Célian Ramis

Le sexisme, dans l’exercice des fonctions des journalistes politique

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Eugénie Saitta et Béatrice Damian-Gaillard, chercheuses au laboratoire Arènes de Rennes 1, enquêtent sur la prise de parole publique des femmes journalistes dénonçant le sexisme des représentants politiques.
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En 2003, Eugénie Saitta et Béatrice Damian-Gaillard, chercheuses au laboratoire Arènes de Rennes 1, ont enquêté sur la féminisation du journalisme politique, en presse quotidienne nationale. Les journalistes parlent de sexisme ordinaire, en off mais pas dans les colonnes. Dix ans plus tard, une tribune est publiée dans Libération à ce sujet. Les deux chercheuses s’interrogent sur cette prise de parole et mènent alors une nouvelle enquête, en cours.

Quel a été l’élément déclencheur de votre travail ?

Béatrice : On avait fait un travail avec Eugénie entre 2003 et 2005, sur la féminisation du journalisme politique, en presse quotidienne nationale.

Eugénie : Plus récemment, l’élément déclencheur, c’est la tribune des femmes journalistes politiques victimes de sexisme, même si l’intitulé varie légèrement entre le site web de Libération et la Une du journal et les pages du dossier. C’est une tribune publiée en mai 2015.

Béatrice : Ce qui nous intéressait, c’était de voir que quand on a fait l’enquête de 2003-2005, on avait des discours en off des journalistes rencontrées. On a voulu savoir pourquoi ça se disait publiquement, sur l’espace public en 2015. On avait envie de retracer ça aussi.

Eugénie : D’un point de vue plus scientifique, il se trouve aussi que dans le cadre de notre laboratoire de recherches, il y a ce que l’on appelle un chantier de travail. C’est un chantier de réflexion sur les usages ordinaires du genre.

Comment est-ce que des gens qui ne sont pas militants vont se saisir du genre pour expliquer leur quotidien et par exemple les interactions dans le cadre du travail, comme par exemple ces journalistes politiques pour expliquer, qualifier les difficultés qu’elles ont avec leurs sources principales d’information que sont les élus, les représentants politiques.

Au moment où la tribune paraît, nous, on est en réflexion dans le cadre de ce chantier scientifique dans notre laboratoire et on se saisit de cet objet pour mener cette réflexion qui est collective et qui est appliquée par d’autres chercheurs dans d’autres domaines sociaux.

Comment avez-vous procédé pour cette enquête ?

Béatrice : Déjà il y a un travail en amont qui est de se documenter. On fait des recherches universitaires, scientifiques, pour voir s’il y a des travaux qui touchent à ces questions-là et il y en a, donc on les lit, même si ce n’est pas directement sur le journalisme. Pour définir les notions, qu’est-ce que c’est que le sexisme, ça se définit par rapport à quoi, les définitions du harcèlement, etc.

On fait aussi un corpus sur qu’est-ce qui se dit dans les médias. Et à partir de là, on précise un peu plus ce sur quoi on veut travailler. Et quand on a précisé ça, on définit qui on veut enquêter. Il y avait déjà quelque chose qui nous semblait nécessaire, c’était de contacter celles et ceux qui avaient pris part à la tribune.

Après, pour contacter les journalistes, on utilise des réseaux, sur leur compte Twitter par exemple. Moi, je travaille dans une formation Journalisme reconnue donc je côtoie des journalistes, on peut avoir des contacts directs avec les numéros de téléphone, on envoie des mails, on appelle.

Eugénie : Béatrice parlait de l’enquête préalable sur la féminisation du journalisme politique. Parmi les connaissances  accumulées, c’est le fonctionnement de cette spécialité journalistique. On avait déjà une somme de connaissances sur cette spécialité qui a des spécificités.

Et puis on a pu constater, lors des entretiens, des évolutions dans la pratique de cette spécialité journalistique. Ça fait partie un peu du socle de connaissances et de la préparation en amont de notre travail.

Béatrice : Et une connaissance aussi de la transformation des médias et de la place du journalisme politique dans les médias. Quand on a fait notre enquête, la place du journaliste politique était importante pour la presse écrite notamment mais la cartographie des médias du début des années 2000 n’est plus la même que celle de 2017/2018. Et la place du journalisme politique non plus.

Donc on a intégré cette cartographie, comment ça a transformé la spécialité du journalisme politique. Comment ça se caractérise ? Les journalistes qui sont aujourd’hui dans les médias n’ont pas les mêmes parcours ou les mêmes profils que les journalistes politiques que l’on rencontrait dans les années 2003. Y compris dans des médias dits sérieux.

Eugénie : Moi, j’avais fait ma thèse sur les transformations du journalisme politique des années 80 jusqu’à 2006 à peu près. Et ce qu’on voyait s’amorcer, c’était une baisse de prestige de cette spécialité. Et ce phénomène s’est confirmé sur ce qu’on a analysé et à travers les entretiens.

On a une spécialité journalistique qui est historiquement une spécialité noble du journalisme, un bastion masculin également, et la féminisation de cette spécialité, elle, peut être interprétée comme un indice de la baisse de prestige de cette profession.

Attention, ça ne veut pas dire que ce sont les femmes qui vont être responsables ou faire baisser le niveau de la spécialité. C’est dans le sens : c’est parce qu’elle perd en prestige qu’elle s’ouvre aux femmes. C’est bien dans ce sens-là qu’il faut l’interpréter.

Béatrice : On le voyait aussi dans les formations en journalisme : dans ceux qui candidatent aujourd’hui aux formations en journalisme, rares sont ceux qui disent « je veux être journaliste politique ». Au fur et à mesure qu’on voyait monter les « je veux être journaliste sportif », on voyait baisser les « je veux être journaliste politique ». Il y a une baisse claire.

Eugénie : Oui, les trajectoires, les profils, ont beaucoup changé. On avait des gens qui affirmaient tous leur intérêt pour la politique. On avait dans les rédactions des gens qui étaient en poste depuis longtemps et pour qui c’était une fin en soi d’arriver au service politique.

Aujourd’hui, dans nos enquêté-e-s, on n’est pas sur les mêmes récits de leur trajectoire professionnelle. Il y en a pas mal qui sont arrivé-e-s par hasard ou à reculons même, ou sans rien y connaître à la politique. Ce sont des éléments qui traduisent une évolution de la place de cette spécialité dans la hiérarchie professionnelle.

Béatrice : Ce n’est pas une finalité. Certains passent là mais ça ne veut pas dire qu’ils feront toute leur carrière là. Même la manière d’aborder l’information politique. C’est une information qu’ils ne pensent pas forcément comme spécifique. Ils la traitent comme ils traiteraient d’autres thématiques.

Eugénie : Je pense aussi, même si on ne l’a pas démontré entièrement, qu’objectivement ça ouvre aussi moins les portes d’une mobilité interne. Autant à une époque, passer par le service politique permettait de monter une marche pour accéder aux fonctions de direction dans les journaux. Aujourd’hui, beaucoup moins.

Cette évolution dans la spécialité, est-ce qu’elle se retrouve dans les rapports entre les journalistes politiques et les hommes ou femmes politiques ? On sait que ce sont des rapports de proximité, est-ce que ça, ça évolue ?

Eugénie : Il y a des choses qui restent identiques. On peut toujours affirmer qu’il y a des rapports de proximité forts. Si l’idée, c’est de raconter les coulisses de la politique et de faire du décryptage de la politique, il faut être au courant des coulisses et ça, ça nécessite une proximité aux sources.

Ça n’a pas évolué ce côté à la fois proximité et à la fois ce côté dépendance mutuelle. Puisque les journalistes ont besoin de leurs sources et en même temps les représentants politiques ont besoin d’un capital médiatique.

Après, ça dépend de qui est le journaliste et de qui est l’élu dont on parle. Est-ce que le ou la journaliste occupe une position incontournable dans le champ médiatique ? Est-ce que l’élu politique lui-même occupe une position incontournable ?

Béatrice : Est-ce qu’il est une source rare pour les journalistes ou pas ? Est-ce qu’il occupe une position qui fait qu’il y a peu d’autres interlocuteurs possibles ? Ou est-ce qu’il occupe une fonction où il y a d’autres interlocuteurs possibles et donc le journaliste peut faire sans cette personne ? Il y a plein de variables qui jouent.

Eugénie : Après, ce que l’on a remarqué, on ne l’a pas chiffré, mais il y a une multiplication des médias, il y a une multiplication de journalistes politiques et donc il y a des formes de rationalisation du travail. Il y a de la co-organisation du travail entre les sources et les journalistes.

Ce que je n’avais pas observé au moment de ma thèse, c’est ce qu’ils appellent des déjeuners politiques. Des journalistes se regroupent pour parler à une source d’un certain niveau – par exemple avec les ministres, c’est quasi impossible maintenant d’avoir des rendez-vous en tête-à-tête, sauf peut-être avec les journalistes politiques d’une autre génération – et à la fois l’élu maximise sa politique de communication et à la fois les journalistes accèdent à quelqu’un auquel ils n’auraient pas forcément accès. La concurrence a augmenté. Il y a plus d’interlocuteurs, il y a plus de médias.

Béatrice : Ces déjeuners sont aussi l’occasion pour les journalistes femmes d’adapter leur stratégie. Quand elles ont à faire à des interlocuteurs qu’elles savent compliqués à gérer du point de vue de la relation genrée, le collectif du déjeuner peut être un élément sur lequel s’appuyer pour gérer cette difficulté.

Une journaliste nous disait qu’elle a une source avec qui c’est un peu compliqué. Il est très demandeur de rendez-vous, elle n’a pas forcément besoin de le voir aussi souvent qu’il le souhaiterait ou aussi souvent qu’elle le voit en terme d’information mais elle a besoin d’entretenir cette source. Elle se met d’accord avec une autre collègue qui fait partie du groupe de déjeuner pour y aller ensemble et définir une heure de sortie.

Les journalistes mettent en place des tactiques de manière générale, homme ou femme, mais pour la question qui nous préoccupe aussi. Ce que l’on a observé aussi c’est l’usage des réseaux sociaux. C’est très intéressant aussi bien au niveau des journalistes que des représentants politiques.

C’est une manière de recadrer la relation à travers un autre espace, qui n’est pas l’espace du journal en tant que tel. Et qui est surtout observé par le microcosme des journalistes et des politiques et c’est un moyen de réguler les choses.

Une attitude qui ne convient pas, une attitude que l’on ne va pas pouvoir dénoncer dans le journal mais que l’on va pouvoir relater dans un tweet. Il y a des journalistes qui ont une grande maitrise des réseaux sociaux et de leurs codes et qui peuvent tout à fait s’emparer de ça pour réguler la relation avec le politique.

Eugénie : Alors là toujours pareil, c’est possible mais pas pour n’importe quel-le journaliste. Il faut déjà avoir un contrat stable, dans un média reconnu, considéré comme un interlocuteur incontournable par les représentants politiques et qui va avoir, et ça c’est important, l’appui de sa rédaction ou en tout cas qui ne subit pas au sein de sa rédaction de réprobation. C’est ce que l’on appelle les rédactions friendly.

Mais y a-t-il beaucoup de rédactions soutenant les femmes journalistes dans des cas de harcèlement ?

Eugénie : Disons que toutes les femmes qui ont signé de leur nom la tribune sont dans des rédactions qui a priori sont soit au mieux friendly, soit au pire indifférentes. Mais parmi celles qui ont signé de façon anonyme (pour le nom de la journaliste et le nom du média), on nous a expliqué qu’il y avait des cas où - en conférence de rédaction – les journalistes ont subi des commentaires du type « j’espère que vous n’avez pas participé à la tribune ».

Béatrice : L’anonymat dit des choses sur la question de la précarité du métier et des difficultés de s’exprimer quand on est précaire. Et quand bien même on ne l’est pas, la question des conditions managériales font que c’est plus compliqué pour certaines personnes, surtout dans certains médias.

Eugénie : La tribune dénonce le sexisme des hommes politiques mais, encastrées dans ce problème-là, il y a aussi les questions de rapport de pouvoir genré au sein des rédactions. Ça aussi ça peut empêcher les femmes concernées de prendre publiquement la parole.

C’est quelque chose qui nous avait interpellé dans la tribune, le fait que des journalistes parlent de la cuisine de la fabrication du journalisme. C’est quelque chose qui n’est pas propre au journalisme français.

On peut aussi se dire que cette prise de parole publique peut avoir un coût professionnel. On l’a dit tout à l’heure, l’idée c’est d’entretenir la proximité. Tout le monde dans ce milieu parle de proximité, de confiance, de proximité intellectuelle ou autre, en tout cas de la nécessité d’avoir ce rapport avec ses sources.

Alors aller dénoncer les élus en plus avec l’idée que ce ne sont pas quelques brebis galeuses mais que c’est quand même un problème structurel du champ politique, ça peut être couteux professionnellement.

Béatrice : Et en même temps, il y a autre chose qui nous intéresse. Cette spécificité de la proximité entre les journalistes et les acteurs sur lesquels ils enquêtent se trouve dans le journalisme politique d’accord. Mais c’est pareil pour le sport. C’est beaucoup de déplacements ensemble, beaucoup de proximité, beaucoup d’interconnaissances et parfois de non séparation de la vie professionnelle et de la vie privée.

Aujourd’hui la communication et la professionnalisation du sport font que, pour accéder aux athlètes, il faut construire des liens de confiance sur la durée. Surtout qu’avec les réseaux sociaux et la production - par les clubs eux-mêmes et les athlètes eux-mêmes - de leurs propres médias, font que les médias traditionnels sont aussi fragilisés dans cette relation.

Alors qu’il y a aussi des questions de rapport de genre, de sexisme avéré, comment se fait-il que ça ne sorte pas du côté des journalistes sportifs ? Une hypothèse que l’on peut faire, c’est que c’est encore peu féminisé. C’est une profession très peu féminisée, alors que le journalisme politique s’est féminisé.

Mais c’est intéressant de voir ce qui fait que, même si c’est couteux et qu’il y a des risques, que c’est possible de le dire maintenant ? Qu’est-ce qui a changé dans la profession elle-même, dans les médias, dans l’espace public, dans l’espace politique ? Qu’est-ce qui a rendu possible cette parole ? Qu’est-ce qu’elle englobe comme contraintes et comme coûts potentiels ? Dans d’autres domaines, la parole n’émerge pas.

Est-ce du coup il n’y a pas eu plus d’affaires du côté politique, avec l’affaire DSK, l’affaire Baupin… ? Dans le sport, on n’a pas encore mis en lumière ce rapport avec les journalistes…

Béatrice : Il y a pourtant plein d’affaires avec les footballeurs.

Avec les femmes journalistes ?

