Célian Ramis
Marine Turchi et Anne Bouillon : la parole des femmes dans les médias et la Justice


À l’invitation d’HF+ Bretagne, la journaliste de Mediapart spécialisée dans les affaires de violences sexistes et sexuelles, Marine Turchi, et l’avocate spécialisée en droits des femmes, Anne Bouillon, ont échangé le 14 mars dernier aux Ateliers du Vent, autour de la parole des femmes face aux médias et à la Justice.
D’un côté, elle enquête et révèle dans la presse les affaires de violences sexistes et sexuelles. De l’autre, elle défend et plaide en faveur des personnes ayant subi des faits de violences sexistes et sexuelles. Marine Turchi et Anne Bouillon ont toutes les deux été marquées par la prise de parole d’Adèle Haenel en 2019. Au micro de la journaliste de Mediapart cette année-là, l’actrice accuse publiquement le réalisateur Christophe Ruggia d’agressions sexuelles à son encontre alors qu’elle était âgée de 12 à 14 ans. En février 2025, le tribunal correctionnel de Paris rend son jugement : le cinéaste est coupable et condamné à 4 ans de prison, dont deux ans ferme (aménageables sous bracelet électronique).
Six ans plus tôt, ce soir-là de 2019, la comédienne témoignait de son vécu et justifiait son choix, à l’époque, de ne pas avoir porté plainte : « La justice nous ignore. On ignore la justice. » Cette phrase reste marquée dans les esprits et résonne, depuis, avec le quotidien de centaines de milliers de victimes de VSS. Parce que leurs paroles sont encore minimisées, banalisées, déformées voire maltraitées lors du dépôt de plainte en commissariat ou gendarmerie. Parce que 86% des plaintes sont classées sans suite. Parce que les auteurs de violences sont peu condamnés, face au nombre de faits : chaque année, en France, on estime à 230 000 le nombre de femmes victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles (un viol ou une tentative de viols toutes les 2 ’30 minutes), à 271 000 le nombre de victimes de violences commises par leur partenaire ou ex-partenaire, entre 100 et 150 femmes tuées par leur partenaire ou ex-partenaire (un homme assassine sa conjointe ou ex-conjointe tous les 3 jours environ), et à 160 000 le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles.
Entravées dans le processus de paroles, de reconnaissance des violences subies et parfois de reconstruction post-traumatique, elles éprouvent une méfiance envers l’institution judiciaire. Cette défiance, Anne Bouillon et Marine Turchi la ressentent et la constatent tous les jours sur le terrain. Chacune, dans sa fonction, son métier et sa déontologie, œuvre à la libération, l’écoute et la diffusion des récits pour faire émerger la prise de conscience dans la société et favoriser l’évolution des mentalités en faveur de l’égalité.
VIVRE EN ABSURDIE
C’est l’affaire Denis Baupin, révélée par Mediapart grâce au travail de sa consœur Lénaïg Bredoux, qui va l’inviter à investiguer sur les violences sexistes et sexuelles. « On est en mai 2016 et c’est la première enquête de ce genre qui sort dans la presse sur le sujet. Durant les mois d’enquête – en partenariat avec France Inter, ce qui aide à diffuser plus largement – on a reçu énormément de témoignages de VSS, pas uniquement sur Denis Baupin. Il a fallu du renfort, je me suis portée volontaire », se remémore-t-elle. À cette époque, les VSS et les féminicides sont encore cantonnés et réduits aux pages faits divers dans les médias au lieu d’être traités comme « un phénomène systémique sur lequel il faut enquêter ». Un an plus tard, MeToo explose et la société écoute davantage les militantes féministes qui participent au changement de paradigme, imposant l’usage d’un terme désignant la spécificité de ces meurtres, en raison du genre des victimes et des criminels.
