Célian Ramis

Mécanique : En route vers l'autonomie

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Longtemps, les femmes ont été écartées de l'accès à l'automobile. Si les clichés autour des femmes au volant perdurent, elles se retroussent les manches et mettent les mains dans le cambouis. Pour elles. Pour leur autonomie. Pour leur émancipation.
Text: 

Y a-t-il une raison pour que les femmes ne puissent pas réparer des voitures ou des camions ? Qu’elles aient moins de capacité à comprendre ce qu’il y a sous le capot ? Moins de capacité à changer une roue ? « Aucune », répond catégoriquement Sophie Croullebois.

Elle fait partie de la centaine d’adhérentes de la Ferme de la harpe et son atelier mécanique, dans lequel nous sommes allé-e-s en reportage ce mois-ci. Il y a fort à parier que si on posait la même question aux 99 autres femmes, elles auraient toutes cette même réponse. Et pourtant, vous connaissez beaucoup de femmes garagistes ?

Les noms de Louise Sarazin, Marie-Adrienne de Rochechouart de Mortemart, Camille du Gast ou encore Hélène Zuylen Von Nyevelt ne vous évoquent rien ou pas grand chose ? Pas étonnant. Et pourtant, elles sont des pionnières, à la Belle Époque, en tant qu’industrielles du monde automobile, conductrices ou pilotes.

Minoritaires au début du XXe siècle à s’engager dans ce secteur, contre les préjugés de la société, l’évolution est loin d’être mirobolante et l’industrie automobile a de quoi rougir. Aujourd’hui si bien plus d’une femme sur deux détient le permis de conduire, elles restent victimes des clichés sexistes dont se nourrissent les publicitaires. À l’atelier mécanique de la Ferme de la Harpe, à Rennes, les adhérentes entendent bien casser les stéréotypes.

« Quand tu as le temps, tu fais le plein de liquide de frein et après on purge », lance Johan Coïc, animateur de l’atelier mécanique depuis deux ans, à Sophie Bocquillon, 36 ans, venue changer le câble de frein à main et les cylindres de freins de son camion.

Cet après-midi de février, le garage associatif de la Ferme de la Harpe démontre qu’en mécanique, l’égalité entre les sexes est possible. Six véhicules occupent l’espace. Trois hommes et trois femmes s’attèlent à la réparation de leurs moyens de transport.

Ouvert du mercredi au samedi, il suffit d’adhérer à l’association (20 euros/an), d’accepter le règlement intérieur de l’atelier et de réserver en amont l’emplacement (7 euros/heure au sol et 9 euros/heure sur pont élévateur). Il sera aussi demandé une participation à la taxe solidaire de 1 euro par passage au titre du recyclage des huiles et du liquide de refroidissement.

OSER SE LANCER

« Le côté financier n’est pas négligeable ! Et puis l’ambiance est vraiment sympa, ça aide à y rester et à y revenir. Il y a des échanges entre adhérent-e-s et puis Johan peut nous conseiller ou nous aider au diagnostic quand on a des doutes. », commente Sophie qui fréquente le lieu depuis un an : « Nous avons à nous deux, avec mon copain, quatre véhicules. On est venus ensemble mais je viens aussi toute seule. J’avais vraiment envie de savoir me débrouiller et d’avoir des bases. D’être autonome en fait pour réparer mon véhicule. »

Car ici, ce sont les adhérent-e-s qui bossent. Avec l’aide et l’appui de Johan Coïc. La semaine précédente, Saharah Kaouane, une amie de Sophie Bocquillon, était à l’atelier pour refaire sa vidange de boite auto et pour changer sa batterie, son filtre à air et ses bougies. « On achète les pièces détachées. Johan peut nous conseiller mais ce n’est pas lui qui va chercher les pièces pour nous. Il peut nous aider au diagnostic et nous filer un coup de main mais il ne fait pas à notre place, sauf si c’est une manipulation dangereuse pour la sécurité. On peut discuter ensemble du problème et chercher des solutions. », souligne Saharah, 27 ans.

Sa première séance a fini de la convaincre des bienfaits de ce garage associatif qu’elle avait repéré depuis un an mais dont elle n’osait pas franchir la porte. Avec deux autres amies, elle décide de passer le cap :

« Ça fait longtemps que je veux savoir faire de la mécanique. Ça m’énerve de ne pas savoir faire, de ne pas avoir confiance quand le garagiste me file une facture trop élevée, etc. Je veux pouvoir être autonome. Je fais des road trips en camion, je veux pouvoir bidouiller si besoin. S’il y a une panne, je veux comprendre d’où elle vient et comprendre comment la réparer. »

PAS DE RAISON QUE LES FEMMES N’Y ARRIVENT PAS…

Ainsi, l’atelier mécanique permet d’acquérir des bases, à travers le libre accès au garage mais aussi des stages, tous les mardis soirs, sur un semestre. Pour apprendre, pour comprendre. Comme le dit Sophie, la mécanique est une histoire de techniques et de logique. Et non de physique, comme cela a été pensé pendant des années, prétextant que les femmes n’avaient pas les conditions musculaires nécessaires pour la conduite et les manœuvres. Alors pour les manipulations, pas question... « Aucune raison que les femmes n’y arrivent pas. », insiste-t-elle.

Et pourtant, elles sont largement minoritaires à mettre les mains dans le cambouis. Sur 620 adhérents, Johan Coïc compte « une centaine de femmes ». Tout en précisant qu’elles sont de plus en plus nombreuses à fréquenter l’atelier. Néanmoins, plus largement, on constate un manque de présence féminine dans les garages, tout comme dans le reste de la branche automobile. Elles ne seraient pas plus de 23%, tous secteurs de services de l’automobile confondus (Données sociales de la branche des services de l’automobile, édition 2014).

À la rentrée 2016, Chantal Jouanno et Christiane Hummel, à la demande de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, présentaient au Sénat un rapport sur « Les femmes et l’automobile : un enjeu de lutte contre la précarité, d’orientation professionnelle et de déconstruction des stéréotypes ». Les co-rapporteures identifient trois thématiques majeures au sein de la problématique.

MAIS ALORS POURQUOI SONT-ELLES MINORITAIRES ?

La première analyse les clichés associés aux femmes au volant, avec le fameux proverbe « Femme au volant, mort au tournant » qui nous vient de Gaston Labadie-Lagrave, qui en 1906 déclare (sans déconner) : « Les imperfections naturelles des femmes les rendront toujours inaptes à conduire. » Et en rajoute une couche :

« Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s’égarera dans une rêverie sans fin. (…) Il est trop tard pour éviter la catastrophe… sa main droite se trompe de levier et ses pieds, empêtrés dans le pli de sa robe, ne retrouvent pas la pédale qui interrompt la transmission du pouvoir moteur… En résumé, il est très probable que l’art de conduire un (ce n’est pas une erreur, le terme était masculin jusqu’aux années 1920, ndlr) automobile ne deviendra jamais un métier de femme. »

Aujourd’hui, les mentalités ont évolué et les femmes étaient plus de 75% à détenir leur permis en 2007, alors qu’elles n’étaient que 50% en 1981 ou encore 22% en 1967. Elles sont aussi moins nombreuses à être à l’origine d’accidents de la route. Paradoxalement, leur image reste stéréotypée et on associe l’automobile à la virilité, à la masculinité. Et la publicité ne manque pas une occasion de diffuser ces clichés, faisant des femmes des objets et des faire valoir.

La deuxième décortique les raisons pouvant expliquer le faible nombre de jeunes femmes qui s’orientent vers les filières scientifiques et techniques du secteur de l’automobile. L’information y est essentielle. Pour valoriser et réhabiliter les parcours de celles qui ont percé, à force de détermination et opiniâtreté, dans le domaine de la conduite ou de l’industrie, mais aussi pour transmettre aux jeunes filles, au-delà des opportunités professionnelles auxquelles elles pourraient aspirer, l’envie et le goût de s’investir dans un secteur nullement réservé aux hommes.

Enfin, la troisième thématique s’attache à comprendre l’écart de dix points entre les femmes et les hommes concernant la réussite de l’épreuve pratique du permis B. En effet, en 2015, le taux de réussite des femmes était de 55,5%, contre 65,5% pour les hommes. Ce qui peut représenter un frein à l’autonomie, l’intégration professionnelle et l’insertion sociale des femmes, qui on le sait sont davantage touchées par la précarité que leurs homologues masculins.

Les explications sont peu satisfaisantes : il s’agirait d’une question d’intérêt inférieur chez les femmes pour la voiture, tandis qu’elles réussissent parfaitement les permis « passions » comme le permis moto ou le permis camion. Le Délégué à la sécurité et à la circulation routières souligne alors :

« Il faudrait lancer une étude à ce point. Il me semble que les femmes rencontrent davantage de difficultés parce qu’elles n’ont jamais été initiées à la conduite. Toutefois, j’ignore comment améliorer ce résultat. »

Autre piste à creuser qui pourrait indiquer que la gent féminine se présente à l’examen parée de moins de confiance que la gent masculine.

L’EMPOWERMENT AVANT TOUT

« À mon époque, à l’auto-école, on ne nous apprenait pas à changer une roue ! Les filles ne sont pas du tout formées à ça. Apprendre à faire soi-même, c’est un peu une revanche sur notre éducation. », déclare Mélanie, 38 ans. 

Assise sur son pneu, elle tente de dévisser des boulons, visiblement bien accrochés. Sophie lui vient en aide, à plusieurs reprises. Elle est adhérente à la Ferme de la Harpe depuis 4 ans, pour les cours de jazz, et est venue à l’atelier pour la première fois il y a deux mois. Pour un conseil. Et a décidé de revenir en février, pour une véritable session :

« Il y a un gros souffle au démarrage de la voiture, alors je cherche la nature du problème. Elle n’est pas récente… Elle est de 97… Il y a vraiment un intérêt financier à venir là parce que ce sont des prix très bas par rapport à ce que l’on peut trouver ailleurs mais vraiment ce que je trouve bien, c’est l’ambiance, le fait de s’entraider et de savoir faire, être autonome. Mon beau-père m’aide mais je trouve ça embêtant de tout le temps demander à quelqu’un. Vous connaissez le concept d’empowerment ? Bah voilà, c’est exactement ça ! » 

Et ce n’est pas sa voisine de gauche qui dira le contraire. Capucine, 28 ans, fréquente l’atelier depuis environ 3 ans, pour les mêmes raisons que les autres adhérentes interrogées. Elle avait déjà quelques bases, comme faire une vidange ou changer une roue. Elle avait fait une initiation à la mécanique dans un lieu autogéré de la rue de Nantes. Et elle a fait un stage à l’atelier mécanique, pour apprendre à changer les plaquettes de frein.

