Célian Ramis

Femmes "chimiotées" : la force de vivre !

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Maison des associations, Rennes
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Entre la projection du film Les belles combattantes, l’exposition éponyme et les témoignages de trois femmes ayant été atteintes du cancer du sein, le sujet de la soirée était bel et bien celui de la résilience et du souffle de vie.
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C’est une soirée sur le fil de l’émotion que proposait l’association Yadlavie le jeudi 14 mars à la Maison des Associations de Rennes. Entre la projection du film Les belles combattantes, l’exposition éponyme et les témoignages de trois femmes ayant été atteintes du cancer du sein, le sujet était bel et bien celui de la résilience et du souffle de vie.

« C’est un film d’espoir », lance la photographe Karine Nicolleau, à qui l’on doit Les belles combattantes– à (re)découvrir sur TVR samedi 16 mars à 14h pour le documentaire et à voir à la Maison des Associations jusqu’au 12 avril pour l’exposition. 

Ainsi, durant une trentaine de minutes, l’association Yadlavie - créée en 2012 - nous permet de partager une petite partie du quotidien des Roz’Eskell (association CAP Ouest) lors de leur séjour en Chine, au pays du dragon boat, les répétitions de la comédienne Sonia Rostagni, co-auteure du spectacle 649 eurosautour du cancer du sein, et les entrainements des Riposteuses (association Solution Riposte) pratiquant l’escrime à visée rééducative. 

Dans le film, ce qui prime, ce sont les rires, les sourires, les paroles et réflexions autour des vécus des unes et des autres. Sans voyeurisme, elles livrent ici une intimité sensible de laquelle jaillit une énergie positive et une volonté inouïe de vie. Se déroule alors instantanément le fil puissant d’une oscillation entre force et fragilité qui suspend le temps pour ne laisser transparaitre que l’émotion brute et authentique.

UNE CONSCIENCE PLUS AIGUE DE LA VIE

Dans l’intitulé de la soirée, elles sont « Femmes « chimiotées » : femmes envers et contre tout ». Elles ont subi et affronté le(s) cancer(s) du sein, elles sont en rémission ou non. Les protocoles médicaux, la dépossession de leur corps, le regard des autres sur elles et leur propre regard…

Elles doivent désormais vivre avec. Elles se sont découvertes des forces insoupçonnées jusqu’ici et parlent « d’une conscience, aujourd’hui, plus aigue de la vie, du fait qu’il faut profiter davantage des choses. »

Pour Anne Patault, vice-présidente de la région Bretagne, chargée de l’égalité, de l’innovation sociale et de la vie associative, son « espèce de chance » a été de ne plus craindre la vieillesse :

« Pendant toute une époque, j’avais peur de vieillir. Maintenant, j’espère vieillir. Je me projette en vieille dame et ça me fait plaisir. »

Un point sur lequel la comédienne Sonia Rostagni la rejoint : « Chaque année supplémentaire, c’est toujours ça de pris ! »

Son spectacle, 649 euros, elle le définit comme une évidence : « Une manière de sublimer par l’art le cancer. De faire d’un truc très moche un truc esthétique. Avec une mise en scène pensée de manière à ce que je ne rejoue pas tous les soirs mon cancer à moi. Même si j’ai eu un cancer, je joue un personnage. Je suis une femme, n’importe quelle femme. Et puis la pièce permet aussi de sortir du pathos et de transmettre les choses avec humour. Ça a été un mécanisme de défense très puissant pour moi, l’humour. Je n’ai jamais autant ri que pendant la maladie. »

LES INJONCTIONS DANS LE CANCER

Si elles refusent de parler du cancer comme d’une chance, comme tel est ressenti d’une participante dans le film, elles s’accordent à aborder l’angle du changement post opération. En nuançant toutefois.

« Ça m’a donné des orientations de vie un peu différentes. J’étais un peu indolente avant, j’avais tendance à laisser filer le temps. La leçon que m’a donné la maladie c’est la notion du temps qui nous est compté. Aujourd’hui, j’ai une sorte d’impatience par rapport à des réalisations de projets par exemple. Je suis devenue plus fonceuse. Quand je suis convaincue de quelque chose, maintenant j’y vais. », souligne Anne Patault.

Même discours du côté de Sonia Rostagni :

« Des traits de caractère se sont affirmés. Je me suis découverte encore plus. »

Pour Maryse Théron, syndicaliste et membre des Roz’Eskell, pas question de se soumettre aux injonctions « de faire ça, de dire ça, de vivre le cancer de telle ou telle manière. » Elle le dit et l’affirme : 

« Je n’aime pas les injonctions ! Il n’y a pas plus de raisons de vivre ces injonctions attribuées aux femmes qui ont eu un cancer que d’autres ! On n’est pas obligées de changer parce qu’on a eu un cancer. Certaines étaient insupportables avant la maladie et le restent après. La maladie apprend l’humilité. On prend une conscience un peu plus aigue de notre mortalité. »

CHACUNE SON EXPÉRIENCE ET SON RESSENTI

Elles ne sont pas des expertes du cancer. Elles sont des femmes ayant vécu, chacune à sa manière, son ou ses cancers du sein. Ce soir-là, sans détour et sans langue de bois, les trois intervenantes témoignent de leurs expériences et ressentis individuels pouvant trouver des points de résonnance dans l’épreuve subie par le collectif.

« Ma mère commençait son Alzheimer. J’ai du lui réannoncer 100 fois que j’étais malade. J’ai fini par me dire que c’était pas plus mal qu’elle oublie. Mon entourage a été ni trop envahissant ni trop dans la compassion. C’est un équilibre difficile à trouver mais c’est important. Mais il faut savoir qu’on est toujours tout seul dans la maladie. C’est un parcours solitaire, même si j’ai toujours été accompagnée pendant les chimios ou qu’une amie venait me chercher… », précise Anne Patault qui soulève alors la question de ce que l’on peut attendre de son entourage pendant la maladie. 

Il y a ce que l’on dit aux autres, ce que l’on ressent et vit réellement. Il y a ce que l’on est capable d’endurer, ce qu’on dit aux enfants. Il y a celles et ceux qui supportent et prennent sur elles/eux, d’autres qui ne sont pas en mesure de soutenir et qui s’en vont. Il y a les médecins et les protocoles, ceux qui soignent un individu et ceux qui traitent un symptôme. Et puis la vie qui continue en parallèle. En dehors de la personne qui au même moment affronte la maladie.

Etre sujet, c’est le point sur lequel insiste Maryse Théron. Ne pas se laisser posséder par les autres, par leurs angoisses, leurs émotions, leurs conseils et savoirs.

« Être soi même son sujet. C’est moi, c’est mon cancer. C’est moi qui dit si je vais ou vais pas, qui dit ce que je fais, ce que je fais pas, etc. C’est important de se réapproprier soi-même. »
affirme-t-elle, précisant qu’il ne faut pas sous estimer le poids de la maladie. 

RETOUR À LA VIE PROFESSIONNELLE

Pas facile dans une société capitaliste avide de rentabilité et de productivité de se retirer pendant un temps de la vie professionnelle. La peur de se détacher, de se déconnecter, de ne pas retrouver sa place à son retour, la peur de ne pas être comprise en revenant par le biais d’un mi temps thérapeutique, la peur d’être jugée, la peur d’être larguée.

Si Maryse évoque le dispositif Cancer at work, prévu dans le plan Cancer pour faciliter le retour ou l’accompagnement à l’emploi, elle parle aussi d’une grande méconnaissance de la maladie.

« Les employeurs sont démunis. Il y a encore beaucoup de travail à réaliser pour informer et sensibiliser les équipes, les managers, etc. Le plan Cancer c’est bien mais il faut y mettre des moyens et pas que des discours politiques », précise-t-elle, indiquant également un manque cruel d’égalité dans l’information et l’accès à la prévention et au dépistage du cancer, notamment en direction des femmes précaires « qui n’ont pas le temps de s’occuper d’elles parce qu’elles doivent gérer les enfants, la maison, etc. »

LA HARGNE DES COMBATTANTES

Au fil de la discussion, on retrouve la même sensation que pendant le film ou l’exposition, face aux photographies de Karine Nicolleau dans la galerie de la Maison des Associations. Réunies par le cancer du sein, sur des clichés en couleur ou en noir et blanc, à bord d’un dragon boat, à croiser le sabre et l’épée, à une table ronde, elles délivrent un message fort qui encourage la force de vivre.

Elles ont le sourire des survivantes et la hargne des combattantes. Parce qu’elles ont puisé en elles des ressources auxquelles elles ne pensaient pas faire appel, elles ont découvert des forces en elles insoupçonnées.

« Il faut beaucoup d’amour de soi même pour continuer de se regarder avec douceur. »
conclut Anne Patault.

Une belle leçon de vie qu’elles partagent avec générosité lors des échanges à l’occasion de la soirée.

Célian Ramis

Violences : la bataille contre le sexisme

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Face à l'étendue des violences exercées à l'encontre des femmes, il n'est pas toujours évident de réagir. Manifestations, témoignages, écoute, empathie, solidarité, coups de gueule... Les combattantes d'aujourd'hui ont mille façons d'agir individuellement et:ou collectivement.
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« Le temps de la colère, les femmes / Notre temps est arrivé / Connaissons notre force, les femmes / Découvrons nous des milliers ! Reconnaissons-nous, les femmes / Parlons-nous, regardons-nous / Ensemble, on nous opprime, les femmes / Ensemble, révoltons-nous ! »

Le 24 novembre dernier, à Rennes comme ailleurs en France ce même jour, l’Hymne des femmes parcourait les rangs de la marche contre les violences sexistes et sexuelles.

Elles (et ils) étaient plusieurs milliers, main dans la main, à dénoncer toutes les violences à l’égard des femmes, à affirmer que « Non c’est non » et à revendiquer le droit à être les égales des hommes. D’une seule voix, elles ont prôné leur droit à la liberté.

Fin 2017, l’affaire Weinstein, #MeToo et #BalanceTonPorc agissaient en véritable accélérateur des consciences. La société, ahurie, découvrait une partie de l’ampleur des violences contre les femmes... En 2018, la question bouillonnante de la place des femmes n’a pas cessé d’agiter l’actualité française, européenne et internationale. Et pour chaque avancée, il a fallu essuyer les retours de bâton d’un patriarcat malheureusement très implanté et infusé dans toutes les sphères de la société. Susan Faludi, essayiste et gagnante du Pulitzer, l’écrivait déjà en 1991, dans son livre Backlash : « En effet, il s’agit d’un phénomène récurrent : il revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, une gelée apparemment inévitable des brèves oraisons du féminisme. » (Newsletter n°16 des Glorieuses, 26 décembre 2018, « Après le retour de bâton, la révolution »). Heureusement, nombreuses sont les révoltées, militantes, résistantes et combattantes du quotidien. Marianne, symbole de liberté, a désormais des milliers de visages.

On oublie souvent qu’un des plus forts symboles de la République est une femme. On oublie souvent de la citer. Pourtant, elle est une guerrière affranchie de ses entraves. Une femme qui ose prendre les armes pour défendre ses droits et sa liberté. Une personnalité qui aujourd’hui représente la citoyenneté dans sa globalité et qui prend de temps à autre des allures de grandes stars, telle une Brigitte Bardot ou une Catherine Deneuve (celle-là même qui début 2018 signait une tribune réclamant le droit à être importunée, avant de présenter ses excuses face à une polémique dépassant les meilleures attentes d’un patriarcat qui savoure bien paisiblement devant son écran la bataille des femmes contre les femmes).

Récemment, cinq Marianne ont attiré l’attention des médias à l’occasion d’une action éclair le 15 décembre lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris. Sur les Champs Elysées, seins nus, corps et visages recouverts de peinture argentée et gilets à capuche rouge, elles s’opposent, immobiles et en silence, à un cordon de CRS. Selon Franceinfo, il s’agirait d’une performance que l’on devrait à l’artiste luxembourgeoise, habituée des happenings, Déborah de Robertis.

On aime l’image, on aime le message, on aime imaginer une Marianne aux multiples visages, profils, parcours et origines. Lesbienne, trans, noire, grosse, mince, hétéro, bi, activiste ou non, croyante ou non, issue de la classe ouvrière ou de la classe bourgeoise, occupant une fonction plus ou moins importante ou recherchant un emploi. Peu importe, face aux violences, elle lutte. Avec acharnement. Sa quête toujours en tête : la liberté. 

LES VIOLENCES, QUELLES VIOLENCES ? 

En 2018, 22% de violences supplémentaires à l’encontre des femmes sont constatées par le ministère de l’Intérieur, ayant présenté les chiffres de la délinquance en septembre dernier. Une augmentation peu surprenante qui va de pair avec l’après #MeToo et #BalanceTonPorc, mouvements qui ont permis de rassembler les témoignages des femmes victimes de violences, révélant davantage l’ampleur des inégalités entre les femmes et les hommes.

Révélant également le silence plombant et les nombreuses conséquences des idées reçues qui régnaient depuis tout ce temps au-dessus de ces sujets. Que sait-on réellement des violences exercées à l’encontre des femmes ? Après deux ans d’enquête sur les féminicides, la journaliste essayiste Titiou Lecoq fait le bilan dans Libération, le 3 janvier 2019 dans un article intitulé « Meurtres conjugaux : deux ans de recensement, plus de 200 femmes tuées et tant de victimes autour ».

Elle décortique et analyse les maux et les mots : « Il y a un point commun : ce sont des hommes qui tuent des femmes parce qu’ils considèrent qu’elles doivent leur appartenir. Qu’elles n’ont pas le droit de partir, de tromper, de refuser, de crier, de reprocher, de faire la gueule, d’agir comme bon leur semble. Ils ne supportent pas qu’elles soient des personnes libres et indépendantes. Ils ne tuent jamais par amour. Ils ne tuent pas parce qu’ils aiment trop. Ils tuent pour posséder, et posséder ce n’est pas et ce ne sera jamais aimer. » 

Elle poursuit, bien décidée à ce que l’on appelle un chat un chat et un meurtre un meurtre : « Mais le plus terrible au milieu de toutes ces horreurs, c’est qu’il y ait encore des procureurs pour déclarer :

« C’est une séparation qui se passe mal. » Autre phrase fausse : tous les trois jours une femme meurt sous les coups de son compagnon. Nous devrions la rayer de nos formules toutes faites. Ces femmes ne meurent pas sous les coups. Elles sont tuées. Parfois elles sont battues à mort, mais pas toujours. Outre que cette phrase passe sous silence l’intention meurtrière, elle invisibilise l’étendue du phénomène en ne prenant pas en compte les survivantes. La réalité, c’est que presque tous les jours, en France, un homme tente de tuer sa compagne ou son ex-compagne. » 

Autre vérité dont elle fait état dans son article : il s’agit bel et bien de tentatives d’homicide et les chiffres ne prennent en compte que les meurtres commis par le partenaire ou l’ex-partenaire. « Si on ne parle que d’une femme tuée tous les trois jours, c’est uniquement parce que le taux de réussite n’est pas de 100%. », souligne-t-elle, à raison. 

DROIT DE VIE ET DE MORT 

Certaines s’en sortent. D’autres sont tuées parce qu’elles ont refusé les avances d’un homme. D’autres encore se suicident. Malgré tout, elles restent souvent présumées coupables. Elles ont dû le chercher, elles ont dû le mettre en colère, elles ont dû le provoquer...

Début janvier, la décision de la Commission d’indemnisation des victimes frappe les mentalités. Rappelons les faits : un soir en 2013, au Mans, la police intervient au domicile d’un couple. En effet, l’homme vient d’agresser un ami commun. Les forces de l’ordre conseillent à sa compagne de ne pas rester dans l’appartement mais il n’y a plus de train pour rejoindre sa famille, elle n’obtient aucune réponse favorable du 115 et de son entourage, elle dort sur place.

Quelques heures plus tard, il la défenestre, la frappe à nouveau au sol, le tout causant sa paraplégie. Il est condamné à 15 ans de prison mais la commission d’indemnisation des victimes ne retient qu’une indemnisation partielle, établissant qu’il y a un partage de responsabilité et que la femme a commis une faute civile en restant chez elle. L’information choque. 

Et pourtant, régulièrement, les femmes sont placées sur le banc des accusées tandis qu’elles dénoncent des situations dont elles sont victimes. Violences conjugales, féminicides, agressions sexuelles, viols... Les faits sont minimisés, les témoignages peu pris en compte et les plaignantes culpabilisées, voire humiliées.

« La folie prend la forme de notre société, et dans une société sexiste où les femmes, leurs corps, leurs vies, sont toujours soumises au contrôle, dans une société où elles n’ont pas encore acquis leur droit réel à exister en tant que telles, la folie des hommes reflète les processus de domination sous-jacents qui font nos implicites sociaux. Elle cristallise le sexisme ordinaire comme un précipité chimique et le transforme en son point le plus extrême : le droit de vie et de mort. », explique Titiou Lecoq dans Libération.

PAS UNIQUEMENT PHYSIQUES 

Plus percutantes dans les esprits, les violences physiques et sexuelles sont souvent les premières citées, les plus médiatisées aussi. On pense aux femmes battues, aux femmes violées, aux femmes mutilées. Pourtant, les violences prennent diverses formes et se nichent dans bien des détails. 

Quand on lui demande à quoi cela fait référence pour elle, Morgane, 44 ans, répond : « Aux coups, aux gifles, aux baffes, aux coups de pied dans le ventre. Au viol. Aux mains aux fesses et à toutes les agressions sexuelles du même type. À un mari, un concubin, un conjoint qui forcerait sa femme, sa concubine, sa conjointe à avoir un rapport sexuel. Mais les discriminations professionnelles (salaires, plafond de verre, postes à responsabilités inaccessibles, etc.) et privées (tâches ménagères, charge mentale et émotion- nelle) peuvent aussi être violentes... Une blague sexiste, un commentaire dans la rue sont des violences, un collègue qui mate ton boule, un autre qui met des calendriers de femmes nues dans son bureau, etc. c’est violent ! » 

Virginie, 31 ans, pense instantanément à la violence psychologique. Celle qui peut mener ensuite à la violence physique. « Ça commence toujours en général par le psychologique. Ça me fait penser à mon expérience personnelle familiale, à ce qu’a vécu ma mère, à ce qu’ont vécu mes sœurs. J’ai grandi avec un père pervers narcissique. On dit que c’est un terme à la mode, moi, je trouve ça dur qu’on dise ça car ça décrédibilise. Je ne crois pas que ce soit à la mode, simplement, aujourd’hui on met enfin un mot sur une attitude dangereuse des hommes comme ça. Il y a aussi des femmes, je sais, mais ce sont généralement des hommes. À cause de lui, on a vécu des violences psychologiques et de la manipulation psychologique parce qu’on était des femmes et donc qu’on avait aucune valeur. Après, j’ai subi d’autres violences, comme malheureusement 90% des femmes de mon âge : des relations non consenties, des regards sur nos corps qui nous ont fait beaucoup de mal parce qu’on ne voulait pas être regardées comme ça, des violences de rue gratuites qui s’ajoutent à celles de la rue (peur de l’inconnue, peur de se faire agresser, etc.). C’est la double peine. », analyse-t-elle. 

LA DOUBLE PEINE 

Interroger les femmes sur leurs vécus de femmes, c’est prendre le risque de s’exposer à des violences inouïes. Parce qu’elles ont toutes, la plupart du temps, des récits lourds, qu’ils aient été conscientisés ou non. 

Pour Anne, 40 ans, c’est en répondant à la question qu’elle en vient à réaliser que subir de la violence quand on est une femme est quasiment une norme acceptée :

« Je ne m’intéresse pas particulièrement au sujet mais je trouve qu’il est de plus en plus visible dans les médias. Assez, je ne sais pas, car finalement c’est montré, mais seulement montré. Étrangement, à l’idée de l’avoir vécue cette violence, j’aurais dit que non au premier abord. Mais en fait, si. Se faire traiter de « connasse », « pétasse », etc. est d’une violence déjà incroyable. Sans aller jusqu’aux insultes, cela peut passer par des remarques régulières très rabaissantes. Et là, ce qui peut faire peur c’est que ça en devient banal. Et je me rends compte en répondant à cette question, que j’ai failli banaliser ce qui a pu m’arriver, pensant que « quand même il y a pire et que j’avais qu’à ceci...cela. » C’est dingue le mécanisme de culpabilisation qui se met en place ! »

De son côté, Virginie évoque aussi ce rapport à la normalité : « Je pensais que tout le monde vivait ça. Que c’était normal. J’en ai toujours vécu et vu dans mon voisinage, mon entourage... Comme si on devait subir ça parce qu’on n’avait pas le choix. En faisant une thérapie, j’ai réalisé que je n’avais pas à subir quelque chose que je n’accepte pas. Par là, je suis arrivée à en parler avec des amies qui lisaient, se renseignaient sur le sujet. Mais là, on a 30 ans, on est entre adultes, c’est plus simple en quelque sorte. Je voudrais que la prise de conscience arrive plus tôt. Que dès l’école, le collège, le lycée, la parole se libère. Je me rappelle cette époque-là, avec la peur d’être une salope, d’être considérée comme une salope, une fille facile. C’est une violence et ça m’a toujours énormément pesé. » 

APPRENDRE À SE TENIR À SA PLACE... 

