Célian Ramis

L'exploration d'un genre nouveau

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Saint-Malo
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C’est un coup de cœur immédiat pour la bande dessinée Bleu Amer qui nous a mené à rencontrer ses créateurs, Sophie Ladame et Sylvère Denné, à Saint-Malo.
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C’est un coup de cœur immédiat pour la bande dessinée Bleu Amer qui nous a mené à rencontrer ses créateurs, Sophie Ladame et Sylvère Denné, à Saint-Malo, avant que les deux complices ne mettent le cap sur Angoulême, pour le festival international de la bande-dessinée, du 25 au 28 janvier.

Ce n’est pas leur première collaboration. Tous deux bénévoles il y a 10 ans pour monter les expositions au festival Quai des Bulles, ils ont ensuite monté une maison d’édition. Elle, est navigatrice et dessinatrice « sur le vif ». Les paysages du monde, elle les a croqué dans des carnets de voyage. Lui, a été négociateur immobilier, barman, scénographe d’expo et est un véritable bédéphile. Elle le dit, il est son libraire personnel.

Partageant une esthétique et des loisirs communs – comme « le bateau, se balader sur les bancs de sable, aller dans les bistrots », précise Sylvère Denné – ils ont fini par se lancer, et relever, le défi de produire ensemble leur première bande-dessinée.

Sortie le 10 janvier 2018, l’histoire de Bleu Amer se déroule en juin 1944, sur l’île de Chausey. Alors que Suzanne et Pierre vivent une vie quelque peu monotone, l’arrivée d’un parachutiste américain pourrait bien bouleverser leur train-train quotidien et divisait par la même occasion les habitant-e-s.

S’ils se sont inspirés d’un fait divers, le scénario reste une fiction pure, aux allures réalistes tant la dessinatrice trace avec justesse l’ambiance de l’île, de ses paysages somptueux au granit de ses roches. Si elle reconnaît la difficulté à passer des carnets de voyage à la bande-dessinée, en revanche, elle garde son fidèle crayonné : « Le croquis permet de retranscrire le ressenti que l’on a, le vécu. »

Le duo est complice. Ils se complètent, se coupent la parole, chantonnent du Gainsbourg lors de la séance photo dans la galerie de Sophie Ladame (rue des marchés, à Saint-Malo), se taquinent et vont jusqu’à inverser les rôles. « Dans la BD, le personnage féminin a beaucoup de Sylvère et le personnage masculin a beaucoup de moi. Dans les mains, la personnalité… », commence Sophie, avant que Sylvère n’ajoute en rigolant : « C’est vrai, dans la réalité, c’est elle qui tire des bords et moi qui pêche à pied ! »

En amont, l’auteur s’est rendu sur l’île de Chausey pour prendre des photos, en guise de repérage pour la maison des protagonistes, l’église, le cheminement. Avant d’y retourner en compagnie de la dessinatrice qui s’inspire alors de ce qu’elle voit et ressent, tout en ajoutant des éléments déjà intégrés par le passé. Comme son bateau par exemple.

« Il y a un peu de tout. J’ai fait par rapport à des photos, à Sylvère qui pose, à mon bateau, à la fois où je suis allée là-bas. On a pris aussi un peu d’archives de guerre mais très peu. Le moins possible. Ce qui est important, c’est de servir le propos et l’histoire, qui d’ailleurs est transposable. On était concentrés sur les protagonistes et sur le fait que ça sonne vrai. Avec les cailloux, les homards. On a fait plein de homards ! Plein de recettes ! Pour les dessiner avec précision dans la coupe. », s’amuse Sophie Ladame.

Des anecdotes comme celle-ci, ils en ont plein en mémoire. L’instant est joyeux. « On a regardé plein de sauts en parachute ! Bon après, ce n’est pas un bouquin d’histoire que l’on a fait. Par exemple, la croix qu’il y a sur l’île, elle n’y était pas encore en 44. Mais c’était pour l’empreinte. », souligne Sylvère Denné.

« Pour les personnages, j’ai utilisé Sylvère pour le prêtre, je me suis prise en modèle pour Suzanne, et j’ai utilisé des photos d’acteurs pour les autres. On pourra reconnaître De Niro, Bruce Willis ou encore James Dean… Nous prendre en personnage, c’est une manière de nous mêler à l’histoire. Parce que le choix d’une approche fictionnelle, c’est aussi pour pouvoir raconter plus de choses. », commente Sophie Ladame.

Ainsi, le postulat de départ ne sert que de matière au duo qui déroule une histoire favorable à de nombreuses interrogations. La relation amoureuse, le fantasme, le sentiment d’humiliation, la trahison… Bleu Amer démontre la complexité de l’âme humaine et aborde en filigrane la question du choix et de la vie rêvée.

Et parmi les thèmes, celui de la culpabilité inculquée aux femmes. Au téléphone, la dessinatrice nous prévient, son collègue a une tendance à l’humour misogyne. Il aime la faire enrager avec des blagues machos. En face-à-face, c’est pourtant lui qui entame la discussion autour du personnage de Suzanne :

« Elle est touchante, elle porte un peu tout sur ses épaules. Avec l’arrivée du soldat et les insinuations des habitants, Pierre s’est senti humilié. Est-ce qu’il a raison ou pas ? L’idée n’est pas de donner la réponse mais de saisir le fond qu’il y a en chaque être humain. »

Sans en faire une histoire féministe, Sophie Ladame soulève une problématique encore très actuelle : « Là, il s’agit d’une autre époque mais on culpabilise encore beaucoup les femmes aujourd’hui. Ce n’est pas la même chose pour les mecs. On ne sait pas si c’est elle qui cause la fin de l’histoire mais forcément, elle ne peut s’empêcher de culpabiliser. »

Malgré tout, Bleu Amer offre aux lecteurs-trices la liberté d’interpréter l’imaginaire des deux compères. En faisant parler les corps, en s’attachant aux regards, aux expressions des visages, en utilisant peu de texte, parfaitement réparti au fil des pages. Sans oublier la couleur bleue, « qui devient un langage à part entière », signale Sylvère Denné.

Un récit poétique et humaniste, tout en profondeur, qui laisse présager la venue d’une deuxième bande-dessinée « plus ambitieuse, plus dense » sur un bagnard dont le fantasme va le mener à la création et ainsi à une certaine forme de liberté. Avec toujours ce leitmotiv : transposer le vécu pour le modeler et en ressortir une matière universelle.

 

 

 

Célian Ramis

8 mars : Rennes a rendez-vous avec son matrimoine

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« Celle qui voulait tout », c’est la peintre Clotilde Vautier. Et c’est aussi le nom de l’événement organisé par HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier, du 1er au 17 mars, à Rennes.
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« Celle qui voulait tout », c’est la peintre Clotilde Vautier. Et c’est aussi le nom de l’événement organisé par HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier. Du 1er au 17 mars, les trois associations organisent conjointement une exposition, une conférence, une projection et une visite guidée, dans le cadre du 8 mars à Rennes. Rencontre avec deux membres de HF Bretagne : Laurie Hagimont, coordinatrice, et Elise Calvez, pilote du projet Matrimoine.

YEGG : Peut-on rappeler rapidement ce qu’est HF Bretagne ?

Laurie Hagimont : HF Bretagne est une association qui travaille pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Elle fait partie du réseau national qui est le Mouvement HF, présent quasiment dans toutes les régions de France. L’antenne de Bretagne est relativement jeune puisqu’elle a été créée en 2013. Le travail d’HF s’articule autour de 3 grands axes.

Le premier : repérer les inégalités par une étude chiffrée. C’est l’étude HF qui est publiée tous les deux ans, et là on va préparer la 3e édition à partir du mois de juin. Les chiffres ils existent au niveau national mais il est très important de les décliner au niveau local et territorial pour qu’il n’y ait pas d’erreur sur la prise de conscience. On n’est pas mieux en Bretagne qu’ailleurs.

Le deuxième : proposer des outils pour combattre ces inégalités. On va beaucoup agir par le biais de sensibilisation, des actions de formation, des ateliers, des événements comme des lectures publiques, des expositions, des tables-rondes, des conférences et puis des interventions dans des réseaux de professionnel-le-s…

Le troisième : encourager les mesures concrètes pour l’égalité réelle. Pour cela on va travailler avec toutes les collectivités territoriales, comme la Région, la DRAC, la préfecture (et en particulier la DRDFE), le conseil départemental d’Ille-et-Vilaine, etc.

Quand vous parlez de mesures concrètes, est-ce que depuis la création d’HF Bretagne, vous constatez des mesures concrètes prises par ces institutions politiques ?

Laurie Hagimont : On a la chance de vivre dans une région qui est très très sensible à ces questions et qui n’a pas attendu HF ou d’autres pour par exemple utiliser l’écriture inclusive dans toutes ses publications. Ce sont des partenaires très conscients des choses et on n’a pas besoin de les convaincre qu’ils le sont déjà. Le problème c’est que les chiffres ne changent pas.

L’étape de la prise de conscience est faite mais il faut passer à l’étape supérieure, celle de l’action. C’est ce que l’on commence à entreprendre en 2018. On a une demande qui est très claire en terme de chiffres : on demande une augmentation de la visibilité des femmes – sur les programmations - de 5% par an pendant 3 ans, ça nous paraît un objectif raisonnable et accessible. Il faut aller regarder aussi de quelle manière on finance les projets dans la culture, les différences entre hommes et femmes sont assez énormes.

On peut parfois avoir un nombre de dossiers identique, disons 10 dossiers d’hommes et 10 dossiers de femmes, et des montants très différents accordés. Alors ce n’est pas une volonté des institutions de financer moins, ça peut être les créatrices et artistes qui souvent demandent moins que les hommes. C’est le cas dans bien des domaines ! Il faut alors être attentif à ça et travailler sur ces points-là.

Il y a une importance également de former les femmes à oser ?

Laurie Hagimont : Alors je ne pense pas qu’il faut les former à oser mais plutôt les encourager à oser. Par exemple, j’ai rencontré une jeune femme l’année dernière qui a fait des études de théâtre à Rennes 2 et qui pensait abandonner. Elle est entrée dans une asso féministe et elle le dit, elle s’est mise à la mise en scène.

Elle ne l’aurait pas fait sans être entrée dans une asso féministe. Elle s’est sentie soutenue et portée. Les garçons ont moins ce problème-là, il y a une grande différence dans l’éducation que l’on reçoit par rapport à l’autonomie et la capacité à faire des choses.

J’en viens au matrimoine. Peut-on rappeler ce qu’est le matrimoine et quelle importance il y a à utiliser ce terme ?

Elise Calvez : Le terme matrimoine, on en a pas mal entendu parler ces derniers temps parce que des élu-e-s s’en sont servi-e-s pour poser la question à Paris mais c’est un terme que l’on utilisait déjà depuis plusieurs années. Sans évidemment avoir envie de faire la guéguerre aux hommes sur quoi que ce soit mais partant du constat que dans ce que l’on appelle « patrimoine » - et du mot qui vient de « pater » - c’est beaucoup d’héritage de nos pères qui nous est transmis.

Et l’héritage de nos mères, créatrices du passé, a plus de mal à être transmis. Il est encore peu visible. Et que ce soit en peinture, au cinéma, en photos, au théâtre, en poésie, on a beaucoup de mal à retrouver ces créatrices dans les anthologies, les histoires de l’art, les musées, les plateaux de théâtre ou de danse. Dans le répertoire. Dans ce qui forme notre culture commune.

Et donc le but du matrimoine, c’est vraiment de rouvrir une 2e bibliothèque qu’on avait un peu oubliée. C’est une entreprise très joyeuse, très enrichissante, pour tou-te-s. L’idée c’est de dire que notre héritage culturel, il sera constitué d’une diversité d’apports. Du patrimoine du coup et de ce que nous ont légué les créatrices du passé qu’on a souvent oublié, alors même qu’à leurs époques elles étaient reconnues.

Beaucoup de dramaturges étaient dans les anthologies de théâtre sous l’Ancien Régime au 17e siècle et ont été effacées au fil des rééditions… C’est Aurore Evain qui en parle très bien et qui a beaucoup travaillé sur la question du matrimoine. On voit qu’il y a un effacement successif, ce qui fait que quand on demande aux gens de citer une femme photographe, une femme dramaturge, une femme artiste, on a toujours besoin de réfléchir plus longtemps.

En revalorisant ces artistes, c’est déjà pour notre culture générale mais le but on va dire aussi c’est de revaloriser des modèles de projection pour les femmes que nous sommes aujourd’hui, pour les étudiantes aux Beaux-Arts, les femmes en formation d’actrices, de danseuses, de photographes…

Se dire que dans l’histoire de l’art, les femmes n’ont pas été que des sujets de peinture ou des mécènes. Ce sont souvent les deux endroits, muses ou mécènes, auxquels on les cantonne allégrement. Alors qu’elles ont aussi participé activement à notre histoire de l’art. On parlait du passé mais il y a aussi la question de nos modèles aujourd’hui.

Vu l’impact qu’ont les arts et la culture, avec le street art, les séries TV, les polars, la BD, etc. on se demande alors qu’est-ce qu’on transmet de nos vies culturelles et de nos représentations de 2018 aux générations futures comme modèles, comme référents, comme histoire de l’art de demain ?

Aujourd’hui, on voit les lacunes de ce qui nous est transmis. Est-ce qu’en 2018 on continue à reproduire cette histoire de l’art encore très blanche, très hétéronormée, très masculine, très bourgeoise dans ses codes. Finalement en interrogeant le matrimoine, c’est une porte d’entrée vers tous ces questionnements. C’est une tâche colossale.

Lors des Boum que l’on a organisé, on avait envie de faire un quizz musical pour savoir quelles sont les musiciennes et les compositrices qui nous ont inspiré-e-s qu’on a envie de retransmettre aux générations futures. On a fait une lecture en janvier, sur les poétesses du voyage parce que les femmes n’écrivent pas que sur la cuisine et leurs amours déçus. Elles parlent aussi d’aventures, de grands voyages, de grands espaces, de rencontres de l’Autre. Là aussi ça crée d’autres modèles, de politiques.

Et vous avez organisé aussi un speed dating matrimoine le 6 février, au Grand Sommeil, à Rennes.

Elise Calvez : Oui effectivement, le but était que ce soit quelque chose de très collaboratif, que chacun-e vienne avec une œuvre quelle qu’elle soit, enfin qui puisse être partagée ce soir-là dans un bar, comme un livre, un tableau, de la musique (venir avec des écouteurs), un instrument de musique pour jouer de la musique. Pour se les faire découvrir, on a pris le format du speed dating qui est quelque chose d’assez ludique, avec un temps défini pour faire connaître l’œuvre que l’on a envie.

Quelle est l’importance de varier les formes ludiques plutôt que d’utiliser la forme conférence ?

Elise Calvez : On fait aussi des conférences. Par exemple, on parlait d’Aurore Evain, on l’a accueillie en conférence l’année dernière. Parce que c’est important de nourrir des réflexions théoriques sur quelque chose d’approfondi, de factuel. Mais on invite aussi tous les gens de manière ludique à – cette expression est jolie – « chausser ses lunettes de l’égalité ».

Une fois qu’on commence par le biais ludique à interroger ça, on se dit que ça va faire son chemin du côté du grand public. Et puis en tant que public, on peut tous jouer.

Laurie Hagimont : En fait pour moi il y a deux niveaux. Il y a le niveau où l’on va réfléchir, approfondir, étudier même la question en allant loin, en allant se nourrir de choses lors des conférences avec des pointures disons-le. Et il y a aussi le niveau du quotidien. Ce sont des choses du quotidien. On peut parler du grand théâtre, des grandes œuvres, avec un côté un peu élitiste mais la culture ne se limite pas du tout à ça.

La culture, on en a tous les jours. Qui n’écoute pas de la musique ? Qui ne regarde pas une série TV ? Tout cela contribue à constituer notre héritage culturel commun. Et comment on va l’interroger ça au quotidien ? C’est pour ça qu’on avait envie de parler de matrimoine contemporain, pour qu’on arrive à poser un regard dans ce qu’on aime, ce qu’on lit, ce qu’on écoute : tiens, y a qui comme femme ? Et puis, éventuellement, se pencher dans l’histoire de ces femmes.

Ça crée plein de choses entre les personnes qui présentent ces œuvres et ces femmes et puis c’est une expérience généreuse comme quand on est entre ami-e-s et que l’on se recommande des bouquins, des films, etc. ça crée des échanges, des contacts. C’est du lien humain qu’il y a derrière. On est ancré dans le quotidien et dans quelque chose de joyeux, convivial et relationnel. Ça ne doit pas être forcément de l’étude. On peut sortir d’un rapport qui peut paraître austère. Ça peut être vivant et drôle !

Là on parle du côté grand public qui se fait découvrir des œuvres. Mais il y a aussi la prise de conscience du côté des artistes femmes. Elles ne sont pas toujours conscientes des inégalités ou alors n’osent pas toujours en parler. Revient souvent la fameuse réponse : « Le sexe n’est pas un critère »…

Elise Calvez : Je pense qu’il y a plusieurs choses. Il y a l’envie d’être reconnue pour son travail et pas pour une cause qu’on défendrait. Ce qui peut être entendu. On voit cette année particulièrement que c’est quand on est en collectif que ça change, que ça bouge et que ça réagit.

Je pense aussi que d’un point de vue individuel, les femmes peuvent avoir intégré que les freins viennent d’elles. Elles peuvent avoir intégré que si un truc ne marche pas ce n’est pas du sexisme, c’est parce qu’elles sont trop timides, c’est parce qu’elles n’ont pas osé demander ou c’est parce qu’elles ont dû mal s’y prendre, ou encore qu’elles n’osent pas demander un poste de direction, demander un prix.

Elles vont se dire que c’est dû à leur personnalité et pas à un système global. L’intérêt des soirées organisées par HF, quand il y a des rencontres, c’est que l’on se rend compte lorsqu’on échange que tout le monde a cette même défense. De se dire « Le problème, ça a dû être moi à un moment donné, j’ai dû mal m’y prendre ».

Et quand on a des témoignages de ça, en nombre, on se dit que le problème individuel est tellement partagé que ça doit vraiment être lié à nos modes d’éducation, à nos modes de représentation, à notre intégration nous-même des codes, de l’auto-censure. Quelque chose qui se joue là et qui n’est pas de l’ordre que de l’individuel. La bascule, elle est là.

Laurie Hagimont : La question du talent revient souvent. On peut trouver 80% d’hommes programmés dans une structure et seulement 20% de femmes et quand on le souligne, la réponse sera « Mon problème n’est pas de programmer un homme ou une femme mais de programmer quelqu’un qui a du talent ».

Et ça c’est complètement horrifiant comme réponse. Ça veut vraiment dire quelque chose derrière qui est in-entendable et surtout qui est très très faux. On a la parité dans les écoles d’art entre les filles et les garçons donc il se passe forcément un truc entre les deux. On voit souvent, enfin personnellement c’est mon impression, que les femmes qui sont visibles dans les arts et la culture, elles produisent généralement des œuvres qui se détachent réellement.

Ça veut dire qu’elles sont vraiment vraiment fortes pour arriver à cette visibilité. Je pense à Jane Campion avec Top of the lake, c’est un bijou. C’est d’une finesse incroyable. Il y en a plein d’autres qui auraient produit des choses qui sont très bien mais là on est dans du très très haut de gamme.

Elise Calvez : Et ce talent, il s’interroge aussi. Il est bassement lié à des choses matérielles. Quand on est artiste, si on n’a pas de bourse de création, une résidence, un budget (si on a moins d’un tiers de budget par rapport à ce que peut demander un homologue masculin et qui l’obtiendra), effectivement, à un moment donné, le rendu final du projet n’aura pas la même allure. C’est ça aussi qu’on interroge. Il y a des résidences d’artistes où il y a une artiste sur 15 qui a une bourse de création. Ça veut dire que toutes les autres ont fait autrement.

S’il n’y a pas de financement, de résidence, de reconnaissance dans le réseau – parce qu’on sait que la culture marche beaucoup par de la cooptation, par de l’informel, par le fait de rester à la fin de telle réunion, rentrer un peu plus tard le soir, être à la limite du privé et du public – si entre 30 et 40 ans on ne peut pas rester sur ces temps informels-là, on sait que ça va être un frein sur le développement d’une carrière. Le talent est une sorte de masque assez poli pour masquer des choses assez concrètes sur la cooptation, sur les réseaux et sur les recommandations.

Laurie Hagimont : Le manque de visibilité va se mettre en place très vite. Même très concrètement, un programmateur qui aurait la volonté de faire du 50/50, il va falloir qu’il s’implique plus pour aller les trouver (les femmes). Forcément, elles ne sont pas dans les résidences, dans les festivals, etc. il faut aller plus loin, creuser la recherche et comme les collègues ne les programment pas non plus, on ne peut pas s’appuyer sur son réseau.

Mais les programmateurs ont un vrai boulot à faire sur ce point-là. Beaucoup ont la volonté de le faire mais n’y arrivent pas forcément. Mais elles existent, elles sont là, mais il faut vraiment aller les chercher, il y a vraiment des pépites à sortir. Encore faut-il les voir !

Voit-on une différence quand c’est un programmateur et quand c’est une programmatrice ?