Béatrice : Non, pas avec les femmes journalistes mais avec le recours à la prostitution, c’est quand même un marronnier dans les médias : le rapport à la sexualité des athlètes. Ça, on en parle de plus en plus dans nos analyses mais il y a aussi un contexte législatif, une mise à l’agenda politique des questions de parité, le changement des lois, le recours à des politiques publiques, pour accompagner et favoriser l’émergence de ces questions-là.

Eugénie : Oui et puis ça légitime dans l’espace public le thème plus général de l’égalité hommes-femmes. Le thème du harcèlement sexuel, la dénonciation du harcèlement sexuel, l’égalité professionnelle…

Ce contexte rend plus facile l’émergence de cette parole publique. Au sein des entreprises, on voit aussi naitre des injonctions à la parité, à la diversité, à des services spécifiques. En tout cas, ça légitime certains thèmes dans l’espace public et professionnel et ça doit quelque part favoriser ou faciliter ce genre de prise de paroles.

Béatrice : On voit bien que ça favorise certaines prises de paroles, dans certains espaces et c’est ça qui est intéressant à analyser.

Eugénie : Après il y a aussi une évolution de la couverture médiatique et la question de l’intimité de la vie politique. Vous citiez tout à l’heure le scandale DSK ou l’affaire Baupin (celle-là est après la tribune).

La façon dont les journalistes vont se saisir et publiciser les affaires, dont les scandales politico-sexuels, les adultères des élus des hautes sphères de la vie politique, etc. fait penser que la tribune de 2015 s’intègre à cette évolution des frontières de ce que l’on peut dire de la vie privée des élus politiques.

Au moment de l’affaire DSK, ça a été compliqué dans les médias de parler d’enquête pour viol ou de dénonciation de viol, ce n’était pas évident. Aujourd’hui, c’est plus simple de parler aussi des pratiques sexuelles licites ou non illicites des élus.

Le traitement de l’affaire DSK a subi plusieurs phases et le 2e scandale avec l’affaire du Carlton de Lille, on n’est plus vraiment sur des comportements illicites publicisés par les médias mais sur des pratiques sexuelles déviantes, hors-normes, pas à la hauteur d’un homme politique de premier rang mais pour autant ce n’était pas condamnable par la loi à cette époque. La loi a changé depuis. Ça s’inscrit dans des éléments de contexte plus large, règlementaire.

Béatrice : Et puis c’est lié aussi à la façon de communiquer des politiques. Ce ne sont pas seulement les médias qui ont impulsé ça. L’évolution de traitement par exemple par Paris Match des politiques avec les portraits de famille, cette mise en scène de la vie privée… ça a abaissé des modes de fonctionnement qui étaient informels mais qui faisaient que l’on ne touchait pas à ci ou ça.

On voit très bien la différence entre la manière dont Mitterand ou Chirac géraient leurs vies privées et Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou François Hollande. Il s’est passé des choses qui font que la communication politique a changé. La manière dont les acteurs politiques ont eux-même orchestré, mis en scène, leurs vies privées… Pas tous non plus mais refuser c’est aussi montrer que d’autres le font autrement. C’est se démarquer.

Est-ce que dans ce qui peut expliquer cette prise de paroles, il y a certes la féminisation du métier de journaliste politique, mais aussi la féminisation des élues ? Qui commencent elles aussi à dénoncer le sexisme en politique… Est-ce que ça joue et est-ce que les femmes, journalistes et politiques, se saisissent de ça ?

Eugénie : Ça joue dans les deux sens. Parce que si on regarde ce qui s’est passé à partir de la publication de la tribune, il y a derrière la publication de manifestes de femmes politiques, il y a l’affaire Baupin… Il y a un effet boule de neige, quelque chose qui va s’auto-entretenir.

Les dénonciations sont plus courantes et plus fortes que pendant la campagne de Ségolène Royal. C’est la première candidate femme à la présidence de la République avec des chances d’être élue, dont le compagnon est un représentant politique. Dans le couple, c’est elle qui devient le premier plan, ce qui inverse les rôles traditionnels entre les hommes et les femmes dans le couple.

Ce que l’on peut constater dans les discours publics et médiatiques, c’est plutôt un retour de bâton, c’est-à-dire un renforcement des stéréotypes de genre, plus qu’une dénonciation. Les voix qui dénoncent le sexisme ou les stéréotypes de genre, elles, sont minoritaires par rapport à un discours ambiant très stéréotypé avec un gros retour des stéréotypes de genre. Dès que les normes de genre sont transgressées, on a une sorte de retour de bâton.

Béatrice : Moi, j’ai toujours du mal à voir un lien de causalité aussi mécanique. Il y a plus de femmes donc il y a plus de… C’est le même discours qu’on tient en politique : plus de femmes donc plus de douceur… ça renforce des stéréotypes. C’est plus compliqué que ça.

Si on reprend l’exemple de Ségolène, elle a elle-même dans son parcours usé des stéréotypes féminins. Quand elle était ministre de la famille, c’était la première à se mettre en scène. Je ne dis pas qu’elle mérite le retour de bâton, pas du tout, mais elle a joué de ça. Si ça avait été Martine Aubry, par exemple qui n’a jamais joué de ça, est-ce qu’il y aurait eu la même chose ?

Il y aurait eu un retour de bâton parce qu’il y a toujours des stéréotypes et des assignations qui se jouent mais ils n’auraient pas pris les mêmes formes. Ce ne sont pas les mêmes schémas même si ce sont les mêmes stéréotypes. Si on regarde en Allemagne avec Angela Merkel, on voit pareil, des fonctionnements de retour de bâtons.

C’est le discours qu’on tient sur la parité : on mettra plus de femmes et ça changera la manière de fonctionner. Je pense que non, je pense que c’est structurel, plus profond. Si vous êtes socialisée à certains comportements, vous allez continuer de les entretenir même en arrivant au poste que vous visiez. Parce que c’est tellement coûteux pour les femmes d’en arriver là…

Comme une rédactrice en chef qui nous dit « Pourquoi je ne promeus pas plus de femmes ? Parce que je sais que je suis toujours plus regardée et jugée qu’un homologue masculin au même poste donc je ne vais pas alimenter les suspicions en favorisant davantage de parité ». Elles vont faire attention à ça. Donc il faut une transformation structurelle plus profonde de l’espace professionnel. C’est difficile de faire porter ça uniquement sur ça.

Ce n’est pas faire porter uniquement sur ça, c’est se demander si elles se servent des unes et des autres, si elles se servent d’appui pour oser parler…

Eugénie : Oui, c’est ça, il y a forcément un effet mais de là à bouleverser les structures masculines, non.

Vous établissez des hypothèses avant de partir les vérifier sur le terrain. Vous attendiez-vous à rencontrer autant de femmes affrontant du sexisme ?

Eugénie : On a commencé à travailler avec les signataires et les anonymes. On a tiré une ficelle et on a obtenu des contacts, repérant assez vite les quelques journalistes qui ont été vraiment moteur dans la rédaction et la promotion de cette tribune. Et dans la revendication de cette tribune, un peu comme un bouclier, un étendard selon elles.

Elles le disent, elles sont protégées parce qu’elles sont étiquetées. Cette étiquette féministe, quelque part, a pour effet d’après elles, de repousser les mauvais comportements.

Béatrice : Parce qu’elles ont été identifiées comme capables d’éditer ce genre de chose, capables de parler !

Eugénie : C’est notre point de départ mais notre sujet, c’est de regarder les usages ordinaires du genre dans le processus de collecte des informations politiques. Donc dans les relations de pouvoir qui se nouent entre les journalistes politiques d’un côté et les élus, représentants et les professionnels de la politiques (entourages, conseillers…), comment les acteurs se saisissent du genre de cette catégorie qu’ils ont approprié d’une manière ou d’une autre (ils peuvent utiliser d’autres mots que « genre »).

Comment ils vont analyser leurs rapports au prisme du genre. C’est notre sujet. On a donc rencontré des hommes et des femmes qui occupent des positions différentes (chef-fe-s de service, rédacteurs en chef, des journalistes avec des dossiers différents, dans différents médias, avec des positionnements éditoriaux différents aussi), avec l’idée de ne pas poser directement la question du genre.

Savoir si eux dans leurs récits de pratique quotidienne de travail, ils vont mobiliser cet argument, analyser leur pratique au regard de cette catégorie et est-ce qu’ils vont l’utiliser de manière problématique ou non. Est-ce que ça fait problème pour eux ? Notamment dans la partie de collecte des informations.

Béatrice : Du coup, on travaille aussi sur leur socialisation. Leur rapport à la politique mais aussi à leur identité genrée. C’est intéressant de voir comment ils se situent par rapport à ça, comment ils s’identifient. Certaines nous disent « Mais moi je suis très masculine dans ma socialisation, j’ai été éduquée comme ça donc ça c’est passé comme ça ».

On va lier aux parcours professionnels et on s’intéresse beaucoup à qu’est-ce qu’ils mobilisent comme références pour parler. Ils vont prendre des références universitaires scientifiques et d’autres vont mobiliser beaucoup de références de pratiques culturelles, télévisuelles, etc.

C’est intéressant de voir les catégories dans lesquelles ils se construisent, les univers dans lesquels ils baignent, les univers culturels et qu’est-ce qui se joue là. Pour revenir à la question de « est-ce que l’on a été surprises ? », je pense que là ça renvoie aussi à nos propres trajectoires.

Dans mon travail, je côtoie énormément de journalistes au jour le jour donc ces paroles-là, de la cuisine des médias, je l’ai dans ma pratique quotidienne du travail. Hommes comme femmes, ce sont des discussions qui arrivent. Ou avec les étudiants parce qu’ils font beaucoup de stages, ont des contrats avec des médias. On n’arrive pas avec un regard vierge.

On n’a pas été étonnées. Surtout que le sexisme, c’est une chose à laquelle on est confrontées dans notre propre milieu professionnel.

Eugénie : Et puis, c’est à l’ordre du jour. On avait mené l’enquête, on avait recueilli beaucoup de propos sur le sexisme au sein des rédactions. Mais c’était du sexisme ordinaire. Des blagues, des petites remarques.

Comme ce que l’on trouve sur Paye Ton Journal… ?

Béatrice : Absolument, c’est tout-à-fait ça !

Vous n’avez pas mentionné auprès des interviewé-e-s que vous vous intéressiez à la question du genre dans les rapports avec les sources. Est-ce que les femmes le mentionnent davantage que les hommes ou est-ce plus insidieux ?

Béatrice : C’est plus insidieux. Quand on discutait avec eux, on demandait en fait comment ils font, comment ils fonctionnent. Mais la question est aussi soulevée par des hommes. Et ce qui peut être intéressant aussi c’est qu’on sait bien que les personnes qui occupent des places dominantes, le monde s’adapte à eux, donc ils ne s’aperçoivent pas que le monde s’est adapté à eux.

C’est quand vous n’êtes pas un dominant dans les places dominantes que vous vous apercevez constamment que vous devez faire des efforts pour vous adapter au monde. Ce n’est pas étonnant que les discours les plus critiques sur les dominations émergent de groupes sociaux qui subissent.

Et en même temps, ce n’est pas un hasard non plus que ce soit les plus dominantes des dominées qui prennent la parole dans la tribune de manière non anonyme. Elles subissent la discrimination mais elles la subissent moins que celles qui sont précaires ou dans des rédactions non friendly.

Elles prennent le risque parce qu’il est amoindri. Mais elles prennent le risque quand même parce qu’elles estiment subir aussi le rapport de domination. Mais des hommes parlent aussi des rapports qu’ils peuvent avoir en terme de genre avec des entourages politiques femmes.

Après, c’est l’interprétation qu’on en donne qui devient intéressante, y compris chez certaines femmes. C’est intéressant comment elles se construisent des frontières dans les définitions. A quel moment elles sont dans la séduction et elles estiment que ce n’est pas un problème, et dans quel cadre ce n’est pas un problème ?

Mais les hommes aussi ils vous disent « ça c’est une relation de séduction qui ne pose pas de problème, etc. » On voit bien qu’elles ne vont pas avoir les mêmes grilles d’évaluation derrière.

Qu’est ce qui structure ça ? Comment elles se construisent des catégories de définition ? de hiérarchie ? Qu’est-ce qui pose problème et à quel moment ça devient un problème, individuellement et collectivement ? Qu’est-ce qui explique pour certaines la limite est là et pour d’autres, elle n’est pas là ?

Eugénie : Parmi les signataires, elles n’ont pas les mêmes socialisations, le même appareillage théorique ou conceptuel pour structurer leurs pensées. C’est la dimension consensuelle de « c’est normal qu’il y ait des rapports de séduction entre les hommes et les femmes dans le milieu professionnel » qu’elles vont interroger et remettre en cause.

Parmi ces journalistes, celle qui dit « je ne suis pas concernée, c’est de la séduction mais ce n’est pas un problème », elle finit par dire « enfin c’est toujours à sens unique, de l’homme vers la femme, ça veut bien dire que lui il pense qu’il peut se permettre ça ». Donc à la fin de son analyse ou de son propos, elle dénonce quelque chose qui est de l’ordre d’un phénomène…

Béatrice : Elle dit que ce n’est pas un problème pour elle et en même temps elle reconnaît que si elle se décentre d’elle, il y a une asymétrie genrée dans la séduction qui est problématique. Et c’est ça qui est intéressant dans l’enquête, c’est qu’on s’aperçoit des prises de conscience individuelles et du collectif.

Le travail du collectif est intéressant, la mise en partage des paroles, des expériences, comment elle amène à faire évoluer le cheminement personnel de chacune d’entre elles. Ça renvoie à la question de qu’est-ce le travail de l’engagement collectif ? Qu’est-ce que ça apporte ? Qu’est-ce que ça permet de faire bouger et ce que ne permet pas la simple prise de position individuelle ?

On travaille sur les retombées individuelles de leur participation à ce collectif. Il y en a une qui dit qu’elle a signé sans se sentir concernée par le problème et à la fin, on se rend compte qu’elle se retrouve identifiée et mobilisée pour répondre aux questions sur ce sujet-là. Pour elle, au départ, elle participait par solidarité parce qu’elle estimait que ce n’était pas normal. Et maintenant elle devient une porte parole du collectif.

Eugénie : A contrario, on a aussi une journaliste dont la signature de la tribune s’inscrit totalement dans sa trajectoire professionnelle, elle dénonce les violences sexuelles et sexistes des élus dans sa pratique professionnelle, c’est quelque chose qu’elle a fait avant, sur lequel elle a enquêté, rédigé, publié, ça s’inscrit dans sa position très en phase avec sa conception de l’excellence journalistique et sa socialisation militante.