Dès la petite enfance, l’éducation genrée va venir inculquée aux filles et aux garçons de nombreuses assignations dues à leur sexe. Elles aiment le rose, jouer à la poupée et au poney, sont douces, discrètes, polies. Elles rêvent d’être chanteuses, coiffeuses ou actrices. Elles feront des études littéraires et seront puéricultrices, institutrices ou assistantes sociales.

Ils aiment le bleu, jouer au foot et à la bagarre, parlent forts, prennent toute la place, se font sans cesse reprendre en classe parce qu’ils sont indisciplinés. Ils rêvent d’être médecins, astronautes, sportifs de haut niveau ou encore ingénieurs. Ils feront des études scientifiques et deviendront médecins, astronautes, sportifs de haut niveau ou encore ingénieurs. 

C’est caricatural ? Non. Le champ des possibles, pour les filles, se réduit à mesure qu’elles grandissent. Car depuis leur tendre enfance et cette chère poupée qu’elles coiffent, habillent, promènent en poussette et changent, cette chère dinette, grâce à laquelle elles ont cuisiné tant de bons petits plats à leurs poupées, ce bon vieux package ‘balai, serpillière’ avec lequel elles ont tellement amusé leurs parents en mettant de l’eau partout sur le sol, elles ont été conditionnées à s’occuper de la sphère privée : tâches domestiques et éducation des enfants sont leur grand dada, quand elles ne sont pas occupées à rêver du prince charmant des Disney et des contes pour enfants. 

Doucement mais surement, bien imprégnées de la culture du viol diffusée en masse dans les publicités, les jeux vidéos, les films, les médias, etc. elles intègrent qu’elles sont des objets à disposition des hommes et traitent au quotidien avec une charge mentale à nous faire péter les plombs dès le petit matin. Les violences sont vicieuses, pernicieuses, tapies dans l’ombre mais constamment et confortablement installées dans les souliers pas du tout douillets de la moitié de l’humanité qui subit, persuadée que « c’est normal ». 

Les injonctions sont nombreuses et sortir des assignations, c’est s’exposer à un rappel à l’ordre : quand une femme outrepasse sa fonction, elle paye une note plus ou moins salée et traumatisante. Cela peut être dans un commissariat où l’on ne prendra pas sa plainte parce qu’au moment des faits elle avait bu ou qu’elle a suivi le mec chez lui avant de lui dire « Non », un Non qui veut pourtant dire Non. 

Cela peut être dans l’entourage proche ou professionnel persuadé que celle qui dénonce « exagère» parce que « franchement, Marc, de la compta, c’est un gars bien, propre sur lui, beau gosse » qui n’a aucune raison de s’en prendre à Annabelle, une « fille banale ».

On la changera peut-être de service si elle persiste dans ses dires. On éloignera une femme de son foyer si son mari s’avère vraiment violent. On cherchera à atténuer les propos, à nuancer les actes mais rarement à traiter la source du problème. Et les femmes en pâtissent, souvent dans le plus grand silence. 

« Je me suis sentie très vulnérable face à la brutalité masculine, physiquement bien sûr mais mentalement aussi quand mes agresseurs ont ri de moi... Tous les jours, mes amies et collègues subissent des réflexions, des discriminations, sont contraintes de prouver qu’elles sont capables de bien faire leur boulot, qu’elles sont légitimes à leur poste, qu’elles n’ont pas à attendre l’assentiment de quiconque (généralement un ou des mecs) pour porter une jupe courte, pour rire fort et gras, pour bouffer avec les mains des frites bien grasses, pour draguer, pour picoler, pour baiser, avorter, enfanter, pour faire la vaisselle et de la couture si elles veulent, ou pas. Bref, la violence, c’est aussi ça, que chacun de nos gestes, chacune de nos paroles, chacun de nos choix, soient dictés par le patriarcat, soit épié et condamné quand ça ne colle pas aux codes de notre bonne vieille société patriarcale. », s’insurge Morgane, bien lasse et scandalisée « d’être traitée d’hystérique dès que tu émets une idée et c’est pire quand tu gueules légitimement contre un truc. »

Elle poursuit :

« La violence c’est de vouloir faire de nous de pauvres petites choses fragiles, douces, soumises, dociles, à la cuisine, au supermarché, avec les mômes mais surtout pas dans les sphères politiques, entrepreneuriales, financières, à des hauts postes, au comptoir des cafés, etc. ça non, surtout pas et ça, c’est violent. » 

DIFFICILES À NONCER 

Depuis longtemps, les femmes dénoncent les inégalités. En attestent les luttes féministes et les avancées obtenues grâce à cela. Malgré tout, les résistances perdurent et les retours de bâton sont bel et bien présents. Les militantes sont traitées de feminazies, d’anti-hommes, de mal baisées, etc. Parce qu’elles osent mettre en évidence les conséquences d’un patriarcat trop peu remis en question et souvent jugé comme obsolète.

Rappelons-nous de ce fameux JT de France 2, présenté par un David Pujadas sûr de lui en annonçant que la fin du patriarcat datait des années 60... On a alors tendance à vouloir très vite éteindre le feu dès lors qu’une femme souffle sur les braises et réanime la flamme d’une lutte complexe puisqu’elle touche à l’ensemble d’un système social et politique, profondément sexiste, raciste, classiste et LGBTIphobe.

Difficile là-dedans de faire entendre sa voix sans que celle-ci ne soit isolée, méprisée, décrédibilisée, voire assassinée, comme tel est le cas de la brésilienne Marielle Franco, tuée en mars 2018. Elle dérangeait une partie de la classe politique. Ses opposants l’ont tuée. Alexia Daval aussi dérangeait son mari. Elle l’étouffait, il parait. Il l’a tuée. L’opinion publique est secouée.

Mais le doute subsiste pour certain-e-s qui persistent à penser qu’elle détient une partie de la responsabilité de sa propre mort. Fallait pas faire chier. Fallait pas atteindre la virilité de son homme. L’ambivalence est le meilleur allié du patriarcat qui aime semer le doute, diviser. 

Et même avec une conscience politique et engagée autour de ces sujets, il est très compliqué de prendre conscience, de nommer, de dénoncer et de ne pas culpabiliser. Manon, 25 ans, s’intéresse de près à ces thématiques.

« Ma grand-mère maternelle est une ancienne femme battue, j’ai donc toujours eu conscience de cette violence physique. Le sujet a souvent été évoqué dans les repas de famille car ma grand-mère disait que mon grand-père était un connard et ma mère répliquait qu’elle aurait dû partir plus tôt. Personnellement, j’ai été violée mais j’ai mis plusieurs années à me rendre compte que c’était un viol malgré le fait que j’avais déjà un éveil féministe à l’époque. Cela ne m’a pas empêché de subir des violences psychologiques de la part des hommes. Au quotidien, je ne sais pas si je vis des violences. J’ai la chance de ne pas subir de harcèlement. Peut-être en ligne où les hommes ont facilement tendance à m’ajouter sur Facebook ou Instagram car ils me trouvent jolie. Pour moi, qu’on puisse être attiré par moi est une violence depuis mon adolescence. C’est quelque chose que je n’ai jamais recherché, que je n’ai pas demandé mais on me le fait comprendre quand même.» 

La question du consentement apparait dans le débat comme extrêmement complexe. Parce qu’il y aurait le « Non qui veut dire Oui » et la fameuse zone grise. Celle de l’hésitation, celle des signaux brouillés, voire contradictoires. Rapidement, des explications viennent éclairer la problématique pour montrer de manière assez efficace en quoi elle est, en réalité, très simple. Déjà, Non veut dire Non. Ensuite, il suffit de poser des questions, d’écouter la personne et de la respecter dans ses choix, y compris si celle-ci change d’avis en cours de route. 

Dans sa vidéo Tea Consent, Blue Seat Studios utilise la métaphore de la tasse de thé pour démontrer la simplicité de la question : « Si vous êtes capable de comprendre qu’il est totalement ridicule d’obliger quelqu’un à boire du thé alors que cette personne n’en veut pas, et si vous êtes capable de comprendre quand les personnes ne veulent pas de thé, est-ce si difficile de comprendre ce raisonnement lorsqu’il s’agit de sexe ? Qu’il s’agisse de thé ou de sexe, le consentement, c’est primordial. » 

Pourtant, on cherche encore les preuves de consentement dans les tenues ou attitudes des femmes. Une jupe courte, un sourire, un silence sont encore, dans l’imaginaire collectif, des signaux d’encouragement, des marques de désir d’être convoitées et objetisées, jusqu’à l’agression sexuelle ou le viol.

Et quand certaines tentent d’expliquer les rouages et conséquences de la culture du viol, comme l’a fait la youtubeuse Marion Seclin à propos du harcèlement de rue, elles reçoivent insultes, menaces de viols et de mort. Plus les femmes témoignent, plus en face se multiplient les démonstrations de misogynie, de sexisme, de racisme et d’homophobie. 

NIER LA MOITIÉ DE L’HUMANITÉ

En élisant des Donald Trump, Jair Bolsonaro, en acquittant des Denis Baupin ou Georges Tron, en répudiant l’écriture inclusive, en demandant (en Andalousie, extrême droite, janvier 2019) de réduire les mesures contre la violence machiste, en considérant un string comme une preuve de consentement de la part d’une victime de viol, en proclamant – sans explication complète – qu’une femme peut jouir pendant un viol, en comparant en toute impunité les femmes à des juments et l’avortement à un homicide, en ne légalisant pas le droit à l’IVG partout et sans condition, en demandant à la première footballeuse détentrice du ballon d’or si elle sait twerker, en jugeant la tenue d’une des meilleures joueuses de tennis non correcte, en rétablissant dans les programmes scolaires les rôles genrés des femmes et des hommes, en pénalisant une joueuse de tennis sous prétexte qu’elle change son tee-shirt sur le cour... on envoie un message fort et violent : les femmes sont inférieures aux hommes. Pourquoi ? On ne sait pas mais c’est ainsi et pas autrement. 

« C’est notre quotidien à nous, les femmes, et nier ce qui préoccupe la moitié de la population est violent. Il est violent de nier le plaisir féminin, d’infantiliser les femmes enceintes ou de les réduire à des corps disponibles et utiles à l’humanité qu’on peut toucher, conseiller, ausculter. Il est violent de nier la surmédicalisation des grossesses et des accouchements qui dépossèdent les femmes de leurs corps, faire de leur utérus un bien commun. Il est brutal de faire de la fausse couche un tabou, réduisant la femme à la procréatrice, à celle qui doit forcément enfanter, devenir mère pour s’épanouir en tant que femme et qui là échoue et ne doit pas le dire ni le montrer. Ou bien considérer qu’il ne s’est rien passé, qu’il n’y a pas eu de grossesse, donc pas de souffrances. », dénonce à juste titre Morgane. 

PATRIARCAT CACA 

Le corps des femmes est en permanence jugé et fait l’objet de constantes injonctions paradoxales, réduisant sa propriétaire à un objet que l’on peut façonner à sa guise. Un objet fragile mais toujours responsable des malheurs qui lui arrivent. Les agressions sexistes et sexuelles ne sont que peu punies. Du dépôt de plainte à la condamnation, c’est le parcours de la combattante. Puissance plusieurs millions.

Car il faudra se justifier, répondre à des accusations déguisées en procédure judiciaire, tomber sur la bonne personne au commissariat, qui accepte de faire son travail et de prendre la plainte. De là, de nombreuses épreuves attendent encore la victime qui tout au long du chemin sera, souvent, mise sur le banc des accusées tandis que son agresseur ne sera, généralement, pas inquiété. 

Heureusement, une lueur d’espoir transparait. Ce qui avant se murmurait uniquement entre les femmes, et restait entre les femmes, commence à s’ébruiter et les expériences concordent. Depuis des générations, des siècles, les femmes subissent la violence de leur condition imposée, la violence physique, la violence psychologique, la violence sexuelle, la violence sexiste, les violences gynécologiques, la violence du silence.

Aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, les #MeToo et #BalanceTonPorc, les tumblr Paye ta shnek, Paye ta blouse, Paye ta police, Paye ton journal, Paye ta robe, etc., les femmes crient au grand jour l’horreur de leurs vécus face à un système qui les ignore, que ce soit dans un cabinet médical, au poste de police, dans les entreprises, dans la rue ou à la maison. 

Et elles vont plus loin puisque le 24 novembre plusieurs milliers de femmes ont défilé dans les rues à l’occasion de la marche contre les violences sexistes et sexuelles.

À Rennes, c’est la première fois qu’une manifestation féministe dévoile cette ampleur-là. Malgré les dissensions entre les #NousToutes et #NousAussi, ce sont les associations, les militant-e-s, les élu-e-s, les citoyen-ne-s qui foulent le pavé ensemble, réuni-e-s autour de l’image qui fera le plus réagir dans le cortège. Celle d’un petit garçon, sur les épaules de son papa, portant fièrement la pancarte : « Patriarcat caca ». 

OSER, PARLER, SE LIBÉRER 

Ce jour-là, la revendication principale est celui du droit à l’égalité, évidemment, mais surtout du droit à la liberté. Les femmes exigent, à juste titre, le respect. Le respect de leur personne en tant qu’individu. En tant qu’humain. Il faut lever les tabous autour des conditions de vie des femmes. Sortir du silence pour pouvoir se réapproprier son corps, (re)devenir sujet et non objet.

« Le silence détruit des vies quand on n’arrive pas à comprendre, à analyser ce qui nous est arrivé, ce qui nous arrive et que l’on vit avec la culpabilité. Ça donne des adultes borderline sur le plan psychologique. Pour moi, parler est la seule clé pour sortir de cette impasse. Maintenant, j’ai décidé de toujours écrire et diffuser quand je subis des violences. Pour arrêter de culpabiliser et pour déculpabiliser les personnes qui vivent la même chose. Dire et communiquer, c’est pour moi la clé de la résilience. Et ça évite d’être en colère contre soi, envers soi-même. Ça permet d’arrêter de se faire du mal pour des choses dont on n’est pas responsables. », souligne Virginie qui avoue à quel point tout cela est usant. 

Et à quel point il n’est pas toujours évident ou possible de prendre du recul, de prendre sur soi pour expliquer aux autres en quoi ils sont blessants ou violents (parce que les femmes se doivent toujours de rester calmes pour évoquer ces sujets, sous peine d’être traitées d’hystériques et donc d’être décrédibilisées) :

« En fait, c’est hyper contextuel. On ne peut pas demander à tout le monde, tout le temps, d’avoir la patience de déconstruire, d’expliquer les choses de la même manière à ton cercle proche qu’à un mec qui insiste dans un bar. C’est difficile de déconstruire. On se prend de la violence et en plus c’est à nous d’expliquer, on a le droit d’être fatiguées, de ne pas avoir envie de le faire. Malheureusement, certains ne comprennent pas ça et ne comprennent pas les explications. Perso, ça m’est arrivé d’en venir aux mains, d’utiliser la violence physique pour sauver ma peau ou celle de mes potes. Et là encore on se prend le revers de la médaille parce que c’est un moment très violent et destructeur. » 

Son conseil : après une situation de violence, prendre le temps au calme d’analyser les événements et essayer de mettre des mots et des émotions dessus. Se remettre en question sans prendre la responsabilité de ce qu’il s’est passé. Ne plus avoir peur de parler.

« Et si on n’y arrive pas seule, je conseille vraiment d’aller en thérapie. C’est extrêmement libérateur et ça permet d’avoir moins peur des autres et moins peur d’oser faire des choses. On peut aussi suivre des comptes Instagram sur le féminisme ou lire des bouquins, y en a des milliards là-dessus ! Moi, c’est vraiment Annie Ernaux qui m’a aidé à mettre des mots, à déconstruire, tellement elle est dans une description et une déconstruction totale de plein d’événements de sa vie. », conclut-elle. 

Y A DU BOULOT... POUR TOUT LE MONDE ! 

Chacun-e peut à son échelle bousculer l’ordre établi. Faire évoluer les mentalités. Comme Manon qui essaye d’aborder ce type de sujets avec sa cousine de 13 ans, pour la sensibiliser dès le plus jeune âge à l’importance de l’égalité entre les sexes. Ou Anne qui dans ses cours, majoritairement remplis de garçons, cherche à leur inculquer les valeurs de respect et de communication bienveillante.

Lutter contre les discriminations est un exercice difficile, qui demande du temps et de l’investissement : « C’est très difficile car ça appartient à l’humain et tout ce qui appartient à l’humain est lié à un individu et toute sa complexité. Ce n’est pas une machine qu’on répare ou un programme. Mais déjà la communication de base, la communication non violente, la gestion des émotions... C’est important parce que je me dis que tout ceci vient d’une colère enfouie, d’une frustration, d’un égo bien trop présent. Il faut apprendre à donner de la valeur et à se donner de la valeur. Je pense que ça passe par donner la place à chacun-e avec ce qu’il/elle est, à autoriser et s’autoriser de dire les choses et tout ça dès le plus âge. » 

Un point sur lequel Morgane la rejoint entièrement puisqu’elle milite pour une éducation non genrée, déjà auprès de ses enfants. Mais elle milite aussi de multiples façons : « En m’insurgeant contre toutes les violences quotidiennes que je vois, j’entends, je vis. En gueulant, au risque de passer pour une hystérique, une féminazie. Avec Les Héroïnes (émission diffusée un vendredi par mois sur la radio Canal b que l’on recommande vivement d’écouter – les podcasts sont sur le site, ndlr) chaque mois. En écoutant mes amies, mes relations féminines, les victimes, quel que soit ce qu’elles ont vécu (un « salope » dans la rue ou pire), en leur faisant comprendre que je suis avec elles, que je compatis. Je n’ai jamais eu à m’interposer ou à prendre la défense d’une fille, d’une femme, dans la rue, dans un espace public, ou aider, mais je sais que je le ferais. » 

Elle défend l’idée que ce ne sont pas uniquement aux petites filles d’être éduquées aux risques qu’elles
encourent en grandissant.Mais aux petits garçons également d’apprendre le consentement, le respect, l’égalité. Pour avancer, la liste est longue :

« Ouhlala, faut tout changer ! Mettre des modules spéciaux dans les études de gynécologie et les formations de flics et gendarmes, légiférer sur le congé paternité, partager la charge mentale (si les petites filles ne sont pas éduquées comme leur mère, la charge mentale n’existera plus), former correctement flics, gendarmes, gynécos, accompagner les victimes, condamner lourdement les violeurs, les agresseurs, les maris violents, virer Marlène Schiappa (secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, ndlr), mettre de vrais moyens sur la table, arrêter de nous traiter d’hystériques, etc. Mais aussi transparence des salaires et condamnation des entreprises qui payent moins leurs salariées que leurs salariés à diplôme et compétences égaux, application des lois déjà existantes, etc. » 

Sans oublier comme le signale Manon de s’arrêter et s’interroger sur le langage employé : « Putain, PD, etc. Cela vient d’expressions sexistes et homophobes. Reprendre les personnes quand elles emploient des termes dégradants envers les minorités. Ne pas désigner quelqu’un que par son physique. » 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, SORORITÉ

On peut donc chacun-e agir contre le sexisme systémique. Par le biais d’une association, d’abonnements à des newsletters féministes, les réseaux sociaux (avec bienveillance), en étant attentives/tifs aux divers comportements autour de nous, en écoutant les récits et témoignages des femmes sans systématiquement les remettre en question, en osant parler, en utilisant l’écriture inclusive, en diffusant l’idée que « Non » c’est « Non », en ne parlant pas à la place des autres, en s’indignant contre les inégalités, en ouvrant l’œil face aux publicités, en interrogeant les rôles des personnages féminins dans les séries, films, livres, etc. Il n’y a que l’embarras du choix. Encore faut-il en avoir la volonté. Mais l’espoir y est. 

Car malgré la fatigue et l’épuisement dus à la lutte, les femmes ne lâchent pas prise. Que ce soit dans la newsletter des Glorieuses ou dans le post de Paye ta shnek rédigé le 4 janvier sur Facebook, le message est clair : les retours de bâton ne nous feront pas reculer, nous aurons toujours la force et le courage d’aller de l’avant.

« Si vous avez l’impression de ne rien pouvoir faire pour changer les choses, sachez qu’être solidaire de toutes les femmes, même très différentes de vous, c’est déjà un acte de résistance immense. Soyons plus que jamais solidaires. Je ne sais plus qui disait qu’on ne peut pas gagner un match sans la moitié de l’équipe. Et bien la moitié manquante, en 2019, j’en suis sûre et certaine : elle va secouer le monde entier. », écrit PTS. Pour nos combattantes aux mille visages, une devise : Liberté, égalité, sororité.

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Violences sexistes : lutter contre le fléau au quotidien
Combattantes aux mille visages
Non à l'excision

Célian Ramis

Les suppliantes : l'appel à l'humanité

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ADEC, Rennes
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Le Théâtre du Tiroir fait du texte d'Eschyle, Les Suppliantes, un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire.
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Près de 2500 ans après son écriture, le texte d’Eschyle, poète de la Grèce antique, reste terriblement d’actualité. Mêlant menaces de mort, droit d’asile et liberté des femmes, la pièce Les Suppliantes est adaptée par le metteur en scène lavallois Jean-Luc Bansard, du Théâtre du Tiroir. Celui-ci en fait un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire. Le 23 novembre dernier, une quarantaine de personnes et une quinzaine de nationalités et de langues s’entremêlaient sur les planches de l’ADEC, à Rennes. 

