. Comme Barbie. Je ne pense pas que ce soit la révolution féministe chez Mattel mais c’est important pour les petites filles, et les petits garçons, de voir des poupées handicapées par exemple. Ça n’empêche pas d’avoir un regard critique. Mais ça répond à des besoins. Tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir boycotter une entreprise capitaliste qui traite mal ses employé-e-s. Encore une fois, c’est une question de privilèges. »

Elle rappelle la réalité par exemple des personnes noires qui ne trouvent pas en supermarché de shampooing adapté à leurs cheveux. Ou de produits cosmétiques adaptés à leurs teints. Il faut alors se tourner vers une boutique spécialisée, penser à s’y rendre puis s’y rendre. La charge mentale des personnes racisées est une question négligée, voire même méprisée.

SYMBOLES DE L’IMPENSÉ

Les inégalités sont profondes et restent encore largement impensées quand il s’agit de les regarder et de les analyser à travers la question raciale. Et des écarts se creusent quand certaines personnes médiatisées à outrance, à l’instar des Kardashian, s’approprient un héritage.

« La silhouette associée aux femmes noires était considérée comme vulgaire. La Vénus Hottentote a été étudiée même après sa mort, comme un corps anormal, comme un corps de cirque. Un corps qu’aujourd’hui les Kardashian essayent de reproduire. Et ça, ça leur rapporte de l’argent ! Elles en tirent des bénéfices alors que les femmes noires qui sont naturellement comme ça sont considérées comme vulgaires ! »

À la question « Est-ce là de l’appropriation culturelle ? », Rokhaya Diallo répond du tac au tac que « l’appropriation culturelle, c’est quand Kim Kardashian essaye de déposer le mot « kimono » comme original. Alors que tout le monde sait que « kimono » existe déjà et ce que ça désigne. »

L’exemple fait rire et sourire dans la salle. Mais finalement, elle pointe là une réalité qui existe et agit dans le quotidien, sans que l’on envisage sa violence, en tant que personne située dans la norme blanche occidentale. Tout comme elle avait souligné dans une émission la problématique du sparadrap, qu’elle évoque comme symbole de l’impensé.

« Les personnes non dominantes doivent sans cesse s’adapter. On prend la couleur du sparadrap comme acquise. Alors, on m’a dit « Oui, mais le sparadrap, il est pas vraiment blanc, c’est plus beige, plus foncé. » Oui, enfin le sparadrap il a quand même une teinte plus proche de la peau des blanc-he-s que de la mienne. Il y a le sparadrap mais il y a l’oreillette à la télévision, les collants, on dit « couleur chair »… ou même les chaussons de danse ! Les danseuses noires, elles teignent leurs chaussons en noir. Vous imaginez là encore le temps qu’elles y passent ? C’est du temps où elles ne dansent pas. Il faut sans cesse s’adapter, passer du temps à se renseigner, aller chercher le produit, colorer les trucs… Au CAP coiffure, ne pas savoir coiffer les cheveux crépus n’est pas un critère pour le diplôme. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que si tu as des cheveux crépus, peut-être que dans ton salon de coiffure, on ne va pas savoir s’occuper de toi. Qu’il va falloir te renseigner sur l’endroit où te faire coiffer, que ça va coûter cher, peut-être même finalement que tu vas pas être coiffé-e. Il faut habiter les grandes villes et mettre une logistique en place.», précise-t-elle. 

Pour son exemple du sparadrap, elle sera cyberharcelée pendant 15 jours. Parce que comme elle le dit, elle a fait exister sur la sphère publique un sujet qui n’avait jamais été traité. « Cette agressivité est liée par le fait qu’ils aient contraints de se positionner par rapport à ça. », précise l’autrice de La France tu l’aimes ou tu la fermes ?.

JUSQU’OÙ VA LA STIGMATISATION, LE MÉPRIS, LA MOQUERIE ?

Le corps non blanc est pensé et vu comme un corps hors norme. Pire, il est pensé et vu comme un corps qu’on peut habiter. Dont on peut se parer pour se déguiser. C’est bien là l’enjeu du blackface que Rokhaya Diallo tient à traduire en français par le terme barbouillage, soulignant ici l’ancrage de cette pratique - visant à se grimer pour ressembler aux personnes noires – en France (mais aussi en Europe, dans les pays esclavagistes).

« Quand on se déguise, on met un costume qui représente une profession ou une personnalité connue. On ne se déguise pas en autre humain. C’est là la manière la plus brutale de déshumaniser l’autre. On imite pour se moquer. On animalise, on décrédibilise une partie de la population. Et souvent dans des espaces où ces personnes sont minorisées. »
scande Rokhaya Diallo. 

Elle fait référence notamment au sketch « Le chinois » de Gad Elmaleh et Kev Adams : « Ils font un sketch en se déguisant et en se moquant alors que les personnes asiatiques sont complètement invisibilisées. Y a quasi 0 asiatique à la télévision française. C’est une dépossession de l’humanité des gens concernés et une dévalorisation de leur culture. »

Elle conclut son intervention dans le cadre des Mardis de l’égalité sur le titre de son dernier ouvrage Ne reste pas à ta place ! (sous-titré : Comment s’accomplir en ne faisant rien de ce qui était prévu). Un titre qui a pu déranger certaines personnes concernées, craignant qu’une injonction en remplace une autre.

L’autrice se justifie : l’intitulé n’a pas été voulu comme une injonction. « C’est un privilège que j’ai eu dans mon parcours. Et j’ai bien conscience que quand on appartient à un groupe opprimé, on n’a pas forcément la possibilité individuellement de s’extraire des injonctions et des oppressions. », poursuit-elle.

Le message, c’est de ne pas stigmatiser les personnes qui subissent une oppression, tout comme il est également très important, l’a-t-elle souligné précédemment dans son discours, d’arrêter de juger les femmes voilées en France et de leur ordonner d’ôter leurs voiles. Pour Rokhaya Diallo, il est important de célébrer « les victoires individuelles » et de « s’encourager les un-e-s les autres pour nos petite victoires. »

Sans se fixer des objectifs irréalisables, il est bon « de savoir que l’on peut avoir un impact chacun-e à son échelle. » Reconnaître ses privilèges en fait parti. Ainsi, une des premiers leviers que l’on peut actionner à titre individuel, c’est une remise en question autour de nos pratiques.

« Quand on est de gauche souvent on refuse de se poser des questions sur nous même, sur nos erreurs, sur nos fautes. La faculté à se remettre en question doit être intégrée. La gauche a besoin de revoir son histoire, c’est la gauche initialement qui était coloniale. », souligne-t-elle.

Il nous faut abandonner la rhétorique post-colonialiste et raciste. Celle qui consiste à vouloir penser « que la colonisation n’a pas eu que des mauvaise côtés… ». « On nous parle des routes mais qui a construit les routes dans le pays colonisés ? Pas ceux qui ont colonisé, je pense pas ! Les habitants n’en avaient pas les besoins, il ne faut pas inverser les choses. », resitue-t-elle dans le contexte.

Il y a aussi celle qui consiste à dire « Je suis pas raciste, je suis marié à une personne noire. » Rokhaya Diallo dégage cette absurdité avec une répartie bien sentie :

« Mais dans ce cas-là, ça veut dire qu’aucun homme hétérosexuel n’est macho ! Personne ne dit « Je suis pas sexiste, je suis marié à une femme ». Et quand l’exemple ne passe pas avec une femme, ça ne passe nulle part ! » 

Ecouter les personnes concernées. Ne pas stigmatiser. Réfléchir à nos pratiques et à nos privilèges. Se situer clairement. Cela constitue la base, la première marche. On peut aussi écouter les podcast de Kiffe ta race, suivre les événements organisés par des structures telles que déCONSTRUIRE à Rennes et même se rendre dans la bibliothèque de l’association. À nous de nous renseigner. À nous de faire le chemin. Pour être des allié-e-s et non des passeurs-euses de rapports de domination.

Célian Ramis

L'intime, haut et fort

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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !
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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !

Selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé sexuelle « a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. »

C’est là-dessus que s’est basé le comité de coordination de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l’immunodéficience humaine (COREVIH) qui, entre le 18 novembre et le 15 décembre, organisait – en parallèle des actions prévues autour de la journée mondiale de lutte contre le Sida (1erdécembre) - quatre « Semaines de la santé sexuelle » dans les départements bretons.

En Ille-et-Vilaine, c’est au début du mois que celle-ci s’est déroulée, proposant le 8 décembre à la maison de quartier Villejean à Rennes le spectacle Ouest Side Stories – À nos amours, créé par la webradio oufipo.org. Sur scène, deux musiciennes, un technicien et un micro. Au premier rang, cinq comédien-ne-s.

Tour à tour, ielles montent sur le plateau et prennent la parole pour exprimer un aspect de leur vie sexuelle et affective. Le premier baiser, l’idée qu’on en a, le rendez-vous, le goût des lèvres de Pierre. Une relation épistolaire, la première rencontre avec la peau d’une femme, le couple, l’entrave à la liberté, la rupture, le départ. Les signaux que l’on interprète, les râteaux, la confusion entre l’attirance et l’amitié, l’apprentissage et la découverte avant la recherche absolue d’une partenaire.

Les trajectoires sont différentes, les prises de paroles également mais l’essence est la même : livrer une partie de son intimité, sans la sacraliser ni la minorer. Pas de jugement dans les récits, ni même de commentaire. Simplement, un partage d’informations. Parmi lesquelles on trouve la religion, la préservation de la virginité, le tabou familial, et puis la rencontre d’un homme respectueux qui pense autrement, la confiance, les premières fois à 28 ans.

La vie avec cette femme rencontrée à 16 ans avec qui la sexualité est heureuse, les questions que l’on balaye et puis l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la rencontre avec un homme, la vie de famille de avec six enfants dans une grande maison. Ça fait du bien de se rappeler que la sexualité, c’est une histoire d’individus et non de performance et d’injonctions. 

 

Célian Ramis

Celles du dessous racontées par celles du dessus

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Le 21 septembre 2019, ce sont Simone Alizon, Christine Papin, Odette Séveur, Raymonde Tillon et Maria Aubault qui sont Celles d’en dessous et leurs récits de vie, souvent délaissés ou méprisés par l’Histoire, composent une partie de notre Matrimoine.
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« Je vous appelle à la rescousse, je vous appelle à mon secours, femmes en qui j’ai pris ma source, mais dont l’image tourna court, qui ne demeurez dans l’histoire, que sous la forme de portraits, Ô vous dont l’œuvre dérisoire, jour après jour se défaisait, je vous appelle et je commence, derrière l’immobilité, de vos maintiens de convenance, à deviner la vérité, et quand monte en moi la colère, que, désespérément, je crois, retrouver au bout de la lumière, c’est vos visages que je vois. », chantait Anne Sylvestre dans Portrait de mes aïeules, en 1977. Le 21 septembre 2019, ce sont Simone Alizon, Christine Papin, Odette Séveur, Raymonde Tillon et Maria Aubault qui ont repris cette chanson, au cimetière de l’Est, à Rennes. Elles sont Celles d’en dessous et leurs récits de vie, souvent délaissés ou méprisés par l’Histoire, composent une partie de notre Matrimoine. 