« Sur 6 personnes, on était 3 meufs, c’est cool comme équilibre ! Ici, on peut voir directement sur la voiture, il y a tous les outils et c’est une satisfaction de ouf de faire soi-même, c’est la réappropriation d’un savoir pas orienté. J’ai trop la pêche quand je repars d’ici ! »
s’enthousiasme-t-elle.

Comme Sahara, elle est fière.

LE CONSTAT DES INÉGALITÉS

Et comme elle, elle a pu constater les inégalités hommes/femmes dans le secteur de la mécanique. « En faisant la formation, je me disais que je pourrais peut-être bosser dans ce domaine. J’ai demandé à un garagiste et il m’a expliqué qu’il ne prenait pas de femme parce qu’embaucher une femme ça oblige à construire un vestiaire pour elle. Je pense juste que c’était une excuse pour ne pas prendre une femme ! », se souvient Capucine.

Pour Sahara, l’expérience a été différente mais tout aussi révélatrice du sexisme ambiant. Alors qu’elle travaille dans un camping en Grèce, elle souhaite aider son patron à réparer les pick up et 4L qu’il affectionne particulièrement. La réponse est non. En revanche pour son collègue, c’est oui. De retour au camping l’année suivante, elle réitère sa demande. Acceptée.

« Et ça s’est très bien passé ! Il me donnait les indications et je faisais. Je pense que, parce que je suis une fille, il attendait que je fasse mes preuves. Cette année-là, j’ai aussi eu le droit de conduire le pick up alors que mon collègue avait pu le conduire l’année d’avant, lui. », commente-t-elle. Pour elle, ce sont les clichés en lien avec la féminité qui sont à blâmer. Ceux-là même qui l’ont empêchée plus jeune de jouer au rugby :

« Je me suis privée de plein de choses à cause de ça ! Maintenant que je fais de la mécanique, je ne me vois pas moins féminine. Au contraire, je suis hyper fière. Ça permet d’apprendre à se faire confiance à soi et à son véhicule, à ne pas paniquer au moindre bruit et à savoir quoi faire. »

NE PAS BRISER L’ÉMANCIPATION

Il est temps de changer les mentalités. D’en finir avec les idées vieillottes de la femme d’intérieur. Dans le rapport présenté au Sénat, le lien est établi clairement avec l’émancipation et les clichés sur les femmes au volant.

D’après l’historien Alexandre Buisseret, « la société masculine se sent agressée par les femmes qui ont osé transcender leur condition pour prendre le volant. En effet, une femme sur une automobile représente symboliquement un danger. C’est une femme qui n’est plus sous le contrôle d’un homme et donc de la société, c’est une femme qui échappe au cercle familial et donc à un des fondements présumés de la société. »

Là où les femmes voient de l’autonomie et de la liberté, la société craint une remise en cause du système patriarcal. Si aujourd’hui, voir une femme conduire n’est pas – en France – source d’étonnement, il n’est pas encore acquis qu’elle puisse, au même titre qu’un homme, accédait au métier de garagiste ou de constructrice automobile.

« En arrivant à l’atelier, on a posé les bases. On a été claires sur le fait que nous étions là pour apprendre. Ce qui ne veut pas dire nous prendre les outils des mains ou nous couper la parole. Mais nous montrer, partager. Certains gars rigolent en nous voyant arriver mais on les remballe ! Bah ouais je me vante de tout ce que je sais faire. Moi aussi ! Mais en général, quand je dis que je fais de la mécanique, les gars sont plutôt épatés. », conclue Capucine.

Exit les attitudes paternalistes, il faut se mettre à la page : les femmes conduisent des voitures, des camions, font du vélo et de la moto, et n’ont pas peur de se salir les mains pour les réparer.

Les adhérentes rencontrées sont unanimes, elles conseillent toutes sans réserve le garage associatif. Pour l’aspect économique mais aussi et surtout pour apprendre et comprendre. Parce que la mécanique n’est absolument pas une affaire d’hommes, les femmes en ont aussi largement sous le capot et sont évidemment tout aussi capables que ces messieurs !

« Je trouve aussi qu’on gagne en respect. Ici, je pense que les gars aiment aussi voir qu’il y a des nanas qui apprennent la mécanique, tout comme eux peuvent s’intéresser à des disciplines dites féminines. Il est temps d’élargir les mentalités. »
lance joyeusement Mélanie.

Apprendre à réparer par elles-mêmes pourraient ainsi leur donner une confiance que la société leur a amputé en définissant des activités genrées et en véhiculant des stéréotypes sexistes, creusant encore davantage les inégalités.

 

 

Tab title: 
La mécanique de l'autonomie
Contre les idées reçues, la réappropriation des savoirs

Célian Ramis

Mythos 2018 : Blanche Gardin, provocatrice de la philosophie mesquine

Posts section: 
Location: 
La Parcheminerie
List image: 
Summary: 
A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos.
Text: 

A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos. Après Il faut que je vous parle ! et Je parle toute seule, l’humoriste caustique revient avec un nouveau spectacle de stand-up, En test.

Il aurait pu s’appeler On parle trop. Dans le viseur de Blanche Gardin, les réseaux sociaux, principalement. Qui poussent à s’exprimer, sur tout. Et surtout, sur rien. En permanence.

« Et quand tu ne parles pas, on te rappelle à l’ordre. Tu as un truc qui te dit, « Exprime toi ! » ! Mais le Monde n’a pas besoin que tout le monde donne son avis sur lui tout le temps. »
souligne-t-elle.

Il faudrait, selon elle, effectuer des minutes de silence pour le silence. Et non pour la liberté d’expression. « C’est vraiment le truc le plus con qu’on ait inventé ! », surenchérit l’humoriste à l’écriture acerbe et bien sentie. Elle parle avec le sourire, parfois en se marrant, et toujours en dénonçant l’absurdité des situations et concepts qu’elle expose.

L’affaire Weinstein et ses hashtags, l’égalité entre les sexes, les relations hommes-femmes, le sens du langage, les traumatismes, la pornographie, le féminisme, les hipsters et les vegans… Elle égratigne tout le monde et n’épargne personne, mais jamais sans un objectif précis en tête. Et n’oublie pas de se moquer d’elle-même.

À BAS LA BIENVEILLANCE

Ras-le-bol de la bienveillance ! Elle le dit sans concession : « Je suis pas gentille, je suis pas altruiste, je suis pas une bonne personne. Ma première pensée le matin, c’est pas pour les autres, en espérant qu’ils vont bien. C’est pour moi. C’est à la mode la bienveillance, avec ses postures et ses éléments de langage. Ça me rend agressive, faut de la violence ! Le confort est devenue une valeur, on s’est bien fait niquer ! J’y crois pas trop au projet bienveillance. La haine gagne toujours ! Et puis ça veut rien dire « J’aime les gens », personne aime les gens, on aime des gens mais pas les gens. Il faut haïr un peu, jalouser un peu. Je hais les hipsters et ça me fait du bien. Je ne supporte plus les gens trop optimistes ! (…) Je m’intéresse aux traumatismes et à leur réécriture. »

Elle diffuse sa « philosophie mesquine » sans langue de bois. Ça fait rire autant que ça choque. On se rappelle de ses interventions piquantes aux cérémonies des Molière en 2017 ou des César en 2018. Elle met les pieds dans le plat et en gêne plus d’un-e pour cela. On dit d’elle qu’elle a un humour noir, corrosif. Blanche Gardin ne renie pas ses qualificatifs mais n’aime pas pour autant être mise dans des cases. Elle préfère dire qu’elle rigole de la vie, qu'elle fait du spectacle vivant.

Un humour existentiel en gros. Parce qu’elle décortique ce qu’il y a de sombre en elle, comme en chacun-e d’entre nous. Sans pour autant excuser les actes les plus abjects. Par contre, rigoler de certaines dérives, d’un manque de nuances et de recul, là oui et à fond. La stand-uppeuse manie le fil du « bien » et du « mal » avec une subtilité incroyable et une grande intelligence.

Marre de s’indigner pour ce dont il faut absolument s’indigner, parce que l’on nous dit qu’il faut nous en indigner. Blanche Gardin observe les faits avec précision et cynisme et ouvre le spectre d’une réalité bien plus complexe et trash que lorsque l’on regarde vite fait par le trou de la serrure, ou pire, par celui, bien étroit, de la bienpensance.

DÉNONCER LES INJONCTIONS

C’est jouissif de rire face à une humoriste qui ne se contente pas de recracher des banalités véhiculées par le faisceau de la pensée unique. À force de travail et de réécriture, la comédienne développe son sens de la mise en valeur de faits ironiques et absurdes, dans une société qui se laisse guider dans sa routine du quotidien par les injonctions perpétuelles à correspondre aux normes de sa case.

Injonction pour un homme à être viril, donc à bander, donc à pénétrer, « parce que bander dans le vide ne suffit pas, regardez Thomas Pesquet, il a fini par se mettre à la photographie… ». Injonction pour une femme à être dans les bons rangs de la beauté et de l’hystérie, parce que « si on a bien conquis un territoire, c’est celui de la folie… et de la météo. »

Injonction à s’insurger contre le harcèlement de rue quand tout autour de nous signale que les femmes sont des objets. Injonction à s’épiler la chatte jusque dans les pornos féministes. Et finalement, injonction à ne pas penser par soi-même.