Elle dit que le monde politique est un monde de vieux mâles blancs… C’est intéressant de voir ce que cela fait sur les trajectoires de ces journalistes.

J’imagine que plusieurs d’entre elles sont dans le collectif Prenons la Une ?

Eugénie : Oui il y en a quelques unes mais elles ne sont pas super actives. Elles ont participé mais elles ne font pas partie des moteurs du collectif.

Il y a aussi des journalistes femmes qui refusent de se saisir de ça. Elles vont jusqu’à nier la pertinence de cet angle de lecture. Certains ou certaines mobilisent d’autres catégories comme celle de l’ethnicité avant tout. On a été surprises par ces éléments-là. Comme l’orientation sexuelle.

On s’est dit qu’on allait aussi interroger des journalistes en fonction de ces critères-là. On n’a pas interrogé beaucoup d’hommes pour l’instant mais les deux ont soulevé ces questions en tout cas. Il faut pousser l’analyse.

La façon de se saisir du genre pour comprendre ces relations n’est pas quelque chose d’uniforme ou qui ferait une différence binaire entre les femmes journalistes d’un côté et les hommes journalistes de l’autre. On peut dire que l’enquête est en cours, elle est amorcée.

Où en êtes-vous actuellement dans l’enquête ?

Béatrice : On est un peu en stand by actuellement parce qu’on a d’autres travaux et terrains en parallèle. Que Parcoursup est passé par là. Et puis avec toutes nos responsabilités, nos cours, etc…

Eugénie : On va essayer de repartir sur le terrain à la rentrée prochaine. Il y a eu un coup d’arrêt dû à l’agenda politique. On a commencé en 2016 et il y a eu les Présidentielles donc là plus aucun journaliste n’était disponible. Il ne faut pas passer pour les chercheurs qui n’ont rien compris à l’agenda des journalistes politiques !

Mais l’idée dans la recherche est aussi de communiquer sur les premiers résultats donc là on est plutôt dans une phase où on a commencé à publiciser nos résultats, à échanger avec nos collègues et puis on va reprendre le terrain. Mais c’est quasi un terrain infini ! 

Célian Ramis

1939-1945 : Oui, il y avait des lesbiennes !

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Champs Libres, Rennes
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Elles ont été oubliées de l’Histoire. Queer Code répertorie, sur Internet, un grand nombre des ressources culturelles, historiques ou sociologiques concernant les femmes qui aimaient les femmes et le site Constellations brisées propose des cartographies de leurs parcours.
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Déportées, résistantes ou collabos, lors de la Seconde guerre mondiale, elles étaient des femmes et aimaient les femmes. Pourtant, elles ont été oubliées de l’Histoire. Queer Code répertorie, sur Internet, un grand nombre des ressources culturelles, historiques ou sociologiques les concernant et le site Constellations brisées propose des cartographies de leurs parcours.

Le 18 avril dernier, des militantes rennaises et Queer Code se réunissaient autour d’un atelier « Nos histoires féministes et LGBTI sont numériques », aux Champs Libres. Rencontre avec Isabelle Sentis, membre de Queer Code et coordinatrice du projet Constellations brisées.

YEGG : Qu’est-ce que le projet Queer code ?

Isabelle Sentis : C’est un projet d’équipe créé il y a 3 ans, issu d’une association qui s’appelle Mémoires en chantier. L’idée, c’était de créer une plateforme numérique et des projets numériques pour faire connaître l’histoire des femmes et particulièrement des femmes qui ont aimé des femmes pendant la seconde guerre mondiale.

On a lancé la plateforme à l’occasion de l’anniversaire des 75 ans de la libération des camps de concentration. C’était en fait un temps qui était issu de tout un cheminement des unes et des autres de plusieurs années. Chacune et chacun, car il y a aussi des hommes avec nous, se sont mobilisé-e-s, à des périodes différentes.

Mais c’est issu d’une longue mobilisation pour certain-e-s. L’idée c’est justement de créer collectivement et d’apprendre collectivement. Par exemple, Lydie est ingénieure dans tout ce qui est sciences de l’information et de la documentation de l’informatique. Moi je n’y connais strictement rien à l’informatique.

Ça a permis à des personnes déjà mobilisées de rencontrer d’autres femmes qui venaient plutôt de pratiques numériques, notamment les jeunes femmes qui viennent de l’univers de la création des jeux vidéo. Queer Code, c’est vraiment pour se retrouver et permettre à d’autres personnes de nous rejoindre parce qu’on utilise les outils numériques.

Concernant le cheminement dont vous parlez, c’est parce que vous avez constaté l’absence des femmes, et notamment des lesbiennes, dans les parcours relatés dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale ?

Isabelle : L’Histoire est une construction sociale. Tout ce qui est mémoriel c’est la même chose, ce sont des combats pour que certains groupes accèdent à ce travail-là. Il y a toute une mobilisation de groupes LGBT, depuis plus de 20 ans, pour la reconnaissance de la déportation pour homosexualité. Masculine parce que les nazis ont pénalisé l’homosexualité masculine.

Les lesbiennes ont également été persécutées mais il n’y avait pas de législation à proprement parler parce que comme dans beaucoup de régimes oppressifs, on ne nommait pas pour ne que ça n’existe pas. Ça n’existe pas, on n’a donc pas besoin de faire une loi là dessus.

Mais elles ont été persécutées là où il y avait la législation nazie. Dans les pays occupés, dans les zones occupées. La France a eu des statuts différents selon les moments de la guerre, avec une législation différente. Donc il y a eu des persécutions différentes selon les moments de la guerre et selon les endroits.

C’est complexe. Parfois, des femmes ont fui en France ou des françaises ont fui dans d’autres pays. Des femmes sont aussi allées aider d’autres femmes et d’autres hommes dans d’autres pays. Comme c’est le cas pour des femmes suisses qui sont allées avec la Croix Rouge en Espagne pendant la Guerre Civile.

Il y a beaucoup, tout comme il y en a encore aujourd’hui, de mouvements de populations et de mouvements de personnes pour différentes raisons. D’autres n’accèdent pas toujours aux autres pays, les Etats-Unis avaient par exemple à un moment fermé leurs frontières.

Là on est en train de préparer la cartographie d’une jeune femme juive autrichienne qui a été déportée à Auschwitz parce qu’elle était juive mais elle était également lesbienne - elle n’aurait pas utilisé ce mot parce que ce n’était pas ce mot qu’on employait à l’époque mais en tout cas elle a aimé une jeune femme norvégienne - et elle attendait un visa pour l’Angleterre où une partie de sa famille avait réussi à s’échapper.

Voilà toute la complexité de l’attente comme des personnes en France ont attendu des visas pour les Etats-Unis, le Mexique, etc. Et qui ont été bloquées parce que sans visas. Certaines ont fui par d’autres chemins et se sont retrouvées bloquées parce que les frontières ont été fermées. Mais on peut encore trouver ça de nos jours…

Il y avait plusieurs enjeux par rapport à Queer Code : montrer que oui il y a des travaux d’historien-ne-s mais aussi de citoyen-ne-s pour faire connaître ces parcours de vie. Le numérique est un espace de combat pour y être visible. Il y a beaucoup de négationnistes, de racistes, d’homophobes, présents sur ces espaces.

L’idée c’est d’être présent dans un espace pour montrer cette histoire et pour montrer surtout qu’on est capables de la partager et de réfléchir ensemble. Si on reprend des slogans féministes des années 70 il y avait vraiment le fait que la construction des femmes, et des hommes bien sûr, c’est un fait social, un fait culturel, qui ne se fait pas tout seul.

Il faut se mobiliser. Tout le monde peut y contribuer. L’idée, c’est ça : ne pas hiérarchiser les savoirs mais les faire dialoguer et aussi bien valoriser les articles d’historiennes que des personnes comme récemment des jeunes qui ont écrit une pièce de théâtre, que de militantes qui aident des familles à transmettre leur histoire.

Montrer que toutes ces démarches, tous ces savoirs sont importants. Et qu’on peut tou-te-s apprendre, c’est ça qui est passionnant, autant les technologies numériques que d’autres techniques. Lydie fait beaucoup de traduction pour nous, de l’anglais vers le français ou du français vers l’anglais. Elle fait aussi une veille qui est très précieuse.

Ce qui est passionnant avec les savoirs c’est que tout bouge très vite, notamment dans cette ère du numérique. On peut avoir l’impression que l’Histoire, ça va lentement et en fait on se rend compte que c’est étonnant. Il y a par exemple des féministes américaines qui étudient les mouvements féministes français.

Si on ne vérifie pas ce qui se passe dans les universités américaines, on peut passer à côté car ils ne vont pas être traduits en français, on ne va pas les voir dans nos librairies. Montrer que c’est en constant mouvement et qu’il y a des enjeux différents dans la mobilisation selon les générations.

Pour notre génération (quadras), ce travail de revendication de la Seconde guerre mondiale en tant que lesbiennes, c’est constructif, c’est un vrai combat. Pour des jeunes femmes comme Emilie, avec nous dans l’équipe, qui sont jeunes, qui ont une vingtaine d’années, c’est complètement une autre histoire de construction identitaire parce que pour elle en fait c’est quelque chose qui est déjà acté donc ce n’est pas la même histoire.

C’est intéressant de voir comment les générations ont des histoires différentes, d’autres cheminements. Passionnant ce dialogue intergénérationnel. Montrer que c’est un travail de médiation sur ce qui existe comme savoirs et de reconstruction de nouveaux savoirs.

Est-ce que ce qui lie les générations entre elles, c’est qu’aujourd’hui encore les femmes lesbiennes sont invisibilisées, tout comme le sont encore les personnes racisées ? Parce qu’on voit bien que Queer Code rassemble un grand nombre de ressources, ce n’est donc pas qu’il n’y a rien sur ce sujet mais plutôt que leur diffusion ne se fait pas comme elle devrait…

Isabelle : C’est passionnant tout ça et un jour on fera nos propres constellations, nos propres parcours, de comment on a eu l’information. Comment on a eu telles ressources, comment telle personne a cheminé, a réfléchi aux enjeux. Ce qui est sûr, c’est que les manières de transmettre et d’accéder aux informations selon les générations sont différentes.

Et puis ce qui est intéressant, c’est d’essayer de partager ça - et pas que sur la Seconde guerre mondiale - pour se rendre compte que tout est en perpétuel mouvement. J’ai 43 ans, il faut aussi que je me mobilise, rien n’est acquis, que ce soit sur la santé de mon corps, sur les droits, on voit que tout est en évolution, que des choses s’améliorent, qu’il y a de nouvelles avancées scientifiques. C’est aussi un mécanisme.

Lydie (membre de Queer Code) : c’est compliqué de se servir de l’expérience des anciennes, c’est compliqué de transmettre, nous, nous sommes la génération entre les deux. C’est un vrai travail.

Isabelle : On peut transmettre à des femmes de 70 ans, des femmes plus jeunes peuvent nous transmettre à nous. On montre que ça part dans tous les sens, on essaye d’apprendre à travers ces expériences, d’apprendre de nous-mêmes, avec les autres. S’autoriser à apprendre autrement, à essayer, on peut se tromper. C’est un dialogue parfois étonnant. On ne répond pas du tout à votre question.

Comment est reçu Queer Code ? Essayez-vous d’aller vers un public moins sensibilisé à ces thématiques-là pour que le grand public se rende compte que des femmes lesbiennes ont été déportées, ont été dans la résistance ou ont collaboré ?

Isabelle : C’est très complexe parce que nous on va mettre des mots alors que la personne aura vécu quelque chose de différent. On essaye de ne pas être dans le jugement mais on est des êtres humains donc on s’identifie à telle ou telle figure. Faut bien montrer toute la complexité de ces histoires-là en particulier.

Oui, on essaye de toucher un large public. Comme aujourd’hui, en venant aux Champs Libres pour le rendez-vous des 4C. Et puis passer par le numérique nous permet d’atteindre des groupes qui vont être intéressés par notre démarche numérique mais pas forcément par notre démarche féministe et lesbienne.

Bien sûr ils vont être intéressés sinon ils ne viendraient pas du tout mais l’accroche va porter plutôt sur le côté technique. L’idée c’est de toucher de plus en plus de musées pour qu’ils s’essayent à cette médiation numérique.

Il y a encore des tabous, donc on va venir par notre côté médiation numérique pour parler du fond ensuite : des femmes qui aiment des femmes. Ça nous permet de laisser ouvert, avec plein de façons de venir à nous et de dialoguer avec nous.

Heureusement, les choses vont de mieux en mieux dans le dialogue entre les associations d’anciens déportés, les structures mémorielles, il y a quand même une grosse évolution vers un dialogue.

Lydie : Dans mon milieu professionnel, je le montre à des collègues en leur disant d’aller voir et de me dire ce qu’ils-elles en pensent. Mine de rien, ils/elles regardent un peu techniquement mais ils/elles voient le fond, qu’ils/elles ne seraient pas forcément allés chercher d’eux/elles-mêmes. Pas par hostilité mais parce que ce n’est pas leur centre d’intérêt. C’est rigolo d’amener comme ça différentes personnes à différentes choses.

Isabelle : On apprend beaucoup. On revient d’Angleterre, où il y a un vrai travail fait par les associations LGBT pour aller vers les professeurs, pour leur amener du matériel pédagogique pour leurs cours, pas que d’Histoire mais aussi de toutes les disciplines scolaires. On apprend beaucoup de leur façon de travailler, de collaborer.

Peut-être qu’un jour il y aura tout ce travail, qui permettra tous ces apports pédagogiques, les passerelles se font petit à petit. Le numérique va nous permettre ça. Une façon de les amener à inclure petit à petit. On s’auto-censure tous beaucoup.

Là on va faire une cartographie de Marguerite Chabiron, une pharmacienne qui a été déportée pour actes de résistance, qui a aidé des résistantes dont une qu’elle connaissait parce qu’elle était lesbienne. Elles ont été arrêtées à Bordeaux, puis ont été à la prison de Rennes puis déportées à Ravensbruck.

Et c’est un monsieur qui a maintenant plus de 75 ans qui transmet son histoire, qui a écrit un livre numérique. On lui a écrit en lui disant qu’on allait faire une cartographie, il était tout content, tout ému. Il a trouvé formidable Queer Code, il nous a donné l’autorisation d’utiliser des extraits du journal de sa tante.

C’est vraiment un dialogue avec des personnes qui elles-mêmes ont cherché à transmettre leur histoire par le numérique. Le numérique, c’est de l’auto-édition. Et ces personnes sont ravies. Maintenant, on va aider ce monsieur à transmettre l’archive réelle. Avec lui, en dialoguant aussi avec des chercheuses, des archivistes.