Devant leur tombe, chacune leur tour, elles nous content leurs histoires personnelles. Il y a Simone Alizon qui, durant la seconde guerre mondiale, s’engage avec sa sœur Marie dans la résistance. Toutes les deux arrêtées en 1942, elles sont déportées à Auschwitz, rasées « aisselles et pubis compris, marquées comme des bêtes. » Sa frangine décède à 22 ans, et Simone, elle, est envoyée ailleurs pour travailler à l’armement nazi, là où avec d’autres, elles saboteront le boulot. Elle a 20 ans lorsque survient la Libération.

Christine Papin, elle, meurt en 1937, à l’asile public d’aliénés de Rennes. Condamnée à mort quatre ans plus tôt, c’est la faim qui la précipite dans la tombe. Avec sa sœur cadette, Léa, elles travaillaient au service de la famille Lancelin, au Mans. Jusqu’au soir où elles arrachèrent les yeux de Madame et sa fille et les tabassèrent jusqu’à leur dernier souffle. La scène du crime sera retrouvée nettoyée, le duo, nu, dans le lit de leur patronne et le double assassinat sera avoué sans motif ni préméditation. 

Y A-T-IL UNE VIE QUI NE MÉRITE PAS D’ÊTRE RACONTÉE ?

Quelques centaines de mètres plus loin, c’est la cousine Odette que l’on retrouve. Dans les années 30, « ne voulant pas (s)e réduire aux tâches ménagères », Odette Séveur répond à une annonce pour une émission à destination des enfants, sur une radio locale. En direct du cimetière de l’est, elle anime ce jour-là son fameux programme « Les matinées enfantines de cousine Odette ».

Enjouée, elle nous parle de l’historique du lieu et avec son énergie débordante nous cite quelques épitaphes dont la splendide « Si le paradis existe, attends moi au bar ». Aujourd’hui, elle donne son nom à un square rennais, heureuse qu’il y ait là «une aire de jeux pour les enfants ! »

Raymonde Tillon a elle aussi son avenue à Rennes, qu’elle partage avec son deuxième mari Charles Tillon. Grande militante pour le Front populaire, elle s’engage, lorsque la guerre éclate, dans la résistance et est arrêtée sur dénonciation, condamnée à 20 ans de travaux forcés. Elle mène la prison à la révolte, est envoyée dans différents camps en Allemagne en 1944, sabote les ateliers d’armement et sort de là 35 kilos à peine.

Mais Raymonde Tillon ne va pas s’arrêter là. À Marseille, elle reprend ses engagements politiques et devient responsable de la commission féminine de la CGT, avant de devenir députée et de figurer parmi les 33 premières élues à l’Assemblée nationale. La citoyenneté s’ouvre aux femmes :

« Je pense à Olympe de Gouges et sa déclaration. Il aura fallu 150 ans pour obtenir le droit de vote. Avec le combat de Louise Michel, d’Hubertine Auclert, de Séverine, des suffragettes et de bien d’autres. »

Et enfin il y a Maria Aubault, « une femme, une épouse, une travailleuse, une mère, une grand-mère, une arrière grand-mère, une arrière arrière grand-mère », décédée à l’âge de 107 ans. Elle se présente à nous, en 1930, elle est âgée de 23 ans et c’est le jour de son mariage.

Elle ne le sait pas encore mais elle va mettre au monde 4 enfants, va vivre dans une ferme avant de venir habiter à Rennes, de connaître les restrictions et les arrestations durant la guerre, elle va travailler à l’usine Monnier, subir 2 paralysies faciales dues au froid et à la fatigue des ménages, va aller au bal rue Ginguené, faire des voyages, marcher sur les bords de la Vilaine, perdre son fils ainé traumatisé par la guerre d’Algérie, va voir ses petits enfants grandir et être fière de sa descendance. En 2015, la grippe l’emporte. « Y a-t-il une vie qui ne mérite pas d’être racontée ? »

LEUR RENDRE LA PAROLE

La proposition initiée par la compagnie La mort est dans la boite est exaltante. Créée au départ en amateur, entre étudiant-e-s de Rennes 2, elle se professionnalise en 2010 et réalise des pièces, classées dans la catégorie Théâtre documentaire. C’est grâce à son nom que la structure est repérée par Nathalie Bidan, chargée du patrimoine funéraire.

« Elle fait des visites autour des sépultures remarquables et a constaté que ce sont quasiment que des hommes dont elle parle, souligne Laure Fonvieille, metteuse en scène. Je suis aussi co-présidente d’HF Bretagne et je suis très attachée au matrimoine. » Le spectacle Celles d’en dessous répond à une demande pour le cimetière de l’est, là où sont enterrées une criminelle, une animatrice radio, une politique mais aussi des inconnues, comme Maria Aubault, entre autre :

« C’est la grand-mère d’un ami. Il a interviewé son entourage pour nous apporter de la matière. Ça me plaisait énormément d’avoir une inconnue. On en a besoin, et moi la première, de voir que telle ou telle femme a vécu telle chose, a subi telle chose, etc. On se dit que ça arrive à d’autres femmes et que nous aussi on peut le faire ! Et puis, ça permet aussi de ne pas connaître que Frida Kahlo… »

DES FEMMES INSPIRANTES

Réhabiliter celles du dessous par celles du dessus, c’est l’engagement ici de Laure Fonvieille, combinant son militantisme, son métier de metteuse en scène et celui de costumière. Elle bâtit le projet avec Sophie Renou (Raymonde Tillon), et toutes les deux s’entourent d’une brillante équipe de comédiennes parmi lesquelles figurent Gaëlle Hérault (Simone Alizon), Sandrine Jacquemont (Christine Papin), Camille Kerdellant (Odette Séveur) et Manon Payelleville (Maria Aubault).

La première représentation, jouée le 2 juin 2019, fait carton plein avec 120 personnes présentes. Rebelote en septembre, avec une jauge volontairement réduite à une petite centaine de curieuses-eux arpentant les rues pavées du cimetière de l’est, à la découverte et à la rencontre de celles qui ont vécu hier. Pour certaines, les ressources sur leur vie étaient limitées, pour d’autres, il a fallu trier.

« On a écrit en trois jours avec les comédiennes qui sont vraiment parties prenantes de leur scène. On a monté ça avec la chanson d’Anne Sylvestre et aussi la déclaration d’Olympe de Gouges, les deux me tenaient à cœur. », souligne Laure Fonvieille. On ressent un réel plaisir à assister à cette déambulation, aussi engagée que créative, à la fluidité et l’équilibre très maitrisés grâce aux formes rythmées et variées des récits, mêlant poésie, violences, épreuves de la vie, combats du quotidien et militantisme politique.

« Quand on voit Maria Aubault, Simone Alizon, Raymonde Tillon, etc. et la richesse de leurs vies, ça fait du bien ! Y a pas que des grands hommes ! C’est chouette parce qu’il y a de tout. »
précise la metteuse en scène.

Raconter d’autres histoires, ouvrir son regard, attiser la curiosité, rendre possible les mêmes choses pour les filles et pour les garçons, intégrer la notion d’égalité dans le vocabulaire, les arts et les autres secteurs de la société… Valoriser le matrimoine à la même hauteur que le patrimoine, parce que non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. 

 

  • DES DATES À VENIR ?

  • Le spectacle Celles d’en dessous n’a pour l’instant pas d’autres dates annoncées. Mais il y a de fortes possibilités pour qu’une adaptation se fasse au cimetière du nord, à Rennes. La ville de Strasbourg, également intéressée, a contacté Laure Fonvieille. La metteuse en scène, enthousiaste, explique qu’elle doit d’abord se rendre sur place afin de s’assurer pouvoir trouver de la matière. On n’en doute pas… Il faut donc rester à l’affut de l’actualité de la compagnie La mort est dans la boite (l’occasion de découvrir une compagnie locale qui développe des pièces de théâtre super intéressantes !) : https://cielmdb.com

Célian Ramis

Autour d'Olympe de Gouges, les soeurs de choeur

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Même quand on connaît Olympe de Gouges, on se régale de cet instant de transmission de notre matrimoine. Découvrez "Olympe la rebelle" le 23 novembre à 20h à la Maison Bleue de Rennes.
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Ne pas se laisser marcher sur les pieds, s’insurger contre les inégalités, changer les lois pour faire reconnaître nos droits… Tel est le message du spectacle musical Olympe la rebelle, interprété par le chœur d’ados de la Zik’Zag compagnie les 5 et 6 octobre à la Maison de quartier de la Bellangerais. La pièce est rejouée le 23 novembre à la Maison Bleue de Rennes.

« Olympe de Gouges, elle est pas connue, elle est même pas dans nos livres d’histoire ! », s’écrie une élève. Mr Magne, professeur d’histoire, a inscrit sa classe à un concours dont la militante pour les droits des femmes et l’abolition de l’esclavage est le sujet.

En 1791, elle écrivait dans la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune. » Par son militantisme et ses écrits, elle dérangeait. Elle fut décapitée.

Plus de 200 ans après la Révolution française, elle a été oubliée, avant d’être réhabilitée il y a quelques années. À l’instar des personnages que les membres du chœur incarnent, les quinze adolescentes (parmi lesquelles figure un seul garçon), âgé-e-s entre 11 et 17 ans, ont découvert cette figure majeure du féminisme.

« C’était difficile pour eux de comprendre. Une révolutionnaire qui se fait guillotiner ! Difficile aussi d’entrer dans ce monde de la révolution et surtout d’accéder au style des écrits d’Olympe de Gouges. Mais ils se sont également rendus compte qu’elle traitait de sujets auxquels ils pouvaient être sensibles et qui restaient pour certains d’actualité. La pièce joue d’ailleurs sur l’ambivalence des jeunes à l’Histoire : un truc vieux, plein de poussière qui ne donne pas envie… mais quand on s’y plonge, elle peut résonner dans nos vies de tous les jours. », explique Claire Visier, qui a mis en scène le spectacle composé initialement par Isabelle Aboulker – qui a écrit le livret pour un collège de Montauban, d’où est originaire Olympe de Gouges – et repris par la cheffe de chœur et pianiste Estelle Vernay.

