Célian Ramis
LGBTIQ+ : Fièr-es !

« Y en a assez ! assez ! assez de cette société qui ne respecte pas les trans, les gouines et les pédés ! » Juin 2021, les Marches des Fiertés s’élancent dans plusieurs villes de France, dont Rennes, Paris, Lyon, Nantes, Strasbourg, Troyes ou encore Metz et Tours. Colorées et festives, les manifestations n’en restent pas moins engagées et militantes, prônant des revendications fortes concernant les droits, le respect et l’inclusion de toutes les orientations sexuelles et identités de genre dans une société qui rame (un peu, beaucoup) à accepter et reconnaître leurs existences.
Pas de Marches des Fiertés l’an dernier, en raison de la crise sanitaire. Pour leur retour, après un an de pandémie, de confinements, de restrictions et de gestes barrières, on sent un goût d’urgence. Un cri de colère mais aussi un cri d’amour. Le besoin vital de se retrouver et d’éprouver ce sentiment de liberté à exister pleinement dans l’espace public. Lesbiennes, gays, bis, trans, intersexes, queer, drags queens et kings, personnes en questionnement, pansexuel-le-s, asexuel-le-s, handicapé-e-s, racisé-e-s, non binaires prônent la multitude et la pluralité des identités.
Réduites à leurs orientations sexuelles et identités de genre, les personnes LGBTIQ+ sont encore majoritairement invisibilisées, discriminées, violentées et marginalisées. PMA pour TOU-TE-S, interdiction des thérapies de conversion, dépsychiatrisation de la transidentité, droit d’asile pour les personnes exilées en raison de leur sexe, orientation sexuelle et/ou identité de genre, arrêt des mutilations génitales sur les personnes intersexes… L’évolution des droits comme des mentalités est encore trop lente.
« Attention, sortie de placard ! » Sur le mail François Mitterand, HUMAN est écrit aux couleurs arc-en-ciel. Les pancartes « Queer féministes en colère », « Nos vies ≠ vos théories », « Jésus aussi avait deux papas », « Une maman peut en cacher une autre » ou encore « Une journée sans lesbienne est une journée sans soleil » côtoient les multiples drapeaux qui flottent dans la foule. La pansexualité s’exprime en rose, jaune et bleu, là où la bisexualité se colore de rose, violet et de bleu et là où la transidentité s’illustre de bleu, rose, blanc et de rose et bleu à nouveau. Sans oublier la non binarité, qui se pare de rose, blanc, violet, noir et bleu.
On entend résonner les slogans militants « Y en assez ! assez ! assez de cette société qui ne respecte pas les trans, les gouines et les pédés ! », « Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes et radicales et en colère ! » avant de se déhancher sur des chansons de Lady Gaga, Mylène Farmer, Beyoncé ou encore de Lykke Li. Ce samedi 5 juin, la Marche des Fiertés, organisée par Iskis, le centre LGBTI+ de Rennes, réunit plus de 5 500 personnes. Toujours plus nombreuses, toujours plus déterminées. Sans chars, comme aux origines. L’ambiance est festive, l’humour trône sur certains panneaux, aux punchlines bien senties « Dur à queer » et « Darmanin va te faire queer le cul », et les messages ne sont pas sans rappelés les origines de la manifestation : « Pas de flics dans nos Pride », indiquent les Colleuses qui zieutent de part et d’autre, avant de filer à vive allure, sourires aux lèvres et pinceaux à colle dans les mains.
AUX ORIGINES DE LA PRIDE
Nous sommes le 27 juin 1969 à New York et dans la nuit, éclatent les émeutes de Stonewall. Les descentes policières sont fréquentes au Stonewall Inn mais ce soir-là, elle est plus tardive et non connue des client-e-s LGBT. Leurs arrestations vont entrainer la colère et la révolte des passant-e-s, qui s’insurgent et jettent pièces, briques et ordures sur les forces de l’ordre, à l’instar de Marsha P. Johnson. C’est une femme et militante trans racisée comme le rappelle une pancarte à Rennes : « Les queer racisées existent – Arrêtez de nous invisibiliser ». Au dos : « Marsha Johnson et Sylvie Rivera 2 femmes trans racisées qui ont créé la pride. » Ces événements marquent un tournant majeur dans l’histoire des luttes LGBT. Le collectif Gay Liberation Front est fondé et la Gay Pride est organisée dans le sillage des émeutes qui dureront une semaine au total, participant à la fédération du mouvement queer.
En France, il faut attendre 1977 pour que la première marche homosexuelle prenne naissance à Paris, à l’initiative du Groupe de Libération Homosexuelle (GLH) et du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Deux ans plus tard, on rattache la manifestation à Stonewall et dans les années 90, on parle de Gay Pride. À partir de 1994, de nombreuses villes de province, dont Rennes, développent leurs marches. « Il y avait des femmes dans la Gay Pride alors on s’est dit qu’il fallait l’appeler la Lesbian & Gay Pride. L’année suivante, en 95, Paris a voulu s’approprier la dénomination. J’y suis allée avec l’affiche de Rennes. C’est nous qui l’avions trouvée, on était rennaises et on était fières ! », explique Mireille, militante lesbienne venue assister à la conférence de la FÉÉRIE, la FÉministe Équipe de Recherche Insolente et Érudite, le 10 juin dernier à la Maison des Associations de Rennes.
À partir d’archives et d’interviews, Françoise Bagnaud, co-présidente d’Histoire du Féminisme à Rennes et lesbienne, Clémentine Comer, féministe, chercheuse et membre de Prendre le Droit, Alice Picard, féministe et chercheuse, et Camille Morin-Delaurière, féministe et doctorante en sciences politiques, travaillent sur le militantisme lesbien à Rennes et présentaient ce soir-là leurs recherches autour de l’engagement lesbien et ses coalitions et divergences avec les milieux respectivement gay et féministe dans les années 70 et 80. « À l’époque, on vivait cachées, c’était seulement ensemble, dans la communauté, qu’on était nous-mêmes. » Le témoignage de Sylvie n’est pas isolé et est révélateur de la lesbophobie de l’époque, qui perdure aujourd’hui encore.
En 1977, l’homosexualité constitue un délit, la société est marquée « par l’absence de figures d’identification lesbiennes et par un certain silence autour de ce terme de lesbienne, y compris dans le milieu féministe. », souligne Françoise Bagnaud. Rares sont les femmes qui vivent leur lesbianisme en public ni même auprès de leurs entourages familiaux et amicaux. La FÉÉRIE replace le contexte : la pression sociale de la norme hétérosexuelle est importante, au même titre que la pratique religieuse encore bien présente, sans oublier que l’homosexualité est considérée comme une maladie mentale. Se révéler, s’assumer au grand jour, c’est prendre le risque d’être internées. Le tabou provoque l’isolement, insistent-elles.