On apprend avec lui, en même temps que lui, à transmettre cet objet, ce journal intime. C’est une belle histoire et je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui ont cette envie-là. Des fois il y a de la pudeur, des temporalités, ça on s’en rend bien compte, des temporalités.

Notamment les femmes et particulièrement les lesbiennes, les personnes minorisées et racisées, ce sont des temporalités différentes. Ça arrive, c’est une patience, une patience active.

Qu’est-ce qui vous a amené à mettre Thérèse Pierre en première dans les Constellations brisées ?

Isabelle : Ça fait une dizaine d’années qu’on chemine avec son histoire. On a découvert, il y a une dizaine d’années, le documentaire fait par Robin Hunzinger. On a été très très touchées. C’était la première fois qu’il y avait un documentaire qui évoquait le destin de deux femmes qui s’étaient aimées dans les années 30.

On a écrit au réalisateur pour le remercier et il nous a mis en contact avec sa maman qui était en train d’écrire un livre et on a dialogué avec elle par internet. Le numérique, on voit que ça facilite, ça accélère les choses.

On a échangé avec Claudie Hunzinger, on s’est retrouvé-e-s à l’accompagner dans la recherche d’un éditeur, dans comment dire les choses. On aurait aimé que son texte s’accompagne d’une préface d’une historienne peut-être. Mais elle, elle avait vraiment envie de faire une œuvre littéraire, ce que l’on comprend.

Lydie : Passer par le biais de la fiction permet - pour ceux qui n’ont pas envie d’entendre dans la famille - de se dire que ce n’est pas vrai puisque c’est une fiction.

Isabelle : On est pour que chacun-e s’exprime comme elle/il le souhaite. Robin a fait un documentaire, sa mère une fiction et puis nous on fait un site Internet, des quizz numériques. Chacun-e sa manière de faire.

On est venues aux Champs Libres faire des recherches sur Thérèse Pierre et on a cheminé. On est allées à Fougères, aux archives municipales, aux Champs Libres. Puis après on a fait Queer Code, la plateforme et on s’est dit qu’on allait faire des cartographies, parce que c’est une autre manière de visualiser les parcours, en étant ludiques, une manière de se situer dans des territoires, de se situer dans une démarche de plus en plus citoyenne.

On a tout de suite penser à elle parce qu’on a un chemin tout particulier avec elle, dans une région que nous aimons beaucoup (la Bretagne). Et pour plein de raisons ! Moi, je l’aime dans ces idées politiques, dans son engagement, elle me touche particulièrement. On a tou-te-s des personnes qui nous touchent plus ou moins.

Après, on ne s’est pas arrêté-e-s à Thérèse Pierre dans nos recherches. Mais j’ai trouvé effectivement la personne que je voulais avoir dans mon Panthéon féministe à moi. J’aurais pu m’arrêter là mais c’est intéressant de montrer la diversité.

Marguerite Chabiron c’est une autre classe sociale, un autre parcours de vie et elle est tout aussi passionnante, on apprend d’elle comme de Ruth Meyer, une jeune fille qui va être déportée dans la vingtaine d’années. C’est un autre moment de vie.

Thérèse Pierre forcément à un moment j’avais quasiment le même âge qu’elle. C’était très marquant. On doit un peu se bagarrer aussi avec des arguments qui ne sont pas bons. On va nous dire « les femmes n’ont pas été cheffes de réseau », bah voilà là on a une cheffe de réseau, « les femmes n’ont pas porté des armes », si.

On essaye de ne pas être là-dedans car notre idée est de montrer que tout est résistance. Qu’on soit une jeune fille juive et qu’on commence à être dans le désir d’une autre femme, c’est une résistance. Au patriarcat, à l’hétéronormativité.

Etre une femme prostituée pour différentes raisons et qui se bat pour pouvoir vivre ses amours lesbiens, c’est aussi de la résistance. Des jeunes filles qui vont aller dans tel cabaret pour rencontrer d’autres femmes, c’est de la résistance.

Etre une cheffe de réseau, bien sûr c’est de la résistance. L’idée n’est pas de hiérarchiser. Ce qui a été le cas par certains hommes qui ont hiérarchisé certains faits de résistance. On essaie de ne pas être là-dedans justement. Ne pas hiérarchiser non plus l’horreur.

Thérèse Pierre nous touche particulièrement parce qu’elle a été exemplaire dans toute la complexité de la vie, dans toute la complexité de ce qu’elle était. Ce qui est intéressant par le travail de Robin, le travail de Claudie et notre travail, parce que c’est quelqu’un qui a été célébrée à Fougères, et que c’est aussi toute la dimension de ce qu’elle était, et je crois que c’est important.

Il y a une école qui porte son nom, et c’est important que les enfants, quels qu’ils soient, pas seulement les homosexuels, pas forcément les filles, mais que l’on puisse appréhender le fait qu’elle avait une identité complexe, comme toute personne. Avec effectivement une orientation sexuelle, avec une histoire de vie.

Elle n’était pas bretonne mais elle a fait beaucoup de choses pour la Bretagne, avec des bretons et des bretonnes. Elle venait d’ailleurs mais c’est passionnant. Elle était admirée et chérie. Des personnes chérissent son souvenir. On a été en correspondance avec une dame qui a travaillé dans son réseau et qui à la fin de la guerre a beaucoup œuvré pour transmettre l’histoire de Thérèse Pierre.

Ce sont des témoignages très émouvants. En étant là à toutes les journées du souvenir, en faisant des discours, en transmettant à sa façon dans sa commune. Et nous, nous faisons autrement, à 1000 kms de là, on a pu dialoguer avec différentes générations et différents points de vue. C’est là aussi l’intérêt. C’est très riche.

Car on rencontre des personnes que l’on n’aurait jamais rencontrées autrement, ni dans nos entourages professionnels, ou dans nos familles ou nos familles de cœur. Ça met aussi d’avoir un autre lien avec la Bretagne, parce qu’il y a plein de choses qui nous touchent dans l’histoire et la culture bretonne et là ça nous relie aussi.

Sur le dialogue avec les générations et avec la Bretagne, comment avez-vous établi les échanges avec les militantes féministes et LGBTI de Rennes ?

Isabelle : Il y a différents réseaux. Il y a des militantes des droits des femmes que l’on connaît via nos engagements féministes, notamment via le Planning Familial, par aussi des personnes que l’on a pu rencontrer via les archives féministes, parce que nous sommes allées plusieurs fois à des colloques à Angers et on a rencontré des militantes rennaises là-bas.

En allant aussi faire des recherches à Nantes, en étant dans d’autres combats pour les personnes LGBT, on a rencontré des Rennais et des Rennaises. Et puis en cherchant ce que l’on fait d’autres, apprendre et s’inspirer d’autres, c’est vraiment notre démarche donc là on va rencontrer pour la première fois tout à l’heure Anne-Lise et Lou qui font un travail de cartographie.

On avait vraiment envie d’apprendre avec les Rennais et les Rennaises notamment via ce rendez-vous des 4C, qui est vraiment une démarche passionnante. Dans notre état d’esprit. Et puis on va rencontrer d’autres personnes que l’on ne connaît pas et c’est ça qui est intéressant. Le numérique, c’est bien, ça nous permet d’être en contact mais c’est bien d’avoir des temps de rencontre.

L’idée c’est de s’inspirer, de découvrir les centres d’intérêts des un-e-s et des autres, les projets. Et évoquer Thérèse Pierre, parce qu’on y tenait. À 15 jours de la journée du souvenir des victimes et des héros/héroïnes de la déportation, on voulait particulièrement avoir un moment symbolique pour toutes les femmes qui sont parties de la prison Jacques Cartier à Rennes pour la déportation, quels que soient leur statut.

Et celles aussi qui ne sont pas parties, parce que Thérèse Pierre, elle, est morte ici, à Rennes. Elle aurait été éventuellement soit fusillée, soit déportée mais bon son destin s’arrêtait là. Il était brisé pour une partie parce qu’il faut voir l’espoir qu’elle nous transmet. D’espoir et de mobilisation. De voir que dans les heures les plus sombres, il y a toujours de l’espoir et des choix.

Car elle a aussi fait des choix, pour les personnes de Fougères, pour les personnes qui étaient sous ses ordres. Pour ses idéaux. C’est porteur d’espoir même si c’est douloureux. Montrer aussi que les engagements sont importants. C’est ça que l’on veut faire passer je crois.

Souvent, on a l’impression qu’on ne peut rien faire. C’est ça que l’on veut démontrer, en apprenant ensemble à Queer Code, c’est montrer que l’on peut agir. On montre qu’il y a des choses, concernant l’histoire des femmes, l’histoire des lesbiennes, et que l’on peut faire des choses.

Chacun-e a sa façon, avec ses moyens tout est possible et c’est ça qui est passionnant. Toutes les mobilisations sont possibles et sont importantes.

 

Célian Ramis

Black Palabres : la Négritude transcendée par Bilor

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Librairie Planète Io, Rennes
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En avril, elle invitait les Rennais-es à la librairie Planète Io pour son cabaret poétique Black Palabres. Prennent corps les poèmes d’Aimé Césaire, de Léon-Gontran Damas ou encore de Léopold Sédar Senghor, grands poètes de la Négritude.
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L’exil, l’esclavagisme, l’héritage. Marie-Laure Thimotée – alias Bilor – aborde ces sujets avec le soupçon d’humour qui brise les tabous mais n’enlève rien à leur profondeur. Du 5 au 7 avril dernier, elle invitait les Rennais-es à la librairie Planète Io pour son cabaret poétique Black Palabres. Pendant une heure, prennent corps les poèmes d’Aimé Césaire, de Léon-Gontran Damas ou encore de Léopold Sédar Senghor, grands poètes de la Négritude.

Elle s’accompagne d’un piano et de quelques instruments africains comme un Kalimba - qu’elle appelle “Piano à pouces”. Tantôt en musique, tantôt en narration, la comédienne Bilor – Marie-Laure Thimothée, de son nom civil - met en scène les poèmes de la Négritude. Un mot inventé en 1935 par Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais, en réaction à l’assimilation culturelle imposée par la France dans ses colonies.

Suivi par Léon-Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor ou encore Bigaro Diop - tous hommes de lettres - le mouvement devient un outil politique de défense des cultures et identités noires. Poèmes, essais, livres, théâtre, la Négritude condamne le colonialisme avec force par le biais culturel. Léon-Gontran Damas - poète guyanais - le décrivait comme :

“Le mouvement tendant à rattacher les noir-e-s de nationalité et de statut français, à leur histoire, leurs traditions et aux langues exprimant leurs âmes”.

C’est d’ailleurs autour du texte de Damas, Black-Label, que Bilor construit son spectacle joué à la librairie rennaise Planète Io du 5 au 7 avril. S’ajoutent à cette discussion en 12 poèmes, les grands poètes Edouard Glissant, Abdourahman Waberi et la seule femme Ananda Devi, poétesse et romancière mauricienne. Dans les textes résonnent le déchirement de l’exil et la colère de l’oppression rythmée par la citation de Damas « Black Label à boire, pour ne pas changer. Black Label à boire, à quoi bon changer » que Bilor intègre avant chaque nouveau poème.

HÉRITAGE

Et quand l’artiste ne chante pas, elle tient le recueil de Damas, et transcende le texte à coup de pas de danse, perchée sur une chaise ou clamant près de la porte de la librairie des vers durs et rugueux sans jamais tomber dans la victimisation. Son but : rendre hommage à la Négritude avec bienveillance, sans victimiser les personnes noires ni culpabiliser les personnes blanches :

Je pense qu’il faut à tout prix sortir du système de complainte. J’ai envie d’y lire ça [dans ces poèmes]. C’est un appel à la vigilance car tous les jours on a le choix de faire l’animal ou de faire appel à notre humanité : ma colère j’en suis maître”.

Elle utilise alors l’humour et ses talents d’actrice affûtés au Cours Florent dans les années 90 pour rendre le sujet moins difficile. Pourtant, l’arrachement à la terre, à la tradition et cette errance qui en résulte font écho à l’histoire de l’artiste. Elle-même née à Paris d’un père martiniquais et d’une mère algérienne :

“J’ai toujours eu le sentiment d’avoir le cul entre deux chaises. J’ai grandi en France et c’était important que j’aille du côté de mes racines […] Il y a quelques années, j’ai découvert le livre Du Crime d’être Noir de l’auteur Bassidiky Coulibaly et ça a résonné en moi ».

RACISME ORDINAIRE

Aujourd’hui, elle se réapproprie un héritage qu’elle remet au goût du jour dans une société où sévit encore le racisme ordinaire. En décembre 2017, le célèbre footballeur français Antoine Griezmann se trouve au cœur d’une polémique. A l’occasion d’une soirée déguisée, il arbore une “Black Face” - visage noir - afin de se grimer en joueur de basket des Harlem Globetrotters (célèbre équipe américaine).

Cette pratique, qui servait à caricaturer et stéréotyper les personnes noires dans les théâtres jusqu’aux années 1960, semble être ignorée du sportif. Il s’excuse aussitôt. Mais le constat est le même : le manque criant d’éducation. La faute à l’Histoire mal enseignée dans les manuels scolaires ? La faute aux “C’était de l’humour !”, argument donné par Anne-Sophie Leclère en 2013 après avoir comparé Christiane Taubira - alors Garde des Sceaux et Ministre de la Justice du gouvernement François Hollande – à un singe ?

ASSUMER SES RESPONSABILITÉS

Bilor apporte un début de réponse : “Dans tous les génocides, le point commun entre bourreaux et victimes est qu’ils/elles sont déshumanisé.e.s”. Et sans humanité derrière l’Histoire, les erreurs se répètent, même si la France assume petit à petit ses responsabilités. En 2012, la ville de Nantes a finalement inauguré Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Un grand pas bien tardif pour la ville au “premier port négrier de France au 18ème siècle” comme on peut lire sur le site internet du monument.

Loin de tous préjugés, Bilor réussit avec Black Palabres à faire (re)découvrir les poètes de la Négritude. Un mouvement que l’artiste désormais installée à Douarnenez dans le Finistère étend à toute forme d’injustice en citant Aimé Césaire :

"La Négritude, c'est le rejet de la domination et de l'oppression dans le monde."   

Célian Ramis

La célébration du feu au-dedans des femmes

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Théâtre de la Parcheminerie
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Dans "Du feu au-dedans", Fernanda Barth manie avec tact différents archétypes féminins.
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Sur la scène de La Parcheminerie, à l'occasion du festival Mythos, jeudi 19 avril, Fernanda Barth présentait Du feu au-dedans, une pièce écrite par Régis De Martrin-Donos, dans laquelle elle manie avec tact différents archétypes féminins.  