Dans Olympe la rebelle, les ados chantent et jouent, accompagné-e-s du baryton Olivier Lagarde, dans le rôle du prof d’histoire, et de la soprano Aude Le Bail, dans le rôle de la révolutionnaire. La comédie musicale dépoussière avec rythme et énergie cette période historique grâce à l’angle de vue choisi : celui d’une femme d’esprit, de lettres et d’action qui va leur insuffler débats et chansons sur l’affirmation de soi et l’égalité entre les sexes, et plus largement entre tous les humains.

Et même quand on connaît Olympe de Gouges, on se régale de cet instant de transmission de notre matrimoine et on apprécie l’expression de chaque individualité au sein du chœur. 

Découvrez Olympe la rebelle le 23 novembre à 20h à la Maison Bleue, de Rennes.

Célian Ramis

Dangereuses lectrices ou l'empuissancement par les mots

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Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public.
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Il était attendu ce festival ! Début septembre déjà, plusieurs ateliers affichaient complets, les préventes réduisaient à vive allure, la soirée de soutien au Panama avait cartonné et beaucoup trépignaient d’impatience à l’idée de participer à un événement comme celui-ci, encore jamais organisé à Rennes. Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public. 

La sorcière n’est pas la même partout. Elle n’est pas la même pour tout le monde. Mais elle est toujours marginalisée par une communauté, une société, victime d’un rapport de domination. Que nous dit l’Histoire à ce sujet ? Qui sont-elles aujourd’hui ? La sorcellerie peut-elle être source d’empuissancement ? Quel est l’impact des mots sur nos esprits et nos actions ? Sommes-nous toutes des héritières des sorcières d’hier ?

De nombreuses questions ont été soulevées les 28 et 29 septembre aux Ateliers du Vent pour cette première édition de Dangereuses lectrices. Et les réponses se sont croisées, articulées, percutées, confrontées, ont résonné, rebondi, retenti, ont fait écho à des vécus, des ressentis, des expériences, ont apporté un éclairage sur un sujet caricaturé dans la pop culture mais aussi réapproprié par certaines féministes au fil des siècles. Ou encore ont soulevé d’autres questions.

Les mots sur les maux ont été lus, joués et mis en scène, chantés, performés, discutés, théorisés, photographiés, démontrés, animés. Le politique et l’intime se sont donnés rendez-vous dans les paroles des unes et des autres. Pourquoi et en quoi la figure de la sorcière cristallise-t-elle toujours siècle après siècle le rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes ?

VILAINE SORCIÈRE...

Nez crochus, chapeaux pointus, turlututu. On pense que la vilaine sorcière n’est attribuée qu’au monde enfantin. On se trompe. Elle influence toutes les générations. Et vise « les femmes qui a priori sont sorties du rôle attendu d’elles. », souligne Fanny Bugnon, historienne à l’université Rennes 2, lors de sa conférence « Les sorcières dans l’histoire, des procès au symbole féministe ». 

Ce samedi après-midi, elle décortique alors les images de la sorcière à travers le contexte historique. Les premières représentations, qui dateraient de 1451, sont en effet très symboliques : « Des sorcières qui chevauchent un objet emprunté à l’espace domestique, à savoir un balai ou un bâton. » 

Entre le 13esiècle et le 15esiècle, la lutte s’accélère, la grande chasse s’intensifie. Au départ, ce sont les autorités ecclésiastiques qui dénoncent les agissements des sorciers et des sorcières, puis au fil du temps, les accusées sont majoritairement des femmes et des milliers de buchers s’enflamment pour anéantir les sorcières. Elles sont pensées comme des ennemies de la chrétienté et pour cela, elles subiront de nombreuses « mises en humiliation et souffrances de leur corps. »

Instruments de la répression, les femmes vont être les boucs émissaires d’une société européenne frappée par la crise économique et politique. À la fin du Moyen-Âge, « l’économie rurale est bouleversée, la famine guette la population appauvrie, les réformes sont les prémices de la société capitaliste. La révolte gronde. L’Etat déploie la répression et l’Eglise se met en chasse contre les comportements les plus déviants. Les naissances deviennent un enjeu majeur. L’avortement et la contraception sont sévèrement punis… Les savoir-faire et les connaissances des femmes deviennent alors les cibles de la répression ». 

ACCUSÉES, CONDAMNÉES, BRÛLÉES…

Le décor est planté par le collectif L’Intruse, venu jouer ici Le procès de Péronne. On se situe dans le Nord de la France, à la fin du 17esiècle. Des rumeurs circulent sur la vieille Péronne, âgée d’environ 46 ans. Saoulée par un groupe de soldats, elle est un soir humiliée, harcelée physiquement et sexuellement. Sa faute ! déclarent les soldats, expliquant avoir été ensorcelés. 

Sans doute aussi est-elle la cause « du brouillard épais, de la pluie froide, de la gelée qui ravage les récoltes, des orages, des mouches, des maladies, de la lèpre, la peste, des entrailles qui pourrissent » car « c’est évident, c’est un signe du malin. » 

Les deux comédiennes, Camille Candelier et Anna Wessel, interprètent tour à tour les protagonistes du procès en sorcellerie de Péronne. Tantôt fonctionnaires qui complotent, tantôt voisines qui commèrent, elles nous emmènent avec humour et talent dans l’obscurité de l’esprit humain et patriarcal, démontrant l’aisance et la pression avec laquelle les « puissants » de l’époque tricotaient leur manipulatrice influence, allant jusqu’à faire avouer à des femmes leurs accouplements avec le démon.

« On les torture pour les faire avouer leur coït avec le diable. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, la Justice est uniquement composée d’hommes. Et puis il y a ce rapport à la bestialité, à la sexualité. Le bourreau recherche la marque du diable. C’est le signe qu’elle a été possédée par le démon. Si elles connaissent le diable, cela veut dire qu’elles peuvent enfanter des êtres maléfiques. », précise Fanny Bugnon, dont les contenus résonnent avec la pièce de théâtre, le soir même. Elle poursuit :

« La mort ne suffit pas. Par le feu, on purifie le corps social. Parfois, la sorcière n’est pas tuée, elle est bannie. Mais le plus souvent, elle est exécutée, brûlée vive, étranglée… Leurs noms ne figurent pas dans les registres des décès et leurs biens sont confisqués. Elles sont considérées comme païennes, vicieuses, marginales, elles sont célibataires ou non, mais toujours pécheresses. Pour ça, on leur retire leur existence. »

QUE SONT-ELLES DEVENUES ?

Au 18esiècle, la chasse aux sorcières ne disparaît pas réellement. « La sorcellerie devient le monde de l’empoisonnement. Ce sont encore les femmes : les empoisonneuses, les infanticides (le sujet dans sa globalité fait l’œuvre d’un ouvrage collectif, auquel a participé Fanny Bugnon, intitulé Présumées coupables – les grands procès faits aux femmes, ndlr). On va oublier les sorcières et elles vont revenir à la postérité. », souligne l’historienne. 

Dès la fin du 19e, elles réapparaissent. Dans l’essai La Sorcière, écrit par Jules Michelet en 1862 mais aussi le film musical Le magicien d’Oz, la série Ma sorcière bien aimée, le livre jeunesse La sorcière de la rue Mouffetard ou encore un peu plus tard, le film d’animation Kirikou et la sorcière. Entre autre. 

« Dans Merlin l’enchanteur, sorti en 1963, Madame Mim est laide, vieille, elle fait peur. Elle est l’archétype de la vieille sorcière aux pouvoirs maléfiques. Mais les sorcières reviennent aussi dans le monde féministe avec, dans les années 70, la revue Sorcières par exemple. Elles sont des figures d’empowerment car elles sont des femmes qui échappent aux hommes. Les sorcières sont la métaphore de la condition des femmes. Elles sont des femmes qui peuvent, j’ai envie de le croire, réenchanter le monde. », conclut Fanny Bugnon. 

QUI SONT LES SORCIÈRES ?

Plusieurs centaines d’années après la chasse aux sorcières, elles sont nombreuses les militantes à se revendiquer héritières des sorcières d’hier. Et si on attribue souvent ce retour sur le devant de la scène à Mona Chollet grâce à son brillant essai Sorcières – la puissance invaincue des femmes, on néglige et on méconnait alors tous les mouvements qui existent depuis longtemps, aux quatre coins du monde. 

L’autrice Laura Nsafou, dans sa conférence « Soucougnan, sukunabe, deum– Transversalité de la figure de la « sorcière » dans la diaspora africaine », attire l’attention du public, dans un premier temps, sur la barrière de la langue. Car « sorcière » est terme européen. « Si on traduit ce mot français, on n’obtiendra pas la même signification aux Antilles ou en Afrique, ni même d’un pays à l’autre. », précise-t-elle. 

Il est important de décoloniser le vocabulaire, fondé sur une méconnaissance absolue des religions et des croyances des pays colonisés. 

« Le surnaturel est très présent dans la diaspora africaine. Mais il y a eu une diabolisation qui a commencé lors des périodes de la colonisation. Le vaudou, par exemple, on le retrouve énormément dans la fiction occidentale. On parle de magie noire. De magie qui tue. Le vaudou est une vraie religion qui signifie « mettre en paix ». »
explique Laura Nsafou.

Elle exprime sa fatigue face à ce processus de diabolisation permanente : « L’imaginaire blanc qui catégorise ces religions a des conséquences sur la manière dont les personnes concernées le vivent. » 

Encore aujourd’hui marginalisées et stigmatisées, les conséquences sont immenses et souvent passés sous silence dans les médias. Elle mentionne par exemple les camps de sorcières dans lesquels vivent les femmes accusées, par leurs entourages, de sorcellerie. Les camps sont insalubres et des maltraitances y sont subies.

« Mais sur ce sujet, je n’ai pas trouvé beaucoup de sources pour le moment. Que des articles en anglais. », souligne-t-elle.

Autre exemple : les persécutions se poursuivent pour les adeptes du candomblé, une des religions afro-brésiliennes, qui voient leurs lieux de culte réduits à néant. Et d’un autre côté, sans vergogne, les Occidentaux-tales se réapproprient les rituels des peuples minorisés, sans se soucier de la pertinence et de ce que cela représente pour eux/elles.  

L’autrice insiste, il est nécessaire de se situer et de se questionner : « C’est comme pour l’exotisation des corps des femmes noires. En littérature, la présence des corps noirs a commencé par la littérature de voyage à destination des hommes blancs. Pour les divertir et non pas pour les informer. Il fallait le rendre attrayant pour le regard blanc occidental. Quand la représentation est produite par des non concerné-e-s, elle devient une caricature, un divertissement aux dépens des concerné-e-s. Le discours devient alors marginalisant. »

TOUTES DES SORCIÈRES ?