Laurie Hagimont : Je crois qu’on n’a pas étudié la question. Peut-être bien, mais là je vous le dis par croisement des données. En programmation, plus la structure va être grosse, plus elle va être institutionnalisée, moins on va avoir de femme à sa tête, à la programmation. Plus la structure va être petite, va manquer de moyen, plus on va avoir des femmes à sa tête. Et comme les femmes sont sur des petits lieux ou des lieux intermédiaires, je pense que ça doit faire une différence.

Elise Calvez : Ça joue mais on ne sait pas dans quelle mesure ça joue. Par conviction ou par moyens de productions ?

Laurie Hagimont : Je pense que c’est vraiment à double tranchant.

Elise Calvez : Après, encore heureux, il y a des programmateurs attentifs. Il n’y a aucun empêchement physiologique à ce qu’ils n’y fassent pas attention. Et vice versa. Il peut y avoir des femmes qui ne se posent pas la question non plus. Je n’en connais pas mais ça doit exister…

Laurie Hagimont : J’ai vu des lieux qui revendiquent des programmations paritaires et c’est toujours des petits lieux, des lieux associatifs.

Elise Calvez : Souvent, dans les lieux plus grands, il va y avoir un événement. Dans l’année, c’est pas terrible niveau parité mais sur une semaine, on va avoir un temps sur les femmes exceptionnelles (c’est un exemple). Il faut vraiment que ça vaille le coup ! Ça ne peut pas être au long cours dans la saison. Ça va être avec des stars, des gens exceptionnels, au niveau national ou international, quelque chose de prestigieux, sur un temps court. Bon, c’est un premier pas et tant mieux…

Mais pas suffisant…

Elise Calvez : Oui, je sais pas, c’est comme toutes ces questions de représentations et de diversité. On croise souvent la question. Sur le plateau, on aimerait qu’il y ait plus de gens différents. Et en responsabilité artistique également. La moitié de la population, ce sont des femmes, ce serait bien que ça se retrouve.

Une part de la population n’est pas d’origine française directement, ce serait bien que ça se retrouve, une part de la population vient de différentes origines sociales, ce serait aussi bien qu’elles aient le droit à la parole, à la représentation symbolique, etc. Est-ce que les arts et la culture qui sont par essence le lieu du symbole peuvent se passer de représenter la société de 2018 ?

C’est plutôt simple comme question et le fait est que non, on reste encore sur des représentations très normées : hommes, 50/60 ans, blancs, hétérosexuels. Ouvrons un peu les portes ! Oxygénons les modèles de représentation ! Ce n’est pas dans quelque chose de revanchard ou de guerrier, on est persuadé-e-s que c’est riche, que ça nous apportera à tous, et que c’est passionnant ! Ce n’est pas de l’agressivité, c’est de l’envie de partager. Il y a des cerveaux variés, des intelligences variées, des regards variés, des imaginaires variés… On a tout à y gagner ! De tous ces gens dont on se prive pour l’instant…

Laurie Hagimont : On parle beaucoup de responsables artistiques mais il y a un élément encore plus visible pour le grand public, c’est ce qu’on voit. Quelle est l’histoire qu’on nous raconte ? Dans les oeuvres narratives, il y a un test tout bête à utiliser quand on est spectateur et qui marche dans tout : c’est le test de Bechdel. Je trouve que c’est hyper important de le connaître et de le diffuser.

Quand on est face à une œuvre narrative – ça peut être une représentation au TNB, un bouquin, une série TV, un jeux vidéo – on peut se poser les 3 questions du test : Y a-t-il au moins 2 femmes qui portent un nom parmi les personnages de l’œuvre ? Est-ce que ces 2 femmes parlent entre elles ? Si elles parlent entre elles, parlent-elles d’un autre personnage masculin ?

Ce qui est marrant et qui peut paraître assez bête, c’est d’inverser les questions à propos des personnages masculins, à tous les coups, c’est oui aux 3 questions. Ça l’est assez rarement de l’autre côté. Par exemple, à la rentrée, sur les 8 prix littéraires décernés, il n’y en a qu’un qui a réussi le test de Bechdel ! En 2018 ! Et ils ont évidemment été attribués à des hommes.

Quelque chose qui commence à se faire et qui me semble assez important, c’est au niveau de la représentation des femmes dans des jurys, des tables rondes, des débats, on a eu la semaine dernière l’exemple de Mathieu Orphelin qui à la suite de sa rencontre avec la Barbe a décidé d’annuler sa participation à une table ronde car il n’y avait quasiment aucune femme représentée ! Il y en a plein des événements dans ce style…

On a vu un tremplin de musiques actuelles, sur 22 membres du jury, il y avait deux femmes… Les garçons s’il vous plait ne soyez pas complices de ça ! Des femmes en capacité de participer à un jury ou une table ronde, ça existe !

Elise Calvez : Bizarrement, on remarque que quand ils nous filent un coup de main, ça marche mieux aussi ! Tant mieux, ça aide. Mais ça légitime quelque chose qui est dit depuis des années par les assos de femmes. Enfin bon, tant mieux.

Laurie Hagimont : C’est le problème de tout le monde cette représentation. Il n’y a pas que les femmes qui veulent plus d’égalité, il y a beaucoup d’hommes dont c’est le cas. Bonne nouvelle, ils peuvent agir ! Ils peuvent adhérer à HF, par exemple !

Elise Calvez : Ou venir boire des coups aux apéros !

Ou vous aider pour les événements du mois de mars, pendant lequel vous faites un focus sur une femme en particulier. Pourquoi Clotilde Vautier ?

Elise Calvez : Alors, je le dis tout de suite parce que c’est important, ce projet a été construit avec 3 associations : HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier. Le point de départ c’est que Clotilde Vautier est née en 1939 et est décédée il y a 50 ans, le 10 mars 1968.

C’était une artiste peintre qui a vécu à Rennes et qui a été élève aux Beaux-Arts de Rennes où elle a rencontré les deux frères Otero, Antonio et Mariano. Et ensemble, ils forment une équipe d’artiste. Ça marche bien pour eux, ça décolle, ils ont des expos. Mariano Otero continue d’ailleurs d’exposer aujourd’hui. Antonio et Clotilde ont ensemble deux filles : Isabel Otero, comédienne, et Mariana Otero, réalisatrice.

En 1968, Clotilde Vautier tombe enceinte une 3e fois, c’est donc avant la loi Veil, avant l’avortement autorisé, et elle décède des suites de son avortement clandestin. Elle meurt très jeune. Autour de ça, ce qui nous a intéressé dans cette figure-là, c’est qu’elle croise plusieurs problématiques qui se posent aux femmes artistes. Déjà de manière très brutale avec cette question de vie ou de mort qui interrompt une carrière artistique, pour des questions liés au corps.

On n’imagine aucun artiste masculin, de Picasso à n’importe qui, dont l’œuvre se serait arrêté au moment il a eu des enfants… Il y a déjà là quelque chose qui se casse. Et puis, avec Histoire du Féminisme à Rennes, on a voulu construire ça sur différents aspects.

Sur son histoire de femme, et là il y aura une projection du film réalisé par Mariana Otero, Histoire d’un secret, qui revient sur son parcours, sur cette histoire commune certainement à des milliers de femmes en France dont on a caché l’histoire parce que c’était la honte. Le film raconte parfaitement le climat, le contexte avant la loi Veil. Et Histoire du Féminisme à Rennes proposera une visite guidée comme l’asso le fait régulièrement (17 mars à 15h30).

Et on voulu aussi ne pas parler de Clotilde Vautier uniquement en victime de sa condition de femme mais avant tout reparler de son travail, de ses œuvres, avec l’idée qu’on ne pourra jamais imaginer ce que serait devenue sa carrière si elle avait vécu plus longtemps mais qu’on peut s’intéresser à ces dernières œuvres, les plus abouties, dans les années 67-68 avant son décès, en exposant ses œuvres à la MIR du 1er au 17 mars. Avec à la fois des toiles et à la fois des croquis.

Il y aura aussi, pour compléter tout ça et remettre dans un contexte historique, on a invité Fabienne Dumont pour une conférence. Elle est historienne de l’art, critique d’art, chercheuse et enseignante à l’école des Beaux-Arts de Quimper. Et est une spécialiste de la question des représentations et de la reconnaissance des femmes artistes et notamment des plasticiennes, dans les années 70 à aujourd’hui.

Dans sa conférence, elle va partir de l’exemple de Clotilde Vautier pour voir ce que l’on peut dire des femmes artistes dont la carrière a été brisée ou dont la reconnaissance a été compliquée à faire exister. Et qu’est-ce qui peut être riche dans leur travail, en quoi leur travail nous semble valable, intéressant, y compris sur la manière de représenter les corps de femmes ? Est-ce qu’on représente le modèle féminin de la même manière ? On pose les questions. Ce sera le 14 mars à 19h à la MIR.

On essaye avec ce projet, d’attaquer la chose sous différents angles, c’est pourquoi on l’a appelé « Celle qui voulait tout », en greffant l’histoire individuelle, son parcours artistique et l’histoire collective. Au niveau de la ville de Rennes, un collège porte le nom Clotilde Vautier, et elle a une allée aussi dans une commune de Rennes Métropole. Mais son travail est toujours peu visible.

Il y a une série au musée des Beaux-Arts…

Elise Calvez : Il me semble que ce sont des croquis et je ne sais pas s’ils sont exposés. Dans le cadre du matrimoine, est-ce que ça ne pourrait pas être intéressant d’avoir une toile visible par le grand public quand il vient à Rennes d’une artiste locale ? Il y a un parcours interrompu mais sa démarche est singulière. Voilà donc notre projet du 8 mars.

Ces événements sont grand public, est-ce que vous conviez des artistes plasticiennes de Rennes – comme on a pu le voir se réunir au sein des Femmes Libres pour l’exposition Intimes, à l’Hôtel Pasteur – pour témoigner ?

Elise Calvez : On n’a pas fait le choix des témoignages d’artistes d’aujourd’hui. Cela dit je pense que lors de la conférence il y aura un échange et ce sera intéressant de voir si les freins qui existent aujourd’hui sont toujours les mêmes, en partie, que ceux qu’a pu connaître Clotilde Vautier.

Je pense que c’est autour de la conférence que ça pourra se faire. Le simple fait par le matrimoine de faire ré-émerger des modèles nourrit la réflexion et la pratique des artistes d’aujourd’hui. Parce que si les modèles ne sont pas transmis, chaque génération a l’impression qu’elle doit refaire son histoire de l’art, recommencer, ou s’imaginer en pionnière, etc. 

 

Du 1er au 17 mars : "Dernières œuvres, 1967-68"
Exposition des toiles et dessins peints par Clotilde Vautier durant les dernières années de sa vie, marquées par une grande créativité.
Maison Internationale de Rennes, du lundi au samedi, de 14h à 19h (ouverture plus tardive en cas d'autre événement à la MIR)
Gratuit

Samedi 10 mars : Histoire d'un secret : projection et rencontre avec la réalisatrice Mariana Otero
Cinéma L'Arvor, 18h
Entrée payante - Réservation conseillée

Mercredi 14 mars : "A partir de Clotilde Vautier, point de vue féministe sur la création et la reconnaissance des plasticiennes"
Conférence de l'historienne de l'art Fabienne Dumont, professeure à EESAB
Maison Internationale de Rennes, 19h
Gratuit

Samedi 17 mars : Visite guidée "Rennes au féminisme", sur les traces des luttes rennaises pour le droit à l'avortement
Centre-ville (point de rendez-vous communiqué lors de l'inscription), 15h30
Inscription obligatoire: histoire.feminisme.rennes@gmail.com
Gratuit

Célian Ramis

Les arts du sexe : Libres de ne pas se cacher !

Posts section: 
Location: 
Diapason, Rennes 1, campus Beaulieu
List image: 
Summary: 
Sommes-nous totalement libéré-e-s niveau sexualité(s) ? Pas vraiment. Pas encore. Mais le sexe est un art à cultiver, à partager et à cajoler. Heureusement, Sexlame ! et ses partenaires sont là pour nous décomplexer !
Text: 

« Nos libidos ont peut-être chaviré, mais elles n’ont pas sombré. La majorité d’entre nous est contente de passer au lit, l’orgasme fait toujours du bien. Ouf. Et pourtant… nous pourrions aller encore mieux. En prolongeant les enseignements de 2017, nous pourrions même nous assurer des lendemains qui ahanent. Chiche ? » Défi relevé chère Maïa Mazaurette !

La chroniqueuse de « La Matinale du Monde », lanceuse du savoureux et vibrant appel « Clitoridiennes de tous les pays, unissez-vous ! », nous ravit et nous redonne espoir à chaque article qu’elle publie. Parce qu’avec elle, la sexualité, c’est beau, c’est sain et ça fait du bien. Quand elle est libre et consentie, en solitaire ou à plusieurs.

C’est le même esprit qui a soufflé sur la ND4J dédiée aux genres et aux sexualités, le 14 décembre dernier au Diapason (campus Beaulieu, à Rennes) organisée pour l’occasion par l’association rennaise Sexclame ! 

Finie la diabolisation du clitoris et du plaisir féminin ? Pas tout à fait… Mais cette année, l’organe du plaisir – correctement représenté – a fait son entrée dans un manuel scolaire de SVT, le manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels Libres ! – signé Ovidie et Diglee – trône fièrement en tête de gondole dans les librairies, tout comme la BD militante de Liv Strömquist, L’origine du monde, et la Ville de Rennes se saisit de la question des sexualités, en confiant une soirée de son dispositif ND4J à l’association rennaise Sexclame !, le 14 décembre dernier au Diapason.

« On n’a pas pensé consciemment par le prisme de l’art et de la culture pour la soirée, mais on a pensé festif, dans l’esprit de la ND4J. Avec des propositions qui font réfléchir, tout en restant dans le divertissement. Pour que ce soit léger et décomplexé ! », explique Margo, co-fondatrice de l’association Sexclame !, jeune structure rennaise, tout aussi capable d’organiser une soirée Amours à l’Élaboratoire – en octobre dernier – qu’une soirée plus institutionnelle au Diapason :

« On ne brasse pas le même public dans les différents lieux, et ça, ça nous intéresse aussi, de passer du milieu underground à un plus grand public. Ça permet aussi de se rappeler qu’on n’est pas tou-te-s déconstruit-e-s (des clichés, des injonctions et des mythes régissant la sexualité, mais pas que, ndlr) de la même manière. Selon là où on en est, selon les vécus, il peut y avoir des propos qui ne plaisent pas à tout le monde. Une programmation 100% safe et inclusive, c’est bien de tendre vers ce sens-là et de prendre en compte toutes les discriminations mais on prend toujours un risque en organisant une soirée. »

En tout cas, c’est un pari joliment réussi pour les bénévoles qui ont ce soir-là transformé le hall de l’établissement en pieuvre de l’amour, du désir et du plaisir, qui nous mène de part et d’autre de ses tentacules vers une sexposition, un bar aphrodisiaque, une sexothèque, des lectures érotico-décalées, des associations, une conférence performée, des massages shiatsu ou encore un concert délirant.

RÉAPPROPRIATION DES SAVOIRS

Sans oublier à l’étage, dans une salle de réunion, un atelier « Hacke ton vibreur », animé par Antoine. Il est alors 18h30 et la soirée vient juste d’ouvrir ses portes. L’atelier donne tout de suite le ton. Outre le fait que le titre évoque les sextoys, il est question ici de l’esprit Do It Yourself.

« C’est toi qui le fait, toi qui décide des matériaux. Le DIY est un courant qui rassemble tout un tas de chose. Pour moi, il s’agit de la réappropriation des savoirs. On ne comprend pas toujours ce qu’il y a à l’intérieur des objets autour de nous. Le Do It Yourself propose de donner accès à ces données-là, il y a vraiment la notion de partage. On ne donne pas le gâteau tout seul, on donne le gâteau avec la recette. », souligne l’animateur.

L’idée alors n’est pas de fabriquer sur place son sextoy personnalisé mais d’en comprendre le mécanisme, « afin de démystifier les moteurs qui vibrent ». De voir si les compétences des un-e-s et des autres peuvent se croiser et si à l’avenir il serait envisageable de poursuivre l’expérience.

C’est surtout une belle entrée en matière qui suggère la réappropriation de la sexualité qui heureusement ne peut être unique mais bel et bien personnelle, à partir du moment où l’on (s’)autorise à se détacher des diktats de la société et sa morale. Il est alors nécessaire de pouvoir avoir accès aux savoirs, de pouvoir choisir et de pouvoir composer et vivre ses expériences, selon chacun-e. D’appeler un chat un chat, ou pas.

Puisqu’on pourrait aussi dire « Andouille à col roulé, Berlingo, Chatte, Dard, Extincteur, Foune, Garage à bite, Hochet de Vénus, Instrument, Joystick, Kiki, Levier de vitesse, Minou, Nénuphar, Ouverture, Pine, Quéquette, Radis, Salle des fêtes, Tarte aux poils, Urne, Verger de Cypris, Willy, Xiphoïde, Youka, Zob. »

Cet abécédaire des petits noms donnés au sexe féminin et au sexe masculin, c’est la compagnie Les Becs Verseurs qui la dresse à l’occasion de ces lectures érotico-décalées. Des Frères Jacques à l’abbé de Lattaignant, en passant par Colette Renard, Juliette et Le Petit Robert, les trois comédien-ne-s nous invitent à (re)découvrir des textes autour des plaisirs et des sexualités.

On sent bien là la patte des Becs Verseurs qui allient humour et poésie et manient avec subtilité les jeux de mots, les sous-entendus et le langage cru. Parfait mélange, auquel le trio ajoute un œil frétillant, un sourire en coin et un déshabillé coquin.

À travers le Kamasutra, des paroles de chanson, des recettes de cuisine ou encore des écrits romancés et romantiques, on croise des personnages aux fesses petites, grosses, basses ou déprimées, on entend claquer de doux baisers, on découvre une version érotique de la comptine « Au clair de la lune », on écoute le coming out d’un jeune homme natif de Lutèce et on réinterprète la condition d’Eve, de Pénéloppe ou de Jeanne d’Arc, loin d’être pucelles effarouchées et passives succombant aux plaisirs coupables, comme le dit Juliette dans sa chanson « Il n’est pas de plaisir superflu », déclamée en cette soirée :

« Profitons de l’instant, saisissons le présent / Osons, ne restons pas inertes / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! / En été, en automne, en hiver, au printemps / Entrons si la porte est ouverte / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! »

À CHACUN-E SON SEXE, À CHACUN-E SON EXPRESSION

Le sexe se décline de multiples façons. Sujet inépuisable, il fait fantasmer autant que frémir et, dans tous les cas, il inspire énormément. Preuve en est avec les larges rayons de la sexothèque, constituée et remplie par Sexclame ! depuis sa création. Mais aussi la sexposition, réunissant une dizaine d’artistes, dont Lis Peronti et ses serviettes hygiéniques aux lettres brodées en rouge.

Au centre de la salle, ses créations sont entourées de celles de Leslip – cofondatrice de l’association avec Margo – de Diane Grenier, de Laura Zylberyng, Claire Grosbois ou encore Stéphane Vivier et Marylise Navarro. Sans oublier les gaufrages de Salomé Marine qui présente des gravures, sans encre, de photos de vulves de femmes souhaitant se faire opérer des lèvres.

Du porno en photo au moulage de tétons, en passant par la contraception d’urgence, les œuvres, qui varient dans les matières, les couleurs et les manières d’aborder ce vaste sujet, sont à regarder, observer, toucher, caresser et même à écouter :

« Il lèche mal mais il baise bien. Je garde comme règle de ne pas simuler, j’exagère parfois ma respiration pour encourager. Je lui bidonne que je suis plus vaginale que clitoridienne. »

On se le répète en sortant de la pièce, il n’y a pas qu’une sexualité. Heureusement. Pas qu’une seule manière d’en parler et la soirée va encore nous prouver que tout peut être exploré et interprété, selon les goûts, les préférences, les courants de pensée mais aussi selon qui fait l’Histoire.

« La pornographie c’est bien mais c’est un peu scolaire. Ce que l’on préfère, c’est ce qui est plus masqué, ce qui doit être dévoilé. Pas parce que c’est plus ludique mais parce que c’est plus pervers. Bienvenue dans l’histoire de la perversité ! » Ce soir-là, Hortense Belhôte, comédienne et professeure d’Histoire de l’art, fait un carton dans la salle de spectacle du Diapason avec sa conférence performée « Les arts du sexe » ou le sexe dans l’art classique. C’est drôle, percutant et passionnant.

CACHÉ OU PAS CACHÉ, LE SEXE ?

En une heure et une multitude de diapos proposant un voyage dans la peinture classique et la mythologie, celle qui a été repérée cet été par Margo - au Festival du Film de Fesses, à Paris - qui sort de quatre jours de bronchite et qui douille parce que c’est le premier jour de ses règles, s’amuse des représentations sexuelles, sexuées et genrées. D’abord avec la Vénus pudica qui, debout, accroupie ou allongée, a toujours le sexe caché.

« Peut-être qu’elle vient de faire l’amour avec son mari, de se faire un plaisir solitaire ou bien a-t-elle une mycose, on ne sait pas ! », plaisante Hortense, qui poursuit ses savoureuses interprétations personnelles : « Zeus est le dieu archétypal de la conquête sexuelle et amoureuse. Il est marié, mais intéressé par d’autres. Alors il se métamorphose pour arriver à ses fins. En nuage pour faire un baiser à une femme, en aigle pour séduire un jeune éphèbe pré-pubert ou encore en cygne une autre fois. Est-ce que Zeus ne serait pas le dieu tutélaire du sextoy ? C’est une piste à creuser… »

Elle passe en revue les représentations de l’amour lesbien, de la virilité, jusqu’à l’apparition de la question du genre, lorsqu’Hercule est fait prisonnier par la reine Omphale, celle ci prend les affaires et lui, porte les siennes.

