Célian Ramis
Non, les filles ne sont pas nulles en maths

En 2025, les stéréotypes de genre ont toujours la vie dure. Les déconstruire constitue une lutte quotidienne, à laquelle il est essentiel de participer et de se former pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Pourquoi ? Parce que les biais de genre influencent l’avenir des enfants dont les choix scolaires et professionnels s’en ressentent fortement. La preuve notamment dans les domaines scientifiques, et particulièrement les maths et l’informatique. Dans l’angle mort des réflexions sociologiques : la recherche autour des pratiques évaluatives des enseignant-es. Mathilde Benmerah-Mathieu se penche sur le sujet.
À l’école, résoudre des exercices abstraits était un jeu pour María García Vigueras. Maitresse de conférences à l’INSA Rennes, elles y étudie les systèmes électromagnétiques. Elle qui très jeune se rêvait ballerine a opté pour transcender sa passion des mathématiques en vocation professionnelle : « J’étais bonne en maths et j’ai toujours eu d’excellentes professeures. Aujourd’hui, je suis chercheuse en ingénierie, un domaine très masculin, mais j’ai eu la chance de ne pas en avoir conscience et ne pas le sentir pendant mes études. C’est pour ça que je me suis lancée… » Elle enseigne les maths au lycée, avant de poursuivre son post-doctorat à l’école Polytechnique de Lausanne, en Suisse. Un parcours qu’elle dévoile dans l’exposition Les vies intenses : itinéraires de femmes scientifiques*, à découvrir jusqu’au 28 mars au Jeu de Paume à Rennes.
Une série de portraits démontrant non seulement la présence des femmes dans le milieu de la recherche mais aussi la diversité des parcours et profils. « Je suis assez timide et si je ne pensais pas que c’était nécessaire, je ne l’aurais pas fait. Nous sommes toutes conscientes de l’importance de la visibilité des femmes dans les filières scientifiques. Pour donner l’exemple aux plus jeunes et les inspirer ! », se réjouit-elle. Un témoignage qui laisse percevoir la profondeur de la problématique : les inégalités entre femmes et hommes dans les sciences persistent.
FAIRE PARLER LES CHIFFRES
Ils sont édifiants. En mars 2024, la publication « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité » - publiée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Education Nationale – confirmait l’impact des stéréotypes de genre sur les choix d’orientations scolaires et professionnelles. Le rapport signale : « Alors que les filles étaient déjà beaucoup moins nombreuses que les garçons à suivre un parcours scientifique avant la réforme du bac, celle-ci a aggravé considérablement la situation. Selon le collectif Maths et sciences, on a observé depuis la réforme du lycée une baisse de plus de 60% du nombre de filles suivant un enseignement de plus de six heures de mathématiques par semaine en terminale. Aujourd’hui, à 17 ans, une fille française sur deux n’étudie plus les mathématiques, contre seulement 1 garçon sur 4. »
De son côté, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes faisait état en 2024 de l’intégration des stéréotypes de genre dès le plus jeune âge, entrainant des conséquences directes : « 74% des femmes n’ont jamais envisagé de carrière dans les domaines scientifiques ou techniques ». Sans compter que « les discours sexistes et masculinistes ont gagné en visibilité » là où « les femmes restent invisibilisées » et « les propos sexistes trop coutumiers », affirme le HCE, début 2025. Le lien, depuis longtemps établi, est constant et inquiétant.
À l’instar de l’enquête réalisée, en mars dernier, par l’association Elles bougent auprès de 6000 femmes ingénieures, techniciennes et étudiantes en formation, interrogeant « Carrières en sciences : l’orientation est-elle toujours genrée en 2024 ? ». La réponse est sans équivoque. Les freins sont « persistants » et l’étude évoque « une réalité alarmante », soulignant que « les stéréotypes de genre continuent d’influencer négativement l’orientation des filles et des femmes vers les métiers scientifiques et techniques. » La structure précise : « En France, seulement un quart des ingénieurs en activité sont des femmes et parmi les étudiants en sciences, seulement 30% sont des femmes. » C’est peu. Les chiffres indiquant des discriminations, du sexisme et découragements sont quant à eux élevés : 82% des femmes interrogées qui ont fait l’expérience de stéréotypes de genre durant leur parcours, 44% ayant entendu qu’elles étaient moins compétentes en mathématiques que leurs homologues masculins et 65% des femmes actives perçoivent les secteurs industriels comme peu accessibles.
LE CERVEAU N’A PAS DE GENRE
Là, au milieu d’un éventail de freins, la dissuasion directe des filles à qui il a ouvertement été dit qu’elles étaient moins bonnes en maths que leurs camarades masculins. Que ce soit dans Matheuses – Les filles, avenir des mathématiques – co-écrit par Claire Marc, Clémence Perronnet et Olga Paris-Romaskevich – ou dans les travaux de la neuroscientifique Catherine Vidal, les études démontrent que le cerveau n’a pas de genre, les capacités des filles et des garçons n’étant pas naturellement différenciées mais fruits d’une construction sociale et d’un ensemble de facteurs émanant de l’environnement de la personne. Les biais de genre des adultes influencent les intérêts et les choix des enfants, notamment à travers les vêtements, les jouets, les jeux et les comportements sociaux.