Qui sont les sorcières et que signifie le fait de se revendiquer descendantes de sorcières ou sorcières tout court ? La table ronde réunissant Camille Ducellier, artiste multimédia, Taous Merakchi (alias Jack Parler), autrice et rédactrice, et Maureen Wingrove (alias Diglee), illustratrice et autrice, a permis de poursuivre le propos de Laura Nsafou, dans le fait de se situer.

Ainsi, les trois femmes ne se définissent pas toutes sorcières et composent ensemble, pendant cette rencontre, autour de leurs différents points de vue, qui parfois se complètent, parfois s’opposent et parfois se rejoignent.

Diglee, elle, n’est pas une sorcière. Elle nuance : elle est passionnée et curieuse de l’archétype de la sorcière. Elle ne pratique pas, ou très rarement, elle préfère écouter les récits de pratique. Taous Merakchi parle quant à elle de spiritualité alternative car elle ne sait pas encore précisément où se situe le politique et où se situe le spirituel dans sa pratique. Et Camille Ducellier explique qu’il lui arrive, parmi son « millefeuille identitaire », de se définir comme sorcière. 

« Ça m’a réconciliée et aidée d’avoir un terme. Passionnée par les cultures ésotériques et baignée dans une culture féministe, ça m’a donné un trait d’union entre tout ça. Se dire lesbienne, queer, sorcière… C’est la puissance du verbe. Se dire quelque chose, c’est déjà un acte ! Je me sens sorcière queer, ça a une dimension politique. Ma vie de gouine et ma vie de queer font que j’ai des pratiques marginales qui se rajoutent encore… »
signale-t-elle. 

A chacune, la sorcellerie apporte, de manière différente. Diglee, passionnée au départ par la connaissance des minéraux, veut comprendre ce qu’est la magie. « Mais dans le milieu ésotérique, le sexisme est roi, comme partout ailleurs. Il y a peu de femmes, peu de personnes racisées. Pour m’informer, je vais dans un tas de conférences sur le sujet, elles sont souvent animées par des hommes qui catégorisent la haute magie comme étant celle héritée de l’église donc pour les hommes et la sorcellerie, héritée des femmes donc intuitive et instinctive. Je veux comprendre ce qu’est la magie. Mais quand on est une femme, c’est difficile. Alors que je ne suis pas non plus du genre « féminin sacré ». Attention, c’est bien de revaloriser les qualités du féminin. Mais il faut qu’on puisse aussi conquérir les qualités du masculin ! Je veux me sentir humain avant d’être femme, ce qui est totalement illusoire. », déclame-t-elle. 

Pour Taous Merakchi, la sorcellerie intervient sur un plan personnel et intime : « Revenir à moi-même, qui je suis, comment avancer avec les outils que j’ai déjà. Moi, je ne suis pas à plaindre du tout. C’est pour ça que ça ne m’appartient pas la définition de sorcière. Je ne suis pas prioritaire, il y a bien plus marginalisée que moi. »

Là où elles tombent toutes d’accord, c’est sur la source d’empuissancement que cela crée, peu importe si la personne se définit ou non sorcière. L’accès à l’information amène sur le chemin de la déconstruction. Que ce soit avec le livre de Mona Chollet, celui de Camille Ducellier intitulé Guide pratique du féminisme divinatoire, celui de Jack Parker et Diglee intitulé Grimoire de la sorcière moderneou encore à travers les réseaux sociaux. 

« Ma déconstruction a commencé sur internet. Pour comprendre où était le problème et construire ma vision de la féminité. De ma féminité. Le féminin n’est pas sacré par essence. » précise Taous Merakchi, rejointe par Maureen Wingrove : 

« Le collectif est porteur. Ça a été avéré qu’un groupe dégage une énergie. Quand il y a du nombre et de l’émotion, ça circule et ça fait du bien que ce soit psychologique, magique ou autre. On sent que quelque chose agit, quelque chose se passe. »

Camille Ducellier, elle, croit également que cette énergie, source d’empuissancement car source de transformation, ne doit pas rester au niveau individuel. Politiser le mouvement mais aussi le sortir des normes que l’on ne connaît que trop bien.

« Les américaines par exemple sont plus tournées vers l’action. En France, on est très accroché-e-s à la parole, l’analyse, la critique, etc. C’est très bien mais ce n’est pas la seule manière de comprendre le monde. La psychanalyse, l’ésotérisme et le féminisme sont trois systèmes symboliques que j’aime et que j’essaye de faire dialoguer. », souligne-t-elle. 

À CHACUNE SES RITUELS

La table ronde, au large succès, n’apporte pas de réponse concernant la définition précise de ce qu’est une sorcière aujourd’hui. Elle nous incite plutôt à nous questionner sur nos propres attentes et pratiques, nous déculpabilisant grâce à une phrase de Camille Ducellier :

« Je pars du principe que si on se sent intimement en lien avec cet héritage, on peut se définir sorcière si on a envie. C’est un va et vient entre le passé, le présent et le futur. Les événements ont été effacés par le patriarcat, confisqués par le colonialisme. Aujourd’hui encore, il y a des femmes stigmatisées, des femmes considérées comme des « mauvaises femmes ». On peut se sentir connectées à cet héritage. »

Cet héritage, Liz Viloria le met en partage et en résonnance lors d’une performance qui se déroule à la nuit tombée sur le parvis des Ateliers du Vent. L’instant est solennel, une bougie est allumée, quatre personnes attisent la curiosité des festivalier-e-s qui, petit à petit, forment un cercle autour d’elles. On pense évidemment à l’exécution d’un rite magique.

Liz Viloria travaille sur une thèse, à l’université Rennes 2, en littérature comparée portant sur le statut des femmes dans les Caraïbes. « L’idée de la performance est née de mon parcours académique car je me suis rendu compte que mis à part le fait que le travail intellectuel est très solitaire, sa portée est limitée à un public restreint et plutôt spécialisé », explique-t-elle.

Sa performance, Calíbana,vient de son envie de partager les outils acquis auprès de tou-te-s les autrices et auteurs « écrivant au service de la déconstruction de la notion patriarcale du statut Femme. » Initialement réalisée en Colombie sur la thématique de la sexualité féminine, elle a eu lieu la première fois devant la cathédrale de Barranquilla : 

« Sans que ceci ne soit voulu, aux yeux des spectateurs, la représentation parut comme un rite sorcier. Malgré les préjugés, les personnes (dont la police) sont venues regarder intriguées, curieuses et bienveillantes. »

Dans Calíbana, le sujet change selon l’occasion. Pour le festival Dangereuses lectrices, une nouvelle équipe s’est constituée et la thématique s’est portée sur la figure de la sorcière. Pendant un mois, ielles se sont retrouvées pour faire des cercles, travailler sur les rapports au corps mais aussi à leur lignée féminine, ainsi que les rapports aux arcanes majeurs du Tarot « qui dans la performance viennent représenter les différents archétypes présents dans l’inconscient collectif. »

Liz Viloria poursuit :

« Parmi ces archétypes, la sorcière est la femme savante, celle qui sait, qui lit, qui détient différents savoirs, la sorcière se perçoit elle même comme un organisme qui fait parti de la nature, qui connaît ses rythmes et qui écoute et connaît son corps. Cette connaissance ne vient pas du monde extérieur. »

Pour se préparer, elle a donc puisé dans son univers personnel, qu’elle a ensuite mis en partage et en résonnance avec les expériences des trois autres membres de l’équipe.

« Je viens d’une culture dont le rapport à ces rythmes est toujours présent : du citron avec de l’eau chaude le matin pour alcaliniser le corps, couper les légumes avec les mains et non avec des couteaux afin de garder leur texture pour la cuisson, nettoyer la maison avec de la sauge une fois par mois… Ce sont des petits rituels qui, au delà de leurs effets sur le monde extérieur, organisent la vie intérieure de la personne qui pratique : les rituels aident au bien vivre. Pendant le mois de préparation, on a partagé des rituels, certains nouveaux, d’autres déjà appris au cours de nos vies… On se déconstruit et se resignifie en prenant conscience de l’immersion du corps propre dans le monde quotidien. Dans cette édition, Laura Zylberyng (française), Jason-Jasmine Fortheringham (australien-ne), Touré Mayalan (guinéenne) et moi-même, portant le poids de la culture de quatre continents différents, avons décelé des points en commun dans l’assomption du corps propre et dans la construction de ce que Femme peut signifier. », analyse Liz Viloria. 

SORTIR DE LA NORME HÉTÉRO-CIS-BLANCHE

Ainsi, le festival Dangereuses lectrices met en avant et en perspective des expériences sensibles, des récits de vie, des théories féministes, des héritages, des vécus et ressentis, qui s’expriment à travers chacun-e de manière et sous des formes différentes. Il y a les conférences et tables rondes, des ateliers, mais aussi du théâtre, une performance, la projection d’un film, une lecture, un concert… 

Les arts sont porteurs de paroles et de points de vue. Et ici, ils prennent évidemment un sens militant et politique, même si on peut s’en détacher pour n’y voir que de l’informatif et du divertissement (intelligent). 

Le mélange des genres et des styles est exaltant durant ce week-end aux Ateliers du Vent. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre des propositions enthousiasmantes comme la lecture de Lizzie Crowdagger, spécialiste des histoires fantastiques et de fantasy avec des vampires motardes, des sorcières lesbiennes et des punks garous. 

Elle lit des extraits de trois de ses ouvrages parmi lesquels figurent Enfant de Mars et de Vénus, une enquête fantastique avec une lesbienne motarde, une camionneuse trans, du surnaturel et des morts, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires),un roman de fantasy avec des lesbiennes vampires à moto, et La sorcellerie est un sport de combat, dans lequel le balai est une Clio un peu particulière. 

L’autrice prouve que d’autres personnages et récits sont possibles et que les sorcières sont tout aussi plurielles et multiples que les autres. Elle s’affranchit des assignations et casse les normes d’un genre littéraire codifié au masculin, et pré supposé hétérosexuel. Tout comme le cabinet d’intimité nous invite à observer des sexes, photographiés en noir et blanc, en oubliant totalement l’étiquette binaire assignée par l’organe, Homme ou Femme. 

ÉCRITURE POIGNANTE

Petit à petit, l’enchainement des expressions permet de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes d’oppression et au fil du temps, et des investissements, de nous déconstruire nous-mêmes. Dangereuses lectrices participe grandement à cette exploration et analyse, aussi personnelle que collective. 