DANS LE SECRET DES LESBIENNES
En 1978, une semaine homosexuelle est organisée à la MJC La Paillette et des lesbiennes du Groupe de Libération Homosexuelle y tiennent un stand, qui débouchera sur la naissance du Groupe Lesbien. Espace sécurisé dans lequel elles peuvent échanger autour de leurs vécus et rompre leur isolement, elles font leur entrée dans le militantisme homosexuel par le biais des hommes au départ, de qui elles se détachent l’année suivante, ces derniers faisant régulièrement obstacle à l’expression des femmes. Quatre ans plus tard, dans le sillon de ce premier groupe, née l’association Femmes Entre Elles dont la mission est de « promouvoir l’identité lesbienne dans le respect des droits d’une personne à disposer d’elle-même. »
Permanences hebdomadaires, débats, jeux de société, rallyes auto… Les membres peuvent ici s’épanouir dans leur vie, l’acceptation et la compréhension de leur sexualité. La non mixité sert de source d’informations mais aussi de levier d’émancipation. « Le militantisme lesbien à Rennes se singularise dans l’importance qu’occupe le wendo, une pratique d’auto-défense féministe. », signale Clémentine Comer. Mélange d’arts martiaux et de self défense traditionnelle, le wendo s’adapte aux vécus spécifiques des femmes. Les stages sont mis en place par FEE, toujours à La Paillette. La chercheuse poursuit : « Ce sont des moments où les femmes prennent collectivement conscience des violences qu’elles ont vécues et où elles acquièrent confiance en elles. L’objectif de cette pratique est de comprendre ce qui se joue au moment d’une agression, quelles postures peuvent être mises en place pour faire face, aiguiser sa vigilance dans une situation où la peur apparaît, mais aussi reconnaître sa propre force et puissance. »
Des adeptes de wendo créent en 1983 La Cité d’Elles, association se revendiquant féministe et ouvrant les stages aux femmes hétérosexuelles. Le Do It Yourself, la quête d’autonomie, concernant notamment le corps et la santé des femmes mais aussi les pratiques culturelles et artistiques, l’appropriation des savoirs universitaires, sont prônés par les deux structures. Les militantes intègrent les réseaux féministes régionaux, nationaux et internationaux, et rencontrent d’autres groupes lesbiens, à Angers et à Nantes par exemple, débouchant sur la création de la Coordination lesbienne de l’Ouest dans laquelle FEE joue un rôle prépondérant. C’est une ouverture aux voyages comme Ulli en témoigne : « On avait des adresses. Une lesbienne donnait l’adresse d’une autre, comme ça on pouvait voyager un peu partout, on était toujours hébergées. »
Des tensions interfèrent pourtant entre les deux associations. La logique binaire de l’hétérosexualité et du genre est vivement questionnée par ce qu’on définit à l’époque comme le lesbianisme radical (appelé aussi lesbianisme politique, il remet en question l’hétérosexualité en tant que système politique, comme le théorise Monique Wittig dans son essai La pensée Straight) et la Cité D’Elles, dans un compte rendu de réunion, relate le sentiment « que le lesbianisme peut être ressenti comme un jugement de valeur envers les femmes qui ne le sont pas. » Malgré leur action conjointe visant à lutter contre la publicité sexiste en bombant des panneaux affichant des slogans choquants – à l’instar de « Violez la nuit » utilisé par une boite de nuit – les militantes féministes discréditent l’engagement de Femmes Entre Elles en parlant de « sous-culture lesbienne ».
« La Cité D’Elles est accusée de se cacher derrière le terme féminisme, par peur d’assumer le terme lesbienne, ce qui participe encore une fois à invisibiliser les lesbiennes. »
souligne les membres de la FÉÉRIE.
L’association est dissoute en janvier 1990. Nait quelques mois plus tard A Tire d’Elles qui partage le local avec FEE et c’est ensemble qu’elles initient la première Lesbian & Gay Pride à Rennes. L’événement désormais se fait connaître sous l’intitulé Marche des Fiertés LGBTI+ (lesbienne, gaie, bi, transgenre et intersexe) et l’inclusion s’inscrit jusque dans les mots d’ordre. À Rennes, sur l’affiche, trône en sous-titre : « Marre qu’on nous marche dessus – Anti-racistes, anti-fascistes et féministes, fièr-e-s et uni-e-s dans la rue ! » Pour Élian Barcelo, président d’Iskis au moment de la manifestation (depuis, le conseil d’administration a changé), « la manière d’exprimer les choses est aujourd’hui plus frontale. » Besoin de visibiliser l’ensemble des luttes. Besoin de visibiliser la pluralité des identités. D’autant plus « qu’on vient de vivre un an d’enfermement, une année dure, très dure. »
CONFINEMENTS ET ISOLEMENT
Il le dit, les membres actifs de l’association sont épuisé-e-s. « On est passé-e-s sous les rouleaux. On a eu énormément de demandes durant les confinements. Un appel à l’aide de manière générale. Pour des raisons diverses. Parce que certaines personnes n’avaient pas d’imprimante pour leurs attestations, d’autres ne savaient pas écrire, d’autres encore n’avaient plus de sous. L’accueil individuel a repris dès la sortie du premier confinement. On a reçu des personnes exilées, des personnes trans qui venaient d’engager des réflexions autour de la transition, des parents s’informant pour leurs ados… C’était déconcertant par le nombre. L’activité d’écoute n’a pas désempli depuis 2020. », relate-t-il. Et pour cause, la crise sanitaire a contraint la population à l’isolement, dans des conditions inégales selon les situations. Lors de la Marche des Fiertés, il n’est pas sans rappeler que les personnes LGBTI+ en ont largement souffert :
« Avec la fermeture des espaces communautaires, nous avons été privé-e-s de nos espaces d’écoute, de partage et de liberté. Nous n’avons pas pu vivre les moments de lutte et de joie dont nous avons besoin. Les confinements ont isolé les personnes LGBTI+ exilées qui ont dû retourner au placard pendant plusieurs mois. Les confinements ont exposé les jeunes LGBTI+ à des violences dans leur famille. La situation terrible a conduit certains d’entre nous jusqu’au suicide. Nous avons une pensée pour les étudiantes et étudiants transgenres que la transphobie administrative a broyé-e-s dans ces mois déjà si difficiles. L’isolement, le sentiment de solitude, le report de nombreux soins considérés comme non prioritaires, ont entrainé une dégradation de l’état de santé de nombre d’entre nous. »
Pour l’association Contact, qui prend également la parole en ce samedi 5 juin aux cotés d’Iskis, le Planning Familial 35, le NPA, Solidaires et AEdelphes, « la crise sanitaire a servi de prétexte pour ne pas avancer. » La structure poursuit : « Oui, il y a le projet d’ouverture de la PMA, vidé de toute substance en excluant les couples de femmes (le discours est prononcé avant le vote du projet de loi à l’Assemblée nationale, ndlr) et les personnes transgenres. Mais il y a aussi les thérapies de conversion, des tortures censées « guérir » l’homosexualité des personnes, toujours pas interdites malgré les promesses ! Il y a les mutilations des personnes intersexes, que le gouvernement et les législateurs s’obstinent à ignorer, malgré les nombreuses condamnations internationales. Il y a le changement d’état civil des personnes transgenres qui se fait toujours devant un juge. Et alors, nos droits, ils avancent quand ? »

PMA (PAS) POUR TOU-TE-S
Le 29 juin 2021, l’Assemblée nationale adopte définitivement le projet de loi de bioéthique encadrant, entre autres, l’ouverture de la PMA – Procréation Médicalement Assistée – aux couples lesbiens et aux femmes célibataires. En France, c’est un moment historique. La joie, enfin, de ne plus réserver ce parcours, menant à la parentalité, aux couples hétérosexuels, contraignant ainsi les personnes n’entrant pas dans cette norme établie à se rendre à l’étranger. « J’ai pleuré de joie quand j’ai appris ça ! Égoïstement, j’étais trop contente ! », nous répond Bilame, militante féministe et créatrice du compte instagram Parlons lesbiennes, visant à déconstruire les LGBTIphobies.