Ainsi, en 2025, on pense encore qu’il serait inné pour les garçons de mieux appréhender les disciplines scientifiques (principalement, les maths, l’informatique et la physique…), là où les filles seraient par nature meilleures en communication et dans le soin aux autres. Dans l’essai cité, on peut lire : « Les discours pseudoscientifiques qui prétendent prouver l’origine biologique de l’intelligence et les processus d’évaluation à l’œuvre dans le système scolaire desservent systématiquement les femmes. » C’est sur la pratique évaluative que Mathilde Benmerah-Mathieu, docteure en Sciences de l’Éducation et de la Formation et directrice pédagogique de l’Inspé de Lorraine, est intervenue le 12 mars lors de la journée « Égalité et sciences : la place des femmes » organisée par l’Université de Rennes, au Diapason.
DES ATTENTES DIFFÉRENCIÉES, DÈS LE PLUS JEUNE ÂGE
À travers une étude didactique et sociologique, elle s’est intéressée à l’influence des biais d’évaluation en mathématiques sur la trajectoire des filles dans les disciplines scientifiques. Parce que l’évaluation est « un processus socialement et culturellement ancré, qui légitime une certaine forme de savoirs et de compétences et qui perpétue des normes », il est important d’explorer les pratiques évaluatives des enseignant-es, non exempt-es des stéréotypes de genre. « Historiquement, les mathématiques sont associées aux garçons. Les filles ne sont pas incitées à développer leur créativité mathématique. Les attentes et les sollicitations en classe ne sont pas les mêmes pour les filles et les garçons, et les évaluations contribuent à renforcer ces inégalités », souligne la chercheuse, précisant que les écarts de niveau et de réussite, dans la discipline étudiée, commencent tôt – dès le début de l’école primaire – et se creusent au fil de la scolarité.
C’est le constat tiré de l’étude de l’Institut des Politiques Publiques : si les filles sont au même niveau, voire très légèrement meilleures, que les garçons à l’entrée du CP, en mathématiques, ce n’est plus le cas dès le milieu de l’année et la baisse des performances s’accentue dès le CE1. Le décrochage est flagrant et encore une fois, les chercheur-euses l’attribuent aux stéréotypes de genre, notamment aux idées reçues autour de la fameuse bosse des maths, précisant l’idée qu’en terme d’intelligence, on pense majoritairement au masculin dans l’inconscient populaire. L’impact est direct : les filles ont moins confiance en leurs capacités et plus d’anxiété face à l’échec, les garçons, eux, ont une meilleure confiance face aux évaluations, même s’ils peuvent être plus en difficulté.
DES DONNÉES SIGNIFICATIVES
Ainsi, elle a conduit une étude qualitative en primaire à travers plusieurs temps importants. Les données récoltées sont parlantes. En amont des séances, des entretiens individuels ont été réalisés pour recueillir les attentes des enseignant-es et leur demander de réaliser les portraits de six élèves, représentatif-ves de la classe, en établissant un pronostic de réussite : « Ils et elles anticipent la réussite des garçons. 75% favorables de réussite pour les garçons. Alors qu’il y a dans les portraits des filles déclarées en réussite en maths et des garçons estimés en difficulté. »
Lors des interventions en classe, l’observation portait sur les épisodes évaluatifs - définis comme « des moments où l’enseignant-e émet un jugement furtif ou appuyé sur les savoirs des élèves au cours de la séance » - afin d’analyser les tâches demandées, selon le genre, et la durée de celles-ci, selon les mêmes paramètres. Résultats : les garçons sont davantage interrogés sur des tâches jugées complexes (13 reprises pour les garçons, 4 pour les filles), nécessitant de « la prise de risque et de la réflexion ». Les filles, quant à elles, sont majoritairement sollicitées pour des démonstrations et des exercices techniques, qui requièrent de la précision et de l’exactitude.
« On valorise les capacités intellectuelles et le potentiel en mathématique chez les garçons et on valorise les efforts et la persévérance chez les filles »
commente Mathilde Benmerah-Mathieu.
Une donnée que l’on retrouve également dans les portraits des enseignant-es qui décrivent les filles comme appliquées, scolaires, peu confiantes et peu assurées, là où ils dépeignent les garçons comme performants, peu attentifs et en mouvement constant sur leurs chaises.