Mais incontestablement, pour nous, c’est le concert de Petra Pied de Biche qui marque nos esprits. Sans détours, l’artiste clame sa Rage de raison, du nom de son dernier album. Un vrai coup de poing dans la gueule. 

Son écriture brute, la violence de ses récits et vécus, son regard très franc souvent accompagné d’un large sourire, le rythme percutant de ses musiques nous hypnotisent complètement. Quand Petra Pied de Biche s’exprime, on la boucle et on l’écoute. 

Témoignage du racisme latent vécu au quotidien, témoignage des jugements incessants quant à ses choix de vie, témoignage du sexisme ambiant mais aussi culture du viol, exploitation des travailleur-euse-s, minimisation des faits et des ressentis, l’artiste dénonce avec talent et engagement et secoue les mentalités. Parce qu’il y a urgence à écouter et à prendre en compte les discours des personnes concerné-e-s. 

Par le biais de la littérature sous ses formes diverses, le festival Dangereuses lectrices a convoqué l’âme des révolté-e-s. Révolté-e-s parce que marginalisé-e-s en raison de leur sexe, de leur apparence, de leur orientation sexuelle, de leur couleur de peau, de leur identité de genre, de leurs choix de vie, etc. 

Sorcières ou pas, une chose est sure : les femmes qui lisent sont dangereuses. Tout comme les femmes qui écrivent sont dangereuses. Alors, patriarcat, gare à ton cul. Les Dangereuses lectrices entendent bien être libres. 

Célian Ramis

Dans les coulisses d'une création (3)

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Lou(ps), une version du Petit Chaperon Rouge, présentant une vision plus écoféministe et moins ethnocentrée du conte, qui s’adapte à l’intimité des scènes des centres culturels mais aussi à la large visibilité de l’espace public.
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Le 10 mai dernier, la compagnie de danse afrocontemporaine Erébé Kouliballets dévoilait pour la première fois à l’Antichambre de Mordelles la création travaillée cette année, Lou(ps). Une version du Petit Chaperon Rouge, présentant une vision plus écoféministe et moins ethnocentrée du conte, qui s’adapte à l’intimité des scènes des centres culturels mais aussi à la large visibilité de l’espace public. 

Elles sont badass les femmes engagées dans ce projet. Et rendent chaque personnage de la pièce badass. De la forêt aux musicien-ne-s, l’ensemble pensé et créé par la compagnie Erébé Kouliballets, qui mêle artistes amateur-e-s et professionnel-le-s, modernise et valorise les propos d’un conte qui s’appuie ici sur l’apprentissage, la transmission, la sororité et l’empowerment.

Et la compagnie ne se contente pas de casser les codes du message moralisateur digne de Perrault ou des frères Grimm, elle s’affranchit, comme à son habitude, de la forme fixe du spectacle traditionnel. Tout est adaptable. Le duo peut devenir un solo, le quatuor peut être présenté en déambulation, la création peut être dansée sur une scène, en pleine nature ou dans la rue.

Le soir du 10 mai, à Mordelles, les lumières rouges révèlent davantage l’animalité, la sensualité et la sexualité du loup et du petit chaperon rouge, lors de leurs interactions comme à l’occasion de leurs passages individuels, tandis que la lumière naturelle du jour et le décor urbain du métro Triangle le soir du 7 juin (lors du festival Tout à coup, organisé par la compagnie Erébé Kouliballets) mettent en relief la combattivité et la puissance des protagonistes.

Mais ce qui ressort à chaque représentation, c’est le lien, l’importance du lien, entre tous les éléments qui constituent la création. Il y a de la confrontation, de la légèreté, de la candeur, de la sagesse, de l’inconnu, de l’inquiétant. Il y a de l’innocence, de la curiosité, de l’agressivité, de la tendresse, de la violence, de la fraicheur. Jusqu’à l’étincelle.

Une étincelle qui crépite au début, tantôt timide, tantôt téméraire. Une flamme en devenir. Parce que ce petit chaperon rouge, muni de sa fougue et de sa naïveté explore son environnement dans les moindres recoins. Elle s’émerveille de ce qui l’entoure, touche, renifle, écoute. Elle s’enthousiasme, dans la forêt, ignorant les dangers, ignorant la menace.

La rencontre avec le loup est une occasion supplémentaire dans son exploration du monde et du quotidien. Amusée, stimulée, excitée, elle se jette dans la gueule du loup sans mesurer la réalité, n’écoutant que son propre instinct, vierge de tous vécus traumatisants en matière de relation et de consentement.

Dans Lou(ps), les femmes n’empêchent pas la jeune fille de découvrir et de vivre sa vie. Pas de mises en garde patriarcales soi-disant destinées à protéger les filles de la menace du prédateur. Dans Lou(ps), la transmission de l’expérience et de la sagesse et la sororité prévalent sur l’éducation par la peur qui favorise l’intégration des assignations et des injonctions. 

La rencontre suivante les conduira à l’affrontement. D’un côté, un loup dans la démonstration de son pouvoir et dans la domination. De l’autre, un petit chaperon rouge grandi, déterminé et accompagné de la force des femmes. Une fois débarrassée du loup, l’adolescente peut enfin se libérer et déployer ses ailes pour embrasser sa puissance et son émancipation.

La création, articulée autour d’un solo, d’un quatuor et d’un duo ainsi que d’un ensemble instrumental alliant percussions, cuivres et instruments à vent, donne à repenser notre manière d’envisager le monde, les rapports hommes-femmes mais aussi les rapports entre femmes, sans oublier les rapports que nous entretenons avec la Nature, que l’on juge souvent à tort extérieur à nos quotidiens.

Face à nous se dévoile l’énergie de la combattivité alliée à la fraicheur de la jeunesse. Le message est fort et libérateur, vecteur d’affranchissement. Dans toute sa globalité. La personnalité des danseuses infuse à l’intérieur des personnages et transparait, pour donner encore plus de relief aux propos. Elles sont guerrières.

Elles ne se démontent pas quand sur le parvis du métro Triangle, une bande de jeunes garçons, visiblement de retour de l’entrainement de foot, passent à côté d’elles en rigolant. Elles ne vacillent pas sous la pression du regard insistant des hommes, placés en hauteur. Un symbole fort et intéressant à observer. Elles ne se déconcentrent pas quand les jeunes filles pouffent d’un rire gêné, apparemment mal à l’aise face à la mise en corps assumée des danseuses.

Elles réussissent même à capter l’attention et la concentration de la bande de footballeurs qui après avoir échangé quelques passes à l’intérieur de la station, est complètement happée par la création chorégraphique qui défile sous leurs yeux. L’instant est joyeux, le succès du pari savoureux.

Les danseuses de Lou(ps) ont pris l’espace et ont démontré que les femmes peuvent être puissantes dans l’espace public. Que les femmes peuvent être combattives. Que les femmes peuvent être animales. Que les femmes peuvent être légères, inquiétantes, tendres, solidaires, déterminées, à la fois ancrées dans la terre et attirées par les airs. Elles peuvent être complexes, plurielles, traversées, submergées, investies de désirs et envies, passeuses d’histoires et de connaissances. 

Elles racontent la même histoire, celle du Petit chaperon rouge, mais se l’approprient chacune à leur manière. Ensemble, elles proposent une vision féministe dans laquelle humains et nature forment un tout et non des entités opposables et hiérarchisables. Une vision qui prend en compte également les cultures dans leur diversité, nous éloignant des propos manichéens et ethnocentrés du conte moralisateur que l’on connaît depuis l’enfance.

On assiste ici à une libération totale du petit chaperon rouge, qui n’a plus rien d’une enfant, ni même d’une femme emprisonnée dans les carcans de son sexe et de son genre. C’est explosif et électrique. Percutant.

Célian Ramis

Camila Sandoval, le rêve de la sélection colombienne de football

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Pour Camila Sandoval, devenir footballeuse professionnelle ne pouvait pas être une réalité. Elle nous explique pourquoi. L’occasion de réaliser le cinquième épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une joueuse qui a côtoyé la sélection colombienne de très près.
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Devenir footballeuse professionnelle, Camila Sandoval, 25 ans, a fait une croix dessus. Parce qu’elle est née trop tôt. Ou plutôt que la ligue professionnelle s’est développée trop tard en Colombie, son pays natal. Aujourd’hui, elle ne boude pas son plaisir devant le Mondial 2019 et vibre avec les footballeuses à chaque match. Son ticket pour la finale à Lyon en poche, elle accepte humblement de nous raconter son parcours. L’occasion de réaliser le cinquième épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une joueuse qui a côtoyé la sélection colombienne de très près. 

Elle a joué au baseball, fait de la natation, pratiqué du tennis et du patin à roulettes avant d’enfiler le short et les crampons. Dans sa famille, personne ne jouait au foot mais sa mère était très sportive et son père un soutien. En 2008, elle commence à jouer avec des garçons puis des filles, elle a 14 ans et c’est la première année que la sélection colombienne se qualifie pour la Coupe du monde de football.

Au bout d’un an, elle change d’équipe et rejoint un autre club de Bogota, plus reconnu. Pas évident pour elle de définir ce qui lui plait dans ce sport. Outre la sensation d’accomplissement lorsqu’elle marque un but, c’est l’aspect collectif qui la prend aux tripes : « L’équipe, c’est comme une famille. Ce n’est pas juste des gens avec qui tu es à l’entrainement, ça va au-delà de l’amitié. »

Elle s’entraine tous les jours après l’école mais aussi le samedi matin. Et le dimanche, elle joue les matchs. « C’est le pic » de sa préparation physique et pourtant, elle n’envisage pas la professionnalisation. 

« C’était plutôt un rêve qu’une réalité. J’avais très envie mais c’était très compliqué à cette époque en Colombie : la ligue professionnelle n’existait pas ! »
explique calmement Camila Sandoval. 

Elle s’est fait une raison, elle n’a pas lâché le football mais elle a opté pour un autre rêve, celui d’étudier aux Etats-Unis. Elle commence son cursus universitaire à Bogota, en ingénierie, et en parallèle joue avec la sélection colombienne des moins de 17 ans.

« J’étais dans la présélection, j’ai fait tout le processus de recrutement. On était 25 mais il en fallait 23, je n’ai pas été retenue. J’étais jeune et je n’ai même pas demandé pourquoi. Ça a été très dur pour moi car je pensais vraiment que j’étais choisie. », poursuit-elle. 

La chance va lui sourire à nouveau quelques semaines plus tard. Alors qu’elle passe la soirée avec ses parents et des ami-e-s à eux, ils évoquent une connaissance qui vient des USA pour attribuer des bourses sportives à des joueuses. La pression monte, elle sait que le match qu’elle fera contre l’équipe de l’université – qu’elle connaît bien puisqu’elle a joué dedans – sera décisif.