« La mort plutôt que le viol ! » C’est le cri des Danaïdes. Cinquante femmes libyennes réfugiées dans le temple de Zeus, dans la cité d’Argos en Grèce, après avoir traversé la Méditerranée pour fuir leurs cousins les Egyptiades qui les pourchassent pour les épouser de force. Face au Prince, elles demandent asile tandis que leur père Danaos, part chercher de l’aide auprès du peuple.

« J’ai peur de l’ombre. Que la question des étrangers n’apporte pas le trouble ! », déclame le souverain, craignant une guerre causée par l’accueil de ces femmes. Elles qui tiennent le signe des suppliantes, dans ce lieu célébrant le dieu des demandeurs d’asile. Elles qui prouvent, par le récit du mythe d’Io, descendre des mêmes ancêtres. Elles qui devant les hommes s’affichent en guerrières, refusant la fatalité supposée de leur condition :

« Jamais nous n’accepterons de leur être soumises. Sois du côté de la Justice et décide ! »

Devant la détermination, le courage et l’appel à l’aide des Danaïdes, le Prince s’en remet à la démocratie : « Si la cité est en danger, c’est à la cité de trancher ! » À l’unanimité, les grecs se proclament en faveur de leur protection, décision qui déclenche la colère des Egyptiens, qui décident alors de rentrer en guerre. 

LA CRÉATION D’UN CHANTIER CITOYEN

« La fiction de Eschyle rejoint la réalité d’aujourd’hui », explique Jean-Luc Bansard, metteur en scène et créateur du Théâtre du Tiroir, à Laval, dans le documentaire Hospitalières et Suppliantes, diffusé sur France 3 Pays-de-la-Loire, le 12 novembre dernier (à revoir sur le site de la chaine).

C’est un passionné et un humaniste. Depuis 30 ans, il anime le Théâtre du Tiroir de sa curiosité pour les cultures du monde qu’il découvre au fil de ses nombreux voyages. Amoureux des littératures et des langues, le déclic opère lorsqu’il entend parler du texte d’Eschyle. Il l’intègre dans ses chantiers citoyens, conçus pour faire se rencontrer sur les plateaux de théâtre et dans les salles, le maximum de personnes d’origines et de cultures différentes.

« J’ai lancé un appel à toutes les femmes qui voulaient parler du sujet des mariages forcés. J’ai eu une douzaine de femmes. Ensuite, j’ai cherché des femmes réfugiées dans les centres d’alphabétisation, au 115, etc. Il y avait pas mal de difficultés car elles ne connaissaient pas toutes la culture et la langue française et le théâtre. Sont venues des femmes algériennes, albanaises, guinéennes… On a fait des duos : une femme française / une femme étrangère. Et à chaque fois, les françaises ont du apprendre au moins une phrase dans la langue de sa binôme. », s’enthousiasme-t-il.

Il peut parler des heures durant de ses rencontres et de ce qui l’anime dans le théâtre : « Le théâtre, c’est se tenir debout et dire quelque chose au monde. Et là, c’est formidable, un cordonnier d’Erythrée porte la parole d’Eschyle. Pour moi, c’est le meilleur résultat de ce spectacle. Un paysan de Guinée parle au monde entier à travers Eschyle. Une femme de ménage française qui travaille dans les écoles de Laval, elle dit une parole qui a 2500 ans. Que demande-t-on au théâtre, si ce n’est qu’il porte la parole des plus humbles d’entre nous ? » (extrait du documentaire de Pierre Guicheney). 

DES FEMMES LIBRES ET PUISSANTES

Sur scène, le chœur des femmes est beau et puissant. Combattives, elles implorent l’aide et le soutien d’une peuple frère et ami « contre le viol et l’esclavage ». Elles chantent, elles dansent, elles s’expriment. Dans une dizaine de langues différentes (auxquelles s’ajoutent également les langues des hommes, jouant les soldats). Et également dans une langue imaginaire, inventée par Olivier Messager, réunissant les sonorités du monde entier.

« Pour moi nous sommes combattives et guerrières. Et nous ne sommes pas des victimes. », souligne Florence, dans le documentaire, précisant : « Je me sens utile. Je n’ai jamais su comment militer réellement. Et là, c’est une forme de militantisme mais au travers de la culture. »

Pour Hélène, aussi comédienne dans la pièce : « Dès la première scène, j’ai vraiment l’impression qu’on est embarquées avec eux sur le bateau. Alors tous ne sont pas arrivés par la mer bien sûr. Et ça y est, l’aventure est là, on est ensemble. On va se battre pour ce droit d’asile, et en tant que femmes pour résister à la loi des hommes et ça devient presque vrai. » 

AU-DELÀ DU RÉCIT

Presque vrai. Voire vrai tout court. Walid a fui la Syrie avec Sana, sa femme, et leur fille. Parce qu’ils étaient menacés de mort « par les groupes terroristes, qui kidnappent et violent les femmes. » Mauri a « fui la mort » qui l’attendait en Côte d’Ivoire où il a été battu et torturé et a risqué sa vie en traversant la mer dans un bateau, entassé avec d’autres :

« Mon soucis, c’est d’obtenir des papiers français, sinon je ne peux rien faire. Et c’est très dur de ne rien faire de ta vie, tu tournes en rond alors que tu es dans un pays où tu te sens à l’aise. Je me bats pour le futur, pour mes enfants, pour ne pas qu’ils subissent les souffrances que j’ai connu. »

Jeannette s’est enfuie avant d’être excisée, quittant le Kenya la veille de son mariage forcé. Arrivée en Europe, on lui propose un mariage blanc en Belgique afin d’obtenir des papiers. Elle s’y oppose. Aujourd’hui, elle crie sa liberté sur les planches du théâtre :

« Ici, on s’entend comme si on était du même père. On ne calcule même pas la couleur de peau ici. Comme si c’était une seule personne qui nous a mis au monde. Parce que même si quelqu’un se met à déconner, on arrive à lui faire comprendre ‘ça c’est pas bien, c’est mieux comme ça’ et on accepte tout de suite, on comprend tout de suite. »

L’adaptation de cette pièce multilingue est une ode à l’humanisme et un rappel à tou-te-s que le droit à la dignité nous incombe à tou-te-s. Après la représentation, pas de débat mais une invitation en musique et en danse à venir se joindre à la joyeuse troupe à l’énergie débordante, insufflée par un metteur en scène engagé et amplifiée par les sourires de la quarantaine de comédien-ne-s qui font instantanément tomber les barrières et secouent les mentalités. Bouleversant.

Célian Ramis

Conquérantes, les Soroptimist militent à Rennes

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Le 27 novembre, les Soroptimist International invitent les Rennais-es à se souvenir que les femmes ont lutté pour le droit de vote, à travers la comédie Les conquérantes, au cinéma Gaumont de Rennes.
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Chaque année depuis 6 ans, l’Union Française du Soroptimist International organise l’Opération Nationale Cinéma Soroptimist, entre le 25 novembre et le 10 décembre, dans le cadre de la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes. 

La projection a lieu dans une centaine de villes : à Rennes, Les Conquérantes, réalisé par Petra Biondina Volpe, est diffusé le 27 novembre au cinéma Gaumont, à 19h30. Les fonds récoltés à l’occasion de cette soirée seront reversés à l’association rennaise Asfad, qui accueille et accompagne les femmes autour de 3 missions : la lutte contre les violences faites aux femmes, l’inclusion sociale et professionnelle et la parentalité. 

Créé en 1921 aux Etats-Unis par Susan Noël, le club services féminin Soroptimist International est aujourd’hui une ONG présente dans 123 pays, réunissant 76 000 femmes dans 3000 clubs locaux. Celui de Rennes a fêté cette année, en octobre, ses 60 ans et compte une vingtaine de membres, dignes héritières de la fondatrice et des pionnières.

L’ESPRIT SOROP’, DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION

Elles aussi conquérantes, partagent les mêmes valeurs et œuvrent pour des actions concrètes à destination des filles et des femmes. La devise : « Défendre, Comprendre, Entreprendre ». Des missions fortes, selon Solenn Douard, présidente du club SI de Rennes depuis octobre 2017 :

« Dans « Comprendre », il y a l’écoute, la posture d’empathie, d’ouverture. On prend le temps de comprendre quelque soit le degré de souffrance, la différence. Ça nous engage à être dans une attitude humaniste. Après, « Défendre » et « Entreprendre », là, ce sont vraiment deux verbes d’action forts. Quand je les vois, je vois un peu Marianne. Défendre, ça symbolise l’engagement. Je vois le côté militant. On milite pour les causes auxquelles on croit. 

Entreprendre, c’est vraiment le verbe d’action où on se mobilise concrètement dans des actions pour lever des fonds soit dans des actions de soutien d’autres organisations (comme ici pour l’Asfad, ndlr), d’autres groupes de femmes ou dans de l’aide directe, avec le soutien scolaire aux filles ou l’aide aux femmes migrantes, en terme d’intégration, d’apprentissage, etc. Ça circule dans les réseaux, dès qu’une femme arrive dans une région et cherche un logement ou un emploi, il y a cette notion d’entraide au sein du réseau. »

L’esprit des « Sœurs pour le meilleur » s’articule autour de 5 thématiques : l’accès à l’éducation des filles et des femmes, l’autonomisation et le leadership des femmes, la lutte contre les violences à l’égard des femmes, la santé et la protection de l’environnement, et la défense de la paix dans le monde.

« Quand on regarde en détail les commandements, il y a la notion d’universalité, s’organiser pour quelque chose qui est plus puissant que nous, qui nous tire et qui est noble. Il y a la notion de justice et de discernement, être juste dans ces actions, dans l’organisation des clubs et faire preuve de discernement pour que l’esprit Sorop’ perdure. Ça ne doit pas être un lieu où viennent se jouer des enjeux d’ego, de rayonnement personnel, etc. Il y a aussi l’esprit d’union, de cohésion et de solidarité entre femmes. 

Derrière ces valeurs, il y a la notion d’accueillir toutes les sœurs et la notion de réseau, de s’inviter réciproquement, d’ouvrir la porte, de s’identifier les unes les autres et de se nourrir des unes des autres, par des moments inter-clubs, pour se nourrir de l’esprit Sorop’, un peu comme dans le sport. Se revivifier de l’énergie du collectif. »

Solenn Douard le dit : la violence à l’égard des femmes, l’accès à la santé, la protection de l’environnement… sont de l’ordre de l’inacceptable. Du non négociable.

« La planète est à ressources limitées et notre premier trésor, c’est notre corps. On ne négocie pas avec ça. Ensuite, la défense de la paix, c’est la dimension universelle, c’est une cause qui doit s’imposer à tous. »
précise-t-elle, consternée et concernée. 

LA DÉTERMINATION, LE COURAGE ET LA MOTIVATION, AVANT TOUT ! 

Nicole Tanvé a animé le club de Rennes en tant que présidente pendant 3 ans avant de passer le flambeau à Solenn Douard. Elle a effectué sa première réunion, grâce à une amie déjà membre, en novembre 2013. Une année importante pour celle qui a passé plusieurs années auparavant à se battre contre le cancer du sein.

« Je suis à la retraite depuis 8 ans maintenant. La maladie - un cancer du sein très agressif - m’a fait partir à la retraite plus tôt. J’ai pris le temps de me remettre puis en 2013 j’ai commencé avec les Roz’Eskell et en fin d’année avec les Soroptimist. J’ai connu la présidente dans le cadre du travail et j’ai bien accroché. », souligne Nicole. 

En mai 2014, elle est intronisée en tant que présidente : « On a fait beaucoup d’actions. C’est ce qui me plait ! À Rennes mais aussi dans les événements comme les remises de colliers par exemple, on rencontre plein de femmes et j’ai découvert plein de Soroptimist très dynamiques ! »

Avant, elle n’avait jamais participé à une ONG. Elle ne s’était pas non plus penchée sur la question de la place des femmes dans les sociétés. Cette costarmoricaine de 65 ans s’est construite depuis petite à la force du travail et de sa détermination. C’est en travaillant pendant les vacances lorsqu’elle est adolescente qu’elle rencontre son premier patron qui lui propose un poste dans une société de gestion immobilière.

« J’ai raté mon bac par correspondance d’un point. Comme punition, on m’a dit : « Vous allez commencer à la base et faire un diplôme professionnel. Je gravissais les échelons, considérée et estimée. », se souvient-elle. 

Au fil de son parcours, elle affirme son caractère. Naviguant entre la gestion de belles propriétés et la Bourse, elle affronte les obstacles et rebondit après chaque fermeture des locaux et sociétés dans lesquels elle travaille.

« J’en ai connu des journées noires dans le monde de la Bourse mais j’ai fait beaucoup de belles rencontres ! », souligne Nicole, encore éprise de tous les postes qu’elle a occupé, à Paris comme à Rennes où elle est venue avec ses deux enfants à la suite de la mutation de son mari. 

Quand la maladie survient, elle se bat à nouveau avec ses tripes et son sourire : « Je tenais des immeubles dans mon travail, je faisais des assemblées. La dernière était le matin du 23 juin. J’ai terminé mon dossier, rangeait mon bureau et je suis allée voir le chirurgien. J’ai été arrêtée, je suis entrée à l’hôpital le 29 juin, j’ai été opérée le 30. Je ne suis pas retournée au boulot. »

Le chemin va être long et éprouvant. Des opérations, il y en aura d’autres, tout comme les séances de chimio et de radiothérapie. « J’y allais toujours très colorée. Je suis comme ça. Et je suis partie du principe qu’il fallait garder mon sourire. La vie ne m’a pas épargnée, je sais ce que c’est la vie, il y a toujours des bons côtés. Dans ma vie, j’ai eu la chance de trouver des portes ouvertes. », signale-t-elle. 

Pimpante et enthousiaste, elle continue de s’épanouir auprès des dragon ladies des Roz’Eskell, pratiquant ensemble du dragon boat (l’association CAP OUEST a été créée en 2013 pour réunir les femmes atteintes ou ayant été atteintes du cancer du sein autour d’une pratique sportive bénéfique à leurs corps, ndlr). Et aussi auprès des Soroptimist, réfléchissant ainsi à la place des femmes et aux inégalités persistantes.

En regardant en arrière, elle déclare : « Dans le milieu professionnel dans lequel j’étais, il faut s’imposer. Les femmes n’ont pas forcément des postes comme j’ai eu. J’étais femme, j’ai toujours été femme, je tenais mon poste et je ne me posais pas la question. Il ne faut pas se laisser faire. Chacun-e a sa place et sa part à prendre. J’ai eu la chance de faire des rencontres dans ma vie qui m’ont toujours dit que j’étais capable. » 

Ainsi, elle rejoint un des points essentiels prônés par l’ONG : l’éducation des filles et le leadership des femmes. Avec son franc-parler, elle conclut, s’adressant en rigolant à toutes les générations de femmes :

« Ne vous laissez pas mener par le bout du nez ! Quand je vois l’augmentation des violences faites aux femmes, je me dis aussi que c’est important de faire du sport ! Moi, j’ai fait du karaté. Un jour, j’ai surpris un homme avec la main dans mon sac. Je lui ai fait une prise, je vous raconte pas ! » 

LE POUVOIR DES RÉSEAUX

C’est elle, lorsqu’elle était présidente, qui a introduit Esmeralda Guzman au club SI de Rennes. Son enthousiasme et sa force de caractère séduisent la réflexologue – relaxologue qui partage – avec Nicole comme d’autres membres - de nombreux points communs. Dans la vivacité de son tempérament notamment.

Elle apprécie particulièrement sa manière de « mener des actions et sa capacité à transmettre. Et l’expertise de la nouvelle présidente, Solenn Douard, une jeune femme d’entreprise qui nous a amenées à faire un travail de réflexion sur le sens de notre club et la manière dont nous pouvions le pérenniser. J’ai ressenti le besoin de créer des réseaux. Les clubs Soroptimist en France sont nombreux et il me semblait nécessaire de rencontrer d’autres associations rennaises œuvrant pour les femmes en difficulté. »

Amoureuse de la langue française depuis le lycée, effectué en Amazonie colombienne, elle s’installe à Bogota et obtient une licence en Sciences de l’éducation avec une spécialité langues étrangères (français et anglais) et un master en didactique du français. Elle décroche ensuite une bourse d’assistante en espagnol et s’envole pour la France, à Nantes, en 1986.

« J’ai suivi un master 1 en didactique du français comme langue étrangère à Rennes et un master 2 en didactique des langues et des cultures, à la Sorbonne. J’ai travaillé ensuite dans l’enseignement supérieur comme lectrice dans les départements d’espagnol et de langues étrangères appliquées à l’université Rennes 2 Haute-Bretagne. », souligne Esmeralda Guzman. 

Elle est aujourd’hui réflexologue – relaxologue et se passionne pour son travail. Et s’investit pleinement dans les activités et actions qu’elle entreprend en parallèle. Auprès de l’association qu’elle a créée l’an dernier, Selvaviva, en faveur de l’environnement en Amazonie colombienne, et de ses sœurs Sorop’ :

« J’ai trouvé un point commun : le développement durable en lien avec la femme. C’est pour avoir des valeurs et des actions communes que la jeune Selvaviva a obtenu des dons du club pour soutenir un projet pilote de reforestation mené en Amazonie colombienne. » 

Au quotidien, elle ose déployer ses réseaux pour partager et faire avancer deux causes dans lesquelles elle est particulièrement engagée, convaincue que « c’est notre responsabilité en tant que citoyens de commencer à changer le monde, nous en sommes tous responsables. Il faut s’investir dès son jeune âge dans des causes qui nous interpellent. »

Pour Esmeralda Guzman, le club SI de Rennes est un espace chaleureux et convivial dans lequel on peut concilier les énergies pour une convergence des luttes. L’écoute et la bienveillance sont les maitres mots de l’actuelle présidente qui, depuis son arrivée, crée une nouvelle dynamique au sein de la structure.

« Je reviens à nos deux moteurs, Nicole qui nous booste et Solenn, qui, sans bousculer personne, nous a encouragées à nous investir chacune à notre manière et selon nos possibilités. J’ai admiré son regard pour les ainées, qui sont le socle fondateur, et la confiance accordée aux nouvelles recrues dans cette période de « relève générationnelle ». Très vite, ces deux personnes ont réussi avec tact à allier convivialité, respect et dynamisme. », insiste-t-elle. 

CONVAINCUE PAR LE LEADERSHIP DES FEMMES POUR FAIRE AVANCER LA SOCIÉTÉ

Solenn Douard croit particulièrement au leadership des femmes. « Tous les thèmes me parlent et en tant que dirigeante, femme engagée, etc. je me dis que la question du leadership des femmes est quelque chose qui me parle vraiment. Là, je parle en mon nom. Dans les entreprises, et dans les organisations en général, il y a toujours cette polarité entre masculin et féminin. », souligne la présidente, abordant ici les caractéristiques que l’on attribue d’un côté aux hommes et d’un autre côté aux femmes : 

« Le masculin, c’est ce qui est lié à l’action, la prise de décision, etc. Utile, très utile, pour faire bouger les choses, défendre des causes, etc. Et l’autre pôle, le féminin, c’est celui de la sensibilité. Ce que je trouve très intéressant et que j’ai découvert dans le cadre de mes responsabilités, c’est la puissance du « et ». Et non pas du « ou ». C’est-à-dire de ne pas trop tirer du côté du masculin ou trop tirer du côté féminin. 

On a tous une disposition plus ou moins forte d’un côté ou d’un autre, ce qui n’est pas lié au sexe, des hommes ont une sensibilité très développée, des femmes ont un côté de direction très affirmé. On a tous en nous une dimension plus ou moins développée et ce dont je prends conscience, c’est la puissance du « et ». Il ne s’agit pas de vouloir chercher à effacer notre part un peu plus « masculine » qui nous permet d’avancer, de porter des projets, mais plutôt de voir ce que l’on peut rajouter en fait. »

La complémentarité et l’alliance des pôles dont elle parle sont pour Solenn la clé pour évoluer vers « quelque chose de puissant ».

« Les femmes peuvent ouvrir la voie en fait, pour montrer à quel point injecter de la sensibilité dans une organisation, ça donne quelque chose qui devient plus puissant. Je trouve qu’elles ont la puissance pour inviter les leaders en général à oser rajouter du « féminin » dans leur façon d’être. »

Et cela l’inspire dans sa manière d’appréhender le mouvement des Soroptimist. « En entreprise, très concrètement, quand on est vraiment leader, je ne crois plus aux modèles d’hier et d’aujourd’hui. Je trouve qu’aujourd’hui, c’est plus une organisation qui fait souffrir, qui abime. Et je n’ai plus envie de ça et je ne crois pas au modèle de l’entreprise classique. Qui entretien beaucoup trop l’égo, le pouvoir, on ne dit surtout pas nos peurs, on se cache et ça crée une souffrance terrible. 