QUAND LE SENTIMENT D’ILLÉGITIMITÉ COLLE À LA PEAU
Les professionnel-les de l’éducation ont une influence immense sur les choix établis par les élèves même des années après, comme en témoigne María García Vigueras mais aussi de manière générale les lauréates du prix jeunes talents L’Oréal-Unesco. Ce fut le cas de Mercedes Haiech, mathématicienne, récompensée en 2020 par la fondation qui œuvre pour les femmes et les sciences. C’est au départ un professeur qui la stimule à travers un challenge de taille puisqu’elle devra chercher la solution sur Internet, réalisant alors « l’infinie liberté » des mathématiques. Deux ans plus tard, c’est Mégane Bournissou, post-doctorante en mathématiques à Bordeaux, qui devient à son tour lauréate du Prix. Elle évoque ses années lycées et sa réflexion autour de son orientation : « J’aimais beaucoup apprendre et je pense que j’ai été très influencée par les professeur-es que j’avais. J’ai choisi les études scientifiques parce que j’aimais ça mais aussi parce que le discours, c’était que ça ouvrait plus de portes. » Son parcours : un bac S, une prépa en maths-physique, l’ENS Rennes avec en parallèle une licence de physique et pour finir une thèse. Et après tout cela, elle affirme que le prix L’Oréal représente pour elle « une manière de se rassurer sur sa légitimité. »
Longtemps, elle a subi cette impression de ne pas être en adéquation avec l’idée qu’on se fait d’un mathématicien. Elle a considéré tout au long de sa scolarité que les questions d’illégitimité qu’elles se posaient étaient liées à des insécurités personnelles et intimes. « Récemment, j’ai rencontré l’idée que l’intime pouvait être politique et ça m’a fait me poser beaucoup de questions », souligne-t-elle. Des interrogations qui viennent en résonnance des vécus et ressentis partagés par certaines de ses élèves : « J’ai des jeunes femmes qui sont venues me parler et qui ont tenu exactement le même discours que moi j’avais tenu à leur place. Ne pas se sentir légitimes, ne pas correspondre aux attendus… La similarité de discours m’a fait dire que le problème n’est sans doute pas intime. J’ai l’impression que dans le parcours, il y a eu une intériorisation. » Un cheminement qui démontre la difficulté à se détacher de ce sentiment d’illégitimité, intégré au fil des stéréotypes dès l’enfance.
L’année suivante, on rencontre Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique à l’Université de Rennes. On aborde sa scolarité. Au lycée, elle ne réalisait pas vraiment le sexisme ambiant. Elle entend tout de même dire que les filles ne sont pas douées en géométrie car elles ne voient pas en 3D, soi-disant, mais la réflexion lui parait isolée, et surtout ridicule. « On se rend compte du sexisme quand ça s’accumule et là, on prend du recul. En prépa, j’ai fini par réaliser qu’en tant que fille, on était moins entrainée à la compétition. On est également habituée à être bonne élève », analyse-t-elle.
QUEL IMPACT ET QUELS LEVIERS ?
Ainsi, l’’étude de Mathilde Benmerah-Mathieu permet de débusquer des traces potentielles du système de genre et de confronter la cohérence entre l’intention et la pratique évaluatives. Les éléments récoltés et analysés mettent alors en lumière la « dimension genrée dans les logiques évaluatives des enseignant-es ».Elle ajoute : « Ces biais ont des répercussions significatives sur la confiance des élèves. Et cela les conforte dans leur posture genrée et contribue à la sous-représentation des filles dans les filières mathématiques. » Un élément loin d’être anodin et anecdotique puisque ces dernières années, le constat de la diminution du nombre de filles dans les disciplines mathématiques et informatique inquiète. Cette réalité se reflète dans l’enseignement supérieur. À la rentrée, l’école Polytechnique alertait sur le nombre d’étudiantes : seulement 16% d’inscrites, contre 21% en 2023.
Pour autant, la docteure en Sciences de l’Éducation et de la Formation ne désespère pas. Au contraire, l’étude précède une large palette d’outils permettant de favoriser l’égalité et la mixité. « Pour cela, il est essentiel de questionner les pratiques d’évaluation et de penser des dispositifs plus égalitaires, pas uniquement pour les filles. Il s’agit de s’assurer que l’on donne les mêmes chances à tout le monde », s’enthousiasme-t-elle. Par la formation spécifique aux biais évaluatifs des enseignant-es, par la diversification des modalités d’évaluation, par la valorisation à même niveau des capacités et des efforts, par le travail sur l’estime de soi en mathématiques. Entre autres.
« On doit modifier nos représentations et ouvrir davantage l’accès des filles aux mathématiques. L’évaluation façonne la manière dont les élèves se projettent dans ces filières. Dès l’école primaire. Et cela alimente les représentations sociétales sur le long terme… »
insiste Mathilde Benmerah-Mathieu.
Il y a urgence à agir. A prendre conscience de l’intégration et de l’imprégnation des stéréotypes de genre dès la petite enfance et de leur impact sur les choix d’orientation scolaire, de carrières professionnelles et sur la manière même d’être au monde, régie par des injonctions patriarcales néfastes à l’épanouissement individuel, et collectif.
DES ACTIONS CONCRÈTES
Agir sur tous les fronts. Autant sur la question de l’éducation non genrée dès la très petite enfance que sur la question des représentations. Rendre les femmes visibles. Réhabiliter le matrimoine (littéraire, scientifique, artistique, sportif, militant…). Dans l’espace public comme dans les amphithéâtres et les gouvernances de laboratoires, écoles, universités, etc. Nicoletta Tchou, maitresse de conférences en mathématiques au sein de l’IRMAR et vice-présidente à l’Université de Rennes, en charge de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, est formelle : dans toutes les filières scientifiques, et notamment en mathématiques, physique et informatique, « les enjeux sont extrêmement importants et les femmes sont extrêmement importantes également. Partout, il faut des femmes et des hommes qualifiés, on ne peut pas faire sans ». À cela, la sociologue Clémence Perronnet ajoute la notion d’inclusivité concernant l’accès de toutes les classes sociales au secteur des maths, où les personnes issues des quartiers populaires sont largement sous-représentées.
