Célian Ramis

Divines, les femmes du XXIe siècle ont du clitoris !

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Cinéma Gaumont Rennes
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir Divines, l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Présente au cinéma Gaumont de Rennes le 18 juillet dernier, pour l’avant-première de Divines, son premier long-métrage, elle était accompagnée des trois actrices principales du film, Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena et Jisca Kalvanda.

Elle a frappé fort, Houda Benyamina, au moment du festival de Cannes. Repérée lors de la Quinzaine, elle s’est vue décerner pour son premier long-métrage la Caméra d’Or. Et a été révélée au grand public grâce à son discours viscéral et sans langue de bois marquant ainsi les esprits de par sa manière d’inciter à avoir du clito.

« Bientôt, j’en suis sûre, cette phrase (« T’as du clito », citation du film, ndlr) sera connue à l’international ! », glisse-t-elle, de passage à Rennes. Elle croit au pouvoir des petites choses qui font bouger les grandes. Si les petites filles ont conscience dès le plus jeune âge que le monde n’est pas qu’une affaire de couilles mais aussi de clitoris, la société évoluera différemment.

LA REVENDICATION D’UN FILM HUMANISTE

Elle croit en la responsabilité collective et la responsabilité individuelle, la prise de conscience. Éprise de liberté, elle joue des codes aussi bien cinématographiques que sexués. Elle ne croit pas qu’en le féminisme, mais globalement en l’humanisme.

Et c’est un film humaniste qu’elle revendique aujourd’hui. Ni un film de femmes, ni un film de banlieue, elle le présente comme un constat. « Ce n’est pas énième film de banlieue. Et même si ça l’était… Ça ne dérange personne quand un réalisateur fait un énième film parisien ! Divines est nouveau dans son ADN. Je suis une femme et je parle de ce que je connais. Et de là où je viens, les femmes sont comme ça. », lâche-t-elle d’entrée de jeu.

Houda Benyamina présente sa réalité et ses fascinations. « Française de confession musulmane, d’origine marocaine, virée du bahut qui s’est orientée vers un CAP coiffure avant de reprendre des études en arts du spectacle, d’intégrer l’ERAC (école de formation au métiers d’acteurs, ndlr) à Cannes », elle est multiple et marche loin des sentiers battus et des images stéréotypées que l’on voudrait lui coller.  

Elle parsème des bouts d’elle-même, et de son co-scénariste, dans l’ensemble de son film, bâti sur plusieurs années de galère, et ses traits de caractère dans tous les personnages. Entrecroise du Vivaldi à des chants coraniques, de la danse à du trafic de drogues. Un mélange loin d’être antinomique.

Pour la réalisatrice, « l’art incarne une forme de sacré. Vivaldi souligne la confiance et le Coran nous guide vers le chemin de la rectitude. Ce n’est pas un film sur la religion mais il y a le côté spiritualité dans le sens de la recherche de l’intime. Dans la danse, on voit aussi une sorte de prière, il répète tout le temps le même mouvement comme s’il cherchait à se dépasser jusqu’à la perfection. Alors que Dounia, elle, est en combat contre elle-même, elle est déchirée entre toutes ces aspirations, son besoin de reconnaissance. Je m’intéresse beaucoup à la dignité. »

La dignité, la reconnaissance, Dounia (Oulaya Amamra) court après. Sans relâche. Surnommée « la bâtarde », elle vit avec sa mère dans un camp roms bordant l’autoroute. Avec son acolyte Maimouna (Déborah Lukumuena), qui elle réside dans une cité voisine, elles rêvent d’argent, elles rêvent de la grande vie. Et Dounia ne va pas hésiter à se lancer dans un trafic de drogues en rencontrant Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse charismatique et respectée. En parallèle, la jeune femme s’émerveille secrètement devant Djigui, danseur passionné et perfectionniste.

Pour le rôle de Dounia, Oulaya Amamra va se battre pour convaincre Houda Benyamina, sa grande sœur. « Sur le plateau, elle était très dure avec nous mais encore plus avec elle-même. », souligne la jeune actrice, rejointe par Déborah Lukumuena :

« Elle nous a aidé à nous surpasser et nous a appris l’ambition pour nous-mêmes. »

COLLER À LA RÉALITÉ

Les interprètes, la réalisatrice les a choisies pour les émotions qu’elles dégagent et pour ce dont elles sont capables humainement : « Ce sont de vraies comédiennes, je n’ai pas pris des filles de cité transformées en actrices. Il n’y a que Djigui qui est danseur professionnel et qui a dû apprendre à jouer en même temps. » Les personnages doivent être représentatifs d’eux-mêmes et gommer les frontières des assignations genrées attribuées à chaque sexe.

« Dounia est une ado plutôt dure, renfermée, qui a besoin de reconnaissance et de dignité. Rebecca recherche la reconnaissance et l’argent. Maimouna incarne l’amour absolu, c’est un personnage sacré. Rien là-dedans n’est l’apanage de l’homme. Djigui est gracieux et la grâce n’est pas un attribut féminin. Mes personnages sont des guerrières. Il n’y a pas de masculinité, je ne sais pas ce que ça veut dire. Et je pense qu’il faut redéfinir la femme du XXIe siècle. Redéfinir la féminité. », explique Houda Benyamina.

Redéfinir la féminité. Ouvrir les yeux. Pour voir que les femmes fortes sont partout. Et pouvoir ainsi proposer de justes représentations des êtres humains. Ne plus être obligée de justifier les caractères de ses personnages parce qu’ils sont hommes ou femmes.

« Pour jouer Dounia, j’ai dû opérer une transformation physique. J’étais plutôt délicate à la base…, rigole Oulaya Amamra. Je viens d’un lycée privé, je viens de la banlieue mais mes parents ont toujours évité que je traine dans la rue. C’était donc nouveau pour moi, c’était un vrai travail de composition, entre les films que Houda nous a conseillé de regarder –films de samouraïs, de gangster, Scarface ou Aliens même – et le terrain car je suis allée dormir dans un camp de roms avec Houda. Et tout ça a nourri les personnages, tout ça a fait qu’on est dans une vérité. Mais nous sommes des personnages de cinéma, même s’ils peuvent être proches de la vraie vie. »

Proches de la vraie vie car Rebecca existe réellement et la réalisatrice a souhaité la représenter à sa manière dans son long-métrage. Proches de la vraie vie car Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena ont dû passer beaucoup de temps ensemble pour faire naitre la complicité entre les deux amies qui se portent un amour amical inconditionnel. Proches de la vraie vie car les thèmes traités sont ceux d’un quotidien universel. De ceux qui percent l’abcès sans tabous ni complexes. Pour une recherche de réelle liberté.

LE PRIX DE LA LIBERTÉ

Divines, c’est une histoire de quête. Dounia cherche à s’extirper de sa condition sociale, à travers la reconnaissance et l’argent. Poussée par cette vie vécue dans la pauvreté, elle refuse de se résoudre à rester dans cette strate.

« Elle ne peut pas ne pas s’en sortir. Mais elle doit perdre quelque chose pour comprendre, pour sa quête intérieure. Je suis convaincue que la souffrance et les erreurs permettent d’avancer. Personnellement, faut que je tombe pour comprendre. »
précise Houda Benyamina.

Ici, elle pose des questions car « le cinéma est un poseur de questions, tout en étant dans l’émotion, car le verbe, seul, peut mentir. ». Ici, elle interroge les valeurs de la jeunesse d’aujourd’hui, mise face à la dictature du capitalisme, sans en faire une critique acerbe. Simplement un constat, sans juger que l’argent est un problème en soi. Ici, elle aborde le fait d’aimer et d’être aimé-e. Ce que n’a jamais appris Dounia et qu’elle découvre.

Et aborde également la question du libre arbitre, de la responsabilité de nos actes, de la colère. La colère profonde, néfaste, dangereuse. Qui vient des entrailles et bouffe tout le reste autour.

La réalisatrice l’affirme, la colère est un sentiment mauvais et convoque Pythagore pour le confirmer : « ‘’Aucun Homme n’est libre s’il ne sait pas se contrôler’’. Dounia ne sait pas maitriser ses émotions. Comme tout le monde, elle a besoin d’apprendre de ses erreurs. On perd et on gagne. Pour moi, ça doit passer dans le corps, dans l’action. Moi, ma colère est dans mon art.»

L’heure de la révolte devrait sonner dans son prochain opus, qu’elle évoque à demi-mots lors de son passage dans la capitale bretonne.

« Lors de la Révolution française, les armes ont été prises par les pauvres. Je suis fière d’être française car on ne supporte pas l’état d’humiliation. Comment on transforme la colère en révolte ? Ce sera certainement le sujet du prochain film. Comme Pasolini, je n’invente rien, je suis simplement témoin de mon époque. Dounia est en colère, pas encore en révolte, elle n’a pas encore le verbe. La colère et l’humiliation vont nous mener à notre perte. Je n’ai pas l’impression que l’on avance à notre époque. Au contraire, on régresse. La misère est grandissante. C’est une question de responsabilité collective et individuelle. »

Son action à elle, au-delà du constat réaliste délivré dans son premier long-métrage aussi puissant que lyrique, passe par la création et la pérennité de l’association 1000 visages, fondée en 2006 avec son ami Eiji Ieno à Paris. Une structure qui permet l’accessibilité à la culture et à l’éducation à l’image pour un public qui en est éloigné.

Pénétrant dans les quartiers défavorisés, 1000 visages souhaite insuffler une nouvelle dynamique dans le secteur culturel et audiovisuel et ainsi témoigner de la réelle diversité qui nourrit la richesse de la France, pour une plus juste représentation de la société devant ou derrière la caméra.

« Pour construire une estime de moi-même, j’ai eu quelqu’un sur mon chemin pour ça. C’est pour ça que l’association 1000 visages est importante pour moi. », précise Houda Benyamina. Pas étonnant que les 3 actrices principales en soient membres et manifestent la volonté de s’investir pleinement dans cette dynamique. C’est de là qu’elles puisent leurs réseaux, formations et agents.

Un tremplin pour la suite puisque Oulaya Amamra est admise au Conservatoire. De leur côté, Jisca Kalvanda (que l’on pourra découvrir et apprécier dans le court-métrage de la réalisatrice rennaise Lauriane Lagarde, A l’horizon, lire YEGG#49 – Juillet/Août 2016, rubrique Culture) et Déborah Lukumuena intègrent des formations au Théâtre de la Colline à Paris ainsi qu’au Théâtre National de Strasbourg.

Célian Ramis

Football gaélique : Un sport en plein essor

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Rennes
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Méconnu en France, le football gaélique se développe aux quatre coins de l'Hexagone et s'affiche comme un sport complet, accessible à tou-te-s. Rencontre avec l'équipe féminine de Rennes, première du classement national.
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Sport collectif à part entière, emprunt de foot, hand, rugby ou encore volley, le football gaélique est une véritable institution en Irlande. Pourtant, dans l’Hexagone, cette discipline est quasiment inconnue. En tout cas, bien trop méconnue. En France, 23 clubs, principalement dans l’Ouest mais pas seulement, développent activement ce sport et 12 clubs sont en création, majoritairement dans le Sud Est.

Parmi toutes les associations sportives de la Fédération de Football Gaélique, toutes n’ont pas encore d’équipe féminine. La capitale bretonne peut se vanter de son côté d’en avoir une. Et pas des moindres ! Championnes de Bretagne et doubles championnes de France, les joueuses rennaises sont en passe d’être sacrées triples championnes, la finale se déroulant le 11 juin à Clermont-Ferrand.

Ce jour-là, certaines d’entre elles seront sélectionnées pour les championnats du monde, le stage de pré-selection ayant eu lieu le 28 mai à Rennes. Rencontre avec l’équipe et découverte d’un sport aussi varié que les profils des joueuses.

C’est en 1994 que des expatriés irlandais fondent le premier club de football gaélique, dans la capitale française. Quatre ans plus tard, les Celtes du nord ont l’idée d’en faire de même à Rennes, créant ainsi Ar Gwazi Guez. Les Oies Sauvages ont depuis fait des émules, dans la Bretagne historique qui compte une Ligue spécifique à la région, mais aussi dans le reste de la France, pays à la particularité de fonctionner pour certains clubs avec des équipes mixtes pour cause de manque de joueuses. Pourtant, la capitale bretonne détient une équipe féminine, au top du classement. Comment s’est développé le football gaélique et qu’est-ce en fait la force ?

Au mois de mai, les averses et les ciels menaçants n’auront pas raison de leur envie d’en découdre avec le ballon rond.

Un mercredi soir, alors que la fraicheur et l’humidité se font sentir, elles arrivent un peu avant 20h au compte goutte sur le terrain de rugby de Beauregard, qu’elles partagent chaque semaine avec leurs homologues masculins.

Au nombre de 7, elles démarrent l’entrainement avec des exercices de répétition : le ballon dans les mains, elles s’élancent tour à tour, vers un premier plot, y effectuent une reprise au pied (le solo, le fait de lâcher le ballon tenu dans les mains sur le pied avant de le reprendre dans les mains pour pouvoir poursuivre sa progression, ndlr), tournent autour de ce plot avant de shooter au pied. D’autres plots sont disposés à distance plus éloignée, permettant ainsi de multiplier les solos.

En deux équipes opposées, elles s’encouragent les unes et les autres, se motivent conjointement, jurent sans vergogne lorsque la trajectoire du ballon n’atteint pas l’espace entre les deux poteaux de l’en but (but en H) et rigolent beaucoup. Tout en maintenant sérieux et rigueur, imposés par leur détermination à progresser et leur coach, Yves Le Priol.

Découvrir ce sport est souvent le fruit d’un heureux hasard. Parce qu’on connaît un-e ami-e ou un-e collègue qui le pratique. Ou parce qu’on connaît ou qu’on est un-e Irlandais-e. Il y a quatre ans, Fanny Jaffres, alors âgée de 20 ans, effectuait sa 3e année de Sciences Po à Pékin.

C’est son maitre de stage qui lui a alors conseillé le football gaélique : « Il y a pas mal d’expat’ irlandais dans les villes asiatiques. Quand je suis rentrée à Rennes, après un an en Chine, j’ai voulu reprendre le basket que j’avais laissé en partant, mais je ne m’y suis pas retrouvée. J’ai donc poursuivi le football gaélique. » Depuis, elle n’a jamais arrêté, et très rapidement est devenue la capitaine de l’équipe féminine du club Ar Gwazi Guez, qui compte 17 joueuses dont Jessica Chapel, 26 ans, la présidente intégrée depuis 2 ans.

« Je suis cheffe de projet dans une banque et je travaille avec le coach, c’est comme ça que j’en ai entendu parler. », explique-t-elle, précisant en plaisantant qu’aujourd’hui elle recrute des joueuses dans les bars. Boutade qui n’en est pas une puisque les soirées dans les pubs installés en France à parler football gaélique entre expatriés sont à l’origine des premiers clubs hexagonaux. Cependant, aujourd’hui, ils ne sont plus en majorité dans les équipes, preuve d’un développement et d’une appropriation du jeu qui tend vers un brassage des cultures, celtes ou non.

RACINES CELTES ET BONNE AMBIANCE

Anna Marie O’Rourke, elle, fait partie de celles qui n’ont pas découvert le football gaélique au détour d’un bistrot. Elle a véritablement baigné dedans depuis sa naissance et a commencé à taper dans le ballon dès l’âge de 7 ans, à Coolkenno, au sud de Dublin. En Irlande, c’est le sport national, une institution incontournable.

« On joue pour le club de la commune puis celui du ‘comté’. On n’a pas le droit de jouer ailleurs, sauf avec une dérogation. On nait dans un club, on meurt dans ce club. C’est très familial, centralisé autour des pubs, et continuer ici en France, c’est conserver mes racines. »
s’enthousiasme la doyenne qu’elle est du haut de ses 42 ans.

Plus jeune, elle a joué dans la même équipe que ses 3 sœurs et a intégré avec l’une d’elles l’équipe du comté. Elle se souvient des heures quotidiennes passées sur le terrain mais aussi en dehors. Une passion qu’elle ne met pas de côté en arrivant en France il y a 13 ans et dont elle puise les ressources pour trouver l’énergie d’être responsable bien-être des joueurs en Europe, formatrice d’entraineurs-euses, arbitre et joueuse.

Infirmière en parallèle, elle a à cœur « d’être autant impliquée ici qu’en Irlande. » Elle est affirmative : « Plus qu’un sport, c’est ma vie. Je fais des études en soins palliatifs, je travaille au quotidien avec la mort et quand je viens sur le terrain, je trouve la vie. C’est ça mon équilibre ! »

Ses coéquipières ne sont pas aussi catégoriques mais leur motivation vibre à l’unisson. Elles apprécient toutes, sans exception, l’ambiance qui règne dans et autour de ce sport, bordé de convivialité et d’esprit d’équipe, généralement très prégnant dans les sports collectifs. Même son de cloches du côté des autres équipes, présentes à Rennes le 30 avril dernier pour la troisième manche de la coupe de France (lire encadré).

En raison du faible nombre de joueuses ce jour-là pour certaines villes, comme ce fut le cas par exemple pour Angers et Niort, des ententes se forment afin que toutes puissent jouer et ne pas rester sur le banc en spectatrices. « On reste toujours solidaires, il n’y a pas vraiment de compétition. », déclare alors Kaleigh O’Suilivam, qui après avoir joué à Rennes, puis à Niort, a fondé le club d’Angers dont elle est devenue l’entraineuse, avec Sinead Riordan.

« Clermont-Ferrand n’a pas encore assez de monde, l’équipe vient de se lancer cette saison, du coup, on prête parfois des joueuses comme nous on est 17 et que sur le terrain, il faut être 7 ou 9, ça dépend des compétitions, ça permet à tout le monde de participer. », complète fièrement Jessica.

Pour Emilie Pasquet, ingénieure qualité dans l’industrie automobile à Vitré, licenciés et licenciées de football gaélique forment une grande famille. Il y a les entrainements, les réunions, les week-ends de match, les soirées, comme celle du 3 juin qui à Liffré accueille les sportifs venus disputer un tournoi jeunes.