Je milite, je suis très engagée dans les mouvements de libération de l’entreprise. Quand je découvre ce milieu-là, qui est très très dur, je me dis que nos enfants de demain ne fonctionnent plus du tout comme nous. Ils ont besoin de sens dans ce qu’ils font, beaucoup plus que nous. Ils sont capables de zapper très vite si cela n’a pas de sens pour eux. »

ASSURER LA RELÈVE, EN SE NOURRISSANT DES EXPÉRIENCES DES UNES ET DES AUTRES

Aujourd’hui, le club aspire à se pérenniser davantage en accueillant de nouveaux membres. Tout aussi dynamiques que les ainées du club, principalement à la retraite mais pas sans activité et surtout pas sans envie d’en découdre avec le patriarcat. Animées par les rencontres et les histoires de vie, les Soroptimist ont participé dans leurs carrières et vies personnelles à l’amélioration des conditions des femmes.

Et se mobilisent encore, à travers leur structure, pour que cette évolution se poursuive, dans les traces des fondatrices et de leurs sœurs. De l’esprit des anciennes, Solenn Douard est admirative et respectueuse :

« J’ai vraiment envie de rendre hommage aux pionnières des SI et du club de Rennes. Rendez-vous compte 60 ans en arrière ! On est en 1958. Ce sont des femmes qui étaient médecins, juristes, etc. Elles avaient déjà réussi à se battre pour avoir accès à des postes à responsabilités ou à des postes techniques. Je me souviens d’un qui avait témoigné, elle était responsable informatique. En 1960 !»

Se souvenir d’elles, de leurs parcours et de leurs combats, est essentiel pour elle comme pour les autres membres du club. « Elles ont connu ce que nous, on ne connaitra pas. Ou en tout cas différemment. Mais à leur époque, tous les obstacles, les portes fermées, le « pas le droit d’exister » ! Et elles, elles ont du se battre pour dire « si, j’existe, je suis là et tu vas faire avec ! Je veux leur rendre hommage. Surtout qu’au niveau de Rennes, on a la chance d’avoir encore quelques unes des pionnières ! Elles gardent une sacrée énergie !»

Ne pas oublier les luttes qui ont permis de conquérir quelques uns des droits qu’il nous faut conserver. Comme tel est le cas avec le film Les conquérantes, diffusé le 27 novembre au cinéma Gaumont, revenant sur un point fondamental pour lequel il a fallu ardemment batailler : le droit de vote. Puiser dans l’expérience des plus âgées pour comprendre le présent et bâtir ensemble le futur. 

Et à Rennes, la présidente le constate, il y a de la matière et des ressources :

« Elles ont mené des actions, elles étaient dynamiques, engagées et connues dans l’écosystème de Rennes. Ça a été un club dynamique, bien placé dans son environnement, porté par des femmes pionnières dans leurs différents métiers. »

Mais elle l’avoue, « le petit virage qui a été raté, c’est le renouvellement. » Elle fait le point : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de s’appuyer sur tout ce qu’est le SI, son rayonnement international et toute la structuration mise en place, et de capitaliser sur ce que les pionnières ont su faire pour réécrire en cohérence avec les enjeux du territoire ce qui serait pertinent de faire à Rennes, au service des 5 thèmes. »

Milieu d’innovation, terreau fertile, espace de cultures… la capitale bretonne a tout, selon elle, pour que le club se développe, s’épanouisse et vienne nourrir des jeunes attirées par ce territoire et sensibles à des problématiques sociétales sur lesquelles elles sont prêtes à s’engager.

« C’est la notion d’alliance. Je pense qu’on peut concrètement leur proposer ça à travers la culture et les valeurs Sorop’. C’est déjà un endroit dans lequel on peut se retrouver, qui est convivial, vu comme un cocon, une bulle d’oxygène, où on peut avoir une épaule sur laquelle poser nos têtes par rapport aux problématiques de la vie active et du leadership et se nourrir de l’expérience des plus anciennes ou de la richesse des environnements complètement différents. Sans oublier la visée des actions et le sens que ça a derrière ! », conclut Solenn Douard. 

Des histoires différentes, des profils variés, des combats communs et une envie identique : celle de donner accès à toutes à l’éducation et les moyens de se réaliser pleinement, en tant que femmes mais aussi et surtout en tant qu’individu égal à un autre, dans un esprit de solidarité, de partage et de sororité, avec écoute, empathie et bienveillance.

CélianRamis

« La norme de la vie politique, dite universelle, est excluante ! »

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Le 9 octobre dernier, elle a ouvert le cycle Les Mardis de l’égalité, proposé au Tambour à l’université Rennes 2. Carton plein pour Mathilde Larrère qui faisait salle comble de par la réflexion engagée qu’elle entretient, développe et défend.
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Elle est historienne de gauche, spécialiste des révolutions, détricoteuse et chroniqueuse pour Arrêt sur images et Mediapart, militante de la déconstruction des mécanismes de domination. Le 9 octobre dernier, elle a ouvert la 3eédition du cycle Les Mardis de l’égalité, proposé au Tambour à l’université Rennes 2. Carton plein pour Mathilde Larrère qui faisait salle comble de par la réflexion engagée qu’elle entretient, développe et défend. 

« J’ai failli ne pas venir en voyant ce matin l’intervention des forces de l’ordre sur le campus. L’université est un lieu pour les idées, pas un lieu pour les matraques. Je soutiens, partage et accompagne le mouvement des étudiant-e-s et des professeur-e-s et désapprouve la mobilisation des forces de l’ordre. », débute Mathilde Larrère, qui cite quelques unes des raisons actuelles : 

« La précarisation du personnel, le délabrement des locaux (ici, ça a l’air d’aller mais je vous assure il y a parfois des universités où ce n’est pas du tout comme ça), le recul démocratique dans les organisations des facs, les injustices de plus en plus criantes. Le blocage a toujours été un élément du répertoire des luttes. Dans ce contexte, il faut le considérer comme légitime. Je suis venue parce que les forces de l’ordre sont parties. »

Vêtue d’un tee-shirt « Justice pour Adama – sans justice vous n’aurez jamais la paix », l’historienne est fortement applaudie par son audience, qui ne compte pas uniquement des étudiant-e-s. « Les CRS sont des intrus dans un campus. »,conclut-elle. La transition est parfaite puisque la présence de Mathilde Larrère est due à son ouvrage, co-écrit avec Aude Lorriaux, intitulé Des intrus en politique - Femmes et minorités : dominations et résistances.

BRISER LE « MALE INCLUSION »

Il n’est pas simplement délicat de franchir les échelons de la vie politique, « c’est le parcours du combattant pour entrer dans les lieux de pouvoir. » Elle évoque le concept de « male inclusion » qui a largement régné - et continue encore aujourd’hui – sur la classe politique qui établit sa norme : homme, blanc, hétéro supposé, riche.

Dans le livre, Mathilde Larrère et Aude Lorriaux, à travers de nombreux entretiens, balayent le paysage des intrus et des intruses, comprenant les personnes issues de la classe populaire, les personnes racialisées, les femmes, les LGBTI, en essayant de travailler en croisant ces discriminations qui s’ajoutent bien plus qu’elles ne s’annulent.

« Ces groupes ont longtemps été exclus de la vie politique puis les élus ont été obligés de les inclure. Ils ont alors bien fait comprendre, de manière plus ou moins feutrée mais toujours violente, qu’ils n’étaient pas les bienvenus. On est dans des décennies d’entre soi (entre mâles, riches, blancs, hétéros…), les autres sont tenus à l’écart de ce qui fait plutôt le modèle. Ceux qui ont le pouvoir ont établi leur norme, leur règle. Et c’est une norme excluante qu’on appelle « universelle ». », explique l’historienne qui commence sa conférence par une série d’exemples illustrant bien son propos.

LA QUESTION DE L’APPARENCE

Jules Joffrin, ouvrier mécanicien, élu au conseil municipal de Paris puis à l’Assemblée nationale, sera l’objet d’un déferlement de haine sociale. Traité de mauvais ouvrier, il sera surtout moqué pour son physique « grossier », ses « joues rougeaudes », ses « grosses mains » juste bonnes à « ajuster des locomotives ».

« C’est ambiance lutte des classes ! Cet arsenal de haine montre que la classe politique n’est pas prête à accueillir un ouvrier en son sein. Là, on focalise sur les mains mais on le verra, il est souvent question du physique, de l’apparence, du vêtement. »
commente Mathilde Larrère. 

De même pour l’ancien mineur Christophe Thivrier, critiqué et évacué pour sa présence à l’Assemblée nationale vêtue de la blouse bleue des ouvriers. Si nous sommes à ce moment-là à la fin du 19esiècle, les commentaires affligeants visant le physique ou le vêtement se poursuivent encore aujourd’hui, comme nous le rappelle Luc Ferry le 5 avril 2017 en tweetant, lors de l’émission Le Grand Débat 

« Avec @PhilippePoutou débraillé en marcel pour représenter les ouvriers, pas étonnant qu’ils aillent massivement chez Le Pen »

La stigmatisation par le vêtement touchera également Philippe Grenier, premier député musulman de l’histoire de France, à la fin du 19esiècle, qui sera vivement critiqué pour ses « exubérances vestimentaires », celui-ci siégeant en habits traditionnels algériens. 

Au même moment quasiment, le député, conseiller général et maire de Pointe-à-Pitre, Hegesippe Jean Légitimus est le premier élu noir à l’Assemblée sous la 3erépublique et est la cible d’attaques racistes : on répand la fausse rumeur disant qu’il vient sièger « nu comme un vers avec une cravate rouge » et on le traite « d’homme primitif » et « d’orang-outan », indigne de représenter le peuple français. 

En 2013, alors ministre de la Justice, la garde des Sceaux Christiane Taubira est comparée à un singe. Le journal Minutetitre alors : « Maline comme un singe Taubira retrouve la banane ».

Mathilde Larrère insiste : « Les intrus et intruses ne sont jamais habillé-e-s correctement. Il y a toujours une stigmatisation par le vêtement ou autre. » Elle rigole : « Par contre, Villani peut se permettre n’importe quoi, ça ne dérange personne… » Le parallèle peut alors être établi avec la récente polémique autour de la tenue de Serena Williams à Roland-Garros… 

Début 20e, le membre fondateur du Conseil national de la Résistance, élu de Haute-Saône qui participe à la rédaction de la Constitution de la 4erépublique, se retire de la vie politique quelques temps avant une élection : 

« Un mois plus tôt, il a été vu dans un bar homosexuel et l’opposition se saisit de cette information. Sa carrière politique est fichue, il ne pouvait pas faire face, à cette époque, à la haine homophobe. », souligne l’historienne, rappelant « qu’aujourd’hui encore, ça continue… »

LES FEMMES DANS LA SPHÈRE PRIVÉE, LES HOMMES DANS LA SPHÈRE PUBLIQUE

Invitée dans le cadre des Mardis de l’égalité, la conférencière insiste alors sur la condition des femmes en politique. Aujourd’hui, les attaques sexistes sont de plus en plus médiatisées. Médias et citoyen-ne-s s’insurgent lorsque retentissent des caquettements lors de l’intervention de l’écologiste Véronique Massonneau. Ou lorsque sa consœur Cécile Duflot se fait huer pour sa tenue (elle porte une robe). Ou lorsque Laurent Fabius s’interroge sur ‘qui va garder les enfants ?’ lorsque Ségolène Royal annonce sa candidature à la Présidentielle.

On ne peut également oublier la discussion entre les deux hommes politiques Philippe Seguin et Charles Pasqua. Quand le premier se demande « ce qu’on va faire des gonzesses », le second lui répond :

« Il n’y a qu’à proposer une chose simple : toutes les femmes qui veulent avoir l’investiture doivent être baisables. »

Les femmes sont exclues du pouvoir depuis la monarchie. Les reines sont mères, sœurs ou épouses des rois. Jamais elles ne sont dotées des pouvoirs du règne « sauf certains cas de ‘pouvoir au féminin’ dans le cadre de la régence, comme avec Catherine de Medicis par exemple. »

« Avec la Révolution française, ça aurait pu s’arranger. Les femmes obtiennent l’égalité civile, l’égalité dans les successions, dans le mariage, dans le divorce. C’est une période positive pour elles. Et pourtant, à la question du droit de vote, la réponse est tranchée par la négative. Car ce qui domine, c’est une société composée de sphères séparées qui seraient justifiées par des raisons naturelles. Ainsi, la place des femmes est dans la sphère privée, et la place des hommes dans la sphère publique.», explique Mathilde Larrère. 

Le sourire en coin, son œil frise :

« Et que se passe-t-il si elles passent dans le public ? C’est le déséquilibre et le malheur des foyers dévastés. »

C’est d’ailleurs ce que montre la série illustrée des Bas-Bleus de Honoré Daumier, datée de 1848. C’est la troisième révolution française en un siècle et les femmes affirment leur présence, montent sur les barricades et s’organisent.

L’artiste est caricaturiste explore alors le thème du foyer dévasté. En cause : les femmes souhaitant s’investir en politique. Les hommes sont dépassés, les enfants délaissés : « Tous les hommes représentés sont habillés en robe de chambre, il ne sont rendus peu virils. Parce qu’on avait peur que les femmes deviennent des hommes et que les hommes deviennent des femmes et ça, ça leur fait très très peur ! De nos jours, ça ne nous choque plus qu’un père s’occupe de son enfant mais à l’époque, c’était dévirilisant. »

En 1789, en 1830 et en 1848, on leur refuse le droit de vote et le droit à l’éligibilité sous prétexte « qu’elles seraient trop cléricales tandis que les curés, eux, ont le droit de voter. » À cette époque, Le Figaro écrit que « si on donne le droit de vote aux femmes, après les bœufs voudront voter » et un sénateur (en 1919) déclare que « les mains des femmes ne sont pas faites pour mettre un bulletin dans l’urne, mais pour être baisées. »

PAS LE DROIT À UNE CITOYENNETÉ PLEINE ET ENTIÈRE

Mathilde Larrère le rappelle : « L’entrée au pouvoir a toujours été encore plus fermée que le droit de vote, et encore plus pour les pauvres. Avec le suffrage censitaire, il faut payer un impôt, le cens, pour pouvoir voter. Ceux qui ne payent pas en sont exclus. L’impôt représente des journées de travail. Et par exemple, pour être éligible, il faut payer 100 journées de travail pour être député. Quand Joffrin se présente, les électeurs font une souscription pour qu’il puisse exercer son mandat. Sinon, il n’aurait pas pu. »

Dans les colonies, si les hommes noirs peuvent au départ voter, ce droit leur est ensuite retiré. L’Algérie, considérée comme un département, adopte également un fonctionnement différent de celui de la France métropolitaine, obligeant à renoncer au statut personnel. En clair, pour avoir le droit de vote en France, ils doivent renoncer à leurs droits en Algérie.

La citoyenneté de ces groupes exclus de la vie politique n’est donc pas pleine et entière tant elle est teintée d’interdiction ou de privation de libertés. Ou de non-dits. Comme tel est le cas par exemple pour les homosexuels. Aucune interdiction officielle quant au droit de vote ou d’être élu, et pourtant, les élus cachent leurs orientations sexuelles :

« À cette époque, l’homosexualité est considérée comme un fléau social, une maladie mentale. Rendez vous compte à quel point cela doit être pesant de silence et de clandestinité. »

DES CHIFFRES TOUJOURS PAS AU TOP

Quand les portes fermées s’entre-ouvrent, c’est par la force du combat. Le 27 mars 1848, le journal La voix des femmesécrit : « Dire aux femmes : vous n’êtes pas électeurs, vous n’êtes pas éligibles (…) c’est refuser d’établir l’Égalité tout en la proclamant, c’est déshonorer une victoire remportée pour le bien de tous, c’est monopoliser indignement les résultats publics et communs du triomphe, c’est n’être plus républicains – tranchons le mot, c’est être aristocrates ! Que la nation lise, réfléchisse et décide ».

Et pourtant, malgré les luttes et les avancées, les chiffres sont toujours alarmants et sonnent le glas des inégalités et discriminations. Les mentalités peinent à avancer et les modes de scrutin ne sont pas toujours favorables aux « minorités ». Comme l’historienne le signale avec les scrutins de liste : les hommes en haut et les femmes en bas. Ainsi, elles sont « nombreuses » lors des campagnes électorales mais très rares sont celles qui obtiennent un siège. En 1986, lors des législatives, on passait ainsi de 25% de candidates à 5% d’élues.

Si on compte 48% d’élues siégeant dans les conseils municipaux, il ne figure que 16% de femmes maires. En 2012, on comptait 1,8% de député-e-s racialisé-e-s (selon les chiffres du Conseil représentatif des associations noires de France). Aujourd’hui, 6%. « Mais comment on les traite une fois qu’ils/elles sont élu-e-s ? », s’exclame Mathilde Larrère qui poursuit avec un autre chiffre aberrant : 0,8%. 

C’est le pourcentage de parlementaires qui ont déclaré leur homosexualité. Le premier coming out ayant eu lieu en 1988, par le maire de Pau, suivi de Bertrand Delanoë et quelques autres rares personnalités politiques, comme Jean-Jacques Aillagon, qui sera ministre de la Culture et de la Communication sous les gouvernements Raffarin.

LE COMBAT DES EXCLU-E-S

Les personnes racialisées s’occupent des quartiers, les femmes de la santé, de la petite enfance et des affaires familiales, les homosexuels de la Culture… « Tout le reste c’est pour les hommes. Parce qu’on remarque aussi que les grands absents, ce sont les membres de la classe populaire mais on dirait que tout le monde s’en fiche… » Les attributions aux différentes missions - progressant uniquement grâce aux lois obligeant à la parité - reflètent les assignations de sexe, de genre et de race.

« Les personnes racialisés se sont battues au sein des partis : pour être des élu-e-s comme n’importe qui et non pas en tant qu’élu-e-s racialisé-e-s. Parce que si on les met sur les listes, c'est pour ramener les voix des classes populaires. Elles se sont battues pour dire qu’elles ne voulaient pas être traitées à part ! »

Ce qui est autorisé aujourd’hui aux intrus et intruses, c’est en quelque sorte un droit de présence. Toujours accompagné d’une forte et récurrente stigmatisation. Ils et elles sont sans cesse renvoyé-e-s à leur genre, leurs origines réelles ou supposées, leurs religions réelles ou supposées, leurs origines populaires, leurs orientations sexuelles…

Les femmes sont sursexualisées, « et pas uniquement sur les réseaux sociaux, c’est aussi à l’Assemblée nationale ! Ou même dans les manifestations, comme on avait pu voir la banderole sur Edith Cresson, seule femme Premier ministre, que l’on nommait quand même la Pompadour – ça en dit long : « Edith, on l’espère meilleure au lit qu’au ministère ». »

La liste d’insultes et d’outrages est malheureusement bien longue. Tout comme le champ lexical bestiaire du racisme, « qui s’exprime moins directement dans les hémicycles à cause des sanctions mais est toujours très présent dans les prises de paroles extérieures… »

L’historienne de gauche, comme elle aime le préciser, remarque plusieurs choses qu’elle expose succinctement, de peur de manquer de temps :

« Personne ne peut s’imaginer qu’une femme noire détient le pouvoir. C’est forcément l’homme blanc. Aussi, quand les femmes parlent, les élus se mettent à parler plus fort ou alors ils prennent leurs téléphones. Il y a un mépris de genre et de classe à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas facile de se sentir à l’aise quand on arrive là-bas. Déjà, le dress code est celui de la bourgeoisie. Ensuite, quand une femme arrive, elle ne voit que des portraits d’hommes. Si c’est une femme de droite, elle va donc dans le salon pour la droite et là elle voit une seule femme : l’allégorie de la loi salique ! Dans la salle des pas perdus, les fresques au plafond sont des fresques coloniales. Vous imaginez arriver dans ce décor ? Ce n’est pas neutre. C’est violent le décor. Moins que tout le reste, mais c’est violent quand même ! »

DÉPLACEMENT DES MISES À L’ÉCART

Alors oui, il y a des exceptions aux assignations. Michèle Alliot Marie à la tête de la Défense, en fait partie. Mais Mathilde Larrère, consciente des systèmes pernicieux de domination, attire l’attention sur les détails :

« Dans la vie des partis par exemple. Qui rédigent les tracts ? Les hommes. Et qui les tapent sur ordinateur ? Les femmes. Le collage ? C’est masculin. C’est l’aventure, le soir, c’est extraordinaire. Au PS, à une époque, quand il n’y avait que des femmes volontaires pour le collage, on annulait le collage ! Sauf s’il s’agissait d’une période électorale… »

Puis, la vague de la diversité est arrivée. Les hommes, déjà tant sacrifiés par la nécessité de parité, devaient faire de la place pour des candidats racialisés. « Et ben, qu’est-ce qu’ils se sont dit ? Faut faire entrer des femmes, faut faire entre des racialisés. Ok, on fait entrer des femmes racialisées. En gros, faut faire entrer des femmes, racialisées, de la société civile, et si en plus elles ont un handicap, c’est mieux. Ainsi, ils préservent les 50% de place restante pour les hommes blancs. », ironise-t-elle, avec réalisme pourtant. 

Néanmoins, au sein des partis, les formations ne sont pas légion. Rien n’est mis en place concernant la question du racisme, la question du sexisme, la question de l’homophobie ou la question du mépris de classe.

« Il faut savoir écouter, il faut savoir comment aider la personne et il faut savoir quoi répondre. Dans le cas des violences faites aux femmes par exemple, on va simplement tendre une liste avec des noms d’assos. C’est loin d’être suffisant ! »
s’exclame Mathilde Larrère. 