Blanche Gardin déconstruit les systèmes de domination, en renversant les situations, en analysant nos éléments de langage révélateurs d’un monde misogyne, homophobe, raciste et islamophobe.

Parce qu’on est seul-e de la naissance jusqu’à la tombe, l’humoriste joue de notre nécessité à vouloir à tout prix être dans les clous, pour plaire aux autres, en étant une « bonne personne », en tombant dans le panneau et les pièges de la bienveillance. Sans se demander ce qui se trame sous cette notion obscure.

Pour elle, la liberté, sous-jacente à son propos, c’est celle qui permet de cheminer intellectuellement. De se poser des questions, de se remettre en cause, d’interroger le pourquoi et le comment des choses, et surtout du sens qu’elles prennent et qu’on leur donne, et évidemment de rire de soi et de rire des autres.

« J’aime la campagne. Parce qu’à la campagne, les gens n’ont pas peur du silence. Ici, on a peur du rien. Mais on ne disparaît pas dans le rien. Au contraire. »

On parle trop. Pour ne rien dire. Pour ne pas réfléchir. Sa solution : « Je parle, vous m’écoutez, c’est gagnant-gagnant ! » Jouissif, tout simplement. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : HollySiz, électrisante combattivité

Posts section: 
Location: 
Thabor, Rennes
List image: 
Summary: 
Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock.
Main images: 
Text: 

Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock, un style qui correspond au message qu’elle souhaite transmettre dans son deuxième album, Rather than talking.

Le titre est révélateur. D’une époque dans laquelle elle évolue et vit pleinement. D’un tournant qu’elle observe et auquel elle souhaite prendre part. En pleine réflexion et confection de l’opus, la campagne de Trump et ses phrases misogynes. La marche des femmes. La remise en cause de droits que l’on pensait acquis, comme l’avortement.  

La chanteuse se doit d’être militante, dit-elle à la presse, en janvier dernier. Finis les beaux discours, il faut passer à l’action. Naturellement, son disque prend une direction rock.

Sans se détacher de son précédent album, elle puise dans ses influences new-yorkaises et cubaines, dans de l’électro, de la pop, du rock et du trip hop, dans son corps et dans sa tête.

Pas étonnant qu’elle entre sur scène, statique, les pieds ancrés dans le sol, le corps imposant de par ce qu’il dégage. Capuche sur la tête, on dirait une boxeuse s’apprêtant à monter sur le ring.

Juste avant de rentrer dans l’arène. Elle a la détermination d’une combattante et chante avec puissance « Unlimited ».

Une manière de donner un ton qu’elle ne délaissera à aucun moment du concert. Il faut se battre. Se battre pour prendre sa place, pour obtenir des droits, pour les sauvegarder. Et la lutte passe pour elle par le collectif. Dans l’invocation du souvenir de certaines chanteuses rock des années 90 avec « Fox » ou dans le partage avec le public.

« Communier, tous ensemble, autour de la musique, c’est ce que l’on peut faire de mieux en ce moment. », lance-t-elle avant d’entamer « Love is a temple ».

Elle s’exprime à travers l’écriture, le chant et la danse. On y trouve du Mickaël Jackson, de la salsa, du voguing et surtout du plaisir, de l’amusement et de la sensualité.

Sous le nom de Cécile Cassel, elle incarne des femmes que les autres ont décrites. Avec HollySiz, ce sont toutes ces facettes intérieures et personnelles qu’elle exprime et dévoile.

À la fois joyeuse et légère, elle abrite également en elle un côté sombre, plus énervé, qui côtoie son romantisme, ses souffrances, ses espoirs et son imaginaire.

À travers un concert structuré en plusieurs actes, elle passe d’un style à un autre, sans raccourcis et avec intelligence, prenant le temps d’explorer les sonorités, les rythmes très cadencés, les manières de chanter et les chorégraphies, comme pour démontrer la complexité et la diversité d’une personnalité qui évolue, au fil des âges et des époques, et se développe, s’affirme et s’assume.

On aime son énergie et sa manière de penser son spectacle qui implique le public, de par l’interaction mais aussi de par la force qui se dégage de la scène et qui se diffuse dans l’audience. Avec sa musique, elle transmet l’instinct de la combattante. Avec son visage, elle partage ses sourires. Et avec son corps, elle libère des ondes électrisantes. Un moment enivrant.

 

 

Célian Ramis

Larguées, les femmes ? Pas tellement... au contraire !

Posts section: 
Location: 
Cinéma Gaumont, Rennes
List image: 
Summary: 
Le 13 avril, la réalisatrice Eloïse Lang venait présenter son deuxième long-métrage, Larguées, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.
Text: 

Après avoir longuement travaillé sur la pastille Connasse et le film Connasse princesse des cœurs, Eloïse Lang passe à la réalisation de son deuxième long-métrage Larguées. Le 13 avril, elle venait le présenter en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.

Six mois plus tôt, le mari de Françoise est parti avec une infirmière de 30 ans sa cadette. Alice et Rose, leurs filles, décident alors de tenter une opération « Sauver maman » en l’emmenant se ressourcer dans un club de vacances, à La Réunion. Et pour y parvenir, elles vont devoir mettre de côté les différences de caractère qui les opposent.

C’est le film All inclusive, de la réalisatrice et humoriste danoise Hella Joof, qui a d’abord inspiré Eloïse Lang qui a ensuite puisé dans sa propre vie et dans l’observation de ses sœurs et de ses amies. Si Miou Miou serait d’avis qu’on ne mentionne même pas l’idée originale, en revanche Camille Chamoux remet les choses en perspective :

« Les deux films n’ont rien à voir. All inclusive est chouette mais on ne peut pas comparer car Larguées est une comédie extrêmement personnelle pour Eloïse, qui a une maman et deux sœurs. Ça a servi de prétexte mais on peut parler d’un film original. »

Et l’originalité provient de la manière dont le trio principal, comme les personnages secondaires, sont portés à l’écran. Parce que parler des femmes à travers le genre de la comédie est un jeu dangereux et périlleux. Souvent casse gueule. Pratiquement tout le temps raté, à quelques exceptions près.

Dans Larguées, c’est différent. C’est rafraichissant. La réalisatrice trouve l’équilibre fragile entre les codes de la comédie nécessaires pour provoquer le rire et la complexité des protagonistes qui jamais ne sombrent dans la caricature d’elles-mêmes.

« C’est vrai que nous sommes habitué-e-s à un certain type de personnages pour les femmes, réduites à une facette, à une fonction. Vous connaissez le test de Bechdel (du nom de Alison Bechdel, il vise à démontrer par trois questions que les œuvres artistiques - type cinéma, littérature, théâtre – sont centrées sur le genre masculin, ndlr) ? Bah il le passe carrément pour une fois ! Là, elles ont une grosse évolution, chacune un prénom et ne se définissent pas que par un homme ! », souligne l’humoriste et comédienne, Camille Chamoux.

Pour Eloïse Lang, de manière générale, la « caricature vient du fantasme, qui n’est en plus pas bien maitrisé. Moi je ne fantasme pas les femmes, je les connais, j’en suis une. Ce que je raconte est incarné. »

Cela donne un trio brillant, réunissant Miou Miou dans le rôle de la mère et Camille Chamoux et Camille Cottin, dans les rôles des deux sœurs. Trois actrices marquantes de par l’esprit de liberté et d’émancipation qu’elles insufflent. Elles ne laissent rien au hasard et apportent de leurs personnalités et de leurs envies. Celles de ne pas être des clichés de femmes à contremploi.

Elles se servent des ficelles des stéréotypes pour les déconstruire intelligemment, jouant sur les subtilités du scénario qui s’affaire tout au long du film à casser les tabous autour de la vieillesse, des sexualités, des paradoxes d’une femme rock n’roll choquée par le désir encore présent de sa mère pour les hommes, de la surcharge mentale d’une mère de famille qu’elle doit en partie à elle-même.

Même les rôles que l’on pourrait définir comme secondaires sont essentiels à l’intrigue et au propos développé dans Larguées. « Rien ne doit être gratuit. J’aime que ce soit organique par rapport aux personnages, je passe beaucoup de temps à imaginer les back stories des personnages (d’où elles viennent, ce qui leur est arrivé avant l’histoire montrée, tout ce que l’on ne voit pas à l’écran en fait). Je passe beaucoup de temps, jusqu’à ce que ça semble fluide, naturel et juste. », précise la réalisatrice.

C’est ce qui fait dire à Miou Miou qu’elle aurait été folle de refuser un tel scénario. Parce que c’est « rarissime de voir un tel ton de comédie si intelligemment drôle, avec des répliques comme je n’avais jamais entendu avant ! »

Elle s’avoue même séduite par la vision proposée par Eloïse sur les clubs de vacances. Elle qui avait une image plutôt négative de ces structures les regarde désormais avec un œil nouveau. Et elle n’a pas tort. La réalisatrice propose un point de vue très simple sur le sujet. Un lieu de villégiature dans lequel tout est à portée de main et grâce auquel on peut aussi s’évader. Où est le mal ?

Et surtout, elle s’attache, sans forcer le trait, à dévoiler des animateurs et animatrices au-delà de leur image simpliste de Gentils Organisateurs. Le barman séducteur, l’animateur sportif drogué, la gentille naïve ou encore l’exotique à l’accent créole nous renvoient à nos propres stéréotypes. Eloïse Lang - ainsi que chaque comédien-ne d’une incroyable justesse - sait les mettre en relief et exploiter des personnalités plus profondes.

C’est appréciable, une comédie qui ne prend pas les personnages et le public (le film a d’ailleurs remporté le prix du public au festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier) pour des con-ne-s. Qui amène une évolution de chaque protagoniste en douceur et qui fait réfléchir aux situations présentées et à leur résonnance dans nos vies personnelles. Une vraie bouffée délirante d’air frais !