À 25 ans, Emilie partage sa première année de football gaélique entre deux équipes. Liffré donc et Rennes. La première n’ayant pas d’équipe féminine comme tel est le cas dans la majorité des clubs, dont le nombre tend à se réduire de par la féminisation grandissante de ce sport en France. « L’ambiance est super dans les deux villes », se réjouit-elle, rejointe par Laura Andrieu, capitaine de l’équipe de Clermont-Ferrand :

« On est une jeune équipe. On a connu ce sport par le biais des copains qui en jouaient, on a donc suivi le mouvement. Et on a créé une équipe en septembre. On était venu pour essayer, par curiosité et on s’est rendu compte qu’on pouvait faire plein de choses, qu’il y avait une grande liberté de jeu grâce à toutes les techniques. On est avec les copains, l’ambiance est bonne, et il y a aussi une grande solidarité. Les entraînements ont lieu deux fois par semaine. Mais ce sont surtout les tournois qui demandent de l’énergie au final, car il y a des déplacements, ce qui est assez prenant. »

Et Fanny Jaffres ne peut qu’approuver, elle, qui en tant que capitaine, se doit de porter le moral de son équipe au sommet. Calmer les esprits qui s’échauffent parfois par perfectionnisme, motiver les troupes, rappeler qu’elles sont les meilleures et qu’elles vont gagner, tout en donnant le bon exemple, tel est le rôle qu’elle assume sans pression. « C’est plaisant ! Et puis l’équipe est super, sans prise de tête, on n’est pas là pour la compétition mais pour se faire plaisir. »

Et se défouler rajouteront certaines joueuses lors du tournoi, le 30 avril, ou de faire des rencontres intéressantes. À l’instar des Lorientaises qui témoignent de la diversité générationnelle de leur équipe, permettant des échanges riches entre elles et la constitution, en entrainements, « d’équipes rigolotes ».

UN SPORT COMPLET ET COMPLET

Au-delà de cette ambiance chaleureuse et conviviale, argument majeur des sports collectifs, le football gaélique a un avantage non négligeable pour les joueuses de l’Ar Gwazi Guez.

Elles sont unanimes, c’est un sport complet. Qui allie aussi bien du football, du handball, du volley, du basket ou encore du rugby. En résumé, il se joue à la main comme aux pieds, avec des manchettes, des buts en H (valant 1 point) et des buts avec filet sous la transversale (valant 3 points).

Les pratiquant-e-s peuvent traverser le terrain en se faisant des passes, en avant comme en arrière, ou en utilisant des techniques – le rebond au sol (dribble) ou le solo - tous les quatre pas. Si les règles peuvent paraître complexes, il suffit de quelques dizaines de minutes sur le terrain pour les intégrer.

« Ça peut paraître étrange mais c’est très libre comme sport. En jouant, on comprend facilement. Il n’y a pas de hors jeu ni d’en-avant. On n’a pas le droit non plus aux tacles du foot ou aux plaquages du rugby. On doit jouer de notre corps mais il n’est pas question d’impact. », précise Fanny.

Un point qui séduit de nombreuses joueuses, comme Claire Bonnal dans l’équipe féminine depuis 2 ans. Après 10 ans au Stade Rennais Rugby, en équipe 1, elle a envie de changer d’air : « Les années se suivaient et se ressembler. Et avec l’âge (35 ans, ndlr), j’étais de moins en moins chaude pour plaquer et pour les contacts. Sans compter qu’il y a également beaucoup moins de matchs, c’est plus souple et il y a un très bon état d’esprit. » Le compliment revient souvent. La souplesse et l’accessibilité, également.

DES DIFFÉRENCES : UNE QUESTION DE SEXE ?

« On mélange plusieurs sports et des techniques différentes. Suffit d’être dégourdie avec les mains et/ou les pieds. Ce n’est pas comme au hand ou au foot où là si on est moyenne, c’est difficile d’être intégrée. Le foot gaélique est un sport accessible à tou-te-s et surtout pas excluant. Au contraire, je trouve qu’il y a de la place pour tout le monde au sein du collectif. », livre Estelle Roche, 23 ans, employée chez Suez, dans le recyclage des déchets.

Toutefois, si les plaquages et les tacles ne sont pas autorisés sur un terrain de football gaélique, les contacts sont possibles, limités à un duel d’épaule contre épaule. Pour les hommes seulement. Les femmes répondant à des règles spécifiques à leur sexe, établies par une fédération féminine distincte de celle masculine en Irlande. Comme le poids du ballon rond, semblable en apparence à celui utilisé en volley, ou le fait de pouvoir récupérer un ballon au sol avec les mains tandis que les hommes doivent, pour se faire, se lever avec le pied (le pick-up).

« On n’a pas le droit non plus de jurer sur le terrain, on peut avoir un avertissement ! », se plaint Fanny, en rigolant. Yves Le Priol, coach des rouges et noires, nuance la remarque. « Les hommes non plus n’ont pas le droit aux injures !, souligne-t-il. Il y a des contacts pour les équipes masculines, mais encadrés, on ne fait pas n’importe quoi. Ce n’est ni un sport de combat, ni un sport violent. Il y a une image de sport barbare à cause de la méconnaissance qu’il y a autour. »

Clichés mis à part, certaines sportives évoquent un léger regret au fait de ne pouvoir aller au contact, qui semble parfois dépendre de l’arbitrage qui sifflera la faute plus ou moins rapidement. Mais en règle générale, elles avouent un soulagement à exercer une discipline limitant les risques de coups et de blessures.

Autre différence notable : la taille du terrain, réduit pour les femmes. Ce qui s’explique par le nombre de joueurs et de joueuses. Les hommes jouant à 11 contre 11 en Europe – en dehors de l’Irlande où ils sont 15 contre 15 – et les femmes à 7 contre 7, voire 9 contre 9 dans certains cas. Ce qui ne choque pas les filles, qui parlent également de différences physiques naturelles pour expliquer l’écart technique existant entre un football gaélique masculin et un football gaélique féminin.

Même si Kaleigh O’Suilivam ne veut y voir « ni un sport pour les filles, ni un sport pour les garçons, mais un sport irlandais avant tout. » Un point qui met tout le monde d’accord. Néanmoins, une spécificité française subsiste : la mixité. Là aussi, due au faible nombre, pour le moment, des joueuses.

PROGRESSER EN MIXITÉ ET EN NON-MIXITÉ

Certaines préfèrent s’entrainer avec les hommes, d’autres aspirent à la non-mixité pour une meilleure progression. Si les discours sont discordants, ils se rejoignent sur les avantages et les inconvénients qu’il y a des deux côtés. À Liffré par exemple, Emilie s’entraine avec les hommes et regrette qu’il n’y ait pas d’équipe féminine, d’où sa présence à l’entrainement des Rennaises. Jouer entre filles est plus confortable niveau physique. Jouer avec les hommes permet le dépassement de soi.

« Les règles françaises prévoient la mixité en compétition. Quand je joue un tournoi avec les gars, on adapte à moi le règlement féminin. C’est un équilibrage pour ne pas que les filles soient « un handicap », j’aime pas ce terme, parce que ce n’est pas ça précisément… »
justifie Emilie Pasquet.

Si une équipe non-mixte conçoit un espace confiné dans lequel chaque sportive peut développer sereinement ses capacités physiques et stratégiques, sans la pression d’être « un poids », et prouve son efficacité par des constats de progression fulgurante, la complémentarité des entrainements est appréciée par un grand nombre, dont Lisa Hamon, 25 ans, service civique pour l’association rennaise Electroni-k, fait partie.

Aux côtés des Oies Sauvages depuis janvier 2016, elle aime se mesurer aux sportifs. Depuis petite, elle pratique des sports de ballon, du handball pendant très longtemps auprès d’une équipe du Saint-Grégoire Rennes Métropole Handball, ainsi que du football avec des ami-e-s. Elle est plutôt du genre douée qui impressionne les garçons.

« C’est comme ça que je me faisais respecter d’eux. J’aime bien foutre des raclées aux mecs, c’est mon côté féministe ! Quand on s’entraine avec eux – quand on n’est pas suffisamment nombreuses pour faire un entrainement entre filles – je trouve que ça casse la fracture filles/garçons, c’est bien aussi. Ça permet de se confronter à meilleur que soi et c’est toujours mieux de jouer contre plus fort, aussi bien des gars que des filles d’ailleurs. Mais les mecs, c’est certain, courent plus vite, et moi je reste dans le même état d’esprit que quand j’étais petite, alors je fonce ! », lance-t-elle, d’une voix enjouée.

Pour Claire Bonnal, un point est à soulever impérativement dans ce débat autour des dissensions – qui ont l’air de rester minimes et ne pas créer la polémique - : le fait que l’équipe, dans sa globalité, au-delà des sexes donc, se soutient et s’encourage.

« Je me souviens d’une journée de tournoi, où les gars ont été éliminés, et nous on avait encore des matchs. Ils sont venus sur le bord du terrain pour nous soutenir. Ils étaient très fiers de nous, et on sait qu’ils sont pour le développement des équipes féminines. C’était très fort et intense. », dit-elle, la gorge nouée : « Oui, j’en suis encore émue en en parlant. »

DE LA DIVERSITÉ ET DE LA MOTIVATION AVANT TOUT

Dans l’ensemble, les joueuses démontrent des « caractères ». À la fois souples et rigoureuses, elles affichent des profils divers mais un enthousiasme commun. Elles sont toutes assez sportives, mais pas forcément issues des mêmes disciplines. Fanny a fait beaucoup de basket, Jessica de la boxe, du tennis et du judo, Estelle de l’athlétisme, de la course à pied, du futsal – qui peut se rapprocher du soccer – et du hand, Claire du rugby, tout comme Emilie, Lisa du hand et du foot, et Anna Marie du football gaélique. Sans oublier l’entraineur, Yves, qui a pratiqué pas mal de foot et de rugby avant de découvrir le football gaélique en 2000.

Pour de multiples raisons, les joueuses ont cessé leurs activités respectives et trouvent aujourd’hui un véritable plaisir à contribuer à la réussite de leur équipe. La force qui fait leur palmarès ? C’est à n’en pas douter. Individuellement, elles ont toutes des qualités techniques. Débutantes ou non, elles ont encore toutes des points à travailler et toutes ont fait des progrès, certaines démontrant immédiatement des capacités et une aisance, que ce soit avec les pieds ou les mains, ou même les deux.

Mais ce qui prime pour Yves Le Priol, c’est leur motivation. Elles sont championnes de Bretagne cette année et doubles championnes de France. Le 11 juin, elles confirmeront ce titre, à Clermont-Ferrand, pour la troisième année. De quoi être fières et s’en vanter. Mais l’équipe est modeste et lucide.

L’entraineur précise cela dans le contexte : c’est parce que les autres équipes féminines ne sont pas très développées que Rennes est première. La capitaine l’affirme quand on évoque l’écart de point entre son équipe et les autres du classement : « On n’a pas de concurrence. Franchement, on est bien meilleures que les autres équipes. » Et si ça fait réagir Lisa au moment où elle exprime ce positionnement, Fanny a raison.

Et poursuit : « Mais faut pas croire que c’est plaisant, parce que finalement les meilleures victoires sont celles que l’on va chercher ! On a été malmenées lors du championnat de Bretagne, on a eu peur et finalement on a mis pile les points qu’il fallait. Ça, c’était chouette ! » Yves ne peut qu’approuver, convaincu du potentiel des joueuses qu’il entraine. S’il ne souhaite pas établir de comparaison entre le palmarès des féminines et celui des masculins, il voit toutefois des différences à l’entrainement :

« Je ne veux pas tomber dans les clichés mais les filles sont plus à l’écoute, plus en demande conseils. Alors oui, parfois faut les recadrer lors des exercices, mais elles sont quand même assez concentrées. Je pense que la grande différence est là : les filles sont plus intéressées à progresser. »

DES AMBITIONS POUR DE NOUVEAUX DÉFIS

Pour lui, leur niveau se mesurera fin septembre en Irlande lors d’une semaine de rencontre inter clubs européens. Mais avant cela, plusieurs rennaises devraient s’envoler pour la terre mère du football gaélique lors des World Games qui se dérouleront à Dublin du 7 au 14 août. La pré-sélection a eu lieu à Rennes, le 28 mai dernier.

Dix joueuses de l’Ar Gwazi Guez étaient pressenties pour l’équipe de France qui sera constituée le 11 juin. C’est à Clermont-Ferrand, à l’occasion de la finale de la coupe de France, qu’elles seront fixées et qu’elles sauront si elles participent au stage de formation début juillet. Jessica Chapel ne cache pas sa joie :

« On est une équipe soudée qui compte de vraies machines de guerre ! Moi, je viens plutôt de sports individuels mais elles sont nombreuses à être issues des sports collectifs et ça se voit. Elles ont vraiment quelque chose que je n’ai pas, elles ont une vision générale du jeu et repèrent très vite les stratégies à adopter, là où moi je mets plus de temps à comprendre ce que je dois faire. »

Les « machines de guerre », Claire Bonnal les qualifie, elle, d’intouchables. Et a conscience d’en faire partie. « J’ai vécu avec le Stade Rennais Rugby des moments sportifs avec beaucoup de tensions, beaucoup de matchs durant la saison. Là, on en a moins, et je ne me suis pas mise la pression le 28 mai. », explique-t-elle. Estelle Roche, de son côté, n’était pas aussi sereine : « J’aimerais vraiment y participer, vivre cette expérience. Je sais que ma place n’est pas acquise, je suis nouvelle dans l’équipe, mais je fais tout pour me mettre à niveau. »

Ce qui les anime par dessus tout, c’est de partir en Irlande, disputer des matchs face à d’autres joueuses partageant la même passion. Si toutes ne partageront pas l’expérience au mois d’août, elles se rattraperont en septembre. Pour Claire, c’est ce qui compte :

« Il y a le côté sportif mais aussi découverte. Aller en Irlande entre copines, on s’entend tellement bien, c’est vraiment bien. Ce qui sera plus difficile au niveau d’une équipe de France, ce sera de réussir à s’ouvrir aux autres, créer de l’interaction avec les autres joueuses. »

Sans aucun doute, l’équipe féminine a à cœur de défendre les couleurs rouges et noires, tout comme les couleurs bleues, blanches et rouges, et de participer aux entrainements, à hauteur de l’investissement qu’elles peuvent y mettre. Lisa Hamon le dit elle-même :

« Quand je jouais au hand, c’était plus intense en terme d’engagement. Et j’ai sacrifié pas mal de ma vie perso. Je veux maintenant faire la part des choses et si je ne peux aller à un entrainement, ce n’est pas grave même si plus je fais de sport, mieux je me porte. Je ne peux pas aller en Irlande en août parce que je travaille mais j’espère vraiment être présente en septembre. On m’a dit il n’y a pas longtemps que choisir, c’est renoncer. J’essaye de l’appliquer. »

UN DÉVELOPPEMENT À VENIR ET À TRAVAILLER

Si la pratique est amateure et résulte d’un loisirs, les sportives ne lâchent rien et s’engagent pour le développement de cette discipline trop méconnue encore en France, même si Yves relativise quant à sa faible portée : « En 2000, il y avait 2 ou 3 clubs seulement. Aujourd’hui, on en compte plus d’une vingtaine. »

Si le football gaélique est sous-médiatisé, l’espoir persiste grâce à cette rapide évolution. L’aspect atypique attise de plus en plus la curiosité et séduit. L’attention du club de Rennes, ainsi que dans les autres villes bretonnes ou non, le Sud Est de la France tendant également à composer de nouvelles équipes, est au développement du sport importé d’Irlande. Anna Marie est intarissable sur le sujet, le jeu est beau et il en vaut la chandelle :

« C’est un vrai bonheur de voir son évolution en France. Nous sommes très impliqué-e-s pour le faire grandir davantage, aller dans les écoles, les collèges et les lycées pour en parler, pour faire découvrir le foot gaélique. Et nous organisons aussi des initiations à Rennes, ça fonctionne bien, et on aime bien faire ça. »

Claire, professeure des écoles à Orgères, n’a pas pu faire de cycle football gaélique avec sa classe de CE2-CM1 cette année, mais projette néanmoins de faire découvrir aux élèves une après-midi durant les bases de ce sport qu’elle chérit.

Les jeunes ne sont pas, actuellement, assez nombreux à se signaler intéressé-e-s pour constituer une équipe pour les moins de 16 ans. A contrario du club de Liffré qui comptabilise trois groupes jeunesse parmi les 80 adhérent-e-s. Les objectifs sont clairs : amener les filles et les garçons de tout âge au football gaélique.

Et sans se décourager, à force d’enthousiasme, d’initiations, de sensibilisation, de communication et de victoires vitrines d’une qualité d’entrainements, joueurs et joueuses en prennent le chemin.

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Football gaélique : Unies dans un sport en développement
La diversité, force de l'équipe rennaise
Une bonne entente en Coupe de France

Célian Ramis

Lucy Mazel, l'histoire des femmes dans l'Histoire

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Librairie Critic, Rennes
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Illustratrice et auteure de BD, elle est la dessinatrice du 1er tome de Communardes !. L'histoire des femmes qui se sont battues pour la défense de Paris et l'amélioration de leurs conditions.
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Illustratrice et auteure de bande-dessinée freelance, elle est la dessinatrice du premier tome de Communardes !, triptyque imaginé et scénarisé par Wilfried Lupano, paru en septembre 2015 et février 2016 aux éditions Vents d’Ouest (Glénat). Le 24 juin, Lucy Mazel était de passage à Rennes, à la librairie Critic, pour une séance de dédicaces.

Vendredi dernier, les trois dessinateurs de Communardes ! – Lucy Mazel, Anthony Jean et Xavier Fourquemin – étaient réunis à la librairie Critic pour dédicacer les albums Les éléphants rouges (septembre 2015), L’aristocrate fantôme (septembre 2015) et Nous ne dirons rien de leurs femelles (février 2016).