« On voit alors Hercule en robe rose à paillette, il coud pendant qu’elle, elle tape avec sa massue. C’est l’inversion des genres dans les tableaux, avant que survienne la superposition des attributs. Aujourd’hui, les Hercule et Omphale modernes pourraient être les sculptures des stars trans, Buck Angel et Allanah Starr ! Après, la question à laquelle on n’a jamais répondu, c’est est-ce que c’est Hercule qui enfile ou Omphale qui encule ? Ça reste ouvert… », lâche Hortense Belhôte, qui passe des mythes et légendes à la valeur ajoutée par la chrétienté, à savoir la morale.

Tandis qu’elle retire son pantalon, elle démontre comment la religion a introduit la naissance du textile, faisant de la nudité quelque chose de choquant. Pourtant, dans le tableau de Rubens « Suzanne au bain », on voit la jeune femme, de dos, faire sa toilette intime, « et des vieillards la matent et qui derrière vont faire croire que c’est elle qui les a aguichés, machin, machin… Parce qu’une fois déshabillé-e, qu’est-ce qu’on a envie de faire ? De toucher ! »

Du consentement bafoué à l’assignation réductrice des femmes dans la cuisine – avec les peintures de Vermeer et sa célèbre Laitière – les œuvres se veulent des allégories de la jeunesse, de la chasteté et de la mise en danger. Celles-ci sont restées, devenant peu à peu des références indiscutables dans l’Histoire de l’art, tandis qu’on a fini par oublier, ou négliger, les représentations de la déesse Baubo, dont le visage se situe dans le bas ventre.

On lui attribue pourtant une belle victoire, puisque c’est elle qui a fait rire Démeter, déesse de l’agriculture et des moissons, lorsque celle-ci succombait à la dépression, à la suite de l’enlèvement de sa fille Perséphone. On raconte qu’en quelques blagues grivoises « la déesse de la vulgarité féminine aurait sauvé le monde. En faisant rire Démeter dont l’humeur a fait mourir la Nature, elle a permis le renouveau. »

Simplement vêtue d’une culotte, en position de Vénus alanguie, Hortense conclut alors, se tournant dos au public et révélant ainsi la célèbre marque de Batman sur ses fesses : « Peut-être que nous aussi, ce soir, nous venons de changer le monde. »

LA SEXUALITÉ, C’EST LUDIQUE ?! OUI, OUI, PROMIS !

« J’ai jamais autant rigolé à une conférence. Et en plus, j’ai appris des trucs ! », s’enthousiasme une participante, en quittant les gradins, la mine enjouée. Tout comme ce curieux qui se balade de stand en stand, avant de s’arrêter devant celui du Centre Gay Lesbien Bi et Trans de Rennes (CGLBT) pour jouer au Jeu des lois :

« On pose des questions sur les connaissances autour de la transidentité. Quand on a une bonne réponse, on avance et on peut tomber sur des cartes Chance ou Malchance. Cela permet de connaître le quotidien des personnes trans. »

Comment doit-on parler à un homme trans : au masculin / au féminin / ça dépend de son apparence ? Quelle est la cause de la transidentité : une surexposition à des personnages de série homos / une alimentation trop riche en oligotrans / On ne sait pas et on s’en fout ? En France, le changement de sexe est interdit par la loi : Vrai ou Faux ? Papy vous accepte comme vous êtes, bravo, rejouez !

L’instant est ludique et joyeux. Sans jugement. Se tromper n’est pas grave, le tout étant de comprendre les réponses et informations données. Une manière légère d’établir un premier contact, pour ensuite pouvoir éventuellement aller plus loin. Comme c’est le cas pour les voisin-e-s du CGLBT, entouré de Diane, animatrice de prévention bénévole dans une association de lutte contre le VIH et fondatrice du « Gougle du cul », le site Sexy Soucis, et du Planning Familial 35.

« Je pense que le public de la soirée était majoritairement un public averti, avec pas mal de gens de notre réseau mais je sais qu’il y a aussi eu un public varié. Diane a rencontré et discuté avec une travailleuse du sexe par exemple, qui lui a dit qu’elle n’avait avant jamais mis les pieds dans une soirée comme ça. C’est un moment très fort et c’est une victoire pour nous. C’est important de pouvoir se sentir en confiance quand on n’est pas dans la norme. », souligne Margo.

De son côté, Lydie Porée, présidente du PF 35, note une grande mixité dans les personnes présentes et rencontrées. L’association a placé sur la table le slip chauffant, confectionné par l’association Thomas Bouloù (pour la responsabilisation des hommes dans la prise en charge des risques et conséquences de leurs sexualités). En guise d’appât. Parce qu’il attire l’œil et les passant-e-s :

« C’est notre produit d’appel on va dire. C’est sur la contraception mais ça permet de parler de ça et d’élargir à la vie affective et sexuelle. On est là pour que les un-e-s et les autres puissent poser leurs questions. Tout est posable, tout est entendable. La réponse n’est pas toujours évidente mais le but est d’échanger sur les questions de sexualité. »

SORTIR DU JUGEMENT ET DE LA MORALE

Elle constate que les discussions tournent beaucoup autour du préservatif externe et de ses contraintes. Le mettre au bon moment sans casser le rythme ou l’envie, trouver la bonne taille, la peur des infections sexuellement transmissibles… Tout cela mène directement au sujet du dépistage. Le jour même, le Service inter-universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé de Rennes proposait un après-midi de dépistage sur le campus Beaulieu.

« Certain-e-s sont venu-e-s à la soirée en cherchant justement à avoir accès à un dépistage immédiat et étaient surpris-es qu’il n’y en ait pas à ce moment-là. C’est très intéressant car d’une part, on s’aperçoit que le dépistage fait parti du scénario d’une vie affective et sexuelle, c’est rassurant, et d’autre part, ça montre qu’il y a de la demande dans ce genre d’événement. Car ce n’est pas toujours simple d’aller au CeGIDD (Centre de dépistage, CHU de Rennes, ndlr) et ça montre que c’est à nous assos d’aller vers le public. », analyse Lydie.

Son bilan nous interroge. Pourquoi, si le dépistage fait parti du scénario, attend-on l’organisation d’événements ? La peur du jugement, venant de certain-e-s professionnel-le-s de la santé ?

« Je pense que le jugement et la morale pèsent certainement. Ce n’est pas en faisant la morale que l’on va changer les choses. Qui n’a jamais pris de risque ? C’est illusoire de se dire qu’on est observant-e-s et réglos toute une vie sexuelle durant. La vie, c’est des oublis, c’est des ‘c’est pas le moment’ ou des ‘c’est pas venu’. Prendre soin de soi est contraignant, alors quand en plus on rajoute un-e partenaire dans l’équation… J’ai fait une formation volontaire à Aides sur la réduction des risques qui consiste à adapter la prévention à la pratique, en fonction de la situation. Ça veut dire qu’on doit être en mesure d’entendre que le préservatif, c’est chiant. On a vraiment intérêt à se détendre ! En tout cas, cette soirée m’a ouvert les yeux sur la nécessité d’aller vers les gens, avec des outils rapides. », répond-elle.

DISCOURS ET SUPPORTS DÉCULPABILISANTS !

Au service culturel de l’université Rennes 1, ce 14 décembre, ça grouille de propositions, de curieux-ses, de questions et de réponses, d’informations en tout genre et pour tous les genres. On peut d’ailleurs, avant ou après s’être fait masser (non obligatoire, on précise), avant le concert des Banquettes Arrières ou pendant que l’on prête une oreille attentive aux contes coquins de Quentin Foureau, composer sa pochette surprise, avec des préservatifs, des stickers Sexclame ! décorés de clitoris, une planche dessinée par Laurier The Fox sur le coming out d’une personne trans, la roue du consentement ou encore de la documentation sur « Le viol, c’est quoi ? », « 10 conseils pour éviter le viol » (adressés aux hommes, pour une fois) ou des slogans tels que « Le viol concerne la violence pas le sexe, si tu te prends un coup de pelle, t’appelles pas ça du jardinage » et « La vie est trop courte pour s’épiler la chatte ».

Au fur et à mesure, les complexes s’estompent. Le fascicule « Tomber la culotte ! Coups de pouce pour s’affirmer, s’amuser et prendre soin de soi – Pour les lesbiennes, bies, et autres curieuses » a raison :

« Les filles, détendons notre string !!!! Qu’on se le dise, la masturbation est une source de plaisir, de découverte de soi, de désinhibition, de développement de l’imaginaire sexuel, et… j’en passe et des meilleures. Chacune a sa façon bien à elle de s’y adonner et toutes n’y ont pas recours non plus. Là encore, nous ne sommes pas toutes faites sur le (là !) même moule, et c’est tant mieux. Mais si ça vous tente, ne boudez pas vos envies ! »

Tout comme on peut se pencher également sur la brochure « BDSM, jouez safe » au slogan croquant : « Fais-moi mal mais fais le bien ! » ou sur la brochure « Choisir sa contraception », éloignée de tout jugement et injonction. C’est ce que réussit à faire l’association Sexclame ! lors de la soirée : proposer de nombreuses facettes de la sexualité, sans orienter les participant-e-s vers une vision imposée mais en participant certainement à un processus de déculpabilisation.

Parce que l’objectif de la structure est d’interroger les sexualités dans leur diversité. Briser le discours sur une sexualité unique, « imprégnée de sexisme et de tabous », afin de « libérer les paroles et susciter la réflexion à ces sujets. »

ENCORE DES RÉSISTANCES !

Parler librement de sexualité n’est pas tâche aisée. Encore aujourd’hui, dans notre société, les tabous et les mythes, teintés de valeurs morales et religieuses, régissent nos sexualités qui ont bien du mal à se détacher du rôle de procréation pour tendre vers celui du plaisir et du désir. L’exemple le plus significatif est celui du clitoris.

Seul organe destiné uniquement au plaisir, il est étiqueté ennemi public n°1, voué à rester dans l’ombre du vagin et de la fécondité des siècles et des siècles durant. Représenté de manière schématique depuis peu de temps, il reste - malgré les tentatives, comme le chouette court-métrage de Lori Malépart-Traversy, Le clitoris, dont la vidéo est à voir sur Internet – un élément de crispation.

« La communication avec la mairie a été un peu compliquée. Pour l’affiche, le dispositif reprend toujours les 4 lettres ND4J mais on met ce que l’on veut dedans. Nous, on a choisi des mains, des bouches, des tétons et des clitoris. On a reçu un mail nous demandant si on n’avait pas autre chose à mettre à la place des clitoris… Ce n’était pas dit « On refuse les clitoris », c’était un peu glissé entre deux phrases… », explique Margo.

Elle poursuit : « On a réfléchi et pour nous, il était très important de parler du clito, du plaisir féminin, etc. Et c’est ce que l’on a répondu clairement. On était prêt-e-s à annuler la soirée si les images de clitoris étaient refusées. Finalement, c’est passé. Je pense que la personne en charge de l’affiche a eu peur de prendre la responsabilité, peur de créer un problème et finalement ça en a créé un. C’est remonté jusqu’au cabinet de Nathalie Appéré. Aussi, certains termes ne sont pas passés sur l’affiche : érotico-décalée, aphrodisiaque, Soirée genres et plaisirs… ça a un peu crispé les relations. »

Difficile en effet de se figurer que fin 2017 on s’effraie autour de la représentation d’un clitoris et qu’on censure certains mots qui pourraient choquer le tout venant lors de sa promenade dans le centre ville de la capitale bretonne. Si la co-fondatrice - et l’équipe de l’association - ne souhaite pas dissimuler les complications survenues, elle prend le recul nécessaire à l’analyse de ces événements :

« Au final, c’est très intéressant de voir les questions que ça a soulevé. On est content-e-s que ça ait un peu remué la mairie, c’était une expérience intéressante et il ne faut pas oublier que nous avons eu une vraie liberté de programmation. Ça nous y tenons pour cette soirée passée, comme pour les prochaines à venir. Nous avons été très bien accompagné-e-s par la mairie, notamment par Elodie Coquart, en charge du dispositif. Après les crispations, on a pu en parler avec elle et ça, ça m’a fait du bien, d’avoir au bout du fil un être humain qui explique que ça a soulevé des questions auxquelles les services de la Ville ne s’attendaient pas. »

Et parce que pour l’association le clitoris représente bien plus que le plaisir féminin, Sexclame ! prépare son logo aux formes de cet organe du plaisir.

Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les tensions autour de la sexualité ne s’évaporent ? Et y parviendra-t-on un jour ? Combien de temps devrons-nous subir les fléaux et conséquences des violences sexistes et sexuelles à cause des réticences, des tabous et des pressions conservatrices ?

On ne sait pas mais on mise sur l’avenir. Sur la faculté des individus, grâce à des événements bienveillants et décomplexants comme celui de Sexclame ! par exemple, à suivre leur curiosité, à oser découvrir et à s’encanailler, à s’aventurer main la première dans l’exploration de leurs corps et de leurs désirs.

Pour s’affirmer et se réapproprier leur sexualité. C’est tout le bonheur que l’on vous souhaite pour cette nouvelle année.

 

Tab title: 
La sexualité, un art à caresser dans le sens que vous voulez !
La nuit de toutes les sexualités
Les jeunes, la sexualité et Internet
Terrifiante éducation à la sexualité

Célian Ramis

Violences sexuelles : # Ne plus se taire !

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Véritable fléau, les violences sexuelles sont les conséquences d'une société patriarcale qui véhicule encore aujourd'hui la culture du viol. Si les mentalités évoluent lentement, la prise de conscience passe par la libération de la parole.
Text: 

Au cours de leur vie, on estime à 14,5% des femmes, âgées entre 20 et 69 ans, qui sont ou seront victimes de violences sexuelles (à savoir viols, tentatives de viols, attouchements du sexe, des seins, des fesses, baisers forcés, etc.). Un pourcentage qui sous-estime la réalité puisqu’il ne prend pas en compte les violences survenues avant la majorité, que l’on sait extrêmement nombreuses.

Sans oublier que toutes les femmes n’osent pas dénoncer ce qu’elles ont subi. Ou ne mettent pas encore de mots dessus. Ces derniers mois, les #Balancetonporc et #Moiaussi ont permis de révéler sur les réseaux sociaux l’ampleur des violences faites aux femmes et de démontrer que dans une société régie par le patriarcat tout le monde devait être concerné par le sujet. À la lecture des multiples témoignages, nous oscillions entre colère et tristesse.

Si les deux sentiments sont encore présents, les militant-e-s interrogé-e-s ce mois-ci nous ont montré la voix : celle de la combattivité, de la persévérance et de l’engagement. Voilà qui redonne force et espoir. 

La grande majorité des victimes de violences sexuelles (comme dans toute situation de violence) culpabilisent. Parce que la société leur dit qu’elles sont responsables. À cause de leurs tenues, de leurs comportements, de leur présence dans l’espace public…Fin 2017, obtenir le consentement de l’autre n’est pas en tête de liste des priorités… La culture du viol, entretenue par les médias, infuse encore dans tous les secteurs de la société. Sous couvert d’humour, on minimise et on banalise les violences faites aux femmes. 

Pourtant, la honte, elle, assène quasiment toutes les victimes qui préfèrent alors se taire, ne pas faire de vague. Si certaines réussissent à briser le silence, elles restent minoritaires à oser dénoncer les violences vécues. À la suite de l’affaire Weinstein, les langues se sont déliées, sur les réseaux sociaux dans un premier temps, et dans la rue, dans un second temps. Des témoignages qui confortent les associations et collectifs féministes – agissant depuis des mois, des années et des décennies – dans leur militantisme et qui placent leur travail au cœur d’une problématique sociétale colossale.

Depuis 5 ans se tient chaque année à l’hôtel de Rennes Métropole un colloque organisé par l’École Nationale de la Magistrature, dans le cadre du 25 novembre, journée dédiée à l’élimination des violences faites aux femmes. Le 1er décembre dernier, l’événement s’intitulait « Du sexisme aux violences sexuelles ».

Et en préambule, Christophe Mirmand, préfet de Bretagne, était invité à introduire le sujet. Il a alors rappelé que les droits des femmes et l’égalité entre les sexes était une priorité du mandat d’Emmanuel Macron. Depuis plusieurs mois, c’est ce que l’on entend. La grande cause du quinquennat. Que nenni !

Faut-il rappeler que le 8 mars dernier, le candidat LREM annonçait nommer une femme en qualité de Première ministre s’il était élu ? Faut-il rappeler également que celui qui se veut féministe n’a pas souhaité créer un ministère des Droits des Femmes mais a relégué la question à un secrétariat d’État (c’est-à-dire sous la tutelle du Premier Ministre, qui lui ne fait pas semblant d’être macho) ? Ou encore que le 8 juillet dernier, il lâchait sans vergogne – en marge du G20 à Hambourg – que « Quand des pays ont encore sept ou huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien » ?

En France, il n’a d’ailleurs pas hésité à couper drastiquement le budget alloué à l’égalité entre les sexes. Alors que la secrétaire d’État, Marlène Schiappa – dont le service presse a totalement ignoré notre demande d’interview et nos nombreuses relances ce mois-ci – tentait cet été de démentir les rumeurs, en parlant de « fake news », le décret n°2017-1182 inscrivait au Journal Officiel du 21 juillet 2017 :

« Enfin s'agissant de la mission « Solidarité, insertion et égalité des chances » sont annulés 7,5 M€ en AE et en CP sur le programme 137 « Egalité entre les femmes et les hommes ». »

TROP PEU DE MOYENS FINANCIERS

Il faut bien avouer cependant qu’une hausse du budget de Marlène Schiappa est prévue pour 2018. Les féministes, comme Caroline de Haas, qui avaient alors crié au mensonge concernant cette information, ont présenté un mea culpa un brin piquant, début décembre :

« Après quelques recherches force est de constater que nous nous sommes trompées. Le budget va passer de 29 772 326 € en 2017 à 29 779 727 € en 2018. Il va donc bien augmenter. De 7401€. Soit 0,0002 euros par femme (oui, vous avez bien lu). Cela ressemble à une mauvaise plaisanterie. Sans moyens, aucune possibilité de mettre en œuvre les annonces du président. Pas plus que d'en finir avec toutes les violences contre les femmes. »

Le 25 novembre dernier, le Président de la République était attendu au tournant puisqu’il dévoilait ce jour-là les mesures phares de son plan de « sécurité sexuelle », à mener sur cinq ans, en parallèle du 5e plan de mobilisation et de lutte contre toutes les violences faites aux femmes (2017 – 2019) et des suivants.

Si des points essentiels comme l’allongement du délai de prescription pour les crimes sexuels sur mineur-e-s ou la création d’une présomption de non-consentement pour les mineur-e-s (âgées de moins de 15 ans, selon la dernière proposition) y figurent, les associations féministes déplorent que les moyens financiers ne soient #PasAuRDV.

« Les associations à Rennes font un travail incroyable, qui est très précieux. Elles font ce que le gouvernement ne fait pas. Il faut les aider, les soutenir, pour qu’elles puissent continuer d’être présentes sur le territoire. Pour les contrats aidés, on a essayé de protester mais ça n’a rien donné. Ce n’est pas facile de se positionner face à ce gouvernement. Le Président s’affiche en tant que féministe mais ne fait rien de concret. On parle de la vie des femmes là, c’est concret ! »
signale Manuela Spinelli, secrétaire générale d’Osez le Féminisme 35.

Le gouvernement multiplie les effets d’annonce et les beaux discours ou non. Parce que tout en dénonçant les violences faites aux femmes, Emmanuel Macron n’oublie pas de s’inquiéter que l’on ne tombe pas « dans un quotidien de la délation » ou que « chaque rapport homme-femme soit suspect de domination, comme interdit. » Quelques jours avant, c’est le Premier ministre qui s’inquiétait de devoir « s’interdire une forme de séduction intellectuelle ».

Que faut-il comprendre à travers ces phrases ? Et à qui s’adressent-ils avec leur mise en garde ? Aux femmes. Encore une fois, ce sont à elles de faire attention. Faire attention de bien distinguer la drague du harcèlement, puis bien distinguer le rapport sexuel consenti d’une violence sexuelle (qui selon la définition s’effectue sous la contrainte, menace ou la surprise).

Pour Laélia, membre des Effronté-e-s Rennes, « c’est Edouard Philippe qui aurait besoin d’une formation sur le consentement ! On se disait bien qu’ils n’allaient pas trop nous aider mais de là à imaginer qu’ils casseraient notre boulot ! Le 25 novembre, Marianne – à l’origine de l’antenne rennaise des Effronté-e-s – a fait une prise de parole vraiment bien faite car elle a mis en lumière le lien entre les violences faites aux femmes et les violences économiques. Il faut donner des moyens économiques pour agir contre ce système sexiste. Des moyens pour la formation des agents de police, pour les professionnel-le-s de la Justice, de la Santé : tout ça, c’est un choix des pouvoirs publics. Mais il faut aussi donner des moyens aux associations et non pas réduire leurs aides, parce qu’aujourd’hui des Planning Familiaux ferment par exemple ! Il faut dépasser les discours et agir. Aux Effronté-e-s, nous tenons vraiment beaucoup à l’aspect systémique des violences mais aussi à l’aspect économique. C’est très important ! »

LES FEMMES NE SONT PAS DES OBJETS

Parmi les axes de son plan, Emmanuel Macron entent étendre les pouvoirs du CSA aux vidéos numériques et aux jeux vidéos afin d’identifier et lutter contre les contenus pouvant entrainer à de la violence contre les femmes. Il espère ainsi réguler l’accès des jeunes à la pornographie.