Au cinéma le 18 avril 2018. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Anne Sylvestre chante la liberté

Posts section: 
Location: 
Thabor, Rennes
List image: 
Summary: 
Celle qui n’imaginait pas en 2017 sortir un album intitulé 60 ans de chansons ! Déjà ? a fait mouche sur la scène du Cabaret Botanique, dans les jardins du Thabor, pour le festival Mythos, le 15 avril dernier.
Main images: 
Text: 

Celle qui petite écoutait du Charles Trenet, du Rina Ketty, du Ray Ventura et son orchestre et des opérettes, chantait des chants grégoriens avec les bonnes sœurs et n’imaginait pas en 2017 sortir un album intitulé 60 ans de chansons ! Déjà ? a fait mouche sur la scène du Cabaret Botanique, dans les jardins du Thabor, pour le festival Mythos, le 15 avril dernier.

On a longtemps dit d’elle qu’elle était une chanteuse de fabulettes. Un qualificatif qui a le don de l’énerver. Ecrivaine pour enfants, ok. Conteuse d’histoire, aussi. Parce qu’elle en a bercé des enfances au son de ses chansons poétiques et engagées. De nombreuses générations se sont retrouvées dimanche dans le Magic Mirror de Mythos pour savourer et partager, avec émotion, un nouvel instant avec la piquante Anne Sylvestre.

On l’avoue, elle n’a pas bercé notre enfance. Ni notre adolescence. On l’a découverte sur le tard. Parce qu’elle a marqué de ses textes la mémoire des générations de féministes. Avec sa venue à Rennes, on a compris pourquoi. C’est une évidence, on aime son écriture, sa poésie, sa vision des individus, son humour, son sens de la liberté.

Sa trempe et son caractère. Elle est piquante, appuie là où ça fait mal et assume son côté emmerdeuse qu’elle doit à son franc parler. « Faut pas les emmerder mes personnages ! », ous avait-elle dit la veille. Et elle non plus ! Avec elle, pas de place pour les termes et les gestes de courtoisie ou de sympathie, elle fait voler en éclats la condescendance et la fausse bienveillance.

La bien-pensance, c’est pas son truc à Anne Sylvestre. Elle préfère raconter des histoires qui touchent au plus profond. Parce qu’elles mettent en plein dans le mille. Comme « Juste une femme », à la suite de l’affaire DSK, ou « Non, tu n’as pas de nom », sur l’avortement (avant la loi Veil). Deux chansons qu’elle ne mettra pas dans son set à Rennes, malheureusement.

Mais évidemment, elle en a beaucoup d’autres à son arc. Dont la drôlissime « La faute à Eve ». Ou encore « Gay gay marions-nous ». Sans demi mesure, elle s’engage pour les droits des femmes et défend la liberté de choisir. Et la religion en prend plein son grade :

« Le bon Dieu est misogyne mais le diable lui ne l’est pas. »

Chez elle, les femmes ne sont pas des « p’tites dames », comme « Violette », elles peuvent être des mères de famille et chantaient « des chansons abolitionnistes comme une très méchante féministe » dans leur cuisine en préparant des « Calamars à l’harmonica » ou encore faire fi des conventions et des assignations qui les poussent à la douceur et la tendresse dans « Elle f’sait la gueule ».

Et quand on lui demande ce qu’elle pense de l’évolution (lente) de la place des femmes dans le domaine des arts et de la culture, elle n’hésite pas à répondre qu’il y a un manque d’images auxquelles s’identifier :

« Jeune, quand j’ai découverte Nicole Louvier qui écrivait ses chansons et les accompagnait de sa guitare, je me suis dit « ça existe ! ». Sinon il n’y avait pas de modèles… Aujourd’hui, je trouve que ça a changé. Il y a pas mal de filles. Mais je me suis aperçue que parmi les femmes, il y a beaucoup d’interprètes qui chantent ce que des hommes ont écrit et les hommes, ils écrivent ce qu’ils ont envie d’entendre. Moi c’est mon sujet, je suis une femme, je suis apte à parler de nous. »

Pas étonnant qu’elle ouvre son concert sur la réponse de Félix Leclerc, interrogé par un journaliste sur ce qu’il pense de la féminisation : « Ce serait bien. » Sans commentaire, elle enchaine sur la chanson « Vous êtes beaux », tandis que le public rit de bon cœur à la dérision dont fait très souvent preuve Anne Sylvestre.

Et au fil du spectacle, l’ambiance oscille presque entre rires et larmes. Parce qu’il y a le poids de ses textes, accompagnés par une pianiste, une violoncelliste et une clarinettiste, mais il y a aussi la mélancolie de leurs souvenirs partagés avec la chanteuse-auteure-interprète. Constamment palpable, l’émotion vogue dans le chapiteau avec générosité et sincérité.

Elle n’a plus besoin de le démontrer. Elle est entière. À prendre ou à laisser. Anne Sylvestre transpire la volonté d’émancipation et d’affranchissement des codes et des normes. Dans chaque texte, chaque échange avec le public, chaque silence, chaque geste (puisqu’elle s’affranchit même du micro en portant un micro casque).

Et même quand elle oublie les paroles de ses chansons et que le public l’applaudit pour la soutenir, elle ne peut s’empêcher de dire ce qu’elle pense : « Les chanteurs n’aiment pas se tromper et n’aiment pas qu’on les applaudisse quand ils se trompent. Je sais que c’est fait gentiment pour dire « on te soutient, c’est pas grave, on sait que tu vas y arriver la deuxième fois » mais leçon du public : n’applaudissez pas ça. »

On sent l’exigence de la performance bien faite. Du début à la fin. Pas de place pour le moins bien. Pas de place pour le doute ? On ne peut y croire venant de la part de celle qui attendra la fin du concert pour déclarer sa flamme aux « Gens qui doutent » et pour recevoir une ovation – dont elle dira que cela la réconcilie avec cette célèbre chanson - dès la fin du texte : « Merci pour la tendresse / Et tant pis pour vos fesses qui ont fait ce qu’elles ont pu »

On aime son côté Boris Vian, qui mêle poésie, humour, vérité cinglante et noire critique d’une société en déroute. À 83 ans, on peut toujours compter sur elle pour mettre le doigt là où ça fait mal : « Vous voyez, il n’y a que des femmes sur scène. Si ça vous étonne, demandez-vous pourquoi ! » Et en coulisses, elle se marre de constater que souvent, lors de ses concert, le public est majoritairement composé de femmes.

« Un jour, je me suis aperçue que si elles sont à mes concerts, ça veut dire que ce sont les pères qui gardent les enfants. Et ça, ça m’a plu ! »
nous dit-elle en se marrant.

À ce moment-là, sa fraicheur et son sourire pétillant d’humanité nous traversent, à la manière d’une Agnès Varda qui contemple la beauté intérieure des individus. Intemporelle et indémodable. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Lena Paugam, sur le fil de la crise du désir

Posts section: 
Location: 
Théâtre de la Paillette, Rennes
List image: 
Summary: 
Lena Paugam, metteur en scène, et Sigrid Carré Lecoindre, dramaturge, ont créé ensemble Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes.
Text: 

Dans le prolongement d'une recherche sur ce qu'elle a appelé "La Crise du désir", Lena Paugam poursuit son chemin. Observatrice d’une génération en proie à la confrontation de son désir et de son empêchement, elle ne cesse de jouer des fragments, des formes, des arts, des récits individuels et des ressentis universels. Et ce sont des successions de rencontres, des histoires personnelles, un fait divers daté de 1987 et une loi votée 30 ans plus tard en Russie pour la dépénalisation des violences conjugales qui ont amené la comédienne et metteure en scène Lena Paugam à collaborer, une nouvelle fois, avec la dramaturge Sigrid Carré Lecoindre. Ensemble, elles ont créé Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, les 17 et 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes. 

« Hedda, c’est l’histoire d’un couple. À partir de sa rencontre jusqu’à un point de non retour dans une histoire d’amour qui voit la violence s'installer entre ses deux protagonistes. », explique Lena Paugam. Pour en arriver à cette version de leur création, Sigrid Carré Lecoindre et elle ont longuement travaillé sur le contenu du projet, initialement envisagé centré autour d’une femme qui bégaye sa vie.

Pour en comprendre la direction choisie, la metteure en scène - qui interprète la narratrice et le couple à elle seule – revient sur des grandes lignes de son parcours qui, entre autres, l’ont menées jusqu’à la dramaturge et à Hedda.

MANIÈRE DE S’EXPRIMER

La Briochine a toujours affiché un intérêt prononcé pour le théâtre et pour le cinéma. Mais le lycée dans lequel elle fait sa prépa a une option théâtre. « Ça aurait pu peut-être être le cinéma, s’il y avait eu l’option. », balaye-t-elle d’une phrase évasive. Ce qui est certain, c’est qu’elle aime le théâtre, son savoir-faire, sa manière de raconter des histoires et sa manière d’exprimer les choses.

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont su nourrir mon appétit, ma curiosité. Dans mon parcours, j’ai des personnes qui ont su entretenir mon désir de créer et d’aller plus loin dans chaque chose entreprise. Mais j’ai plein d’autres désirs : le cinéma, les arts plastiques, la scénographie, la littérature… », souligne-t-elle.

Elle le dit, elle aime les croisements, qui permettent de repousser les limites de ce qu’elle sait déjà faire. Sortant du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, c’est dans cette optique qu’elle crée en 2012 la compagnie Lyncéus, qui deviendra par la suite un collectif regroupant des artistes de théâtre et de cinéma.

L’idée est de porter des projets culturels de territoire en développant les écritures contemporaines, dans les Côtes d’Armor, et de faire appel à des artistes autour du Lyncéus festival, organisé chaque année depuis 2014 - durant l’été - à Binic – Etables sur mer. « La compagnie, devenue collectif d'artistes, s'est métamorphosée jusqu'à devenir et fonctionner comme un théâtre sans lieu. Travaillant d'arrache-pied à cette transformation, je me retrouvais paradoxalement sans support pour mes propres créations. », précise Lena.

Ainsi, en 2017, elle fonde la compagnie Alexandre, du nom d’un de ses doubles, du nom du petit garçon qu’elle aurait voulu être étant enfant.