Dans le dossier de presse, l’auteur explique : « Chaque album forme une histoire indépendante et autonome dans laquelle on suit une femme qui a participé à la Commune de Paris. Chacune incarne un moment très spécifique des événements mais aussi un type de femme qui y a participé. Car ce qui fait la particularité de ces communardes, c’est qu’elles venaient de toute origine sociale : il y avait aussi bien des bourgeoises que des ouvrières ou des prostituées… C’était vraiment un mouvement « vertical ». »

Le premier album plante le décor. À l’hiver 1870, Paris est assiégée par l’armée prussienne de Bismarck et subit le froid et la famine. Victorine a 11 ans. Fille d’une couturière engagée dans le mouvement des femmes qui veulent s’impliquer dans la défense de la ville, elle passe une partie de son temps à s’occuper de Castor et Pollux, les deux éléphants du Jardin des plantes. Et va imaginer un plan pour libérer Paris, grâce aux deux pachydermes.

Lucy Mazel ne connaissait que très peu cette période, méconnue et ignorée de l’enseignement scolaire. Mais elle a été séduite instantanément par le projet. « Cette histoire me plaisait, c’est une belle histoire. Dure mais belle. C’était super intéressant en tant que dessinatrice, je ne connaissais pas bien cette période, elle n’est pas enseignée et pourtant elle est charnière pour Paris. Parler du contemporain, ça ne m’intéresse pas trop, je connais, je le vis au quotidien. Mais le passé, ça me plait ! », explique-t-elle.

Et ce qui l’intéresse par dessus tout, c’est d’aborder les histoires humaines liées à la grande Histoire. Dans Les éléphants rouges, si Victorine est le personnage central, lectrices et lecteurs sont invité-e-s à suivre le quotidien des femmes issues de milieux populaires qui cherchent du travail, veulent aller au front, et celles qui se divisent prises par les conditions de leur époque et de leur statut.

Pour le contexte historique, la dessinatrice se nourrit de la documentation que lui transmet Wilfried Lupano, entre peintures et livres. Et regarde également des documentaires sur la période de 1870 à 1900 (même si la Commune ne durera que 3 mois) pour s’imprégner de l’univers global.

« On se demande à quoi ressemblait Paris de l’extérieur et de l’intérieur ! Ce qui est bien avec la BD, c’est que ce n’est pas un cours d’histoire. On respecte l’époque mais on peut la fantasmer et prendre quelques libertés. Comme on a fait avec les éléphants. On a dessiné des éléphants d’Afrique à la place des éléphants d’Inde. C’était plus imposant. Vous imaginez la couverture de l’album avec un éléphant aux petites oreilles ?! Ça aurait été moins impressionnant. », s’enthousiasme Lucy Mazel.

Elle n’hésite pas à parler d’un engagement militant en tant que dessinatrice et auteur de se lancer dans une bande-dessinée réhabilitant une époque oubliée - aussi courte soit-elle, elle marquera l’histoire des révolutions socialistes – à travers les points de vue de femmes. Des personnages peu mis en lumière en général, encore moins dans l’Histoire. Et là dessus, la série se base et insiste, prenant un surtitre fort : « La révolution n’est pas qu’une affaire d’hommes ».

Communardes ! aborde avec réalisme les conditions de vie des femmes à l’époque, la question de l’égalité salariale, « qui n’a pas beaucoup bougé en 2016 », mais aussi le poids de la religion, le rôle des femmes au sein de la famille, et soutient des faits et personnages réels.

Dans L’aristocrate fantôme, c’est Elisabeth Dmitrieff que l’on suit. Une jeune aristocrate russe envoyée à Paris par Karl Marx et bien décidée à prendre les armes, au grand désarroi de Louise Michel. Elisabeth deviendra rapidement la présidente du premier mouvement officiellement féministe d’Europe : l’Union des femmes pour la défense de Paris et l’aide aux blessés.

Le troisième opus, Nous ne dirons rien de leurs femelles, vient clôturer cet épisode sanglant par une histoire quasiment banale : celle des classes sociales avec Marie, une servante, et Eugénie, une bourgeoise enceinte d’un libraire et envoyée dans un couvent pour masquer le déshonneur d’un tel événement.

« Ça nous amène à nous poser des questions. On pense que les femmes ne sont intervenues qu’à partir de la Seconde guerre mondiale mais non, lors de la Commune, elles étaient au front alors qu’on ne les considère même pas comme des êtres humains. Je trouve que ça éveille la conscience sur ce qui s’est passé. (…) Ça ouvre forcément des horizons. », souligne la dessinatrice du premier album.

Tous les quatre ont su saisir la tension d’une époque et d’une société. Et parce que l’Histoire ne doit pas s’écrire uniquement au masculin, comme tel est souvent le cas dans les manuels scolaires et les livres d’histoire mais aussi la littérature, la série s’attache à faire vivre les femmes en tant qu’actrices de leur existence et non spectatrices passives, tout en imaginant, fantasmant et romançant des personnages.

C’est ça qui plait à Lucy Mazel qui se défend de mettre un sexe sur la bande-dessinée dans son ensemble. Pouvoir raconter des histoires humaines avant tout. Elle aime se saisir d’une époque historique pour parler des gens : « Ce n’est pas parce qu’on est une femme que l’on veut faire des albums pour enfants ou faire des albums sur des bottes. Moi ça ne m’intéresse pas du tout. Dans la BD, il y a de tout et je ne veux pas faire partie de cases. »

Actuellement, elle travaille à sa prochaine bande-dessinée, Edelweiss, en collaboration avec le scénariste Cédric Mayen (à paraître en 2017). L’histoire d’un couple hétérosexuel qui évolue à l’époque des Trente Glorieuses (1946 – 1975). Olympe travaille, est indépendante, rencontre Simone de Beauvoir et « vit sa vie comme un humain quoi… mais bon imaginez on est dans les années 50/60 ! »

Elle rêve de gravir le mont Blanc, à l’instar de son aïeule Henriette d’Angeville, deuxième femme à avoir gravi le mont Blanc en 1838 (surnommée « Mademoiselle d’Angeville, la fiancée du mont Blanc »). Mais un accident survient et Olympe est devient tétraplégique. Son mari, Edmond, la portera sur son dos afin de réaliser son rêve.

Pour Lucy Mazel, le féminisme et le handicap, deux thèmes encore confidentiels, s’inscrivent en filigrane de l’histoire de ce couple. Mais n’en sont pas les thèmes principaux. Néanmoins, leur présence a une importance particulière. Dans le réalisme du scénario, l’écho à une période en pleine mutation sociale et la résonnance à des sujets encore actuels.

Consciente du chemin qu’il reste à parcourir pour acquérir l’égalité entre les femmes et les hommes, elle n’hésite pas à prendre sa place, dans un milieu encore très masculin, et à se montrer vigilante quant à l’évolution des mentalités.

« On a des mains, des jambes, un cerveau comme les hommes… Et je ne crois qu’on soit forcément plus sensibles qu’eux. De toute manière, homme ou femme, si l’histoire de la BD n’est pas bonne, elle n’est pas bonne. (…) Après il y a toujours des réflexions, comme dans tous les milieux, mais ce n’est pas tout le monde. En tout cas, je ne me suis jamais sentie à part. Néanmoins, c’est un chemin très long. Je ne suis pas naïve, j’essaie simplement de ne pas voir que le négatif. », conclut l’illustratrice.

Célian Ramis

E-sport : Mixité aux manettes ?

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Les jeux vidéo seraient-ils réservés aux hommes ou à une certaine catégorie de personnes ? Assurément, non. Et pourtant, les femmes sont encore une minorité. L'e-sport serait une ouverture vers une mixité plus égalitaire.
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A l'occasion de la 12e édition du Stunfest, festival vidéo-ludique qui se tient du 20 au 22 mai prochain à Rennes, YEGG s'est intéressé à la partie la plus médiatisée du jeu vidéo, l'e-sport. Petit à petit, cette jeune discipline, hybride de domaines majoritairement masculins, les jeux vidéo et le sport, évolue. Les femmes s'y intéressent de plus en plus, grâce à l'aspect ludique.

Dans la capitale bretonne, le Stunfest et l'unique bar e-sport, le WarpZone, tiennent ce rôle de lien social. Quelques freins subsistent néanmoins : l'éducation genrée et le manque de représentation. Selene Tonon, vice-présidente du Centre gay lesbien bi et trans (CGLBT) de la ville, est pourtant confiante. Dans les décennies à venir, l'univers du gaming se diversifiera. Être homme, femme, cisgenre, transgenre, hétérosexuel ou homosexuel ne seront plus des données à prendre en compte, à terme.

Les joueuses se sont faites une place dans le domaine de l’e-sport, appelé en français « sport électronique ». Mais dans ces compétitions de jeux vidéo multi-joueurs où les codes restent largement masculins, elles sont souvent mises sur le devant de la scène pour l'unique raison d'être femmes. Lassées, toutes celles que nous avons rencontrées sont claires : l'e-sport est un milieu convivial, qui les ont accueillies à bras ouverts.

Comme tous les mardis, Elodie Cagnat et Elsa Delanoue se retrouvent au bar rennais le WarpZone, situé 92 mail François Mitterrand, à l'angle de la rue Louis Guilloux. Ce 15 mars, vers 20 heures, les jeunes femmes de 23 et 28 ans discutent au comptoir avec Nicos, l'un des serveurs. Après avoir bu un premier verre, elles commandent à manger. Elodie a invité deux de ses amies pour leur faire découvrir l'endroit.

Car le WarpZone a la particularité d'être le premier bar rennais « e-sport », ouvert depuis janvier 2015. L'intérieur a été conçu uniquement pour les jeux vidéo, seul ou à plusieurs : sept ordinateurs et deux bornes d'arcade dans la salle principale, vingt consoles dans la pièce au sous-sol.

Ce soir-là, tous les postes d'ordinateur sont occupés par des joueurs. Un tournoi d'Hearthstone, un jeu de cartes en ligne issu de l'univers médiéval-fantastique de Warcraft, a commencé une heure auparavant. Elsa et Elodie, elles, descendent dans l'endroit consacré au « retrogaming ». Tout ce qui y est proposé date d'au moins 20 ans. Elles s'installent au fond et allument la console pour une partie de Mario Kart. Depuis l'ouverture du lieu, ces deux amies, qui se sont rencontrées dans la même entreprise, font partie des habituées de la clientèle du bar.

« La première fois que nous sommes venues il y a un an, tout le monde était installé sur les PCs et il n'y avait que des hommes », se souvient Elsa. Pas de quoi les dissuader pour autant. Elles se lancent à l'époque dans une partie de Just Dance et un membre de l'équipe WarpZone les rejoint. « On s'est directement senties à l'aise, normales », rajoute Elodie, presque pour se justifier. Avant de franchir le pas de la porte, les deux jeunes femmes avaient des préjugés sur les personnes qu'elles allaient y croiser.

Des hommes, forcément, les yeux rivés sur leur écran, qui n'allaient pas leur adresser un mot. La réalité est bien différente. Grâce à ces évènements organisés tous les soirs, comme des tournois de jeux vidéo ou des soirées à thème, le WarpZone s'adresse à un large public.

« De plus en plus de filles viennent au bar, l'ambiance fait changer la donne. Le WarpZone veut casser cette image de gros geeks, se félicite Nicos, l'un des quatre co-fondateurs. On démocratise le jeu vidéo. »

Et ce n'est ni Elsa ni Elodie qui diront le contraire. Ces dernières qui assumaient mal le fait d'être des gameuses, ont trouvé un endroit où elles pouvaient à la fois se retrouver, s'amuser et en discuter. « Je n'ai jamais été dans un groupe qui jouait, alors être deux, ça change tout », confirme Elodie.

CONQUIS PAR LES HOMMES

C'est un fait : l'e-sport, traduit par « sport électronique » en français, a d'abord été conquis par les hommes. Ces compétitions de jeux vidéo multijoueurs ont à peine une vingtaine d’années. Le tout premier tournoi, considéré comme celui qui a lancé la discipline, date de 1997. S'y jouait Quake, un jeu de tir, à l'Electronics Entertainment Expo (E3) aux Etats-Unis.

À ses origines, seul les férus d'informatique s'y intéressaient, c'est-à-dire une poignée de personnes qui maîtrisaient les compétences techniques et avaient les moyens de se payer une connexion Internet. À l'aide de câbles, leurs ordinateurs étaient connectés entre eux et une Lan, « local area network », était créée.

En France, la dynamique se situait principalement dans le vivier estudiantin parisien et en Bretagne, région dans laquelle les télécommunications ont toujours été fortement implantées. Sorte d'hybride, l'univers rassemble désormais à la fois les milieux du jeu vidéo et de l'informatique. Le profil de celles et ceux qui pratiquent l'e-sport ressemble à celui d'autres sportifs. Puisque l'e-sport s'est très fortement inspiré des autres pratiques compétitives : chaque équipe comprend cinq membres, un coach et parfois des sponsors.

La combinaison de ces deux univers principalement masculins, le sport et l'informatique, n'a pas encouragé les femmes à se sentir concernées. Pourtant, Philippe Mora, sociologue de l'e-sport au laboratoire d'anthropologie et de sociologie (LAS) de l'université Rennes 2, tient à le préciser : « Il y en avait peu mais elles étaient déjà présentes. » Difficile cependant de dire précisément combien. Lors de ses recherches sociologiques commencées en 2002, il a estimé le pourcentage à 2,2% : « Cela correspondait à ce que je voyais sur le terrain. » Et l'évolution depuis n'a pas été flagrante.

En parallèle, les ligues d'e-sport, notamment féminines, sont de plus en plus visibles. L'année dernière, fin octobre, un tournoi féminin League of Legends, le jeu e-sport le plus mondialement joué, a été organisé pour la première fois dans le pays, à la Paris Games Week, par l'Esports World Convention, la compétition mondiale du sport électronique.

Acte symbolique pour un événement d'envergure internationale qui donne un coup de projecteur aux femmes derrière les manettes. Puisque, dans ce jeu, elles sont loin d'atteindre la majorité. En 2012, selon son développeur Riot Games, sur 100 joueurs, moins de 10 personnes étaient des femmes.

Aurore, dite « Vaelstraz », âgée de 23 ans, est allée à Paris pour l'évènement. Et déception lorsqu'elle a voulu regarder le tournoi. « C'était dans un petit coin du salon. Il n'y avait pas d'écrans géants comme pour les hommes et nulle part où s'asseoir », regrette l'étudiante en agro-alimentaire, membre de l'équipe « We are victorious ! » sur League of Legends, auquel elle s'entraîne deux fois par semaine avec ses coéquipiers masculins.

Fortement médiatisées et peu considérées ? Les femmes restent l'appât des organisateurs dans le but de se faire de la « visibilité gratuite », considère Arnaud Rogerie, tête pensante du site In e-sport we trust, qui écrit actuellement un ouvrage avec Philippe Mora sur l'e-sport en France depuis ses débuts.

« C'est un peu de l'opportunisme. Malheureusement, c'est ce qui se passe depuis longtemps avec le marketing. Les filles, c'est plus vendeur », estime-t-il. Les médias s'y intéressent plus facilement. Les sponsors également.

ÉDUCATION STÉRÉOTYPÉE

À cause de cette mise en avant, pour certain-e-s, être une fille leur semble être clairement un avantage dans l'e-sport. Cette remarque revient souvent dans les critiques adressées aux joueuses. Marion, alias « Michi », 27 ans, l'a vécu lorsqu'elle a joué pendant un an et demi dans une team féminine League of Legends sponsorisée par la structure Imaginary Gaming. D'après elle, c'est l'insulte facile, celle qui ne nécessite aucune réflexion argumentée :

« Ils peuvent dire quoi sinon ? Il y a énormément de jalousie autant de la part de garçons que de filles puisque tu as des aides financières pour les évènements, le matériel. Et on était une équipe qui tenait la route ! »

Être sponsorisée est une chance, d'après elle, et qu'importe si c'est lié au genre : « Il faut profiter de son aventure. Je me débrouille comme je peux. » Le sociologue Philippe Mora y voit également une opportunité à saisir pour les gameuses d'enfin pouvoir sortir de l'ombre : « Il y a plein de joueuses qu'on ne verra jamais, elles vont se fondre dans la masse et ne pas chercher à se montrer alors qu'il y a tellement de potentialité et de sponsoring pour elles ».

Or faut-il faire des femmes une exception ? A priori, les joueuses devraient être des joueurs comme les autres. S'il existe un domaine où les femmes n'ont pas à se préoccuper de leurs capacités physiques, c'est bel et bien dans les jeux vidéo. Rien ne nécessite une force particulière pour appuyer sur des manettes ou des claviers. L'association parisienne Pink Ward, qui promeut la mixité dans les jeux vidéo depuis 2012, défend cette idée semblant aller de soi.

Et pourtant, certaines réactions sont loin d'être bienveillantes. « Quand tu es une fille dans une équipe de mecs, tu dois démontrer que tu sais mieux faire. Psychologiquement, je sais personnellement que c'est difficile », atteste Julie Gaascht, dont le pseudo est « Nama », gameuse et nouvelle présidente de l'association depuis six mois.

À bien y regarder, une seule différence sépare les hommes des femmes. Elle se joue au niveau de l'éducation. Aucune ne semble autant investie que leurs homologues masculins. Et ce problème remonte à l'enfance où les stéréotypes de genre sont déterminants.

Dans l'inconscient, la fille doit être calme et jolie. Si elle s'intéresse aux jeux vidéo, c'est aux Sims, pour s'occuper du foyer, dans l'optique de créer une famille. Les garçons, eux, seront orientés vers les jeux de combat. Les conséquences se retrouvent à l'adolescence où elles auront moins l'esprit de compétition et seront moins persévérantes.

PROMOUVOIR OU EFFACER SON GENRE

Les gameuses partent avec un double handicap puisqu'elles découvrent ce loisir sur le tard. « Je me suis mise à League of Legends en 2013, trois ans après sa sortie. C'est mon ex qui m'a fait connaître ce jeu », explique Floriane, 21 ans, qui a commencé à s'y intéresser car son copain se passionnait pour World of Warcraft et cela « l'agaçait ».