Ce n’est pas l’histoire « du féminin qui parle du féminin ». C’est, précise la comédienne, un spectacle « d’une femme et d’un homme ». Parce qu’elle a souhaité que la pièce soit écrite par l’auteur et dramaturge, également metteur en scène, Régis De Martrin-Donos (le spectacle est né dans le cadre du Lyncéus festival de Binic, porté par le collectif Lyncéus).

Après échanges et discussions autour des figures féminines qu’elle admire et qui la fascinent, il définit une forme alliant plusieurs portraits :

« Il m’a dit « Comme ça tu joueras ces femmes dont tu rêves », qui sont devenues après des femmes dont lui il rêvait aussi. Il a ajouté des figures qui l’inspiraient. Et ça, ça m’intéresse. »

Sur scène, Fernanda Barth les fait (re)vivre et exprimer leurs paroles, leurs récits. En commençant par la bergère, au Moyen-Âge, accusée de sorcellerie. Un personnage auquel elle tient particulièrement, s’intéressant aux sorcières depuis sont enfance, « beaucoup plus qu’aux princesses ! ».

Elle aime cette figure de la femme transgressive, « étrange, belle et pas belle, qu’on veut voir et dont on a peur, et en grandissant, j’ai peut-être compris, ou en tout cas en tant qu’artiste je suis à la recherche de cette ambigüité qui me plait chez ces être fantasmés. »

Pour le spectacle, elle s’est plongée dans les récits des procès en sorcellerie. Parce qu’on ne peut trouver que des retranscriptions de ce que les femmes répondaient pour se défendre.

« Les sorcières n’ont jamais écrit, parlé ou dit ce qu’elles avaient à dire. C’est une affaire d’hommes ces procès. Ça me touche et ça me donne envie de pleurer de lire ça. J’avais envie de les convoquer, de les défendre, dire que ça a eu lieu. Ça ne change pas grand chose au monde mais ça change quelque chose pour moi de prendre la parole pour citer et célébrer ces femmes-là que j’aime. »
souligne avec émotion la comédienne.

Pas étonnant que sa bergère soit aussi précisément juste et réaliste. Parce qu’elle est une femme qui vit seule sur la falaise et communie avec la Nature, elle mérite la sentence ultime. Parce qu’elle est une femme, tout court.

« C’est donc ça le mal que j’ai en moi ? », s’interroge cette Anne Trégor, « 17 hivers », qui ainsi vient rappeler comment la société voyait les femmes à cette époque, surtout celles qui s’écartaient de la norme imposée, et ce qu’elle leur faisait subir pour les punir, allant jusqu’à les tuer ou les brûler sur le bucher.

Sur les planches et à travers Fernanda Barth, les femmes se succèdent, se croisent et se répondent. Ouvrent une porte sur une réflexion, une question ou disparaissent sur une affirmation bien sentie. Comme cette chanteuse de cabaret, ancienne star du music-hall au parlé qui rappelle celui d’Arletty, qui raconte son rapport aux hommes, à la manière dont ils l’ont « accouchée », à l’acceptation de son corps et à la sexualité des femmes :

« Trouvez un viagra pour les femmes et là on pourra parler d’égalité ! »

C’est piquant, parfois émouvant, parfois drôle ou encore parfois tendre. Et parfois, c’est tout à la fois. Que ce soit le récit d’une femme mariée depuis 15 ans qui ne supporte plus les bruits de mandibules lorsque son époux mange des écrevisses, le récit d’une prostituée espagnole qui en a fini avec la bite mais continue de prodiguer des conseils pour assurer le travail sans trop se fatiguer, ou encore celui de la journaliste intello-bobo-snob qui écrit pour un magazine féminin, en passant par les dessins d’une femme préhistorique dans sa caverne et par l’adolescente archi fan de Dalida… Toutes ont des choses à dire, des souffrances à exprimer, des questions à poser, des expériences à partager et à transmettre.

« Ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont pas de comptes à régler avec le masculin. Elles ont des douleurs. Mais elles ne sont pas dans une sorte d’énergie revancharde. Ou dans une sorte d’aigreur. Elles ont vécu ce qu’elles ont vécu mais elles sont plutôt très vivantes. C’est ça qui me plait, elles sont dans la vie. C’est ça qui les rassemble. Ce qui les différencie c’est qu’elles viennent d’époques différents, ont des âges différents. », analyse Fernanda Barth, qui privilégie le côté humain de ces figures.

La comédienne se revendique féministe politiquement, même si elle n’est pas engagée dans un collectif ou une association. Elle lutte pour des droits égaux. Parce qu’elle a ressenti qu’être une femme dans la rue, à partir d’une certaine heure, était un problème. Parce qu’elle a observé des violences envers d’autres femmes. Des violences normalisées, malheureusement.

Elle le dit, à l’adolescence, elle a eu « un grand moment de révolte, une haine de cette prison ». À partir de là, elle a eu envie d’en faire quelque chose et d’intégrer cette dimension dans le spectacle, « au-delà d’une protestation, car ce spectacle n’a pas été écrit ou joué dans la douleur ou dans la peine. »

Sa réponse aux violences faites aux femmes, c’est la célébration au féminin. À travers la transgression des normes. Pour s’en affranchir et s’émanciper. À travers aussi la diversité et la complexité des portraits. Les époques, les classes sociales, les manières de parler, les façons de penser, de critiquer, de dénoncer ou de rendre hommage.

Sans porter de jugement sur les femmes qu’elle incarne et présente. Parce que c’est aussi le propos. Fernanda Barth célèbre le féminin et la féminité, sans toutefois chercher à mettre ces femmes (et les femmes en général) dans une case.

« Je crois que c’est dangereux de vouloir mettre les gens dans des cases, c’est dangereux de dire « c’est ça » ou « c’est pas ça ». On travaille avec des questionnements, en tout cas je travaille comme ça sur scène, avec des recherches, on pose des questions mais je n’ai pas vraiment de réponses ni d’un ordre sociologique, ni d’un ordre philosophique à donner. Mais je cherche. Alors oui, il y a des comportements que j’identifie comme très féminins ou très masculins mais je sais aussi que j’appartiens à une culture de langage, de pensée. Il faut être vigilant-e-s pour ne pas être limité-e-s et en même temps il faut vivre aussi, s’amuser ! », conclut-elle.

Célian Ramis

Mythos 2018 : Blanche Gardin, provocatrice de la philosophie mesquine

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La Parcheminerie
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos.
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos. Après Il faut que je vous parle ! et Je parle toute seule, l’humoriste caustique revient avec un nouveau spectacle de stand-up, En test.

Il aurait pu s’appeler On parle trop. Dans le viseur de Blanche Gardin, les réseaux sociaux, principalement. Qui poussent à s’exprimer, sur tout. Et surtout, sur rien. En permanence.

« Et quand tu ne parles pas, on te rappelle à l’ordre. Tu as un truc qui te dit, « Exprime toi ! » ! Mais le Monde n’a pas besoin que tout le monde donne son avis sur lui tout le temps. »
souligne-t-elle.

Il faudrait, selon elle, effectuer des minutes de silence pour le silence. Et non pour la liberté d’expression. « C’est vraiment le truc le plus con qu’on ait inventé ! », surenchérit l’humoriste à l’écriture acerbe et bien sentie. Elle parle avec le sourire, parfois en se marrant, et toujours en dénonçant l’absurdité des situations et concepts qu’elle expose.

L’affaire Weinstein et ses hashtags, l’égalité entre les sexes, les relations hommes-femmes, le sens du langage, les traumatismes, la pornographie, le féminisme, les hipsters et les vegans… Elle égratigne tout le monde et n’épargne personne, mais jamais sans un objectif précis en tête. Et n’oublie pas de se moquer d’elle-même.

À BAS LA BIENVEILLANCE

Ras-le-bol de la bienveillance ! Elle le dit sans concession : « Je suis pas gentille, je suis pas altruiste, je suis pas une bonne personne. Ma première pensée le matin, c’est pas pour les autres, en espérant qu’ils vont bien. C’est pour moi. C’est à la mode la bienveillance, avec ses postures et ses éléments de langage. Ça me rend agressive, faut de la violence ! Le confort est devenue une valeur, on s’est bien fait niquer ! J’y crois pas trop au projet bienveillance. La haine gagne toujours ! Et puis ça veut rien dire « J’aime les gens », personne aime les gens, on aime des gens mais pas les gens. Il faut haïr un peu, jalouser un peu. Je hais les hipsters et ça me fait du bien. Je ne supporte plus les gens trop optimistes ! (…) Je m’intéresse aux traumatismes et à leur réécriture. »

Elle diffuse sa « philosophie mesquine » sans langue de bois. Ça fait rire autant que ça choque. On se rappelle de ses interventions piquantes aux cérémonies des Molière en 2017 ou des César en 2018. Elle met les pieds dans le plat et en gêne plus d’un-e pour cela. On dit d’elle qu’elle a un humour noir, corrosif. Blanche Gardin ne renie pas ses qualificatifs mais n’aime pas pour autant être mise dans des cases. Elle préfère dire qu’elle rigole de la vie, qu'elle fait du spectacle vivant.

Un humour existentiel en gros. Parce qu’elle décortique ce qu’il y a de sombre en elle, comme en chacun-e d’entre nous. Sans pour autant excuser les actes les plus abjects. Par contre, rigoler de certaines dérives, d’un manque de nuances et de recul, là oui et à fond. La stand-uppeuse manie le fil du « bien » et du « mal » avec une subtilité incroyable et une grande intelligence.

Marre de s’indigner pour ce dont il faut absolument s’indigner, parce que l’on nous dit qu’il faut nous en indigner. Blanche Gardin observe les faits avec précision et cynisme et ouvre le spectre d’une réalité bien plus complexe et trash que lorsque l’on regarde vite fait par le trou de la serrure, ou pire, par celui, bien étroit, de la bienpensance.

DÉNONCER LES INJONCTIONS

C’est jouissif de rire face à une humoriste qui ne se contente pas de recracher des banalités véhiculées par le faisceau de la pensée unique. À force de travail et de réécriture, la comédienne développe son sens de la mise en valeur de faits ironiques et absurdes, dans une société qui se laisse guider dans sa routine du quotidien par les injonctions perpétuelles à correspondre aux normes de sa case.

Injonction pour un homme à être viril, donc à bander, donc à pénétrer, « parce que bander dans le vide ne suffit pas, regardez Thomas Pesquet, il a fini par se mettre à la photographie… ». Injonction pour une femme à être dans les bons rangs de la beauté et de l’hystérie, parce que « si on a bien conquis un territoire, c’est celui de la folie… et de la météo. »

Injonction à s’insurger contre le harcèlement de rue quand tout autour de nous signale que les femmes sont des objets. Injonction à s’épiler la chatte jusque dans les pornos féministes. Et finalement, injonction à ne pas penser par soi-même.

Blanche Gardin déconstruit les systèmes de domination, en renversant les situations, en analysant nos éléments de langage révélateurs d’un monde misogyne, homophobe, raciste et islamophobe.

Parce qu’on est seul-e de la naissance jusqu’à la tombe, l’humoriste joue de notre nécessité à vouloir à tout prix être dans les clous, pour plaire aux autres, en étant une « bonne personne », en tombant dans le panneau et les pièges de la bienveillance. Sans se demander ce qui se trame sous cette notion obscure.

Pour elle, la liberté, sous-jacente à son propos, c’est celle qui permet de cheminer intellectuellement. De se poser des questions, de se remettre en cause, d’interroger le pourquoi et le comment des choses, et surtout du sens qu’elles prennent et qu’on leur donne, et évidemment de rire de soi et de rire des autres.

« J’aime la campagne. Parce qu’à la campagne, les gens n’ont pas peur du silence. Ici, on a peur du rien. Mais on ne disparaît pas dans le rien. Au contraire. »

On parle trop. Pour ne rien dire. Pour ne pas réfléchir. Sa solution : « Je parle, vous m’écoutez, c’est gagnant-gagnant ! » Jouissif, tout simplement. 

Célian Ramis

Larguées, les femmes ? Pas tellement... au contraire !

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Le 13 avril, la réalisatrice Eloïse Lang venait présenter son deuxième long-métrage, Larguées, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.
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Après avoir longuement travaillé sur la pastille Connasse et le film Connasse princesse des cœurs, Eloïse Lang passe à la réalisation de son deuxième long-métrage Larguées. Le 13 avril, elle venait le présenter en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.

Six mois plus tôt, le mari de Françoise est parti avec une infirmière de 30 ans sa cadette. Alice et Rose, leurs filles, décident alors de tenter une opération « Sauver maman » en l’emmenant se ressourcer dans un club de vacances, à La Réunion. Et pour y parvenir, elles vont devoir mettre de côté les différences de caractère qui les opposent.

C’est le film All inclusive, de la réalisatrice et humoriste danoise Hella Joof, qui a d’abord inspiré Eloïse Lang qui a ensuite puisé dans sa propre vie et dans l’observation de ses sœurs et de ses amies. Si Miou Miou serait d’avis qu’on ne mentionne même pas l’idée originale, en revanche Camille Chamoux remet les choses en perspective :

« Les deux films n’ont rien à voir. All inclusive est chouette mais on ne peut pas comparer car Larguées est une comédie extrêmement personnelle pour Eloïse, qui a une maman et deux sœurs. Ça a servi de prétexte mais on peut parler d’un film original. »

Et l’originalité provient de la manière dont le trio principal, comme les personnages secondaires, sont portés à l’écran. Parce que parler des femmes à travers le genre de la comédie est un jeu dangereux et périlleux. Souvent casse gueule. Pratiquement tout le temps raté, à quelques exceptions près.

Dans Larguées, c’est différent. C’est rafraichissant. La réalisatrice trouve l’équilibre fragile entre les codes de la comédie nécessaires pour provoquer le rire et la complexité des protagonistes qui jamais ne sombrent dans la caricature d’elles-mêmes.

« C’est vrai que nous sommes habitué-e-s à un certain type de personnages pour les femmes, réduites à une facette, à une fonction. Vous connaissez le test de Bechdel (du nom de Alison Bechdel, il vise à démontrer par trois questions que les œuvres artistiques - type cinéma, littérature, théâtre – sont centrées sur le genre masculin, ndlr) ? Bah il le passe carrément pour une fois ! Là, elles ont une grosse évolution, chacune un prénom et ne se définissent pas que par un homme ! », souligne l’humoriste et comédienne, Camille Chamoux.

Pour Eloïse Lang, de manière générale, la « caricature vient du fantasme, qui n’est en plus pas bien maitrisé. Moi je ne fantasme pas les femmes, je les connais, j’en suis une. Ce que je raconte est incarné. »

Cela donne un trio brillant, réunissant Miou Miou dans le rôle de la mère et Camille Chamoux et Camille Cottin, dans les rôles des deux sœurs. Trois actrices marquantes de par l’esprit de liberté et d’émancipation qu’elles insufflent. Elles ne laissent rien au hasard et apportent de leurs personnalités et de leurs envies. Celles de ne pas être des clichés de femmes à contremploi.