LE DÉSIR, COMME PULSION CRÉATRICE

De Lyncéus à Alexandre, elle accompagne sa trajectoire d’un doctorat de recherche et de création sur le rapport entre désir et sidération : « La sidération comme l’envers du désir, l’absence, le tarissement du désir. Et de manière plus large, le désir en tant que puissance d’action, en tant que moteur, que pulsion créatrice dans la vie, comme processus dans l’existence. »

Réfléchissant à la crise du drame dans la littérature dramatique, elle observe une fragmentation des récits, avec une fragmentation de l’individu dans son ressenti et son rapport au monde. Elle constate, précisément après 1945 et à travers la philo postmoderne, l’incapacité à agir d’une génération confrontée à son impuissance.

« La crise du désir, c’est un état de corps, de pensée, où l’être se sent absolument désirant et empêché de. Il y a une tension vers l’avenir, qui subit l’inertie qui l’empêche de se projeter. »
analyse l’ancienne étudiante en Hypokhâgne et Khâgne et en philosophie.

Cette dichotomie va guider Lena Paugam dans les pièces qu’elle met en scène, autour de la jeunesse, d’actes barbares ou encore du désir amoureux. Si elle n’aborde pas la question du genre en général dans son art, elle s’y frotte en mettant en scène Et dans le regard, la tristesse d’un paysage sans nuit, d’après Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras.

« Duras, on la rapprochait d’une « littérature de femme ». Elle a abordé de manière juste et profonde, et puissante, la question du désir féminin et du corps féminin qui désire. »

Et dans le cadre de sa thèse, on retrouve plus tard un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant, basé sur deux textes, dont Les Cœurs tétaniques. Celui-ci est inspiré des Trois sœurs de Tchekhov et parle de l’incapacité à vivre, à aimer, à prendre les bonnes décisions… Cette pièce, elle est signée Sigrid Carré Lecoindre.

RENCONTRE AVEC SIGRID

« Je la connaissais de la fac. Mais elle n’écrivait pas quand je l’ai rencontrée. Je lui ai passé sa première commande pour le Lyncéus festival justement. Je savais qu’elle avait une grande puissance littéraire en elle. Je ne me suis pas trompée. », s’enthousiasme-t-elle.

On sent dans sa manière d’évoquer le sujet une accointance intellectuelle évidente et une admiration viscérale pour le travail et la personnalité de Sigrid, issue du milieu musical. De la composition. Elle fait partie de ces compositeur-e-s qui ont un intérêt pour la voix, la partition vocale et de ces auteur-e-s qui transmettent une grande puissance musicale dans leur écriture.

Lena sort de son sac le texte annoté, pour nous montrer de plus près : « Il y a des enjambements, des rejets, de la ponctuation, des minuscules, des majuscules… Tout est extrêmement précis. Il y a une rythmique et des jeux d’accentuation qui sont passionnants pour des comédien-ne-s et des metteur-e-s en scène. Il y a une sensualité physique qui permet d’être au plus proche de son corps et de ses sensations. »

Elle n’est pas avare de compliments au sujet de sa collaboratrice à « l’écriture extrêmement sensible et juste dans ce qu’elle permet d’exprimer au-delà de la raison, juste par le biais musical, le biais de la langue. » Une personne « extrêmement intelligente qui saisit parfaitement les situations que je lui expose, que j’ai envie de raconter en tant que metteure en scène. »

Une dramaturge qui « s’approprie de manière très fine les sujets que je veux traiter et qui va chercher avec extrême précision les subtilités de la pensée et de l’émotion. »

HEDDA, FIGURE UNIVERSELLE ?

Lorsqu’à l’occasion de la tournée des Cœurs tétaniques, Lena est amenée à remplacer in extremis une comédienne alitée, nait alors l’évidence de la rencontre entre la comédienne et l’écriture. Et monte l’envie de Sigrid Carré Lecoindre d’écrire pour Lena Paugam.

La pièce devait être nommée Vertiges et parler d’une femme bègue. « Parce que quand j’étais jeune, j’étais bègue. Enfin, pas vraiment. J’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer, j’étais empêchée par ma timidité, mon hypersensibilité », confie la metteure en scène.

Mais les recherches les mènent à Hedda Nussbaum, accusée par son mari en 1987 d’avoir tué leur petite fille. Rapidement, les défenseurs de Hedda lèvent le voile sur les violences conjugales qu’elle subit depuis des années. Partant de l’ouvrage Survivre au terrorisme intime (écrit par Hedda Nussbaum) et de textes pour enfants, l’auteure produit une première version poétique, très inspirée de la figure de cette femme.

Lors d’une résidence dédiée à la création son au théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, la comédienne se lance dans une série d’improvisations. « La grosse structure de la nouvelle version vient des impros en se détachant de la figure réelle et du fait divers. », souligne-t-elle.

De la figure de Hedda Nussbaum, il ne va rester que des bribes de vécu et le prénom, auxquels vont s’ajouter des témoignages et des expériences intimes. Le nouveau texte est long. À la lecture, il faut compter 2h30. Aujourd'hui, le spectacle dure 1h15. Sur le plateau, lors des répétitions, les deux femmes coupent. Enlèvent de « très belles choses qui font désormais partie de la mémoire du texte de Sigrid mais plus du spectacle. »

Toutefois, Lena Paugam est claire : ce n’est pas un texte brut. Il mêle poésie, narration, conversation : « Il passe d’un fragment à un autre. D’un point de vue à un autre. Parfois, c’est l’homme qui parle, parfois la femme. Et parfois on ne sait pas trop. C’est intéressant pour nous de jouer sur cette ambiguïté. Dans l’énonciation, il y a des variations, tout comme dans la forme littéraire. »

UN SUJET PROFOND

La metteure en scène se refuse à parler d’un spectacle sur les violences conjugales. Parce qu’elles se sont attachées à « conter une situation complexe et à présenter des enjeux qui révèlent des comportements incompréhensibles de part et d’autre du couple. Il y a deux personnes en détresse. Pas une victime et un bourreau. La question morale n’est pas la première chose qu’on a souhaité exprimer. »

En février 2017, elle est choquée par le vote de la loi pour la dépénalisation des violences conjugales, en Russie. C’est l’événement marquant de la création. Ce qui déclenche l’envie d’aborder la thématique, encore et toujours d’actualité.

On pense à la pièce Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen, mise en scène par David Gauchard (marqué par les manifestations catholiques intégristes contre les représentations d’une pièce de Castellucci, au TNB) et jouée par Emmanuelle Hiron.

À l’impact des mots qui dressent le portrait d’une femme, mère, catho, bourgeoise qui va doucement glisser vers une pensée radicale et extrême. Sans opter pour un parti pris jugeant et moralisateur, l’équipe réussit parfaitement à relater la monstruosité de la situation.

Le sujet n’est pas identique mais Hedda s’inscrit dans les créations théâtrales qui analysent, prennent du recul, décortiquent, interrogent : « On a voulu aller plus loin et se situer dans la perspective où le théâtre s’attache à traiter du « monstrueux » qui peut apparaître en chacun et qui est contingent. Par rapport à des facteurs qu’on n’arrive pas à repérer au départ dans une relation. »

À la préparation de la pièce, les deux femmes ont été accompagnées par deux hommes : Bastien Lefèvre, danseur, et Lucas Lelièvre, créateur sonore. La metteure en scène insiste sur l’intérêt et l’importance de cette équipe mixte et diverse.

« On a croisé nos expériences amoureuses et nos ressentis par rapport à nos histoires personnelles. Parce que c’est ça aussi le spectacle ; on a essayé de développer des scènes qui pourraient donner des sensations de déjà-vu. Pour chercher dans le quotidien ce qui relève de la violence psychologique. »
soulève Lena Paugam.

LE TERRORISME INTIME

Le terme de Hedda Nussbaum n’est pas mentionné dans les écrits de Sigrid Carré Lecoindre mais ça a servi de base à cette longue plongée dans des histoires plus horribles les unes que les autres. Parce qu’il est question de comment on vit dans la peur. La peur de l’autre et la peur de soi-même. De ce que l’on devient, ce qui nous échappe, du cercle vicieux, de la culpabilité qui produit l’horreur.

« Quand on ne supporte plus la présence de l’autre. Le visage du monstre. Quand on ne peut plus supporter le fait que l’autre soit une victime et fasse de nous un coupable. Quand ce sentiment-là produit une surenchère de la violence. C’est de ça dont on parle. Ça n’excuse en rien la violence. Mais c’est la force de ce spectacle qui pose des questions : est-ce qu’il reste de l’amour ? Est-ce que c’est possible de reconstruire de l’amour après le premier coup ? »

Que ce soit dans Le fils ou dans Sandre (collectif Denisyak, programmé lors de l’édition précédent de Mythos, sur le monologue d’une femme infanticide, interprétée par un homme), les rôles sont incarnés avec justesse et puissance. Et demandent un investissement et une énergie très particulière à la comédienne ou au comédien.

Le personnage de Hedda ne fait pas exception. Lena l’avoue : « Après une représentation, je suis extrêmement épuisée et rarement contente, parce que ça va mettre très longtemps avant d’obtenir la maitrise de l’objet. Tout ce qui est dans ce texte, parce que beaucoup de choses ont été apportées par moi lors des impros, ça devient une parole personnelle. Avant de jouer, je pense à toutes ces personnes qui vont se reconnaître dans ce que je vais raconter. Certaines personnes viennent me voir pour témoigner ensuite, c’est bouleversant. Elles lisent dans les ellipses tout ce qu’elles ont vécu. On peut se projeter dans ce texte. »

C’est physique, c’est mental, c’est intense. Parce qu’il faut que ce soit authentique et sincère. On puise alors dans les résonnances et les échos que l’histoire de ce couple peut avoir sur nos vies. Sans connaître des violences physiques, on ressent l’effroi, l’humiliation, la peur parce qu’on a connu ses sensations dans l’intimité à un moment donné.