À force d'y jouer, l’étudiante en sociologie et en administration économique et sociale (AES) à l’université Rennes 2 est rapidement devenue « accro » à son tour.

Ces nombreuses années d'entraînement à rattraper peuvent expliquer le moins bon niveau des joueuses par rapport aux hommes. Pour cette raison, elles ne finissent pas dans les championnats de haut niveau. Or, les compétitions sont de base ouvertes à tou-te-s. Mais dans les faits, le nombre de femmes se compte sur les doigts d'une main. Julie de Pink Ward réplique que pour « 100 garçons très bons, il y a seulement 10 filles et les garçons vont forcément être meilleurs ».

Les joueuses vont passer à la trappe et donc rester aux niveaux intermédiaires. Alors, comment faire ? L'association Pink Ward se montre favorable aux tournois féminins afin de briser ce cercle vicieux :

« Cela permet aux filles de sortir de leur coquille, de se montrer et d'évoluer ensemble. »

Un coup de pouce pour atteindre un niveau égal aux hommes et les rejoindre ensuite sur les tournois.

Cependant, toutes les joueuses rencontrées ne souhaitent surtout pas faire de leur genre une carte de visite. Elles préfèrent se fondre dans la masse, ou même refusent de se définir comme une femme qui joue. Contactée par YEGG, Julie Sérisé, présidente de l'InsaLan, événement d'e-sport qui a accueilli sur le campus de Beaulieu plus de 400 joueurs lors de sa 11e édition en février dernier, a refusé de nous rencontrer pour cette raison.

Dans un mail, elle nous explique pourquoi. « J'aimerais que l'on me voie au-delà de mon sexe, et plus comme une exception ou une minorité. Qu'on me demande d'aller représenter mon école auprès de lycéens et plus de lycéennes  parce que j'ai un parcours intéressant ou parce que j'ai un parcours associatif et pas à cause de mon sexe », écrit-elle.

Le sujet est sensible. Dans cet univers où tous les codes sont masculins par défaut, le rejet du féminin est courant. « Je n'ai pas un avis représentatif puisque je suis un garçon manqué », fait remarquer Aurore, avant le début de l'entretien. Floriane explique, elle, qu'elle n'est « pas très fille de base ».

Comprendre : dans son cercle d'amis gameurs, il n'y a aucune personne de la gent féminine. Ce processus d'intériorisation est normal, analyse la présidente de Pink Ward : « Quand on ne traîne qu'avec des garçons, on essaie de s'intégrer au groupe en ayant la même façon de se comporter qu'eux, en rabaissant tout ce qui touche aux femmes. »

Aucune ne considère avoir été mal accueillie à cause de son genre dans ces évènements. Les remarques – comme, par exemple, « Tu joues bien pour une fille ! » - et les comportements déplacés qu'elles ont parfois subis ne seraient pas du tout représentatifs des communautés dans lesquelles elles évoluent, d'après les joueuses rencontrées.

NOUVEL ENJEU, LE CÔTÉ FESTIF

Le jeu, même dans un contexte de compétition, reste une sphère conviviale où l’on retrouve des amis et on s’amuse. Marianne ne conçoit pas le jeu vidéo comme une activité solitaire, chez elle :

« On croit souvent que quand on joue, on est tout seul chez soi mais moi, c'est tout l'inverse : j'ai rencontré plein de gens grâce à cela ! »

Et son intérêt pour les jeux vidéo s’est intensifié grâce à une rencontre, lors du festival vidéo-ludique Stunfest en 2009. Elle découvre Pop'n music, un jeu d'arcade rythmique qui se joue avec des boutons. Nicolas, un bénévole de l'association rennaise organisatrice, 3 Hit Combo, lui montre pendant une heure comment y jouer.

L'atmosphère décontractée lui plaît. La jeune femme de 24 ans décide alors de devenir bénévole. Depuis, elle fait partie du conseil d'administration et passe souvent « voir les copains » aux évènements, même lorsqu'elle n'a pas forcément le temps de jouer.

Consacrée uniquement aux jeux d'arcades et aux consoles, l'association créée à Rennes en 2005 représente le virage que prend l'e-sport depuis quelques années. « La discipline a vraiment un enjeu à s'orienter vers le côté festif et culturel comme le fait 3 Hit Combo », affirme Philippe Mora.

Une fois par mois, des rencontres de sport électronique, les « Rankings battles », sont organisées à la maison de quartier La Touche. Les inscrits s'affrontent tout un après-midi dans plusieurs jeux comme Street Fighter, Soulcalibur, Tekken ou Mario Kart 8.

En soi, tout jeu qui nécessite un dépassement de soi ou classe la performance des joueurs, fait partie de l'e-sport. Un argument difficile à entendre pour les personnes qui ne voient que par les jeux sur ordinateur MOBA et FPS, dominant largement la scène e-sportive actuelle. Ce phénomène se voit pourtant à l'échelle internationale.

Super Smash Bros Melee, qui réunit tout l'univers de Nintendo de Mario Kart à Pokémon dans un seul jeu sur la console GameCube, a été rajouté en 2013 aux compétitions e-sport Evolution Championship Series (EVO). Ces jeux sont facilement accessibles et s'adressent à un public plus large, notamment les femmes. Et l'industrie de l'e-sport se développera encore plus si les jeux créés ne privilégient pas uniquement les combats à l'intrigue.

Marie Moreau, étudiante à la France Business School, l'a remarqué en réalisant une étude en 2013 pour son mémoire, « Gameuses et jeux on line, un nouveau marché ? ». Sur les 293 réponses à son questionnaire, elle a calculé que 53% des femmes interrogées aimaient la compétition mais y jouaient, pour la plupart, occasionnellement. Elles recherchent autre chose, un scénario, un univers particulier.

Dans ses recommandations finales, la jeune femme insiste sur un point auprès des développeurs de jeu : la représentation féminine des personnages. « (…) les femmes ne veulent pas leur propre jeu vidéo réservé que pour elles. Elles désirent être complètement intégrées dans l'univers du jeu vidéo existant. Pour cela il suffit d'adapter certaines règles des jeux comme des scénarios variés et bien construits ou encore la possibilité de choisir un personnage féminin qui représentera la joueuse », développe l'étudiante en commerce.

Cet aspect est essentiel. Petite, l'une des seules joueuses semi-professionnelles féminines d'e-sport en France, Kayane, s'identifiait très fortement aux personnages qu'elle choisissait lors des compétitions. Son pseudo vient d'ailleurs de la contraction de Kasumi et Ayane, ses deux figures préférées de l'époque.

Celle qui est devenue à 9 ans vice-championne du jeu de combat Dead or Alive le raconte dans son livre Kayane : parcours d'une e-combattante, paru le 7 avril dernier. L'ambassadrice d'Acer et première « athlète électronique » de Redbull retrace tout son parcours semé d'embûches dans un milieu qui a bien changé depuis 15 ans. Et pour celles qui souhaitent se lancer dans l'aventure, l'e-joueuse de 24 ans ne leur donne qu'un seul conseil : « Ne te laisse pas arrêter par les idées reçues. Fonce ! »

(1) Cette structure n'existe plus depuis juillet 2015.

(2) « MOBA » désigne les arènes de bataille en ligne multi-joueurs et « First Play Shooter », les jeux de tir à la première personne.

(3) En 2015, les jeux sur ordinateur dominaient largement la scène e-sportive : Dota 2, League of Legends, Counter-Strike, SMITE et Call Of Duty : Advanced Warfare. (Source : SuperData : Playable media & games market research, 2015-2016)

 

Joueuse et femme trans, Selene Tonon sait de quoi elle parle lorsqu'il s'agit des problématiques d'identité de genre dans les jeux vidéos. Le 21 mai, la vice-présidente du Centre gay lesbien bi et trans (CGLBT) de Rennes participera à la table-ronde « Les visages du patriarcat : les jeux font-ils mieux que les autres arts et médias ? », lors du festival vidéo-ludique Stunfest, organisé par l'association 3 Hit Combo.

YEGG : Les jeux vidéos mettent en général en avant uniquement deux genres, l'homme et la femme ainsi qu'une seule sexualité, l'hétérosexualité. Comment se positionner en tant que joueur-se LGBT face à cela ?

Selene Tonon : Il n'existe pas de recette miracle, chaque personne a sa stratégie de survie. Quand on allume un jeu vidéo, il est demandé à chaque fois le genre ou le sexe. De base, nous ne sommes ni respecté-e-s ni considéré-e-s. Une des solutions est d'en choisir un par défaut.

Si la question n'est pas posée, nous pouvons inventer une histoire qui nous arrange pour coller à son ressenti. C'est ce que j'ai fait petite quand je jouais à Final Fantasy VII, avec le personnage principal Cloud. Il se travestissait en tant que femme pour tromper l'ennemi. Je me suis raccrochée à ça. D'autres se rabattent sur Mass Effect ou Dragon Age, où l'orientation sexuelle et l'identité de genre ne sont pas un problème.

Le jeu vidéo a-t-il été un refuge pour vous ?

Oui clairement, avec les jeux de rôles. Ils ont été un palliatif pendant de nombreuses années. Je me suis créée une vie virtuelle où je pouvais être qui j'étais alors qu'au quotidien, ce n'était pas envisageable. Je me suis convaincue que puisque j'étais née avec un tel corps, cela voulait dire que j'étais un petit garçon. Au final, je me suis rendue compte que je pouvais me définir comme je voulais et l'imposer aux autres.

Dans quel sens ont évolué les problématiques LGBT ?

Le jeu vidéo gagne en maturité et donc s'empare de questions politiques. Le genre et les sexualités en font partie. Avant les années 90, personne ne se préoccupait de la transidentité ou de l'orientation sexuelle. Quand c'était le cas, ces dernières étaient tournées en dérision dans les scénarios.

Pendant une période, être trans ou homosexuel était une caractéristique supplémentaire pour montrer la méchanceté. Depuis les années 2000, soit toutes les intolérances qui existent sont montrées : les personnages souffrent et la quête du héros cis* et hétérosexuel est de les aider. Soit tout le monde vit dans un monde dans lequel les discriminations n'existent pas. Beaucoup de travail reste à faire sur les personnages trans.

Est-ce qu'en dehors d'un milieu d'initiés, cela touche le grand public ?

Une cristallisation se forme très rapidement dès que ces problématiques sont abordées de la part d'une certaine catégorie de joueurs, issus des milieux réactionnaires et anti-féministes. Dernier exemple en date : l'extension d’un jeu médiéval fantastique Baldur's Gate, sortie en mars dernier, dans lequel un nouveau personnage se révèle être trans.

Juste à cause de cela, les créateurs du jeu, les studios Beamdog, ont été harcelés en ligne. Les menaces se sont en particulier adressées à la développeuse Amber Scott qui a conçu Mizhena.

Accusé de tous les maux, le jeu vidéo rend-il vraiment sexiste, homophobe ou transphobe ?

Individuellement non. Ce n'est pas possible puisque tout le monde l'est déjà par défaut. Nous baignons dans un environnement sexiste, que ce soit à travers les films, les livres, les bande-dessinées et donc les jeux vidéos. Or ceux qui remettent en cause cet ordre établi, ces normes, ça, c'est un signe de progrès ! Et les réactionnaires ont peur de remettre en question les idées reçues.

Les concepteurs et développeurs de jeux vidéos sont en général des hommes. Est-ce qu'inclure plus de personnes LGBT permettrait une meilleure représentation des personnages ?

C'est une évidence. Pour en connaître personnellement, ils admettent être incapables de se mettre à la place de personnes qui ont une identité de genre ou une sexualité différentes de la leur. Et là je parle de ceux qui sont intéressés par le sujet, une minorité. Je ne dis pas qu'il faut que tous les développeurs hommes arrêtent de créer. Ce qui est souhaitable par contre, c'est de permettre à d'autres de le faire à leur tour. Un enjeu énorme se joue en terme de créativité.

Les critiques réactionnaires reprochent aux féministes de brider l'imagination et d'imposer une pensée unique. Mais tous les jeux se ressemblent déjà et sont adressés au même public, avec les mêmes esthétiques et les mêmes normes ! Dans la plupart des jeux vidéos, les personnages masculins sont bruns, la trentaine, assez musclés et mal rasés. Ce « soi » sublimé s'adresse spécifiquement aux hommes.

Et les femmes ?

Les femmes, très souvent, sont présentées pour attirer leur attention. Alors qu'on gagnerait à avoir plus que deux types de modèles. De bonnes représentations commencent à apparaître et pas uniquement dans les jeux. Cela va créer un cercle vertueux. Les personnes s'acceptent de plus en plus tôt comme elles sont, que ce soit pour leur identité de genre ou orientation sexuelle. Les séries télé, par exemple, commencent à s'y mettre.

Sense 8 met en scène des personnes trans, ce qui peut sûrement donner envie de commencer une transition car la représentation permet de se sentir valides et légitimes d'exister. Et non de voir comme seule solution le suicide. Notre génération est plus sensibilisée à ces questions-là et dans dix, vingt ans, elle va à son tour se mettre à créer. Bientôt, nous serons dans une société qui acceptera plus facilement les autres et leurs différences. Et cela se ressentira dans notre culture toute entière.

 

* Cisgenre : personne dont le genre vécu correspond au genre assigné à la naissance, à la différence d'une personne transgenre.

 

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Célian Ramis

Sous tes doigts : "On n'aborde rarement les guerres du point de vue des femmes"

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De passage à Rennes, la réalisatrice Marie-Christine Courtès aborde la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.
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Une semaine avant la journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » en Indochine, célébrée le 8 juin dernier, Marie-Christine Courtès, scénariste et réalisatrice, était de passage à Rennes pour présenter Sous tes doigts, son premier court métrage d’animation au festival Courts en Betton. L’occasion d’aborder la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.

Ce premier court métrage était dans les tuyaux depuis plusieurs années. Quand Marie-Christine Courtès rencontre Jean-François Le Corre, producteur pour la société rennaise Vivement lundi !, ce dernier lui demande d’écrire un scénario destiné à l’animation, domaine qu’elle n’a encore jamais expérimenté. Et qui la mènera aux César, Sous tes doigts ayant été nominé cette année dans la catégorie Meilleur film d’animation (court métrage).

En une dizaine de minutes, la réalisatrice nous propose un docu-fiction animé onirique et poétique, dans lequel les non-dits se brisent sans un mot. L’histoire de trois femmes héritières d’une transmission douloureuse.

Ainsi, Sophie, à la mort de sa grand-mère, découvre-t-elle ce que celle-ci a vécu en Indochine, délaissée, enceinte, par un colon français, puis rapatriée en France en 1956 et placée dans le camp de Saint-Livrade dans le Lot-et-Garonne.

Pour comprendre ce qui a motivé Marie-Christine Courtès à aborder ce sujet, il convient de présenter rapidement son parcours. En sortant diplômée du Centre de Formation des Journalistes, elle devient JRI (journaliste reporter d’images) et travaille notamment dans différentes villes bretonnes, entre Brest, Rennes, Saint-Brieuc ou encore Lorient. Avant d’exercer son métier en Asie du sud-est, où elle sera entre autre correspondante pour une agence américaine.

Toutefois, elle quitte la profession : « Pour moi, c’était uniquement du magazine, ce n’était pas du journalisme que je faisais ! » C’est une amie vietnamienne qui lui parle pour la première fois du camp de Saint-Livrade, un des camps d’accueil des français d’Indochine, ouvert aux 1 160 réfugié-e-s arrivés dans l’Hexagone.

En effet, en 1954, après la défaite de Diên Biên Phu, les accords de Genève et le retrait des troupes françaises du nord du Vietnam marquent l’engagement de l’État français de prendre en charge les couples mixtes et les veuves de Français qui fuient la guerre et le communisme.

Leur hébergement se veut provisoire. Mais 50 ans plus tard, ils et elles sont toujours là, dans ce camp, oublié-e-s de tou-te-s. D’où le titre du premier documentaire de Marie-Christine Courtès, co-réalisée avec son amie My-Linh Nguyen, Le camp des oubliés, qui sera diffusé en 2004 sur France 3. « C’est incroyable, j’ai grandi à côté et je n’en avais jamais entendu parler. », explique-t-elle.

POINTER L'INDICIBLE

Cette réflexion va nourrir l’ensemble des contenus qu’elle va produire par la suite puisqu’en 2012, quelques années après avoir intégré une formation de scénariste à la Fémis, elle réalise Mille jours à Saigon (produit par Vivement lundi !). En cherchant un dessinateur pour les personnages et décors de Sous tes doigts - qu’elle commence à écrire en 2009 - elle pense à Marcelino Truong qui évoque son roman graphique qu’il bâti sur son père, traducteur du président vietnamien Ngo Dinh Diem, et la guerre civile qui opposa le Nord et le Sud du pays après le départ des français.

Son court-métrage sonne alors comme une continuité de son voyage à travers l’Histoire contemporaine qui lie le Vietnam à la France. Parler des femmes apparaît comme une évidence pour elle, qui constate qu’au camp de Saint-Livrade, ce sont surtout des femmes et des enfants qui ont résidé dans ces bâtisses :

« Le dessin de ces femmes s’est imposé, il permettait d’appuyer là où ça fait mal. Car on n’évoquait pas le fait que les hommes français les ont oubliées, puis que les pouvoirs publics les ont abandonnées. »

BRISER LES TABOUS

Tout comme elle a côtoyé les trois générations installées dans le camp, la réalisatrice les illustre dans un scénario et une mise en scène léchée et poignante, accompagnée de la dessinatrice Ludivine Berthouloux (Marcelino Truong ayant réalisé également quelques dessins). L’occasion de dire et de questionner tout ce qu’elle n’aurait osé demandé frontalement à celles qui peuplent ou ont peuplé Saint-Livrade.