« On ne peut pas renvoyer la problématique uniquement à l’école primaire. Il faut s’occuper des stéréotypes de genre dès l’enfance mais aussi de la formation des profs qui vont être celles et ceux qui transmettent les sciences aux enfants. Il est essentiel de bien les former à l’égalité femmes-hommes. Que tout le monde s’interroge sur les moyens à sa propre échelle : chacune et chacun doit prendre ses responsabilités sur ces questions ! », insiste la référente égalité. Cela passe par la sensibilisation à l’égalité, les formations contre les violences sexistes et sexuelles, la parité lors des recrutements (aussi bien dans les jurys de sélection que dans les admissions) mais aussi la nomination des rues aux noms de femmes. « C’est important qu’on ait des modèles et qu’on les voit partout ! », s’enthousiasme Nicoletta Tchou. En mars 2025, le campus Beaulieu inaugurera des allées rendant femmage à des chercheuses en physique, en informatique, en géologie, en philosophie, en biologie ou encore en économie. L’occasion de se projeter dans les pas de celles qui marquent les sciences.
Sans oublier la myriade d’actions impulsées et portées par l’Université de Rennes et les établissements d’enseignement supérieur partenaires. De l’accueil des collégiennes pour le stage de 3e à l’IRISA au programme d’accompagnement de 10 000 jeunes femmes d’ici 2026 dans les études supérieures dans le numérique à l’INRIA, en passant par la création d’une chaire scientifique d’enseignantes-chercheuses à Sciences Po Rennes et l’organisation de nombreuses journée autour de l’égalité et de la parité sur les campus rennais… Les structures se mobilisent au sein de leurs établissements mais aussi conjointement. « Plus on voit des femmes dans les filières scientifiques, plus on normalise leur présence », soutient Manuela Spinelli, maitresse de conférences à l’Université Rennes 2, spécialisée dans les Études de genre et co-fondatrice de Parents et féministes (également co-autrice du libre Eduquer sans préjugés, avec Amandine Hancewicz). Un discours qui met toutes les lauréates du Prix L’Oréal d’accord, ayant manqué majoritairement de rôles modèles féminins dans leurs parcours. « Il faut agir dès le plus jeune âge pour susciter des vocations. Casser un peu l’image du mathématicien dans sa tour d’ivoire. Montrer aux jeunes filles qu’il y a des femmes dans les milieux scientifiques », s’enthousiasme Mercedes Haiech. Elle poursuit : « J’aime transmettre les mathématiques ! Que ce soit dans les TD dans le cadre du doctorat, lors de la Fête de la Science, les journées Filles et Maths, les RDV des jeunes mathématiciennes à l’ENS… Quand on a une passion, on aime la partager ! »
Même discours côté informatique, pour Garance Gourdel, qui s’enthousiasme des programmes existants permettant aux filles, en mixité choisie, de découvrir la programmation loin des jugements et des moqueries potentielles, rompre avec la menace du stéréotype et déconstruire les idées reçues. « Dans les stages Girls can code, on fait découvrir le code python, qui est un langage accessible de programmation. Et des filles en stage s’orientent ensuite vers l’informatique, c’est super chouette ! Et même celles qui ne continuent pas dans cette voie-là, ça les familiarise avec le secteur, elles ont moins peur. C’est aussi et surtout un espace de sororité ! », scande-t-elle avec allégresse, citant également le dispositif L codent, L créent, lancé à Rennes par des chercheuses de l’IRISA dans une même volonté de casser les normes et permettre l’accès aux sciences et à l’informatique pour les filles et les femmes dès le collège. Elle n’oublie pas non plus Femmes@numeriques, plateforme d’information autour de la place des femmes dans le secteur. Ou encore l’association ESTIMnumérique. Elle insiste : « Vraiment, ça vaut le coup de se lancer dans ces carrières. C’est très intéressant, c’est collaboratif ! Ce n’est pas juste que les femmes y aient moins accès ! »
INCLURE ET TRANSMETTRE
Donner les mêmes chances aux enfants de développer leurs compétences et de trouver leur vocation, en dehors des stéréotypes de genre. Encourager les filles et les femmes à poursuivre, au cours de leur parcours scolaire et professionnel, leur passion pour les sciences. Lutter contre les violences sexistes et sexuelles à tous les niveaux de la société. Permettre aux scientifiques de transmettre leurs métiers. A l’instar de la mission qui incombe aux doctorantes et post-doctorantes primées par la Fondation L’Oréal en octobre, à l’occasion du Prix pour les femmes et les sciences. Chaque année, une trentaine de chercheuses en sont lauréates et deviennent à leur tour ambassadrices de l’égalité et des sciences auprès des jeunes filles et femmes. Un cercle vertueux qui participe à déconstruire les clichés et à placer la question de l’inclusion au cœur des filières scientifiques.
*Conjointement réalisée par l’Université de Rennes, l’EHESP, l’INSA Rennes, la délégation Bretagne et Pays de la Loire du CNRS, la délégation Inserm Grand Ouest, le centre INRIA de l’Université de Rennes, en collaboration avec l’Agence Sensible : https://lesviesintenses.univ-rennes.fr/projets-et-partenaires
En photo :
- Page d'accueil : Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique.