« Je dis égoïstement, parce que la loi n’est pas inclusive pour tout le monde. On doit continuer à militer pour les droits de nos adelphes, continuer de se battre pour la PMA pour les personnes trans, pour la GPA (Gestation Par Autrui, ndlr), pour l’arrêt des mutilations génitales sur les personnes intersexes. », précise-t-elle. Rengaine électorale, cette avancée a un goût amer. Près de 10 ans que la loi est reportée. Près de 10 ans que les militantes lesbiennes luttent sans relâche pour être conviées et entendues dans les débats les concernant. Près de 10 ans que la visibilité est faite sur la Manif pour tous et son discours tradi-catho « Un papa, une maman, un enfant ». Elian Barcelo déplore la lâcheté politique des gouvernants. « On se dirige vers une PMA discount, qui arrive tardivement et est amputée. À l’image du mandat de Macron… Il n’y a aucune réflexion sur les personnes intersexes dans la loi de bioéthique et les personnes trans en ont été exclues. », commente-t-il.
Les réactions sont mitigées. L’heureuse nouvelle est rapidement remplacée par la colère, comme le souligne Nikita, musicienne et alter ego de Vicky Veryno : « Oui, c’est cool et il faut s’en réjouir ! Mais ça m’énerve, c’est marqué « Pour Tou-te-s » ! Ça me fait le même effet qu’au moment du Mariage pour tous (loi adoptée en mai 2013 après de violentes manifestations contre le droit au mariage pour tous les couples, ndlr). Quand c’est arrivé, je n’avais pas encore connaissance de ma transidentité et bisexualité. Je me demandais juste pourquoi les couples non hétérosexuels n’avaient pas autant de droits que les couples hétérosexuels ? »
Elle enchaine : « Et puis, ce que je trouve injuste dans la loi sur la PMA, c’est le fait qu’on ne parle pas de nos parcours. Ont-ils prononcé une seule fois le mot « transgenre » à l’Assemblée ? Il faut prononcer les mots. Ce n’est pas une insulte, ce n’est pas un problème. Il faut verbaliser sinon on invisibilise. Et on ne peut pas débattre de quelque chose dont on ne parle pas. On existe et il faut que la société sache qu’on existe. Les opposants prétendent que c’est contre nature pour nous d’avoir des enfants. Ils sont persuadés dans leurs convictions qu’on n’est pas normaux… »
Ces années de reports en série, de fausses excuses et promesses mollassonnes constituent une violence inouïe à l’encontre de la communauté LGBTI+. Écartée du débat, a contrario du reste de la société qui ne se prive pas de faire part de son opinion. Un cauchemar qui a réduit à néant de nombreux espoirs et désirs de grossesse et de parentalité, sans que cela ne soit le fruit d’un choix. Car c’est bien là l’enjeu de cette lutte : avoir le droit, avoir le choix, avoir le droit au choix. Au sein du militantisme trans, l’ex-président d’Iskis ressent une évolution dans les réflexions sur la transparentalité.
Grâce à des exemples désormais visibles de couples homosexuels dont au moins un-e des deux partenaires est transgenre accédant à la parentalité. « J’y avais personnellement renoncé en entamant les démarches de ma transition. J’y repense depuis un an. Et ce n’est que le début. », sourit Elian. L’action de Matergouinités, visibilisant l’homoparentalité et la transparentalité, est à valoriser et à relayer. Pour déconstruire les imaginaires autour de la famille nucléaire hétéronormée. Pour sortir du schéma binaire du modèle parental.
DES REVENDICATIONS FORTES !
Il n’y a pas qu’à la Marche des Fiertés que la population LGBTI+ milite pour l’obtention de droits égaux et pour le respect de toutes les identités. Mais ce jour-là représente l’occasion d’afficher et de scander haut et fort, dans l’espace public – lieu de fréquentes et régulières violences verbales, physiques et sexuelles envers les personnes LGBTIQ+ comme le rappelle les associations, dont SOS Homophobie qui publie chaque année un rapport chiffré à ce sujet – les revendications fortes et nombreuses. Parmi elles, l’ouverture de la PMA sans discriminations et dans les mêmes conditions pour tou-te-s, l’arrêt des opérations et médications d’assignation imposées aux personnes intersexes, la dépsychiatrisation de la transidentité en France et son retrait de la liste des maladies mentales, un engagement conséquent des pouvoirs publics pour prévenir le mal-être et le suicide des personnes LGBTI+, l’interdiction des thérapies de conversion (lors du conseil municipal du 28 juin 2021, la Ville de Rennes a déposé un vœu auprès du gouvernement pour que celui-ci y mette fin ; le centre et la droite ont refusé de voter), des politiques de santé garantissant l’accès aux soins dans le respect des besoins spécifiques des minorités sexuelles et de genre et des moyens pour les appliquer ainsi que l’accord systématique du droit d’asile aux personnes LGBTI+ exilées.
« La situation se dramatise grandement pour les personnes exilées ayant fui leurs pays en raison de leurs orientations sexuelles et/ou identités de genre. Des centres LGBT ont noté des refus « type », qui ne sont pas adaptés à la situation spécifique de la personne. Ces questions sont liées aux quotas et à la stratégie politique de Macron… », appuie Elian Barcelo. Une pancarte affiche la critique : « France = pays des droits humains* - *Offre soumise à conditions », rappelant ainsi que toutes les vies comptent. Et c’est bien cela que défend, entre autres, Nikita qui participait à sa « première vraie pride depuis l’out ». Deux ans auparavant, elle assistait à la Marche, en marge du cortège, précise-t-elle.
« C’est ça que j’ai envie de voir. Il y a des personnes torses nus, il y a en fait tous les types de corps, maigres, gros, cassés, handicapés… Il fait beau et on se sent safe. Moi, je m’étais bien maquillée et je portais une belle robe. Il y a, je trouve, un côté festif « désespéré ». Dans le sens où c’est ce jour-là qu’on peut s’afficher pleinement. Les corps des personnes trans sont encore considérés de nature hors norme dans la société. Là, on est au milieu de gens qui ne risquent pas de nous taper. Ça devrait être comme ça 365 jours par an ! », scande-t-elle.