Si la première proposition d’aller jouer à l’université militaire de Caroline du Sud n’est pas du tout adaptée pour elle, la seconde ne lui échappe pas. Elle saisit l’opportunité de poursuivre ses études d’ingénieure en Alabama avec une bourse et le plaisir de jouer tous les jours. Uniquement durant la saison de soccer, « les Etats-Unis fonctionnant par saison et non par année ».

Lors de sa dernière année d’université, elle se blesse. Aux ligaments croisés. Elle n’a pas aucun espoir d’intégrer une équipe professionnelle : « Ça n’a pas été trop dur à ce moment-là parce que je pensais vraiment pas qu’ils allaient faire une ligue professionnelle. Je suis rentrée en Colombie en 2015, j’ai commencé ma carrière d’ingénieure et la ligue a été lancée en 2017. »

Grande et bonne nouvelle pour le développement du football ! Néanmoins, Camila Sandoval explique qu’économiquement, la ligue rencontre de grandes difficultés, ayant bien du mal à être rentable. Pourquoi ? Parce que les matchs des footballeuses colombiennes ne sont pas particulièrement suivis, « comme dans le reste du monde… »

Elle regrette le manque de publicité autour des joueuses. Pour elle, la diffusion d’information autour des matchs est mauvaise :

« Il faut investir, mettre l’argent, faire de la publicité. Les gens sont attirés par le foot féminin mais personne ne sait quand sont les matchs, quelles ligues existent, où sont les clubs… Les filles jouent bien, les gens aiment les regarder jouer. Oui il y a de l’intérêt mais je crois que c’est médiatique… »

La Coupe du monde 2019 prouve qu’il y a un intérêt certain pour le football. L’engouement de chaque pays pour son équipe est un fort indicateur de réussite en ce sens. Mais que se passera-t-il si la France perd contre les Etats-Unis (le 7 juillet, les Etats-Unis ont vaincu les Pays-Bas en finale de la Coupe du monde de football / l’interview se déroule quelques minutes avant le coup d’envoi du quart de finale qui oppose les Bleues aux championnes en titre, ndlr) ?

Elle redoute une perte de vitesse dans ce bel élan fédérateur. « Aux Etats-Unis, c’est déjà le sport le plus populaire côté féminin. C’est plus avantageux pour le foot féminin si la France gagne. Sinon, on va perdre l’intérêt. », redoute-t-elle.

Et on le sait, derrière cet intérêt figure de grands enjeux. Celui des représentations non genrées. Celui de l’espoir d’avoir enfin des rôles modèles de footballeuses. « Les inégalités sont présentes partout. En fonction de la couleur de peau, de la religion, du sexe, etc. Parfois on n’est pas conscient-e-s de tout ça mais ce n’est pas normal que les petites filles ne puissent pas jouer au foot ! », s’insurge-t-elle. 

Et quand on lui demande si en Colombie le regard est différent, elle nous fait part d’une anecdote révélatrice de la pensée collective : « En Colombie, oui, on peut jouer au foot en étant une fille mais… Un jour, quand j’étais à l’école primaire, mes parents ont été convoqués. La maitresse leur a dit qu’il y avait un problème avec moi car je ne parlais que de sport, que de formule 1 et que je ne parlais qu’avec des garçons. Ma mère n’a pas compris le problème. Elle a dit « C’est quoi le problème ? À la maison le week-end, elle regarde la formule 1 avec moi donc c’est normal ensuite qu’à l’école elle raconte son week-end. » J’ai compris à ce moment-là que j’aurais toujours le soutien de ma famille. Je n’ai pas vécu les inégalités dans ma famille mais en dehors oui, j’ai bien compris… »

Parce qu’en dehors, au-delà d’une enseignante qui ne comprend pas qu’une enfant franchisse les barrières invisibles imposés par son sexe et son genre (rappelons que Camila a 25 ans, c’est donc encore récent), elle s’est entrainé tous les jours sur le terrain « sans être pro, en payant le club pour pouvoir jouer même et en payant un équipement, etc. » Les moyens ne sont pas les mêmes. 

D’où l’importance de continuer à soutenir les Bleues malgré la déception de leur élimination aux portes de la demi finale et aux portes des qualifications pour les JO 2020. Désormais, les joueuses de Corinne Diacre se concentrent sur l’Euro 2021 pour être au rendez-vous. Et nous aussi.

Célian Ramis

Sabrina Delannoy : La tête sur les épaules et le ballon vissé au coeur

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Interview de Sabrina Delannoy à propos de son parcours. L’occasion de réaliser le quatrième volet de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une ancienne capitaine du PSG et de l’équipe de France.
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À 19 ans, elle sort du Centre national de formation et d’entrainement de Clairefontaine et signe au Paris Saint Germain, là où elle fera toute sa carrière au poste de défenseuse mais aussi en tant que capitaine. Pareil en équipe de France. En 2017, elle raccroche les crampons mais reste fidèle à son club puisqu’elle est aujourd’hui la directrice adjointe de la fondation PSG.

Le 26 juin, au lendemain du match Pays Bas – Japon à Rennes qu’elle a commenté en direct sur TMC, Sabrina Delannoy intervenait à Askoria lors d’une conférence – table ronde organisée par l’association Des Elles, intitulée « Le mindset d’une sportive de haut niveau : inspiration pour le leadership au féminin », réunissant autour d’elle Gaëlle Baldassari, coach physio-comportementale et fondatrice du programme « Kiffe ton cycle » et Pierre-Hugues Igonin, préparateur physique des footballeuses du club de Saint-Etienne qui réalise actuellement une thèse sur l’influence des menstruations sur les performances des joueuses. Animant la table ronde ce soir-là, nous avons recueilli les propos de Sabrina Delannoy quant à son parcours. L’occasion de réaliser le quatrième volet de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une ancienne capitaine du PSG et de l’équipe de France. 

 

YEGG : Qu’est-ce qui vous a amenée au football et au football professionnel ?

Sabrina Delannoy : J’ai commencé le football à l’âge de 5 ans, je pense que c’est culturel on va dire car j’étais dans une famille dans laquelle le football prenait beaucoup de place. Et finalement, dès que j’ai marché, j’ai eu un ballon dans les pieds. Ça a commencé comme ça et mes parents m’ont inscrite dans un club de football, au début des années 90.

À cette époque, il n’y avait pas de club de filles donc jusqu’à 14 ans, j’ai joué avec les garçons. Ça m’a aussi aidée à me construire et à me forger un caractère pour la suite. Finalement, petit à petit, j’ai gravi les échelons jusqu’à m’emmener à une carrière professionnelle.

Pour moi, le football, c’était avant tout un moyen de prendre du plaisir, de retrouver mes ami-e-s, de pouvoir me sentir libre de faire ce que j’avais envie de faire. À 26 ans, j’ai pris cette professionnalisation, c’était en 2012, je l’ai prise comme une opportunité d’en faire un métier.

Je peux pas vous dire qu’à 5 ans je rêvais d’être footballeuse professionnelle parce que ce métier n’existait pas. En tout cas, c’est pas ça qui m’a animée ou qui m’a amenée à ce métier-là. Le travail, l’abnégation, un talent aussi forcément avec lequel je suis née, m’ont permis de franchir toutes les étapes.

 

Est-ce qu’il a fallu vous imposer ? On parle de la répartition genrée dans les cours d’école : Est-ce que vous avez vécu ça ? Comment l’avez-vous vécu ? 

Honnêtement, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai jamais du me battre pour jouer dans la cour de récréation. Ce que je pense, c’est que c’est parce que je me débrouillais bien que j’étais acceptée. Peut-être que si je m’étais moins bien débrouillée, j’aurais pas été acceptée. Peut-être que ce n’est pas un bon critère pour juger si mon intégration a été bonne ou si on peut en faire une généralité.

J’ai joué de 5 à 14 ans avec le même groupe de garçons qui sont devenus mes copains, je faisais partie de la bande. Ce sont des amis maintenant pour moi. Je suis encore en contact avec eux, on a construit une amitié forte.

Ce qui était compliqué, c’est quand on se déplaçait, on rencontrait que des équipes avec des garçons. Donc là en terme de clichés, j’en ai connus beaucoup. Avant de commencer, il y avait beaucoup de moqueries. C’était il y a 20 ans certes mais c’est pas si vieux.

Ils disaient « Ah il y a une fille dans l’équipe, c’est sur qu’on va gagner. » ! Ça je l’ai entendu toute ma jeunesse. Je souhaite que ces choses changent. Là où j’ai réussi à m’imposer, c’est parce que je réussissais sur le terrain à être meilleure qu’eux ou au moins faire partie de cette équipe. La preuve de la légitimité…

 

Quelle a été la réaction quand vous avez annoncé que vous vouliez être footballeuse ? 

J’ai la chance d’avoir une famille qui a toujours été bienveillante avec moi et surtout qui m’a aidée. Il faut faire beaucoup de sacrifices à titre personnel et ça nécessite également que les parents en fassent aussi.

Au départ, je jouais dans un tout petit club dans le nord de la France et puis petit à petit j’ai été « détectée » au niveau départemental, régional, puis national… ça veut dire qu’il y a des entrainements, des tournois à faire et ça nécessite beaucoup de déplacements.

L’ensemble de ma famille était derrière moi et ils ont pris ça comme une fierté que quelqu’un de la famille aille un peu à l’encontre de tous les préjugés.

 

Quand vous étiez au PSG et en équipe de France, vous étiez défenseuse. En quoi consiste ce poste ?

Pour faire simple, c’est une position sur le terrain où tu dois empêcher les attaquantes de l’équipe adverse de marquer des buts. Il y a le ou la gardien-ne dans les cages qui lui peut utiliser les mains pour ça, nous, on n’a pas le droit. On joue à 4 défenseur-e-s en général dans une équipe. On est un peu le dernier rempart et c’est un peu pour moi les travailleurs de l’ombre.

 

Comment ça se passe quand vous intégrez une équipe pour définir votre position sur le terrain ? 

Je pense que ça se définit surtout par les caractéristiques techniques, athlétiques et un peu dans la personnalité du joueur ou de la joueuse. Si la personne, pour parler de manière globale, est douée dans la frappe, la technique, les dribles, on va plutôt la positionner sur un rôle offensif pour essayer de marquer des buts. J’avais moi des qualités plutôt athlétiques. J’ai pas forcément une technique spectaculaire, c’est pour ça qu’on m’a rapidement positionnée là.

 

Vous êtes rapidement devenue capitaine du PSG et de l’équipe de France. Dans quel état d’esprit vous étiez au moment où on vous a fait cette proposition ? Déjà est-ce que vous pouvez nous expliquer comment ça se passe quand une joueuse devient capitaine ? 