- Dans l'article, première photo : Mégane Bournissou, post-doctorante en mathématiques.
- Dans l'article, deuxième photo : Mercedes Haiech, mathématicienne.

En introduction, Nasrine Nabiyar souhaite rappeler « l’histoire riche » de l’Afghanistan, carrefour de l’Asie et portes de l’Inde depuis des millénaires. Longtemps sous domination bouddhiste, le pays se convertit progressivement à l’Islam et se nourrit du « passage de tous les peuples civilisateurs et destructeurs », avant l’invasion britannique. « Les femmes ont participé à défendre leur pays, dont Malalay », signale la fondatrice de l’association. L’indépendance est proclamée en 1919 et dès l’année suivante, commence la lutte pour l’émancipation des femmes. La première école de filles est créée à Kaboul en 1921. « Les femmes étaient invisibles jusqu’alors dans la société afghane, même si des femmes ont toujours essayé de se faire entendre », précise-t-elle. La scolarisation des filles devient gratuite, tout comme les fournitures scolaires et les repas, jusqu’à la chute du roi en 1929. Le suivant va également marquer l’Histoire de réformes progressistes. 

C’est l’affaire Denis Baupin, révélée par Mediapart grâce au travail de sa consœur Lénaïg Bredoux, qui va l’inviter à investiguer sur les violences sexistes et sexuelles. « On est en mai 2016 et c’est la première enquête de ce genre qui sort dans la presse sur le sujet. Durant les mois d’enquête – en partenariat avec France Inter, ce qui aide à diffuser plus largement – on a reçu énormément de témoignages de VSS, pas uniquement sur Denis Baupin. Il a fallu du renfort, je me suis portée volontaire », se remémore-t-elle. À cette époque, les VSS et les féminicides sont encore cantonnés et réduits aux pages faits divers dans les médias au lieu d’être traités comme « un phénomène systémique sur lequel il faut enquêter ». Un an plus tard, MeToo explose et la société écoute davantage les militantes féministes qui participent au changement de paradigme, imposant l’usage d’un terme désignant la spécificité de ces meurtres, en raison du genre des victimes et des criminels.
Aujourd’hui encore, l’accueil de la parole des victimes de VSS dépend des conditions de formation des agents de police (ou gendarmes) et des membres de la Justice. Si la voie de presse ne se substitue pas à cette dernière, elle apparait comme une alternative pour exprimer un vécu violent et mettre en évidence, par une enquête journalistique rigoureuse, la substance et les enjeux de la domination masculine. « À l’époque de l’enquête sur Denis Baupin, on a ouvert une boite mail dédiée aux témoignages de VSS et on a vu l’étendue du problème... Elle ne désemplit pas. C’est de l’ordre des milliers de messages », signale Marine Turchi, qui précise : « Il y a dans les mails, des personnes coincées dans des procédures interminables et espèrent que la voie médiatique leur permettra de sortir de cette impasse. Les personnes qui ne portent pas plainte, ça doit interroger la Justice… »
Toutes les deux défendent la liberté de la presse et les principes fondamentaux de la Justice, parmi lesquels figurent le droit de la défense, le procès équitable ou encore la présomption d’innocence. Pourtant, ce dernier est souvent opposé aux journalistes et militant-es féministes qui dénoncent les auteurs de VSS. « On entend des voix judiciaires, relayées par certains médias, se demander si le tout victimaire n’aurait pas pris le dessus ? Comme si nous étions dans une société vengeresse qui voudrait immoler des hommes innocents… », plaisante, à demi-mots, Anne Bouillon. La résurgence massive des mouvements masculinistes et réactionnaires l’inquiète profondément. Elle y voit là une stratégie pour détourner le propos : « On doit repartir au combat ! Pour moi, ce backlash est fait pour déplacer la focale sur une question qui n’est pas notre sujet ! »
De par la médiatisation de ces affaires, venant étayer les propos des victimes et des militantes, les représentations évoluent, exigeant des prises de position et de responsabilités claires et précises. Ainsi, l’an dernier, la sortie du film CE2, réalisé par Jacques Doillon, a été reportée à un mois dans sa diffusion en salles et le cinéaste a même été décommandé par le festival Viva II Cinéma, à Tours, en raison de l’ouverture d’une enquête pénale pour viols sur mineur-es. Cette année, c’est la sortie de Je le jure qui met l’industrie du cinéma dans l’embarras. En effet, le réalisateur Samuel Theis est accusé de viol par un technicien du film, tourné en 2023, et une enquête est en cours. La production, inquiète face aux enjeux financiers et sociétaux que l’affaire soulève, a opté pour un protocole de confinement jusqu’à la fin du tournage (absent du plateau pour « prendre acte d’une souffrance », le réalisateur a dirigé les scènes à distance) et la sortie du film est accompagnée d’un dispositif de « non mise en lumière du réalisateur » qui ne donne pas d’interview et ne participe à aucune avant-première. Des précautions, et des motivations, peut-être discutables mais qui ont le mérite d’interroger les alternatives possibles dans les situations d’accusations de VSS et de mettre en lumière que tout reste désormais à inventer. Un défi qui s’applique à tous les pans de la société.