Sophie est une adolescente, repliée sur elle-même, en prise à la colère identitaire qui se fait sentir depuis plusieurs décennies dans les banlieues françaises. « Il y a aujourd’hui des jeunes issu-e-s de la 4e génération qui se disent vietnamiens, pas français, alors qu’ils ne connaissent rien du Vietnam. C’est révélateur ! », souligne Marie-Christine.

La communication avec sa mère semble rompue et le rejet de la tradition, une manière d’exprimer une personnalité perdue, brisée par le tabou. Comme si elle endossait, sans le savoir, le poids de son passé. Un thème qui fascine l’ex-journaliste : « On a tous un héritage plus ou moins douloureux. Comment le reçoit-on et qu’en fait-on ? » En découvrant l’histoire de sa mère et de sa grand-mère, Sophie va faire corps avec son aïeule et renouer avec la danse traditionnelle qu’elle influence de son vécu personnel.

Les silhouettes s’entremêlent dans une chorégraphie émouvante et virevoltante. L’esthétique rencontre le propos au service d’un message qui transparait avec une grande beauté et une intensité telle qu’elle nous reste en mémoire et nous enveloppe de sa violente douceur.

HISTOIRE D’UN TROU DE MÉMOIRE

Sous tes doigts brise bien des tabous. Avec ce court-métrage, Marie-Christine Courtès ne met pas seulement l’histoire de ces femmes sur le tapis. Elle met en relief le silence qui perdure aujourd’hui en France autour de la guerre d’Indochine et des années qui ont suivi. Et quand on rapproche ce tabou de celui des harkis, elle nous répond subitement : « Un camp de harkis se trouvait à 2 kms du camp de Saint-Livrade ! Tout comme pour les harkis, la France n’a pas assuré l’accompagnement et l’intégration des rapatrié-e-s. »

Et le cinéma n’a pas saisi la thématique pour la mettre sur le devant de la scène. Ce que souligne Delphine Robic-Diaz, auteure de La guerre d’Indochine dans le cinéma français. Images d’un trou de mémoire publié en 2015 aux Presses Universitaires Rennaises, dans la jaquette du DVD qui réunit Sous tes doigts et Son Indochine de Bruno Collet (deux productions Vivement lundi !) :

« La guerre d’Indochine hante le cinéma français depuis plus d’un demi-siècle. Jamais complètement abordée, elle ne bénéficie pour autant que très rarement d’un réel traitement à l’écran. »

Tout comme « on n’aborde rarement les guerres du point de vue des femmes », selon Marie-Christine Courtès. Et l’histoire de la grand-mère, séduite par un colon français, résonne dans l’Histoire et l’actualité, les femmes étant trop souvent des victimes de l’occupation militaire, peu importe les territoires en guerre.

Multi-primé depuis sa diffusion en festivals en 2015, le court-métrage poursuit son chemin cette année, en route pour le Cartoon d’or, prix visant à récompenser le meilleur court d’animation européen. En parallèle, la réalisatrice travaille à un futur projet qui pourrait la faire renouer avec son passé de journaliste, sans la ramener à son premier métier. « Je ne veux plus faire ça, mais les journalistes en tant que personnages me fascinent. », conclut-elle, avant de retrouver son producteur pour une journée de travail.

Célian Ramis

Planning Familial, un rôle essentiel en péril

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Réunissant hommes et femmes depuis 60 ans, bien décidés à faire changer les lois et les mentalités pour l'avortement et l'émancipation sexuelle, l'actualité du Planning Familial reste aujourd'hui, empreinte de doutes.
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L'année 2016 marque l'anniversaire de la création du Planning Familial en France, fondé en 1960 sous le nom complet de « Mouvement Français pour le Planning Familial ». Cinq ans plus tard, le Planning Familial 35 verra à son tour le jour. Réunissant hommes et femmes, bien décidés à faire changer les lois et les mentalités pour l'avortement et l'émancipation sexuelle, l'actualité du Planning Familial reste aujourd'hui, empreinte de doutes.

Sont mises à l'honneur pour cet anniversaire, trois grandes figures féminines, combattantes et militantes du siècle dernier, en faveur des droits des femmes : Simone Veil, Simone de Beauvoir et Simone Iff (1). Désormais, à l'heure où Internet et les réseaux sociaux remplacent les outils de communication et de diffusion de l'information, l'avenir du Planning Familial (PF) laisse amèrement à désirer.

En effet, ces 60 ans qui sonnent comme l'heure du bilan, mettent en lumière non seulement les victoires de cette association, mais également les menaces à venir. Menaces qui se renforcent en raison d'un contexte social, politique mais aussi économique qui favorise le repli identitaire sur des valeurs traditionnelles, qui ont représenté dans les années 70 notamment, des obstacles majeurs aux luttes menées par le Planning Familial.

Lieu d'écoute et de prévention, féministe et protagoniste de l'éducation sexuelle auprès de toutes les populations, le Planning Familial défend depuis ses débuts mouvementés, le droit à la contraception, à l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), ainsi que l'égalité des sexes. Cependant, ses valeurs ne sont guère partagées par les politiques en pleine ascension, tel que le Front National qui, à la suite de son programme de suppressions de subventions versées à des associations comme le PF, a bien failli réussir à remporter les élections régionales en décembre 2015.

Ces versements financiers, précieux pour la bonne continuation de l'association, restent toutefois précaires au fil des années, certaines étant obligés de mettre la clé sous la porte, à l’instar de celle de Toulon, qui a fermé ses portes en septembre 2015 (sachant que l'avenir de celui de Toulouse et de Bayonne sont depuis janvier 2016 encore en suspens).

Et ce, en toute discrétion, sans que les médias n'en touchent un mot. Cette discrétion caractérise aussi la suppression du Pass Contraception (2) en avril 2016, au conseil régional d'Ile de France présidé par Valérie Pécresse, et montre bien que le combat pour la survie du PF est loin d'être terminé.

Pour le PF 35, créé le 12 octobre 1965, de nombreuses questions se posent. En particulier, sur les combats à initier et à protéger, mais aussi comment faire face à ces menaces à venir, notamment à un an des élections présidentielles de 2017.

Accueillant en grande majorité des personnes âgées de moins de 30 ans (95% du public selon Élisa Quémeneur, directrice du Planning Familial, à Rennes), la place du PF dans le langage courant est toutefois malgré les apparences, relativement importante : « ce qui représente un point positif malgré le fait que beaucoup confondent Planning Familial et Centre de Planification », selon la directrice.

«Le fait qu'on soit une association indépendante, nous permet d'être plus libres malgré notre budget, et nous pouvons monter des projets. Le tout est d'être innovant en permanence, de remettre en cause nos pratiques et de s'améliorer. Mais cela demande beaucoup d'énergie, de temps et aussi d'argent » constate cette dernière. Des innovations qui passent par le principe de l'égalité des sexes, credo de l'association.

Contraception masculine en avant

Pour citer un exemple concret : Aborder une question encore relativement taboue en France, celle de la contraception masculine. Cette démarche, que l'on pense trop souvent réservée aux femmes, peut aussi être accessible aux hommes, et ce depuis quelques années déjà (3). Trois moyens de contraceptions existent à ce jour, la méthode hormonale, thermique et la plus radicale, la vasectomie.

Peu abordée dans les médias, la contraception masculine est prescrite seulement par deux médecins en France (Toulouse et Paris), et ne représente que très peu d'adhérents à ces pratiques, faute de communication, et pour des raisons de notoriété sociale, sur la virilité de l'homme remise en question.

L'association ARDECOM, Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine, fondée dans la mouvance des années 70, prône l'accès à la contraception des hommes depuis ses débuts, réfutant le rôle de l'homme imposé par une société patriarcale, qui affirme encore subtilement de nos jours, sa mission de « mâle reproducteur ».

Cette question qui pourrait être perçue comme futuriste, s'inscrit dans l'air du temps. En effet, le PF 35 débute depuis l'année dernière, une collaboration avec ARDECOM pour rendre visible cette contraception masculine. Et comme le confirme par la suite Élisa Quémeneur, « ce projet répondrait à une véritable demande, car il y a aussi des hommes qui viennent se renseigner auprès du Planning Familial, et qui souhaitent  s'investir pleinement dans leur relation ».

Une conférence, intitulée "Contraception : où (en) sont les hommes ?", a d'ailleurs été organisée dans le cadre de la journée internationale pour les droits des femmes à Rennes, le 11 mars dernier sur le thème de la contraception masculine (4).

L'IVG, un droit encore tabou en France

Autre combat qui nourrit les débats depuis son apparition dans les textes de lois à partir de  1975, le droit à l'IVG divise toujours la société française. Mais aussi l'Europe, comme en Espagne ou en Pologne, où ce droit est remis en question et connaît de nombreuses restrictions morales et éthiques.

En France, bien que défendu par la ministre de la Santé de l’époque, Simone Veil, le but de la manœuvre était de limiter le nombre croissant d'avortements clandestins, source patente de mortalité chez les femmes, et de permettre à certaines d'entre elles, en situation précaire et dites « désespérées », d'interrompre volontairement une grossesse par le biais du corps médical.

Aujourd'hui ce droit, s'étant démocratisé et étant perçu comme une liberté à disposer librement de son corps et de son choix de devenir oui ou non mère, n'évolue guère au niveau des débats. En effet, les arguments aussi bien du côté pro-vie que pro-IVG, ne changent pas de position et stagnent le débat dans un perpétuel dialogue de sourds, comme l'a prouvé le débat de l’émission Droit de suite, IVG: un combat sans fin ? diffusé sur LCP le 8 mars 2016.

La violence de certaines réactions du bastion catholique se manifeste par ailleurs par une infiltration perverse et manipulatrice via les réseaux sociaux, nourrissant un discours où se mêlent culpabilité et mépris, visant les femmes de tout âge et de toute catégorie sociale souhaitant avorter. Les moyens financiers et l'excellente maîtrise informatique dont disposent certains groupuscules religieux pour éviter les IVG, remettent en cause les propres moyens financiers et de communication du Planning Familial.

Ce dernier doit alors se frotter à un ennemi de longue date, le département d'Ille-et-Vilaine étant principalement dans les années 70-80, la poudrière catholique par excellence, comme le raconte le livre Les femmes s'en vont en lutte ! Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965-1985) de Patricia Godard et Lydie Porée (présidente du Planning Familial 35), initiatrices de l'association Histoire du féminisme à Rennes en 2012.  Malgré tout, le Planning Familial reçoit chaque jour de nombreuses femmes venant pratiquer une interruption de grossesse, loin de tout jugement.

Ce recours à l'IVG étant stable depuis plusieurs années (environ 200 000 IVG par an sont pratiqués en France selon l'INED – Institut National d'Études Démographiques), il n'est toutefois pas encore totalement intégré dans les mentalités comme une intervention chirurgicale classique et demande encore, du temps et de l'argent pour faire déculpabiliser les femmes ayant eu recours à ce type d'opération.

«  L'IVG est un droit où l'on défend le choix de continuer ou non une grossesse qui démarre, rappelle Élisa Quémeneur, mais certains médecins militants des années 70 prennent leur retraite. L'avenir de cette pratique est donc mise en veille car on ne sait pas comment elle va être reprise par la nouvelle génération ».

Continuer le combat

Un droit encore menacé par ces débats d'éthique, où un film est d'ailleurs mis à l'honneur dans ce combat, Quand je veux, si je veux, réalisé par Susana Arbizu, Henri Belin, Nicolas Drouet et Mickaël Foucault, militants-es engagés pour l'avortement. Une soirée de soutien et de présentation du film, actuellement encore en tournage, s'est déroulée à l'Institut Pasteur le jeudi 26 mai 2016 à Rennes, avec la présence du Planning Familial 35 et de l'Histoire du Féminisme à Rennes.

Un film basé sur des témoignages de femmes aux parcours et aux âges différents, qui assument leur liberté et le fait de ne pas avoir été traumatisées par leur acte, le considérant comme naturel, basé uniquement sur leur propre choix et non, par l'image traumatique souvent présente dans l'esprit des gens et dictée par la société. Le but du film et de ses témoignages étant de démocratiser ce droit par la parole et de préconiser une campagne de déculpabilisation.

L'année 2016 se révèle donc riche en défis pour faire survivre ce mouvement. Mais les changements passent aussi par les populations, notamment les professionnels et leurs formations, qui méritent d'être revisitées.

Comme le dit si bien Élisa Quémeneur, le but n'est pas « d'inverser la balance. On parle beaucoup d'égalité mais on ne travaille pas sur les origines du mal qui régissent la société. Le rapport social est inégalitaire, et ça fait 2000 ans que le rapport de domination de l'Homme existe. On est encore loin d'être dans une parfaite égalité. Pour moi, on y est pas du tout ».

Malgré le pessimisme de ce discours, Élisa Quémeneur tient toutefois à souligner les réelles avancées qui sont relatées en ce moment dans les médias, sur le harcèlement de rue et les dénonciations faites dans le milieu politique sur le harcèlement sexuel. « On dénonce, donc on avance », comme le dit si bien la jeune femme.

Un bilan lourd en conséquences, lorsque l'on sait que pour l'heure, le constat sur les violences faites aux femmes, qu'elles soient d'ordre physiques, sexuelles ou psychologiques, reste encore à travailler. Le chemin pour le respect et l'égalité est encore long.

 

(1) Militante féministe, elle a défendu le droit à l'avortement, instigatrice du Manifeste Les 343 salopes, ainsi que première présidente du Mouvement Français du Planning Familial de 1973 à 1981.

(2) Imaginé par Ségolène Royal en 2010, le Pass Contraception est présenté sous la forme d'un chéquier, accessible pour les 14-25 ans, filles et garçons permettant grâce à un système de coupons, d'avoir un accès gratuit et anonyme à des consultations médicales, des dépistages IST et à des moyens de contraception pour une durée moyenne d'un an. Le Pass Contraception est géré par les conseils généraux et n'est pas présent dans toutes les régions, dont la Bretagne.

(3) Lire l'article La contraception ne se conjugue pas qu'au féminin !, publié le 26 avril 2016 sur le site d'Alter1fo.

(4) Lire l'article Contraception masculine, ça existe !, publié le 26 mars 2016 sur le site de Breizh Femmes.

Célian Ramis

Mythos 2016 : Tendre vers le sublime avec Mansfield.TYA

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Festival Mythos, Rennes
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Des contrastes francs, un sentiment d’ulcération, une musique électro baroque… Le 19 avril, les artistes nantaises de Mansfield.TYA ont dévoilé un concert poignant et viscéral, dans le parc du Thabor.
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Des contrastes francs, un sentiment d’ulcération, une musique électro baroque… Mardi 19 avril, à l’occasion du festival Mythos, les artistes nantaises de Mansfield.TYA ont dévoilé un concert poignant et viscéral, dans le parc du Thabor, à Rennes.

Duo basé sur la voix et le violon, Mansfield.TYA conte la rage au ventre les humeurs profondes et les tourments de l’existence. Avec franchise et poésie. A cappella, toutes les deux, elles chantent : « Seulement voilà je me fais chier / La vie est triste sans bourreaux / (…) Dans le monde du silence, je m’emmerde. » Et nous, on est ravi-e-s qu’elles brisent le silence et qu’elles l’ouvrent.

Dès la première chanson, introduite par une partie instrumentale qui unit le violon à une puissante électro anxiogène, les deux artistes donnent le ton. Ce qui se traduit par une grosse claque dans la gueule.

Les notes aigues de l’instrument à cordes, joué par Carla Pallone, mêlées à la voix singulière de Julia Lanoë, parfois amplifiée, et juxtaposées aux boucles musicales, traduisent un sentiment d’urgence, d’ulcération. Un besoin de sublimer l’indicible, d’exprimer l’ineffable et de le transposer dans un langage qui leur est propre.

Le grain de folie qui les nourrit a poussé en une dizaine d’années et continue d’être cultivé. Par une forme de désillusions, de désespoir, de mélancolie, de blessures. Mais aussi de joie, de désir de fuir, de craintes, de constats, d’espoir, etc. Et tout cela a été cristallisé sur des disques et notamment leur dernier album, Corpo inferno.

Sur scène, elles voguent entre les émotions brutes, les balades hypnotiques et les atmosphères apocalyptiques, passant des unes aux autres de manière totalement assumée, un brin facétieuse et jouissive, sans toutefois malmener le public qui se laisse bringuebaler les yeux fermés, démontrant une complète confiance en le talent des deux musiciennes emprises de liberté et poussées par une fraicheur rock à couper le souffle.

Adeptes des musiques minimalistes, elles ouvrent leur art à ce qui existe de plus noir, de plus beau comme de plus fragile. L’être humain dans toutes ses complexités, ses paradoxes et ses failles, le rapport à l’autre, à l’espace et au temps.

Et au-delà de l’écriture onirique et franche d’écorchée vive de Julia Lanoë mise en perspective et valorisée par les compositions musicales et les arrangements live, elles laissent transparaitre entre elles des regards profonds qui dénotent une complicité véritablement émouvante et puissante. Et imposent une présence scénique magnifique.

De cette synergie jaillit une déferlante d’énergie rebelle et transcendante. On pourrait craindre un arrière-goût de morosité et de dégoût d’un quotidien trop fade. Mais non, c’est tout le contraire. Mansfield.TYA dégaine sa musique acide, sans nuance et sans fausseté. Dans la retenue, néanmoins.

Ça donne envie de se lâcher, de se libérer, d’exploser. De se saisir de l’esprit clubbing instauré par la chanson « Jamais jamais », suivie de l’impétueuse et insaisissable « Bleu lagon », pour retourner à l’état sauvage avant l’apothéose du final qui monte en crescendo vers un univers post apocalyptique sur « La nuit tombe ».

Elles livrent bataille avec férocité, envie et plaisir, et partage avec le public leur victoire. Celle de sublimer l’horreur sans jamais transmettre une fausse émotion. Tout est dans les tripes et la poésie. La pureté.

 

Mansfield.TYA : « Les femmes sont sous-représentées »

YEGG : Être femme dans le secteur de la musique est difficile. Est-ce que vous avez déjà pâtit d’être un duo de femme ?