Elle prône la non mixité comme outil d’inclusion favorisant ensuite les échanges en mixité et cherche aussi à réfléchir et débattre autour d’actions concrètes allant vers une égalité réelle et non pas maquillée et hypocrite : « Ça passe par exemple par les réunions : déjà, commençons par arrêter de les faire à l’heure où les femmes s’occupent des enfants. Après, quand un homme parle, je pense que c’est bien de faire en sorte qu’une femme prenne la parole ensuite. Sinon, on arrête la réunion. »

Elle le dit et elle insiste : que les personne concernées parlent de leurs point de vue de concernés pour faire avancer la cause des concernés est une bonne chose. C’est ainsi que les choses avancent. Mais on ne doit pas les réduire à cela.

En conclusion d’une conférence hélas trop courte mais fortement appréciée par la majorité de l’audience qui lui réserve un bel éclat d’applaudissement, l’historienne spécialiste des révolutions donne son opinion : « J’aimerais bien que ça change. Ça change d’ailleurs. Un tout petit peu. Mais rien n’est jamais acquis et il faut toujours se battre pour laisser la place à ceux qui sont mal inclus. »

Célian Ramis

Harcèlement de rue : combattre le fléau

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Alors que la loi Schiappa inscrit désormais le harcèlement de rue comme un délit, les mentalités, elles, ne changent que trop peu et trop lentement. Pourquoi et comment instaurer une profonde transformation de la société ?
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Du « Vous êtes charmante » au « Réponds moi sale pute ! », en passant par le « T’as les yeux qui puent le cul », « Je baise ta grosse chatte » et « Attention, tu vas te faire violer », les sollicitations subtiles et poétiques adressées aux femmes qui passent dans la rue, s’installent en terrasse ou utilisent les transports en commun sont répétitives et quotidiennes. Et caractérisent le harcèlement de rue.

Parfois accompagnées de menaces, tentatives ou d’actions d’agressions physiques et de violences sexuelles, elles constituent à chaque fois une humiliation à laquelle s’ajoute le regard accusateur de la société qui réclame justification : « T’étais habillée comment ? », « C’était où ? Ah mais pourquoi tu passes par là ?! Tu sais bien que c’est dangereux… », « Oh tu prends tout mal, il t’a fait un compliment, ça va quoi ! ».

Non, ça ne va pas. Symptôme d’un système sexiste, le harcèlement de rue rappelle les femmes à l’ordre : Mesdames, vous n’êtes pas les bienvenues dans l’espace public sinon gare à vos fesses.

Le feu est rouge. Ça y est, le bonhomme vert indique que les piétons peuvent traverser. Pour aller de la rue Jules Simon à la rue Vasselot pour rejoindre plus loin le quai Emile Zola et enfin croiser l’avenue Jean Janvier. En ville comme en grammaire, le masculin l’emporte. Et cela n’est pas propre à la capitale bretonne, loin de là. Les villes sont pensées et conçues par et pour les hommes et les femmes y sont admises le temps de leur trajet, un temps durant lequel elles seront importunées, voire agressées, potentiellement à plusieurs reprises.

Le harcèlement de rue sonne comme un rappel à l’ordre : les femmes sont des objets – dont on peut librement commenter l’apparence – menacées d’un grand danger, dès lors qu’elles quittent la sphère privée. Pour de nombreuses personnes, ce discours paraît insensé, et pourtant, l’espace public est révélateur d’une multitude d’inégalités entre les hommes et les femmes, et ces dernières en font quotidiennement les frais. 

« Bonsoir mademoiselle, j’ai l’impression que vous avez un très beau périnée, je peux toucher ? », rue Saint-Malo, Rennes / « Moi aussi je voudrais mettre la tête entre vos jambes », un vieux monsieur à l’arrêt de bus, en regardant le fils (de la femme à qui il s’adresse) âgé de deux ans qui a la tête posée sur les cuisses de sa maman, Rennes / « Toi tu vas te faire violer. »,un homme à vélo qui lance ça à une passante sans même ralentir, Rennes / « Toi tu baisses les yeux, t’es qu’une femme et j’te baise. », une femme a le malheur de croiser le regard d’un inconnu dans la rue, Rennes / « T’as raison, ça t’irait bien coquine », dans le centre ville, par une nuit déserte, à 23h, une femme vient de s’arrêter devant une boutique de lingerie, Rennes.

Ce florilège de poésie patriarcale, recensé sur le tumblr Paye Ta Shnek, n’est qu’un aperçu – déjà bien mastoc - de ce que peuvent vivre les femmes dans l’espace urbain. Selon les données INED 2017, chaque année en France, trois millions de femmes de 20 à 69 ans se font siffler, insulter, interpeler, ou suivre dans un espace public.

Pour Manon Carbonnel, présidente de Stop harcèlement de rue Rennes, « le harcèlement de rue est pluri-formes. Pour moi, c’est le fait d’avoir un comportement sexiste et/ou sexuel inapproprié et non consenti envers une personne. » 

Et dans cette problématique entre également les LGBTIphobies, le racisme, l’handiphobie et la grossophobie. Elle poursuit : « Les femmes sont méfiantes dans la rue à cause des harceleurs. Ce n’est pas un problème de drague, honnêtement, on le sent quand la drague est sincère et là ce n’est pas le cas, il s’agit uniquement d’une attirance basée sur le physique. Ils arrivent avec leurs phrases toutes faites… C’est un rappel à l’ordre – il n’y a pas que des « compliments » - par rapport aux jupes « trop courtes », aux formes des corps. Aux normes en fait.

On considère une femme comme une belle plante et donc ça donne aux harceleurs le droit de valider ou d’invalider sa tenue, son corps. On a le sentiment d’être observée tout le temps et qu’il va sans cesse nous arriver quelque chose. Pour ça, on met en place toutes les stratégies d’évitement qu’on connaît… », se désole Manon, usée de la visée du harcèlement de rue, à savoir : ramener les passantes à leur condition de femmes. « Le harcèlement de rue est le haut de l’iceberg du sexisme : il touche au poids, à la tenue, au maquillage, à toute l’apparence, au corps… », précise-t-elle.  

L’ENJEU DU CORPS FÉMININ

Partout dans les médias, les publicités, les films et dans l’imaginaire collectif – construit au fil de plusieurs siècles de domination masculine – les femmes sont minces, avec la silhouette affinée par une paire de talons hauts, sensuelles, blanches, hétérosexuelles, plutôt jeunes, souriantes, disponibles et accessibles. Prêtes à l’abnégation absolue pour l’amour d’un homme et de ses enfants. La vision est archaïque et évolue peu. Lentement, au mieux.

Il semblerait normal, encore en 2018, d’alpaguer une femme qui se déplace d’un point A à un point B, sans son consentement, pour commenter son physique. Et celle qui ose s’en plaindre « un peu trop » se verra répondre qu’elle exagère, qu’elle est rabat-joie, qu’elle devrait plutôt le prendre comme un compliment. Parce que « c’est ça d’être jolie »…

En réalité, pourquoi ? Parce qu’on vit dans un système patriarcal dans lequel est largement diffusée la culture du viol, visant à culpabiliser les femmes des actes de violences morales, physiques et sexuelles dont elles sont victimes.

Mona Chollet, dans son nouvel ouvrage Sorcières, la puissance invaincue des femmes, reprend une phrase de Virginie Despentes, dans un passage dédié au tabou régnant autour du vieillissement des femmes :

« « Les hommes n’ont pas de corps. » : c’est une phrase de Virginie Despentes que, à mon avis, il faut prendre tout à fait au sérieux. Occuper une position dominante dans l’économie, la politique, les relations amoureuses et familiales, mais aussi dans la création littéraire, leur permet d’être des sujets absolus et de faire des femmes des objets absolus. La culture occidentale a décidé très tôt que le corps était répugnant et que le corps, c’était la femme (et vice-versa). Théologiens et philosophes projetaient sur les femmes leur horreur du corps, feignant ainsi d’en être eux-mêmes dépourvus. Saint-Augustin explique que, chez l’homme, le corps reflète l’âme, mais pas chez la femme. (…) Cette défiance et cet archaïsme restent bien vivaces. Dans les images artistiques, médiatiques et publicitaires qui nous entourent, comme autrefois « il n’est pratiquement de corps que de femmes », observe David Le Breton. Et le goût des plastiques parfaites n’empêche pas – au contraire – la répulsion pour le corps féminin. »

Le corps est un enjeu de pouvoir et le harcèlement de rue vient rappeler qui le détient. La journaliste poursuit quelques lignes plus loin : « Les hommes ont beau « incarner l’esprit », ils sont tout aussi « proches de la matière » que les femmes, et leur dépérissement n’est ni moins rapide ni moins visible. Ils ont seulement le pouvoir de faire en sorte que cela ne compte pas. Dans la sphère privée, dans la rue, au travail, à l’Assemblée nationale…, ils peuvent faire connaître bruyamment aux femmes le plaisir ou le déplaisir que leur procure le spectacle de leur corps ou de leur tenue, leur reprocher leurs poids ou leur âge, sans que jamais leur propre corps ou leur propre tenue, leur propre poids ou leur propre âge entrent en ligne de compte. »

DIFFICILE DE LE DÉFINIR

Du « Bonjour Mademoiselle » au « Vas-y répond sale pute » (parfois agrémenté d’un « j’m’en fous, j’en veux même pas de ta grosse chatte » ou autre phrase du style), en passant par « Vous êtes charmante, je vous offre un verre ? » ou « T’as des grosses cuisses j’adore, j’peux t’enculer ? », les remarques et sollicitations ne sont pas toutes du même acabit et ne sont pas toutes interprétées de la même manière selon la personne qui les reçoit.

« C’est très compliqué, le curseur varie d’une femme à l’autre et d’un homme à l’autre. Et comme les femmes sont habituées à ces comportements, ça devient la norme. En tant que femme, on a parfois du mal à identifier le harcèlement de rue alors l’expliquer et le faire comprendre... !!! »
souligne Manon Carbonnel.

Pour Gaëlle Marinthe, doctorante au LP3C (Laboratoire de Psychologie : Cognition, Comportement, Communication) à l’université Rennes 2, on ne peut parler de harcèlement au singulier : « Il existe différents type de harcèlement. Mais ce que l’on constate, c’est que la question du genre revient à chaque fois, même quand il n’est pas le point de départ de la situation. On cherche alors à interroger la continuité des harcèlements. »

Un sujet aux multiples problématiques qui sera mis sur la table de l’événement « Tous harcelés, tous harceleurs ? Les Sciences Humaines face au(x) harcèlement(s) », les 21 et 22 septembre sur le campus de Villejean (lire l'encadré). Entourée de Marie Leblanc et Quentin Dumoulin, tous deux doctorants Recherches en Psychopathologie (deuxième laboratoire intégré au laboratoire inter-disciplinaire LaRASH – à l’initiative de ces journées transversales – avec également le Centre de Recherche sur l’Éducation les Apprentissages et la Didactique), elle explique que la manifestation aura pour intérêt de réunir et confronter les définitions, mouvantes en fonction des actualités :

« Il y a la définition législative mais il y a aussi la question du ressenti, le côté subjectif, selon les enjeux, selon les domaines. »

SUJET À POLÉMIQUE

Le harcèlement de rue, comme l’indique le site de l’association nationale Stop harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, leur genre, leur couleur de peau ou leur orientation sexuelle.

Des comportements humiliants et rabaissants que la personne entendra peut-être plusieurs fois dans la journée, la semaine, le mois, etc. Pourtant, le sujet est loin de faire consensus comme en a témoigné la tribune « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », rédigée par un collectif de 100 femmes dont Catherine Millet et Catherine Deneuve et publiée dans Le Monde, le 9 janvier dernier.

Mais ce n’est pas la seule actualité qui met le feu aux poudres. En mars 2018, c’est la campagne de lutte contre le harcèlement dans les transports franciliens, lancée par la région Ile-de-France, la SNCF et la RATP, qui fait débat. Parce que les affiches ont pris le parti de représenter les harceleurs/agresseurs en animaux (requin, ours, loup), appuyant ainsi la thèse du prédateur sexuel.

Avant cela, c’était le rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes - établissant que 100% des femmes utilisant les transports en commun avait été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement - qui était visé par les suspicions.

Seuls cas qui ne font pas polémique : les vidéos démontrant la régularité des réflexions et sollicitations (bien que l’on discutera tout de même le choix du quartier, de l’heure ou de la tenue choisi-e-s par la personne) ou témoignant de violences physiques (on notera alors que ces dernières arrivent en cas de non réponse tout comme en cas de réaction au(x) commentaire(s)).

Toutefois, sur les réseaux sociaux, les femmes initiatrices de ces vidéos – tout comme celles qui osent témoigner du harcèlement de rue ou d’agressions et viols sur Facebook - seront la cible de jugements tranchants et décomplexés. 

SEXISME INTÉRIORISÉ, CONSENTEMENT NÉGLIGÉ…

Régulièrement, les polémiques supplantent le fond du problème renvoyé à une simple préoccupation de féministes souhaitant uniquement répandre leur haine envers les hommes. 

« On cherche toujours à décrédibiliser le ressenti des femmes sur qui on met toujours la responsabilité. C’est le principe du « slutshaming ». Parfois, même ton entourage ne te soutient pas… Le sexisme est intériorisé. »
explique Manon Carbonnel.

Écouter les récits des femmes, sans les juger, c’est prendre le risque de creuser le pourquoi du comment et d’en comprendre les tenants et les aboutissants. Et de découvrir l’ampleur des inégalités qui subsistent entre les femmes et les hommes puisqu’elles s’inscrivent dès le plus jeune âge.

En effet, les filles sont éduquées à la peur de l’extérieur, aux dangers qu’elles encourent dès lors qu’elles mettent le pied dehors, tout particulièrement le soir et la nuit, tandis que les garçons grandissent dans l’injonction à la virilité, synonyme d’hétérosexualité. Les deux sexes baignent néanmoins dans une culture similaire : la culture du viol, dans laquelle les notions de respect et de consentement sont absentes, voire inexistantes.

Le « non » de la part d’une femme est un signal pour l’homme qui l’aborde : « Insiste encore un peu, je vais finir par dire oui ». Un jeu de séduction, en somme, dans lequel la femme est une allumeuse que l’on s’amusera à soumettre aux désirs et envies des participants. La rue est le plateau de jeu. Les femmes sont les pions et les hommes ont les cartes en main.

Pour d’autres, la métaphore sera plus animale. Pour appuyer le mythe du prédateur qui se tapit dans la végétation, observe, avant de sauter sur sa proie. Et ce ne sont pas les forces de l’ordre qui diront le contraire. Le 24 avril 2018, lors d’une interview avec Catherine Jaunâtre, responsable de la brigade des mœurs au commissariat de la Tour d’Auvergne, à Rennes, autour de l’accueil des femmes victimes de violences sexuelles, on découvrait ce que dans le métier les agent-e-s nomment « la théorie du bison blessé ».

Quand on pense naïvement que les femmes sont libres de leurs gestes et mouvements, et donc déplacements, voilà ce que le commandant chargé de la communication nous répond :

« Ah mais c’est la théorie du bison blessé, chère Madame. C’est-à-dire qu’on est dans un monde et dans une société, le soir, où tous les chats ne sont pas gris et que vous avez des prédateurs, entre guillemets. (…) En centre ville quand vous êtes une personne seule, encore plus une femme alcoolisée, vous êtes une cible. C’est ce qu’on appelle nous la théorie du bison blessé. C’est-à-dire que un jeune, homme / femme, alcoolisé, il a plus de chance de se faire agresser ou embêter on va dire globalement que s’il était en groupe, malheureusement. Bienvenue dans la vraie vie.»

(Extrait de l’entretien retransmis en encadré)

ÉVITER LES CONFRONTATIONS

De par le martèlement de ces discours et la fréquence d’épisodes - pouvant être traumatisants – de harcèlement de rue, les femmes développent des stratégies d’évitement. Changer de tenue pour sortir le soir et opter pour des vêtements confortables, permettant d’accélérer le pas ou de courir en cas de problème.

Dévier leur trajectoire en fonction des individus, et particulièrement des groupes d’individus, qui leur font face. Emprunter un autre trajet que celui qu’elles prennent le jour car celui-ci sera moins éclairé la nuit. Ne pas mettre une robe ou une jupe pour ne pas envoyer « le mauvais signal ». Demander à être raccompagnée.

Ainsi, par contrainte, elles délaissent leur droit à l’autonomie, à l’indépendance, à la liberté de mouvements et de déplacements dans l’espace public. Dans certains cas, elles abandonnent l’utilisation des transports en commun, préférant la tranquillité de leur voiture, là où personne ne les fixe avec insistance, ne les aborde ou les touche sans consentement ou ne les écarte de leur siège à cause de jambes bien ouvertes et étalées (manspreading). Le sexisme est ordinaire, intégré et intériorisé. Et provoque à chaque remarque un sentiment d’impuissance.

TRANSFORMER LA SOCIÉTÉ

Début août, le Parlement a adopté la loi sur les violences sexistes et sexuelles, portée par la secrétaire d’État en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. Le harcèlement de rue sera désormais puni d’une amende de classe 4, allant de 90 à 750 euros.

Pour cela, l’auteur devra être pris en flagrant délit. Autant dire que l’impunité continue. Parce que selon Marlène Schiappa, en effet, on ne peut pas mettre un policier « derrière chaque femme ». Derrière chaque femme ? Une fois encore, le discours de celle qui entend par là envoyer « un interdit social clair » - malgré la faille qu’elle reconnaît - n’est pas clair. Qui punit-on avec cette loi ? Pour Stop harcèlement de rue, c’est une déception :

« Notre association déplore une occasion manquée et se déclare extrêmement déçue de ce projet qui ne changera rien dans le quotidien des femmes victimes de harcèlement dans l’espace public. » La présidente de l’antenne rennaise s’inquiète également de l’impact d’une telle mesure dans un système sexiste et raciste. Pas de doute pour elle, il y aura davantage de fichage racial.

« Mettons plutôt de l’argent dans la formation des agents de police ! Dans la formation sur ces sujets dès l’école ! Il y a des études, des chiffres, il faut aller plus loin maintenant, s’emparer de ce sujet-là pour effectuer un changement profond des mœurs car le harcèlement de rue impacte plein de choses, le sexisme, le racisme, les LGBTIphobies, l’handiphobie, etc. La loi propose de la répression mais pas de formation. Que l’on pénalise l’upskirting (le fait de filmer sous les jupes), c’est bien. Que l’on définisse le harcèlement et que l’on inscrive que cela ne doit pas se faire, c’est bien.

Mais nous avons besoin d’une transformation profonde de la société. Qui se demande ce qu’est le consentement, comment agir en tant que témoin de harcèlement, en tant que victime, en tant que personne dans le même groupe que celui qui harcèle… Qui se demande pourquoi l’alcool et les drogues favorisent ces comportements-là chez les hommes. Pourquoi quand c’est la fête, on se lâche et que « on se lâche », ça veut dire qu’on se lâche sur les femmes ?... Le gouvernement se sert des associations comme tampons pour ses actions, comme une marque déposée, alors qu’on devrait travailler main dans la main. Une loi c’est bien mais le problème c’est que les assos sont freinées par le manque de moyens humains et financiers. », s’insurge Manon Carbonnel. 

REPRENDRE LE CONTRÔLE

Nombreuses sont les militantes à prôner les sports comme la boxe ou les cours d’auto-défense pour prendre de l’assurance, se sentir en confiance. « Je fais aussi de la muscu. Ça participe à la dynamique d’empowerment, pour apprendre à me défendre. Mais du coup, j’ai peur aussi de l’effet inverse. Avec la muscu, je sculpte mon corps et je deviens plus proche des canons de beauté, de la norme. Je sais pas, si ça peut augmenter le nombre de remarques… Tu vois ? C’est quand même fou qu’on se pose toujours des questions ! », réagit Manon qui met le doigt sur la question fondamentale au changement :

« On doit repenser les codes de féminité et de masculinité. Comment on va redéfinir les choses ? »

Conseillère municipale en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes, à Rennes, Geneviève Letourneux croit également en la puissance de l’auto-défense féministe et avait organisé un stage Riposte, proposé par l’association belge Garance, fondée par Irène Zeilinger, formatrice dans ce secteur depuis 20 ans et auteure de Non c’est non ! Manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire(à lire en libre accès sur le site editions-zones.fr) :

« On a fait chou blanc mais je crois qu’un stage Riposte a été organisé en juin à la demande des femmes du centre social du gros Chêne et là c’était plein. Nous allons en proposer un nouveau dans le cadre du 25 novembre. »

Elle pointe également, comme Manon Carbonnel, cette nécessité à déconstruire les assignations de genre. Et cela passe par l’arrêt de la banalisation et du silence autour des actes de violences sexistes et sexuelles. Mais aussi par la déconstruction de la virilité telle qu’on la pense aujourd’hui :

« Beaucoup d’hommes sont mal à l’aise de se dire qu’ils peuvent être assimilés à ce comportement de harceleur. Parce que dans la construction de la virilité, il y a la capacité d’emprise à l’encontre des femmes. Les choses ne sont pas neutres du tout. On manque de paroles, de recherches, sur ‘qu’est-ce qu’un homme dont la virilité n’est pas atrophiée par sa revendication de l’égalité ?’. S’affranchir des assignations, c’est libérateur pour tout le monde. »

L’éducation doit jouer un rôle essentiel, tout le monde est d’accord (excepté la poignée de réacs qui crient aux loups, paniquant à l’idée des fameux cours de masturbation, totalement inventés…). Et cela doit passer par les temps de classe mais aussi les temps de récréation. En 2014, Eleonor Gilbert marquait les consciences avec son court-métrage Espace– diffusé à plusieurs reprises à Rennes – filmant une enfant en train de dessiner sa cour d’école afin de lui en expliquer la répartition filles-garçons.