On ne peut critiquer cette idée, en revanche, on peut se demander si avant cela il ne serait pas utile de redéfinir clairement les missions du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Ou de lui rappeler qu’il est censé être le garant du « respect de la dignité de la personne humaine » (selon le site du CSA lui-même) et doit veiller, depuis la loi Egalité et citoyenneté de janvier 2017, à l’image des femmes dans la publicité.

Il a d’ailleurs rendu son rapport à ce sujet, fin octobre, mettant en lumière que les expert-e-s sont majoritairement des hommes (82% contre 18% d’expertes), que deux tiers des publicités présentant des personnages à connotation sexuelle mettent en scène des femmes (67% contre 33% des hommes) et que les stéréotypes de genre se retrouvent dans les catégories de produits (les hommes parlent d’automobile et les femmes de l’entretien de leur corps).

La conclusion du président du CSA ? « Le CSA attend de l’ensemble des acteurs concernés un débat approfondi et constant sur cette question et ne doute pas que ce document y contribuera utilement. » Tremblez Messieurs les publicitaires et directeurs des programmes, on vous menace d’un débat !

Approfondi et constant, certes, mais largement insuffisant pour déconstruire les clichés sexistes, racistes et LGBTIphobes que la télévision véhicule au quotidien. Parce que ce type de propos n’est pas réservé à Hanouna et ses chroniqueurs/queuses…

« L’iceberg du sexisme montre que les formes les plus graves du sexisme – les violences sont la partie émergée de l’iceberg – prennent leur ancrage dans le sexisme quotidien et banal  - les remarques que l’on pense anodines, les stéréotypes de genre, les blagues graveleuses. Les médias et les publicités légitiment ces comportements. »
souligne Sonia Magalhaes, déléguée départementale chargée des Droits des Femmes et de l’Égalité femmes-hommes, lors du colloque, le 1er décembre.

Dans la publicité, comme dans la plupart des émissions (de NRJ12 mais pas que), séries (de TF1 mais pas que) ou films, les femmes sont presque constamment présentées – quand elles ne sont pas réduites aux tâches ménagères, à l’assistance à la personne ou à la famille - comme des objets sexuels.

Elles sont passives et dépossédées de leur sexualité. Embrasser la poitrine d’une femme sur un plateau, tenter de relever la jupe d’une chanteuse lors d’une émission (récemment, c’est à un homme en kilt que cela est arrivé, de la part d’une femme, dans un télé-crochet), se concentrer uniquement sur le physique sexy d’une chroniqueuse ou invitée, ou sur son orientation sexuelle, ou sur son origine (et son exotisme…), puis ensuite minimiser et en rigoler constitue une série de violences à l’encontre des femmes et de la dignité humaine.

« La Télévision ne réagit pas à ça. On se pose vraiment la question de qui détient le pouvoir à la télé. La pub est construite à travers le regard des hommes et on voit bien les idées imprégnées dans les mentalités. », commente Manuela Spinelli.

STOP À LA CULTURE DU VIOL

Concrètement, selon le terme que l’on doit aux féministes américaines, il s’agit là de la culture du viol. En janvier 2016, Muriel Salmona, psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie publiait un article intitulait « Pour en finir avec le déni et la culture du viol en 12 points ».

Sans détailler les 12 points, la docteure nous éclaire de sa définition : « De fait, nous sommes dans une société  où le déni du viol – « et si ce n’était pas un viol ? » - et la mise en cause de la victime – « et si la victime n’en était pas une ? » -  sont encore très répandus, trop de personnes y adhèrent et diffusent des idées fausses qui nuisent gravement aux victimes et garantissent l’impunité aux agresseurs. Ce système organisant le déni et la mise en cause des victimes, on le nomme « culture du viol ». La culture du viol est définie par l’adhésion d’une société à de nombreux mythes sur le viol. Lonsway et Fitzgerald (1994) ont défini les mythes sur le viol comme étant des : « Attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes » mais c’est valable pour toutes les victimes : femmes et hommes, adultes et enfants. »

Aujourd’hui, on véhicule encore l’idée que « non » peut être synonyme de « oui ». Et qu’une femme qui accepte d’aller chez un homme ou qui l’invite chez elle ne peut pas avoir subi un viol ou une agression sexuelle. Qu’une femme que l’on violente un peu dans l’idée d’avoir un rapport sexuel aime ça en fait. Que si elle s’habille de manière « sexy », c’est parce qu’elle veut séduire, voire aguicher, et par conséquent, qu’elle l’a un peu cherché.

Peu importe les motivations, rien n’excuse les violences. Que l’on ait envie de plaire, que l’on engage un flirt ou plus, que l’on fasse la fête à un endroit ou que l’on soit de passage, le consentement de toutes les personnes impliquées doivent obligatoirement être pris en compte. Pourtant, s’assurer que la relation ou le contact est consenti est loin d’être un réflexe. Et Muriel Salmona le confirme :

« Dans un univers où la très grande majorité des victimes des violences sexuelles – 83% dans notre enquête (enquête IVSEA 2015) – n’ont jamais été ni protégées, ni reconnues, le peu de victimes qui révèlent ce qu’elles ont subi courent le risque d’être mises en cause et maltraitées. Dans un retournement pervers, le projecteur est braqué avant tout sur les victimes au lieu de l’être sur les agresseurs. Nous assistons à des raisonnements organisant un déni généralisé des violences sexuelles. »

En 2011, lorsque Nafissatou Diallo accuse Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle, tentative de viol et de séquestration, dans la chambre du directeur du FMI - qui s’apprête à être le candidat PS à la présidentielle de 2012 – ses propos sont remis en question, malgré la mise en détention de l’agresseur présumé. Quelques mois plus tard, les charges sont abandonnées. Il est un homme blanc de pouvoir, elle est une femme de ménage d’origine guinéenne.

Quand le racisme croise le sexisme et les a priori sur la condition sociale, c’est la triple peine. Les jeux sont faits. L’accord financier qui aurait eu lieu ensuite entre eux finit de confirmer, et ce malgré tout ce que l’on sait sur la sexualité et les abus de pouvoir de DSK, ce que la majorité pense : elle aurait menti pour de l’argent. L’affaire du Sofitel révèle alors le peu de considération accordée à la parole de la victime et l’impunité totale de celui qui est accusé.

COLLECTIVEMENT, FAIRE CHANGER LES LOIS

Cinq ans plus tard, c’est le député écologiste Denis Baupin qui est accusé par huit collaboratrices de harcèlement sexuel, au départ (d’autres femmes se joindront ensuite à la plainte, également pour agressions sexuelles). Une affaire classée sans suite en raison de la prescription des faits, la durée étant alors établie à trois ans. Si l’élu se satisfait que son innocence soit reconnue, il n’en est rien.

Il aura simplement bénéficié du long silence de ses victimes, sans doute tapies dans la honte et la peur de parler au moment où elles pensent être isolées dans leur calvaire. Et bénéficié également d’une loi peu adaptée aux circonstances. Début 2017, la durée des délais de prescription pénale est adoptée à l’Assemblée Nationale, passant ainsi de 3 à 6 ans pour les délits de droit commun et de 10 à 20 ans pour les crimes.

Une petite victoire que l’on doit au courage et combat acharné de ces femmes et des soutiens qu’elles ont pu obtenir. Car rien ne s’obtient sans douleur extrême dans l’Histoire des droits des femmes, comme l’a rappelé le téléfilm Le viol d’Alain Tasma, adapté du livre Et le viol devint un crime (écrit par les historien-ne-s Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti) et diffusé le 19 septembre dernier sur France 3.

En 1974, deux touristes belges sont agressées et violées dans les calanques par trois hommes. Le couple va porter plainte et, défendu par Gisèle Halimi, va se battre pour que le tribunal correctionnel se déclare incompétent et que l’affaire soit alors renvoyée devant la cour d’assises, en 1978. Si les noms ont été changés, c’est bien l’affaire Tonglet Castellano qui est portée à l’écran. Celle-là même qui a marqué un tournant important dans la prise de conscience collective de la gravité du viol et de ses conséquences sur les victimes.

Le procès révèle tous les mythes de la culture du viol, prétendant que les deux jeunes femmes, qui assument pourtant leur homosexualité, sont consentantes et ont pris du plaisir. Parce que les militantes et intellectuelles féministes s’emparent de l’affaire pour dénoncer le sexisme d’une société patriarcale, les trois hommes sont condamnés à 6 ans de prison pour l’un et 4 ans pour les deux autres. En 1980, le viol devient un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle.

En décembre 2015, les trois filles de Jacqueline Sauvage – incarcérée pour le meurtre de son mari, après avoir enduré durant plusieurs années des violences physiques et sexuelles sur elle et ses filles – demandent à François Hollande d’accorder une grâce présidentielle à leur mère. L’affaire révèle là encore la difficulté à parler, dénoncer et témoigner des situations de violences, surtout dans le cadre d’une relation conjugale et familiale.

Et engendre des débats houleux sur la légitime défense et l’éventualité de l’application d’une légitime défense préméditée dans le cas des violences conjugales, comme tel est le cas dans certains pays, comme le Canada. Il faudra un an de bras de fer entre les trois filles et leur avocate et le Président, ainsi que de très nombreuses signatures d’une pétition lancée par Karine Plassard sur Change.org, pour que François Hollande accorde la grâce totale.

UNE LUTTE 3.0 MAIS SURTOUT SUR LE TERRAIN

On voit alors l’apparition de nouveaux moyens de lutte : les pétitions et les réseaux sociaux. La multiplication des outils d’information et de diffusion des messages sert l’action des militant-e-s féministes qui ne cessent depuis des années et des années de dénoncer les mécanismes de la domination masculine – et on ne peut alors pas manquer l’occasion de saluer la mémoire de l’anthropologue Françoise Héritier dont les nombreux travaux ont permis une évolution de la réflexion à ce sujet.

« Les conseillères du Planning Familial ont toujours entendu des histoires de violences dans le cadre des entretiens. La demande initiale n’est pas toujours sur les violences mais régulièrement la personne finit par en parler. »
explique Laure Stalder, conseillère conjugale et familiale au Planning Familial 35, à Rennes.

En Ille-et-Vilaine, en 2016, les chiffres de la délinquance ont fait apparaître une hausse de 22,1% des faits de violences sexuelles.

« La prise de conscience d’aujourd’hui est le résultat d’un ras-le-bol. Est-ce qu’il y a plus de faits qu’avant ? Je n’en suis pas convaincue. Mais je pense que les femmes ont pu s’exprimer davantage ces derniers mois. », poursuit-elle. En effet, si on parle depuis octobre et l’affaire Weinstein de libération de la parole, on peut également penser qu’à l’échelle locale, la plateforme départementale contre les violences faites aux femmes y est pour quelque chose.

À partir d’un numéro, les associations (Asfad, CIDFF 35, Planning Familial 35, SOS Victimes, UAIR) effectuent un travail en réseau afin de proposer et apporter accueil, écoute et hébergement, en fonction des situations et des besoins. Des associations également très présentes sur le terrain rennais lors des événements en lien avec les journées internationales des droits des femmes, de l’élimination des violences faites aux femmes, de la contraception, de l’avortement, de lutte contre le sida, etc.

EFFET COCOTTE-MINUTE

Les mentalités progressent. Lentement. Trop lentement. Grâce aux actions militantes, au travail de fond des structures féministes et au développement des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, la parole tend à se libérer.

« Ça se fait petit à petit et ça a fini par exploser. Je pense que la campagne de Stop au harcèlement de rue a servi. En disant que 100% des femmes étaient concernées, ça a été vraiment marquant. C’est une problématique systémique. Avec l’affaire Weinstein et le lancement des #BalanceTonPorc et #MoiAussi sur les réseaux sociaux, ça a permis aux femmes, et à des hommes aussi, de mettre simplement un # ou alors de développer ce qu’elles avaient vécu. Elles étaient libres de s’affirmer tout en se protégeant. », analyse Laélia, du collectif Les Effronté-e-s Rennes.

Un avis que partage la secrétaire générale d’OLF 35, Manuela Spinelli : « Ça a commencé par le milieu du cinéma puis ça s’est élargi. Les femmes ne sont plus isolées, il y a un effet de groupe, de soutien. Toute la société est concernée, c’est un problème sociétal et non pas un « problème de femmes ». Ça a donné la possibilité de parler sans que la parole soit remise en cause. »

L’explosion de ce mouvement de grande ampleur prend sa source le 5 octobre avec les révélations sur le producteur américain Harvey Weinstein. Puis c’est l’effet boule de neige. C’est au tour de l’acteur Kevin Spacey d’être accusé, par des hommes, d’agressions sexuelles.

En France, huit femmes accusent Thierry Marchal-Beck, ancien président du Mouvement des Jeunes Socialistes, de faits de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles (dans un article sur le sujet, le quotidien Libération relate avoir recensé également quatre autres victimes).

Le scandale éclate également du côté de l’UNEF : 83 adhérentes dénoncent en signant une tribune dans Le Monde « le ‘’véritable contrôle du corps des femmes’’ qu’ont imposé plusieurs dirigeants du syndicat étudiant pendant de nombreuses années. » La surprise n’est totale que pour une partie du grand public qui prend conscience qu’aucun milieu, qu’aucun parti, qu’aucune organisation syndicale ne sont épargnés.

S’en suit alors de nombreuses affaires similaires, parmi lesquelles on retrouve les noms du théologien Tariq Ramadan, du journaliste Frédéric Haziza ou encore du chorégraphe Daniel Dobbels.

Et les polémiques pleuvent, visant soit à cibler l’Islam et l’islamophobie de gauche, soit à remettre en cause la parole des femmes qui les accusent (comme cela a été le cas pour Flavie Flament lorsqu’elle a révélé les nombreux abus sexuels et viols que lui a fait subir le photographe David Hamilton). Merci Finkielkrault et BHL, on se passe aisément de vos commentaires et analyses.

RÉACTIONS NON DÉSIRABLES ET NON DÉSIRÉES

On ne peut alors que constater, malheureusement, qu’en parallèle, « une parole misogyne s’est libérée également, avec des commentaires et des affirmations d’hommes politiques par exemple, pas empathiques, avec des messages agressifs. Et là aussi, ça concerne tout le monde : du Premier ministre à l’homme dans la rue. Deux groupes se sont confrontés et on ne sait pas encore qui va l’emporter. », précise Manuela.

Les réactions sont terrifiantes. À l’horreur des propos énoncés par Eric Zemmour (et pas que…) établissant un parallèle entre les # et la délation des juifs lors de la Seconde guerre mondiale, se rajoutent ceux d’anonymes sur Facebook par exemple :

« OSEZ LE MASCULINISME : Je lance aujourd’hui en ce mercredi 23 novembre mon mouvement « Osez le Masculinisme » car en tant qu’homme, célibataire, ouvertement gay je ne me retrouve absolument pas dans les propos qui nous pourrissent la vie chaque jour dans les médias et ce depuis 2 mois à propos des hommes qui sont tous des harceleurs, des violeurs, bref accusés et balancés sans preuves de tous les maux de la Terre, et tout çà entretenu par des mouvements politiques d’extrêmes gauches où l’on retrouve toujours sur les plateaux ces mêmes femmes idéologues et militantes de « osez le féministe » (on notera l’usage des minuscules, ndlr) qui ne sont qu’un ramassis d’intellectuelles qui veulent prendre le pouvoir dans tous les millefeuilles de la société. »

Le post est largement plus long mais on vous épargne la suite, qui ne mentionne pas, à tort, que les plateaux ont été très occupés par les hommes, politiques ou philosophes, invités dans les matinales à s’exprimer sur le sujet des violences sexuelles. Et pas que sur les plateaux, comme le prouve Le Parisien qui le 25 octobre placardait en Une 16 visages d’hommes qui « s’engagent » contre le harcèlement sexuel.

Bizarrement, aucune Une similaire n’a été fait avec des visages de femmes engagées. Pourtant, on ne manque pas de militantes… Comme de journalistes et présentatrices télé (ah si, peut-être qu’on en manque, mais elles existent) absentes de la campagne contre les violences faites aux femmes. Autre exemple de réaction gerbante avec le tweet (retweetant le #balancetapetasse), le 17 octobre, du conseiller régional breton FN, Christian Lechevalier à propos de Clothilde Courau :

« Prude jeune fille, prête à signer un contrat dans la CHAMBRE de #Walstein » (Non, ce n’est pas une erreur de notre part, ndlr). Le collectif Les Effronté-e-s Rennes a d’ailleurs réagi, à juste titre, et a décidé de porter plainte contre X, visant l’auteur du tweet derrière le compte de Christian Lechevalier.

EN FINIR AVEC L’IDÉE DE LA MAUVAISE VICTIME

Manuela Spinelli insiste : « Certains essayent d’en faire une guerre des sexes mais il faut comprendre que ce ne sont pas les femmes contre les hommes. Il s’agit des victimes face aux agresseurs. Ça implique la notion de choix, de responsabilités. Les femmes ne sont pas forcément des victimes et les hommes ne sont pas forcément des agresseurs. Ce n’est pas une guerre des sexes mais des mentalités. »

Déconstruire les mythes et croyances qui régissent la culture du viol est un travail de longue haleine. Car la culpabilité, la honte et le doute peuvent constituer des facteurs de violences psychologiques à la suite de l’agression.

« Pour le harcèlement de rue par exemple, on se sent mal de ne pas avoir réagi sur le coup. Alors pour le viol, c’est puissance 10 000. Il faut qu’on se forme à ce qu’est une agression sexuelle, un fait de harcèlement, un viol, etc. Connaître précisément les définitions pour pouvoir mettre des mots sur les vécus. Cela permet de se rendre compte et ensuite de pouvoir réagir. On doit se former, sans culpabiliser les victimes, s’éduquer aux mots mais aussi éduquer les garçons. »
explique Laélia qui souligne également l’importance de déconstruire l’idée de la « victime faible », sans toutefois nier l’impact et la violence du traumatisme.

Être victime de violences, sexuelles, physiques et/ou morales, n’est pas synonyme de faiblesse d’esprit ou physique. Laure Stalder l’affirme : « Selon qui on est, on ne réagit pas de la même façon qu’une autre personne. On ne peut absolument pas dire que tout le monde réagit de la même façon face à la violence. Il faut évidemment prendre en compte l’état psychique de la personne. Certaines ont besoin d’en parler tout de suite, d’autres ont besoin de temps. On a déjà vu des femmes vivre une vie tout à fait normale et à un moment de leur vie, un événement crée un déclic, tout ressurgit et c’est la dégringolade. Parce qu’elles avaient occulté, elles avaient tout enfouit. Ça dépend vraiment des personnes. »

PEUR DE SE CONFRONTER AUX FORCES DE L’ORDRE…

Aujourd’hui, la prise en charge des victimes au niveau judiciaire est vivement critiquée et largement critiquable. Moins de 10% des victimes de viol portent plainte. Encore moins aboutissent à un procès. Encore moins à la condamnation de l’auteur des violences. Pousser la porte d’un commissariat est compliqué. Les femmes appréhendent. Parce qu’elles savent qu’elles pourraient être tenues responsables de ce qu’elles ont vécu.

Souvent, elles vont devoir justifier la tenue qu’elles portaient ce jour-là ou ce soir-là. Justifier le moindre de leurs comportements à l’égard de cet homme. Justifier qu’elles n’ont peut-être pas réagi physiquement au moment de l’agression parce qu’elles étaient surprises, choquées, terrorisées ou paralysées, en incapacité de bouger ou de crier.

Et parce qu’on crée un tabou autour des violences sexuelles, que l’on minimise et banalise, on manque de connaissances sur les réactions du corps. Un corps qui peut donner une réponse mécanique à l’acte sexuel forcé, provoquant le doute dans l’esprit de la victime déstabilisée à la fois par le traumatisme et à la fois par des marques qui pourraient s’apparenter à celles du désir et du plaisir mais qui n’en sont toutefois pas.

D’où l’importance de l’information autour du consentement et de l’éducation aux sexualités. Ainsi qu’à la formation des agents des forces de l’ordre comme aux professionnel-le-s de la Justice. Malheureusement, notre demande d’interview auprès des services de police du commissariat de Rennes n’a pas abouti :

« Comme suite à votre demande, j'ai l'honneur de vous informer que notre DDSP ADJT a émis un avis défavorable à votre demande en raison des contraintes opérationnelles des enquêteurs de police concernés. » Un honneur non partagé.

Si au niveau national, le nombre de plaintes enregistrées par la gendarmerie a augmenté de 30% en octobre 2017 (par rapport à la même période en 2016) et de 23% pour la police, nous avons eu l’honneur de ne pas recevoir de réponse à notre demande concernant le territoire rennais et brétillien.

Toutefois, dans la capitale bretonne, un travailleur social, missionné par l’Asfad, permet aux victimes de se préparer à l’entretien et d’établir un contact avec les forces de l’ordre. Aussi, l’association SOS Victimes, qui connaît bien les recours juridiques et les difficultés à se confronter à l’appareil judiciaire, travaille en réseau avec les agents du commissariat.