Pour Anne Bouillon, c’est Natacha – prénom modifié par l’avocate - qui a opéré ce rôle de bascule. Parce qu’elle lui a dépeint « un système absurde et une situation qui ressemblait à une prise d’otage ». Elle le dit : le mari obligeait sa cliente et leurs enfants « à vivre en absurdie », n’autorisant par exemple qu’un seul assaisonnement par repas ou contrôlant le nombre de verres d’eau de chacun-e à l’aide d’une installation vidéo dans la maison. Ce que l’on désigne aujourd’hui par le contrôle coercitif, abordé par Laurène Daycard dans son essai Nos absentes : à l’origine des féminicides, mais aussi Isild Le Besco dans le podcast Nos idées larges (épisodes « Sous contrôle coercitif ») d’Arte Radio : « Mais il y a 16 ans, on n’avait pas ce langage. » Sans compter la difficulté à le qualifier pénalement. Exfiltrée par ses parents, Natacha trouve une issue avec ses enfants. Lui, se suicide.
« Mais il aurait pu la tuer je pense. Cette situation-là est venue marquer des choses que j’ai beaucoup retrouvé ensuite dans les affaires de VSS et de violences intrafamiliales »
poursuit Anne Bouillon.
L’AVANT « ELLE LE QUITTE, IL LA TUE »
Longtemps, les violences exercées à l’encontre des femmes ont été reléguées, dans les médias, à des faits isolés plutôt que d’être analysées sous le prisme d’une problématique systémique. A propos des féminicides, les journalistes titraient et écrivaient sur des situations qualifiées de « drames passionnels », « crimes passionnels » et de « crimes d’amour », se faisant le relai des dires et manipulations des assassins, à l’instar de Jonathann Daval et de sa stratégie de culpabilité inversée. Une mécanique récurrente dans les affaires de féminicides. Si l’assassin finit par être condamné et emprisonné, la population entre en empathie avec celui-ci, étouffé et émasculé par sa campagne. L’esprit retient que quelque part, la victime l’avait peut-être cherché. En réponse, les féministes brandissent et martèlent le slogan : elle le quitte, il la tue. De quoi remettre les pendules à l’heure.
Dans les affaires de violences sexuelles, en revanche, les accusés sont souvent acquittés. Faute de preuves, comme s’intitule le livre de Marine Turchi, ou parce que les faits sont prescrits. Des signaux, entre autres, qui viennent renforcer les stéréotypes de genre et les idées reçues. Et surtout qui envoient un message fort aux victimes : parler a un coût, celui de ne pas être crédibles et crues, encore moins reconnues aux yeux de la société. La multiplicité des témoignages démontrant le mauvais accueil et traitement des plaintes par les forces de l’ordre s’ajoute à l’expérience collective et à la défiance envers une réponse judiciaire.
D’autres moyens existent pour poser et porter la parole des personnes ayant subi des violences. « Mais celles qui veulent prendre la parole devant la Justice doivent pouvoir le faire et doivent pouvoir trouver un espace secure et bienveillant pour le faire », souligne Anne Bouillon. Toutefois, « accueillir la parole qui vient gripper et dénoncer le système » a là aussi un prix : celui d’être « renvoyée face à sa propre responsabilité ». Une pirouette patriarcale que l’avocate estime « trop facile ». Il est donc important et essentiel de trouver des espaces avec des professionnel-les formé-es. Et d’être prêt-es pour une longue et parfois douloureuse procédure : « Personne n’est obligé de déposer plainte mais si on décide de saisir la justice pénale et de déposer plainte, ça se prépare. Il y a des associations, des assistantes sociales en commissariat et gendarmerie, des avocat-es qui le font en amont. À force d’expérience, on repère les interlocuteur-ices de qualité au sein des forces de l’ordre mais c’est encore très aléatoire et très disparate. »
OUVRIR LE DÉBAT ET AMÉLIORER LES PRATIQUES