En échangeant sur le sujet, un sentiment de colère l’assaille. Et sa colère est légitime. Des insultes homophobes et transphobes, elle en voit tous les jours : « Il faut arrêter d’être surpris-e que les queer en aient marre. Si j’avais pu ne pas faire de transition, je ne l’aurais pas fait. Le ressenti que j’ai en moi, ce n’est pas un choix. La vie est déjà assez compliquée comme ça. Je veux juste des câlins. Moi aussi je pourrais être fâchée. » Fâchée contre une société qui prive une partie de la population de ses droits. D’une société qui ne respecte pas les identités dans leur entièreté. D’une société qui considère certaines existences comme anormales. Et qui de fait les en exclut. Jusque dans la Pride…
LES TERFS ET LA TRANSPHOBIE
Le 26 juin, c’est en Ile-de-France qu’avait lieu la Marche des Fiertés. Pour la première fois, elle s’est élancée depuis Pantin, en Seine-Saint-Denis, pour rejoindre la capitale. Un point de départ symbolique tout comme l’avait été le point de ralliement de la manifestation du 8 mars à Rennes, initié à Villejean, élargissant le parcours aux femmes des quartiers, souvent oubliées des luttes féministes. Ce samedi de célébrations des fiertés et de revendications politiques a néanmoins été marqué, à Paris, de banderoles lesbophobes et transphobes par un groupe de TERFs - trans exclusionary radical feminism - c’est-à-dire des militantes féministes n’acceptant pas les femmes trans dans la lutte pour les droits des femmes (elles s’opposent par exemple à l’emploi du terme « personnes menstruées » quand on aborde les règles ou « personnes sexisées » quand on parle des violences sexistes et sexuelles, pensant que l’on « décentralise » les femmes du sujet en incluant les personnes trans).
« On a besoin de féminisme, pas de transition mutilante », peut-on lire dans le cortège. Vice-présidente de l’association Acceptess-T et co-fondatrice du média transféministe XY Média, Sasha déchire les pancartes et pour cela, est interpelée par la police qui photographie son titre de séjour et la somme de s’en aller, en l’avertissant qu’elle finirait au commissariat si elle était revue dans le périmètre de la Marche. Au magazine Têtu, elle déclare : « Aux personnes qui pensent que c’est un acte de violence d’arracher et déchirer les pancartes, je peux dire que je considère que des pancartes portant des messages de haine sont déjà un acte de violence, je les ai vécues comme une violence et donc, ma résistance à cette violence n’est rien de plus que de l’auto-défense. » Elle poursuit, déplorant que d’autres femmes la renvoient à sa « prétendue masculinité et virilité » : « En fait, je vis les violences des hommes et le sexisme depuis le début de mon adolescence et d’autant plus depuis ma transition. »
Depuis, la militante est victime de nombreuses attaques, de cyber harcèlement en clair, sur les réseaux sociaux. Nikita soutient Sasha et réagit aux événements : « Les TERFs se trompent de cible à mon sens. La cible, c’est le patriarcat et le capitalisme. » L’injonction à la féminité ultra normée s’impose et pèse fortement sur les femmes trans. « Je ne crois pas du tout en la douceur féminine et tout ce qui constitue cette image d’Épinal. C’est un problème important de vivre en dichotomie. Je ne peux pas sortir sans me maquiller énormément. J’ai juste envie de vivre sereinement. Les personnes trans passent par la question de l’apparence. Pour moi, être femme n’est pas définissable. C’est mouvant. Ma femme à moi, elle est tout ce que je n’ai pas eu avant. Je me définis en tant que femme trans plutôt binaire, même si je pense que chaque personne a de la non binarité en elle. », explique-t-elle.
CHANGER LE REGARD
Dans les représentations, on rame encore à sortir des carcans du genre. Qu’elles soient cinématographiques, littéraires, artistiques ou médiatiques, elles influencent la perception que nous avons de la société qui classe sa population en groupes d’individus. Que se passe-t-il quand on n’entre pas dans les cases ? Ou qu’une partie de nous ne figure pas dans la liste des critères normatifs ? Scinder son identité : impossible. La militante écologiste, féministe et antiraciste, Priscilla Zamord, également conseillère municipale à Rennes et vice-présidente Solidarités, égalité et politique de la ville au sein de Rennes Métropole, nous en parlait il y a quelques mois, à l’occasion de notre Focus sur les révolutions féministes. Elle se qualifie de bretonne d’outre-mer et se revendique queer : « C’est une identité hybride et je n’ai pas envie de choisir mon identité selon le jour de la semaine, ni ma lettre LGBTI… » On manque de modèles présentant les personnes LGBTIQ+ dans leur entièreté.
Avant de réaliser Ouvrir la voix, documentaire dans lequel témoignent 24 femmes noires, françaises et belges, Amandine Gay a vécu les refus de financement de ces projets. Quand elle a voulu porter à l’écran, dans une fiction, l’histoire d’une femme noire lesbienne et sommelière, on lui a rétorqué qu’un tel profil n’existait pas. Bug du système qui ne peut concevoir l’accumulation des cases pensées comme hors de la norme. À savoir : homme blanc cisgenre hétérosexuel valide bourgeois. L’invisibilisation des personnes queer renforce par conséquent les stéréotypes que l’on intègre à leur propos. Des stéréotypes façonnés par un système basé sur une longue de série de dominations. Sexisme, racisme, validisme, classisme… se mélangent et hiérarchisent les individus, échelonnant ainsi la prise en compte des vécus et ressentis.
« Les lesbiennes sont encore très invisibilisées. De partout. On a encore l’image de la lesbienne en marcel, qui regarde le foot et rote. C’est un cliché. Et on a aussi, très souvent, une image hypersexualisée. Vous tapez sur Google « Lesbienne », vous tombez sur du porno. Et le porno, ce n’est pas la réalité ! », regrette Bilamé. Il n’existe pas un profil « type » de la lesbienne. Elle est très active sur les réseaux sociaux pour justement rompre avec ces représentations stéréotypées. « Je suis originaire d’une petite ville, Annecy, où il y a pas ou peu d’événements LGBTI. J’ai lancé Queer Gaies (en décembre 2019, ndlr), une micro-entreprise me permettant d’en organiser. Mais il y a très vite eu la crise sanitaire et je cherchais un moyen pour faire du contenu à destination des personnes qui participaient aux événements. Sur Tik Tok, ça a rapidement pris de l’ampleur et je me suis aperçue que les gens me suivaient moi. J’ai créé Bilamé – un pseudo clin d’œil à son prénom et son surnom – pour lutter contre les injonctions qui pèsent sur les femmes lesbiennes, en me demandant ce que moi j’aurais aimé avoir comme conseil. », explique-t-elle. Elle a 25 ans et affiche dans l’espace public son homosexualité :
« Je tiens la main de ma copine, je l’embrasse. Mais il y a quelques années, je n’en aurais pas eu l’idée. Des lesbiennes qui ressentent de la peur, j’en ai tous les jours en message privé. »
En cause, le manque de visibilisation.
ÇA BOUGE, MAIS…
On peut se réjouir du succès de la Marche lesbienne, organisée à Lyon et à Paris les 24 et 25 avril, à l’occasion de la journée de visibilité lesbienne (26 avril). Mais dans les arts et la culture, leur présence est largement insuffisante. « On représente les lesbiennes dans les scènes de sexe. Quand on regarde La vie d’Adèle, ce n’est pas réaliste. On grossit le trait. Elles ne sont pas les sujets d’histoires intéressantes. Alors, on s’identifie aux couples hétéros, par manque de représentation. », précise la militante. Un jour, elle découvre la série The L Word, créée par Ilene Chaiken en 2004, qui met en scène des femmes lesbiennes, bisexuelles et transgenres et racontent leurs histoires d’amour et de sexe. « C’était tout ce que je pensais dans ma tête ! Mais avant ça, je n’avais pas conscience que ça existait. Ça a un vrai impact sur les sexualités des jeunes. », s’enthousiasme Bilamé. De son côté, Nikita cite la série Sense8, créée par Lana et Lily Wachowski en 2015, sur Netflix.