Une répartition, sans surprise, inégalitaire. Quatre ans plus tard, rien n’a changé quasiment dans les établissements scolaires. Les garçons prennent l’espace avec les jeux de ballon. Les filles prennent l’espace restant. Hors les murs de l’école, la rue garde cette même typicité, les jeux de ballon en moins.

« Pourquoi n’a-t-on pas plus de rues avec des noms de femmes (moins de 10% ndlr) ? Ça s’appelle la domination masculine tout simplement. », questionne et répond Christine Bard, historienne et spécialiste de l’histoire des femmes. Et il en est de même avec les équipements urbains comme les city-stades ou les skateparcs. 

REPENSER LA VILLE

On cite toujours dans la réflexion autour du genre et des villes, le géographe du genre Yves Raibaud qui établit le constat que la construction des villes est pensée par et pour les hommes. Cela étant dit, il faut agir. Et les marches exploratoires, développées au Canada dans les années 90 et importées en France depuis 2014, participent à la réappropriation de l’espace public. C’est en 2015 qu’a eu lieu la première marche exploratoire, à Rennes.

« C’est un objet qui permet d’appréhender les questions femmes/hommes et de former les personnes qui participent tout autant que les personnes qui accompagnent. »
explique Geneviève Letourneux.

Les participantes : un groupe de femmes vivant dans le quartier Maurepas. Les accompagnant-e-s : élu-e-s et agents des services technique de la ville. La sociologue Dominique Poggi, à l’initiative du développement des marches dans l’hexagone, est d’ailleurs venue aiguiller le groupe de femmes ayant réalisé un projet à Bréquigny. Une autre marche exploratoire a eu lieu dans le quartier de Villejean. Pour l’élue, il s’agit de « marches sensibles avec une carte subjective. »

Concrètement, « elles se réunissent dans un premier temps pour discuter, elles abordent par exemple leurs stratégies d’évitement et avec un système de couleur, elles pointent sur une carte les endroits où elles ont volontiers et les endroits qu’elles évitent. Ainsi, elles construisent un parcours de manière collective. Le parcours va se faire plusieurs fois, à différentes heures de la journée. Pour faire un travail d’observation mais aussi de qualification de ce qui fait qu’elles sont bien ou pas bien dans les différents espaces. La soirée de restitution est faite par les participantes pour les services de la ville pour présenter les choses qui devraient être modifiées ou repensées. Ensuite, cela passe par les commissions aménagement, souvent dans les conseils de quartier. Ce qu’il faut bien se dire, c’est qu’il faut toujours penser ça comme un sas, une parenthèse pour aller vers une dynamique de participation ordinaire. Les femmes participent en général moins que les hommes aux instances de décision. »

En venant aux marches exploratoires, elles sortent de l’isolement si tel était le cas, en tout cas, elles sortent du silence, prennent conscience qu’elles vivent des choses similaires, conséquence du système et non de leur fait, et s’impliquent dans un éventuel réaménagement de leur territoire. Non seulement elles se réapproprient l’espace public qu’elles foulent au quotidien mais en plus elles prennent confiance en elles et osent davantage pousser les portes des conseils de quartier et autres.

Si on s’interroge sur la stigmatisation des territoires choisis, la Ville pointe l’attention particulière apportée aux quartiers prioritaires intégrée aux contrats de ville. « Je reconnais qu’on peut se dire que c’est stigmatisant mais le problème ne se réduit pas à ces quartiers. C’est un nouvel outil, il faut l’essayer et nous avons fait le choix de prioriser ces endroits. », précise Geneviève Letourneux. 

POUR UNE PRISE DE CONSCIENCE GLOBALE

Dans une politique transversale, est aussi apparue la nécessité de travailler sur le harcèlement dans les transports en commun. Le Comité consultatif à l’Égalité entre les femmes et les hommes compte dans ses membres, l’association Stop harcèlement de rue Rennes et Keolis.

Armelle Billard, chargée de communication au sein de l’opérateur privé de transport public, y participe. « En 2015, et même avant, le gouvernement avait demandé à ce que les opérateurs de transport puissent décliner les campagnes de sensibilisation. La difficulté était d’identifier d’où venait cette problématique visant les femmes. On n’en avait jamais rien entendu à ce sujet à Rennes, et nos collègues d’autres villes, comme bordeaux par exemple, non plus. C’est ça qui était positif : ça permettait de sensibiliser tout le monde. », explique-t-elle.

Un groupe spécifique au harcèlement de rue et dans les transports se crée au sein du Comité consultatif et du côté de Keolis, Anne Strugeon, directrice qualité et satisfaction clients, constitue une équipe dont Armelle Billard fait partie. En avril 2018, une enquête est réalisée auprès d’un panel de 456 personnes utilisatrices des transports.

« L’étude est encore dans les mains de Rennes Métropole mais ce que l’on peut dire, c’est que globalement, ce phénomène dans les bus et le métro n’est pas très qualifié. Il n’y a pas vraiment de sentiment d’insécurité mais il y a évidemment des choses à faire, notamment sur les regards appuyés, les attitudes de contournement, etc. Une partie des femmes ne prend pas les transports après 21h par exemple. En fait, ce qui est intéressant dans cette étude, c’est que les femmes, en général, disent qu’elles ne ressentent pas d’insécurité ou de harcèlement mais quand on creuse, on trouve des choses. »
souligne la chargée de communication.

En parallèle, des séquences de formation auprès des agent-e-s de contrôle ont eu lieu : « On a été aidé-e-s par Stop harcèlement de rue Rennes qui ne pouvait pas être là ce jour-là mais nous a fait un document très complet de tous les témoignages recueillis sur leur page Facebook ou lors de leurs actions sur le terrain. Forcément, le document fait mention des transports en commun ou de situations lorsque les gens attendent aux arrêts. Les contrôleurs n’avaient pas forcément pris conscience de tout ça, l’échange a été enrichissant et ils ont pu faire des propositions pour mieux prévenir des comportements sexistes, recueillir la parole des femmes et faire des rappels à la loi. Ils ont fait des jeux de rôle et les retours ont été bons. » Ainsi une soixantaine de contrôleurs a participé à la séquence de formation, ce qui n’est pas le cas pour les conductrices et conducteurs de bus. « Il y en a 600, c’est compliqué. Mais eux ont des formations obligatoires concernant la sécurité et la réglementation. », précise-t-elle.

Elle poursuit : « Tout ça est en cours, c’est un sujet que nous avons pris à bras le corps. Même si à Rennes, ça se passe plutôt bien, quand on compare avec d’autres villes, on ne veut rien minimiser. On doit être un réseau accessible à tout le monde. Vraiment tout le monde. Vous avez raison, certaines femmes délaissent les transports en commun, ce n’est pas normal, elles devraient pouvoir y accéder sans avoir peur. Et cela passe par un travail de profondeur. Et par une sensibilisation au sexisme ordinaire en interne. On a du mal à recruter des femmes : nous avons 20% de femmes conductrices et 5% de contrôleuses… On doit vraiment aller en profondeur. »

Les actions doivent être transversales et parallèles. Pour que la parole des femmes soient écoutées, entendues et comprises. Et que cette parole soit intégrée à une prise de conscience globale de la dimension systémique du sexisme et du racisme qui se loge dans le harcèlement de rue, qui prétend qu’un profil type de harceleur existe. C’est faux.

Au même titre que les femmes qu’elles soient en jupe, maquillées, en jean moulant ou débardeur, etc. ne cherchent pas à être importunées. Des marches exploratoires à la formation des professionnel-le-s, en passant par l’éducation des enfants et la valorisation du matrimoine, la société doit avancer ensemble vers la déconstruction des assignations de genre afin d’aménager des territoires pensés et bâtis pour accueillir aussi bien les hommes que les femmes. À égalité et en mixité.

Le 24 avril 2018, la rédaction avait obtenu un entretien avec Catherine Jaunâtre, responsable de la brigade des mœurs à l’Hôtel de Police de Rennes, en présence du commandant Yannick Trottoux, en charge de la communication. Après une heure d’interview autour de l’accueil et la prise en charge par les forces de l’ordre des femmes victimes de violences sexuelles, l’aspect prévention a été abordé, à travers la théorie du bison blessé.

YEGG : Avez-vous des choses à ajouter ? 

Catherine Jaunâtre :  On veut faire passer un message de prévention, c’est hyper important. La prévention, ça va être quoi ? Malheureusement, à Rennes, il y a l’alcoolisation… Que les femmes s’alcoolisent, ça ne pose aucun problème mais qu’elles gardent les idées claires ! 

YEGG : C’est aux femmes de garder les idées claires ou aux hommes de ne pas les agresser ?

Catherine Jaunâtre : Non mais les hommes s’ils s’alcoolisent ou qu’ils font les cons, ils seront mis en cause. Prévenir les hommes que c’est pas bien, faut pas violer, ça je veux dire c’est évident.

YEGG : C’est évident mais pourtant on ne leur dit pas souvent alors qu’on dit plus souvent aux femmes de faire attention dans l’espace public. 

Yannick Trottoux : On leur dit surtout de rester en groupe, de ne pas s’isoler. Le groupe est plus sécurisant que de rester une femme seule en centre ville.

YEGG : Mais une femme doit pouvoir être libre de ces gestes et mouvements sans forcément être raccompagnée par des gens. Elle doit pouvoir se dire qu’elle n’est pas juste une pauvre chose qui va se faire agresser. 

Yannick Trottoux : Ah mais c’est la théorie du bison blessé, chère Madame. C’est-à-dire qu’on est dans un monde et dans une société le soir où tous les chats ne sont pas gris et que vous avez des prédateurs, entre guillemets.

YEGG : On sait quand même que les viols, etc. c’est 80% de l’entourage…

Yannick Trottoux : Ouais certes mais malgré tout en centre ville quand vous êtes une personne seule, encore plus une femme alcoolisée, vous êtes une cible. C’est ce qu’on appelle nous la théorie du bison blessé. C’est-à-dire que un jeune, homme, femme, alcoolisé-e, a plus de chance de se faire agresser ou embêter on va dire globalement que s’il était en groupe, malheureusement. Bienvenue dans la vraie vie.

(Rires)

Yannick Trottoux : C’est pour ça que les messages de prévention, avec Catherine, on en parle régulièrement. Au niveau de la comm’, on fait des salons de l’étudiant pour parler de ce que l’on appelle « les dangers de la vie nocturne ». Alors agresser une femme alcoolisée, c’est pas bien du tout mais il faut être conscient qu’il y a des risques et que le groupe c’est une protection. Oui tout le monde a le droit de faire la fête, de profiter de la vie, d’être libre de ces mouvements, évidemment, bien sûr.

Catherine Jaunâtre : En restant lucide.

Yannick Trottoux : On est confrontés à la réalité, où on sait qui gravite au centre ville, on sait ce qui s’y passe. Après chacun est libre de prendre les conseils. C’est la liberté de chacun, effectivement.

 

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Des violences au quotidien
Reprendre la rue pour sortir du système sexiste
Tous harcelés, tous harceleurs ?
La théorie du bison blessé

Barbara Mai

Femmes réfugiées : Lutter ensemble

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Fin mai, Kubra Khademi, performeuse féministe afghane, animait un atelier auprès des femmes réfugiées de Rennes. Pour affirmer leur place, leur identité et leur liberté.
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« Nous, femmes, nous sommes toutes liées, toutes pareilles, toutes victimes (du patriarcat). Nous avons le droit de parler contre ça, pour arrêter ça. Pour éduquer la société, les pays, le monde. Nous avons le droit à la sécurité, nous avons le droit de nous exprimer. »

De passage à Rennes du 22 au 26 mai dernier, Kubra Khademi, performeuse féministe afghane, animait un atelier auprès des femmes réfugiées, hébergées au Centre Coallia Guy Houist de Rennes (service social classifié Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile). L’occasion d’affirmer que l’union fait la force et que c’est ensemble, à travers le mouvement préalablement déconstruit par rapport à la norme, que l’on pourra avancer. En terme de droits. En terme de liberté.

« C’est notre force qui fait notre exil. Parce qu’on n’accepte pas. On dit non. Que ce n’est pas juste. On se rebelle pour ne pas subir, pour ne plus subir. Il y a une grosse énergie chez les femmes que je vois ici. », souligne Djeny, hébergée au CADA de Rennes depuis mars dernier, venue découvrir l’atelier mené par Kubra Khademi du 23 au 25 mai, dans le cadre du programme « Déplaces – Danser sans frontières » proposé par Danse à tous les étages. Autour de ce qu’elles ont vécu dans les pays qu’elles ont fui, la performeuse a souhaité dérouler le fil de leurs parcours et trajectoires jusqu’à retrouver leurs âmes d’enfants, pour déconstruire les oppressions subies en grandissant à force d’injonctions, de menaces, de rappels à l’ordre, de violences physiques, morales et/ou sexuelles. Pour tendre ensuite vers une performance finale dans laquelle l’objectif serait, selon Kubra, de « demander notre liberté dans notre corps et dans l’espace public ». 

Toute de noir vêtue, elle court doucement en arc de cercle. D’un point A à un point B, elle va et elle vient. Sans cesse. Ses pieds nus foulent à petit pas la pelouse et s’emballent follement, au même titre que son souffle ébranlé qui se fait de plus en plus court, de plus en plus rapide et de plus en plus bruyant. Le regard apeuré, elle cherche à échapper à la laisse qui la retient.

Prisonnière du jardin du Musée de la danse, ce mardi 22 mai, Kubra Khademi délivre une performance viscérale, intitulée Qanchiq, qui dérange et qui remue les méninges des un-e-s et des autres, paradoxalement bien installé-e-s dans le confort de l’herbe et bercé-e-s par les rayons déclinants du soleil.

« C’est insoutenable », murmure une spectatrice à sa voisine qui approuve, tandis que deux femmes ne parviennent pas à retenir leurs rires, surprises de cette proposition aux gestes répétitifs qui peuvent susciter l’incompréhension et mettre mal à l’aise. Au point que certaines personnes quittent l’assistance et que d’autres regardent ailleurs. 

Mais peu importe l’endroit où nos yeux se posent, la respiration haletante et les gémissements de l’artiste heurtent et hantent notre esprit. Parce qu’au fil des minutes et de ses allers-retours, elle s’épuise et s’étrangle. Parce qu’elle veut se défaire de cet enfer. Parce qu’elle veut aller au-delà de son cadre fixé par la laisse. Elle manque de tomber à plusieurs reprises. Ralentit puis repart, plus vite. Ferme les yeux sur plusieurs mètres avant de les rouvrir, paniquée, quasi tétanisée mais incapable de se stopper.

Elle manque de s’étouffer et finit par abandonner la partie. À bout de souffle, après 20 minutes de bataille, elle s’étale face contre terre, vomit et crache. Quelques secondes plus tard, Kubra se relève, s’essuie la bouche et les yeux, salue et s’en va. Sa performance interroge particulièrement notre capacité à rester là, sans rien faire. Pendant 20 longues minutes, on la regarde souffrir, sans agir.

L’action s’effectue dans un cadre artistique, certes, mais démontre un état inerte, symptomatique d’une réalité sociale. Si Qanchiq relate le questionnement de Kubra Khademi face à son éducation, sa condition de femme, d’Afghane et de réfugiée, la proposition en dit long sur les comportements humains, éduqués à rejeter l’inconnu, particulièrement quand celui-ci est diabolisé par les médias et les pouvoirs en place. 

CONSERVER LES HISTOIRES

« Quand Annie (Bégot, directrice de Danse à tous les étages, ndlr) m’a montré Rennes, les différents espaces et le musée de la danse, j’ai réfléchi à ce dernier endroit qui est très important pour la danse et le corps. Un musée, ça garde les histoires. Je voulais qu’ici soit conservée l’histoire d’être enchainée comme un chien. », souligne l’artiste.

Elle veut, selon ses mots, être enregistrée là. Que l’on garde trace de son passage. De son étranglement, de la bataille de son souffle symbolisant son combat intérieur et extérieur, sa force. Tout ce qui l’a enchainé, tout ce qui l’a fait se débattre, poussée au niveau extrême de tomber.

« Ça a valeur de mosquée, pour moi. Dans ma manière d’être éduquée. Ma mère priait trop, à l’extrême. Pour elle, quand on vit dans une ville qui a une mosquée, on ne prie pas chez soi. On devait faire la marche tous les jours, plusieurs fois par jour, jusqu’à la mosquée et retourner à la maison. J’étais forcée. Les femmes, on ne travaille pas mais on prie. Dans une prière, on demande à trouver un mari, à le garder. Voilà à quoi nous sert ce geste humiliant. On parle à Dieu en lui demandant de nous donner des choses. Et on demande beaucoup dans les prières. Je veux donner cette valeur au musée et à demander à être enregistrée dans cet espace-là. », analyse l’artiste qui demande également à travers chacune de ses performances son droit à la liberté :

« On a besoin de sortir la voix. Dans les villes, on ne peut pas crier. Crier notre liberté. »

PARLER, DÉNONCER, DIRE NON

Elle explore pour la première fois la performance publique à Lahore, au Pakistan, où elle intègre la Beaconhouse National University, après avoir étudié les Beaux Arts à Kaboul.

C’est en revenant en Afghanistan qu’elle créeArmure, consistant à marcher dans un quartier très fréquenté de la capitale en portant, par dessus ses habits, une armure de fer recouvrant sa poitrine, son ventre et ses fesses. En quelques minutes, les regards sont braqués sur elle et les langues se délient. Sur elle, s’abat une pluie d’insultes et de cailloux.

Elle doit rapidement tenter de disparaître, aidée par quelques personnes et des journalistes présent-e-s ce jour-là, et saute dans un taxi, rouée de coups de poings et de pieds par ses assaillants qui iront jusqu’à la menacer de mort à son domicile. Kubra Khademi, cachée par des proches, quitte son pays et s’installe en France, à Paris précisément, où elle obtient le statut de réfugiée politique.

« Combien d’heures dans une journée ? Combien de jours dans une semaine ? Combien de semaine dans un mois ? Et combien de mois dans une année ? Combien de moments là dedans où je n’ai pas eu peur dans la rue ? J’ai 29 ans et je réponds « Tous les jours depuis 29 ans ». On vit avec la peur, avec les répressions, avec les violences. C’est quoi l’histoire des femmes ? C’est de la violence. Toutes les mères afghanes disent à leurs filles de ne pas sortir seules dans la rue, sinon elles seront violées. En même temps, les petites filles, les filles, les femmes sont violées par les membres de la famille, de l’entourage. Qui va sauver les femmes ? On grandit avec la menace sur la sexualité. Ici, je n’ai jamais été harcelée mais je vis autre chose par rapport à mon statut de réfugiée, à mon homosexualité. Ce n’est jamais fini et les violences ne viennent pas que des hommes. Notre silence y contribue car on les perpétue. », s’insurge l’artiste qui voit dans l’utilisation du mot « Femme » une sorte  d’humiliation sociétale. 

Parce que dans sa propre histoire, elle a toujours ressenti la réprobation par rapport à son identité de femme, par rapport à sa sexualité de femme. « C’est un sujet que j’utilise dans mon art parce que je suis très concernée par les questions autour des femmes, parce que c’est partout. », précise-t-elle.

En 2015, Kubra dénonçait publiquement le harcèlement de rue à Kaboul, les violences physiques et sexuelles que subissent constamment les femmes dans la rue, qui se font pincer, insulter, toucher. Pour punir, pour soumettre, pour exercer une supériorité masculine sur la gent féminine. Elle refuse de courber l’échine, d’avoir honte de qui elle est. Du sexe qu’elle a. Et refuse de se victimiser sans réagir :

« Nous ne sommes pas toutes seules, il faut interroger ces questions-là partout. Il y a des histoires fortes ici au CADA. Beaucoup d’histoires fortes. Mais les femmes ne parlent pas entre elles. Il faut parler pour changer et faire changer. Quand une fille commence à parler, souvent, 5 autres vont parler, puis 25. On parle, on critique, on dit non. Les mères, les grands-mères, se taisent. Mais il ne faut pas, il faut dire et dénoncer ce qui nous arrive et dire non à ça, sinon les violences ne seront jamais arrêtées. » 

TRANSFORMER LA SITUATION

Briser le cercle du silence. Puiser dans son passé pour trouver force et fierté. « À cause de la guerre en Afghanistan, on est allés en Iran avec ma famille. On détestait le mot « Réfugiés ». Aujourd’hui, je veux défendre ce statut. Parce que c’est une vie sauvée.