Lena Paugam, très sensible aux regards et à la connexion avec le public, avoue être traversée de quelques troubles : « Il faut créer en moi l’espace de rencontre. Que je sois suffisamment ouverte pour accueillir l’écoute et disponible pour saisir le présent de cette rencontre. Ça fait pas mal de troubles. »

Avant les représentations au théâtre de la Paillette, les 17 et 18 avril, la metteure en scène reviendra le 16 avril (à 18h, à la Paillette) sur son travail, dans une rencontre croisée avec Louise Emö.

Célian Ramis

Dans les yeux des Arlette

Posts section: 
Location: 
Ateliers du Vent
List image: 
Summary: 
Estelle Chaigne, Catherine Duverger, Lise Gaudaire. Trois artistes photographes associées aux Ateliers du Vent. Elles se rencontrent, se découvrent, échangent, partagent. De là nait l’envie commune de monter ensemble une exposition.
Text: 

Estelle Chaigne, Catherine Duverger, Lise Gaudaire. Trois artistes photographes associées aux Ateliers du Vent. Elles se rencontrent, se découvrent, échangent, partagent. De là nait l’envie commune de monter ensemble une exposition. Ça s’appelle Arlette et c’est à voir jusqu’au 29 avril.

Il y a les Simone, les Brigitte ou encore les Georgette. Il faut désormais compter sur les Arlette. Non par revendication féministe – quoique inconsciemment si, quand on creuse – mais plutôt en référence au festival annuel des Rencontres photographiques d’Arles. « En plus petit, plus humble. Et puis dans le mot, il y a un côté sympa, populaire, engagé et féminin. », souligne Estelle Chaigne.

Elle fait partie du trio à l’initiative de cet événement, parti de leur point de rencontre. Celui des Ateliers du Vent mais aussi et surtout celui de la photographie et de leur goût partagé pour découvrir des expos et pour exposer. Elles décident de se lancer dans un projet commun et d’inviter, chacune, deux autres artistes photographes (une femme et un homme).

« Estelle a instauré un commissariat visuel pour que l’on ait une cohérence. On a passé du temps à regarder ensemble les travaux des artistes qu’on aimait et à voir comment ça rebondissait des un-e-s aux autres. », précise Catherine Duverger.

Une ligne se profile rapidement : le paysage. Omniprésent. La thématique est limpide : l’exploration du territoire et du medium photo. Elles décortiquent le fond et la forme avec les tripes et les méninges, pointent notre attention dans une direction, en interrogent une autre, ne répondant qu’à leur fascination, qu’elles entendent bien transmettre et partager en avril.

Il y a, dans leurs intérêts, l’image dans l’image. Le volume. Les différents plans. Les images qui s’emmêlent, s’imbriquent, se superposent. Le mouvement. La lumière. L’essence de la photo. Comment elle se génère, comment elle se fabrique. La relation entre le geste et l’image, sans la technicité. La lumière. Le réel ou non. Le rapport de l’humain à la nature. À la maitrise et à la fabrique du paysage.

« Les photographes reconstruisent, recadrent, redéfinissent et nous emmènent dans des univers à eux, même s’ils sont proches du réel. », explique Catherine Duverger.

La photo devient alors un outil d’interrogation plus globale que le sujet montré. Un outil qui ouvre le regard et nous permet de comprendre des mondes différents.

 

LES RENDEZ-VOUS À VENIR :

  • LES JEUDIS 12 ET 19 AVRIL
  • Vernissage puis buvette pratiques photographiques et enfin buvette dédiée au festival Oodaaq.
  • LES SAMEDIS 14, 21 ET 28 AVRIL
  • Ateliers de pratiques photographiques. Le 14 avec Estelle Chaigne autour des diapositives et de la diffraction, le 21 avec Catherine Duverger sur l’objet photo en studio et le 28 avec Lise Gaudaire pour le portrait photo à la chambre.
  • LES DIMANCHES 15, 22 ET 29 AVRIL À 15H
  • Visites de l’expo avec une des photographes à l’initiative du projet.
  • LE DIMANCHE 22 AVRIL DE 11H À 16H
  • Brunch de 11h à 15h puis visite guidée à 15h par l’une des photographes à l’initiative du projet.
  • Réservation auprès de la cantine@lesateliersduvent.org 

Festival Mythos

Mythos 2018 : Des places à gagner !

Posts section: 
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Le festival Mythos revient à Rennes, pour la 22e édition, du 13 au 22 avril. Kimberose, Lena Paugam, Louise Emö, Cie KF Association ou encore L et Clara Luciani... En nous envoyant un mail, vous pouvez gagner des places !
Text: 

Le festival Mythos revient à Rennes, pour la 22e édition, du 13 au 22 avril. Des places sont à gagner ici en envoyant votre nom et prénom, ainsi que votre mail (en précisant le spectacle pour lequel vous participez) à l’adresse suivante : redaction@yeggmag.fr !

 

• 2 places : Kimberose – mardi 17 avril à 18h – Cabaret botanique (parc du Thabor, Rennes) :

Kimberly Kitson Mills est une chanteuse sidérante, une tornade de feeling, revisitant cette musique désormais ancienne qu’est la soul pour lui redonner vigueur et nerf. Sa voix convoque instantanément la mémoire des divas douloureuses du jazz et de la soul, de Billie Holiday à Amy Winehouse en passant par Nina Simone. Solaire et fragile à la fois, Kim, est prête et armée pour partager cette évidence : la musique de l’âme a encore tant à dire…

 

• 2 places : Hedda, de Lena Paugam – mercredi 18 avril à 21h – Théâtre La Paillette (Rennes) :

Hedda est une rencontre, une histoire d’amour ordinaire entre deux êtres que tout oppose. C’est le récit de cette passion qui les dévore… jusqu’au premier coup porté. Hedda c’est le combat de cette femme qui lutte contre son mari violent mais aussi contre ses propres démons.

Lena Paugam porte au plateau avec délicatesse le récit d’un couple qui se raconte. Elle s’approprie comme une seconde peau l’écriture tendue et rythmée de Sigrid Carré-Lecoindre qu’elle teinte d’une ironie mutine et d’un humour salvateur.

 

• 2 places : Spoken word tragedy, de Louise Emö – vendredi 20 avril à 12h30 – La Péniche Spectacle (Rennes) :

« Moi, ça ira mieux quand je serai mort. J’ai raté ma vie, mais c’est pas grave, parce qu’au moins la femme et les enfants que j’ai pas eus, c’est des infidélités et des racailles en moins. Mais je perds pas espoir, je crois en la réincarnation. »

C’est dans la rue, dans l’espace public ou dans un bus que Louise Emö, en résidence à Rennes et Saint-Jacques-de-la-Lande pendant quelques jours, prendra le micro pour récolter la parole des gens.

Cri d’un trajet, trajet d’un cri, tragédie au micro, micro-tragédie. Sans détour, Louise Emö transforme et slame la parole de l’autre pour mieux porter un regard sur le monde qui l’entoure : l’inadéquation, la révolte, l’angoisse ressenties au quotidien face à l’injustice de l’ordre des choses et la morosité ambiante.

 

• 2 places : Chansons, de L - Raphaële Lannadère et Monstre d’amour, de Clara Luciani – vendredi 20 avril à 18h – Cabaret Botanique (parc du Thabor, Rennes) :

L - Raphaële Lannadère : Avec une voix bouleversante qui vous agrippe et ne vous lâche plus, L est de retour avec un nouvel opus. Si comme toujours la mélancolie et une certaine gravité sont au cœur de Chansons, cela ne vient pas plomber cet album qui irradie d’une joie libératrice. Un parfait antidote à nos temps troublés.

Clara Luciani : Échappée du groupe La Femme, Clara Luciani sort son premier EP Monstre d’Amour qu’elle a écrit d’un jet après une rupture amoureuse douloureuse. Comme ses icones, elle vibre d’une énergie brute. Celle du désespoir, de la solitude, mais aussi de la renaissance. Elle se métamorphose en créature tentaculaire et sa voix grave s’enfonce avec grâce dans l’obscurité des abysses. Et si elle a le cœur lourd, elle triomphe du chagrin avec une force solaire.

 

• 2 places : Les amantes, de la cie KF Association – vendredi 20 avril à 20h – Théâtre du Cercle (Rennes) :

Nous sommes dans un pays où il fait bon vivre, blotti au cœur de l’Europe, entre monts et vallons : un tableau idyllique de l’Autriche. Les amantes, Brigitte le « bon exemple » et Paula le « mauvais exemple », sont deux jeunes femmes, l’une de la ville, l’autre de la campagne. Elles ne se connaissent pas mais elles ont un point commun, celui de se sortir du carcan familial pour réaliser leur vie de femme. Leur enfance est hantée par la brutalité, l’abandon ou la folie. Dans ce monde-là pour s’en sortir quand on est femme, il n’y a pas deux solutions : il faut un homme. Et pour avoir un homme, il n’y a pas deux solutions non plus : il faut se faire faire un enfant. 

Célian Ramis

8 mars : Un espace de paroles autour du harcèlement de rue

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Main dans la main, l’Antipode MJC et Stop Harcèlement de rue Rennes ont proposé, le 21 mars dernier, un café citoyen autour de la lourde problématique du harcèlement de rue.
Text: 

Main dans la main, l’Antipode MJC et Stop Harcèlement de rue Rennes ont proposé, le 21 mars dernier, un café citoyen autour de la lourde problématique du harcèlement de rue. L’idée : autour de jeux et de supports d’information, femmes et hommes pouvaient venir participer, poser des questions et/ou témoigner de situations vécues. Une manière de lâcher ce que l’on a sur le cœur, dans un espace sécurisé et bienveillant, sauf quelqu’un, qui ne vit pas le harcèlement de rue, monopolise l’événement.

« Bonjour, Je vous ai donné ce texte car vous êtes un relou. Sachez qu’à cause d’attitudes comme la vôtre, beaucoup de femmes sont mal à l’aise dans l’espace public. Vos amies, vos sœurs, votre mère subissent aussi ces agressions. Car vous n’êtes pas le premier : sifflements, commentaires déplacés, remarques salaces – nous y avons droit à chaque fois que nous nous déplaçons. »

En fin d’après-midi, le hall de l’Antipode MJC est devenu le forum du café citoyen « Du compliment au harcèlement de rue », organisé en partenariat avec l’association Stop Harcèlement de rue Rennes. Sur les tables, des jeux pour échanger autour du sujet, plusieurs supports d’informations, dont les planches dessinées de Thomas Mathieu et son Projet Crocodile, et des propositions de solution. Dont le flyer à remettre au harceleur.