D’un bout à l’autre de la manifestation, se font entendre le bruit et le vacarme de la colère et de la révolte. Sur les pancartes trônent des messages engagés et solidaires: « Soyez écolos, plantez des riches », « Nous sommes les voix de celles qui n’en ont pas – Free Palestine », « Viva la vulva », « Pas de fachos dans nos quartiers – pas de quartier pour les fachos », « Contre l’utilisation raciste de nos luttes féministes », « Justice pour les incesté-es » ou encore « Mon corps mon choix », « On te croit », « Un silence n’est pas un oui – Un viol n’est jamais un accident » et « Destruction totale et irrévocable du patriarcat – BADABOUM ». Les mines sont enjouées, les poings levés, les corps dansent et les percussions vibrent et résonnent dans un espace public animé par les luttes féministes.
Intitulé L’art de la joie en femmage à l’œuvre littéraire de Goliarda Sapienza, le projet est aujourd’hui porté par la Brave Compagnie « mais il est parti d’une initiative collective et amicale », précise Johanna Rocard, co-fondatrice de la structure, aux côtés d’Estelle Chaigne et Amandine Braud. « En 2023, on s’est retrouvées à plusieurs dans la manif du 8 mars. Il y avait moins de mobilisation cette année-là, ce qui s’explique par la guerre en Ukraine et les actus qui se priorisent… On n’était pas très fières de notre engagement, on était un peu à la va vite », poursuit-elle.
Au cours des deux semaines, l’événement a proposé des journées en accès libre et des temps d’aide à la couture, des ateliers cagoules ou chorales et des créneaux pour accueillir des structures partenaires comme le GPAS et les enfants de Maurepas. « Ce sont des publics qu’on ne toucherait pas sans ce lieu dédié. Il y a par exemple des femmes d’un certain âge qui sont venues à un atelier et sont revenues ensuite. On aurait aimé aussi faire quelque chose avec les femmes de la prison de Rennes, qu’elles puissent porter leurs voix et manifester avec nous mais c’est tombé à l’eau », souligne Cassandre, plasticienne investie dans L’art de la joie.
UN LIEU VIVANT ET JOYEUX
Cassandre, ce jour-là, s’affaire à la couture pour terminer sa bannière : « J’avais un slogan en tête mais je ne savais pas comment le mettre en forme. Sans compter qu’on ne se rend pas compte le temps que ça prend, c’est très long ! » Sur un tissu orange, elle inscrit et ajuste le message, lettre bleue par lettre bleue : « Aux violeurs de Gisèle et aux autres nous n’oublierons jamais vos visages ni vos noms ni vos actions » Pour elle, ce lieu est important : « Si on ne l’avait pas, il n’existerait pas ! » Cet endroit, c’est un espace de rencontres et de partages. De mutualisation du matériel et des compétences. D’engagement et de militantisme.
Ensemble, elles investissent un espace résolument engagé, un militantisme féministe « au croisement très clair des luttes décoloniales, queer et migrantes », au service et en soutien du mouvement collectif. Elle le dit : « On ne théorise pas plus que ça dans ce lieu de création. On ne fait pas le travail de NousToutes 35, du Cridev et des autres associations qui à l’année font un travail de fond que l’on vient ici soutenir et rendre visible. » Elle aborde le contexte actuel, l’importance et l’impact des images, le besoin et l’intérêt de créer des visuels joyeux. Proposer un cortège flamboyant et lumineux pour affirmer les éléments positifs existants dans la société. Valoriser les savoir-faire et les joies partagées : « Il y a des choses qui vont mal mais il n’y a pas que ça. Face à l’effet de sidération que nous apporte l’actualité, c’est important de visibiliser toutes les personnes qui font des choses incroyables, dans ce travail de la forme et de la création. »
Si l’événement s’empare des codes et valeurs de la tradition carnavalesque et de sa manière de se costumer pour dénoncer et critiquer les systèmes de domination, les participant-es s’approprient l’expérience. « J’ai longtemps été dans le collectif Mardi Gras et pour moi, ce que l’on fait là est un peu différent. Au Carnaval, on renverse les situations et on s’autorise à être qui on n’est pas. Ici, je me sens très moi-même au contraire ! La symbolique est différente et je ne porte pas de la même manière le costume au carnaval qu’au 8 mars », analyse Sophie. C’est une forme d’exutoire qui lui donne accès à son identité et sa personnalité, hors des injonctions sociales et patriarcales : « J’ai l’impression d’être moi-même, d’être une version de moi-même que je ne peux pas incarner tous les jours parce qu’elle est trop intense cette version ! » Bas les masques, désactivés les filtres du quotidien. Pour Sophie, c’est un sentiment de grand soulagement. En enfilant le costume, elle a la sensation de révéler qui elle est :
L’idée de faire monter l’information sur scène, le temps d’une soirée, vient de Louise Katz, Julie Lallouet-Geffroy et Nathanaël Simon, co-fondateur-ices du nouveau média intitulé Les 3 ours. Le 24 janvier, c’est la journaliste Cindy Hubert qui revenait sur son quotidien de chroniqueuse judiciaire lors du procès des viols de Mazan qu’elle a couvert sur le terrain pour RTL, durant les 4 mois de cette affaire hors-norme.