La vie de quelqu’un-e qui a réussi à survivre à des choses très dures. Je travaille beaucoup sur la question de mon identité et être une réfugiée en fait partie. Nous, les déraciné-e-s, c’est à nous de faire changer les choses. Nous devons faire notre chemin. C’est parce que je suis une exilée que je suis là aujourd’hui. », affirme Kubra, enthousiaste à l’idée de mêler les récits de vie et les arts à l’occasion de l’atelier proposé du 23 au 25 mai.

Pour Annie Bégot, directrice de Danse à tous les étages, l’art a capacité de transformer la situation des personnes. Depuis 20 ans, l’association développe des projets artistiques visant à atteindre des personnes en situation d’isolement, de précarité, de handicap « pour que la pratique chorégraphique et la pratique artistique soient des éléments de réinsertion dans la cité. »

Ou d’insertion tout court en ce qui concerne les migrant-e-s. « On ne sait pas ce qui va se passer au départ. On propose un projet pour des rencontres, une prise de repères. Avec le groupe, ils vont voir des spectacles, cela permet de baliser la culture à Rennes puis on espère qu’ils continuent de leur côté. », précise Annie. 

DÉPLACES, DANSER SANS FRONTIÈRES

Un premier accès à la culture. Mais aussi à l’échange. Entre des personnes en situation de migration et habitant-e-s issu-e-s des autres projets de la structure, réuni-e-s une fois par semaine durant 4 mois, avec les artistes associé-e-s (cette année : Léa Rault, chorégraphe, Arnaud Stephan, metteur en scène, Maëlle de Coux, dessinatrice, Gaël Desbois, musicien – le travail avec le groupe a été restitué lors de la représentation du 22 mai au Musée de la danse, à la suite de la performance de Kubra Khademi).

L’essence du projet de l’édition 2018, tel qu’elle est décrite sur le site de Danse à tous les étages, est claire : « Danse, photo, musique… seront autant de supports pour permettre l’échange et le tissage de liens au sein du groupe. À partir de la poésie de ces corps métissés, « Déplaces » saura se nourrir des matières, des paroles, des gestes échangés pour construire un propos chorégraphique. "Pour le projet Déplaces, nous proposons de nous rencontrer autour des rituels du quotidien. La cuisine, les repas, la toilette, les soins du corps, l'investissement de l'espace public, le repos, etc..., mais aussi les rituels qui rythment une année tels que les anniversaires, les célébrations diverses, les évènements comme la mort, ou la naissance. À travers eux, nous chercherons à trouver ce qui est commun, et ce qui est spécifique à chacun (…)." »

UN ESPACE DÉDIÉ AUX FEMMES EXILÉES

 « Autour de nous il n’y a que des corps. Et ces corps sont en écho les uns avec les autres. Il s’agit de se reconnaître comme faisant partie d’une même communauté, d’une même humanité. Pour redonner une place de responsabilité vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de l’autre, nous chercherons à créer du collectif et de l’interdépendance. Comme un passage de relai, notre démarche deviendrait celle des participants et continuerait de s’inventer, même après la fin des ateliers. », disaient l’an dernier Marine Mane et Julie Nioche, les deux chorégraphes affiliées au programme « Déplaces ».

Rapidement, artistes et professionnel-le-s du secteur établissent que rares sont les propositions à destination des femmes en situation de migration, qui représentent pourtant désormais près de la moitié de la population migrante. Ainsi, au sein de ce projet, Danse à tous les étages a choisi de lancer en 2018 un espace qui leur est dédié.

« Parce qu’elles viennent moins. L’an dernier, dans le groupe, il y avait 2 femmes seulement. Certaines ont des enfants et en général, s’occuper de soi n’est pas leur priorité. », commente la directrice, qui invite alors la performeuse afghane Kubra Khademi pour son engagement militant féministe, « son travail sur la parole des femmes là où elle n’est pas publique ».

Sur le modèle des « Créatives » – programme qui depuis 12 ans se développe sur 4 territoires (Brest, Morlaix, Saint-Malo et Rennes) visant l’insertion professionnelle des femmes – le partenariat avec le Centre Collia Guy Houist de Rennes a pour but de provoquer la rencontre et de voir ce que cela suscite :

« Se dévoiler, parler, faire un travail de présence, exister avec différents états. C’est tout ce que l’on travaille dans la danse et c’est ce que la participante travaille ensuite dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle. Mais c’est aussi une manière de créer du lien social, d’exister dans une ville, d’utiliser les différentes ressources culturelles peu utilisées par ces différentes populations. C’est important de pouvoir être à l’aise dans ces lieux que l’on pense réservés aux autres. » 

PARTAGER, ÉCOUTER ET CONSTRUIRE ENSEMBLE

Pour Kubra Khademi, il est essentiel de créer une force entre les femmes, leur faire prendre conscience de la richesse de leurs vécus, du courage dont elles font preuve au quotidien. Avant tout, elle doit obtenir leur confiance. Pour créer un lien de proximité et les amener à livrer ce qu’elles ont au plus profond d’elles-mêmes.

« Je comprends ces femmes et je suis certaine qu’elles me comprennent aussi. », souligne-t-elle, sourire aux lèvres, le premier jour de l’atelier. Lors de la pause méridienne, elle repense à la matinée qui vient de passer. Aux discussions du groupe, composé la première matinée de 7 femmes :

« Je leur ai raconté mon enfance, ma culture, mon histoire, ma sœur, ma mère, moi… Pour établir un lien de confiance. On a parlé des violences envers les femmes en Afghanistan et très vite, on a parlé ensemble des violences sexuelles. Elles peuvent être traumatisées par des mariages forcés, des viols du mari (avec le père qui le sait mais ne dit rien, ne fait rien), par la peur tous les jours, la répression, mais elles parlent. J’ai montré des images de mon travail, on a bien échangé. Maintenant, l’idée va être d’oublier qu’on est des femmes adultes et redevenir des enfants. »

En début d’atelier, Kubra souhaite les faire revenir à un état d’insouciance, de légèreté. Un état durant lequel les petites filles n’ont pas encore conscience des assignations et des injonctions de genre. Dessiner, chercher des cailloux dans l’herbe, bouger son corps, écarter les jambes.

« Ouvrir ce que l’on est. Se sentir libres. Parce qu’on est plus libres quand on est des toutes petites filles. Après en grandissant, on oublie ça. Dans mon pays, les filles sont très vite des jeunes adultes. Nous sommes éduquées comme ça. », s’écrie l’artiste qui passe du regard pétillant d’un enfant candide au regard sombre de celle qui est poursuivie par l’ombre de sa condition.

Si l’atelier est déserté au fur et à mesure des séances, les dessins sont une réussite pour Kubra qui voit là beaucoup d’énergie et de puissance. Les créations montrant souvent des habitations. Inoccupées ou non, elles sont généralement le signe de leurs racines et de leur déracinement. Elles crayonnent leur passé mais aussi leur futur. Leurs aspirations. L’espoir de retourner dans leurs pays d’origine et d’y construire de nouvelles ressources. Pour soigner, éduquer, vivre et faire vivre.

« J’apprends beaucoup de ces femmes, pleines de talents, de courage et de grandes histoires. », s’enthousiasme la performeuse. 

SE DIRE QUE C’EST POSSIBLE

Parmi ces femmes, Djeny a créé sur papier une longue robe de soirée. Elle a 27 ans et vient du Mali, en passant par la Tunisie et Saint-Brieuc. Le 25 mai, dans l’après-midi, elle est la seule participante :

« Quand l’assistante sociale m’a parlé de l’activité, je me suis dit que la danse ce n’était pas pour moi. À cause d’une opération mal faite en Tunisie (prothèse totale de hanche), j’ai des béquilles depuis l’an dernier. Et puis Kubra m’a expliqué que je pouvais bouger seulement le haut du corps, je me suis donc dit que c’était possible. C’est agréable d’avoir un espace pour nous les femmes, pour partager nos histoires et pour exprimer des trucs qu’on ne peut pas exprimer ailleurs. Ça donne envie de se libérer et de dire à l’autre de s’ouvrir. Forcément, son parcours résonne beaucoup en moi. Tout de suite, on se sent accueillie, comprise, en sécurité. Et puis l’histoire d’une femme partie de rien, c’est de l’espoir ! Elle a une ouverture d’esprit qui donne du courage. »

Elle n’est certainement pas la seule à avoir pensé que l’atelier ne lui était pas accessible. Ce jour-là, elle ne regrette pas sa présence. Elle parle avec aplomb de ce à quoi elle aspire plus tard :

« Au Mali, lors de la fashion week, je ne voyais jamais de mannequins handicapées défiler. Parce qu’on pense les femmes handicapées comme « pas normales », alors que pour défiler, il faut être parfaite.  Nous, on n’est pas parfaites mais est-ce que ça veut dire qu’on n’a pas le droit à des collections dédiées ? Je veux poser et défiler en tant que mannequin handicapée. Montrer que nous aussi, on est belles, féminines, parfaites à notre manière. J’espère un jour pouvoir poser la question à Lagerfeld : les femmes handicapées sont aussi consommatrices de mode alors pourquoi en faire un tabou dans les défilés ? Quelle est la définition de la femme parfaite ? Pour moi, c’est la femme qui s’accepte et se met en valeur avec ses défauts. » 

REFUSER LA DOMINATION

Djeny le dit et le répète : son projet, elle veut le concrétiser, vraiment et profondément. Elle refuse de s’attarder sur le regard des gens, sur ce que pensent les autres.

« Chez moi, quand on est une femme, il faut se couvrir, se cacher mais je ne veux pas me cacher. Regarde ailleurs si ça te dérange, je ne vais pas changer parce que ça te dérange toi. Quand on est handicapées et que l’on ne se cache pas, on est étranges. Moi je sens les regards sur moi mais je m’en fous. Le regard des autres ne va pas m’empêcher d’être moi. », déclare la jeune femme qui, au fil de ses propos, impressionne Kubra dont le visage s’illumine pleinement, à la fois d’espoir et à la fois d’horreur, découvrant comme pour la première fois que ce qu’elle a connu en Afghanistan, en terme de violences contre les femmes, existe dans d’autres pays.

Son discours fait écho au sien. Parce que toutes les deux s’insurgent contre la domination patriarcale et ont choisi de briser la loi du silence. Djeny livre bataille contre les mariages forcés « qui ont lieu dans beaucoup de pays musulmans. Récemment (le 10 mai dernier, ndlr), une fille de 19 ans (Noura Hussein Hamad, ndlr)a été condamnée à mort au Soudan. Elle a été mariée de force et violée par son mari(avec l’aide de ses deux frères et de son cousin, selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International, ndlr). Quand il a voulu recommencer, elle a pris un couteau et l’a poignardé. Elle s’est défendue et on la condamne à mort. C’est ça qui nous attendait si on n’avait pas fui. »

Elle raconte les femmes qui partent du Mali et traversent ce « processus très difficile ». Quitter sa famille, venir seule, effectuer sa demande d’asile, affronter l’attente et la réponse. Elle a fait son choix : « Je ne suis pas condamnée à me voiler, à rester à la maison, à vivre pour mon mari. C’est une sorte d’esclavage ! Tes parents te donnent pour la dot. Ton mari va te frapper, te violer. Il a le droit, il a tous les droits. Personne ne doit vivre ça. Entre « sœurs » (en réalité, il s’agit de mes cousines), on en parlait. Personne ne veut de ça mais tout le monde n’a pas la chance de s’enfuir. Parce que malgré ce que l’on vit pour venir ici, c’est une chance. C’est ma force qui parle, ma part de féminisme. C’est une fierté. Je souhaite à aucune femme de vivre ça. »

Son témoignage est intense. Percutant. Elle est déterminée et combattive. Portée par l’envie « de pouvoir vivre pleinement ma vie de femme. » Pour elle, c’est « la quête de liberté qui pousse à tout »,celle-là même qui lui a permis d’oser fuir son pays et qui la fera sans doute enfoncer les portes du mannequinat pour femmes handicapées. Celle-là même qui lui fait dire qu’aujourd’hui, elle est libre : 

« Pas à 100% certes mais libre quand même ! »

ÉCHANGER ENTRE CONCERNÉES

Ce vendredi 25 mai, alors qu’était envisagée une performance menant les participantes du CADA jusqu’au centre ville, le programme est bouleversé par l’absence des femmes, peut-être réticentes à l’idée de défiler au milieu des rues. Peut-être pas assez préparées du moins à cette idée, qui leur a été soumise deux jours avant seulement.

Si Kubra Khademi affiche une triste mine face à cet objectif non atteint, elle ne peut que dresser un bilan positif sur les trois jours passés au contact des femmes hébergées au Coallia Guy Houist :

« On a partagé nos idées, eu des discussions très riches. Cela permet d’imaginer que oui, un meilleur futur est possible. On a fait des mouvements ensemble, on a bien travaillé avec le corps. Les femmes venaient d’Afrique, d’Europe de l’Est, moi d’Afghanistan, nous sommes réfugiées à cause des guerres pour certaines (et vous savez, on dit à certains endroits que la guerre est finie mais elle n’est jamais finie, chez nous il y a « talibans » et « talibans ») et nous avons beaucoup de choses en commun. Nous avons énormément parlé du harcèlement sexuel et des violences sexuelles. Il y a eu des moments difficiles et tristes. Et puis, les dessins nous ont permis de nous projeter dans le futur. Dans un futur positif. Nous sommes ici actuellement mais nous pensons au positif pour là-bas. Nous cherchons nos racines que nous avons perdues, nous sommes toutes déracinées. »

NE PAS OUBLIER QUE LES FEMMES DU MONDE ENTIER SONT FORTES

Son refuge à elle : l’état de l’enfance. Parce que petite fille, elle peut effectuer tous les gestes qu’elle veut. C’est ainsi qu’elle réfléchit pour la création de chaque performance car « si je pense que je suis une adulte, je suis alors dans le cadre fermé de ce que peuvent faire les femmes et ce n’est pas bon. »

C’est le message qu’elle délivre à toutes celles qu’elle rencontre, en résidence, à l’occasion de workshop, au hasard d’une discussion suscitée par une performance publique.

« Les femmes ne doivent pas oubliées qu’elles sont fortes. J’encourage mes sœurs, les femmes du monde entier, à ne pas oublier que les femmes sont très fortes. Elles ont déjà fait tout ce chemin ! Après, on est confrontées aux mêmes problèmes : dans la construction de l’identité, de la sexualité, etc. Il faut demander nos droits, prendre nos droits. Courage ! Soyez sures de vous, ayez confiance. Aujourd’hui, je peux tout faire, je suis plus libre ! » 

À travers les pratiques et les questionnements d’une petite fille – qu’elle présentera dans (Re)performanceà l’automne prochain dans le cadre du festival du TNB, à Rennes, pour lequel elle sera en résidence dès cet été - elle déconstruit les mécanismes d’oppression et s’émancipe de la norme de son sexe et de son genre, construisant son identité de femme, afghane, féministe, artiste, réfugiée, parisienne. Toujours avec l’idée d’interroger nos représentations et accompagner les femmes chez qui son parcours résonne comme un écho. Une sororité. 

 

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Femmes en exil et en mouvement
Faire corps, pour défendre sa liberté
Autonomie et indépendance

Célian Ramis

La célébration du feu au-dedans des femmes

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Théâtre de la Parcheminerie
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Dans "Du feu au-dedans", Fernanda Barth manie avec tact différents archétypes féminins.
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Sur la scène de La Parcheminerie, à l'occasion du festival Mythos, jeudi 19 avril, Fernanda Barth présentait Du feu au-dedans, une pièce écrite par Régis De Martrin-Donos, dans laquelle elle manie avec tact différents archétypes féminins.  

Ce n’est pas l’histoire « du féminin qui parle du féminin ». C’est, précise la comédienne, un spectacle « d’une femme et d’un homme ». Parce qu’elle a souhaité que la pièce soit écrite par l’auteur et dramaturge, également metteur en scène, Régis De Martrin-Donos (le spectacle est né dans le cadre du Lyncéus festival de Binic, porté par le collectif Lyncéus).

Après échanges et discussions autour des figures féminines qu’elle admire et qui la fascinent, il définit une forme alliant plusieurs portraits :

« Il m’a dit « Comme ça tu joueras ces femmes dont tu rêves », qui sont devenues après des femmes dont lui il rêvait aussi. Il a ajouté des figures qui l’inspiraient. Et ça, ça m’intéresse. »

Sur scène, Fernanda Barth les fait (re)vivre et exprimer leurs paroles, leurs récits. En commençant par la bergère, au Moyen-Âge, accusée de sorcellerie. Un personnage auquel elle tient particulièrement, s’intéressant aux sorcières depuis sont enfance, « beaucoup plus qu’aux princesses ! ».

Elle aime cette figure de la femme transgressive, « étrange, belle et pas belle, qu’on veut voir et dont on a peur, et en grandissant, j’ai peut-être compris, ou en tout cas en tant qu’artiste je suis à la recherche de cette ambigüité qui me plait chez ces être fantasmés. »

Pour le spectacle, elle s’est plongée dans les récits des procès en sorcellerie. Parce qu’on ne peut trouver que des retranscriptions de ce que les femmes répondaient pour se défendre.

« Les sorcières n’ont jamais écrit, parlé ou dit ce qu’elles avaient à dire. C’est une affaire d’hommes ces procès. Ça me touche et ça me donne envie de pleurer de lire ça. J’avais envie de les convoquer, de les défendre, dire que ça a eu lieu. Ça ne change pas grand chose au monde mais ça change quelque chose pour moi de prendre la parole pour citer et célébrer ces femmes-là que j’aime. »
souligne avec émotion la comédienne.

Pas étonnant que sa bergère soit aussi précisément juste et réaliste. Parce qu’elle est une femme qui vit seule sur la falaise et communie avec la Nature, elle mérite la sentence ultime. Parce qu’elle est une femme, tout court.

« C’est donc ça le mal que j’ai en moi ? », s’interroge cette Anne Trégor, « 17 hivers », qui ainsi vient rappeler comment la société voyait les femmes à cette époque, surtout celles qui s’écartaient de la norme imposée, et ce qu’elle leur faisait subir pour les punir, allant jusqu’à les tuer ou les brûler sur le bucher.

Sur les planches et à travers Fernanda Barth, les femmes se succèdent, se croisent et se répondent. Ouvrent une porte sur une réflexion, une question ou disparaissent sur une affirmation bien sentie. Comme cette chanteuse de cabaret, ancienne star du music-hall au parlé qui rappelle celui d’Arletty, qui raconte son rapport aux hommes, à la manière dont ils l’ont « accouchée », à l’acceptation de son corps et à la sexualité des femmes :

« Trouvez un viagra pour les femmes et là on pourra parler d’égalité ! »

C’est piquant, parfois émouvant, parfois drôle ou encore parfois tendre. Et parfois, c’est tout à la fois. Que ce soit le récit d’une femme mariée depuis 15 ans qui ne supporte plus les bruits de mandibules lorsque son époux mange des écrevisses, le récit d’une prostituée espagnole qui en a fini avec la bite mais continue de prodiguer des conseils pour assurer le travail sans trop se fatiguer, ou encore celui de la journaliste intello-bobo-snob qui écrit pour un magazine féminin, en passant par les dessins d’une femme préhistorique dans sa caverne et par l’adolescente archi fan de Dalida… Toutes ont des choses à dire, des souffrances à exprimer, des questions à poser, des expériences à partager et à transmettre.

« Ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont pas de comptes à régler avec le masculin. Elles ont des douleurs. Mais elles ne sont pas dans une sorte d’énergie revancharde. Ou dans une sorte d’aigreur. Elles ont vécu ce qu’elles ont vécu mais elles sont plutôt très vivantes. C’est ça qui me plait, elles sont dans la vie. C’est ça qui les rassemble. Ce qui les différencie c’est qu’elles viennent d’époques différents, ont des âges différents. », analyse Fernanda Barth, qui privilégie le côté humain de ces figures.

La comédienne se revendique féministe politiquement, même si elle n’est pas engagée dans un collectif ou une association. Elle lutte pour des droits égaux. Parce qu’elle a ressenti qu’être une femme dans la rue, à partir d’une certaine heure, était un problème. Parce qu’elle a observé des violences envers d’autres femmes. Des violences normalisées, malheureusement.

Elle le dit, à l’adolescence, elle a eu « un grand moment de révolte, une haine de cette prison ». À partir de là, elle a eu envie d’en faire quelque chose et d’intégrer cette dimension dans le spectacle, « au-delà d’une protestation, car ce spectacle n’a pas été écrit ou joué dans la douleur ou dans la peine. »

Sa réponse aux violences faites aux femmes, c’est la célébration au féminin. À travers la transgression des normes. Pour s’en affranchir et s’émanciper. À travers aussi la diversité et la complexité des portraits. Les époques, les classes sociales, les manières de parler, les façons de penser, de critiquer, de dénoncer ou de rendre hommage.

Sans porter de jugement sur les femmes qu’elle incarne et présente. Parce que c’est aussi le propos. Fernanda Barth célèbre le féminin et la féminité, sans toutefois chercher à mettre ces femmes (et les femmes en général) dans une case.