« À l’époque, j’avais peu conscience du monde LGBTI. Pour moi, c’est une série feel good. Les personnages sont là parce qu’ils existent. », souligne-t-elle, sans oublier de citer l’actrice trans Jamie Clayton qui dans la série incarne Nomi Marks, une femme trans, blogueuse et hackeuse, en couple avec une femme noire. A l’instar de la comédienne, la musicienne n’en peut plus « de voir les personnes cis jouer les personnes trans, c’est très inapproprié. » Selon elle, ça bouge, ça évolue. « Entre la fin d’Ace Ventura (et sa scène transphobe) et Sense8, en passant par Orange is the new black (créée par Jenji Kohan en 2013 sur Netflix, ndlr), série très queer avec des lesbiennes et une femme trans, on a fait du chemin. Mais ce qui se passe à la télé et au cinéma traduit ce qui se passe dans la société : les personnes trans constituent encore aujourd’hui une minorité opprimée. », signale Nikita. Elle poursuit : « Un enfant blanc a plein de personnages pour se construire. J’aimerais porter le costume de Super Trans Woman ! Qu’on puisse nous créer une mythologie de pop culture qui nous permette de nous construire. C’est en cela que la représentation est utile aussi ! »
Montrer des identités plurielles. Proposer autre chose. Faire exister le monde queer en dehors des espaces dédiés et militants. C’est ce qu’elle fait dans l’univers pop rock avec Vicky Veryno. Un cri du cœur : « Plus on avance, plus j’ai envie de radicaliser mes positions et je sais que ça peut m’invisibiliser. » Un cercle vicieux qui devrait pourtant être un cercle vertueux si seulement on ne résistait pas constamment à la remise en question de nos privilèges. « Mais comme on casse les codes en n’étant pas dans la moulure du patriarcat, on nous décrédibilise, on est traitées d’hystériques en tant que féministes. Il n’y a rien qu’à voir Alice Coffin… Son livre Le génie lesbien n’a rien de choquant. Elle dit simplement tout haut ce qu’on pense tout bas. Ils l’ont pourri ! Ils n’ont pas respecté cette femme ! On leur fait peur. Ils ont peur de ne plus avoir de place si nous on prend la notre. Il faut continuer de manifester, de militer : on a une place dans la société, on a notre place dans la société ! Il faut que nous soyons visibles ! », s’écrie Bilamé.
LE CIS GAZE DANS LE VISEUR
Les représentations artistiques, culturelles et médiatiques proposent une vision restreinte de la société. En cela, elle exclut tout un pan de la population présentée comme marginale. Ce qui crée des écarts entre les individus et fige les personnes LGBTI+, la plupart du temps, dans des parcours de souffrance, ayant pour seule possibilité d’exister la difficulté à s’accepter, à s’aimer. Le collectif Représentrans œuvre pour de meilleures représentations des transidentités et non binarités. Les membres de l’équipe définissent sur leur site la notion de cis gaze, en s’appuyant sur les écrits de Galen Mitchell, écrivaine et musicienne, et de Julia Serano, chercheuse et militante trans-bi.
« La première écrit en 2017, dans TransSubstanciation, que le « cis gaze fait référence aux moyens mis en œuvre pour présenter les personnes trans’ comme si elles existaient uniquement pour satisfaire le voyeurisme des personnes cis et pour les divertir. » La seconde souligne notamment, dans son Manifeste d’une femme trans, que cette vision tend à naturaliser les identités cis et à artificialiser les identités trans. », peut-on lire, ajoutant que « le cis gaze est un regard systémique » qui a « une réelle influence sur la manière dont les personnes trans’ ont conscience de leurs corps et de leurs apparences qui sont constamment épiées à travers le cis gaze. » Un regard intériorisé par les personnes trans, qui « cristallise des comportements violents, fétichisants, menaçants et globalement stigmatisants. » On retrouve là les mécanismes à l’œuvre dans le male gaze théorisé en 1975 par Laura Mulvey et dénoncé par les militantes féministes et lesbiennes. En clair, les individus sont imprégnés des inconscients patriarcaux et capitalistes qui infusent dans toutes les sphères de la société.
Ainsi, les stéréotypes, tant qu’ils ne sont pas conscientisés et déconstruits, biaisent nos regards et orientent la projection de ceux-ci dans nos quotidiens. Dans le système binaire, hommes et femmes peuvent être influencé-e-s par le male gaze et le cis gaze. Au cinéma, à la télévision, dans la littérature, la peinture, la bande dessinée, la musique, les médias, etc. nous reproduisons l’objectification des femmes, personnes LGBTI+, personnes handicapées, personnes racisées… Le problème étant que la majorité des œuvres grand public, mainstream, sont dictées par les personnes blanches, cisgenres, hétérosexuelles, valides, ayant accès aux postes à responsabilité et aux espaces de décisions et de représentations.
POUR UNE AUTRE REPRÉSENTATION
Alors oui, on pourra toujours citer Le portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma, et Sex education, de Laurie Nunn, ça reste maigre comme contre-exemples. Il faut les multiplier à travers les personnes concernées. S’ouvrir à une esthétique dans laquelle les corps en transition exécutent des mises en scène tirées du quotidien, où la banalité se revêt de couleurs vives, c’est la proposition de l’artiste non binaire canadien-ne Laurence Philomène. Dans son œuvre, « ces activités (repas en sous-vêtement, échange d’un joint, prise hormonale, sieste au soleil, etc.) ont muté, elles questionnent la binarité de l’identité de genre. », commente La Chambrée – co-production de Crab Cake, Corporation et du Collectif Contrefeux et espace d’exposition vivant, intimiste et convivial – à Rennes, qui accueille en son sein l’exposition « Arrêt sur image », composée des photographies de Laurence Philomène et de Marie Rouge, artiste articulant son travail autour du portrait et du reportage, s’intéressant particulièrement aux femmes et au milieu LGBTQI+.