Le lecteur se concentrera alors sur le papier, et non plus – on espère – sur la personne importunée et découvrira – certainement perplexe – qu’il fait parti des relous qui pratiquent le harcèlement de rue.

« Aussi, merci dorénavant de nous traiter avec respect et par conséquent

  • Ne pas commenter à vois haute notre corps ou notre tenue
  • Ne pas nous regarder avec insistance
  • Ne pas nous insulter ni nous adresser de remarques salaces

L’espace public est à toutes et à tous, partagez-le. »

FAVORISER LES ÉCHANGES

L’approche choisie ce 21 mars n’est pas celle de la conférence mais celle de l’échange de connaissances et d’expériences. « Pour découvrir le sujet sous un angle pédagogique, avec des jeux. », souligne Manon, présidente de Stop Harcèlement de rue Rennes, accompagnée par Nolwenn, sociolinguiste, et – un peu plus tard – par Elisa, membre de l’association.

Et c’est le jeu du Bingo qui va permettre aux discussions de se lancer. Sur une grille, plusieurs propositions. « Droguer quelqu’un-e et le/la faire boire à son insu » / « Fixer le décolleté de quelqu’un-e » / « Siffler quelqu’un-e » / « Se coller à une personne parce qu’elle danse » / « Pousser quelqu’un-e contre un mur » / « Suivre quelqu’un-e » / « Passer outre le refus de quelqu’un-e » / « Insister auprès d’une personne alors qu’elle vous ignore » ou encore « Voler un baiser ».

Deux types d’étiquettes : « Agression ou harcèlement » et « Ni agression ni harcèlement ». Les volontaires sont alors invité-e-s à choisir une étiquette et la placer, selon chacun-e, sur une proposition. « Tout relève de l’agression pour moi. », commente une participante, rejointe par une autre : « C’est injuste, les mecs eux n’ont pas à subir ça ! »

C’est là que se situe le point de départ de ce café citoyen. Partant des différents ressentis, des questions apparaissent et des interactions naissent entre les organisatrices et le public mais aussi entre les femmes, largement majoritaires lors de l’événement.

« Le compliment n’en est pas toujours un. Est-ce qu’ils le disent pour vous ou est-ce qu’ils le disent pour eux ? Est-ce qu’ils viennent vous aborder pour autre chose que pour vous parler de votre poitrine, vos fesses, vos yeux, etc ? Rarement. Toutes ces phrases nous ramènent à notre physique et ce n’est pas agréable. », explique Manon.

INJONCTIONS ET STRATÉGIES D’ÉVITEMENT

Comme le précise Nolwenn, les femmes sont sans cesse dans l’ordre « de se soumettre à faire plaisir » et dans « l’injonction entre le trop et le trop peu, par rapport à la norme de la féminité ». Il faut être jolie, maquillée, bien habillée, de préférence en jupe ou en robe et bien se comporter (opter en somme pour la discrétion et le sourire en toute circonstance). Et pas grave si les femmes sont amenées à se poser des questions contradictoires et à devoir réfléchir à la tenue adéquate pour tout ce qu’elles vont vivre dans la journée.

Car, elles vont traverser différents lieux, à différentes heures, dans différents contextes au cours de la journée. « Et on ne peut pas se changer tout le temps pour correspondre en permanence au standard ! », s’insurge Manon. Une évidence – pas si limpide pour la société - qui met tout le monde d’accord dans l’assemblée :

« Oui, il y a une pression sur le physique. Et c’est difficile je trouve de faire attention à ça tout le temps ! Petit à petit, on s’auto-limite. On finit par rester chez soi. »

Les femmes développent, souvent inconsciemment, des stratégies d’évitement, particulièrement une fois la nuit tombée. Ne pas porter de talons (ou penser à prendre des chaussures plates dans le sac pour le retour), privilégier les pantalons, penser à son trajet (selon l’éclairage de la rue, la fréquentation, etc.), se faire raccompagner, etc.

Pourquoi ? « Parce que la peur d’être sifflée, harcelée, agressée physiquement, verbalement, sexuellement, violée, on nous l’apprend dès le plus jeune âge. C’est un problème global de société. », répond Manon.

Et Nolwenn d’ajouter : « On nous inculque la peur de l’espace public, la peur de la nuit, etc. Par nos parents, pour notre sécurité, et c’est entretenu par la société. Vous allez à un moment donné avoir un rappel à l’ordre : par une agression, du harcèlement, des injonctions… »

Autour du Bingo, on s’interroge. D’où proviennent ces injonctions ? ces normes ? D’une société patriarcale qui étend ses filets par différents biais. Par l’éducation. Les médias. Les représentations cinématographiques, littéraires, etc. Mais comment agir ? On discute autour de quelques pistes de réflexion et d’action.

SENSIBILISATION ET ACTIONS

« Moi je suis du genre à rétorquer violemment. », dit l’une. « Moi je demande « Mais pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qui te permet de me dire ça ? » et souvent ça déstabilise la personne. Je précise aussi que c’est le 15e à me dire ça. Ainsi, on n’est pas dans la confrontation mais dans l’échange. », dit l’autre.

La difficulté pour les femmes réside - outre le fait qu’il s’agisse d’un problème systémique - dans le fait qu’il n’y a pas aucune recette miracle (hormis l’éducation à l’égalité entre les sexes, et donc au respect des individus, dès l’enfance) pour contrer le problème. Le Projet Crocodile, de Thomas Mathieu – avec qui ont collaboré les membres de Stop Harcèlement de rue Rennes -, est un outil de sensibilisation, d’information et d’éducation.

Pour expliquer ce qu’est le harcèlement de rue, soit une sollicitation – principalement verbale mais peut également être physique - imposée et non consentie par les deux personnes, donner des conseils (comme le fait de nommer le comportement, énoncer le problème, l’effet et la solution) et faire prendre conscience que tout le monde est concerné, dans le sens où, en tant que témoin-e, chacun-e peut réagir et intervenir dans une scène de harcèlement dans l’espace public, comme dans les transports, etc.

Manon propose une solution amusante – et efficace – avec un pistolet à confettis, une initiative des femmes espagnoles, et fait également la démonstration de l’application mobile HandsAway, basée sur un principe de plan sur lequel on peut indiquer l’endroit où on a été victime ou témoin de la situation :

« L’appli prévient alors les gens qui sont connectés en même temps. On ne se sent pas seules et on est investies dans la citoyenneté de la ville je trouve. Parce que clairement l’urbanisme favorise le harcèlement de rue. À Rennes, des marches exploratoires ont été effectuées. Mais je déplore que ce soit uniquement dans des quartiers populaires… »

DÉCONSTRUIRE LES STÉRÉOTYPES

L’association met un point d’honneur à clarifier la situation : le harcèlement de rue ne se réduit pas aux stéréotypes des quartiers stigmatisés. Encore moins à une classe sociale. Grâce à un plan de Rennes, les membres de la structure ont recueilli, au cours de leurs différentes actions, des lieux les plus signalés comme relous. En tête de liste : le centre ville et les abords des facs. « Les lieux où il y a pas mal de fréquentation en gros. », souligne Elisa.

Elle poursuit : « Il faut déraciser le harcèlement de rue : il n’y a pas de harceleur type. » Elle se désole de l’image stéréotypée que l’on rattache à cette problématique de société, qui met en évidence un système sexiste et raciste. Et se désole également du manque de solutions concrètes – a contrario des effets d’annonce du gouvernement actuel – et par conséquent de l’énorme difficulté à dénoncer le harcèlement.

« On sait que si on va voir des flics dans la rue pour leur dire, forcément le harceleur en aura profité pour se barrer, et qu’ensuite ils vont suivre des jeunes hommes racisés. Ce sera une excuse supplémentaire pour être racistes. », conclut-elle.

Le travail de déconstruction et d’éducation est important et nécessite obligatoirement la prise en compte et la reconnaissance des individus, la reconnaissance des différences et le respect. L’enjeu est de taille et les avancées sont lentes, très lentes, trop lentes. Tout le monde n’est pas en mesure à entendre et à comprendre.

Et ce soir-là la preuve sera amenée par un monsieur venu par curiosité. Un très bon point qui malheureusement va devenir une occasion pour prendre et occuper l’espace, pour parler de lui, de son expérience et de son vécu. Plutôt que de laisser les personnes concernées prendre la parole. 

Célian Ramis

8 mars : Les luttes intersectionnelles, pas toujours bien comprises...

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Le 16 mars, l’association Femmes Entre Elles proposait une conférence articulée autour des « Regards féministes sur l’intersectionnalité dans les sciences et la littérature », à la Maison Internationale de Rennes.
Text: 

Le 16 mars, l’association Femmes Entre Elles proposait une conférence articulée autour des « Regards féministes sur l’intersectionnalité dans les sciences et la littérature », à la Maison Internationale de Rennes. La structure recevait l’historienne d’art, militante de la cause féministe et auteure, Marie-Jo Bonnet qui, à cette occasion, analysait l’exemple de l’homosexualité, à travers son parcours au sein du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) notamment.

« C’est un terme pseudo-mathématique assez parlant. C’est l’intersection de plusieurs tendances, en prenant en compte plusieurs critères (inégalités sociales, ethniques, de genre, dues à un handicap,…) et leurs interactions entre elles. Pour parler d’une discrimination. » À l’initiative de la conférence, l’association Femmes Entre Elles (FEE) introduit le terme d’intersectionnalité.

Un concept développé à la fin des années 80 par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, issue du black feminism. Plus de cent plus tôt, Sojourner Truth, ancienne esclave aux Etats-Unis, prononce un discours marquant et puissant dans lequel elle interpelle féministes et abolitionnistes et met en lumières les différentes oppressions subies par les femmes noires (lire Ne suis-je pas une femme, de Bell Hooks).