Aujourd’hui encore, l’accueil de la parole des victimes de VSS dépend des conditions de formation des agents de police (ou gendarmes) et des membres de la Justice. Si la voie de presse ne se substitue pas à cette dernière, elle apparait comme une alternative pour exprimer un vécu violent et mettre en évidence, par une enquête journalistique rigoureuse, la substance et les enjeux de la domination masculine. « À l’époque de l’enquête sur Denis Baupin, on a ouvert une boite mail dédiée aux témoignages de VSS et on a vu l’étendue du problème... Elle ne désemplit pas. C’est de l’ordre des milliers de messages », signale Marine Turchi, qui précise : « Il y a dans les mails, des personnes coincées dans des procédures interminables et espèrent que la voie médiatique leur permettra de sortir de cette impasse. Les personnes qui ne portent pas plainte, ça doit interroger la Justice… »
Dans ce qu’elle lit au quotidien, elle perçoit l’idée d’alerter l’opinion publique, qui vient contredire l’image de la femme vengeresse qui dénoncerait un innocent pour le faire tomber pour motif personnel. « C’est pas ce que je vois dans les mails qu’on reçoit. Beaucoup veulent alerter dans la presse pour que la personne citée s’arrête. Et pour ne pas porter la culpabilité de n’avoir rien dit », poursuit-elle. Parler a un impact fort, confirme la journaliste de Mediapart : « Baupin, Depardieu, Miller…. Il y a un afflux de témoignages qui continue d’arriver. Nous ne sommes pas auxiliaires de justice ni de police. Notre rôle, c’est l’information et nous estimons que les citoyen-nes ont le droit de savoir. Les VSS, c’est pas de la drague. Ce sont des crimes et des délits et c’est normal que la presse enquête. » Son travail : réaliser une investigation à la hauteur des paroles des victimes et témoins. La difficulté majeure : « On ne peut pas faire d’enquête pour tout le monde. Mais les affaires traitées agissent comme un révélateur dans la société parce qu’elles parlent à beaucoup de gens. »
Anne Bouillon acquiesce le rôle citoyen de cette parole. Elle reconnait ne pas avoir compris instantanément le propos d’Adèle Haenel ce soir-là de 2019, expliquant son choix de ne pas saisir la Justice. Elle lui écrit d’ailleurs une tribune dans la presse défendant l’importance du dépôt de plainte et de la procédure judiciaire. Puis prend la mesure de l’impact du discours de la comédienne. Après cela, « la justice s’est auto-saisie de cette situation. » Un procès accepté et assumé par Haenel non pour elle seule mais pour l’ensemble de la société. « Ça a mis la justice au défi. C’est un travail citoyen qui nous permet d’améliorer les pratiques judiciaires », confirme l’avocate. « Elle a ouvert la porte un peu fort, sourit Marine Turchi. Mais ce discours de la justice qui ignore les femmes victimes, les associations féministes l’entendent depuis très longtemps. Elle a permis de poser le débat. Elle a porté plainte pour continuer à porter ce débat. »
UN INTÉRÊT PUBLIC
L’évolution est lente mais évidente. Toutefois, des résistances se font entendre et des conflits se constatent. Lors de l’écriture de son livre Faute de preuves, Marine Turchi rencontrent et interrogent tou-tes les acteur-ices du chainon judiciaire. « J’étais interloquée que dès la première minute de certains entretiens, une partie des personnes me parle de tribunal médiatique. Je pose une question sur la Justice et on me répond ‘et vous, les médias ?’… », analyse-t-elle, rappelant que « sans la presse, pas d’affaire Ruggia, PPDA, Depardieu, etc. ». La multiplication des témoignages dans les médias ayant favorisé le recours à la justice : « La presse fait son travail et une partie du monde judiciaire ne le comprend pas. »
Elle parle d’intérêt public de relater que dans le cadre de son travail et de sa fonction de maire, Gérald Darmanin aide des femmes en situation de précarité en échange de relations sexuelles qu’il estime consenties, a contrario des concernées. Il est d’intérêt public d’informer les citoyen-nes que leur journaliste favori, ex-présentateur du JT de TF1 a fait défilé des filles mineures, souvent stagiaires, dans son bureau, usant de sa fonction ou les menaçant pour obtenir des relations sexuelles. « Ce sont des crimes de propriété et de domination. Pourquoi on mettrait ça sous le tapis ? », s’insurge-t-elle. « Il faut que la presse et la justice se parlent et se comprennent mieux. Nous avons des rôles différents dans lesquels chacun-e est à sa place », commente-t-elle.