QUELLE ÉVOLUTION DES LOIS ?

« Les lois accompagnent la question des mentalités mais l’application des lois n’est pas sans difficulté. Il y a un problème de moyens, de matériels, qui engendrent parfois des problèmes de preuves et qui se heurtent aux préjugés, qui sont encore très féroces. Et quand il y a un problème de preuves, le doute profite à l’accusé. Sans compter que les témoins ne veulent pas toujours témoigner, les victimes ne veulent pas toujours porter plainte… Et il y a aussi l’instrumentalisation des plaintes qui nous oblige à rester vigilant-e-s lors des enquêtes. Dans le cadre de violences conjugales, sans témoin, c’est très dur d’enquêter car on entre dans l’intimité d’un couple et c’est la parole de l’un contre la parole de l’autre. », développe Magali Pauthier, vice-procureure au Tribunal de Grande Instance de Vannes, le 1er décembre à l’hôtel de Rennes Métropole.

Elle met en évidence que l’arsenal législatif évolue. Mais là aussi très lentement : « Au XIXe siècle, il fallait réunir 4 critères pour définir un viol : une résistance constante et égale durant toute la durée de l’acte, l’inégalité des forces, les cris et les traces de violences sur la femme. Aujourd’hui, on a conscience heureusement qu’il peut y avoir de la sidération, que le cri peut être impossible, etc. Mais il y a encore de gros préjugés. Mais depuis 2006, les directives sont différentes. Avant, là où on nous demandait dans le cadre de violences conjugales d’insister à les rabibocher avec des médiations, on a commencé à considérer que le viol entre époux était possible, qu’il fallait être d’accord pour avoir un rapport sexuel et on a renforcé les mesures d’éloignement du conjoint violent. »

Si elle espère une évolution positive des lois et des moyens pour les rendre efficaces, insistant sur un protocole d’accueil des victimes systématisant la plainte et non la main courante ainsi que sur une prise en charge des auteurs, il faut se rendre à l’évidence : les lois ne sont pas suffisantes face aux blocages des mentalités.

La Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a alors proposer d’étendre le système de pré-plainte en ligne, déjà en vigueur pour les atteintes aux biens, aux « questions d’infractions sexuelles ». L’idée est de pouvoir ensuite être accueilli-e-s au commissariat par des personnes ayant déjà connaissance du motif de la plainte et étant formées spécialement à cette écoute. « C’est une bonne idée, souligne Magali Pauthier. Mais encore faut-il être sûr de pouvoir répondre aux demandes derrière… » Fin de l’optimisme.

PARLER ET ÊTRE ÉCOUTÉE

Autre alternative à l’étape directe du commissariat : l’adresse suisjeseule@gmail.com mise en place par l’association Parler, fondée et dirigée par Sandrine Rousseau, femme politique affiliée au parti EELV et auteure du livre Parler. Parce qu’elle fait partie de celles qui ont dénoncé les agissements, non réprimés, de Denis Baupin, elle a conscience de la complexité de la situation et des difficultés que l’on rencontre à témoigner dans un premier temps et porter plainte dans un second temps.

Son idée : permettre aux personnes victimes de violences sexuelles d’envoyer un mail relatant les faits et dénonçant l’agresseur. À partir de 5 signalements sur une même personne, l’association propose aux expéditrices-teurs des mails de se mettre en contact pour envisager la possibilité d’engager une procédure collective.

Mais il arrive d’être seule, de ne pas vouloir ou pouvoir porter plainte au commissariat (on peut aussi saisir par courrier le Procureur de la République, qui peut alors demander l’ouverture d’une enquête) et il arrive également que la procédure mène à un non lieu.

Concernant les chiffres, là encore, notre demande est restée sans réponse. Comment alors obtenir une écoute nécessaire à sa reconstruction ? Être niée dans la reconnaissance de son vécu peut être tout aussi violent que l’agression en elle-même. Les violences s’accumulent dans ces cas-là et il est parfois difficile de savoir vers qui se tourner. Le Planning Familial 35 a depuis longtemps mis en place des groupes de paroles pour les femmes victimes de violences sexuelles : un à Saint-Malo et un à Rennes.

« Les femmes qui font la demande d’intégrer le groupe sont reçues lors d’un entretien préalable par le psychologue de l’association, Glenn Le Gal et moi-même. On cherche à savoir à ce moment-là si elles sont en capacité d’en parler avec d’autres femmes, où est-ce qu’elles en sont, si elles sont en capacité d’entendre la parole des autres et de partager. Elles s’engagent à venir au moins 6 mois, mais souvent elles restent plus longtemps. En parallèle, on leur conseille de faire un travail personnel. Elles ne sont pas obligées de le faire au Planning Familial mais c’est important qu’elles fassent un travail psy à côté. », explique Laure Stalder.

Elles sont dans des démarches judiciaires ou non, leurs demandes n’ont pas forcément abouti, ce qui importe dans le groupe, c’est l’accompagnement de la parole. Et l’écoute. Primordial ! « Croire en ce que la personne nous dit et l’écouter, c’est très important. Le temps d’accueil, d’écoute, le non-jugement… Il faut être très disponible pour recevoir ces personnes. Favoriser la verbalisation, travailler sur les résistances, rassurer, sécuriser, tout ça est important. Il faut que la personne soit sujet et surtout que l’on ne mette pas de jugement. », poursuit-elle.

SE POSITIONNER EN TANT QUE SUJET

Être sujet. Un élément essentiel à l’émancipation des femmes et à l’égalité entre les sexes. « C’est que demandaient les femmes dans les années 70 ! Pouvoir se positionner en tant que sujet et pas en tant qu’objet. Dans l’action politique, économique, sociétale, etc. Les femmes prennent plus confiance, il y a un petit changement dans les consciences, on commence à parler de ce qu’on a vécu et à s’affirmer. J’aime cet effet de groupe qu’il y a en ce moment. Surtout parce que ce n’est pas un homme qui en est à l’origine, il ne s’agit pas d’un héro qui vient sauver le monde. Ça vient d’un groupe, d’une communauté. », constate Manuela Spinelli.

Prendre part à cette communauté peut participer à la réappropriation individuelle de sa vie, de l’espace et de son environnement. Et la demande se fait sentir. D’une part, les associations féministes constatent un besoin : OLF 35 accueille de plus en plus de bénévoles, femmes et hommes, tout comme Les Effronté-e-s qui ont lancé l’antenne rennaise sur les volontés fortes de plusieurs militant-e-s.

D’autre part, il a rapidement été ressenti que les femmes éprouvaient l’envie de se rassembler dans l’espace public. De concrétiser l’élan numérique de libération de la parole. Certaines ont scandé des slogans lors de la manifestation « #MeToo dans la vraie vie », le 25 octobre à Rennes, d’autres ont écrit leurs témoignages sur des panneaux, place de la Mairie, le même jour, et d’autres encore sont allées à la rencontre des militantes associatives pour partager leurs expériences, dans un cadre plus intime.

« La manifestation était mixte et ça s’est bien passé. Parce que la tête de cortège était composée de femmes cis et trans, homos et hétéros. Il y avait de la mixité et de l’humilité. On peut soutenir de manière humble, c’est la bonne solution. », commente Laélia, à propos du 2e rassemblement, organisé le 25 novembre, passant du #MeToo au #WeToogether, soulignant l’importance d’un mouvement inclusif.

« C’est vrai que les médias relaient principalement les témoignages des femmes cis et hétéros. Mais la communauté LGBTI s’est elle-aussi emparée du sujet. Dans la problématique des violences faites aux femmes par les hommes, j’ai vu les femmes trans, les bis, les lesbiennes, se sentir concernées. Par contre, dans les médias en général, elles ne sont pas entendues. »
explique Antonin Le Mée, vice-président du CGLBT de Rennes.

Parce que les viols et agressions sexuelles constituent des actes punitifs ou des tentatives de correction, les personnes LGBTI sont tout aussi légitimes à accéder à la libération de la parole et à la médiatisation des violences subies, par les agresseurs, puis très souvent par les forces de l’ordre quand ils/elles osent pousser la porte du commissariat.

« Il faut éduquer sur l’existence de ces violences, qui sont partout dans la société. Et faire un gros travail d’éducation populaire auprès des personnes concernées mais aussi auprès des décideurs au sens large : les élu-e-s, le monde professionnel, le milieu associatif, etc. », souligne Antonin, qui précise que le Centre Gay Lesbien Bi et Trans de Rennes travaille également en réseau avec des associations féministes et LGBTIQ+ locales mais aussi nationales.

Sans oublier que la structure propose également de nombreuses permanences, au local situé à Villejean, durant lesquelles l’accueil et l’écoute, dans la bienveillance et le non-jugement, sont les maitres mots avec évidemment la convivialité et la discrétion.

FORMATIONS ET ÉDUCATION

Aujourd’hui, la plupart des associations féministes dispense des formations en interne, comme en externe. « Aux Effronté-e-s, on a un rythme de réunions et de formations entre nous. Sur l’intersectionnalité, sur l’incarcération, et j’aimerais en faire une sur la self-défense. C’est une manière de prendre une autre conscience de son corps. On apprend à éviter, on apprend à assumer son malaise si quelqu’un est trop proche de nous, à verbaliser et expliquer son ressenti – ce qui désamorcer parfois des situations compliquées et ça fait vachement du bien – et ça forme aussi les garçons. », s’enthousiasme Laélia.

L’empowerment des femmes par les femmes et l’éducation des garçons sont deux points sur lesquels Manuela Spinelli la rejoint : « En décembre, Osez le Féminisme ! lance une campagne « Marre du rose » contre les jouets sexistes. Parce que ça commence à partir de là : les filles sont sages et restent à la maison, les garçons sont des explorateurs et sont donc plus agressifs. Il est important que les femmes accèdent à l’autonomie mais il est important aussi que les hommes prennent part au combat, il faut qu’il y ait une prise de conscience de leur part, qu’ils prennent leurs responsabilités, leur part aussi dans l’éducation des enfants, etc. »

Former à l’égalité filles-garçons doit commencer dès la petite enfance pour éviter l’intégration des injonctions de genre. Pour éviter que les enfants intègrent les inégalités au fil de leur construction sociale. Que les filles ne soient plus cantonnées et réduites aux valeurs familiales et que les garçons ne soient plus soumis aux diktats de la virilité. Qu’on en finisse avec les rapports de force et les mécanismes de domination, qui se traduisent par toutes ces violences.

Qu’on brise le tabou des sexualités, en axant davantage sur le plaisir des femmes et des hommes, plutôt que sur l’aspect sécuritaire. Délivrer une information complète, pour que chacun-e ait le choix, la liberté de s’assumer sans être jugé-e. Une éducation aux sexualités censée être obligatoire dans les établissements scolaires…

Malheureusement, toutes les écoles, tous les collèges et lycées n’applique la mesure. Là encore, en toute impunité.

FÉMINISTES, TANT QU’IL LE FAUDRA

Heureusement, les féministes ne lâchent rien et associations et collectifs occupent les espaces de prévention, en ville, notamment avec les Noz’ambules et Prév’en Ville. On ne s’en cache pas, on croit en l’action militante des structures féministes, anti-racistes et LGBTI confondues, nationales comme locales. Dans la capitale bretonne, le terreau y est particulièrement fertile et le travail accompli à l’année par les féministes est indiscutable et colossal.

Et on reconnaît une volonté politique – au niveau municipal comme départemental et régional – plus forte et prononcée que dans d’autres villes, y compris des villes de même taille, voire de plus grande taille. C’est parce que les militant-e-s portent le combat au quotidien, que les mentalités évoluent. Que le sentiment de colère, face à l’injustice des inégalités, des unes et des autres a pu s’exprimer collectivement, dans la rue, main dans la main avec les hommes, se transformant petit à petit en force.

La vigilance est désormais plus essentielle que jamais. Pour qu’aucun retour en arrière ne soit possible. Pour ne plus avoir à avoir honte. Pour ne plus se taire. Pour ne plus subir. La honte doit changer de camp.

 

 

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Violences sexuelles : La lutte pour la prise de conscience
La honte doit changer de camp
Les violences sexuelles, c'est quoi ?
Banales et ordinaires les violences ?

Célian Ramis

Notre Candide : Le meilleur des mondes ?

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Quatre trentenaires, leurs rêves et Candide. Les 15 et 16 janvier, la compagnie 3ème Acte nous invitait à une pendaison de crémaillère "révolutionnaire", dans la salle Pina Bausch de l'université Rennes 2.
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Quatre trentenaires, leurs rêves et Candide. Les 15 et 16 janvier, la compagnie 3ème Acte nous invitait à une pendaison de crémaillère "révolutionnaire", dans la salle Pina Bausch de l'université Rennes 2. La pièce Notre Candide questionne le monde avec humour et profondeur, par le prisme des souvenirs d'un groupe d'ami-e-s.

Le 15 janvier dernier, une cinquantaine de personnes attendait dans les couloirs de l'université Rennes 2, un ticket de théâtre à la main. Les spectateurs-trices prennent place sur des chaises installées en cercle, laissant le centre de la salle Pina Bausch libre d'accès. C’est alors que Margaux et Sylvain Bertier (les comédien-ne-s Aurore Pôtel et Nils Gautier) nous souhaitent la bienvenue à la pendaison de crémaillère de leur métairie. L'assistance devient l’invitée d'une soirée de voisinage.

Des cartons ci et là, un fauteuil et une lampe, on trinque au bonheur de ce couple de trentenaires, heureux propriétaires d'un domaine à rénover dans le lieu-dit "La Fresnay". Leur idée : faire un espace de vie collectif et de partage. Alice (Catherine Vigneau), une amie d'enfance, est venue pour l'occasion. Etienne (Jérémy Robert) aussi, le frère de Margaux, retardé par son GPS, plus habitué aux routes parisiennes que provinciales.

Arrive enfin Candide, cité par Etienne dans un "Tout va bien dans le meilleur des mondes". Le personnage de Voltaire né en 1759 est une vieille connaissance du groupe d'ami-e-s puisqu'il a été l'objet d'une pièce créée par Alice alors qu'ils étaient adolescent-e-s. Pendant près d'une heure et demi, la pendaison de crémaillère devient le théâtre des souvenirs de ces adultes, jouant un candide contemporain et constatant du devenir de leurs rêves.

QUESTION DE GÉNÉRATION ?

Notre Candide interroge avec humour les convictions rebelles que les moins de vingt ans connaissent : changer le monde et le rendre meilleur. Qui de l'avocat en costume trois pièces ou du couple bobo en quête de vrai s'est le plus éloigné de sa candeur enorgueillie de justice ? Qui de l'Homme du 16ème ou du 21ème siècle est le plus moderne ?

Sans nous donner la réponse, la compagnie 3ème Acte pousse toutes les générations à la réflexion. Le texte est habillement écrit par Catherine Vigneau, appuyée par ses trois collègues comédien-ne-s. "Ils avaient tous Candide de Voltaire dans leurs bibliothèques", explique Chloé Sonnier, chargée de production et de la diffusion auprès de la compagnie rennaise. Elle poursuit : "Après avoir décidé d'en faire une pièce de théâtre où se mélangent époque des lumières et 21ème siècle, Catherine a décidé de relever le défi et de se lancer dans un gros travail d'écriture". En fer de lance, la question : "En quoi le monde d'aujourd'hui est-il différent ?"

Ensemble, ils/elles façonnent le texte de Voltaire pour le rendre accessible au public d'aujourd'hui sans le dénaturer : "J'ai déterminé le contexte tout de suite. Un grand espace collectif comme la métairie est un peu un rêve qu'on a dans la compagnie. Ça s'est imposé à moi de façon assez simple" confie l'auteure.

Les quatre ami-e-s de 3ème Acte prouvent ici que leurs convictions d'adolescent-e-s ne se sont pas essoufflées. Ce désir d'un chez soi, où règnent partage et créativité, agrémenté d'un besoin de retour à la nature, est une proposition de changement que déjà bien des générations ont adopté.

Dans les années 70, par exemple, avec le mouvement hippie, ou encore le grunge des années 90 pour ne citer que les plus récents. Pleins d'espoirs, des milliers de femmes et d'hommes proposent des alternatives. Et la génération Y de les entretenir malgré l'âge de la rébellion déjà loin derrière elle. Qu'en sera-t-il des suivantes ? Que feront-elles du monde de demain ?

MISE EN ABYME

Intergénérationnel, le script repose sur un jeu de mise en abyme, mis en scène avec brio par Isabelle Bouvrain. La pièce s'articule autour de quatre grands thèmes : l'enrôlement, l'argent, le pouvoir et la condition des femmes. Des leitmotivs qui, malgré les progrès techniques et sociaux, restent profondément modernes.

Les quatre protagonistes de Notre Candide exposent, dans leurs quêtes d'idéaux, ces schémas que nous répétons sans fin. Hier, Candide était enrôlé malgré lui dans une guerre entre Allemands et Bulgares dont il ne savait rien – et que Voltaire n’explicite pas volontairement.

Aujourd’hui, des jeunes partent en Syrie alimenter une menace terroriste grandissante. La richesse et le pouvoir nourrissent encore de nombreux fantasmes, déjà sur les bancs de l'école où l'élève apprend à définir sa réussite sociale par la taille de son diplôme puis de son portemonnaie.

Et que dire de la place des femmes ? A coup de répliques cinglantes, le sujet est abordé sans demi-mesure : "Une femme qui assume ses désirs c'est forcément choquant" réparti Margaux à son frère, pour lui glisser plus tard : "Quand la femme sera enfin l'égale de l'homme alors oui, le monde aura gagné en humanité".

C'est on ne peut plus clair. Ni les comédien-ne-s, ni Voltaire ne laissent la part belle au machisme. A travers les personnages de Cunégonde - amante de Candide - et de la Vieille - dame de chambre - le philosophe des Lumières dénonce l'asservissement des femmes. Toutes deux ont été violées et obligées à des tâches domestiques. Sans avoir leur mot à dire, elles subissent les vices d'une société où les corps féminins sont sexualisés et leur intelligence négligée.

La compagnie 3ème Acte, en plaçant cette problématique comme pilier, rappelle douloureusement que même après 300 ans, le monde a peu gagné en humanité. Aujourd'hui, le viol est encore une arme contre les femmes, en témoignent les mouvements #MeToo et Time's Up. Créés en 2017 et début 2018 pour lutter contre le harcèlement sexuel envers les actrices, ils ont secoué le monde du cinéma – et pas que - ces dernières semaines. Un cas médiatisé parmi des milliers d'autres qui sévissent malheureusement encore aujourd'hui.

"J'ai choisi de parler de la femme car j'ai l'impression que dans l'histoire du monde, c'est fondamental" précise l'auteure. Fondamental, comme une question de fond qui a toujours été posée sans jamais trouver de réponse convaincante. "C'est une thématique que l'on aborde beaucoup entre nous et dans les activités théâtre parce que l'on se rend compte que les clichés garçon/ fille sont encore beaucoup ancrés dans les mentalités" poursuit-elle dans un sourire, signe que l'espoir existe toujours.

L'amitié, vieille déjà de 16 ans, et le professionnalisme des comédien-ne-s transpirent à travers leur jeu, sans jamais oublier la parité. Avec Notre Candide, la compagnie 3ème Acte offre un spectacle intemporel où sont mis en lumière nos questionnements individuels et de société. À chacun-e de méditer sur ces sujets…

 

D’autres représentations à venir :

  • Février 2018 :
  • 04 fevrier - 17h00, Le Triptik, Acigné (35)
  • Mars 2018 :
  • 16 mars - Représentation scolaire en journée, Saint-Brice-en-Coglès (35)
  • 16 mars - 20h30, Espace Adonis, Saint-Brice-en-Coglès (35)
  • 23mars - Représentation scolaire en journée, Saint-Aubin-du-Cormier (35)
  • 23 mars - 20h30, Espace Bel Air, Saint-Aubin-du-Cormier (35)

Célian Ramis

"La meilleure contraception, c'est celle que l'on choisit !"

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Planning Familial 35
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Cinquante ans après la promulgation de la loi Neuwirth (19 décembre 1967), le Planning Familial 35 a souhaité faire le point sur les avancées à saluer mais aussi sur les combats encore à mener.
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Il n’existe pas de bonne ou de mauvaise contraception. C’est à la personne concernée – qu’elle soit femme ou homme - de faire son choix. Celui-ci doit être éclairé par une information complète et accessible à tou-te-s. Cinquante ans après la promulgation de la loi Neuwirth (19 décembre 1967), le Planning Familial 35 a souhaité faire le point sur les avancées à saluer mais aussi sur les combats encore à mener. Tout cela dans une optique claire : l’égal accès à la liberté de choisir. Des mots importants, qui résonnent dans toutes les luttes (et les bouches) féministes !