À la salle de la Cité, c’est Cindy Hubert la première professionnelle à se lancer dans un spectacle d’informations de 45 minutes, environ, avant d’échanger avec la salle. Devant elle, une table, des chaises, un verre d’eau. Et ses carnets. Dans lesquels elle va compter les jours - « une habitude prise lors du procès du 13 novembre » - durant ces « quatre mois en apnée ». Cette fois, ce seront huit cahiers noircis de ses souvenirs, de ses impressions, ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, de ce qui ne se voit pas mais se ressent… « Je vais les garder car il y a des procès qui ne nous quittent jamais tout à fait », commente-t-elle.
C’est par un acte illégal que le travail débute : obtenir le dossier d’instruction. « Ça appartient au secret de l’instruction. Je n’ai pas le droit de l’avoir. Je finis par l’avoir », signale Cindy Hubert, précisant l’importance de ce document pour les chroniqueur-euses judiciaires. Noms, faits, interrogatoires… Elle se plonge dans les 371 pages, durant 2 journées entières, stabilotant les passages intéressants, marquants, essentiels, incontournables. « Plus j’avance, plus c’est atroce. Il y a cet homme qui est venu 6 fois, ce pompier qui a gardé son uniforme, ce gamin de 20 ans… On comprend que sur les vidéos, on entend explicitement les ronflements de Gisèle Pelicot du début à la fin des viols. Ce que je vais finir par entendre plus tard au procès… », déplore-t-elle.
FACE À LA DÉFIANCE, LA TRANSPARENCE !
Et puis, il y a aussi ce que les journalistes ne relatent pas. Ce qu’ils choisissent de ne pas retranscrire dans leurs papiers et leurs chroniques. Pas uniquement parce que les calibres ou les durées imposées ne le permettent pas. Car en 1’10, soit deux pages de texte à écrire avant le direct, rodée à l’exercice, elle peut dire 1000 choses, choisir un angle d’attaque pour parler de l’enjeu de la journée ou d’un moment en particulier (qu’elle qualifie de « frissons d’assises »). « Dans un procès, on ne peut pas tout dire, tout raconter. Il y a des choses qu’on préfère taire », dit-elle, avant de partager quelques éléments avec nous.
Son récit nous captive. Fluide et impactant. Avec professionnalisme, loin d’une description voyeuriste, Cindy Hubert documente des aspects clés et essentiels à la compréhension de son métier mais aussi du procès. Ce qui en a fait son caractère hors-norme, ce qui a alimenté la machine médiatique durant toute sa durée. Elle nous donne les faits, elle partage son vécu, nous raconte le travail quotidien d’une chroniqueuse judiciaire, la spécificité de son métier et comment elle le vit. C’est fascinant et apaisant. Loin du tumulte de l’infobésité, un souffle pour réfléchir ensemble aux informations livrées. « C’est une autre manière d’accéder au récit journalistique. Ensemble, on respire, on écoute et on débriefe ensuite », s’enthousiasme Julie Lallouet-Geffroy.
Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.
« Face aux violences, notre silence les arrange, notre colère les dérange » Le ton est donné face à cette grande banderole qui trône en tête de cortège, en étendard et symbole du 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences à l’encontre des personnes sexisées. Samedi 23 novembre, elles étaient des milliers, personnes concernées et allié-es, à se rassembler partout en France, pour faire entendre leurs voix et leurs colères et ensemble dénoncer les violences sexistes et sexuelles.
« Contre le patriarcat, riposte féministe ! », « Réarmement féministe », « Not all men – 95% », « Pour le sang et la douleur on a déjà nos règles » ou encore « J’avais 10 ans et 17 ans » Elles sont nombreuses les pancartes ce jour-là, à côtoyer les chants, les percussions et les vibrations du sol, au rythme d’une marche placée sous le signe de la combattivité, de la rage, de la joie militante et de l’espoir. Parmi les slogans emblématiques, « la honte doit changer de camp » revient comme un fil rouge, en écho à l’actualité brûlante du procès des viols de Mazan. Mais aussi des affaires et scandales qui se multiplient à vitesse historique (Bedos, Depardieu, Plaza, Doillon, Jacquot, Nekfeu, Naps, Abbé Pierre…)
Sans oublier qu’une femme est tuée tous les 2 à 3 jours par son partenaire ou ex-partenaire, que 94 000 femmes sont victimes de viol ou tentative de viol par an en France ou encore que plus de 270 000 personnes subissent des violences conjugales. Elle poursuit : « Des millions de femmes, ici et partout dans le monde, souffrent en silence. Les violences brisent des vies et défigurent des sociétés. »
« Nous devons regarder vers l’avenir. Qu’allons-nous laisser ? Une société où les violences sexistes et sexuelles continueront de se répandre ou un monde où l’égalité, la dignité et le respect régneront pour toutes les femmes et les filles ? Le chemin reste semé d’embuches mais il est essentiel que nous poursuivions le combat. Pour nous-mêmes, pour nos enfants, pour toutes celles qui, par peur ou honte, n’osent pas encore parler. »
« Ras le viol », « Face aux violences, notre silence les arrange, notre colère les dérange », « Le scandale, c’est le viol »… Les pancartes trônent dans l’espace public, les slogans retentissent, la foule scande « Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! ». Il y a de la colère, il y a de la sidération et puis, il y a aussi de la sororité, de l’adelphité et de la solidarité. Et surtout, beaucoup de courage et d’émotions, ce jour-là, samedi 14 septembre. Partout en France, les militantes féministes et allié-es se sont retrouvées pour se mobiliser, ensemble, en soutien à Gisèle Pélicot et Caroline Darian, et en soutien à tou-tes les victimes de violences sexistes et sexuelles.