Parce que comme l’analyse le philosophe Paul B. Preciado, « le corps est la chose la plus politique et la plus publique qui soit », les clichés accrochés constituent « une façon de plus de refuser les interprétations pathologisantes ou pathétiques des vécus queer, les récits dramatiques auxquels ils sont trop souvent confinés (entre autres, par le cinéma, la télévision, la littérature). Nous voulons croire que les regards que nous jettent ou nous refusent les sujets à l’image sont peut-être tournés vers cet autre film, alternatif, que construisent des pratiques que celles de Marie Rouge et Laurence Philomène. »
En juin dernier, le comédien et réalisateur Océan a diffusé la saison 2 « En infiltré-e-s » de sa série documentaire éponyme sur la plateforme Slash de France TV. Il explique à Fraiches : « J’ai été filmer des personnes trans, intersexes, non binaires de mon entourage. Je pense que c’est très important la visibilité pour les personnes LGBTQI+, les trans en particulier, parce qu’on est souvent le parent pauvre de la commu’. Je pense qu’aujourd’hui en France, les gens connaissent très peu de personnes trans. Dans la vie quotidienne, il y a encore beaucoup de préjugés sur la transidentité, les non binaires, les gens comprennent pas bien. C’est pour ça que dans la saison 2, j’avais vraiment envie d’aller voir plein de gens, avec des parcours spécifiques. Ça reste très positif. J’ai voulu montrer des gens qui avaient beaucoup de force, beaucoup d’énergie, beaucoup d’humour. Ce n’est pas du tout larmoyant parce que c’est vrai que la représentation des personnes trans souvent elle est hyper « oh, les pauvres petits chatons qui s’en sortent pas et qui souffrent et qui vont mal, ils ont un problème parce qu’ils sont trans ». Moi je dis on n’a pas de problème, être trans est une expérience extraordinaire, par contre ce qui est dur, c’est la transphobie qu’on subit. »
Sortir du voyeurisme, écouter les récits, prendre en compte les existences. Ne pas banaliser les propos et spécificités des personnes LGBTIQ+ mais les rendre sujets dans leur entièreté et pleinement citoyen-ne-s en octroyant les mêmes droits à tou-te-s (et en les respectant, évidemment…). « Je rêve que le queer devienne un non sujet ! », confie Nikita, qui ponctue : « Je suis une musicienne avant d’être une meuf trans bi. »
ÉCRIRE D’AUTRES HISTOIRES
On le sait, l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes. Le patrimoine n’est que trop peu teinté de couleurs et les récits alternatifs échappent à ce qui devrait pourtant constituer l’héritage culturel commun. En introduction du premier tome de 40 LGBT+ qui ont changé le monde, Florent Manelli écrit : « Cet ouvrage aborde également la question de la mémoire LGBT+ et des archives éparpillées un peu partout en France, peu visibles et encore si peu accessibles. Cette mémoire est terriblement essentielle car elle prouve que les luttes LGBT+ ont un passé, qu’elles ont existé et que nous avons existé, écrit l’histoire, nous nous sommes battus et avons lutté pour nos droits. Les archives participent aussi à la construction d’une identité, à la façon dont chacun peut se définir au monde et aux autres. » Au total, l’illustrateur brosse le portrait de 80 activistes, personnalités, célèbres ou inconnues, qui, à leur échelle font ou ont fait avancer le mouvement LGBT+. Parmi ces personnes, figurent Marsha P. Johnson, Jean Chong, Hanne Gaby Odiele, Mykki Blanco, Harvey Milk, Hande Kader, Marielle Franco, Laverne Cox, Monique Wittig, Sylvia Rivera, Audre Lord ou encore Janet Mock.
Personnes trans, intersexes, travailleur-euse-s du sexe, non binaires, lesbiennes, bis, gays, issu-e-s de toutes les origines et classes sociales… Tou-te-s ont participé à l’évolution des droits et des mentalités. Pourtant, dans nos bouquins d’histoire, dans nos cours d’instruction civique, lesquels de ces noms avons-nous entendu ? Quelles trajectoires ont été étudiées ? Lesquelles ont été balayées, minorées, méprisées ?
« Dans beaucoup de mouvements, les lesbiennes sont invisibilisées. Alors qu’on a été hyper présentes ! Par exemple, les lesbiennes ont beaucoup donné leur sang pour aider la lutte contre le VIH aux Etats-Unis et ça, on oublie de le dire ! »
rappelle Bilamé.
Tout comme on les a longtemps écartées des luttes féministes des années 70 et 80 alors qu’elles y ont largement participé, comme l’a démontré FÉÉRIE à Rennes (les circulations militantes des lesbiennes et leur lien avec les associations féministes sont également étudiées en ce moment à Toulouse et Dijon).
À Paris, même problème. Les Gouines Rouges, d’abord affiliées au Front homosexuel d’action révolutionnaire dont elles souhaitent combattre la misogynie, et ensuite au MLF, sont invisibilisées dès lors que la pensée se radicalise : on revient à La pensée straight de Monique Wittig, interrogeant la binarité du système hétérosexuel. La militante et autrice écrira même que « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Comprendre ici que la construction « femme » ne prévaut que dans le cadre hétérosexuel. L’idée du féminisme en tant que théorie et du lesbianisme en tant que pratique dérange. On rend le discours minoritaire. On les fait taire. Leur participation à l’évolution des droits des femmes, concernant la contraception, l’avortement, la lutte anticapitaliste, la liberté à disposer de son corps, l’accès à la santé, etc. n’est que très peu visibilisée dans l’histoire des luttes.
Heureusement, des initiatives diverses les réhabilitent dans l’Histoire, comme le fait notamment Queer Code en relatant les parcours de vie, engagement, résistances, chemins d’émancipation des femmes ayant aimé des femmes, qu’elles furent cisgenres ou transgenres, durant la Seconde guerre mondiale. Et des collectifs se mobilisent pour valoriser les personnes LGBTI+ dans les arts et la culture. À Rennes, l’an passé, deux labels indépendants, féministes et LGBTI+ ont vu le jour : Elemento Records et Black Lilith Label. L’objectif : déconstruire le sexisme et les LGBTIphobies qui nourrissent les imaginaires populaires et collectifs, et permettre aux artistes sexisées d’accéder aux scènes, festivals et circuits de diffusion.
DES ESPACES SAFE
Qu’on l’appelle non mixité, mixité choisie ou entresoi, peu importe. Elle est un outil de soutien et d’émancipation pour les personnes qui en ont besoin. Elle permet d’échanger autour des vécus et ressentis, de sortir de l’isolement, de conscientiser les discriminations comme composantes d’un système oppresseur et parfois de se sentir en sécurité, là où ailleurs ce n’est pas possible. En créant Queer Gaies, Bilamé propose un espace safe aux minorités sexuelles et de genre à l’occasion de pique nique, de sorties en boite de nuit (quand elles étaient ouvertes et non soumises au pass vaccination…) ou autres événements culturels. « Pour l’instant, c’est un peu à l’arrêt à cause du covid. Je déménage à Bordeaux et je ne sais pas encore si je décale tout là bas ou si je laisse la micro entreprise à Annecy, je verrais. Ce qui est sûr, c’est que je veux reprendre les activités mais je veux avoir la certitude de pouvoir faire quelque chose de safe. Je veux réunir les personnes de ma communauté, pas créer un cluster… », rigole-t-elle.
Elle poursuit : « Je trouve que c’est cool de se réunir entre nous, on a des choses en commun, des vécus en commun. J’avoue que je déserte un peu les bars et boites hétéros. Si j’ai le choix entre un bar hétéro et un bar LGBT, c’est bien simple, j’irais au bar LGBT. Je nous vois comme une famille. Il y a un lien de sororité, d’adelphité. » Parce qu’en tant que femme lesbienne, quand Bilamé sort dans un espace non dédié, elle est régulièrement victime de remarques ou de comportements intolérables. « Je suis dans l’hypersexualisation H24 dans les lieux hétéros. En soirée, je me faisais beaucoup embêter par des hommes. Je tolérais pendant un temps et maintenant je ne supporte plus. Les mecs qui me touchent le cul parce que j’embrasse ma copine, me parlent de plan à 3, veulent me forcer à avoir un rapport en me disant que je suis lesbienne parce que j’ai pas connu le bon… Stop ! Et ça n’arrive pas qu’à moi. C’est relou et c’est tout le temps. Quelques semaines avant la crise sanitaire, un mec est venu me montrer son érection parce que je venais d’embrasser ma copine… Alors oui, en soirée, je préfère être avec des gens qui comprennent et qui partage un esprit adelphe. Je ne vis pas dans une utopie, je sais que toutes les personnes LGBTI ne sont pas bienveillantes. Mais je n’ai jamais eu d’embrouille dans le milieu queer. », conclut la militante.