Elles se servent des ficelles des stéréotypes pour les déconstruire intelligemment, jouant sur les subtilités du scénario qui s’affaire tout au long du film à casser les tabous autour de la vieillesse, des sexualités, des paradoxes d’une femme rock n’roll choquée par le désir encore présent de sa mère pour les hommes, de la surcharge mentale d’une mère de famille qu’elle doit en partie à elle-même.

Même les rôles que l’on pourrait définir comme secondaires sont essentiels à l’intrigue et au propos développé dans Larguées. « Rien ne doit être gratuit. J’aime que ce soit organique par rapport aux personnages, je passe beaucoup de temps à imaginer les back stories des personnages (d’où elles viennent, ce qui leur est arrivé avant l’histoire montrée, tout ce que l’on ne voit pas à l’écran en fait). Je passe beaucoup de temps, jusqu’à ce que ça semble fluide, naturel et juste. », précise la réalisatrice.

C’est ce qui fait dire à Miou Miou qu’elle aurait été folle de refuser un tel scénario. Parce que c’est « rarissime de voir un tel ton de comédie si intelligemment drôle, avec des répliques comme je n’avais jamais entendu avant ! »

Elle s’avoue même séduite par la vision proposée par Eloïse sur les clubs de vacances. Elle qui avait une image plutôt négative de ces structures les regarde désormais avec un œil nouveau. Et elle n’a pas tort. La réalisatrice propose un point de vue très simple sur le sujet. Un lieu de villégiature dans lequel tout est à portée de main et grâce auquel on peut aussi s’évader. Où est le mal ?

Et surtout, elle s’attache, sans forcer le trait, à dévoiler des animateurs et animatrices au-delà de leur image simpliste de Gentils Organisateurs. Le barman séducteur, l’animateur sportif drogué, la gentille naïve ou encore l’exotique à l’accent créole nous renvoient à nos propres stéréotypes. Eloïse Lang - ainsi que chaque comédien-ne d’une incroyable justesse - sait les mettre en relief et exploiter des personnalités plus profondes.

C’est appréciable, une comédie qui ne prend pas les personnages et le public (le film a d’ailleurs remporté le prix du public au festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier) pour des con-ne-s. Qui amène une évolution de chaque protagoniste en douceur et qui fait réfléchir aux situations présentées et à leur résonnance dans nos vies personnelles. Une vraie bouffée délirante d’air frais !

Au cinéma le 18 avril 2018. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Anne Sylvestre chante la liberté

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Thabor, Rennes
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Celle qui n’imaginait pas en 2017 sortir un album intitulé 60 ans de chansons ! Déjà ? a fait mouche sur la scène du Cabaret Botanique, dans les jardins du Thabor, pour le festival Mythos, le 15 avril dernier.
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Celle qui petite écoutait du Charles Trenet, du Rina Ketty, du Ray Ventura et son orchestre et des opérettes, chantait des chants grégoriens avec les bonnes sœurs et n’imaginait pas en 2017 sortir un album intitulé 60 ans de chansons ! Déjà ? a fait mouche sur la scène du Cabaret Botanique, dans les jardins du Thabor, pour le festival Mythos, le 15 avril dernier.

On a longtemps dit d’elle qu’elle était une chanteuse de fabulettes. Un qualificatif qui a le don de l’énerver. Ecrivaine pour enfants, ok. Conteuse d’histoire, aussi. Parce qu’elle en a bercé des enfances au son de ses chansons poétiques et engagées. De nombreuses générations se sont retrouvées dimanche dans le Magic Mirror de Mythos pour savourer et partager, avec émotion, un nouvel instant avec la piquante Anne Sylvestre.

On l’avoue, elle n’a pas bercé notre enfance. Ni notre adolescence. On l’a découverte sur le tard. Parce qu’elle a marqué de ses textes la mémoire des générations de féministes. Avec sa venue à Rennes, on a compris pourquoi. C’est une évidence, on aime son écriture, sa poésie, sa vision des individus, son humour, son sens de la liberté.

Sa trempe et son caractère. Elle est piquante, appuie là où ça fait mal et assume son côté emmerdeuse qu’elle doit à son franc parler. « Faut pas les emmerder mes personnages ! », ous avait-elle dit la veille. Et elle non plus ! Avec elle, pas de place pour les termes et les gestes de courtoisie ou de sympathie, elle fait voler en éclats la condescendance et la fausse bienveillance.

La bien-pensance, c’est pas son truc à Anne Sylvestre. Elle préfère raconter des histoires qui touchent au plus profond. Parce qu’elles mettent en plein dans le mille. Comme « Juste une femme », à la suite de l’affaire DSK, ou « Non, tu n’as pas de nom », sur l’avortement (avant la loi Veil). Deux chansons qu’elle ne mettra pas dans son set à Rennes, malheureusement.

Mais évidemment, elle en a beaucoup d’autres à son arc. Dont la drôlissime « La faute à Eve ». Ou encore « Gay gay marions-nous ». Sans demi mesure, elle s’engage pour les droits des femmes et défend la liberté de choisir. Et la religion en prend plein son grade :

« Le bon Dieu est misogyne mais le diable lui ne l’est pas. »

Chez elle, les femmes ne sont pas des « p’tites dames », comme « Violette », elles peuvent être des mères de famille et chantaient « des chansons abolitionnistes comme une très méchante féministe » dans leur cuisine en préparant des « Calamars à l’harmonica » ou encore faire fi des conventions et des assignations qui les poussent à la douceur et la tendresse dans « Elle f’sait la gueule ».

Et quand on lui demande ce qu’elle pense de l’évolution (lente) de la place des femmes dans le domaine des arts et de la culture, elle n’hésite pas à répondre qu’il y a un manque d’images auxquelles s’identifier :

« Jeune, quand j’ai découverte Nicole Louvier qui écrivait ses chansons et les accompagnait de sa guitare, je me suis dit « ça existe ! ». Sinon il n’y avait pas de modèles… Aujourd’hui, je trouve que ça a changé. Il y a pas mal de filles. Mais je me suis aperçue que parmi les femmes, il y a beaucoup d’interprètes qui chantent ce que des hommes ont écrit et les hommes, ils écrivent ce qu’ils ont envie d’entendre. Moi c’est mon sujet, je suis une femme, je suis apte à parler de nous. »

Pas étonnant qu’elle ouvre son concert sur la réponse de Félix Leclerc, interrogé par un journaliste sur ce qu’il pense de la féminisation : « Ce serait bien. » Sans commentaire, elle enchaine sur la chanson « Vous êtes beaux », tandis que le public rit de bon cœur à la dérision dont fait très souvent preuve Anne Sylvestre.

Et au fil du spectacle, l’ambiance oscille presque entre rires et larmes. Parce qu’il y a le poids de ses textes, accompagnés par une pianiste, une violoncelliste et une clarinettiste, mais il y a aussi la mélancolie de leurs souvenirs partagés avec la chanteuse-auteure-interprète. Constamment palpable, l’émotion vogue dans le chapiteau avec générosité et sincérité.

Elle n’a plus besoin de le démontrer. Elle est entière. À prendre ou à laisser. Anne Sylvestre transpire la volonté d’émancipation et d’affranchissement des codes et des normes. Dans chaque texte, chaque échange avec le public, chaque silence, chaque geste (puisqu’elle s’affranchit même du micro en portant un micro casque).

Et même quand elle oublie les paroles de ses chansons et que le public l’applaudit pour la soutenir, elle ne peut s’empêcher de dire ce qu’elle pense : « Les chanteurs n’aiment pas se tromper et n’aiment pas qu’on les applaudisse quand ils se trompent. Je sais que c’est fait gentiment pour dire « on te soutient, c’est pas grave, on sait que tu vas y arriver la deuxième fois » mais leçon du public : n’applaudissez pas ça. »

On sent l’exigence de la performance bien faite. Du début à la fin. Pas de place pour le moins bien. Pas de place pour le doute ? On ne peut y croire venant de la part de celle qui attendra la fin du concert pour déclarer sa flamme aux « Gens qui doutent » et pour recevoir une ovation – dont elle dira que cela la réconcilie avec cette célèbre chanson - dès la fin du texte : « Merci pour la tendresse / Et tant pis pour vos fesses qui ont fait ce qu’elles ont pu »

On aime son côté Boris Vian, qui mêle poésie, humour, vérité cinglante et noire critique d’une société en déroute. À 83 ans, on peut toujours compter sur elle pour mettre le doigt là où ça fait mal : « Vous voyez, il n’y a que des femmes sur scène. Si ça vous étonne, demandez-vous pourquoi ! » Et en coulisses, elle se marre de constater que souvent, lors de ses concert, le public est majoritairement composé de femmes.

« Un jour, je me suis aperçue que si elles sont à mes concerts, ça veut dire que ce sont les pères qui gardent les enfants. Et ça, ça m’a plu ! »
nous dit-elle en se marrant.

À ce moment-là, sa fraicheur et son sourire pétillant d’humanité nous traversent, à la manière d’une Agnès Varda qui contemple la beauté intérieure des individus. Intemporelle et indémodable. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Lena Paugam, sur le fil de la crise du désir

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Théâtre de la Paillette, Rennes
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Lena Paugam, metteur en scène, et Sigrid Carré Lecoindre, dramaturge, ont créé ensemble Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes.
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Dans le prolongement d'une recherche sur ce qu'elle a appelé "La Crise du désir", Lena Paugam poursuit son chemin. Observatrice d’une génération en proie à la confrontation de son désir et de son empêchement, elle ne cesse de jouer des fragments, des formes, des arts, des récits individuels et des ressentis universels. Et ce sont des successions de rencontres, des histoires personnelles, un fait divers daté de 1987 et une loi votée 30 ans plus tard en Russie pour la dépénalisation des violences conjugales qui ont amené la comédienne et metteure en scène Lena Paugam à collaborer, une nouvelle fois, avec la dramaturge Sigrid Carré Lecoindre. Ensemble, elles ont créé Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, les 17 et 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes. 

« Hedda, c’est l’histoire d’un couple. À partir de sa rencontre jusqu’à un point de non retour dans une histoire d’amour qui voit la violence s'installer entre ses deux protagonistes. », explique Lena Paugam. Pour en arriver à cette version de leur création, Sigrid Carré Lecoindre et elle ont longuement travaillé sur le contenu du projet, initialement envisagé centré autour d’une femme qui bégaye sa vie.

Pour en comprendre la direction choisie, la metteure en scène - qui interprète la narratrice et le couple à elle seule – revient sur des grandes lignes de son parcours qui, entre autres, l’ont menées jusqu’à la dramaturge et à Hedda.

MANIÈRE DE S’EXPRIMER

La Briochine a toujours affiché un intérêt prononcé pour le théâtre et pour le cinéma. Mais le lycée dans lequel elle fait sa prépa a une option théâtre. « Ça aurait pu peut-être être le cinéma, s’il y avait eu l’option. », balaye-t-elle d’une phrase évasive. Ce qui est certain, c’est qu’elle aime le théâtre, son savoir-faire, sa manière de raconter des histoires et sa manière d’exprimer les choses.

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont su nourrir mon appétit, ma curiosité. Dans mon parcours, j’ai des personnes qui ont su entretenir mon désir de créer et d’aller plus loin dans chaque chose entreprise. Mais j’ai plein d’autres désirs : le cinéma, les arts plastiques, la scénographie, la littérature… », souligne-t-elle.

Elle le dit, elle aime les croisements, qui permettent de repousser les limites de ce qu’elle sait déjà faire. Sortant du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, c’est dans cette optique qu’elle crée en 2012 la compagnie Lyncéus, qui deviendra par la suite un collectif regroupant des artistes de théâtre et de cinéma.

L’idée est de porter des projets culturels de territoire en développant les écritures contemporaines, dans les Côtes d’Armor, et de faire appel à des artistes autour du Lyncéus festival, organisé chaque année depuis 2014 - durant l’été - à Binic – Etables sur mer. « La compagnie, devenue collectif d'artistes, s'est métamorphosée jusqu'à devenir et fonctionner comme un théâtre sans lieu. Travaillant d'arrache-pied à cette transformation, je me retrouvais paradoxalement sans support pour mes propres créations. », précise Lena.

Ainsi, en 2017, elle fonde la compagnie Alexandre, du nom d’un de ses doubles, du nom du petit garçon qu’elle aurait voulu être étant enfant.

LE DÉSIR, COMME PULSION CRÉATRICE

De Lyncéus à Alexandre, elle accompagne sa trajectoire d’un doctorat de recherche et de création sur le rapport entre désir et sidération : « La sidération comme l’envers du désir, l’absence, le tarissement du désir. Et de manière plus large, le désir en tant que puissance d’action, en tant que moteur, que pulsion créatrice dans la vie, comme processus dans l’existence. »

Réfléchissant à la crise du drame dans la littérature dramatique, elle observe une fragmentation des récits, avec une fragmentation de l’individu dans son ressenti et son rapport au monde. Elle constate, précisément après 1945 et à travers la philo postmoderne, l’incapacité à agir d’une génération confrontée à son impuissance.

« La crise du désir, c’est un état de corps, de pensée, où l’être se sent absolument désirant et empêché de. Il y a une tension vers l’avenir, qui subit l’inertie qui l’empêche de se projeter. »
analyse l’ancienne étudiante en Hypokhâgne et Khâgne et en philosophie.

Cette dichotomie va guider Lena Paugam dans les pièces qu’elle met en scène, autour de la jeunesse, d’actes barbares ou encore du désir amoureux. Si elle n’aborde pas la question du genre en général dans son art, elle s’y frotte en mettant en scène Et dans le regard, la tristesse d’un paysage sans nuit, d’après Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras.

« Duras, on la rapprochait d’une « littérature de femme ». Elle a abordé de manière juste et profonde, et puissante, la question du désir féminin et du corps féminin qui désire. »

Et dans le cadre de sa thèse, on retrouve plus tard un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant, basé sur deux textes, dont Les Cœurs tétaniques. Celui-ci est inspiré des Trois sœurs de Tchekhov et parle de l’incapacité à vivre, à aimer, à prendre les bonnes décisions… Cette pièce, elle est signée Sigrid Carré Lecoindre.

RENCONTRE AVEC SIGRID

« Je la connaissais de la fac. Mais elle n’écrivait pas quand je l’ai rencontrée. Je lui ai passé sa première commande pour le Lyncéus festival justement. Je savais qu’elle avait une grande puissance littéraire en elle. Je ne me suis pas trompée. », s’enthousiasme-t-elle.