Julia Lanoë : On pâtit d’être qualifiées de duo féminin alors qu’on ne le préciserait pas pour des hommes.

Carla Pallone : C’est tellement rare qu’il faut le préciser…

J.L. : C’est très important que les petites jeunes se décident à arriver dans le secteur et osent. Car les femmes ont leur place. Faut les aider, les encourager.

C.P. : Pour notre premier concert, on nous a proposé un concert non mixte. Je ne suis pas à l’aise avec ça.

J.L. : La non mixité, ça fait un peu ghetto. Après, on comprend par exemple le festival Les femmes s’en mêlent. Les femmes sont sous-représentées. Si on prend les festivals de l’été et que l’on gomme les hommes, ils restent quoi ? Même pas 4 groupes… C’est vrai !

C.P. : Y en a marre des groupes de mecs qu’avec des mecs. Mais je n’ai pas envie de tomber dans des trucs très radicaux. On adore Les femmes s’en mêlent et en fait ce qu’il y a c’est que c’est triste que ce soit nécessaire encore aujourd’hui. C’est vrai que la création féminine n’est pas bien représentée. C’est très long de faire changer les mentalités. Par exemple, les femmes ne sont jamais productrices. Les hommes sont les super producteurs. Nous, on fait notre album toutes les deux, on dira jamais de nous qu’on est productrices. Un autre exemple : on a fait un album remix en faisant attention à mettre aussi bien des hommes que des femmes. Résultat : seuls les hommes sont cités, on ne nous parle que d’eux, aucune femme... (Elle s’adresse à Julia) Tu te souviens de l’Italie ? (Elle se tourne vers nous) On faisait une tournée en Italie. Julia parle bien anglais, moi italien. On était avec des potes qui eux ne parlaient que français. Et bien pour la technique, ils allaient voir nos potes. Ils ne nous parlaient pas !

YEGG : Est-ce que c’est un sujet qui vous inspire pour vos chansons ?

J.L. : Faut exister, faut qu’on existe. Mais on a envie de parler d’autres choses que de ça dans nos chansons.

YEGG : Entre deux albums, vous dites prendre le temps. Prendre le temps de vivre, de faire de la musique avec d’autres projets, de ne pas vivre au rythme de l’industrie musicale. Vous tenez à votre indépendance, vous êtes d’ailleurs dans un label indépendant, Vicious cercle. C’est encore possible aujourd’hui de prendre le temps et de ne pas correspondre au rythme de l’industrie de la musique ?

J.L. : C’est une autre forme de combat de prendre le temps. Pour le bien-être, c’est essentiel.

C.P. : Je dirais que c’est là une question d’honnêteté.

J.L. : On ne court pas derrière la célébrité ou l’argent. Y a plein d’autres choses dans la vie.

C.P. : On se donne le luxe du temps.

YEGG : Pour aborder votre nouvel album, Corpo Inferno, la pochette montre le visage de la déesse Hygie. L’album précédent, Nyx, faisait référence à la déesse de la nuit. Pourquoi cet attachement à des figures mystiques ?

J.L. : Parce que Dieu est une femme. Et en même temps, à mort Dieu. (Rires) Et vous avez vu, la femme est encore déesse du ménage et déesse de la nuit. La nuit, c’est moins bien vu que le jour. Faudrait regarder les fonctions des dieux et les fonctions des déesses. Nous on a encore une fois les fonctions nulles. Le ménage !

C.P. : C’est pas le ménage, c’est l’hygiène ! (Rires) Ça montre une certaine intemporalité dans nos albums et nos visuels en réalité.

YEGG : Concernant cet album, vous dites assumer de passer d’une chanson plus calme à une chanson plus violente, sans forcément fil conducteur. Pourquoi ce choix ?

C.P. : Pourquoi faudrait toujours se priver et se restreindre ? On est libres !

J.L. : On a fait ce qu’on aimait en fait.

YEGG : Qu’est-ce qui a évolué dans votre manière de travailler depuis le début de votre formation ?

J.L. : Les méthodes d’enregistrement ont changé. On peut maintenant tout faire soi-même. On a aimé pouvoir composer et enregistrer en même temps. C’est agréable, c’est un luxe.

C.P. : On a notre studio, c’est pratique. Je nage mieux maintenant, c’est ça qui a évolué. (Rires)

YEGG : C’est votre fameuse manière de fonctionner : travail matin et soir et entre-temps, vous nagez…

J.L. : Oui, c’est ça. Ça nettoie l’esprit de nager. Quand on a trop le nez dans le guidon, c’est pas bon pour la création.

C.P. : Ça nous épargne de certaines nervosités.

YEGG : Comment définiriez-vous votre formation ?

J.L. : Un duo basé sur le violon et la voix. On a mis du temps à s’en rendre compte mais c’est vraiment ça.

Célian Ramis

Boxeuses : Combattre les préjugés

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Rennes
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La boxe prône, au delà du ring, des valeurs de respect, d'égalité et de maitrise de soi. Loin d'être le sport violent que l'on dépeint dans l'imagerie populaire, les femmes l'investissent. Reportage.
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Existe-t-il une boxe féminine ? A priori non. La démarche des femmes qui pratiquent ce sport est-elle similaire à celle des hommes ? Tout dépend des personnes. Comment sont accueillies les filles dans cette discipline que l’on pense (trop souvent) réservée aux hommes ? Bien.

Si elles sont encore minoritaires à pousser les portes des clubs, elles sont en revanche indifférentes aux stéréotypes de genre qui existent dans l’imagerie populaire, voulant que la boxe – anglaise, française ou thaï – soit un sport violent exclusivement destiné aux hommes avides de castagne. Un cliché qui prouve que l’on connaît bien mal ce que l’on qualifie de noble art.

La Mézière, dimanche 31 janvier, 19h, salle Cassiopée. Danaé Cuvinot est sacrée championne de Bretagne de boxe thaï, après un combat en 3 rounds de 3 minutes chacun, dans la catégorie amateure des moins de 60 kilos. Elle est maintenant qualifiée pour le tournoi de la zone Nord Ouest, dernière étape avant de pouvoir conquérir les championnats de France.

Pendant plus de 10 minutes, la jeune boxeuse du club local Naga Muay Thaï a affronté Barbara, de l’Association sportive des cheminots de Rennes. Encouragée dès son entrée, Danaé esquisse un sourire malicieux en montant sur le praticable. Selon le rituel d’arrivée sur le ring, elle longe les cordes des quatre côtés, salue son public ainsi que les juges et vient se placer au centre, à l’appel de l’arbitre. Un check du gant avec son adversaire et le combat débute. Elle déclenche plusieurs coups de pied, jambe bien droite, dont elle semble parfaitement maitriser la technique.

« Shoote, shoote », crie son entraineur, Jérôme Juin. La sportive gagne en assurance dès le deuxième round, au cours duquel elle se montre de plus en plus offensive, concentrée, battante. Les 30 dernières secondes se font intenses, les encouragements vrombissent dans les gradins, laissant finalement éclater une vive émotion dans l’assistance mêlant satisfaction et soulagement à l’annonce de sa victoire, lorsque l’arbitre saisit son bras. Signe de bataille gagnée.

BANDE DE FILLES

Plus tôt dans l’après-midi, c’est Anaïs Serralta qui s’est illustrée sur le ring, ouvrant le bal des combats féminins. Quatre ans que la jeune adolescente de 15 ans pratique la boxe thaï et un an qu’elle évolue en compétition. Ce dimanche, elle perd son combat d’assauts mais démontre qu’elle en veut et qu’elle possède un potentiel technique. Et révèle également, à l’instar des 5 autres boxeuses du championnat, l’esthétisme de ce sport, fascinante chorégraphie gracieuse et puissante.

« De plus en plus de filles viennent faire de la boxe. Et elles ont des bons niveaux. Vous pouvez donc nous envoyer vos sœurs et vos filles… », précise le speaker dont le commentaire, interprété à double sens, suscitera les ricanements des spectatrices et spectateurs. Sur les 180 licenciés du club Naga Muay Thaï, un peu moins d’un tiers sont des femmes et environ 30 d’entre elles s’entrainent dans le groupe non mixte du lundi soir mis en place lors de la saison 2014/2015, à La Mézière.

« Ça fait 6 ans que le club existe, explique Jérôme Juin, boxeur depuis 25 ans. Lors de la 4e saison, j’ai perdu une dizaine de filles. En les croisant, j’ai discuté avec elles des raisons de leur départ. Elles m’ont demandé une section féminine. J’ai dit ok mais je voulais qu’il y ait minimum 20 filles. » Dès le lancement, l’offre connaît le succès. Aujourd’hui, l’effectif est variable selon les semaines, oscillant entre 20 et 30 participantes. L’objectif étant de renforcer leur aisance technique et tactique, pour pouvoir s’intégrer aux autres cours, mixtes.

Ce moment entre boxeuses pallie au manque de confiance instauré par l’éducation genrée dès la petite enfance. « Les garçons, ils se bagarrent dès la cour d’école. Les filles, non, et elles n’osent pas frapper car elles ont peur de faire mal. Depuis toutes petites, elles entendent dire que ce n’est pas bien. Ici, elles se disent ‘j’ai le droit de le faire’. Mais attention, il ne faut pas assimiler la boxe à la violence. C’est un sport de combat mais les entrainements sont très protégés. Personne n’a envie d’aller bosser le lendemain avec la figure abimée. », analyse l’entraineur.

Pourtant, l’idée persiste inconsciemment et il est difficile de passer outre, même pour une fille : « Un groupe de filles, ça change, c’est bien, assure Anaïs, un lundi soir de janvier à l’entrainement non mixte. Mais je préfère m’entrainer avec les gars. En combat avec eux, on peut taper. » Ce soir-là, une quinzaine de boxeuses, âgées entre 15 et 45 ans environ, travaille les différentes techniques au fil d’une série d’exercices en duo. « J’ai du mal avec l’esquive », « Moi, c’est avec le crochet » ou encore « ah, je ne peux pas m’empêcher de réagir alors que c’est à ton tour »…

Les unes et les autres affrontent leurs difficultés, dans une ambiance détendue. Aux alentours de 20h15, les sportifs du cours suivant foulent le plancher de la salle et s’amusent à taquiner : « C’est tout de suite plus le bordel avec les femmes, ça bavarde ! » Plaisanterie, à n’en pas douter, qui assoie une supériorité dans l’implication des licencié-e-s : le loisirs pour les femmes, le sérieux pour les hommes. Une image stéréotypée qui n’a pas épargné Anne-Gaëlle Derriennic, championne de France Élite, de boxe française - savate (lire son interview p.22 et 23).

Malgré tout, lors des combats, la notion de sexe s’évapore. Compétiteurs et compétitrices sont jugés, respectés et encouragés de manière similaire par le public.

ELLES ARRIVENT !

À 70 ans, Jean-Claude Guyard ne compte même plus combien de temps il a boxé. Après 18 ans au Cercle Paul Bert à mener la section boxe anglaise, il a fondé en 2005 le Club Pugilistique Rennes Villejean, dont il est président. Il parle comme s’il était né les mains dans les gants, aujourd’hui raccrochés mais pas délaissés. Loin de là. Il se souvient, avec Jacques Marguerite, entraineur du club, de l’arrivée des premières filles. Il y a à peine 20 ans. D’abord dans la boxe éducative, où on apprend à toucher l’adversaire, sans appuyer, sans frapper. Puis en catégorie amateure.

« Il y a eu des réactions oui, évidemment, certains n’étaient pas d’accord mais ils se sont adaptés. Quand elles font leurs preuves, ils ne disent plus rien. Elles doivent faire deux fois plus d’effort que les gars », commente Jacques. « Les filles dans les équipes, généralement, ce sont des têtes ! Avocates, médecins, ingénieures, cadres… Alors oui certains ont dit que ce n’était pas un sport féminin, que les femmes ne pouvaient pas prendre des coups… Mais ce sont des a priori ! À part certains qui restent dans leur connerie, les autres se sont ouverts et ont changé d’avis. Et heureusement ! », vient préciser Jean-Claude qui se délecte chaque soir de l’ambiance qui règne dans le gymnase loué par le CPRV, qui manque d’une salle de sport qui lui soit propre.

À l’image du Naga Muay Thaï, les femmes représentent presque 1/3 de l’effectif du Club, comptant près de 40 boxeuses sur environ 120 licenciés.

LA BOXE LIBÈRE

Audrey Chenu, militante féministe, boxeuse depuis 5 ans et entraineure pour les petites filles, était de passage à Rennes en novembre 2014. Elle défendait bec et ongles la place des femmes dans ce sport : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » La boxe se révèle comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier.

« On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. », avait-elle alors déclarée, passionnée et engagée (lire notre article « Audrey Chenu, son combat de femme vers l’émancipation » - 19/12/2014 – yeggmag.fr).

Mettre du rythme, ne pas être contracté, effectuer des mouvements amples, ne pas gaspiller de l’énergie en se dispersant… Les conseils prodigués par Maxime Cuminet, coach de boxe anglaise au sein du club Défenses tactiques, de Rennes, résonnent dans l’esprit des boxeurs/boxeuses. Dynamisme, précision, fluidité, rapidité, la boxe demande rigueur et discipline. Les cordes fouettent le sol d’un côté du tatami, les poings fendent l’air de l’autre. Une chaleur moite envahit la salle.

Par deux, les participant-e-s se concentrent sur les feintes. L’objectif : apprendre à percer la défense de l’adversaire. Il faut élaborer sa stratégie rapidement. Avant que l’autre ne provoque l’action et ne déclenche en premier. « Les bases techniques nous aident à maitriser nos coups et à les recevoir. Les six premiers mois, ma famille s’inquiétait un peu de me voir avec des bleus. Sur la peau noire, ça surprend », s’amuse Liliane Niyongira. À 26 ans, elle prend des cours de boxe depuis 2 ans et de krav maga depuis 5 ans.

À force d’entrainement, elle se sent de plus en plus à l’aise, progresse et n’hésite pas à s’entrainer avec des hommes. Si les femmes sont en minorité, ne représentant qu’un quart de l’effectif de boxe anglais (environ 15 filles sur 60), la question ne se pose pas lors de l’entrainement.

SE DÉFOULER

L’intérêt majeur avoué réside dans le défoulement et le dépassement qu’il permet. Toutes évoquent les bienfaits physiques de la boxe. Cardio, gainage, abdos, pompes, sauts à la corde, la pratique régulière entraine musculation et perte de poids. La sueur coule à chaque séance.

Les sacs de frappe sont indispensables aux entrainements du CPRV pour le cardio et le développement du haut du corps, la boxe anglaise n’utilisant que cette partie-là (touches au buste et au visage), tandis que la savate fait appel aux poings et aux pieds, tout comme le muay thaï qui ajoute les genoux et les coudes. Un sport complet et adéquat pour entretenir son corps et aérer son esprit. Mais pas uniquement.

« Je suis venue à la boxe car on m’a dit que ça m’irait bien. Je suis de base assez nerveuse et impulsive mais je déteste la violence. On se défoule dans un état d’esprit que j’aime bien, on se respecte, petits, grands, débutants, doués, femmes, hommes : on est tous ensemble, c’est mixte et tout le monde est accueilli. », confie Adeline Coupeau, 26 ans, qui boxe depuis 3 ans au CPRV.

LA RÈGLE DU RESPECT

Si bon nombre de clichés s’accumule autour de la discipline, vue comme un sport de rue, une occasion de se bastonner, la notion de respect est bien réelle. Le combat est codifié. Les règles doivent être intégrées, sous peine d’être de sanction. Saluer les juges, respecter son adversaire, ne pas remettre en cause les décisions de l’arbitre, écouter son entraineur, ne pas frapper avec l’intérieur du gant… des points qui peuvent paraître évidents mais qui nécessitent une rigueur mentale qui s’applique comme un réflexe sur le ring mais également en dehors.

« Pour moi, c’est l’école de la vie, il y a un règlement très dur. », note Jean-Claude Guyard. Il connaît tous les membres de son club dans lequel les différentes nationalités et milieux sociaux se côtoient. Il prône la boxe sociale, la mixité, et a un mot pour chaque personne qui foule la porte du gymnase de la rue de Lorraine. Du coin de l’œil, il scrute la salle et observe toutes les personnes présentes, se nourrit de l’énergie communicative qui s’en dégage.

Et défend l’idée d’un club convivial et familial. Dans un quartier populaire comme Villejean/Kennedy, une salle de boxe est un argument d’intégration. Plutôt que de trainer dehors, les jeunes s’entrainent. Et s’entraident, et c’est là la fierté de Jean-Claude : les plus grands aident les plus petits aux devoirs, les liens se tissent, la notion de confiance en l’autre s’aiguise.

VALEURS DÈS L’ENFANCE

Un soir d’entrainement, une petite fille de 7 ans, Noémie, attend son papa qui boxe. Il ne lui faut pas plus d’une minute avant d’enfiler des gants et de commencer à déclencher des directs du droit et du gauche contre les palettes que lui présente son grand oncle de 17 ans. Nul doute qu’elle rejoindra à la rentrée prochaine le groupe de boxe éducative, premier pas des enfants dans ce sport pour les assauts. Toucher sans appuyer, c’est la devise de cette pratique.