Comme le souligne Anne Bouillon, « l’institution n’aime pas qu’on la renvoie à ces carences et ces défauts, et n’aime pas de ne pas avoir la primeur sur les investigations. » Nommer permet de faire exister. Parler de féminicides renvoie au caractère spécifique et systémique des meurtres de femmes parce qu’elles sont des femmes. Révéler au grand jour, dans la presse ou par le refus du huis clos comme l’a fait Gisèle Pelicot l’an dernier, c’est rompre le silence et briser les murs de l’intime que confinerait potentiellement et symboliquement l’enceinte du tribunal. Les violences exercées au sein d’un couple ne sont pas de l’ordre du privé. C’est politique, tout autant que la prise de paroles des femmes victimes.
UNE VOLONTÉ FORTE DE FAIRE TAIRE LES CONCERNÉ-ES
Toutes les deux défendent la liberté de la presse et les principes fondamentaux de la Justice, parmi lesquels figurent le droit de la défense, le procès équitable ou encore la présomption d’innocence. Pourtant, ce dernier est souvent opposé aux journalistes et militant-es féministes qui dénoncent les auteurs de VSS. « On entend des voix judiciaires, relayées par certains médias, se demander si le tout victimaire n’aurait pas pris le dessus ? Comme si nous étions dans une société vengeresse qui voudrait immoler des hommes innocents… », plaisante, à demi-mots, Anne Bouillon. La résurgence massive des mouvements masculinistes et réactionnaires l’inquiète profondément. Elle y voit là une stratégie pour détourner le propos : « On doit repartir au combat ! Pour moi, ce backlash est fait pour déplacer la focale sur une question qui n’est pas notre sujet ! »
La pédagogie apparait incontournable en réponse au discours persistant et large des opposant-es, visant à silencier les femmes et les personnes minorisées. « Il est important que les médias expliquent ce qu’est la présomption d’innocence, qui s’applique dans le cadre de la procédure pénale. Quand Adèle Haenel parle, il n’y a pas d’enquête pénale à ce moment-là. Ce qui n’annule pas le droit du contradictoire parce que nous avons un codé éthique et déontologique », précise Marine Turchi, précisant les jours et les semaines où elle s’est attelée à contacter Christophe Ruggia pour lui donner la parole. En vain. Elle évoque également les procédures bâillon que les accusés utilisent pour riposter : « Hulot, Darmanin et les autres, ils mettent une plainte contre la personne qui les accuse, qu’ils retirent discrètement ensuite. » Le but : faire croire publiquement à leur indignation, et donc innocence, vis-à-vis des faits qui leur sont acculés, et tenter de décourager la ou les femmes victimes de leurs délits et/ou crimes.
« C’est utilisé à toutes les sauces dans le cadre des violences sexistes et sexuelles et c’est pour dire ‘Taisez-vous'. C’est marrant parce que sur les fraudes fiscales, on n’oppose jamais la présomption d’innocence. Avec Cahuzac par exemple, la question ne s’est pas posée. C’est parlant… », insiste-t-elle. Son message : ne pas confondre présomption d’innocence et liberté d’expression.
« La parole est possible même quand une affaire est en cours. La présomption d’innocence n’empêche pas le contradictoire et le témoignage. Elle sert surtout à clore le débat public »
déplore-t-elle.