Depuis l’ouverture de l’affaire judiciaire, début septembre à Avignon, Gisèle Pelicot affiche avec force sa détermination à briser le tabou et le silence et, surtout, à ne pas se taire face à une atrocité si banalisée et répandue dans la société. Elle devient, quelques mois après Judith Godrèche, le symbole de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et une figure emblématique qui fédère et permet à d’autres concerné-es de livrer leurs vécus. Elle envoie un message puissant et essentiel : la honte doit changer de camp. « Les enquêtes de la Ciivise nous rappellent clairement que ce phénomène, qui existe dans de très nombreuses familles, est caché la plupart du temps pendant des dizaines d’années. Et lorsque les victimes parlent, elles ne sont pas crues ni par leur famille, ni par les flics, ni par la Justice. Cette situation doit changer pour que les enfants puissent grandir sainement et en sécurité. Pour que nos vies soient apaisées et nos traumatismes soignés ! », déclarent les militantes de Nous Toutes 35 lors du rassemblement du 14 septembre.
« Que ce soit la violence d’un avocat qui dit qu’il y a ‘viol et viol’, que ce soit la violence d’une Justice qui ne joue aucun rôle dans la protection des victimes, la violence d’une police qui demande si on était bien habillé-es et si on a apprécié, la violence économique puisque la précarité empêche les femmes et les minorités de genre de quitter les foyers violents, la violence d’un État qui aujourd’hui a Darmanin comme ministre de l’Intérieur, qui fait semblant de se préoccuper des VSS pour enfermer des personnes issues de l’immigration et les expulser alors que lui-même est accusé de viol, la violence d’un Macron qui fait semblant de s’intéresser à la constitutionnalisation de l’IVG pendant qu’il soutient Depardieu, qui nous dit qu’on doit réarmer démographiquement le pays, etc. »
Le profil de l’agresseur :« Mon agresseur était blanc. J’en ai marre d’entendre les gens dire que les étrangers sont les personnes qui violent dans les rues. C’est pas vrai. Moi, j’ai peur de sortir de chez moi, parce que j’ai peur des hommes blancs. » / « On est dans un système où malheureusement quand on a du pouvoir, on garde notre rang, on n’est pas dénoncé… » / « C’était mon beau-père, un homme de confiance, apprécié de tout le monde évidemment, quelqu’un dont on ne pouvait pas penser ça de lui » et « Ces hommes (à propos des 50 accusés au procès, ndlr), leurs CV tournent beaucoup dans la presse. Ce qui choque, c’est que leurs vies sont ordinaires. Ils occupent des tafs ordinaires. Ça pourrait être n’importe quel homme. » La victimisation des hommes face au sujet : « C’est important que tout le monde comprenne que ce n’est pas l’individu en tant que tel qu’on dénonce mais le groupe social – homme – que vous représentez, la masse que vous êtes, l’énergie qui s’en dégage et qui peut être effrayante. » 
À peine 10%. C’est le pourcentage indiquant le nombre de femmes en informatique, encore aujourd’hui en France. Les sciences, bastion du masculin, c’est encore un constat et un enjeu actuels. Les représentations genrées sont difficiles à déconstruire et le sexisme, persistant, à l’instar de l’ensemble de la société. L’évolution des mentalités est en route mais elle est aussi très lente. En témoigne Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique, lauréate l’an dernier du prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et les sciences.
De plus, appartenir à la minorité, c’est aussi davantage s’exposer, dit-elle : « On ne peut plus se cacher et quand on est deux et qu’une est absente, on entend ‘elle est où l’autre fille ?’ » Tout à coup, l’anodin ne l’est plus. Le sexisme est une évidence, quasiment un quotidien. Sous-estimées et pensées comme illégitimes, leur parole est souvent interrompue et la majorité masculine peut devenir oppressante. « On ne se sent pas safe en fait », ajoute Garance. Elle le dit, en informatique, les inégalités sont très visibles. Là où l’on voudrait penser que la nouvelle génération, née avec les ordinateurs, n’a pas essuyé les mêmes mécanismes de domination patriarcale, on s’aperçoit qu’opère encore le conditionnement de l’éducation genrée. « En tant qu’utilisateur-ice, c’est mixte mais la création informatique et le code sont encore réservés à une petite sphère plus genrée », observe-t-elle. Elle raconte comment les garçons s’initient entre eux, résonnant avec les constats établis dans le milieu des arts et de la culture avec l’accès privilégié à l’expérimentation des instruments et des groupes par les adolescents.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.