Un des exemples les plus frappants réside dans la juridiction américaine. Lors d’une plainte, les femmes noires doivent choisir le fondement de la discrimination : le sexe ou la race. Quand elles « choisissent » le sexe, elles sont déboutées et il leur est précisé que les femmes blanches ne subissent pas les difficultés qu’elles viennent soulever devant le tribunal. Et quand elles « choisissent » la race, elles sont là encore déboutées et il leur est précisé que les hommes noirs ne subissent pas les mêmes difficultés qu’elles viennent soulever devant le tribunal.

Les discriminations, si elles relèvent d’un même mécanisme de domination, sont intersectionnelles et plurielles. Et largement invisibilisées. « Il faut absolument prendre en compte tous les paramètres spécifiques de ces discriminations. », conclut l’association FEE, avant de laisser la parole à Marie-Jo Bonnet, auteure, entre autre, de Mon MLF.

L’EXEMPLE DE L’HOMOSEXUALITÉ

Nous sommes en 1971. Aux débuts du MLF. Marie-Jo Bonnet découvre un journal issu de ce mouvement. Le Torchon Brûle. « Un titre génial ! La libération des femmes me touchait. Parce qu’à ce moment-là, ça me renvoyait à la libération de la France et à toute son émotion. Il y avait la même énergie, le même phénomène de joie. On respirait, on sortait d’une oppression. Et puis sur une Une, le titre : « Et puis merde, j’aime les femmes ». Waouh génial ! », s’enthousiasme l’historienne d’art.

Pour elle, l’élan est donné par les femmes, homos, hétéros, prolos, vieilles, jeunes, bourgeoises, etc. Elle le dit, elle l’affirme, elle insiste : « La force du MLF, c’est qu’on a dit « Nous les femmes ». On n’a exclu personne. » Une affirmation remise en cause par la politologue Françoise Vergès, auteure de l’ouvrage Le Ventre des femmes, qui explique dans une interview pour Libération :

« Les féministes françaises peuvent redevenir (à la suite de la guerre d’Algérie, situe-t-elle au préalable, ndlr) des victimes du patriarcat sans avoir à s’interroger sur sa dimension racialiste. Le MLF se replie sur l’Hexagone. S’intéresser à ce qui se passe à La Réunion ou aux Antilles imposerait de réfléchir aux privilèges des femmes blanches… Ces dernières n’ont pas intégré dans leur histoire les avortements forcés de La Réunion. »

Pas un mot à ce sujet. Elle poursuit sur les fondements du MLF. Le mouvement est non mixte. Pas autorisé aux hommes qui ont « tenu le crachoir » en mai 68 et n’ont pas laissé les femmes s’exprimer. Les homosexuels sont admis dans les manifestations. « C’était le seul point de mixité. L’homosexualité, on n’en parlait jamais avant. C’était pas rigolo, je peux vous le dire, pour moi l’adolescence, ça n’a pas été marrant. Mai 68 et le MLF nous ont sauvé-e-s ! », souligne-t-elle.

Le Mouvement participe pour la première fois à la grande manifestation du 1er mai, en 1971. Avec à leurs côtés, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), qui se battait également pour le droit à l’avortement. La contestation se faisait dans la joie et la violence, se souvient Marie-Jo Bonnet qui parle du « choc des gros bras de la CGT – à l’époque, faut bien se rappeler que les communistes étaient contre l’avortement - et des petites pédales du FHAR. »

Les militantes luttent contre la dictature des normes. On refuse la perte de soi, la perte de l’esprit critique et surtout on revendique le droit de pouvoir contester l’ordre social. « Notre corps nous appartient ». Tout est dit. Les homosexuels créent leur journal, Tout !, qui défend cette même ligne.

FIN DE LA CONVERGENCE

« La convergence s’évanouit après le numéro 12. Plein de mecs venaient uniquement pour draguer les gars du FHAR. On était submergées. On a fondé Les Gouines Rouges, qui à l’origine était un groupe de liaison mais finalement on a rejoint le MLF. », explique-t-elle.

Marie-Jo Bonnet évoque une impossibilité d’établir un dialogue entre « les gouines et les pédés ». Pourtant, ils/elles se retrouvaient en manif’. Pour la militante, à la différence des hommes, les femmes ne voulaient plus accepter les rôles attribués au féminin et au masculin. Elles voulaient se définir par elles-mêmes et faire éclater les genres « à travers un processus de transformation sociale ».

Le clivage homosexuels/lesbiennes n’a pas l’air d’entacher cette période en pleine ébullition. Elle raconte l’ambiance « extraordinaire » de la plupart des événements organisés contre les violences faites aux femmes, pour l’avortement libre et gratuit ou contre la domination masculine de manière générale.

Dans les années 80, Monique Wittig, membre du MLF, déclare : « La lesbienne n’est pas une femme ». Si on peut penser la citation choquante, Marie-Jo Bonnet développe le raisonnement de son amie, qui envisage alors l’hétérosexualité comme système politique, basé sur le genre (binaire) et ses assignations et caractéristiques. Les femmes, dans le domaine privé. Les hommes, dans l’espace public.

Et encore, à l’époque, on ne parle pas des femmes. Mais de la femme :

« On voulait en finir avec le fond du silence. À la Mutualité, lors du tribunal des dénonciations des crimes contre les femmes, nous avions fait monté sur la scène les lesbiennes. On avait fait la fête ! Dans la vie ordinaire, par contre, c’était compliqué. On vivait dans un monde non mixte. Dominé par les hommes. »

L’INVISIBILISATION DES LESBIENNES

Cela ne va pas s’arranger. Elle estime que dans le langage, le terme « femme » disparaît, au profit du terme « genre », tout comme on passe des années plus tard de « mère porteuse » à « Gestation Pour Autrui ».

« Il y a eu petit à petit une occultation des lesbiennes, sur fond d’épidémie du Sida. C’était une époque terrible. Les copains du FHAR, pour la plupart, sont morts. Chez les gays, ça bougeait pour lutter contre le Sida, avec Act up, Aides, etc. Ces associations obtiennent des subventions pour s’organiser. Pendant ce temps, les lesbiennes n’existaient plus, on n’avait plus de sous. Mais comment prendre la parole face à l’horreur qui se passait ? Est alors venue la radicalisation et je trouvais ça suicidaire car notre force avait toujours été d’être ensemble. Avec les femmes hétéros. », scande-t-elle.

Le Pacs et le Mariage pour tous constituent-ils une avancée pour les personnes homosexuelles ? Elle n’a pas l’air d’y croire : « C’est le combat des gays. Le Mariage pour tous, c’était très très divisé chez les lesbiennes. Pour moi, c’est de la propagande. Mais comme la GPA, pour moi, c’est le combat des gays. »

Elle semble rejoindre la pensée de Monique Wittig. À assimiler femme mariée et femme soumise à tout ce que cela impliquait à l’époque du MLF. Se marier revient, dans la pensée straight, à épouser la charge des tâches ménagères, l’éducation des enfants, l’absence d’activité professionnelle, etc.

MOMENT D’INCOMPRÉHENSION

Pour Marie-Jo Bonnet, « être lesbienne (me) permet d’être à l’écart du mainstream dominant. C’est une liberté. C’est bien d’avoir des droits et de pouvoir faire ce que l’on veut mais je pense que pouvoir se marier n’a pas fait reconnaître l’homosexualité. Et surtout, on peut être respectées sans être mariées. »

Elle voit un glissement survenu ces dernières années : un passage de l’égalité des sexes à l’égalité des sexualités. Et va même jusqu’à exprimer un mécontentement face à un nouveau courant qui « met la pratique sexuelle au cœur de l’identité et le communautarisme au centre de la solidarité. » Clairement, elle ressent une incapacité, dans les générations actuelles, à changer les choses collectivement et parle de « face à face destructeur qui ouvre le règne des genres et du communautarisme sexuel. »

Finalement, sa conclusion sera, à la hauteur d’une certaine partie de sa conférence, quelque peu décevante : « De toute façon, je comprends rien avec l’intersectionnalité et puis c’est trop compliqué à prononcer. » Elle entend, dans ce terme, la division des sections. Un acte de séparation qui vient donc confronter sa vision universaliste du féminisme.

L’INTERSECTIONNALITÉ, C’EST L’AVENIR

Dans l’audience, ça réagit. Marine Bachelot Nguyen, militante engagée dans les luttes intersectionnelles, exprime sa vision des choses : « Le féminisme intersectionnel rend possible les solidarités. Parce qu’il permet de connaître plus précisément les mécanismes de domination. Contre le sexisme, le racisme, l’homophobie, les discriminations envers les personnes handicapées, etc. Le féminisme intersectionnel crée plein de sensibilités et je ne crois pas du tout que ça nous divise. »

De son côté, l’association FEE tente également de « recadrer », en s’adressant à Marie-Jo Bonnet :

« Je pense en fait qu’on est d’accord mais c’est le terme avec lequel tu as du mal. Mais l’intersectionnalité, c’est un mode de déconstruction. C’est important et d’ailleurs c’est l’avenir ! »

Le débat se tend. On a le sentiment que la conférencière n’arrive pas à entendre les arguments des unes et des autres et revient toujours à la notion d’universalité et de combat commun, qui pourtant n’est pas en opposition avec le féminisme intersectionnel. Et l’universalité est rendue insupportable quand vient la sempiternelle morale sur le port du voile et une comparaison accablante entre la situation en France et la situation en Iran.

Marine Bachelot Nguyen et Solveig Touzé, libraire et co-fondatrice de La Nuit des Temps, à Rennes – venue vendre les livres écrits par Marie-Jo Bonnet pour une séance de dédicaces – interviennent chacune à leur tour pour démontrer que l’on ne peut pas établir un tel parallèle et qu’il est important d’écouter les paroles des unes et des autres et de les respecter.

« Je suis contre le port du voile », insiste Marie-Jo. Ce à quoi Marine et Solveig lui répondent, en chœur : « Mais êtes-vous concernée ? » Tout est dit.

 

 

Pages