On sent dans sa manière d’évoquer le sujet une accointance intellectuelle évidente et une admiration viscérale pour le travail et la personnalité de Sigrid, issue du milieu musical. De la composition. Elle fait partie de ces compositeur-e-s qui ont un intérêt pour la voix, la partition vocale et de ces auteur-e-s qui transmettent une grande puissance musicale dans leur écriture.

Lena sort de son sac le texte annoté, pour nous montrer de plus près : « Il y a des enjambements, des rejets, de la ponctuation, des minuscules, des majuscules… Tout est extrêmement précis. Il y a une rythmique et des jeux d’accentuation qui sont passionnants pour des comédien-ne-s et des metteur-e-s en scène. Il y a une sensualité physique qui permet d’être au plus proche de son corps et de ses sensations. »

Elle n’est pas avare de compliments au sujet de sa collaboratrice à « l’écriture extrêmement sensible et juste dans ce qu’elle permet d’exprimer au-delà de la raison, juste par le biais musical, le biais de la langue. » Une personne « extrêmement intelligente qui saisit parfaitement les situations que je lui expose, que j’ai envie de raconter en tant que metteure en scène. »

Une dramaturge qui « s’approprie de manière très fine les sujets que je veux traiter et qui va chercher avec extrême précision les subtilités de la pensée et de l’émotion. »

HEDDA, FIGURE UNIVERSELLE ?

Lorsqu’à l’occasion de la tournée des Cœurs tétaniques, Lena est amenée à remplacer in extremis une comédienne alitée, nait alors l’évidence de la rencontre entre la comédienne et l’écriture. Et monte l’envie de Sigrid Carré Lecoindre d’écrire pour Lena Paugam.

La pièce devait être nommée Vertiges et parler d’une femme bègue. « Parce que quand j’étais jeune, j’étais bègue. Enfin, pas vraiment. J’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer, j’étais empêchée par ma timidité, mon hypersensibilité », confie la metteure en scène.

Mais les recherches les mènent à Hedda Nussbaum, accusée par son mari en 1987 d’avoir tué leur petite fille. Rapidement, les défenseurs de Hedda lèvent le voile sur les violences conjugales qu’elle subit depuis des années. Partant de l’ouvrage Survivre au terrorisme intime (écrit par Hedda Nussbaum) et de textes pour enfants, l’auteure produit une première version poétique, très inspirée de la figure de cette femme.

Lors d’une résidence dédiée à la création son au théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, la comédienne se lance dans une série d’improvisations. « La grosse structure de la nouvelle version vient des impros en se détachant de la figure réelle et du fait divers. », souligne-t-elle.

De la figure de Hedda Nussbaum, il ne va rester que des bribes de vécu et le prénom, auxquels vont s’ajouter des témoignages et des expériences intimes. Le nouveau texte est long. À la lecture, il faut compter 2h30. Aujourd'hui, le spectacle dure 1h15. Sur le plateau, lors des répétitions, les deux femmes coupent. Enlèvent de « très belles choses qui font désormais partie de la mémoire du texte de Sigrid mais plus du spectacle. »

Toutefois, Lena Paugam est claire : ce n’est pas un texte brut. Il mêle poésie, narration, conversation : « Il passe d’un fragment à un autre. D’un point de vue à un autre. Parfois, c’est l’homme qui parle, parfois la femme. Et parfois on ne sait pas trop. C’est intéressant pour nous de jouer sur cette ambiguïté. Dans l’énonciation, il y a des variations, tout comme dans la forme littéraire. »

UN SUJET PROFOND

La metteure en scène se refuse à parler d’un spectacle sur les violences conjugales. Parce qu’elles se sont attachées à « conter une situation complexe et à présenter des enjeux qui révèlent des comportements incompréhensibles de part et d’autre du couple. Il y a deux personnes en détresse. Pas une victime et un bourreau. La question morale n’est pas la première chose qu’on a souhaité exprimer. »

En février 2017, elle est choquée par le vote de la loi pour la dépénalisation des violences conjugales, en Russie. C’est l’événement marquant de la création. Ce qui déclenche l’envie d’aborder la thématique, encore et toujours d’actualité.

On pense à la pièce Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen, mise en scène par David Gauchard (marqué par les manifestations catholiques intégristes contre les représentations d’une pièce de Castellucci, au TNB) et jouée par Emmanuelle Hiron.

À l’impact des mots qui dressent le portrait d’une femme, mère, catho, bourgeoise qui va doucement glisser vers une pensée radicale et extrême. Sans opter pour un parti pris jugeant et moralisateur, l’équipe réussit parfaitement à relater la monstruosité de la situation.

Le sujet n’est pas identique mais Hedda s’inscrit dans les créations théâtrales qui analysent, prennent du recul, décortiquent, interrogent : « On a voulu aller plus loin et se situer dans la perspective où le théâtre s’attache à traiter du « monstrueux » qui peut apparaître en chacun et qui est contingent. Par rapport à des facteurs qu’on n’arrive pas à repérer au départ dans une relation. »

À la préparation de la pièce, les deux femmes ont été accompagnées par deux hommes : Bastien Lefèvre, danseur, et Lucas Lelièvre, créateur sonore. La metteure en scène insiste sur l’intérêt et l’importance de cette équipe mixte et diverse.

« On a croisé nos expériences amoureuses et nos ressentis par rapport à nos histoires personnelles. Parce que c’est ça aussi le spectacle ; on a essayé de développer des scènes qui pourraient donner des sensations de déjà-vu. Pour chercher dans le quotidien ce qui relève de la violence psychologique. »
soulève Lena Paugam.

LE TERRORISME INTIME

Le terme de Hedda Nussbaum n’est pas mentionné dans les écrits de Sigrid Carré Lecoindre mais ça a servi de base à cette longue plongée dans des histoires plus horribles les unes que les autres. Parce qu’il est question de comment on vit dans la peur. La peur de l’autre et la peur de soi-même. De ce que l’on devient, ce qui nous échappe, du cercle vicieux, de la culpabilité qui produit l’horreur.

« Quand on ne supporte plus la présence de l’autre. Le visage du monstre. Quand on ne peut plus supporter le fait que l’autre soit une victime et fasse de nous un coupable. Quand ce sentiment-là produit une surenchère de la violence. C’est de ça dont on parle. Ça n’excuse en rien la violence. Mais c’est la force de ce spectacle qui pose des questions : est-ce qu’il reste de l’amour ? Est-ce que c’est possible de reconstruire de l’amour après le premier coup ? »

Que ce soit dans Le fils ou dans Sandre (collectif Denisyak, programmé lors de l’édition précédent de Mythos, sur le monologue d’une femme infanticide, interprétée par un homme), les rôles sont incarnés avec justesse et puissance. Et demandent un investissement et une énergie très particulière à la comédienne ou au comédien.

Le personnage de Hedda ne fait pas exception. Lena l’avoue : « Après une représentation, je suis extrêmement épuisée et rarement contente, parce que ça va mettre très longtemps avant d’obtenir la maitrise de l’objet. Tout ce qui est dans ce texte, parce que beaucoup de choses ont été apportées par moi lors des impros, ça devient une parole personnelle. Avant de jouer, je pense à toutes ces personnes qui vont se reconnaître dans ce que je vais raconter. Certaines personnes viennent me voir pour témoigner ensuite, c’est bouleversant. Elles lisent dans les ellipses tout ce qu’elles ont vécu. On peut se projeter dans ce texte. »

C’est physique, c’est mental, c’est intense. Parce qu’il faut que ce soit authentique et sincère. On puise alors dans les résonnances et les échos que l’histoire de ce couple peut avoir sur nos vies. Sans connaître des violences physiques, on ressent l’effroi, l’humiliation, la peur parce qu’on a connu ses sensations dans l’intimité à un moment donné.

Lena Paugam, très sensible aux regards et à la connexion avec le public, avoue être traversée de quelques troubles : « Il faut créer en moi l’espace de rencontre. Que je sois suffisamment ouverte pour accueillir l’écoute et disponible pour saisir le présent de cette rencontre. Ça fait pas mal de troubles. »

Avant les représentations au théâtre de la Paillette, les 17 et 18 avril, la metteure en scène reviendra le 16 avril (à 18h, à la Paillette) sur son travail, dans une rencontre croisée avec Louise Emö.

Célian Ramis

8 mars : Un espace de paroles autour du harcèlement de rue

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Main dans la main, l’Antipode MJC et Stop Harcèlement de rue Rennes ont proposé, le 21 mars dernier, un café citoyen autour de la lourde problématique du harcèlement de rue.
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Main dans la main, l’Antipode MJC et Stop Harcèlement de rue Rennes ont proposé, le 21 mars dernier, un café citoyen autour de la lourde problématique du harcèlement de rue. L’idée : autour de jeux et de supports d’information, femmes et hommes pouvaient venir participer, poser des questions et/ou témoigner de situations vécues. Une manière de lâcher ce que l’on a sur le cœur, dans un espace sécurisé et bienveillant, sauf quelqu’un, qui ne vit pas le harcèlement de rue, monopolise l’événement.

« Bonjour, Je vous ai donné ce texte car vous êtes un relou. Sachez qu’à cause d’attitudes comme la vôtre, beaucoup de femmes sont mal à l’aise dans l’espace public. Vos amies, vos sœurs, votre mère subissent aussi ces agressions. Car vous n’êtes pas le premier : sifflements, commentaires déplacés, remarques salaces – nous y avons droit à chaque fois que nous nous déplaçons. »

En fin d’après-midi, le hall de l’Antipode MJC est devenu le forum du café citoyen « Du compliment au harcèlement de rue », organisé en partenariat avec l’association Stop Harcèlement de rue Rennes. Sur les tables, des jeux pour échanger autour du sujet, plusieurs supports d’informations, dont les planches dessinées de Thomas Mathieu et son Projet Crocodile, et des propositions de solution. Dont le flyer à remettre au harceleur.

Le lecteur se concentrera alors sur le papier, et non plus – on espère – sur la personne importunée et découvrira – certainement perplexe – qu’il fait parti des relous qui pratiquent le harcèlement de rue.

« Aussi, merci dorénavant de nous traiter avec respect et par conséquent

  • Ne pas commenter à vois haute notre corps ou notre tenue
  • Ne pas nous regarder avec insistance
  • Ne pas nous insulter ni nous adresser de remarques salaces

L’espace public est à toutes et à tous, partagez-le. »

FAVORISER LES ÉCHANGES

L’approche choisie ce 21 mars n’est pas celle de la conférence mais celle de l’échange de connaissances et d’expériences. « Pour découvrir le sujet sous un angle pédagogique, avec des jeux. », souligne Manon, présidente de Stop Harcèlement de rue Rennes, accompagnée par Nolwenn, sociolinguiste, et – un peu plus tard – par Elisa, membre de l’association.

Et c’est le jeu du Bingo qui va permettre aux discussions de se lancer. Sur une grille, plusieurs propositions. « Droguer quelqu’un-e et le/la faire boire à son insu » / « Fixer le décolleté de quelqu’un-e » / « Siffler quelqu’un-e » / « Se coller à une personne parce qu’elle danse » / « Pousser quelqu’un-e contre un mur » / « Suivre quelqu’un-e » / « Passer outre le refus de quelqu’un-e » / « Insister auprès d’une personne alors qu’elle vous ignore » ou encore « Voler un baiser ».

Deux types d’étiquettes : « Agression ou harcèlement » et « Ni agression ni harcèlement ». Les volontaires sont alors invité-e-s à choisir une étiquette et la placer, selon chacun-e, sur une proposition. « Tout relève de l’agression pour moi. », commente une participante, rejointe par une autre : « C’est injuste, les mecs eux n’ont pas à subir ça ! »

C’est là que se situe le point de départ de ce café citoyen. Partant des différents ressentis, des questions apparaissent et des interactions naissent entre les organisatrices et le public mais aussi entre les femmes, largement majoritaires lors de l’événement.

« Le compliment n’en est pas toujours un. Est-ce qu’ils le disent pour vous ou est-ce qu’ils le disent pour eux ? Est-ce qu’ils viennent vous aborder pour autre chose que pour vous parler de votre poitrine, vos fesses, vos yeux, etc ? Rarement. Toutes ces phrases nous ramènent à notre physique et ce n’est pas agréable. », explique Manon.

INJONCTIONS ET STRATÉGIES D’ÉVITEMENT

Comme le précise Nolwenn, les femmes sont sans cesse dans l’ordre « de se soumettre à faire plaisir » et dans « l’injonction entre le trop et le trop peu, par rapport à la norme de la féminité ». Il faut être jolie, maquillée, bien habillée, de préférence en jupe ou en robe et bien se comporter (opter en somme pour la discrétion et le sourire en toute circonstance). Et pas grave si les femmes sont amenées à se poser des questions contradictoires et à devoir réfléchir à la tenue adéquate pour tout ce qu’elles vont vivre dans la journée.

Car, elles vont traverser différents lieux, à différentes heures, dans différents contextes au cours de la journée. « Et on ne peut pas se changer tout le temps pour correspondre en permanence au standard ! », s’insurge Manon. Une évidence – pas si limpide pour la société - qui met tout le monde d’accord dans l’assemblée :

« Oui, il y a une pression sur le physique. Et c’est difficile je trouve de faire attention à ça tout le temps ! Petit à petit, on s’auto-limite. On finit par rester chez soi. »

Les femmes développent, souvent inconsciemment, des stratégies d’évitement, particulièrement une fois la nuit tombée. Ne pas porter de talons (ou penser à prendre des chaussures plates dans le sac pour le retour), privilégier les pantalons, penser à son trajet (selon l’éclairage de la rue, la fréquentation, etc.), se faire raccompagner, etc.

Pourquoi ? « Parce que la peur d’être sifflée, harcelée, agressée physiquement, verbalement, sexuellement, violée, on nous l’apprend dès le plus jeune âge. C’est un problème global de société. », répond Manon.

Et Nolwenn d’ajouter : « On nous inculque la peur de l’espace public, la peur de la nuit, etc. Par nos parents, pour notre sécurité, et c’est entretenu par la société. Vous allez à un moment donné avoir un rappel à l’ordre : par une agression, du harcèlement, des injonctions… »

Autour du Bingo, on s’interroge. D’où proviennent ces injonctions ? ces normes ? D’une société patriarcale qui étend ses filets par différents biais. Par l’éducation. Les médias. Les représentations cinématographiques, littéraires, etc. Mais comment agir ? On discute autour de quelques pistes de réflexion et d’action.

SENSIBILISATION ET ACTIONS

« Moi je suis du genre à rétorquer violemment. », dit l’une. « Moi je demande « Mais pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qui te permet de me dire ça ? » et souvent ça déstabilise la personne. Je précise aussi que c’est le 15e à me dire ça. Ainsi, on n’est pas dans la confrontation mais dans l’échange. », dit l’autre.