« Je crois que c’est dangereux de vouloir mettre les gens dans des cases, c’est dangereux de dire « c’est ça » ou « c’est pas ça ». On travaille avec des questionnements, en tout cas je travaille comme ça sur scène, avec des recherches, on pose des questions mais je n’ai pas vraiment de réponses ni d’un ordre sociologique, ni d’un ordre philosophique à donner. Mais je cherche. Alors oui, il y a des comportements que j’identifie comme très féminins ou très masculins mais je sais aussi que j’appartiens à une culture de langage, de pensée. Il faut être vigilant-e-s pour ne pas être limité-e-s et en même temps il faut vivre aussi, s’amuser ! », conclut-elle.

Célian Ramis

Mécanique : En route vers l'autonomie

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Longtemps, les femmes ont été écartées de l'accès à l'automobile. Si les clichés autour des femmes au volant perdurent, elles se retroussent les manches et mettent les mains dans le cambouis. Pour elles. Pour leur autonomie. Pour leur émancipation.
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Y a-t-il une raison pour que les femmes ne puissent pas réparer des voitures ou des camions ? Qu’elles aient moins de capacité à comprendre ce qu’il y a sous le capot ? Moins de capacité à changer une roue ? « Aucune », répond catégoriquement Sophie Croullebois.

Elle fait partie de la centaine d’adhérentes de la Ferme de la harpe et son atelier mécanique, dans lequel nous sommes allé-e-s en reportage ce mois-ci. Il y a fort à parier que si on posait la même question aux 99 autres femmes, elles auraient toutes cette même réponse. Et pourtant, vous connaissez beaucoup de femmes garagistes ?

Les noms de Louise Sarazin, Marie-Adrienne de Rochechouart de Mortemart, Camille du Gast ou encore Hélène Zuylen Von Nyevelt ne vous évoquent rien ou pas grand chose ? Pas étonnant. Et pourtant, elles sont des pionnières, à la Belle Époque, en tant qu’industrielles du monde automobile, conductrices ou pilotes.

Minoritaires au début du XXe siècle à s’engager dans ce secteur, contre les préjugés de la société, l’évolution est loin d’être mirobolante et l’industrie automobile a de quoi rougir. Aujourd’hui si bien plus d’une femme sur deux détient le permis de conduire, elles restent victimes des clichés sexistes dont se nourrissent les publicitaires. À l’atelier mécanique de la Ferme de la Harpe, à Rennes, les adhérentes entendent bien casser les stéréotypes.

« Quand tu as le temps, tu fais le plein de liquide de frein et après on purge », lance Johan Coïc, animateur de l’atelier mécanique depuis deux ans, à Sophie Bocquillon, 36 ans, venue changer le câble de frein à main et les cylindres de freins de son camion.

Cet après-midi de février, le garage associatif de la Ferme de la Harpe démontre qu’en mécanique, l’égalité entre les sexes est possible. Six véhicules occupent l’espace. Trois hommes et trois femmes s’attèlent à la réparation de leurs moyens de transport.

Ouvert du mercredi au samedi, il suffit d’adhérer à l’association (20 euros/an), d’accepter le règlement intérieur de l’atelier et de réserver en amont l’emplacement (7 euros/heure au sol et 9 euros/heure sur pont élévateur). Il sera aussi demandé une participation à la taxe solidaire de 1 euro par passage au titre du recyclage des huiles et du liquide de refroidissement.

OSER SE LANCER

« Le côté financier n’est pas négligeable ! Et puis l’ambiance est vraiment sympa, ça aide à y rester et à y revenir. Il y a des échanges entre adhérent-e-s et puis Johan peut nous conseiller ou nous aider au diagnostic quand on a des doutes. », commente Sophie qui fréquente le lieu depuis un an : « Nous avons à nous deux, avec mon copain, quatre véhicules. On est venus ensemble mais je viens aussi toute seule. J’avais vraiment envie de savoir me débrouiller et d’avoir des bases. D’être autonome en fait pour réparer mon véhicule. »

Car ici, ce sont les adhérent-e-s qui bossent. Avec l’aide et l’appui de Johan Coïc. La semaine précédente, Saharah Kaouane, une amie de Sophie Bocquillon, était à l’atelier pour refaire sa vidange de boite auto et pour changer sa batterie, son filtre à air et ses bougies. « On achète les pièces détachées. Johan peut nous conseiller mais ce n’est pas lui qui va chercher les pièces pour nous. Il peut nous aider au diagnostic et nous filer un coup de main mais il ne fait pas à notre place, sauf si c’est une manipulation dangereuse pour la sécurité. On peut discuter ensemble du problème et chercher des solutions. », souligne Saharah, 27 ans.

Sa première séance a fini de la convaincre des bienfaits de ce garage associatif qu’elle avait repéré depuis un an mais dont elle n’osait pas franchir la porte. Avec deux autres amies, elle décide de passer le cap :

« Ça fait longtemps que je veux savoir faire de la mécanique. Ça m’énerve de ne pas savoir faire, de ne pas avoir confiance quand le garagiste me file une facture trop élevée, etc. Je veux pouvoir être autonome. Je fais des road trips en camion, je veux pouvoir bidouiller si besoin. S’il y a une panne, je veux comprendre d’où elle vient et comprendre comment la réparer. »

PAS DE RAISON QUE LES FEMMES N’Y ARRIVENT PAS…

Ainsi, l’atelier mécanique permet d’acquérir des bases, à travers le libre accès au garage mais aussi des stages, tous les mardis soirs, sur un semestre. Pour apprendre, pour comprendre. Comme le dit Sophie, la mécanique est une histoire de techniques et de logique. Et non de physique, comme cela a été pensé pendant des années, prétextant que les femmes n’avaient pas les conditions musculaires nécessaires pour la conduite et les manœuvres. Alors pour les manipulations, pas question... « Aucune raison que les femmes n’y arrivent pas. », insiste-t-elle.

Et pourtant, elles sont largement minoritaires à mettre les mains dans le cambouis. Sur 620 adhérents, Johan Coïc compte « une centaine de femmes ». Tout en précisant qu’elles sont de plus en plus nombreuses à fréquenter l’atelier. Néanmoins, plus largement, on constate un manque de présence féminine dans les garages, tout comme dans le reste de la branche automobile. Elles ne seraient pas plus de 23%, tous secteurs de services de l’automobile confondus (Données sociales de la branche des services de l’automobile, édition 2014).

À la rentrée 2016, Chantal Jouanno et Christiane Hummel, à la demande de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, présentaient au Sénat un rapport sur « Les femmes et l’automobile : un enjeu de lutte contre la précarité, d’orientation professionnelle et de déconstruction des stéréotypes ». Les co-rapporteures identifient trois thématiques majeures au sein de la problématique.

MAIS ALORS POURQUOI SONT-ELLES MINORITAIRES ?

La première analyse les clichés associés aux femmes au volant, avec le fameux proverbe « Femme au volant, mort au tournant » qui nous vient de Gaston Labadie-Lagrave, qui en 1906 déclare (sans déconner) : « Les imperfections naturelles des femmes les rendront toujours inaptes à conduire. » Et en rajoute une couche :

« Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s’égarera dans une rêverie sans fin. (…) Il est trop tard pour éviter la catastrophe… sa main droite se trompe de levier et ses pieds, empêtrés dans le pli de sa robe, ne retrouvent pas la pédale qui interrompt la transmission du pouvoir moteur… En résumé, il est très probable que l’art de conduire un (ce n’est pas une erreur, le terme était masculin jusqu’aux années 1920, ndlr) automobile ne deviendra jamais un métier de femme. »

Aujourd’hui, les mentalités ont évolué et les femmes étaient plus de 75% à détenir leur permis en 2007, alors qu’elles n’étaient que 50% en 1981 ou encore 22% en 1967. Elles sont aussi moins nombreuses à être à l’origine d’accidents de la route. Paradoxalement, leur image reste stéréotypée et on associe l’automobile à la virilité, à la masculinité. Et la publicité ne manque pas une occasion de diffuser ces clichés, faisant des femmes des objets et des faire valoir.

La deuxième décortique les raisons pouvant expliquer le faible nombre de jeunes femmes qui s’orientent vers les filières scientifiques et techniques du secteur de l’automobile. L’information y est essentielle. Pour valoriser et réhabiliter les parcours de celles qui ont percé, à force de détermination et opiniâtreté, dans le domaine de la conduite ou de l’industrie, mais aussi pour transmettre aux jeunes filles, au-delà des opportunités professionnelles auxquelles elles pourraient aspirer, l’envie et le goût de s’investir dans un secteur nullement réservé aux hommes.

Enfin, la troisième thématique s’attache à comprendre l’écart de dix points entre les femmes et les hommes concernant la réussite de l’épreuve pratique du permis B. En effet, en 2015, le taux de réussite des femmes était de 55,5%, contre 65,5% pour les hommes. Ce qui peut représenter un frein à l’autonomie, l’intégration professionnelle et l’insertion sociale des femmes, qui on le sait sont davantage touchées par la précarité que leurs homologues masculins.

Les explications sont peu satisfaisantes : il s’agirait d’une question d’intérêt inférieur chez les femmes pour la voiture, tandis qu’elles réussissent parfaitement les permis « passions » comme le permis moto ou le permis camion. Le Délégué à la sécurité et à la circulation routières souligne alors :

« Il faudrait lancer une étude à ce point. Il me semble que les femmes rencontrent davantage de difficultés parce qu’elles n’ont jamais été initiées à la conduite. Toutefois, j’ignore comment améliorer ce résultat. »

Autre piste à creuser qui pourrait indiquer que la gent féminine se présente à l’examen parée de moins de confiance que la gent masculine.

L’EMPOWERMENT AVANT TOUT

« À mon époque, à l’auto-école, on ne nous apprenait pas à changer une roue ! Les filles ne sont pas du tout formées à ça. Apprendre à faire soi-même, c’est un peu une revanche sur notre éducation. », déclare Mélanie, 38 ans. 

Assise sur son pneu, elle tente de dévisser des boulons, visiblement bien accrochés. Sophie lui vient en aide, à plusieurs reprises. Elle est adhérente à la Ferme de la Harpe depuis 4 ans, pour les cours de jazz, et est venue à l’atelier pour la première fois il y a deux mois. Pour un conseil. Et a décidé de revenir en février, pour une véritable session :

« Il y a un gros souffle au démarrage de la voiture, alors je cherche la nature du problème. Elle n’est pas récente… Elle est de 97… Il y a vraiment un intérêt financier à venir là parce que ce sont des prix très bas par rapport à ce que l’on peut trouver ailleurs mais vraiment ce que je trouve bien, c’est l’ambiance, le fait de s’entraider et de savoir faire, être autonome. Mon beau-père m’aide mais je trouve ça embêtant de tout le temps demander à quelqu’un. Vous connaissez le concept d’empowerment ? Bah voilà, c’est exactement ça ! » 

Et ce n’est pas sa voisine de gauche qui dira le contraire. Capucine, 28 ans, fréquente l’atelier depuis environ 3 ans, pour les mêmes raisons que les autres adhérentes interrogées. Elle avait déjà quelques bases, comme faire une vidange ou changer une roue. Elle avait fait une initiation à la mécanique dans un lieu autogéré de la rue de Nantes. Et elle a fait un stage à l’atelier mécanique, pour apprendre à changer les plaquettes de frein.

« Sur 6 personnes, on était 3 meufs, c’est cool comme équilibre ! Ici, on peut voir directement sur la voiture, il y a tous les outils et c’est une satisfaction de ouf de faire soi-même, c’est la réappropriation d’un savoir pas orienté. J’ai trop la pêche quand je repars d’ici ! »
s’enthousiasme-t-elle.

Comme Sahara, elle est fière.

LE CONSTAT DES INÉGALITÉS

Et comme elle, elle a pu constater les inégalités hommes/femmes dans le secteur de la mécanique. « En faisant la formation, je me disais que je pourrais peut-être bosser dans ce domaine. J’ai demandé à un garagiste et il m’a expliqué qu’il ne prenait pas de femme parce qu’embaucher une femme ça oblige à construire un vestiaire pour elle. Je pense juste que c’était une excuse pour ne pas prendre une femme ! », se souvient Capucine.

Pour Sahara, l’expérience a été différente mais tout aussi révélatrice du sexisme ambiant. Alors qu’elle travaille dans un camping en Grèce, elle souhaite aider son patron à réparer les pick up et 4L qu’il affectionne particulièrement. La réponse est non. En revanche pour son collègue, c’est oui. De retour au camping l’année suivante, elle réitère sa demande. Acceptée.

« Et ça s’est très bien passé ! Il me donnait les indications et je faisais. Je pense que, parce que je suis une fille, il attendait que je fasse mes preuves. Cette année-là, j’ai aussi eu le droit de conduire le pick up alors que mon collègue avait pu le conduire l’année d’avant, lui. », commente-t-elle. Pour elle, ce sont les clichés en lien avec la féminité qui sont à blâmer. Ceux-là même qui l’ont empêchée plus jeune de jouer au rugby :

« Je me suis privée de plein de choses à cause de ça ! Maintenant que je fais de la mécanique, je ne me vois pas moins féminine. Au contraire, je suis hyper fière. Ça permet d’apprendre à se faire confiance à soi et à son véhicule, à ne pas paniquer au moindre bruit et à savoir quoi faire. »

NE PAS BRISER L’ÉMANCIPATION

Il est temps de changer les mentalités. D’en finir avec les idées vieillottes de la femme d’intérieur. Dans le rapport présenté au Sénat, le lien est établi clairement avec l’émancipation et les clichés sur les femmes au volant.

D’après l’historien Alexandre Buisseret, « la société masculine se sent agressée par les femmes qui ont osé transcender leur condition pour prendre le volant. En effet, une femme sur une automobile représente symboliquement un danger. C’est une femme qui n’est plus sous le contrôle d’un homme et donc de la société, c’est une femme qui échappe au cercle familial et donc à un des fondements présumés de la société. »

Là où les femmes voient de l’autonomie et de la liberté, la société craint une remise en cause du système patriarcal. Si aujourd’hui, voir une femme conduire n’est pas – en France – source d’étonnement, il n’est pas encore acquis qu’elle puisse, au même titre qu’un homme, accédait au métier de garagiste ou de constructrice automobile.

« En arrivant à l’atelier, on a posé les bases. On a été claires sur le fait que nous étions là pour apprendre. Ce qui ne veut pas dire nous prendre les outils des mains ou nous couper la parole. Mais nous montrer, partager. Certains gars rigolent en nous voyant arriver mais on les remballe ! Bah ouais je me vante de tout ce que je sais faire. Moi aussi ! Mais en général, quand je dis que je fais de la mécanique, les gars sont plutôt épatés. », conclue Capucine.

Exit les attitudes paternalistes, il faut se mettre à la page : les femmes conduisent des voitures, des camions, font du vélo et de la moto, et n’ont pas peur de se salir les mains pour les réparer.

Les adhérentes rencontrées sont unanimes, elles conseillent toutes sans réserve le garage associatif. Pour l’aspect économique mais aussi et surtout pour apprendre et comprendre. Parce que la mécanique n’est absolument pas une affaire d’hommes, les femmes en ont aussi largement sous le capot et sont évidemment tout aussi capables que ces messieurs !

« Je trouve aussi qu’on gagne en respect. Ici, je pense que les gars aiment aussi voir qu’il y a des nanas qui apprennent la mécanique, tout comme eux peuvent s’intéresser à des disciplines dites féminines. Il est temps d’élargir les mentalités. »
lance joyeusement Mélanie.

Apprendre à réparer par elles-mêmes pourraient ainsi leur donner une confiance que la société leur a amputé en définissant des activités genrées et en véhiculant des stéréotypes sexistes, creusant encore davantage les inégalités.

 

 

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La mécanique de l'autonomie
Contre les idées reçues, la réappropriation des savoirs

Célian Ramis

Mythos 2018 : Blanche Gardin, provocatrice de la philosophie mesquine

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La Parcheminerie
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos.
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos. Après Il faut que je vous parle ! et Je parle toute seule, l’humoriste caustique revient avec un nouveau spectacle de stand-up, En test.

Il aurait pu s’appeler On parle trop. Dans le viseur de Blanche Gardin, les réseaux sociaux, principalement. Qui poussent à s’exprimer, sur tout. Et surtout, sur rien. En permanence.

« Et quand tu ne parles pas, on te rappelle à l’ordre. Tu as un truc qui te dit, « Exprime toi ! » ! Mais le Monde n’a pas besoin que tout le monde donne son avis sur lui tout le temps. »
souligne-t-elle.

Il faudrait, selon elle, effectuer des minutes de silence pour le silence. Et non pour la liberté d’expression. « C’est vraiment le truc le plus con qu’on ait inventé ! », surenchérit l’humoriste à l’écriture acerbe et bien sentie. Elle parle avec le sourire, parfois en se marrant, et toujours en dénonçant l’absurdité des situations et concepts qu’elle expose.

L’affaire Weinstein et ses hashtags, l’égalité entre les sexes, les relations hommes-femmes, le sens du langage, les traumatismes, la pornographie, le féminisme, les hipsters et les vegans… Elle égratigne tout le monde et n’épargne personne, mais jamais sans un objectif précis en tête. Et n’oublie pas de se moquer d’elle-même.

À BAS LA BIENVEILLANCE

Ras-le-bol de la bienveillance ! Elle le dit sans concession : « Je suis pas gentille, je suis pas altruiste, je suis pas une bonne personne. Ma première pensée le matin, c’est pas pour les autres, en espérant qu’ils vont bien. C’est pour moi. C’est à la mode la bienveillance, avec ses postures et ses éléments de langage. Ça me rend agressive, faut de la violence ! Le confort est devenue une valeur, on s’est bien fait niquer ! J’y crois pas trop au projet bienveillance. La haine gagne toujours ! Et puis ça veut rien dire « J’aime les gens », personne aime les gens, on aime des gens mais pas les gens. Il faut haïr un peu, jalouser un peu. Je hais les hipsters et ça me fait du bien. Je ne supporte plus les gens trop optimistes ! (…) Je m’intéresse aux traumatismes et à leur réécriture. »

Elle diffuse sa « philosophie mesquine » sans langue de bois. Ça fait rire autant que ça choque. On se rappelle de ses interventions piquantes aux cérémonies des Molière en 2017 ou des César en 2018. Elle met les pieds dans le plat et en gêne plus d’un-e pour cela. On dit d’elle qu’elle a un humour noir, corrosif. Blanche Gardin ne renie pas ses qualificatifs mais n’aime pas pour autant être mise dans des cases. Elle préfère dire qu’elle rigole de la vie, qu'elle fait du spectacle vivant.

Un humour existentiel en gros. Parce qu’elle décortique ce qu’il y a de sombre en elle, comme en chacun-e d’entre nous. Sans pour autant excuser les actes les plus abjects. Par contre, rigoler de certaines dérives, d’un manque de nuances et de recul, là oui et à fond. La stand-uppeuse manie le fil du « bien » et du « mal » avec une subtilité incroyable et une grande intelligence.

Marre de s’indigner pour ce dont il faut absolument s’indigner, parce que l’on nous dit qu’il faut nous en indigner. Blanche Gardin observe les faits avec précision et cynisme et ouvre le spectre d’une réalité bien plus complexe et trash que lorsque l’on regarde vite fait par le trou de la serrure, ou pire, par celui, bien étroit, de la bienpensance.

DÉNONCER LES INJONCTIONS

C’est jouissif de rire face à une humoriste qui ne se contente pas de recracher des banalités véhiculées par le faisceau de la pensée unique. À force de travail et de réécriture, la comédienne développe son sens de la mise en valeur de faits ironiques et absurdes, dans une société qui se laisse guider dans sa routine du quotidien par les injonctions perpétuelles à correspondre aux normes de sa case.

Injonction pour un homme à être viril, donc à bander, donc à pénétrer, « parce que bander dans le vide ne suffit pas, regardez Thomas Pesquet, il a fini par se mettre à la photographie… ». Injonction pour une femme à être dans les bons rangs de la beauté et de l’hystérie, parce que « si on a bien conquis un territoire, c’est celui de la folie… et de la météo. »

Injonction à s’insurger contre le harcèlement de rue quand tout autour de nous signale que les femmes sont des objets. Injonction à s’épiler la chatte jusque dans les pornos féministes. Et finalement, injonction à ne pas penser par soi-même.

Blanche Gardin déconstruit les systèmes de domination, en renversant les situations, en analysant nos éléments de langage révélateurs d’un monde misogyne, homophobe, raciste et islamophobe.

Parce qu’on est seul-e de la naissance jusqu’à la tombe, l’humoriste joue de notre nécessité à vouloir à tout prix être dans les clous, pour plaire aux autres, en étant une « bonne personne », en tombant dans le panneau et les pièges de la bienveillance. Sans se demander ce qui se trame sous cette notion obscure.

Pour elle, la liberté, sous-jacente à son propos, c’est celle qui permet de cheminer intellectuellement. De se poser des questions, de se remettre en cause, d’interroger le pourquoi et le comment des choses, et surtout du sens qu’elles prennent et qu’on leur donne, et évidemment de rire de soi et de rire des autres.

« J’aime la campagne. Parce qu’à la campagne, les gens n’ont pas peur du silence. Ici, on a peur du rien. Mais on ne disparaît pas dans le rien. Au contraire. »

On parle trop. Pour ne rien dire. Pour ne pas réfléchir. Sa solution : « Je parle, vous m’écoutez, c’est gagnant-gagnant ! » Jouissif, tout simplement. 

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