DANS LES ARTS ET LA CULTURE, UNE INTROSPECTION MOUVEMENTÉE…
La conversation poursuit son cours, jusqu’à aborder la question épineuse des VSS dans le secteur des arts et de la culture. Un sujet qui cristallise des tensions vives dans le milieu, comme dans la société, avec la fameuse réflexion autour de la séparation de l’homme et de l’artiste mais aussi de la cancelled culture. Là encore des stratégies de détournement pour ne pas creuser dans l’introspection et la remise en question, comme l’impose Adèle Haenel quand elle quitte la salle Pleyel et plus largement le cinéma, en criant « La honte », au même titre que Judith Godrèche quand elle prend la parole pour dénoncer les violences sexuelles et pédocriminelles des réalisateurs Jacques Doillon et Benoit Jacquot à son encontre. À son initiative d’ailleurs, une commission parlementaire relative aux « violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité » a été votée et mise en place par l’Assemblée nationale en 2024.
« Partout où les rapports de domination s’exercent, il y a un risque d’en abuser. L’art étant un secteur dans lequel il est essentiel et permanent de repousser les limites pour pouvoir créer… Les conditions sont réunies ! Sous couvert de la puissance créatrice, toutes les limites s’affaissent », signale Anne Bouillon. Réflexion que l’on retrouve également chez l’humoriste Hannah Gadsby dans son spectacle Nanetteautour de la figure de l’artiste comme Picasso ou Gauguin, et que l’on peut transposer à nos contemporains, à l’instar de Polanski ou Depardieu, soutenus par la société – jusqu’au chef de l’État – pour leur « génie créateur et créatif ». Une carte privilégiée pour justifier l’impunité. « C’est un concentré pur de ce que le patriarcat peut produire. Leur position dominante légitime leurs abus de pouvoir. Ce sont les mêmes rapports que dans les familles patriarcales où la figure du père prend le dessus. C’est encadré et institutionnalisé comme tel, et donc admis par la société », poursuit l’avocate.
Si les mouvements MeToo bouleversent le cinéma et le théâtre, entre autres, ce n’est pas un hasard, selon Marine Turchi : « Ça raconte quelque chose. Ce sont des affaires impactantes parce que le cinéma, par exemple, produit des images et s’installe dans les foyers. Il y a dans ces secteurs l’alibi artistique. Si on dénonce, on nous répond que ce ne sont pas des violences mais de l’art. La puissance du réalisateur, l’idée du génie créateur, etc. sont encore à l’œuvre. D’où le besoin d’ouvrir à la parité et à la diversité. Pour que la parole circule. Heureusement, ça évolue. »
L’année 2017 – année de l’affaire Weinstein – marque un tournant mondial dans la prise de conscience de l’ampleur et des mécanismes des violences sexistes et sexuelles. Huit ans plus tard, le mouvement MeToo – lancé bien plus tôt, en 2007 par l’afroaméricaine Tarana Burke – remue tous les secteurs et toutes les sphères de la société, dont le milieu des arts et de la culture, longtemps pensé comme hors du monde, n’est pas exempt. Les voix s’élèvent et les discours et actions féministes gagnent du terrain, et comme le dit Marine Turchi essaiment partout. En démontre les multiples accusations contre Gérard Depardieu, Nicolas Bedos, Franck Gastambide, Gérard Darmon, Ary Abittan et bien d’autres - par plusieurs femmes à chaque fois - mettant en lumière non seulement le caractère systémique de celles-ci mais aussi l’influence et l’impact de l’impunité qui protège les artistes (en général, hommes, blancs, valides, reconnus et soutenus par leurs pairs et une grande partie de la population…).