« L’histoire que je raconte ici se déroule en 1971. Année charnière pour les femmes. Trois ans après mai 68, l’année du Manifeste des 343 femmes – ayant une certaine notoriété – qui proclament, en défiant la loi, qu’elles avaient avorté. Un an avant le procès de Bobigny où une jeune fille de 16 ans que je défendais devant le tribunal avait choisi l’avortement après avoir été violée et engrossée par un voyou de son quartier. Procès qui devait ouvrir la voie à la loi de 1975 (dite loi Veil). »

Ce sont les mots que Gisèle Halimi, présidente de Choisir la cause des femmes – fondée notamment avec Simone de Beauvoir en 1971 – couche dans la préface de la bande-dessinée de Pierre Wachs et Philippe Richelle, Libre de choisir. Avant de poursuivre : 

« Les Anne, les Isa aujourd’hui doivent savoir que les droits obtenus par leurs aînées demeurent fragiles et peuvent toujours être remis en question. Notamment le plus important d’entre eux, celui de choisir de donner – ou non – la vie. Car la précarité marque toujours les acquis des femmes. »

Avant les années auxquelles l’avocate se réfère, l’Histoire de la lutte des droits des femmes est marquée en 1967, le 19 décembre exactement, par la promulgation de la loi Neuwirth. La contraception - et la pilule oestro-progestative notamment - est dès lors autorisée. Dans le texte seulement, puisqu’il faudra attendre 1972 pour voir publiés les décrets d’application.

« LULU LA PILULE »

Entre temps, la loi de 1920, interdisant l’avortement et la contraception, est encore en vigueur, rendant impossible la publicité autour de la contraception. Lucien Neuwirth, député de la Loire et gaulliste, va devoir se battre contre ses collègues élus et l’opinion publique. Et va devoir convaincre le général de Gaulle, très réticent à cette idée, comme la plupart des hommes politiques, excepté François Mitterrand qui se déclarera favorable.

On connaît peu l’histoire de celui que l’on a surnommé « Lulu la pilule ». Pour les 50 ans de la loi, le magazine Causette, dans son numéro de décembre, revient sur l’acharnement de cet homme qui a mené bataille, 20 ans durant, pour qu’ait lieu cette révolution sociale. Une histoire – et une société - sur laquelle est également revenue l’émission « Qui sommes-nous ? » en diffusant le 19 décembre, sur France 3, le documentaire La bataille de la pilule.

« La première des choses pour une femme, c’est de maitriser son corps. Mon corps m’appartient ! », peut-on entendre dans les premières minutes du film, coproduit par Causette et France Télévisions. Si aujourd’hui, les femmes ne peuvent pas encore se dire pleinement libres de disposer de leurs propres corps, elles peuvent en revanche célébrer les luttes qui ont mené à des avancées significatives en ce sens.

LE COMBAT CONTINUE

« On ne se verrait pas revenir en arrière ! », souligne Katell Merdignac, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du Planning Familial 35. En effet, l’association féministe et d’éducation populaire milite, comme le rappelle sa directrice Anne-Claire Bouscal, « pour créer les conditions d’une sexualité vécue sans répression ni dépendance dans le respect des différences, de la responsabilité et de la liberté des personnes (…). Contraception, avortement, éducation à la sexualité sont les conditions essentielles de l’autonomie, de l’émancipation des femmes, et de la libre disposition de leur corps. »

Et n’oublie pas de faire remarquer qu’en 2017, le combat est toujours d’actualité. L’accès à la contraception de son choix restant encore fragile. Parce que la population manque encore d’informations.

Pour plusieurs raisons : la loi de 2001 sur l’éducation à la sexualité (prévoyant des interventions en milieu scolaire chaque année, de l’élémentaire au lycée) est très peu appliquée, les professionnel-le-s de la santé sont trop peu formé-e-s à ces questions durant leur cursus universitaire, les structures ressources manquant de moyens financiers et humains sont inégalement réparties sur le territoire…

« Nous avons des partenariats avant certains établissements scolaires mais pas beaucoup. Ils demandent souvent une intervention pour les classes de 4ème. Et de 3ème. On va très peu dans les lycées, il y a beaucoup de résistance. Je remarque que ça se fait souvent à l’initiative d’une personne, ça tient sur une infirmière scolaire, un prof de SVT… Mais si un prof de SVT souhaite l’intervention et pas son collègue, ça complique les choses… Il faut convaincre les non convaincu-e-s. », déplore Laure Stalder, conseillère conjugale et familiale au PF 35.

La directrice note également que la demande d’intervention est souvent motivée par un événement survenu dans l’établissement, « alors que ça devrait être mis en place avant, dans un cadre d’information et de prévention. » Pas seulement en réponse à un incident.

La faible application de la loi de 2001 révèle un inquiétant manque de financements - les interventions étant à la charge des établissements – et, par conséquent, de volontés politiques. Pourtant, l’information est primordiale pour le maintien des acquis sociaux, menacés par la montée, et la médiatisation, des réactions conservatrices et les idées reçues, dont la déconstruction reste un enjeu majeur du Planning Familial.

DÉCONSTRUIRE LES IDÉES REÇUES

Le scandale des pilules de 3ème et 4ème générations, les études sur le potentiel lien entre pilule et cancer du sein, l’idée que la pose d’un stérilet est possible uniquement après une grossesse, le retrait de l’implant Essure du marché (pour « raison commerciale »)… Les polémiques s’accumulent, suscitant doutes et inquiétudes, constamment autour de la contraception, le tri dans les informations devient difficile et un ras-le-bol se fait sentir.

Le 26 septembre, à l’occasion de la journée mondiale de la contraception, nombreux étaient les articles titrant autour de la désaffection de la pilule et du retour aux méthodes naturelles. L’emballement médiatique est lancé et encore une fois, ce sont les femmes qui trinquent.

Depuis 1978, la progression de l’usage de la pilule a été constante, souligne le PF 35 dans un communiqué, passant de 27% (cette année-là) des utilisatrices de contraception à 45% en 2000. On constate alors que les méthodes dites traditionnelles (retrait et abstinence périodique), utilisées à 23%, sont largement délaissées, chutant à 3%.

Dans les années 2000 pourtant, les études de l’INED (Institut national d’études démographiques) mettent en avant une inversion des tendances. L’usage de la pilule passe de 41% en 2010 à 33% en 2016. D’un autre côté, d’autres méthodes contraceptives prennent du gallon. Comme le stérilet (DIU, dispositif intra-utérin) qui voit son utilisation passer de 19% à 26% (sur la même période) et le préservatif qui passe de 11% à 16%.

Les méthodes naturelles reviennent en flèche en 2010, doublant son pourcentage avant de se stabiliser autour des 5% de 2014 à 2016. Un chiffre assez proche de celui de la stérilisation féminine (ligature des trompes), qui serait d’ailleurs en régression.

La pilule reste en France la méthode privilégiée par les concernées, particulièrement chez les jeunes de 15 à 19 ans (60,4%). Le Baromètre santé 2016 indique que son utilisation baisse avec l’âge (35,4% des 30-34 ans). En Bretagne, l’ARS (Agence régionale de santé) révèle même qu’en 2016, plus d’une femme sur deux utilise la pilule entre 18 et 29 ans.

ÉCOUTE ET DIALOGUE

« En consultation, on part des idées reçues des patientes, de ce qu’elles ont entendu, de ce dont elles ont peur. Les études sur les risques de la pilule sont très controversées. On dit aux femmes que la pilule provoque le cancer du sein mais on ne leur dit pas qu’elle les protège du cancer de l’utérus et du colon. Je ne peux pas assurer à une patiente qu’il n’y a aucun risque avec la pilule mais déjà le risque est extrêmement faible et ensuite c’est le cas avec tous les médicaments. »
déclare Cloé Guicheteau, médecin du PF 35.

Elle poursuit : « Quand elles sont jeunes, en majorité, elles ne connaissent que la pilule, qu’elles aient commencé une sexualité ou non. Elles veulent donc ce qu’elles connaissent. Notre rôle est de leur expliquer tout ce qui existe. Je leur parle du stérilet, de l’implant, etc. De comment vont se passer leurs règles, selon les méthodes de contraception. Je leur dis de ne surtout pas hésiter à revenir nous poser des questions, à revenir nous voir si jamais après la pose de l’implant elles ont des saignements trop fréquents. Pour voir comment on peut faire, comment ça peut passer. Il faut leur expliquer et dire que ça peut ne pas convenir. Ensuite entre 20 et 29 ans, on voit une diminution de l’utilisation de la pilule au profit du stérilet, souvent. Parce que ça peut être vécu comme une contrainte pour certaines de prendre la pilule tous les jours, ou parce qu’elles veulent prendre moins d’hormones, etc. »

Une baisse qui peut s’expliquer par une plus grande connaissance du sujet et peut-être une plus grande écoute de son corps et de son environnement. À l’heure où la société tend à se tourner vers des comportements plus écologiques et où l’on s’interroge sur la composition des cosmétiques, du textile, de l’alimentation, etc., les femmes prennent évidemment part au mouvement et questionne aussi leur quotidien.

Cloé Guicheteau et Laure Stalder se rejoignent sur la complémentarité de leurs fonctions. Les femmes peuvent parler différemment de leur rapport à la sexualité, à leurs corps, à leurs vécus, face à un-e médecin ou face à une conseillère conjugale et familiale. D’où l’importance de l’écoute et de l’information. Savoir aussi que selon les âges, les parcours, les expériences, les étapes de vie, les personnes évoluent et la méthode contraceptive peut être modifiée.

DES CONNAISSANCES POUR UN CHOIX RÉEL

Le mot d’ordre de la structure, d’autant plus valorisé à l’occasion des 50 ans de la loi Neuwirth : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise contraception. Bénévoles et salariées insistent, il s’agit là d’un choix individuel, qui doit être éclairé par une information complète et accessible à tou-te-s.

« Nous ne sommes pas là pour décider à la place des patientes mais nous devons les informer sur tout ce qui existe, que ce soit sur les méthodes réversibles, comme sur les méthodes définitives. »
explique Marie Lintanf, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du PF 35.

La contraception ne doit pas être une fatalité mais un choix. Aujourd’hui encore, néanmoins, on regrette le manque d’écoute de certain-e-s professionnel-le-s de la santé et le manque, voire l’absence, d’informations dispensées par ces dernier-e-s. Sans compter certaines idées reçues encore véhiculées en 2017 (même si elles tendent à disparaître pour certaines).

D’un côté, on aborde la contrainte de la prise quotidienne d’un comprimé hormonal. D’un autre, on appréhende la douleur lors de la pose d’un stérilet (ou que notre corps le rejette). On réfléchit à la solution préservatif mais « Monsieur » préfère sans. Le retrait ? On n’y pense pas toujours dans le feu de l’action… Choisir sa contraception peut ressembler à un casse-tête chinois et être source d’angoisse et de souffrance, comme en témoigne Le chœur des femmes, de Martin Winckler.

Mais l’ouvrage montre surtout l’importance de l’écoute et de l’information. Du travail collectif entre patientes et professionnel-le-s. Sans oublier la relation de confiance. « C’est très important de prendre le temps de discuter. De ne pas forcément faire l’examen gynécologique dès le premier rendez-vous par exemple. », insiste Cloé Guicheteau.

SE FORMER À L’ÉCOUTE ET À L’ADAPTATION

Pour elle, il est essentiel de s’adapter à chaque patiente. Et de bien expliquer étape par étape les gestes qui vont être réalisés lors d’un examen :

« Je montre le spéculum, j’explique à quoi il sert, l’endroit où je vais le mettre et ce que je vais faire. Il faut bien faire attention à expliquer ce que l’on va faire sur leur corps. Ce n’est pas seulement imaginaire, il est important qu’elles visualisent. Pour le stérilet, on passe plus de temps à préparer le matériel qu’à le poser. Alors pendant la préparation, on échange avec la patiente. Plus elle est décontractée et détendue, moins elle ressentira de gêne. On discute, on parle d’autres choses. On voit comment elle se sent, on peut lui montrer avec un miroir si elle le souhaite, c’est vraiment selon la personne !

On prévient de tout ce qu’on va faire pour qu’elles ne soient pas surprises. Elles vont avoir des petites douleurs, comme une petite douleur de règles, pendant la pose parce que l’utérus est un muscle, il se contracte. On travaille alors la respiration pour bien oxygéner le muscle utérin. On peut utiliser l’hypnose aussi si on sent qu’il y a trop d’angoisse. Et surtout, il ne faut pas insister si on voit que c’est difficile. On va alors essayer de discuter, voir s’il n’y a pas d’antécédent de traumas, et malheureusement, souvent dans ces cas-là, on s’aperçoit qu’il y en a. A partir de là, on prend le temps avant de réenvisager la pose ou pas. »

Pour Anne-Claire Bouscal, la question des violences faites aux femmes, de l’écoute, de l’information, de l’adaptation à la personne, etc. doivent être obligatoirement prises en compte dans toutes les formations des professionnel-le-s de la santé, tout secteur confondu. Et pour cela, une vraie volonté politique doit être, pas seulement affichée, mais entreprise réellement sur le terrain.

L’INFORMATION POUR TOU-TE-S

Les associations manquent de moyens financiers mais aussi humains. Et ne peuvent, à elles seules, faire tomber les barrières sociétales et pallier toutes les inégalités territoriales. Le gouvernement doit également prendre sa part, au travers de financements plus importants, via des campagnes d’information visibles et accessibles à tou-te-s.

Chloé Bertin, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du PF 35, soulève un point essentiel : les événements autour de ces questions, et notamment autour de la contraception masculine, sont quasiment exclusivement organisées à l’initiative d’associations et ne touchent ainsi pas tous les publics :

« Chaque année à Rennes, en 2016 et en 2017, il y a une soirée sur la contraception masculine. Il y a Ardecom qui en parle, ou encore Thomas Bouloù, mais ça reste des initiatives associatives. Pas institutionnelles. Le Planning parle aussi bien des méthodes de contraception féminine que des méthodes de contraception masculine. Ces dernières sont très peu choisies et c’est le parcours du combattant pour la vasectomie. »

LES HOMMES AUSSI SONT CONCERNÉS

Le parcours du combattant, c’est ce que relate le rennais Franck Bréal dans Causette (numéro de novembre 2017 – à lire absolument, hommes et femmes, on précise). Il fait parti des 0,8% (en France, parce que dans des pays voisins, le chiffre se rapproche des 20%) d’hommes à s’être orienté vers une méthode définitive. Son témoignage met le doigt sur un tabou profond, criant de vérités : la contraception peut, et doit, se conjuguer au féminin et au masculin.

Depuis la légalisation de la contraception, seules les femmes sont visées. Elles sont les seules responsables d’une éventuelle grossesse. À elles de penser au petit comprimé à prendre tous les jours à heure fixe. À elles de réfléchir à leurs moyens de contraception. À elles d’aller chercher la contraception d’urgence à la pharmacie (et de s’entendre dire qu’elles ont été irresponsables) si besoin. À elles de dire « On va mettre un préservatif (féminin ou masculin) parce que je prends pas la pilule / j’ai pas de stérilet / j’ai pas d’implant » ou « Il faudra se retirer avant la fin (pour les mêmes raisons) ».

À elles de calculer les dates d’ovulation et jours de menstruations, sans qu’aucune question ne lui soit posée. Oui, elles gèrent. Et elles gèrent toutes seules. Pourquoi ? Parce que c’est une affaire de gonzesses. C’est faux. Franck Bréal le dit d’ailleurs au début de son article :

« Véro (sa compagne, ndlr) a raison : la contraception est aujourd’hui considérée comme une prérogative féminine. Cette charge (mentale) normée et imposée est pourtant loin d’être un acte banal et n’est pas sans risque. »

Et la vasectomie est également considérée comme loin d’un acte banal et sans risque. Parce que cet acte atteint à la virilité (idées reçues : la vasectomie rend impuissant / c’est certainement sa compagne qui le force parce qu’elle en peut plus d’être enceinte / il va le regretter plus tard – selon l’âge de l’individu, évidemment), dans l’opinion publique.

AVANCER ENSEMBLE

Encore une fois l’absence d’information et de connaissance joue en défaveur de la méthode et surtout en défaveur de la liberté de choisir (un délai de réflexion de 4 mois est obligatoire avant la réalisation de la vasectomie). À cela viennent s’ajouter les assignations de genre, parfait cocktail mortel qui n’oublie pas de polluer les esprits.

Cinquante ans ont passé depuis que la victoire de Neuwirth sur les conservateurs-trices. Celui qui était traité de « fossoyeur de la France » et « d’assassin d’enfants » - contraint de retirer sa fille de l’école catholique  en 1967 « à cause du harcèlement dont elle est victime » (Causette), est aujourd’hui salué par la grande majorité de la population.

Depuis la promulgation de la loi et l’application des décrets, les avancées se sont multipliées, notamment le remboursement du stérilet et de la pilule, la vente libre de la contraception d’urgence en pharmacie, l’autorisation de la stérilisation à visée contraceptive, la prescription de la contraception et la pose du stérilet par les sages-femmes, la gratuité de certains contraceptifs pour les mineures de plus de 15 ans, le lancement d’un numéro vert gratuit (0 800 08 11 11 de 9h à 20h du lundi au samedi) ou encore la gratuité et la confidentialité de tout le parcours de soin relatif à la contraception pour les mineures de plus de 15 ans.

Mais le combat reste d’actualité. Pour ne pas revenir en arrière. Et pour progresser encore dans l’évolution des mentalités et dans l’accès à la contraception pour tou-te-s. Désormais, la contraception doit se conjuguer au féminin comme au masculin et l’information doit être complète, tout autant que l’écoute et la formation des professionnel-le-s.

Le Planning Familial 35 insiste sur le non jugement : « C’est la personne concernée qui sait le mieux ce qui est bon pour elle. Le panel contraceptif a beaucoup évolué en 50 ans et va continuer à évoluer. Maintenant, la contraception est quasi exclusivement féminine parce qu’on tient les femmes dans un rôle de procréation ou de responsable unique de sa contraception. L’égalité doit passer par le fait d’en parler et d’en discuter ensemble. »

 

 

POUR INFOS :

Le Planning Familial 35, c’est :

  • 180 adhérent-e-s

  • Une cinquantaine de bénévoles qui se mobilisent pour faire connaître le Planning et diffuser ses valeurs

  • 27 professionnel-le-s salarié-e-s qui forment et informent, qui écoutent et accompagnent les personnes au quotidien

  • 2 sites : Rennes et Saint-Malo

Célian Ramis

Femmes entrepreneures : Capables d'oser et de réussir

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Les femmes ne représentent que 30% des entrepreneur-e-s. Non moins compétentes que les hommes, elles se sentent en majorité moins légitimes. Le programme Caravelle propose de renforcer le leadership des porteuses de projet.
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Parce qu’il faut des couilles pour diriger une boite, l’entrepreneuriat est clairement associé à une image masculine. Une représentation fausse mais très imprégnée dans les mentalités, tant des hommes que des femmes. Ces dernières ne représentent encore que 30% des entrepreneur-e-s en France.

En dépit de la progression de ce chiffre au cours de ces dernières années et des incitations gouvernementales – plan pour l’entrepreneuriat féminin lancé en 2013 – les difficultés persistent. Des réseaux de femmes entrepreneures se tissent alors pour y répondre, privilégiant l’entraide et le partage.

C’est sur ces valeurs que se lance le programme Caravelle, en octobre 2017, en Ile-de-France, en Aquitaine et en Bretagne, destinée aux femmes entreprenant dans le domaine de l’Économie Sociale et Solidaire.

Depuis l’enfance, les petites filles entendent dire qu’elles doivent être douces, gentilles, maternantes, au service des autres et discrètes. En grandissant, elles intègrent que certains postes, comme ceux d’ingénieurs, de scientifiques ou encore de chefs d’entreprise, incombent aux hommes. Rares sont les modèles féminins à qui elles peuvent s’identifier.

Et quand on dresse le portrait de la femme d’affaires, l’image ne fait pas rêver : elle est stricte, froide, blanche, bourgeoise, peut-être fille de, centrée uniquement sur sa vie professionnelle, incapable de nouer des relations amicales avec les autres femmes. Pourquoi ? Parce qu’elle doit adopter les codes de la masculinité et redoubler d’effort pour prouver ses capacités et être acceptée.

Un tas de conneries parfaitement contre-productif qui part d’une base réelle, celle d’une société sexiste dans laquelle les femmes n’ont pas vraiment leur place. Pourtant, aujourd’hui, les choses bougent et une nouvelle génération émerge : celle qui choisit son émancipation.

« Toute femme peut devenir une femme extraordinaire. Pour avoir votre part de chance, saisissez-là ! Il faut prendre la liberté d’entreprendre ! À vous d’organiser votre temps. La clé, c’est l’audace et la confiance en soi. Se sentir légitime, c’est important. On apprend en marchant. »

Ce sont les mots que la présidente d’Entreprendre ensemble, Daisy Dourdet, a adressé à l’assemblée présente lors du colloque « Réinventer le développement grâce à la diversité », qui se déroulait le 19 mai dernier, à l’École nationale supérieure de chimie de Rennes. Pour la table ronde « Entreprendre au féminin », elle était accompagnée de Céline Domino, créatrice du fait-main et membre du réseau Femmes de Bretagne, et de Michaela Langer, présidente de Triskem International.