C’est un feeling avec le coach, le staff, qui doit s’appuyer sur une joueuse pour pouvoir être son relais, pour pouvoir faire passer les messages, incarner les valeurs qu’il a envie de faire passer au collectif et à l’équipe.

Donc, moi j’ai fait une saison au PSG, j’ai pris mes marques, je me suis glissée dans un collectif qui existait déjà donc il fallait se faire une petite place. Et puis l’année qui a suivi, le coach m’a demandée en début de saison si j’acceptais d’être la capitaine de l’équipe.

C’est comme ça que ça a commencé. J’étais le relais entre le staff et les joueuses. C’est un rôle qui n’est pas facile. Il faut jauger, savoir quelles informations tu vas récolter auprès des joueuses, ce que tu vas transmettre au coach…

Il faut toujours voir l’intérêt collectif avant ses propres intérêts. C’est une forme de sacrifice finalement mais c’est quelque chose qui m’a toujours animée et j’ai gardé ce brassard pendant plusieurs années.

 

Combien de saisons capitaine ? 

J’ai joué 12 ans au PSG et j’ai du faire 9 ans de capitanat. Il y a eu un moment où je n'étais plus en adéquation avec le coach et du coup ça me prenait beaucoup d’énergie car je n’étais pas tout à fait d’accord avec les messages qu'il voulait véhiculer aux joueuses.

J’essayais de partager ce que les joueuses voulaient partager au coach mais finalement lui, ne faisait pas la distinction entre mes revendications à moi et les revendications collectives. Ça m’a pris trop d’énergie.

J’avais presque 30 ans, j’avais beaucoup donné pour le groupe et je sentais que je n’étais plus la bonne personne pour endosser ce rôle donc j’ai demandé au coach de trouver un autre relais. J’ai estimé qu’à ce moment-là c’était le meilleur choix pour le groupe mais aussi pour moi.

 

Avec le recul, est-ce que vous arrivez à vous dire que vous avez été une bonne capitaine et selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne capitaine ? Est-ce qu’il y a une bonne capitaine ? 

Je pense l’avoir été, en tout cas jusqu’à ce moment où je sentais que je ne pouvais pas accomplir pleinement ce rôle. Le fait que ça ait duré 9 ans, je pense que c’est un indicateur de réussite.

Je vais parler de ma personnalité et de la manière dont je me comportais en tant que capitaine… Il y a des choses qui sont indispensables selon moi quand on veut endosser ce rôle de capitaine.

La première qualité, la première valeur pour moi, c’est de montrer l’exemple à toute épreuve, toujours être exemplaire. La deuxième, c’est de faire preuve d’empathie et de bienveillance avec l’ensemble des joueuses.

Pour moi, c’était naturel d’avoir toujours un œil sur les joueuses. Le matin, j’arrivais, je scannais pour me dire si ça allait ou pas. Pour le bien du groupe, il fallait toujours qu’on se sente bien dans l’effectif pour être au top de la performance.

S’il y en avait une qui n’était pas bien, déjà pour moi ça n’allait pas, je savais qu’à terme, ça allait poser soucis pour le groupe et donc c’était un peu travail de l’ombre. J’avais pas la facette dans ma personnalité de la personne qui crie et rameute les troupes. En revanche, j’étais toujours là pour aider la joueuse qui en avait besoin.

Ça fait partie de ma nature de toujours vouloir aller aider l’autre et de toujours faire en sorte que chacun se sente bien. Si toutes les pièces du puzzle se sentent bien, ça contribue à la performance collective.

 

Est-ce que vous, vous vous autorisiez à aller moins bien ? Qui prenait soin de vous ? 

C’est une bonne question. C’est en fait aussi la raison qui m’a poussée à arrêter d’être capitaine. Je pense que j’étais arrivée au bout d’un système et je me suis rendue compte que ça avait ses limites de toujours vouloir donner aux autres.

J’ai eu tendance à ce moment-là de ma carrière à m’oublier, à oublier de m’occuper de moi. Et effectivement il y a eu des moments plus compliqués, où j’étais moins performante, où je prenais moins plaisir, j’étais susceptible, pas au top.

J’ai eu la chance d’être bien entourée à la maison, d’avoir des ami-e-s en dehors du foot, d’avoir un travail à côté et donc d’avoir les pieds sur terre. De me préoccuper d’autre chose que du football… tout ça a fait que j’ai toujours construit une forme d’équilibre.

Mais j’ai pris conscience qu’il fallait que je pense à moi. J’ai entamé à ce moment-là un travail de développement personnel.

 

Quel est le rôle du mental durant toutes ces années où vous vous occupez des autres et où vous êtes réputée pour votre endurance et vos qualités physiques ? Quel est le rôle du mental dans ce quotidien où vous devez jouer, vous n’avez pas le choix… ?

Ça je l’ai découvert aussi sur le tard parce que je ne me posais pas ces questions-là à 20 ans, je fonçais un peu tête baissée. Il y a vraiment eu une période à 28 – 29 ans qui m’a rattrapée et où je me suis dit que je faisais du foot, que j’en avais toujours rêvé, que j’étais dans un des plus grands clubs d’Europe et je prenais moins de plaisir…

Je me suis dit que quelque chose n’allait pas et donc j’ai pris beaucoup de recul. Je suis tombée assez bas niveau moral, niveau mental. Et quand on tombe, on se dit qu’on va arrêter la chute et qu’on va prendre du recul. C’est ce que j’ai réussi à faire.

J’ai été accompagnée par des coachs, des préparateurs mentaux, des psychologues, des thérapeutes qui m’ont aidée à me demander si j’avais vraiment envie de continuer. La réponse était évidemment oui.

Il fallait donc que je revienne aux bases : ce que j’aime. Et ce que j’aime, c’est taper dans un ballon avec mes copines. Ça m’a fait prendre conscience que c’est ça que j’aime. 

 

En parallèle, depuis 2008, vous travaillez à la fondation PSG. Quel était votre rôle à cette époque-là et comment vous en êtes arrivée à votre poste actuel, directrice adjointe de la fondation ?

J’étais animatrice, éducatrice, j’encadrais les séjours de vacances des petits qui ne partaient pas en vacances. On les emmenait en vacances, on leur faisait faire du foot. C’est un métier qui me plaisait bien.

À partir de 2009 – 2010, j’ai voulu terminer mon Master et je l’ai fait en alternance au sein de la fondation et là j’ai commencé à intégrer les bureaux, la phase administrative, l’événementiel.

Je suis devenue chargée de mission en 2010. Ça a duré 7 ans. Pendant cette période-là, il y a eu l’évolution de ma carrière de footballeuse et petit à petit j’avais de moins en moins de temps à accorder à cette partie-là de ma vie professionnelle.

En 2012, je suis devenue pro au niveau du foot. J’étais la seule joueuse à travailler en parallèle de ma carrière. Ça m’a permis d’être au top de mes performances. J’avais trouvé le bon équilibre dans l’évolution de ma carrière.

En 2017, j’ai décidé de mettre fin à ma carrière et avec les dirigeants du Paris Saint Germain, on a créé le poste de directrice adjointe pour que je puisse avoir une transition au sein du club.

 

Comment est-ce que vous transposez les qualités que vous avez et que vous avez eu en tant que footballeuse professionnelle dans votre nouveau poste ? Comment vous transposez les valeurs du sport dans les valeurs d’une organisation ? 

Pour moi, je m’appuie sur les mêmes valeurs, les mêmes critères, et je me sers beaucoup du côté collectif du football pour fédérer mon équipe. J’ai la chance d’être dans une entreprise dont l’activité a un sens et est utile au quotidien pour des enfants qui sont en souffrance. C’est déjà un moteur énorme pour fédérer et emmener ses équipes avec soi.

Ensuite, comme je le faisais quand j’étais capitaine, j’accorde beaucoup d’importance à la place que chacun va occuper dans l’organisation. Je fais en sorte que, peu importe l’organigramme, chacun comprenne qu’il a une utilité et que sans lui il va manquer un rouage dans l’organisation.

Je travaille beaucoup sur ces notions-là et je m’appuie aussi sur une formation que j’ai suivi qui m’aide beaucoup à comprendre les motivations de chaque collaborateur et à les sensibiliser à ces approches-là. Comprendre quelles sont les motivations pour mieux éveiller leurs talents.

 

Célian Ramis

Laura Georges : « Mes modèles dans le football ont toujours été des hommes »

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Ancienne footballeuse professionnelle, elle a raccroché les crampons mais poursuit sa passion différemment. L’occasion de réaliser le troisième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la secrétaire générale de la Fédération Française de Football.
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Elle a joué à l’Olympique Lyonnais, au Paris Saint Germaine et au Bayern de Munich. Aujourd’hui, Laura Georges a raccroché les crampons mais reste accrochée à sa passion. Avant d’assister au match France – Nigéria à Rennes, elle participait le 17 juin dernier au déjeuner organisé par le réseau Forces Femmes aux Champs Libres, autour de la thématique de l’audace. L’occasion de réaliser le troisième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la secrétaire générale de la Fédération Française de Football. 

« Mon quotidien, c’est de partager qui je suis. J’ai 34 ans et j’ai le privilège d’être secrétaire générale de la FFF. », sourit l’ancienne footballeuse internationale lors de son introduction. Elle le dit d’entrée de jeu, elle n’a pas rencontré de difficulté au début de sa carrière. Elle a grandi à Versailles, son père l’a toujours soutenue dans sa décision et même lors des entrainements avec les garçons, elle n’a pas vécu de discriminations liées au sexisme. 

C’est son entraineur à l’OL qui lui a mis des bâtons dans les roues : « Il m’a dit qu’il ne voulait pas que je continue dans le club parce qu’il voulait prendre une autre fille meilleure que moi. » Premier coup dur. Elle réfléchit, consulte sa famille, veut partir jouer ailleurs mais sur les conseils de son entourage, elle reste, elle ne lâche rien. 

« Alors j’ai bossé, je me suis concentrée sur moi. J’ai mieux bossé et j’ai travaillé sans relâche avec mon sélectionneur national. C’est la meilleure saison que j’ai faite ! À la fin de la saison, on a fait le bilan avec le coach de l’OL. Il m’a dit que j’avais été meilleure mais qu’il ne voulait pas me garder. J’ai pleuré. »
commente-t-elle. 

Deuxième coup dur. Mais Laura Georges encaisse. Elle va même jusqu’à remercier celui qui la met à la porte. La mise en difficulté la rendue meilleure, elle décide de prendre cela comme un cadeau. Elle poursuit sa carrière au PSG. Son ancien coach aussi… Troisième coup dur puisque la même chose se reproduit. Elle part pour le Bayern de Munich avant de raccrocher les crampons.