On y apprend la maitrise de soi, le respect mais aussi à mettre des coups, en recevoir et à découvrir ainsi ses propres capacités. L’apprentissage de la boxe favorise alors la confiance en soi, en prenant conscience de ses capacités. D’autant plus quand on est une femme dans un sport jugé pour les hommes. Le président du CPRV se souvient d’une jeune fille prénommée Rose qui venait aux entrainements mais restait sur le banc à regarder : « Un jour, je l’ai emmenée à Brest. Elle a boxé, elle a gagné. J’ai croisé un peu plus tard la directrice de son collège qui m’a dit que c’était incroyable car Rose avait énormément pris en assurance. »

La boxe force à se dépasser et à se découvrir. Se découvrir une résistance, une capacité à aller encore plus loin, à aller de l’avant, à canaliser son énergie et à maitriser son corps, simultanément au développement d’une réflexion rapide, qui se doit d’être juste et précise. Mais il va plus loin : « Ici, on ne parle pas que de boxe ; on parle de leur vie aussi. »

CONFIANCE EN SOI

La confiance est primordiale et s’acquiert avec le temps. « Certaines sont timides, discrètes. Sur le ring, elles deviennent des guerrières ! », commente Jérôme Juin. Les motivations sont aussi différentes que nombreuses, que ce soit pour s’entretenir, maigrir ou se défendre. Un argument que la plupart des femmes réfutent. « On prend confiance en nous mais faut pas être dupe. Si je me fais agressée, je ne sais pas si je saurais me protéger. », déclare Rozenn Juin, 35 ans, boxeuse dans le club Naga Muay Thaï depuis 4 ans.

Même son de cloche du côté de Juliette Josselin, 24 ans, boxeuse au CPRV depuis la rentrée 2015 : « Je n’en fais pas depuis longtemps, je ne sais pas donc au niveau des répercussions mais je n’en fait pas pour me sentir en sécurité dans la rue. »

Pour Laélia, la boxe est un moteur pour les femmes. À 28 ans, elle pratique pour la 3e année le noble art et a intégré le club Défenses tactiques en arrivant à Rennes en septembre dernier. « Ça a changé énormément de choses pour moi. Avant, je vivais à Paris, je souffrais du harcèlement de rue, du sexisme. Moi, je suis du genre à sourire… », explique-t-elle à la fin du cours. Plusieurs points lui apparaissent. Le premier : le sport de combat, discipline « qui ne va pas de soi pour les filles », alimente la confiance en soi et diminue la peur des interactions et donc les risques d’interaction.

L’attitude influençant directement les agresseurs. Le second : la boxeuse apprend à ne plus se laisser faire et à réagir lorsqu’elle est victime d’une situation sexiste. « Un jour, un type me harcelait dans le train et m’a craché dessus. Je lui ai mis un coup de poing. Alors je ne dis pas que c’est la solution, pas du tout. Mais en fait il a été tellement surpris, pensant que j’allais pas réagir, qu’il n’a plus rien fait. Et je me dis qu’il ne le fera plus ! », affirme-t-elle.

Tout comme Juliette, Laélia est de celles qui aiment briser les codes genrés et ne surtout pas se laisser enfermer dans les normes sociales. Être une femme ne devrait pas être un frein. Et la jeune femme se réjouit d’avoir intégré le club rennais qui, prend soin d’employer un langage mixte. « Au masculin et au féminin. Il adapte quand il y a des différences (protection de la poitrine par exemple, ndlr) et surtout il ne nous infantilise pas. J’aime le discours que le club tient : une fille peut avoir les mêmes forces de frappe qu’un homme. », souligne Laélia.

Ne manque plus qu’à appliquer cette qualité de parole au domaine du sport, secteur dans lequel les stéréotypes ont souvent la vie dure. Une chance que ce soit le cas aux JO de Rio cette année ? Pas sûre mais quelques boxeuses devraient nous mettre KO de par leur maitrise et leurs compétences. En 2012, elles étaient passées inaperçues…

C’est une compétitrice aguerrie. De la gymnastique, elle passe à la boxe française, la savate, un sport qu’elle pratique depuis 10 ans. En arrivant à Rennes il y a 2 ans, Anne-Gaëlle Derriennic se lance dans la compétition. La détermination de la jeune trentenaire, originaire du Sud Ouest, lui vaut d’être sacrée championne de France Elite B en 2015. En parallèle de ses études à l’école de kiné, la sportive vise à présent le podium de l’Elite A, tremplin pour une sélection en équipe de France.

YEGG : Pourquoi avoir choisi la boxe ?

Anne-Gaëlle Derriennic : C’est un sport qui permet de se défouler en peu de temps. En 1h30, on est complètement rincé. Il fait appel à plein de choses comme la souplesse, la coordination, la rapidité… C’est un sport complet ! La boxe française est moins traumatisante car il y a plus de cibles, pas uniquement buste et figure, et de choix dans les armes.

Quel est le rythme d’entrainement ?

Je suis à 3 entrainements de 2h par semaine. Mais ça peut aller jusqu’à 5 entrainements par semaine à l’approche d’une compétition. Ce sont les entraineurs qui planifient les rythmes. Un mois, un mois et demi avant une compétition, je suis à 4 entrainements par semaine. Et ils peuvent choisir d’en rajouter s’il y a besoin de développer la tactique ou la technique.

On dit que la boxe française est la plus féminine. Êtes-vous d’accord ?

Pour moi, il n’y a pas de boxe féminine. Quand on est en combat, les femmes et les hommes ont la même volonté sur le ring. Ce sont les mêmes impacts, proportionnellement au poids, la même intensité. Pour moi, c’est unisexe.

Pourquoi avez-vous voulu passer en compétition ?

J’ai une vision du sport de compétitrice. Pour moi, c’est l’évolution normale. On apprend un sport, les bases, puis on développe, les assauts, les combats, Elite. Mais je comprends que des femmes ne veuillent pas aller au combat. Après, on est préparé-e-s quand on arrive sur le ring. On a une préparation psychologique et physique.

Que vous apporte la boxe ?

Pour une grande partie des gens, la boxe est un sport dans lequel on se met sur la figure. C’est beaucoup plus élaboré que ça. On doit réfléchir, provoquer l’autre pour toucher là où on veut, quand on veut. C’est comme un jeu d’échecs avec une grande rapidité pour réfléchir sous la pression. La boxe française est très codifiée. Elle comporte beaucoup de règles. Ce n’est pas du combat de rue. On a des gants et ça se passe entre des cordes. Pas dans la rue et n’importe comment. C’est comme un art, la boxe. (…) Il faut avoir conscience du danger. On peut prendre un mauvais coup, un KO, il faut bien réfléchir. Quand on va sur le ring, on pense à son combat, il faut faire le vide, être très concentré.

Quels regards les hommes et les femmes portent sur vous ?

Les hommes sont souvent étonnés. Avec mon petit gabarit, ils ne s’imaginent pas que je fais de la boxe. Ou alors en loisirs. Quand je montre mes combats, ils se disent qu’ils ont en face d’eux un bout de femme qui sait se servir de ses pieds et de ses poings sur un ring. Les femmes ont plutôt tendance à dire « Ah oui c’est bien de faire ça… Mais moi je ne le ferais pas ! ». Surtout quand elles me voient avec un cocard (Rires). Mais certaines de mes amies ont testé et ont accroché malgré tout !

Vous souvenez-vous de votre premier combat ?

Oui, c’était un gala, j’étais à l’époque au club de Brest. Il y avait de la musique, des jeux de lumière : le gros stress ! Les entraineurs savent transformer ça en bon stress et puis quand on monte sur le ring, on oublie tout. J’en garde un très bon souvenir.

Un combat vous a-t-il marqué plus qu’un autre ?

Mon premier combat en Élite, ça devait être en avril je crois (2015, ndlr). Mon premier 5 x 2 minutes. Je combattais contre une amie d’un club de Nantes avec qui je me suis beaucoup entrainée. C’était assez fort. On rentrait dans la cour des grandes.

Dans quelle ambiance est-on au Championnat de France ?

C’est assez bizarre et en même temps il ne faut pas trop se mettre la pression. Ce n’est pas comme un gala ; ce sont des combats à la chaine, une soixantaine dans la journée. Il faut alors observer les jeux des adversaires, repérer qui on va peut-être rencontrer. Et vu l’enjeu, on veut aller jusqu’au bout. Il faut être solide psychologiquement.

Vous étiez en catégorie F52 – Coqs, qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est la catégorie des femmes de moins de 52kg. Coqs, c’était le nom à ce moment-là. Et c’était l’Elite B. C’est comme la ligue 2 au foot. Cette année, je suis en Elite A, je me suis qualifiée en janvier pour la demi-finale (qui se jouera le 27 février).

Quel objectif vous fixez-vous ?

C’est la première année en Elite alors l’idée ici est de prendre les combats les uns après les autres. Mais mon rêve est évidemment d’aller en finale !

Et si c’est le cas ?

Les 2 finalistes sont sélectionnables en Equipe de France. Mais il y a beaucoup de prétendants pour peu de places. Dans ma catégorie, l’une des plus grosses catégories, on était 12 femmes. En Elite, il y en a entre 40 et 50. Ça représente environ 1/3 de l’effectif total.

Que diriez-vous aux femmes pour leur donner envie d’intégrer le milieu de la boxe ?

Que malgré l’étiquette de sport d’hommes, les femmes ont leur place dans la boxe. Ce n’est pas un sport de garçon manqué, pas du tout. Il y a une bonne entente aux entrainements entre les femmes et les hommes et nous sommes bien intégrées. Il n’y a pas de différences entre nous. Nous avons les même cours, les mêmes gants, deux pieds, deux mains ! C’est un sport accessible, très physique et ce n’est pas un sport de bagarre. Après, il faut essayer pour voir si on accroche.

Concernant la confiance en soi, la boxe transmet des valeurs utiles sur le ring comme en dehors…

Ah c’est sûr, il vaut mieux avoir confiance en ses armes quand on est sur le ring (Rires) ! Personnellement, je ne suis pas quelqu’un qui a naturellement confiance en soi mais on apprend au fur et à mesure. Evidemment, la boxe transmet aussi sur la vie de tous les jours. On se fixe un objectif et on se donne les moyens d’y arriver.

 

 

 

 

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Elles enfilent les gants
Valeurs sur le ring... et en dehors !
Le cran des boxeuses à l'écran
Anne-Gaëlle Derriennic : "Se donner les moyens d'y arriver"

Célian Ramis

Femmes du monde, militantes de la paix

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Maison des Associations de Rennes
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« Je suis fatiguée d’être dans la lutte depuis 30 ans. Mais que faire ? Laisser tout ça ? Ce n’est pas responsable. Nous devons lutter. » Un appel à la solidarité et au combat pour la paix et l’égalité, lancé le 23 mars dernier.
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« Je suis fatiguée d’être dans la lutte depuis 30 ans. Mais que faire ? Laisser tout ça ? Ce n’est pas responsable. Nous devons lutter. » Shura Dumanic, journaliste d’origine bosniaque et militante pacifiste pour les droits des femmes, lance un appel à la solidarité et au combat pour la paix et l’égalité. Le 23 mars dernier, elle figurait parmi les intervenantes, féministes et citoyennes du monde, venues défendre des espaces publics de paix et de non-violence, lors d’une conférence organisée par Mouvement de la Paix, à la Maison des Associations de Rennes.

Au mois de mars, les luttes des femmes pour l’accès aux droits et à l’égalité des sexes sont chaque année mises en avant dans la capitale bretonne. En 2016, le contexte de tensions internationales résonne dans la programmation et les diverses conférences destinées à aborder la condition des femmes à l’étranger et rompre les tabous et stéréotypes alimentés par les Occidentaux-tales.

Plusieurs voyages en cultures connues et/ou inconnues nous ont mené en Inde, en Afrique, au Proche et au Moyen Orient, au Maghreb, au Mexique ou encore au Québec, multipliant les visions et les points de vue autour des femmes dans le monde et démontrant l’importance de la lutte pour les droits des femmes et l’égalité des sexes. La conférence du 23 mars venait alors comme une synthèse à tous les événements organisés durant ce mois de mars. Loin d’une conclusion, elle brise les frontières et ouvre la réflexion sur tous les aspects des féminismes.

FEMMES KURDES ET TURQUES CONTRE LA RÉPRESSION

En France depuis 2 mois, Miral souhaite apprendre le français. À la Maison des Associations, elle parle en turc, traduite par son amie, Hayral. Elle milite au sein du parti pro kurde et au congrès des femmes libres, et dénonce la politique répressive d’Erdogan président de la République de Turquie, qui a récemment rappelé – à l’occasion de la journée internationale pour les droits des femmes – que les femmes restent avant tout des mères.

Pour elle, la situation en Turquie est alarmante. La mentalité islamiste et répressive atteint tous les mécanismes de l’état turc et la place au même niveau que la pratique terroriste de Daesh.

« Erdogan tient des propos sexistes et empêche l’émancipation des femmes donnant lieu à des réalités atroces. »
scande-t-elle.

Et ces réalités, elle les liste : recrudescence des violences faites aux femmes, culpabilisation des femmes en cas de viol, augmentation des mariages forcés d’enfants et d’adolescentes… « Une femme enceinte ne peut pas se promener dehors, une femme ne peut pas rigoler sans risquer de donner envie à un homme, un père a le droit d’avoir envie de sa fille. Sans oublier la réduction de peine dans un cas de violence sexuelle si le coupable a éjaculé rapidement ou si sa victime est une femme handicapée… Récemment, il y a eu une affaire de viols sur 45 enfants. Le gouvernement ne veut pas en parler, minimisant les faits car ‘’les viols n’ont été faits qu’une seule fois’’. »

Mais la militante transmet aussi dans son discours la volonté, détermination et force des femmes kurdes et turques, qui manifestent main dans la main le 8 mars dans les rues d’Istanbul. « Elles ne se laissent pas faire, elles n’acceptent pas, elles se battent et elles résistent. », affirme Miral qui rappelle toutefois que les guerres, comme celle qui oppose les kurdes aux turques ou comme celles que mènent Daesh, notamment envers les femmes, kidnappant les femmes yézidies, les forçant à se marier et à se convertir à l’Islam, font des enfants et des femmes leurs premières victimes.

« Nous demandons à l’état turc de cesser les violences envers les femmes. Il est important de comprendre le rôle attribué aux femmes, la situation des kurdes, et de comprendre que la paix ne pourra s’obtenir qu’en libérant les femmes dans tous les domaines de la vie. »
insiste Miral.

FEMMES MEXICAINES CONTRE LES FÉMINICIDES

De son côté, la militante mexicaine Elena Espinosa attire l’attention sur les féminicides en Amérique latine. « Quand je suis arrivée en France, je me suis intéressée à l’image que les gens avaient concernant le Mexique. J’ai entendu « narco, pauvre, tequila, fajitas, machos… » mais personne ne parlait des féminicides. », déplore-t-elle avant de donner des chiffres effarants sur la situation mexicaine : 6 femmes sont assassinées chaque jour, 1014 féminicides ont eu lieu ces dix dernières années, toutes les 9 minutes une femme est victime de violences sexuelles.

Au Mexique, l’Observatoire National Citoyen des Féminicides reconnaît l’horreur de la situation et la dénonce. Tout comme les Argentin-e-s se mobilisent contre ce crime, consistant à assassiner des femmes en raison de leur sexe. Une lutte qui a suscité la curiosité de l’auteure Selva Almada qui a mené une enquête sur 3 meurtres de jeunes femmes, survenus dans les années 80 dans la province Argentine et jamais élucidés. En octobre 2015, son livre Les jeunes mortes est un coup de poing engagé et nécessaire au réveil des consciences.

« Motivés par la misogynie, les violences extrêmes, ils ont recours à l’humiliation, l’abandon, les abus sexuels, les incestes, le harcèlement… Cela révèle un rapport inégal entre les hommes et les femmes dans tous les domaines. »
rappelle Elena.

Pour elle, une des solutions réside dans la dénonciation des faits par le biais des arts et de l’humour. « Avec le collectif Les Puta, on identifie les éléments culturels et on réfléchit ensemble à comment le mettre en scène dans une pièce de théâtre par exemple. Avortement, diversité culturelle, homosexualité, violences de genre… Il faut ouvrir des espaces publics pour créer la paix. », conclut-elle.

FEMMES SOLIDAIRES POUR LA PAIX

Shura Dumanic, militante pacifiste et journaliste bosniaque, réfugiée en Croatie, et Fathia Saidi, militante féministe et présentatrice radio et télé en Tunisie, insistent sur la solidarité internationale. Encore marquée par les guerres des Balkans, Shura Dumanic explique : « La guerre divise les gens et empêche la reconstruction et le développement d’un pays. Il n’y a plus d’esprit de construction, de confiance, plus de volonté de reconstruire la vie. »

Pour elle, sans la solidarité de la France et de l’Italie, la situation n’aurait pas été supportable. « Les femmes témoignent d’une grande force, d’une force terrible, qui doit vivre ! Entre nous et à l’extérieur. Avec le réseau des femmes de la Croatie, nous avons réussi à changer 3 lois sur les violences, sur la participation des femmes à la vie politique et sur la famille. Ça nous a pris 15 ans mais c’est possible ! Nous devons changer notre culture, changer la culture de la violence et aller vers la culture de la non-violence. Interdire la guerre, liée à la violence domestique, et surtout résister contre la division ! », scande-t-elle, fatiguée mais emprise d’espoir.

Fathia Saidi revient sur l’importance de la lutte contre la culture patriarcale du père, du mari, du frère et du fils. Casser la représentation de la femme objet. Voir enfin la femme comme un sujet. Dans le monde arabe, la Tunisie figure comme une exception, un symbole de la lutte féministe acharnée et qui ne lâche rien. Les lois pour les droits des femmes se multiplient, mais ne s’appliquent pas forcément. Les femmes manifestent, luttent, défilent, aident à l’avancée du pays en temps de révoltes et de révolutions, puis disparaissent de la circulation.

« Dans la Constitution, l’article 21 stipule la non discrimination entre les sexes mais le combat reste permanent et doit se faire davantage. », souligne-t-elle. Pour la militante tunisienne, l’avancée des droits des femmes est le meilleur indicateur d’une société en progrès :

« L’avenir de la Tunisie, ce sont les femmes. Et elles se battent contre la régression des mentalités. »

La solidarité doit alors servir à créer des réseaux au sein d’un même pays mais également entre les pays, comme tel est déjà le cas entre les pays du Maghreb par exemple : « Il faut combattre les violences pour changer les mentalités, faire participer les femmes aux politiques publiques, éduquer nos jeunes à la culture de la paix et apprendre le respect de la différence. Et là peut-être qu’on arrivera à des sociétés moins violentes. » Le chemin est long mais pas impraticable. Aux femmes de prendre leur liberté, comme le conseillait Nadia Aït-Zaï, à la MIR le 15 mars dernier.