Ensemble, elles ont pointé les difficultés auxquelles la majorité des femmes font face lorsque l’envie d’entreprendre les traverse et les ont aussitôt balayé du revers de la main. « Les réseaux féminins s’adressent particulièrement à celles qui se sentent menacées par les assignations de genre. Là, elles parlent entre elles de leurs vies personnelles et de leurs vies professionnelles qui s’entremêlent. », souligne Céline Domino, qui note également que « les femmes sont souvent sur l’idée de créer leur emploi. Beaucoup restent des porteuses de projet pendant très longtemps. Il y a parfois l’idée que quand on gère plusieurs salarié-e-s, on a moins de temps qualitatif avec ses enfants, sa famille. »

Pour Michaela Langer, c’est une question de choix et d’organisation : « J’ai un emploi du temps qui déborde. J’adore ce que je fais et je passe beaucoup de temps avec mes enfants. Ils sont heureux parce que je suis heureuse et ça se voit quand on est ensemble. Mais j’ai aussi envie d’aller plus loin avec mon entreprise, de grandir avec et que mes collaborateurs-trices soient également épanoui-e-s. Il faut vraiment croire en ce que l’on fait, c’est vraiment essentiel, et oser. »

Un discours que cautionne totalement Daisy Dourdet qui soulève alors la problématique du rapport à l’argent : « Les femmes se sous-estiment. Encore une fois, il y a cette question du manque de confiance. On n’ose pas gagner d’argent. Pourquoi une femme aurait une petite entreprise ? Pourquoi n’aurait-elle pas d’ambition ? En entreprenant, on crée de la richesse, on fait vivre des salarié-e-s, il y a une redistribution des profits. Il ne faut pas avoir honte de gagner de l’argent, de vouloir gagner de l’argent et de créer de la richesse. »

Les trois entrepreneuses en viennent alors au fond du problème. Au-delà de l’éducation genrée que l’on reçoit dès la petite enfance – ne poussant pas les petites filles à oser – le manque de représentation féminine dans le monde des costards-cravates influe sur les individus, notamment les femmes qui ne se sentent alors pas légitimes à se lancer.

Pour la fondatrice d’Entreprendre ensemble, « il faut montrer des femmes qui ont commencé de zéro, qui sont parties de rien et qui ont tout construit. Et il faut arrêter de prendre en exemple le peu d’entreprises dirigées par des femmes au CAC 40 ». Ou faire les deux, puisque c’est dans la multiplicité des exemples et des parcours que les femmes pourront s’identifier.

Les problématiques relatées lors de la table ronde ne concernant pas uniquement le secteur de l’entrepreneuriat mais bel et bien l’ensemble des domaines encore principalement occupés par les hommes.

LA PARITÉ, ÇA RAPPORTE

Nathalie Mousselon est présidente du Comité Diversité de l’association Ingénieurs et scientifiques de France – à l’initiative du colloque organisé à Rennes – et le dit avec conviction : « L’étude MC KINSEY The power of parity estime la perte de richesse mondiale due aux inégalités entre les sexes à 28 milliards de dollars. Les femmes peuvent être la clé du redressement économique ! » (lire 3 questions à Nathalie Mousselon – YEGG#59 – Juin 2017).

Sans surprise, les femmes ont leur place à prendre dans l’économie mondiale, tous secteurs confondus et tous postes confondus. Dans un article daté du 1er octobre 2017, publié sur le site du Monde Afrique, Elisabeth Medou Badang, première femme Africaine à prendre la tête d’une multinationale au Cameroun (Orange), prône la parité femmes-hommes, dans le secteur privé.

« Les femmes représentent 50% de la population et nous avons autant de capacités intellectuelles que les hommes. Pourquoi le monde, et l’Afrique, se priverait de la moitié de ses cerveaux ? (…) Des études ont démontré que si on donnait aux femmes autant d’opportunités qu’aux hommes, le monde pourrait accroitre ses richesses de plus de 20% ! », déclare celle qui s’est rendu au premier sommet « Women in Africa » du 25 au 27 septembre, organisé au Maroc.

Pour partager son expérience aux côtés de plus de 300 entrepreneures venues échanger à Marrakech autour de la thématique « Investir pour une meilleure gouvernance avec les femmes africaines ». Un peu sur le même principe que le « Women’s forum », qui s’est déroulé l’an dernier en France, à Deauville (ce que montre la réalisatrice Tonie Marshall dans son nouveau film Numéro Une, au cinéma le 11 octobre – lire « Tonie Marshall contre le sexisme des hautes sphères du CAC 40, yeggmag.fr, 27 septembre 2017), et qui réunit chaque année depuis 12 ans des scientifiques, décideurs-euses et chef-fe-s d’entreprise, dans l’optique de renforcer la représentativité des femmes et inciter à la mixité femmes-hommes.

ÉDUCATION À LA PARITÉ ET NON À LA PRÉCARITÉ

Pour Elisabeth Medou Badang, il est primordial de casser les stéréotypes entre les filles et les garçons, dès l’enfance, à travers la cellule familiale et l’éducation, en laquelle elle croit profondément. Parce que les inégalités font partie intégrante de la culture mondiale. Isabelle Guegeun, cofondatrice de la SCOP bretonne Perfegal, constate qu’aujourd’hui encore la résistance des mentalités se confronte au cadre législatif.

« Des lois pour la parité dans les organisations, l’égalité salariale, les quotas en politique, etc. on en a. Mais il est compliqué de passer de la loi à la culture. Il est important de parler et de cultiver l’égalité hommes-femmes. »
souligne-t-elle.

L’Éducation Nationale ne fait pas exception : « Les enseignant-e-s sont assez réfractaires en général à se former. Alors les former à cette thématique… L’écriture inclusive va changer leurs habitudes donc ils ne trouvent pas ça bien. Mais attention, il y a des gens convaincus dans ce secteur et il ne faut pas tout leur mettre sur le dos. Dans notre travail, on essaye de démontrer par des chiffres et des exemples concrets plutôt que de culpabiliser. Mais je le redis, ce n’est pas que dans l’Education Nationale. On explique la même chose aux élu-e-s, il faut être pédagogique. C’est un ensemble qu’il faut faire évoluer ! » L’ensemble d’un système sexiste que l’on intègre dès la petite enfance.

La société bouge lentement et l’État peine à forcer l’évolution des mentalités, même s’il reconnaît aujourd’hui, à force de batailles féministes espérons-le, l’importance de l’intégration des femmes dans le monde économique. Pourtant, ces dernières, toujours les principales victimes des crises, sont les plus visées par la précarité, tandis qu’elles sont majoritairement plus diplômées que les hommes (72%  des femmes sont de niveau Bac+5 à doctorat contre 62% des hommes, en moyenne).

En 2013, le ministère en charge des Droits des femmes, le ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, et le ministère délégué chargé des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique lancent le plan « Entreprendre au féminin », afin d’augmenter le nombre d’entreprises créées par les femmes. Trois ans plus tard, l’indice entrepreneurial – la part de Français-es étant ou ayant été dans une démarche entrepreneuriale – survole seulement les 27% pour les femmes.

L’ESS, TOUCHÉE PAR LES MÊMES DIFFICULTÉS ?

Et dans le secteur de l’Économie Sociale et Solidaire, le rapport est proche. Un tiers des femmes sont entrepreneures et deux tiers sont salariées.  « Il y a un vrai intérêt pour ce secteur mais les freins sont importants. Nous avons voulu comprendre ces freins avec l’étude Women’Act, pour pouvoir ensuite agir pour les résoudre. », explique Joséphine Py, chargée du programme Caravelle pour l’association Empow’her.

La structure, créée en 2011 par un groupe de jeunes constatant le contraste entre la précarité des activités entrepreneuriales des femmes rencontrées dans plusieurs pays du monde et le potentiel économique qu’elles représentent, se base sur des chiffres révélateurs de la problématique : 66% des employés du secteur sont des femmes, 45% sont à temps partiel et l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes s’élève à 20%.

Environ 30% seulement de femmes entrepreneures. Souvent dans des domaines plutôt genrés, comme les services sociaux et la santé. Ainsi, entre octobre 2016 et janvier 2017, Empow’her décide d’enquêter auprès de 100 entrepreneur-e-s sociaux intervenant sur le territoire français.

Et le résultat n’a rien de surprenant : plus de la moitié des femmes interrogées considèrent qu’il est plus difficile d’entreprendre en étant une femme.

Et si les hommes font également face à des difficultés liées au financement des structures naissantes, les porteuses de projet mettent cependant plus de temps à se rémunérer (53% des hommes disent avoir mis moins d’un an contre 38% seulement de femmes).

Mais ce qui ressort fortement du côté de la gent féminine reste la difficulté à assumer une posture entrepreneuriale. Là encore, les chiffres sont criants de vérité : 58% des femmes indiquent manquer de confiance en elles, particulièrement lors de la phase de lancement, 53% indiquent que le manque de légitimité a un impact sur leur capacité à se projeter et 72% considèrent que des attitudes stéréotypées et dévalorisantes, de la part de leurs interlocuteurs comme de leurs entourages, participent à la difficulté à être une femme entrepreneure.

« Women’Act » révèle alors l’importance de l’accompagnement de ces femmes et de leur intérêt à se regrouper dans des réseaux.

CARAVELLE : ASSUMER SON LEADERSHIP

C’est bien ce qui sera donc proposé via le programme Caravelle, lancé en ce mois d’octobre avec la première promotion, composé de 25 créatrices – soit en cours de lancement, soit en activité depuis moins de deux ans - réparties sur trois régions : l’Ile de France, l’Aquitaine et la Bretagne.

« Ce sont trois zones dans lesquelles l’ESS est bien implantée. Il y a des besoins sociaux et environnementaux importants. Nous travaillons pour ce programme avec le Mouves qui était déjà bien intégré en Ile de France et en Aquitaine. Et pour la Bretagne, nous collaborons avec Entreprendre au féminin. Mais l’idée est de s’étendre et que Caravelle devienne un programme national en 2018. », explique Joséphine Py.

Sur 6 mois, dans un premier temps pour la première session, puis sur 10 mois pour les suivantes, les participantes bénéficieront de 3 séminaires de trois jours, où elles seront réunies et coachées par des expert-e-s en leadership, ainsi que d’un mentorat, grâce à un principe de marrainage.

« On voit bien que beaucoup de femmes ont des projets. Alors oui, elles sont de plus en plus nombreuses à s’installer, ça avance, heureusement, mais doucement. Et même quand elles ont réussi, le problème de la légitimité reste récurrent. L’idée est donc de leur proposer un accompagnement collectif afin de créer des synergies entre les femmes et de constituer une communauté qui s’entraide. Mais c’est aussi de leur proposer des rencontres inspirantes avec des femmes qui ont plusieurs années d’expérience et qui pourront témoigner de leurs parcours. Les marraines seront formées également au mentorat. », développe la chargée du programme.

Au-delà de l’empowerment de ces créatrices, l’objectif est aussi de constituer une « équipe » de figures modèles. La réflexion est logique : moins on voit des exemples féminins de réussite, moins le processus d’identification s’opère.

« Avec Caravelle, on veut mettre en place des outils de sensibilisation, comme une newsletter portée par les entrepreneures sociales ou des vidéos inspirantes. »
conclut Joséphine.

DES PARCOURS DIFFÉRENTS

Parce que l’image unique du modèle de réussite fait froid dans le dos. Froide, dure, carriériste aux dents longues, souvent issue d’un milieu bourgeois, peut-être même fille de ou femme de et dans tous les cas mauvaise mère… Cette représentation va à l’encontre d’une démarche encourageante.

La multiplicité des profils et des parcours a une importance capitale. Parce que toutes les femmes ne sont pas éduquées de la même manière, ne sont pas issues des mêmes milieux sociaux, n’ont pas les mêmes origines, les mêmes âges et les mêmes vécus et expériences.

« J’ai toujours voulu lancer mon entreprise, le monde du salariat ne me convenant pas totalement. Mais je ne viens pas d’une famille d’entrepreneurs et forcément, c’est compliqué de vouloir plus grand. Tu te heurtes aux peurs des autres finalement. », confie Nathalie Le Merour, une des trois participantes brétilliennes du programme.

Après des études de langues en LEA, elle part en Erasmus pour 6 mois en Angleterre et reste en fin de compte 8 ans au sein d’une entreprise de formation. Elle revient en 2012 à Rennes et intègre une start-up, en qualité de cheffe de projet en communication digitale. À 35 ans, elle quitte son emploi et se lance dans la création de sa société, Bynath.

« À la base, je voulais faire des études de stylisme, et cette envie est restée. Mais être styliste sans cause derrière, je n’en trouve pas le sens. », souligne-t-elle. Ainsi, après avoir dessiné les croquis à la main, elle a réalisé sur logiciels une collection végane et éthique de tee-shirts et sweat-shirts.

Une partie des fonds récoltés permettront de financer des associations de protection des animaux et des minorités en général. La première campagne, qui devrait débuter très prochainement, passera par un financement participatif, dont une partie de l’argent sera reversée à La Ferme des Rescapés, située à Cassagnes dans le Lot (46).

Lorsqu’elle tombe sur le questionnaire de candidature de Caravelle, Nathalie n’hésite pas. Mais se dit qu’elle ne sera pas sélectionnée. Pourtant, elle est invitée à se présenter devant le jury : « J’ai été un peu secouée pendant l’entretien. Le jury me parlait de philanthropie, ça m’a fait réfléchir. Pourtant, je sais qu’un autre modèle économique est possible, ça marche en Belgique, en Suède ou aux USA où certaines structures reversent leurs bénéfices à autrui. »

De son côté, Emmanuelle Dubois engage à elle aussi une reconversion professionnelle, en lançant à 37 ans sa structure, Débrouillarts, après avoir étudié les arts plastiques à l’université, puis aux Beaux-Arts de Rennes, et travaillé comme assistante marketing et chargée de communication auprès de la Maison de la Consommation et de l’Environnement (lire focus « La seconde vie des déchets » - YEGG#60 – Juillet/Août 2017). « Aujourd’hui, je fais une activité qui me plait donc ce n’est pas très compliqué pour moi de m’y sentir à l’aise, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé. », explique-t-elle.

ÊTRE PLUS À L’AISE

Ce qui l’intéresse principalement dans le programme, ce sont les rencontres et échanges avec les autres professionnelles. Le partage d’expériences, ça lui parle, même sur les sujets qui ne sont pas problématiques pour elle :

« Par exemple, c’est intéressant d’entendre les conseils sur la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Je ne veux pas dénigrer les hommes, loin de là, mais beaucoup de femmes doivent gérer les deux. Moi, j’ai la chance d’être dans un couple assez paritaire sur la répartition des tâches ménagères, sur l’éducation des enfants, qui en plus commencent à être grands, donc sont autonomes. Mais je trouve ça quand même important de voir comment ça se passe pour les autres et de pouvoir échanger des astuces pour gérer les choses sans se prendre la tête. »

Sans se fixer d’objectifs précis au sein de Caravelle, Emmanuelle tend quand même à obtenir quelques clés vis-à-vis de la posture. La confiance en elle ne lui fait pas défaut mais elle constate encore quelques blocages.

Face à celles et ceux qui ont un statut « plus élevé ». Les élu-e-s, par exemple. Même si elle n’a pas eu encore d’occasion de travailler avec elles/eux, elle a noté sa timidité à entrer en contact, simplement pour se présenter, se faire connaître.

« Lors de l’inauguration de La Belle Déchette, certains étaient présents. Mais je n’ose pas aller vers eux. Je débute dans l’entrepreneuriat et donc je n’ai pas assez d’expérience pour être suffisamment à l’aise. », précise-t-elle. Pourtant, lorsqu’elle travaillait dans le marketing, elle devait régulièrement faire des présentations devant un parterre de commerciaux. Elle se souvient d’un exercice stressant mais motivant :

« Les dirigeants étaient surpris parce que je n’étais pas obligée. Il faut reconnaître que les femmes sont moins écoutées et qu’elles sont plus souvent cantonnées au rôle d’assistantes que envisagées comme forces de proposition. Ça m’a donné envie de leur montrer que non, on n’est pas que des assistantes. »

Ce qu’elle attend, en quelques mots, c’est d’apprendre à montrer que l’on est sûre de soi. Parler clairement sans bégayer, ne pas chercher ses mots et avoir un discours clair. En gros, ne pas se laisser envahir, et ne pas laisser transparaitre, le stress et les sources de ce stress.

« C’est vrai que les hommes ont tendance à en imposer davantage. Je ne sais pas à quoi c’est dû… Une prestance naturelle, une voix qui impose. En tout cas, ils ont peut-être moins de freins. Là où nous, on a tendance à réfléchir 15 fois trop avant de se lancer. Les femmes, quand elles présentent leurs projets, on sent qu’elles dévoilent quelque chose d’important pour elles. Personnellement, dans ma carrière, je n’ai pas souffert de sexisme mais quand on voit qu’à Rennes, il y a beaucoup d’initiatives pour les femmes entrepreneures, on se dit que c’est parce qu’il existe réellement une inégalité quelque part. », ajoute Nathalie Le Merour, enthousiaste à l’idée de pouvoir se nourrir des conseils des unes et des autres.

TORDRE LE COU AUX CLICHÉS

Anne-Carole Tanguy, avocate d’affaires à Rennes, membre d’Entreprendre au féminin et dès à présent marraine dans le programme d’Empowher, le confirme : les inégalités entre les femmes et les hommes subsistent, même si une lente progression positive est à noter. Pour elle, Caravelle est symptomatique de l’évolution de la société.

« Aux commandes là haut, ils sont paumés et ils freinent des quatre fers alors que la génération suivante arrive. Les deux doivent être ensemble. Personnellement, je suis ravie d’avoir l’occasion de pouvoir rencontrer des jeunes femmes avec des profils différents, enrichissants, qui sont l’avenir et qui m’ouvrent sur le monde d’aujourd’hui et de demain, celui dans lequel ma fille grandit. », déclare-t-elle.

Et dans ce monde, c’est la diversité et la complémentarité qui doivent être brandies en priorité. Sur le papier, ça fonctionne mais dans la réalité, les mentalités n’avancent pas à vive allure, se butant aux éternels préjugés sexistes. Pour l’avocate, pas de secret :

« La posture ne se travaille pas consciemment, elle vient avec l’expérience. On remarque justement qu’au fil de l’expérience, on nous prend moins pour des petites secrétaires. Pour moi, la question est de se sentir vraiment légitime, c’est là dessus qu’il faut travailler. »

Si les clichés constituent des freins au lancement du projet, Isabelle Gueguen, marraine également dans le programme, identifie aussi les difficultés liées à des tabous qu’il est urgent de briser. Les femmes sont discriminées dans le monde du travail et l’image, aussi inconsciente soit-elle, de celles qui réussissent sont souvent connotées de manière négative.

« Il y a encore des témoignages choquants ! Je discutais avec une femme de 35 ans l’autre jour, cadre supérieur, avec un enfant. En entretien, on lui a demandé si elle comptait avoir un deuxième enfant. On est en 2017 ! Dans mon parcours, lorsque je me suis installée, cela a entrainé mon modification de mon environnement, qui a réagi à mon nouveau statut. Et ça s’est soldé par une séparation alors qu’il était lui aussi entrepreneur. Mais il aurait voulu me voir avec un statut plus pépère. », confie la cofondatrice de Perfegal.

Si, heureusement, tous les hommes ne réagissent pas de cette manière, il est certain que la question de l’équilibre, que l’on voudrait nous vendre comme naturel, se pose, parce qu’il touche à l’émancipation des femmes : « C’est un sujet qui ébranle la société parce qu’on parle là du partage du pouvoir ! Mais ce qui est bien, c’est que le sujet est investi par la politique, même si le monde politique reste encore bien machiste. Mais au moins, on en parle. »

En attendant l’évolution de la société en matière d’égalité femmes-hommes, Isabelle Gueguen préconise la libération de la parole et l’accompagnement de celles qui font le choix d’entreprendre. « Souvent, les personnes qui se lancent n’osent pas parler de leur projet parce qu’on répand l’idée qu’on pourrait se faire piquer ce projet. Mais je pense qu’au contraire, il ne faut pas avoir peur d’être dans le relationnel, de discuter de ses idées et de créer des réseaux. Il y a suffisamment de maillage sur le territoire et nous avons la chance en Bretagne d’avoir un réseau qui accompagne l’émergence des projets avec Entreprendre au féminin. Il faut savoir s’en saisir, se faire accompagner, ne pas avoir peur de gagner de l’argent, oser et assumer. », s’exclame-t-elle, en conclusion.

L’émancipation des femmes passe donc par la capacité à croire en elles, la notion d’empowerment est capitale et ne peut se faire qu’à travers une juste représentation des profils et des parcours. Montrer qu’ils sont pluriels, variés, teintés d’échecs peut-être avant de parvenir à des réussites et qu’il n’y a pas une voie unique.

Que chacune est libre de composer en fonction de ses codes, convictions, envies et besoins aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle. Comme elle l’entend, quand elle l’entend. Libre de faire ses choix. D’entreprendre ou pas.

 

 

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L'entraide comme levier d'émancipation
Favoriser l'empowerment des femmes
Être qui on a envie d'être

Célian Ramis

Le Grand Soufflet : Du burlesque et des freaks...

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Le festival a profité d’un jour placé sous le signe de la superstition pour organiser, vendredi 13 octobre, une soirée Freaks, burlesque et rock’n’roll à L’Étage, à Rennes.
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Le festival a profité d’un jour placé sous le signe de la superstition pour organiser, vendredi 13 octobre, une soirée Freaks, burlesque et rock’n’roll à L’Étage, à Rennes. Avant le Maxi Monster Show et les Washington Dead Cats, quatre performeuses burlesque se sont succédées sur la scène pour chauffer l’ambiance.

« Les freaks, c’est les génies, les non conformistes. La beauté, c’est la diversité, l’étrangeté. Et si vous êtes là ce soir, c’est qu’il y a un peu de freaks en vous. » Dans son déshabillé en soie, la somptueuse Louise De Ville inaugure en tant que maitresse de cérémonie le show burlesque « Freaks » de ce vendredi 13.