SAISIR L’OPPORTUNITÉ

« J’ai du tempérament, souligne Laura Georges, en rigolant. Et c’est pour ça qu’on m’a proposé le poste à la Fédération. Moi, je me suis demandée si j’étais pas trop jeune, si j’étais à la hauteur ou s’ils me prenaient pour le quota de femmes de couleur… Parfois, dans la vie, il ne faut pas hésiter. Je me suis dit « Allez, faut y aller, je vais apporter qui je suis » ! »

Son rôle ne consiste pas exactement à apporter la vision stratégique et économique de la Fédération. Elle l’explique : « Je représente le président de la FFF. Et j’œuvre aussi pour la promotion et le développement de l’arbitrage au féminin. »

Interrogée à la fin du déjeuner sur l’audace, elle nous précise, comme Frédérique Jossinet, que pour elle, la notion n’est pas genrée. Qu’il s’agit simplement de la capacité ou des opportunités à sortir des sentiers battus :

« C’est une question de responsabilité, de courage de faire des choses différentes. Mais tout dépend de ce que l’on met derrière le terme audace. La volonté, la combattivité, l’audace de changer de club, de vivre quelque chose ! »

Vivre quelque chose et surtout oser le vivre. Ne pas présupposer que l’on n’a pas les armes pour le faire. Dépasser les stéréotypes inculqués par notre éducation et ne pas se remettre en cause avant même d’avoir essayé. C’est ce qu’elle a fait de son côté pour jouer au football, elle qui n’avait pourtant pas de rôles modèles à cette époque :

« J’avais des modèles mais c’était toujours des hommes. Celui qui m’a inspiré, c’est surtout Thuram ! »

PROMOUVOIR L’ARBITRAGE DU CÔTÉ DES FILLES ET DES FEMMES

L’évolution est en marche mais elle est lente. Très lente. Si aujourd’hui, on commence à médiatiser les matchs des footballeuses, on est loin de l’égalité avec les footballeurs. Non seulement en terme de salaires mais également en terme de partenariats, de publicités, de sponsors, d’équipements sportifs, de promotion et de diffusion.

L’intérêt dans cette Coupe du Monde de Football 2019 repose principalement sur les joueuses. Mais qu’en est-il de toutes les autres femmes qui évoluent dans le secteur du football ? Dans sa mission, Laura Georges œuvre pour le développement et la médiatisation des femmes arbitres.

« Arbitre, c’est une fonction noble. C’est un métier qui apprend l’autorité et surtout la gestion des crises. Et puis ça apprend aussi à savoir prendre des décisions ! On a réuni il y a pas longtemps les meilleurs espoirs de l’arbitrage de ligue 1 et de ligue 2. Et à cette occasion, il y avait la première arbitre française. 84 ans ! On a maintenant plusieurs générations pour inspirer les jeunes filles ! », conclut Laura Georges, qui le répète : 

« C’est une belle et noble fonction l’arbitrage ! Il faut oser aller chercher le haut niveau, ça existe, ce n'est pas impossible ! »

Quand on regarde les matchs de cette Coupe du Monde, on n’en doute pas et on les soutient. 

 

 

Célian Ramis

À Rennes, toutes avec les Bleues !

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Roazhon Park
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Près de 30 000 personnes étaient au Roazhon Park lundi 17 juin pour encourager et acclamer les Bleues. L’occasion de réaliser le premier volet de notre série sur la Coupe du Monde de Football, organisée en France du 7 juin au 7 juillet : les supportrices.
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Près de 30 000 personnes étaient au Roazhon Park lundi 17 juin pour encourager et acclamer les Bleues qui ont remporté la victoire, non sans difficulté, face au Nigéria (1 – 0), leur permettant ainsi de se qualifier officiellement pour les 8ede finale. L’occasion de réaliser le premier volet de notre série sur la Coupe du Monde de Football, organisée en France du 7 juin au 7 juillet : les supportrices.

« C’est la Coupe du Monde et ce sont des femmes qui jouent ! Je dis enfin !!! », s’exclame Clémence, 25 ans. Aux alentours de 19h45, elle se dirige vers le stade, en passant par le mail François Mitterand et le village des animations de la Fifa.

À quelques mètres de là, dans la fan zone, le Roazone Crew, un collectif rennais de jeunes danseuses-seurs hip hop et breakdance, a revêtit les maillots de l’équipe de France et présente - devant le public, la secrétaire générale de la fifa Fatma Samoura, la ministre des Sports Roxana Maracineanu et la maire de Rennes Nathalie Appéré – un extrait de son savoir-faire, délivrant une partie de l’étendue de son potentiel. Et ça envoie.

Clémence a déjà vu l’équipe de France jouer contre la Grèce en 2016 au Roahzon Park - un match qui avait battu le record d’affluence – et a assisté également au match Allemagne / Chine le 15 juin dernier, à l’occasion de la Coupe du monde :

« J’aime l’ambiance dans les tribunes, le fait qu’on chante tous ensemble des hymnes, etc. Et puis, c’est une fierté que la ville de Rennes accueille des matchs de la Coupe du Monde, c’est un sacré événement ! »

Elle est accompagnée de Marjorie, 33 ans, en accord avec ses propos. Ça fait 21 ans qu’elle s’engage en tant que bénévole dans le milieu du football. La victoire de 98 a provoqué en elle un déclic. Depuis, elle ne lâche plus et aime regarder la discipline, pratiquée par les hommes comme par les femmes.

« Techniquement, elles sont très bonnes. Vraiment, les femmes ont leur place dans le foot ! Les gens aiment regarder les footballeuses jouer parce qu’elles sont douées. Même si c’est un long parcours, je suis certaine que ça va faire venir des filles au foot. », s’enthousiasme-t-elle. 

Pareil pour Clémence qui voit dans cette Coupe du Monde l’occasion d’un impact positif et constructif sur l’égalité entre les femmes et les hommes.

« Le regard va changer sur les femmes. Je pense qu’un événement comme celui-là participe à l’évolution des mentalités sur la place des femmes dans la société. On ne reste plus à la maison à s’occuper des enfants… Il y a encore beaucoup à faire mais cette Coupe du Monde reflète l’évolution des mentalités. »
conclut la jeune femme, aux couleurs tricolores.

Vers 20h, le bagad s’élance dans une marche pour les Bleues, en direction de la route de Lorient, en passant le long de la Vilaine. Sur le chemin, on croise Gabrielle, 24 ans, et Laura, 28 ans, ferventes supportrices du football.

« On vient très souvent voir des matchs. Que ce soit pour la ligue 1, l’Europa League, etc. Et c’est la première fois qu’on va voir les femmes jouer ! C’est une fierté d’avoir un événement comme celui-là dans la ville de Rennes ! », s’exclament-elles. 

Elles ont déjà regardé les Bleues à la télé et pointent une meilleure visibilité de leurs matchs désormais mieux diffusés. Sans oublier la publicité qui commence à compter sur l’image des footballeuses !

Les deux amies, sur le trajet, discutent de la féminisation du football, de l’engouement suscité cette année et qui l’équipe de France devra affronter après le match du 17 juin. Les Etats-Unis, certainement… « Ça fait peur, c’est pas une très bonne nouvelle mais bon, on va le faire et puis comme ça, ce sera fait ! », rigole Laura, parée du drapeau français et d’un t-shirt tagué « #meufdefoot », lancé par Emilie Ros sur Twitter. 

Elle aime la ferveur que procure ce sport au sein du stade et le rassemblement que cela provoque : « Je vois plein de familles venir ! Et au-delà de l’image que ça donne du foot, il y a le rassemblement et la bonne humeur ! C’est cool ! »

Pour Gabrielle, même topo :

« On peut chanter, on peut crier. C’est vachement bien ce qui se passe autour des filles. C’est une très bonne équipe ! »

Enjouées, elles – qui ont pris leurs places plusieurs mois en avance - se préparent à faire la fête durant le spectacle qui finira par offrir la victoire aux Bleues.

À l’entrée du stade, devant la tribune Vilaine, on rencontre Sonia, 40 ans, venue d’Angers pour assister au match avec son frère qui vit à Rennes et des ami-e-s. Elle joue au football, en équipe féminine, depuis qu’elle est toute petite.

« J’ai toujours baigné dans le foot. J’aime l’ambiance, l’esprit d’équipe. Mes enfants aussi jouent au foot. », souligne-t-elle. 

Sa première fois au Roazhon Park, c’est aussi sa première fois face à des joueuses professionnelles : « Je les regarde à la télé, c’est une très bonne équipe, avec de très bonnes joueuses. Dommage qu’elles ne soient pas assez diffusées à la télé ! »

Il est 21h, le coup d’envoi retentit. Le Stade de la capitale bretonne affiche complet et arbore fièrement les couleurs tricolores. Pendant plus d’une heure et demie, hymnes, applaudissements, encouragements des joueuses – en particulièrement pour Eugénie Le Sommer, même bien avant son entrée en deuxième période – s’enchainent.

Les difficultés aussi et les Bleues, bien que dominantes durant la majorité du jeu, ont bien du mal à percer la défense nigériane et les filets de la gardienne Chiamaka Nnadozie. Il faudra alors compter, après un premier penalty manqué par la talentueuse Wendie Renard, sur la VAR (vidéo) et le nouveau règlement de la Fifa quant au positionnement des pieds sur la ligne de la cage, pour que la défenseuse française tire à nouveau le penalty, qui place l’équipe de France première de son groupe, direction les 8ede finale. 

Si le Roazhon Park n’a pas vu ce soir-là le plus beau match de la Coupe du Monde (et heureusement…), il a encore regroupé des milliers de femmes, d’hommes, de filles et de garçons dans les tribunes, tou-te-s bien enclin-e-s à encourager les Bleues et par moment à les tacler d’un « Allez les filles, c’est le bordel là ».

La ferveur nous a emporté, nous aussi, au sein de la rédaction. Mais ne nous a empêché de constater que malgré l’engouement, les joueuses sont acclamées par leurs prénoms, a contrario des joueurs qui eux sont sollicités par leurs noms de famille. Comme quoi, tout n’est pas encore gagné et la vigilance doit être de mise. Le sexisme se logeant également et principalement dans les détails que l’on voudrait penser pas importants, pas prioritaires.

  • D’autres femmes, professionnel-le-s du foot, décrypteront les avancées et les freins à l’égalité entre les femmes et les hommes, dans notre série sur la Coupe du Monde de Football. Et c’est à Rennes que ça se passe !

 

 

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