La difficulté pour les femmes réside - outre le fait qu’il s’agisse d’un problème systémique - dans le fait qu’il n’y a pas aucune recette miracle (hormis l’éducation à l’égalité entre les sexes, et donc au respect des individus, dès l’enfance) pour contrer le problème. Le Projet Crocodile, de Thomas Mathieu – avec qui ont collaboré les membres de Stop Harcèlement de rue Rennes -, est un outil de sensibilisation, d’information et d’éducation.

Pour expliquer ce qu’est le harcèlement de rue, soit une sollicitation – principalement verbale mais peut également être physique - imposée et non consentie par les deux personnes, donner des conseils (comme le fait de nommer le comportement, énoncer le problème, l’effet et la solution) et faire prendre conscience que tout le monde est concerné, dans le sens où, en tant que témoin-e, chacun-e peut réagir et intervenir dans une scène de harcèlement dans l’espace public, comme dans les transports, etc.

Manon propose une solution amusante – et efficace – avec un pistolet à confettis, une initiative des femmes espagnoles, et fait également la démonstration de l’application mobile HandsAway, basée sur un principe de plan sur lequel on peut indiquer l’endroit où on a été victime ou témoin de la situation :

« L’appli prévient alors les gens qui sont connectés en même temps. On ne se sent pas seules et on est investies dans la citoyenneté de la ville je trouve. Parce que clairement l’urbanisme favorise le harcèlement de rue. À Rennes, des marches exploratoires ont été effectuées. Mais je déplore que ce soit uniquement dans des quartiers populaires… »

DÉCONSTRUIRE LES STÉRÉOTYPES

L’association met un point d’honneur à clarifier la situation : le harcèlement de rue ne se réduit pas aux stéréotypes des quartiers stigmatisés. Encore moins à une classe sociale. Grâce à un plan de Rennes, les membres de la structure ont recueilli, au cours de leurs différentes actions, des lieux les plus signalés comme relous. En tête de liste : le centre ville et les abords des facs. « Les lieux où il y a pas mal de fréquentation en gros. », souligne Elisa.

Elle poursuit : « Il faut déraciser le harcèlement de rue : il n’y a pas de harceleur type. » Elle se désole de l’image stéréotypée que l’on rattache à cette problématique de société, qui met en évidence un système sexiste et raciste. Et se désole également du manque de solutions concrètes – a contrario des effets d’annonce du gouvernement actuel – et par conséquent de l’énorme difficulté à dénoncer le harcèlement.

« On sait que si on va voir des flics dans la rue pour leur dire, forcément le harceleur en aura profité pour se barrer, et qu’ensuite ils vont suivre des jeunes hommes racisés. Ce sera une excuse supplémentaire pour être racistes. », conclut-elle.

Le travail de déconstruction et d’éducation est important et nécessite obligatoirement la prise en compte et la reconnaissance des individus, la reconnaissance des différences et le respect. L’enjeu est de taille et les avancées sont lentes, très lentes, trop lentes. Tout le monde n’est pas en mesure à entendre et à comprendre.

Et ce soir-là la preuve sera amenée par un monsieur venu par curiosité. Un très bon point qui malheureusement va devenir une occasion pour prendre et occuper l’espace, pour parler de lui, de son expérience et de son vécu. Plutôt que de laisser les personnes concernées prendre la parole. 

Célian Ramis

8 mars : Les luttes intersectionnelles, pas toujours bien comprises...

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Le 16 mars, l’association Femmes Entre Elles proposait une conférence articulée autour des « Regards féministes sur l’intersectionnalité dans les sciences et la littérature », à la Maison Internationale de Rennes.
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Le 16 mars, l’association Femmes Entre Elles proposait une conférence articulée autour des « Regards féministes sur l’intersectionnalité dans les sciences et la littérature », à la Maison Internationale de Rennes. La structure recevait l’historienne d’art, militante de la cause féministe et auteure, Marie-Jo Bonnet qui, à cette occasion, analysait l’exemple de l’homosexualité, à travers son parcours au sein du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) notamment.

« C’est un terme pseudo-mathématique assez parlant. C’est l’intersection de plusieurs tendances, en prenant en compte plusieurs critères (inégalités sociales, ethniques, de genre, dues à un handicap,…) et leurs interactions entre elles. Pour parler d’une discrimination. » À l’initiative de la conférence, l’association Femmes Entre Elles (FEE) introduit le terme d’intersectionnalité.

Un concept développé à la fin des années 80 par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, issue du black feminism. Plus de cent plus tôt, Sojourner Truth, ancienne esclave aux Etats-Unis, prononce un discours marquant et puissant dans lequel elle interpelle féministes et abolitionnistes et met en lumières les différentes oppressions subies par les femmes noires (lire Ne suis-je pas une femme, de Bell Hooks).

Un des exemples les plus frappants réside dans la juridiction américaine. Lors d’une plainte, les femmes noires doivent choisir le fondement de la discrimination : le sexe ou la race. Quand elles « choisissent » le sexe, elles sont déboutées et il leur est précisé que les femmes blanches ne subissent pas les difficultés qu’elles viennent soulever devant le tribunal. Et quand elles « choisissent » la race, elles sont là encore déboutées et il leur est précisé que les hommes noirs ne subissent pas les mêmes difficultés qu’elles viennent soulever devant le tribunal.

Les discriminations, si elles relèvent d’un même mécanisme de domination, sont intersectionnelles et plurielles. Et largement invisibilisées. « Il faut absolument prendre en compte tous les paramètres spécifiques de ces discriminations. », conclut l’association FEE, avant de laisser la parole à Marie-Jo Bonnet, auteure, entre autre, de Mon MLF.

L’EXEMPLE DE L’HOMOSEXUALITÉ

Nous sommes en 1971. Aux débuts du MLF. Marie-Jo Bonnet découvre un journal issu de ce mouvement. Le Torchon Brûle. « Un titre génial ! La libération des femmes me touchait. Parce qu’à ce moment-là, ça me renvoyait à la libération de la France et à toute son émotion. Il y avait la même énergie, le même phénomène de joie. On respirait, on sortait d’une oppression. Et puis sur une Une, le titre : « Et puis merde, j’aime les femmes ». Waouh génial ! », s’enthousiasme l’historienne d’art.

Pour elle, l’élan est donné par les femmes, homos, hétéros, prolos, vieilles, jeunes, bourgeoises, etc. Elle le dit, elle l’affirme, elle insiste : « La force du MLF, c’est qu’on a dit « Nous les femmes ». On n’a exclu personne. » Une affirmation remise en cause par la politologue Françoise Vergès, auteure de l’ouvrage Le Ventre des femmes, qui explique dans une interview pour Libération :

« Les féministes françaises peuvent redevenir (à la suite de la guerre d’Algérie, situe-t-elle au préalable, ndlr) des victimes du patriarcat sans avoir à s’interroger sur sa dimension racialiste. Le MLF se replie sur l’Hexagone. S’intéresser à ce qui se passe à La Réunion ou aux Antilles imposerait de réfléchir aux privilèges des femmes blanches… Ces dernières n’ont pas intégré dans leur histoire les avortements forcés de La Réunion. »

Pas un mot à ce sujet. Elle poursuit sur les fondements du MLF. Le mouvement est non mixte. Pas autorisé aux hommes qui ont « tenu le crachoir » en mai 68 et n’ont pas laissé les femmes s’exprimer. Les homosexuels sont admis dans les manifestations. « C’était le seul point de mixité. L’homosexualité, on n’en parlait jamais avant. C’était pas rigolo, je peux vous le dire, pour moi l’adolescence, ça n’a pas été marrant. Mai 68 et le MLF nous ont sauvé-e-s ! », souligne-t-elle.

Le Mouvement participe pour la première fois à la grande manifestation du 1er mai, en 1971. Avec à leurs côtés, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), qui se battait également pour le droit à l’avortement. La contestation se faisait dans la joie et la violence, se souvient Marie-Jo Bonnet qui parle du « choc des gros bras de la CGT – à l’époque, faut bien se rappeler que les communistes étaient contre l’avortement - et des petites pédales du FHAR. »

Les militantes luttent contre la dictature des normes. On refuse la perte de soi, la perte de l’esprit critique et surtout on revendique le droit de pouvoir contester l’ordre social. « Notre corps nous appartient ». Tout est dit. Les homosexuels créent leur journal, Tout !, qui défend cette même ligne.

FIN DE LA CONVERGENCE

« La convergence s’évanouit après le numéro 12. Plein de mecs venaient uniquement pour draguer les gars du FHAR. On était submergées. On a fondé Les Gouines Rouges, qui à l’origine était un groupe de liaison mais finalement on a rejoint le MLF. », explique-t-elle.

Marie-Jo Bonnet évoque une impossibilité d’établir un dialogue entre « les gouines et les pédés ». Pourtant, ils/elles se retrouvaient en manif’. Pour la militante, à la différence des hommes, les femmes ne voulaient plus accepter les rôles attribués au féminin et au masculin. Elles voulaient se définir par elles-mêmes et faire éclater les genres « à travers un processus de transformation sociale ».

Le clivage homosexuels/lesbiennes n’a pas l’air d’entacher cette période en pleine ébullition. Elle raconte l’ambiance « extraordinaire » de la plupart des événements organisés contre les violences faites aux femmes, pour l’avortement libre et gratuit ou contre la domination masculine de manière générale.

Dans les années 80, Monique Wittig, membre du MLF, déclare : « La lesbienne n’est pas une femme ». Si on peut penser la citation choquante, Marie-Jo Bonnet développe le raisonnement de son amie, qui envisage alors l’hétérosexualité comme système politique, basé sur le genre (binaire) et ses assignations et caractéristiques. Les femmes, dans le domaine privé. Les hommes, dans l’espace public.

Et encore, à l’époque, on ne parle pas des femmes. Mais de la femme :

« On voulait en finir avec le fond du silence. À la Mutualité, lors du tribunal des dénonciations des crimes contre les femmes, nous avions fait monté sur la scène les lesbiennes. On avait fait la fête ! Dans la vie ordinaire, par contre, c’était compliqué. On vivait dans un monde non mixte. Dominé par les hommes. »

L’INVISIBILISATION DES LESBIENNES

Cela ne va pas s’arranger. Elle estime que dans le langage, le terme « femme » disparaît, au profit du terme « genre », tout comme on passe des années plus tard de « mère porteuse » à « Gestation Pour Autrui ».

« Il y a eu petit à petit une occultation des lesbiennes, sur fond d’épidémie du Sida. C’était une époque terrible. Les copains du FHAR, pour la plupart, sont morts. Chez les gays, ça bougeait pour lutter contre le Sida, avec Act up, Aides, etc. Ces associations obtiennent des subventions pour s’organiser. Pendant ce temps, les lesbiennes n’existaient plus, on n’avait plus de sous. Mais comment prendre la parole face à l’horreur qui se passait ? Est alors venue la radicalisation et je trouvais ça suicidaire car notre force avait toujours été d’être ensemble. Avec les femmes hétéros. », scande-t-elle.

Le Pacs et le Mariage pour tous constituent-ils une avancée pour les personnes homosexuelles ? Elle n’a pas l’air d’y croire : « C’est le combat des gays. Le Mariage pour tous, c’était très très divisé chez les lesbiennes. Pour moi, c’est de la propagande. Mais comme la GPA, pour moi, c’est le combat des gays. »

Elle semble rejoindre la pensée de Monique Wittig. À assimiler femme mariée et femme soumise à tout ce que cela impliquait à l’époque du MLF. Se marier revient, dans la pensée straight, à épouser la charge des tâches ménagères, l’éducation des enfants, l’absence d’activité professionnelle, etc.

MOMENT D’INCOMPRÉHENSION

Pour Marie-Jo Bonnet, « être lesbienne (me) permet d’être à l’écart du mainstream dominant. C’est une liberté. C’est bien d’avoir des droits et de pouvoir faire ce que l’on veut mais je pense que pouvoir se marier n’a pas fait reconnaître l’homosexualité. Et surtout, on peut être respectées sans être mariées. »

Elle voit un glissement survenu ces dernières années : un passage de l’égalité des sexes à l’égalité des sexualités. Et va même jusqu’à exprimer un mécontentement face à un nouveau courant qui « met la pratique sexuelle au cœur de l’identité et le communautarisme au centre de la solidarité. » Clairement, elle ressent une incapacité, dans les générations actuelles, à changer les choses collectivement et parle de « face à face destructeur qui ouvre le règne des genres et du communautarisme sexuel. »

Finalement, sa conclusion sera, à la hauteur d’une certaine partie de sa conférence, quelque peu décevante : « De toute façon, je comprends rien avec l’intersectionnalité et puis c’est trop compliqué à prononcer. » Elle entend, dans ce terme, la division des sections. Un acte de séparation qui vient donc confronter sa vision universaliste du féminisme.

L’INTERSECTIONNALITÉ, C’EST L’AVENIR

Dans l’audience, ça réagit. Marine Bachelot Nguyen, militante engagée dans les luttes intersectionnelles, exprime sa vision des choses : « Le féminisme intersectionnel rend possible les solidarités. Parce qu’il permet de connaître plus précisément les mécanismes de domination. Contre le sexisme, le racisme, l’homophobie, les discriminations envers les personnes handicapées, etc. Le féminisme intersectionnel crée plein de sensibilités et je ne crois pas du tout que ça nous divise. »

De son côté, l’association FEE tente également de « recadrer », en s’adressant à Marie-Jo Bonnet :

« Je pense en fait qu’on est d’accord mais c’est le terme avec lequel tu as du mal. Mais l’intersectionnalité, c’est un mode de déconstruction. C’est important et d’ailleurs c’est l’avenir ! »

Le débat se tend. On a le sentiment que la conférencière n’arrive pas à entendre les arguments des unes et des autres et revient toujours à la notion d’universalité et de combat commun, qui pourtant n’est pas en opposition avec le féminisme intersectionnel. Et l’universalité est rendue insupportable quand vient la sempiternelle morale sur le port du voile et une comparaison accablante entre la situation en France et la situation en Iran.

Marine Bachelot Nguyen et Solveig Touzé, libraire et co-fondatrice de La Nuit des Temps, à Rennes – venue vendre les livres écrits par Marie-Jo Bonnet pour une séance de dédicaces – interviennent chacune à leur tour pour démontrer que l’on ne peut pas établir un tel parallèle et qu’il est important d’écouter les paroles des unes et des autres et de les respecter.

« Je suis contre le port du voile », insiste Marie-Jo. Ce à quoi Marine et Solveig lui répondent, en chœur : « Mais êtes-vous concernée ? » Tout est dit.

 

 

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