Ce soir-là, le look pin-up rock est troqué contre des parures plus chimériques, démoniaques et trash. Mais la sensualité et l’humour sont toujours de mise : « Celle qui arrive est une femme, enfin presque une femme, une chimère mignonne, gentille, pas dans les normes de la société. Vous imaginez bien que c’est difficile pour elle de trouver son crush sur Tinder. Elle cherche son mate, elle a un petit kiff pour les barbus. »

La première à se lancer dans l’arène de l’effeuillage est coutumière des thèmes freaks et présente ici un de ses numéros phares : le petit canari. Masquée, perruquée de plumes, entourée de ballons jaunes, Lolaloo des Bois joue la carte du décalé, entamant une chorégraphie de danse classique en éclatant son « ventre » de baudruche, et dévoilant ainsi sa guêpière et davantage encore.

L’oiseau déplumé affiche un corps quasiment nu aux hanches légèrement arrondies et aux seins pulpeusement rebondis, malgré les nippies en forme d’œufs au plat. Pourtant, le public se fait timide, n’osant pas encore jouer le jeu du new burlesque : « Ce sont des femmes qui osent et qui partagent leur sensualité. Vous pouvez les encourager ! On n’a pas besoin de vos encouragements mais on aime beaucoup ! »

Une fois la piqure de rappel établie, la meneuse de revue américaine poursuit sa mission en présentant la sombre performeuse qui va suivre. Parce que tout le monde est accepté dans la bande des freaks, celle-ci a été découverte dans un hôpital psychiatrique, « là où je fais de l’art thérapie, bah oui, faut bien amener la culture là où il y a besoin. Alors soyez gentil-le-s, parce qu’elle peut vous tuer en vrai. »

Ju Demon arrive dans une camisole dont elle se débarrasse rapidement à la force de ses bras pour ne garder qu’une tenue faite de bandes blanches, qui ne sont pas sans rappeler Le cinquième élément. La créature est démoniaque, tant dans son regard que dans son attitude, sans oublier sa gueule aux dents pointues et aiguisées.

Son apparence flippante détonne avec la dextérité et de l’agilité dont elle fait preuve dans un numéro axé sur la souplesse et les acrobaties, effectuées à l’aide d’un (puis de deux) hula hoop, sur un fond sonore électrico-angoissant qui nous rappelle quelques DJ set de la Greenroom des Transmusicales. C’est finalement l’effrayante gymnaste qui prendra ses jambes à son coup, s’enfuyant dans un cri strident dans les coulisses.

« En vrai, elle est douce. », précise malicieusement Lolaloo des Bois, qui succède à Louise De Ville à la présentation de cette dark cérémonie : « Nous les Hommes, on a toujours besoin de classer, mettre dans des cases pour vivre. Mais est-ce qu’on se pose les bonnes questions ? Il n’y a qu’à voir la dualité des genres… »

C’est ainsi qu’elle introduit La Big Bertha, une femme blonde dans un premier temps puis chauve, bien ronde et barbue, aux ongles aussi longs que ses cils. Sa danse est provocante, lascive et sensuelle. Lentement, la dragqueen fait tomber sa longue cape noire et dévoile ses bras, ses jambes, ainsi que le reste de son corps.

Vêtue d’une petite culotte et de sparadraps dissimulant ses tétons, elle aguiche le public en jouant de sa langue agile et de caresses érotiques, avant de s’étaler de la peinture orange sur le ventre et la poitrine et de détacher sa culotte, cachant simplement son sexe avec sa cape.

« On vous a promis du freaks ce soir, il y en a. Le spectacle burlesque est fait pour se divertir, s’émoustiller et parfois baiser. Maintenant, place à l’érotisme, la sensualité et la douleur. En ce vendredi 13, vous avez de la chance puisque votre fantasme érotique se dévoile devant vous. Vous souffrirez mais vous jouirez. », murmure Lolaloo d’un ton coquin.

Dans sa robe longue et fendue, Louise De Ville conquiert le public dès son arrivée. La performeuse qui a déjà une grande carrière internationale à son actif n’a plus rien à prouver au niveau de son talent d’effeuilleuse. Elle connaît et interroge les codes de la féminité et de la sensualité avec une aisance blufflante.

L’œil toujours affriolant, elle explore la sexy attitude avec des déhanchés et des caresses lentes. Parée de son string, elle grimpe sur la table installée à cet effet et s’entoure le corps de cordes de bondage jusqu’à éructer de plaisir. « J’espère qu’elle vous a bien fait mouiller. », conclut alors la divine maitresse de cérémonie qui laisse la place au Maxi Monster Show.

Côté spectacle burlesque, Le Grand Soufflet n’en est pas à son coup d’essai. On se souvient en 2013 de l’incroyable Porte-jarretelles et piano à bretelles – dans lequel figuraient déjà Louise De Ville et Lolaloo des Bois – et en 2014 de l’Electro Swing Party qui avait réuni la sélecta rennaise Edith Presley, l’accordéoniste Maryll Abass et les performeuses Candy Scream et Anossens.

Ainsi, on connaît l’appétence d’Etienne Grandjean pour le new burlesque – rappelons qu’en 2015 il était le directeur artistique des soirées burlesque Les lapins voient rose, organisées au 1988 Live Club de Rennes – et on le rejoint dans ce domaine, sans chichis. La discipline mélange les propositions et rend les frontières des cases hétéro-normées de la société poreuses.

Parce qu’elle rompt avec la tradition des corps minces et sans défauts. Femmes et hommes peuvent dévoiler et assumer ici leurs formes et leurs différences. Avec force et fierté. Pourtant, la soirée freaks du vendredi 13 nous laisse un sentiment étrange. Celui d’une proposition pas tout à fait aboutie.

Peut-être parce qu’on se dit qu’un homme travesti en femme, c’est pas vraiment « freaks ». Ou peut-être parce qu’on a vu s’effeuiller trois femmes blanches et minces. Ou peut-être parce qu’on a assisté à l’enchainement de quatre numéros en 30 minutes seulement. Peut-être un peu des trois.

Sans critiquer la qualité de chacune des prestations, on reste un peu sur notre faim, déçu-e-s que l’exercice ne se saisisse pas suffisamment de la riche thématique de la soirée pour outrepasser les limites du genre.

Célian Ramis

Analyser le/la sexiste en vous

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Maison de quartier Villejean, Rennes
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Le sexisme est partout et ses mécanismes sont profondément ancrés dans les mentalités, en atteste l'actualité du mois d'octobre. C’est aussi ce que nous prouve la conférence gesticulée proposée le 18 octobre, à l'Antipode MJC.
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Le sexisme est partout et ses mécanismes sont profondément ancrés dans les mentalités, en atteste l'actualité du mois d'octobre. C’est aussi ce que nous prouve la conférence gesticulée « Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Une autre histoire du sexisme… », proposée le 18 octobre à 20h, à l'occasion du Café citoyen de l'Antipode MJC. Le 26 novembre 2015, on avait assisté à la représentation de Claire, Jean-Marc, Yvelise et Régis, à la Maison de quartier de Villejean (article publié dans YEGG#42 - Décembre 2015).

Une petite fille vient de naitre. Ce que ressent le père ? « J’avais déjà un trou à la maison, maintenant j’en ai deux. Bientôt, je vais pouvoir jouer au golf. » Les mots valent leur pesant d’or tout comme de déchets polluants. Ils peuvent être beaux, poétiques, réconfortants, comme metteurs de claque, transmetteurs de violence et vecteurs d’un sexisme corrosif qui infuse dans tous les milieux de la société. Une vermine difficile à éradiquer de nos quotidiens, que l’on soit homme ou femme, en ville ou à la campagne.

C’est ce que démontrent Yvelise, Régis, Claire et Jean-Marc dans leur conférence gesticulée « Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Une autre histoire du sexisme… », dont la formation a été orchestrée par l’Université Populaire Gesticulante. Ainsi, la manifestation a été proposée, fin novembre, à Nantes, à Rennes et à Treffieux.

TRAUMATISMES ET SÉQUELLES

Et dans la capitale bretonne, la soirée est un triomphe. La salle est pleine, le public hétérogène et mixte. La domination masculine, la pression du patriarcat, fait des victimes partout. Peu importe le sexe, elle engendre traumatismes et séquelles. On peut être une petite fille, aimer le football et être rejetée par les garçons dans la cour de l’école, renvoyée « le long de la haie, pour s’échanger des feuilles, des brindilles et des secrets ».

On peut être un garçon, se faire bousculer par une bande de mecs et entendre son père dire : « Débrouillez-vous, c’est comme ça qu’on devient un homme ! ». On peut être une fille élevée dans les valeurs de l’égalité, voir son frère disparaître après chaque repas pour ne pas faire la vaisselle et entendre sa mère dire : « Ce n’est pas juste mais les garçons, c’est comme ça. » On peut être un homme de gauche, lire Siné Mensuel et ne pas baisser la lunette des toilettes « pour ne pas la salir ».

Les témoignages des quatre gesticulant-e-s ont été vécus, constatés, subis. De leur enfance à aujourd’hui, rien n’a changé ? Pas exactement. Entre temps, les femmes obtiennent les droits à la contraception, à l’avortement, l’école Polytechnique devient mixte, le divorce par consentement mutuel est autorisé, la loi définit le viol, un ministère des Droits des femmes est créé, l’égalité des salaires et l’égalité professionnelle sont attestées par les lois Roudy, etc.

L’INJONCTION DU GENRE

Les 50 dernières années sont marquées au fer rouge par les luttes féministes, par celles qui se sont battues pour être, ainsi que les générations futures, les égales des hommes. Pourtant, le quotidien démontre que les mentalités n’évoluent que trop lentement, maintenant discriminations et stéréotypes à flot.

« Le sexisme est un système de domination parmi d’autres, comme le racisme, les classes sociales, l’homophobie… La lutte s’appelle le féminisme et tout individu peut l’être, suffit qu’il soit démocrate. »
analyse Claire, sur la scène.

Les explications se poursuivent et décryptent la domination à travers son outil principal : le genre, « ce que la société va nous apprendre et attendre de nous en fonction de ce que l’on a entre les jambes ». Des filles gentilles, serviables et au service des autres, et des garçons ambitieux, aventureux et turbulents. À travers ces assignations, hommes et femmes résultent d’une construction sociale. Et s’imprègnent « d’une idéologie dont on n’est pas conscient », précise Jean-Marc, qui a plus jeune était victime d’une rupture déstabilisante en raison de sa douceur. Pas assez viril, en somme.

L’ENTOURAGE DANS LE SYSTÈME

La conférence gesticulée navigue entre interactions avec le public, anecdotes racontées comme confessions intimes et scénettes amusantes. Toutes ont pour objectif de dénoncer des situations injustes car survenues uniquement en raison du sexe. Parfois sérieux, parfois légers, prenant parfois le contrepied à la manière de la rubrique de Causette « Un homme, un vrai » ou poussant parfois la chansonnette comme l’aurait fait le piquant Boris Vian, toujours critiques.

Et la famille n’est pas épargnée puisqu’elle est un élément de ce système vicieux. « L’hymen des filles est propriété familiale. Si les familles pouvaient les mettre au coffre, elles le feraient. », scande Claire. La remarque est cinglante mais pousse à la réflexion. Les filles sont-elles autorisées à sortir autant que les garçons ? Les mères ne brident-elles pas leurs filles par peur du danger ? Au risque de ne pas leur permettre de s’intégrer dans la vie citoyenne, déjà restreinte par les tâches ménagères qui leur sont réservées en majorité.

« La démocratie, c’est que tous les citoyens puissent jouir de tous les espaces de la ville et jouir de la ville la nuit. Tant que la moitié de la population n’en profite pas, la démocrate est inachevée. »
souligne Yvelise.

Militante au Planning familial, pour une libre sexualité, elle n’a pas toujours « bien agit ». En particulier avec sa colocataire qui a subi un viol collectif lorsqu’elle était à l’université. Yvelise la voit dégringoler, ne plus manger, ne plus bouger, devenir comme morte. « Moi, je voulais vivre, m’amuser, sortir. Et je lui disais « Tu vas pas en faire une maladie, faut te bouger ! Tous les mecs ne sont pas des salauds ! » J’étais une imbécile. Elle s’est mutilée, a fait des tentatives de suicide, est devenue anorexique. »

Une description qui correspond à quelques détails près à celle de Nathalie dans le film d’Audrey Estourgo, Une histoire banale (2013). De là, elle a voulu comprendre pourquoi le viol tuait les gens et comment on pouvait venir en aide aux victimes. Par l’éducation populaire. Pour que les femmes sortent de la honte, de la culpabilité, du personnel. Qu’elles dénoncent leurs agresseurs qui ne sont que trop peu punis pour leurs actes cruels.

L’introspective est douloureuse mais nécessaire. Et les quatre gesticulant-e-s n’hésitent pas à prendre le parti de tout mettre à plat et à égalité, quitte à être critiqué-e-s. Aussi bien les moments où ils ont été victimes qu’auteur-e-s de sexisme. L’essentiel étant de comprendre et d’analyser nos pratiques afin de pouvoir y remédier et faire évoluer les mentalités.

D’où l’invitation, le lendemain matin, à participer à un atelier de 2h, au centre social Kennedy, sur le sexisme ordinaire. En toute intimité, quelques personnes ont pu échanger sur leurs expériences de vie et avancer ensemble vers un système où la domination masculine n’atteindrait plus les femmes. Et plus les hommes non plus.

Célian Ramis

Tonie Marshall contre le sexisme des hautes sphères du CAC 40

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Cinéma Gaumont Rennes
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La réalisatrice dénonce la misogynie ordinaire et violente de ce secteur dans son nouveau film, Numéro Une, présenté en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, le 22 septembre dernier.
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Lorsque Tonie Marshall a initié son enquête sur les enjeux de pouvoir qui régissent les coulisses du CAC 40, aucune femme ne figurait au sommet des grandes entreprises françaises cotées à la bourse de Paris. Depuis 2016, Isabelle Kocher a pris la tête d'Engie et ouvert la voie, qui - malgré la loi Copé-Zimmermann imposant la quota de 40% de femmes au sein des conseils d'administration - reste encore très majoritairement réservée aux hommes. La réalisatrice s’empare du sujet et dénonce la misogynie ordinaire et violente de ce secteur dans son nouveau film, Numéro Une, présenté en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, le 22 septembre dernier.

« Une femme sort de la même école qu’un homme. Ils entrent dans une entreprise, au même poste. Le président aime beaucoup la femme, pour ses compétences, et décide de lui donner tous les dossiers durs en lui expliquant que c’est parce qu’elle est parfaitement capable. Elle, quand elle me l’a raconté, elle parlait de dossiers « pourris ». Parce que forcément, ça prend du temps, elle met plus de temps à traiter les dossiers. Pendant ce temps-là, les autres avancent. Au moment de donner une promotion, devinez quoi ? C’est l’homme qui l’a eue. »

Pour son nouveau film, intitulé Numéro Une, la réalisatrice Tonie Marshall a enquêté plusieurs années durant sur la quête du pouvoir au sein de l’industrie française. Sous l’angle des femmes, minoritaires dans les rangs de la haute hiérarchie et des comités exécutifs.

Elle choisit alors de raconter « l’histoire d’une femme qui se bagarre pour aller au sommet de quelque chose. » Ce quelque chose, c’est la présidence d’une boite du CAC 40, où elle deviendrait alors la première femme à y accéder.

Emmanuelle – interprétée avec finesse et talent par Emmanuelle Devos - est une ingénieure brillante, qui a gravi les échelons jusqu’au comex d’une grande entreprise d’énergie française. Jusqu’à ce qu’elle soit repérée par un réseau de femmes influentes. Alors que le patron – joué également avec les mêmes qualités par Richard Berry - d’une société cotée en bourse prépare sa succession, elle se voit proposer d’être la candidate des féministes pour briguer le poste de PDG.

De ses rencontres avec des dirigeantes d’entreprise (à l’instar d’Anne Lauvergeon, ex-dirigeante d’Areva), des membres du Medef ou du Women’s Forum de Deauville et de sa collaboration avec la journaliste politique Raphaëlle Bacqué (Le Monde), Tonie Marshall en fait un film tendu, réaliste et juste, axé sur la « misogynie bienveillante » d’un secteur de costards-cravates, prêts à tous les coups bas pour emporter la bataille.

« Dans ces hommes, je ne vois pas des salauds. Mais il y a une misogynie frontale lorsqu’il s’agit de défendre le pré carré du pouvoir. Ce n’est pas envisageable pour eux de laisser la place à une femme ! Mais je pense qu’ils réagissent de la même manière entre hommes. Par contre, vis-à-vis d’une femme, ça prend forcément une tournure sexiste. »
explique la réalisatrice.

Et pour démontrer cette réalité, elle utilise l’esthétique grisonnante des tours de la Défense, la noirceur des costumes et la grisaille d’un milieu sclérosé par l’avidité du pouvoir. La guerre entre les « puissants » et le réseau féministe s’engage rapidement, faisant prendre conscience à Emmanuelle l’enjeu qui se joue sous ses yeux.

Elle qui a longtemps cherché à ne pas se faire remarquer des hommes en tant que femme comprend vite que les barrières auxquelles elle se confronte sont celles d’une société patriarcale, régie par la « misogynie bienveillante, ordinaire, presque inconsciente ». Guidée par ses convictions professionnelles et son envie de faire bouger les lignes, elle va livrer un bras de fer fort et poignant.

Sans surprise, le parcours est semé d’embuches et la tension s’instaure au fur et à mesure. La réalisatrice, qui tient à être au plus proche de la réalité, dépeint alors un portrait humain, celui d’une femme qui mène sa carrière avec ferveur et aisance et qui en parallèle se heurte à des blessures personnelles de son enfance, et un thriller psychologique qui souligne la complexité de la bataille du pouvoir.

À propos de la place des femmes, Tonie Marshall déclare : « La société n’évolue pas comme elle devrait. Quand j’étais plus jeune, on voyait bien les inégalités mais on pensait que ça allait changer, que ça irait. Je suis convaincue que s’il y avait une arrivée massive des femmes au pouvoir, certes ça prendrait du temps mais les modes de gouvernance changeraient, on irait vers une réorganisation des temps des un-e-s et des autres. »

Elle veut offrir un regard juste. Ne pas taper sur les hommes, simplement pour taper sur les hommes. Ne pas glorifier les femmes pour glorifier les femmes. Mais elle souhaite pointer et dénoncer la misogynie et la violence qui en découle dans certains secteurs. Au sommet de l’industrie en particulier.

Et quand on lui demande si elle voit là un parallèle avec le milieu du 7e art, elle réfute. Pourtant, elle est encore aujourd’hui la seule femme à avoir reçu le César du meilleur réalisateur - notons l’ironie de l’intitulé – pour Vénus beauté (institut). « Je n’ai pas entendu dire qu’une femme réalisatrice obtenait moins de financement qu’un homme. Quand il y a des difficultés pour monter un film, généralement ce sont les mêmes pour les hommes et les femmes. », justifie-t-elle.

Néanmoins, les actrices sont de plus en plus nombreuses à dénoncer les inégalités en terme de qualité de rôle – surtout lorsqu’elles atteignent 40-45 ans – dans le cinéma français (et au-delà, avec notamment les discours très médiatisés de Meryl Streep ou Patricia Arquette concernant l’égalité salariale, par exemple). « En tout cas, je pense que c’est moins violent dans ce domaine. Dans l’industrie, avec les jeux de pouvoir, c’est vraiment très dur ! », précise Tonie Marshall.

Elle poursuit :

« À chaque fois qu’il y a une crise avec des replis sur la morale, l’identité, la religion, etc., on chercher à remettre les femmes à leur place… Je ne veux pas me cantonner à une féminitude qui m’énerve mais les barrières sont difficiles à casser. »

Au fil de ses entretiens, elle note des similitudes entre les femmes, notamment dans les stratégies d’évitement. La plupart n’ose pas la couleur sur le lieu de travail et préfère opter pour des costumes gris, sobres. Histoire de ne pas se faire remarquer et attiser les remarques désobligeantes.

« Par contre, elles disent que lors des comex par exemple, là elles vont mettre des talons hauts de 12 cm, pour qu’on voit qu’elles sont là. On sent bien que la lutte est importante. Quand une femme se retrouve être la seule femme face à 70 personnes, la violence n’est pas tenable. Il y a une culture dans ce milieu qui pousse à l’isolation des profils féminins et qui les conduit soit dans la justification, soit dans la violence. », développe la réalisatrice.

Elle a alors à cœur de faire passer un message aux jeunes femmes particulièrement mais plus largement à toute la gent féminine. Celui d’oser. Oser franchir les étapes, oser s’affirmer et oser s’affranchir des codes de genre. Parce qu’il n’y a pas de profil type, fait pour la réussite. Mais qu’une femme interviewée a fini par lui livrer la clé :

« Moi, je tournais un pot autour du pot et elle m’a dit : « Il ne faut jamais se dire que l’on est pas capable mais il faut se demander ce que l’on veut. » Ce qu’elles ont en commun toutes ces femmes rencontrées qui ont eu et ont toujours des grandes carrières, à la tête de grandes entreprises ou instances, c’est le désir, l’envie. Le désir et l’envie de faire, d’agir, de réussir, de gagner. »

Au cinéma le 11 octobre.

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