Quand on est agressé-e, discriminé-e, méprisé-e, insulté-e, relayé-e à la marge au quotidien, les espaces safe permettent de souffler et de considérer que le problème n’est pas personnel mais bien collectif. Intégré à un système qui hiérarchise et priorise les existences. Parler, discuter, être simplement soi, réfléchir ensemble à des biais d’émancipation et des chemins de déconstruction, trouver de l’aide, temporairement ou régulièrement, écouter les récits des un-e-s et des autres, les mettre en partage et en résonnance avec son propre vécu… ça fait du bien. Et c’est tout aussi important que les actions publiques et les manifestations, comme les Marches lesbiennes, les Marches des Fiertés, l’ExiTransInter – manifestation existant depuis 1997 sous la dénomination ExiTrans jusqu’en 2019, elle lutte contre la psychiatrisation des personnes trans et les mutilations génitales des personnes intersexes – ainsi que les journées du souvenir trans, journée mondiale contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie ou encore la journée de la visibilité lesbienne et la journée de la visibilité bi. Sans oublier l’importance des réseaux sociaux dans l’évolution des mentalités.
Sur Instagram, particulièrement, qui voit fleurir des comptes notamment dédiés à la pédagogie autour des droits et existences LGBTI+. On peut citer entre autres le compte de Lexie, Agressively Trans (dont on recommande la lecture de son livre Une histoire de genres – Guide pour défendre et comprendre les transidentités), de intersex.info, Malo, ou encore celui de Bilamé, Parlons lesbienne, il y en a une multitude. Autour de la transidentité, de l’homoparentalité, de l’accès à la santé, des personnes intersexes, de l’intersectionnalité, etc. Une manière de casser les clichés et d’afficher la pluralité des identités et des orientations sexuelles. De visibiliser les spécificités de la communauté LGBTI+. Pour prendre en compte leurs récits, leurs revendications et intégrer dans la société des représentations singulières, variées et contrastées. Faire évoluer les mentalités et les droits. Briser les normes, s’en affranchir. La quête de toute une vie. Alors autant la vivre en adelphité.



À peine 10%. C’est le pourcentage indiquant le nombre de femmes en informatique, encore aujourd’hui en France. Les sciences, bastion du masculin, c’est encore un constat et un enjeu actuels. Les représentations genrées sont difficiles à déconstruire et le sexisme, persistant, à l’instar de l’ensemble de la société. L’évolution des mentalités est en route mais elle est aussi très lente. En témoigne Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique, lauréate l’an dernier du prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et les sciences.
De plus, appartenir à la minorité, c’est aussi davantage s’exposer, dit-elle : « On ne peut plus se cacher et quand on est deux et qu’une est absente, on entend ‘elle est où l’autre fille ?’ » Tout à coup, l’anodin ne l’est plus. Le sexisme est une évidence, quasiment un quotidien. Sous-estimées et pensées comme illégitimes, leur parole est souvent interrompue et la majorité masculine peut devenir oppressante. « On ne se sent pas safe en fait », ajoute Garance. Elle le dit, en informatique, les inégalités sont très visibles. Là où l’on voudrait penser que la nouvelle génération, née avec les ordinateurs, n’a pas essuyé les mêmes mécanismes de domination patriarcale, on s’aperçoit qu’opère encore le conditionnement de l’éducation genrée. « En tant qu’utilisateur-ice, c’est mixte mais la création informatique et le code sont encore réservés à une petite sphère plus genrée », observe-t-elle. Elle raconte comment les garçons s’initient entre eux, résonnant avec les constats établis dans le milieu des arts et de la culture avec l’accès privilégié à l’expérimentation des instruments et des groupes par les adolescents.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
Impossible de contracter un prêt par téléphone, jamais le banquier ne la prendrait au sérieux. Avoir des enfants ? Non merci, pas pour elle, inutile de subir 9 mois de jugement pour que son gosse l’appelle papa. Par contre, gros avantage : sa voix lui a permis d’éviter une bonne dizaine de viols. « Si je hurle « Au viol ! », on prend ça pour un cri de ralliement… », précise-t-elle. Alors, elle a décidé d’en rire. Et pas uniquement de sa voix. Au rythme palpitant du stand-up, l’humoriste passe en revue ses failles et ses vulnérabilités.
« Il me reste la bite », lâche-t-elle au fil du décompte de ses tares, en enfonçant le clou : « Il me reste aussi la dépression et la laïcité ! » Doully, elle a ce don de créer des ruptures trash dans la montée des émotions qu’elle provoque. Le sens de la mesure. La veine de l’humour cru qui choque pour désacraliser, rire un bon coup et finalement, réfléchir autrement. Sans entraves ni pincettes, elle aborde la question de la sobriété et surtout de la difficulté que cela représente aujourd’hui en France dans une société qui banalise l’alcool, ses dérives et ses dangers. Elle parle de drogues sans jugement ou discours moralisateur et en fait même son plan vieillesse : « À 85 ans, je serais Porte de la Chapelle et je vais m’en foutre plein le buffet ! »
C’était mieux avant, parait-il. Pour qui ? Pour quoi ? Adapté de la pièce Angry Alan de Penelope Skinner, le seul en scène Backlash, du groupe Vertigo, s’attaque au masculinisme, décortiquant avec brio les mécanismes âpres et insidieux d’un relent conservateur et nauséabond face aux avancées du féminisme.
Jusqu’ici, on se serait tenté-es de voir le positif de la situation et de penser en termes d’empouvoirement et d’empuissancement. Une émancipation individuelle nécessaire, au même titre que celle des femmes et des personnes sexisées qui s’affranchissent peu à peu des codes, normes et assignations de genre, dénonçant la construction sociale établie par le patriarcat et inventant de nouvelles manières de penser et de vivre, en dehors du sexisme et de la binarité. Pourtant, on ne se réjouit pas. Car on comprend dès le départ que Danny, paumé et en perte de repères, se jette dans les filets du masculinisme qui utilise la rhétorique du féminisme pour mieux la piétiner et la tourner en discours victimaire, avant de s’approprier celui-ci, au titre d’un soi-disant « sexisme gynocentriste ».
Ça transpire la mauvaise foi et ça nous explose les neurones et les entrailles. On voudrait lui arracher la bouche à cet Angry Alan qui profite du monde virtuel pour répandre sa haine dans le monde réel. On voudrait le secouer ce Danny qui croit au regain de sa vitalité grâce à cet élan de brutalité et de violence qu’il n’entrevoit même pas. Jusqu’à braquer un fusil sur son fils qui lui s’interroge sur la fluidité des genres. Et la pièce nous laisse là, dans cette distinction entre une partie du monde refusant catégoriquement d’avancer et d’évoluer en regrettant l’ancien temps, le fameux « c’était mieux avant », et une partie du monde s’affichant progressiste et déterminée à s’affranchir des codes et normes du vieux monde patriarcal qui divise dans une guerre des sexes qui n’a pas lieu d’exister si chacun-e peut décider librement et en pleine conscience de son identité.