Célian Ramis

Que les femmes arabes arrachent leur liberté !

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Maison Internationale de Rennes
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Les femmes doivent arracher leur liberté ! C’est ce que prônait l’avocate Nadia Aït Zaï, le 15 mars dernier, à la MIR, à l’occasion d’une conférence sur les formes de libération des femmes en Algérie.
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Les femmes doivent arracher leur liberté ! C’est ce que prône l’avocate Nadia Aït Zaï, également professeure à la faculté de droit d’Alger et présidente du Ciddef – Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme. Le 15 mars dernier, à la MIR, la militante pour les droits des femmes abordait les conditions de vie des femmes algériennes mais aussi tunisiennes et marocaines, à l’occasion d’une conférence sur les formes de libération des femmes en Algérie, organisée par l’association de jumelage Rennes-Sétif.

« Les images qui vous viennent en France, de par les faits divers, les journaux, les journalistes, etc. donnent une image de la femme algérienne sans aucun droit. La situation est encore inégalitaire et discriminatoire mais elle évolue favorablement. Je fais partie d’un mouvement féminin, je ne sais pas si je suis féministe mais il faut toujours essayer de défendre les droits des femmes, considérer la femme comme un individu, un sujet de droit. Car tout tourne autour de ça. », lance Nadia Aït Zaï au commencement de sa conférence.

Tout comme le précise Fatimata Warou, présidente de l’association Mata, à Rennes, dans le documentaire de Karine Hannedouche, Pour que l’oiseau s’envole, « on considère souvent que la femme n’a pas de valeur, elle est chosifiée ». Et cette image colle à la peau des femmes du continent africain, du Moyen Orient et du Proche Orient. En témoignent toutes les intervenantes invitées à s’exprimer dans le cadre de la programmation du 8 mars à Rennes. Une explication pour l’avocate algérienne : les guerres d’indépendance et les périodes post libération.

BAISSER LES ARMES

Pourtant, les femmes du monde arabe – Maghreb et Egypte – ont participé à ces luttes. « Elles ont bravé la tradition pour la guerre d’indépendance (1954 à 1962, en Algérie, ndlr), certaines ont fait le maquis, ont pris les armes, ont brisé la digue des interdits ! », scande Nadia Aït Zaï. Mais, poursuit-elle, une fois l’indépendance déclarée, la digue a été refermée sur les femmes, lâchées par les hommes :

« Elles ont été éloignées du vrai combat, de la vie politique. C’est à partir de là que va se nourrir l’image qu’ont les politiques, les sociétés sur nous. »

Malgré le droit de vote (droit d’être éligibles et électrices) obtenu en 1944, elles n’ont pourtant pas un réel accès à la représentativité, une petite dizaine d’élues seulement accédant au Parlement dans les années 60 et 70. Le droit au travail n’est pas non plus saisi comme élément libérateur, seul 18% de la population féminine travaillant en Algérie.

« C’est le taux le plus bas du Maghreb. Il a été libérateur à un moment mais il n’est plus considéré tel quel. Selon une enquête de 2013, 18% des célibataires travaillent, 11% des femmes mariées, 30% des femmes divorcées et 6% des veuves. En fait, quand les femmes trouvent des maris, elles quittent leur emploi. Elles travaillent pour se faire un trousseau comme on dit ! Pour le jour du mariage…, ironise Nadia Aït Zaï. Il y a eu tout un travail insidieux de la part des islamistes dans les années 90. »

En effet, quelques années plus tôt, le Code de la famille est voté. En 1984, précisément. Et sur ce point, les femmes n’ont pas voix au chapitre, malgré les manifestations et contestations de la part des féministes, y compris de Zohra Drif, sénatrice et épouse de Rabah Drif, alors président de l’Assemblée populaire nationale. Le Code de la famille réinstaure des éléments de la charia, instaure une tutelle pour diminuer les droits juridiques des femmes, maintenues sous la coupe masculine et patriarcale, et légalise entre autre la polygamie. Sans oublier qu’il vient contredire et rompre les articles et principes de la Constitution de 1976 signifiant l’égalité de tous les citoyens.

Une double dualité s’instaure : être des citoyennes dans la sphère publique et être considérées comme mineures dans la sphère privée.

50 ANS DE MOBILISATION

« Pourtant, il y a 50 ans déjà, la liberté et l’émancipation semblaient promises aux femmes arabes. Alors que leurs pays accédaient à l’indépendance, certaines d’entre elles, comme les actrices et danseuses égyptiennes exposaient fièrement un corps libre et sensuel. Et les leaders politiques de l’époque, libérateurs des peuples, déclaraient tous aussi vouloir libérer les femmes. 50 ans plus tard, les femmes arabes doivent pourtant lutter plus que jamais pour conquérir ou défendre leurs droits chèrement acquis. Et leur condition ne s’est pas vraiment améliorée. Ou si peu. Que s’est-il passé ? Et comment les femmes arabes parviendront-elles à bousculer des sociétés cadenassées par le sexisme et le patriarcat ? »

C’est l’introduction et les questions que pose la réalisatrice Feriel Ben Mahmoud en 2014 dans le documentaire La révolution des femmes – Un siècle de féminisme arabe. Un film qui raconte leurs luttes et leur histoire. Et montre surtout la détermination de ces femmes à acquérir leur liberté et l’égalité des sexes. Pour la présidente du Ciddef, « l’égalité est virtuelle, elle est à construire. Mais des efforts ont été faits. »

Dès le début du XXe siècle, des hommes, comme le penseur tunisien Tahar Haddad, et des femmes, comme la militante égyptienne Huda Sharawi – désignée dans le documentaire comme la première femme féministe arabe, elle a retiré son voile en public en 1923, créé l’Union féministe égyptienne et lutté pour la coopération entre militantes arabes et militantes européennes – se mobilisent pour défendre les droits des femmes et affirmer l’idée que la libération des pays arabo-musulmans ne peut passer que par l’acquisition de l’égalité des sexes, la modernité d’une société se mesurant sur ce point-là, comme le précise l’historienne Sophie Bessis en parlant de « pensées réformistes, modernistes », concernant l’Egypte, le Liban, la Syrie et la Tunisie.

Un discours que tiendra également la présentatrice radio et télé, et militante féministe Fathia Saidi, le 23 mars lors de son intervention à la conférence "La lutte des femmes à travers le monde pour un espace public de paix et de non-violence", organisée à la Maison des Associations de Rennes : "C'est à travers les droits des femmes que l'on mesure les progrès d'une société. L'avenir pour la Tunisie, ce sont les femmes. Et elles se battent contre la régression des mentalités."

C’est dans cet esprit que le penseur égyptien Kassem Amin, en 1899, affronte l’idéologie religieuse interprétée par des hommes. Il ne s’oppose pas à l’Islam mais bel et bien à l’interprétation des traditions et des textes, considérant que la libération des femmes permettrait de lutter contre le déclin d’un pays. « Imposer le voile à la femme est la plus dure et la plus horrible forme d’esclavage. C’est quand même étonnant, pourquoi ne demande-t-on pas aux hommes de porter le voile, de dérober leur visage au regard des femmes s’ils craignent de les séduire ? La volonté masculine serait-elle inférieure à celle de la femme ? », s’interroge-t-il.

L’INSPIRATION DE LA TUNISIE

Habib Bourguiba, en 1956, devient le premier Président de la république en Tunisie. Il proclame le Code du statut personnel, qui abolit la polygamie et la répudiation, instaure le divorce et fixe l’âge légal du mariage à 17 ans. Il dévoilera même plusieurs femmes en public et, sans aller jusqu’à l’égalité entre les femmes et les hommes, inaugurera le féminisme d’Etat. Education gratuite, droit au travail, création du planning familial, accès à la contraception dès la deuxième moitié des années 60, légalisation de l’avortement, sans condition et pour toutes les tunisiennes, en 1973… La Tunisie est et reste une exception au sein du monde arabe.

Car si certains pays ont essayé de promouvoir une autre image de la femme, notamment en Egypte, qui dans les années 50 sera le centre du cinéma arabe et montrera des figures féminines modernes, le colonel Nasser, au pouvoir depuis 1956, ne pourra s’opposer très longtemps aux conservateurs que sont les membres de la Société des frères musulmans.

Malgré la marginalisation du combat des femmes dans la plupart des pays arabes après l’obtention de leur indépendance, les mouvements féministes ne vont pas se contenter des quelques droits obtenus et vont créer une cohésion entre pays maghrébins. Pour l’Algérie, ce sont de longues années de lutte profonde qui voient le jour dans les années 90.

CHANGER LES LOIS ET LES MENTALITÉS

Le Ciddef, créé en 2002, ne lâche rien et travaille constamment sur des actions et des plaidoyers permettant de faire évoluer les lois. Pendant 12 ans, la structure a lutté pour obtenir une loi instaurant des quotas (2012), permettant ainsi aux femmes d’accéder aux fonctions électives et administratives. Ainsi, 147 femmes ont été élues au Parlement lors des dernières élections législatives.

Mais si les lois évoluent, les mentalités sont quant à elles extrêmement difficiles à changer. Et les femmes que Charlotte Bienaimé, auteure de documentaires sur France Culture et Arte Radio, a rencontrées et interviewées - en sillonnant à partir de 2011 divers pays arabes – l’affirment. Elles s’insurgent, critiquent, analysent, décryptent, observent et témoignent de leurs vécus dans le livre de la journaliste, Féministes du monde arabe, publié aux éditions Les Arènes en janvier 2016.

Madja est algérienne. Elle a 27 ans au moment de l’échange avec Charlotte Bienaimé et vit à Alger. Elle explique, page 76 : « Les gens estiment que pour que les femmes sortent, il faut qu’elles aient une bonne raison. Et après 18h, il n’y a plus de bonnes raisons. On n’est pas censées travailler, ni avoir cours. Pour eux, le soir, si les femmes sont dehors, c’est qu’elles veulent être agressées ou c’est qu’elles se prostituent. La nuit, tout est permis. Les mecs, on dirait des loups-garous. Ça devient très agressif. Les agressions sont verbales et physiques. »

LES LUTTES RÉCENTES ET EN COURS

Actuellement, les militantes œuvrent pour l’égalité sur l’héritage. « Nous y travaillons depuis 2010 et nous n’avons pas encore eu de réactions violentes… Il faut savoir qu’il y a des discriminations sur l’héritage, les femmes n’ont pas les mêmes parts. Et il y a des familles avec que des filles. Là, un cousin mâle éloigné peut se pointer pour hériter avec elles. C’est injuste. La Tunisie a déjà exclu cette possibilité et nous souhaitons l’exclure également. », explique Nadia Aït Zai.  

Si le gouvernement a abrogé la notion du chef de famille en Algérie (un combat actuellement mené par les tunisiennes et les marocaines) et par conséquent le devoir d’obéissance au chef de famille, la tutelle est, elle, toujours effective lors de la conclusion du contrat de mariage. Un point devant lequel le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, n’a pas voulu fléchir en 2005 lors de la réforme du Code de la famille. Il impose néanmoins le consentement comme élément essentiel de l’acte matrimonial, notamment en ce qui concerne la polygamie.

Côté divorce, l’homme peut toujours répudier sa femme. « Elles en souffrent depuis 1985 ! Et le ministère ne donne pas les vrais chiffres de la répudiation », précise la présidente du Ciddef. Pour les femmes, le divorce par compensation financière est autorisé. L’ex-épouse doit alors restituer la dot.

« Elles utilisent toutes ça ! Pendant un temps, la pension alimentaire était dérisoire, voire pas versée du tout. Aujourd’hui, on vient juste de créer un fonds de pension, une garantie pour la pension. », souligne-t-elle.

Autres avancées récentes en faveur des femmes : la transmission de la nationalité de la mère à son enfant et la garde prioritaire de l’enfant à sa mère en cas de divorce. Rien n’est à noter cependant concernant le fait que l’homme conserve tous les biens matrimoniaux, comme le logement conjugal par exemple, après la séparation. Mais si des progrès permettent à la société d’évoluer vers des conditions de vie moins critiquables, les féministes algériennes réclament l’abolition complète et totale du Code de la famille.

CONTRE LES VIOLENCES FAITES AUX FEMMES

En mars 2015, les députés votent une nouvelle loi contre les violences faites aux femmes, durcissant les peines de réclusion mais permettant aussi à l’auteur du crime de s’en sortir indemne si son épouse lui pardonne. Les élus islamistes s’insurgent contre cette nouvelle mesure. Disant que cela déstructure la famille :

« Pour eux, il ne faut pas toucher à ce qui se passe dans l’espace privé. Mais c’est là que les violences ont lieu. C’est bien la preuve que la femme ne peut pas être libre. »

Dans son enquête, Charlotte Bienaimé aborde la question des violences sexuelles dans un sous-chapitre intitulé « Terrorisme sexuel ». Tandis que les tentatives d’explications se multiplient, la plus avancée nous informe-t-elle subsiste celle de la frustration due à l’interdiction des relations sexuelles avant le mariage. Amina, militante en Algérie, s’offusque, pages 98 et 99 :

« Nous aussi, les femmes, nous sommes frustrées et on n’agit pas comme ça. Alors, on se dit que c’est peut-être l’âge, mais les gamins et les vieux le font aussi. Ou alors, ce sont les vêtements qu’on porte, mais les filles voilées aussi sont agressées. Ce n’est pas non plus le milieu social parce qu’il y a des hommes aisés harceleurs alors qu’ils ont fait de grandes études. C’est pour ça que maintenant, on identifie le patriarcat en tant que tel comme cause principale. »

Elle explique alors que c’est le terrorisme qui a amené le pays à parler des viols, en reconnaissant aux femmes violées le statut de victime du terrorisme. De là, le ministère de la Santé a souhaité lancer une enquête sur les violences conjugales.

« Il en va de la responsabilité de l’Etat de protéger les femmes de la violence conjugale. Mais c’est une question de contrôle du corps de la femme aussi. »
interpelle Nadia Aït-Zaï.

Pour la militante, les politiques publiques doivent redoubler d’effort et donner aux femmes, depuis trop longtemps enfermées dans des carcans traditionnalistes, le droit de prendre part au développement économique du pays.

« Les textes ont suivi dans le Code civil, le Code du travail, la Constitution avec le principe de l’égalité, l’accès à la santé et à l’éducation. Aujourd’hui, 62% de filles sortent de l’université, c’est plus que les hommes. On atteint presque la parité en matière de scolarisation. Pareil pour la santé. Avec une politique de planning familial repensant le nombre d’enfants par famille à 3 ou 4. Le Planning familial travaille actuellement à la dépénalisation de l’IVG. Il y a la possibilité de l’avortement thérapeutique mais certains médecins refusent de le faire. Les Algériennes vont en Tunisie pour avorter. Tout prend du temps car il faut que les politiques publiques se mettent en place. Mais les droits, nous les arrachons ! », développe-t-elle.

ARRACHER LEURS DROITS, LEUR LIBERTÉ

Son leitmotiv : la liberté, c’est à la femme de s’en saisir, de la prendre. « Mais certaines n’ont pas le courage de faire une rupture avec la tradition. Elles se disent modernes mais en public elles parlent de Dieu », regrette-t-elle. La question du voile ressurgit. La liberté serait-elle acquise par le voile ? Serait-ce une forme de libération ? Ce n’est pas un débat qu’elle souhaite avoir. Néanmoins, elle se permet de donner son point de vue, sans s’étaler :

«  Le foulard ne libère pas mais celles qui le portent pensent que ça libère. Car il les libère d’une interdiction. Celle d’aller dans l’espace public. Elles le pensent alors comme une protection. À Alger, j’ai constaté qu’elles l’enlevaient de plus en plus. Mais à l’intérieur du pays, toutes les femmes sont voilées. » Pour elle, pas de secret. C’est l’indépendance économique qui permettra la libération des femmes.

En décembre 2013, comme dans tous les numéros de la revue, elle signe l’édito du magazine du Ciddef et termine ainsi : « Ne soyons pas en dehors de cette histoire qui doit se faire avec nous. Sans nous il n’y aura pas de société saine et équilibrée ni de politique appropriée. » Elle le répète jusqu’à la fin de la conférence :

« C’est la femme qui doit arracher sa liberté ! ».

Un discours qui concorde avec celui de l’ancienne journaliste algérienne Irane, révélé dans l’enquête et ouvrage Féministes du monde arabe. Charlotte Bienaimé met en perspective la révolte, lutte du quotidien, à travers l’expérience d’Irane, dans une société de communication, page 39.

« On parle souvent des femmes victimes, des femmes violées, des femmes battues, du harcèlement sexuel dans la rue, etc. Mais on ne parle jamais de ces femmes algériennes actives qui sont violentées, mais extrêmement violentées tous les jours à la maison, au travail, parce qu’elles sont tout simplement des femmes. Si les femmes reprennent la parole, si elles disent ce qu’elles pensent, si elles le balancent comme ça, ça va choquer, mais ça va faire, disons, un équilibre, un contre-pouvoir. Les femmes doivent avoir accès à la parole. » (…)

« Chaque fois, on me renvoie à ma position de femme. ‘’Tu es une femme, on devrait pas t’écouter, d’ailleurs tu ne sais pas.’’ Donc, quand je fais des réunions, je dis, ‘’écoutez, vous la bande de machos là-bas’’, je dis ça comme ça, ouvertement, je les secoue, et je leur dis : ‘’Je sais, ça vous fait très mal parce que je suis une femme mais vous devez changer votre mentalité, le monde ne marche plus comme ça, il faudra se remettre en cause. Je sais, vous n’êtes pas d’accord parce que je suis une femme et ce n’est pas ma place, mais malheureusement, je suis là et c’est ma place et je suis votre responsable et vous devez m’écouter.’’ Donc, quand on voit que je suis assez forte, je le dis d’une manière assez directe, je leur laisse pas trop le choix, ça marche. Pas tout le temps, mais ça marche. »

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