Écouter un album d’Eddy de Pretto - n’importe lequel - est une expérience. Assister en live à un concert d’Eddy de Pretto en est une autre. Et c’est à l’occasion du Crash Cœur Tour, honorant son troisième opus, qu’on en a pris plein la vue : auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, il est également un performeur incontestable. Le 6 avril dernier, sur la scène du Liberté, il régalait le public rennais d’un show moderne et empouvoirant.
De « Parfaitement » à « R+V », en passant par « Kid », « Papa sucre » ou encore « Être biennn », Eddy de Pretto casse l’image Colgate et sa représentation idyllique, blanche et lisse pour nous « emmener dans (sa) conception du bonheur, (sa) vie et (son) sourire ». Dans sa vision de l’avenir, « il n’y aura jamais d’espace pour enfant dans (son) planning », pas « ces dimanches où l’on étale beauté rustine » ou encore « ces vacances comme vendues dans les magazines ».
Dans ses textes, comme sur la scène ce soir-là, le chanteur se joue de la virilité pour nous livrer ses tripes, sa rage mais aussi ses failles et ses vulnérabilités, ses forces et ses espoirs. S’il clame que désormais son seul but dans la vie, « c’est d’être bien avec moi-même », il prône également l’acceptation de soi et des autres. Dans son et leur entièreté, noirceurs et addictions comprises, en parallèle du chemin éprouvé et de l’amour revendiqué.
Remarquée avec son EP Vénus, puis son premier album Sérotonine, Joanna transforme l’essai avec Where’s the light ?, opus paru fin 2023 et se positionne en artiste émergente et engagée sur la nouvelle scène pop française. De la poésie et des uppercuts dans les textes, de la puissance dans la voix, des mélanges dans les styles musicaux, de la poigne dans la revendication de son indépendance… Joanna, c’est la promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et des forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était sur la scène du Liberté, le 6 avril dernier, en première partie d’Eddy de Pretto.
Ce mélange, Joanna le défend et le revendique. Au même titre que sa liberté et son indépendance, au sein de l’industrie musicale mais aussi dans la représentation qu’elle incarne. Autrice, compositrice et chanteuse, elle est aussi vidéaste - marquée par son cursus scolaire au lycée Bréquigny en option cinéma et son parcours universitaire en histoire de l’art à Rennes 2 - et dans ses productions, elle n’oublie pas de jouer d’une esthétique du clair-obscur dont elle ne cesse, dans son rapport à l’art, de sonder les recoins, de la même manière méticuleuse et poétique qu’elle relate l’histoire d’une âme qui sombre.
Joanne déploie une énergie puissante et communicative et nous propose une plongée dans son univers éclectique, marqué par des textes intenses qui sondent l’âme humaine en profondeur, dans sa plus grande noirceur autant que dans ses recoins les plus joyeux et jouissifs. Parce qu’elle parle, avec poésie et réalisme, du désir, de l’attirance, du plaisir et de la séduction, nom de sa toute première chanson qu’elle interprète ce soir-là sur la scène du Liberté avant de nous faire frissonner d’effroi et d’émotion en entamant « Ce n’est pas si grave ». 
Ainsi, dans son livre, Rebekka Endler écrit : « Aussi révoltante qu’elle puisse paraitre à beaucoup d'entre nous aujourd'hui, cette façon de penser a une longue tradition. Elle correspond à une idée cultivée de longue date elle aussi, selon laquelle les femmes auraient, pour correspondre aux exigences de leur genre, le contrôle total de leurs fonctions corporelles. Elles ne se grattent pas quand ça démange. Elles ne bâillent pas quand elles s’ennuient. Elles ne pètent pas quand elles sont ballonnées, et elles ne pissent pas non plus. Une femme comme il faut sait se maitriser. » Au-delà de l’aspect humoristique et corrosif du ton employé, elle souligne la difficulté pour les femmes en territoires occupés ou frappés par des catastrophes naturelles d’accéder à des toilettes : en plus de la violence de la situation et de l’énergie mobilisée à encaisser et survivre, elles doivent affronter les souffrances liées au manque ou à l’absence de points d’eau pour elles et, possiblement, pour leurs enfants.
C’est là que le défaut réside. Ne pas prendre en considération les femmes, les récits de leurs expériences, leurs ressentis et leurs expertises. Penser qu’elles sont simplement des versions réduites de l’homme cisgenre moyen. C’est déjà écarter une très grande et large partie de l’humanité. Mais c’est aussi mettre les vies concernées et non envisagées en danger. Jusqu’en 2010, signale Rebekka Endler, il n’existait aucune recherche genrée sur la mortalité lors des accidents de voiture. Si Lucile Peytavin, dans son essai Le coût de la virilité, montre que ce sont majoritairement les hommes qui créent des situations mortelles au volant, l’essai sur Le patriarcat des objets dévoile à son tour que les femmes et les personnes sexisées sont les principales victimes des habitacles non testées pour leur sécurité. « Elles ont 47% de risques en plus d’avoir des blessures graves, 71% de risques en plus d’avoir des blessures légères et 17% de plus de mourir », scande-t-elle. 
« C’est une histoire qui me posait un grand problème quand j’étais ado. Cette rivalité entre les personnages féminins… Je ne comprenais pas Athéna, elle, la déesse de la sagesse, si bienveillante d’habitude. Pourquoi aurait-elle eu un geste si violent envers une victime de viol ? »
Noémie Fachan expose une galerie de personnages variés, pluriels, multiples et singuliers, dont le commun repose sur la parentalité et ses injonctions. Des injonctions régies par une norme patriarcale dans une société binaire basée sur la performance hétéro (dans le couple, au travail, dans la parentalité, etc.) : la famille se constitue d’un papa, d’une maman et au moins d’un enfant.
« L’idée, c’est d’ouvrir les imaginaires. J’ai dessiné un couple avec un homme enceint parce que, quand on n’a pas des personnes queer dans son entourage, on ne sait pas que des gens peuvent être enceints sans être des femmes », souligne Noémie Fachan dont l’objectif est bien de « sensibiliser les personnes qui n’ont pas les informations », de « soulever des questions et se familiariser avec les discriminations qui ne nous concernent pas » et surtout pas « de faire un guide sur la parentalité ».
Les concerné-es, nous montre Noémie Fachan, s’impliquent en général corps et âme dans ces nouvelles missions et s’investissent durement pour parvenir à embrasser cette image d’Épinal. Mais dans la réalité, dans les méandres d’un quotidien trop chargé, la plupart d’entre elles échouent. Des mauvaises mères ? La réponse est simple pour Aurélia Blanc : 
La ville n’étant pas pensée et conçue pour elles, selon des échelles de mesure basées sur la carrure moyenne des hommes mais aussi leurs activités, besoins et comportements, elles développent un sentiment d’illégitimité à occuper les espaces publics. Elles ne flânent que rarement dans les parcs et sur les places et elles bougent d’un point A à un point B, dans des déplacements généralement destinés aux tâches du care (amener les enfants à l’école ou aux activités, aller faire les courses, aider une personne âgée, etc.), comme une extension du foyer.