De par la médiatisation de ces affaires, venant étayer les propos des victimes et des militantes, les représentations évoluent, exigeant des prises de position et de responsabilités claires et précises. Ainsi, l’an dernier, la sortie du film CE2, réalisé par Jacques Doillon, a été reportée à un mois dans sa diffusion en salles et le cinéaste a même été décommandé par le festival Viva II Cinéma, à Tours, en raison de l’ouverture d’une enquête pénale pour viols sur mineur-es. Cette année, c’est la sortie de Je le jure qui met l’industrie du cinéma dans l’embarras. En effet, le réalisateur Samuel Theis est accusé de viol par un technicien du film, tourné en 2023, et une enquête est en cours. La production, inquiète face aux enjeux financiers et sociétaux que l’affaire soulève, a opté pour un protocole de confinement jusqu’à la fin du tournage (absent du plateau pour « prendre acte d’une souffrance », le réalisateur a dirigé les scènes à distance) et la sortie du film est accompagnée d’un dispositif de « non mise en lumière du réalisateur » qui ne donne pas d’interview et ne participe à aucune avant-première. Des précautions, et des motivations, peut-être discutables mais qui ont le mérite d’interroger les alternatives possibles dans les situations d’accusations de VSS et de mettre en lumière que tout reste désormais à inventer. Un défi qui s’applique à tous les pans de la société.
BACKLASH : L’EXTRÊME-DROITE ET LES MASCULINISTES SE FONT ENTENDRE
L’accumulation de témoignages reçue par la rédaction, la révélation d’un grand nombre d’affaires de VSS dans la presse, l’évolution du langage permettant de nommer et affirmer la spécificité des féminicides, quittant alors la rubrique des faits divers pour caractériser la dimension systémique de ceux-ci… constituent des avancées majeures au cours des dernières années pour les droits des femmes et la lutte pour l’égalité. Ombre non négligeable au tableau : le retour de bâton « dans un paysage gangréné par l’extrême-droite et les masculinistes. » Poursuivre le travail de pédagogie, par l’information et sa large diffusion, est essentiel pour la journaliste de Mediapart qui démontre l’importance des enquêtes et révélations médiatiques :
« Quand on sort le papier sur Depardieu, ça essaime dans la société. Pareil pour PPDA. Le récit d’une femme dans l’émission a été un détonateur pour plein d’autres femmes. »
Déminer et déconstruire les stéréotypes, décrypter la mécanique sexiste, interroger la posture de la victime pour anéantir la vision manichéenne de la société. Pour que les femmes se sentent légitimes de parler, de raconter leurs vécus même si celui-ci ne correspond pas aux représentations et fantasmes que l’on se fait autour des VSS. « Elles ont souvent honte et culpabilisent. Dans l’affaire PPDA, on a reçu des messages de femmes qui pensaient qu’elles ne pouvaient venir témoigner dans notre émission parce qu’elles l’avaient suivi dans sa chambre d’hôtel », précise Marine Turchi. S’il n’est pas simple de déboulonner les idées reçues en matière d’égalité femmes-hommes, la journaliste souhaite rester optimiste et croire en l’évolution positive des mentalités.
Une vision à laquelle Anne Bouillon aimerait adhérer. Pourtant, elle affirme son pessimisme. Sans nier les changements : « Je ne fais pas le même métier qu’avant MeToo. Ça a provoqué une bascule et donné une attention accrue aux VSS. C’était tellement difficile avant en fait ! » Face aux juges quotidiennement, elle constate qu’aujourd’hui les femmes ont davantage voix au chapitre dans l’enceinte des tribunaux. Et constate également le nombre d’affaires pour viols, le nombre d’affaires pour féminicides et le nombre d’affaires pour inceste... La souffrance et la peur habitent toujours le quotidien d’un grand nombre de femmes violentées et persécutées, sans oublier les mineur-es, victimes directes et indirectes des violences intrafamiliales :
« La violence n’en finit pas. La violence, c’est ce qui ne change pas. Les corps des femmes et des enfants sont toujours des réceptacles des violences »
Anne Bouillon appelle à la mobilisation massive et générale. Plus que ça. À la révolution féministe. « Les forces obscures se profilent à l’horizon et la culture réelle de l’égalité ne vient toujours pas. N’oublions pas que face à une crise, la cause des femmes passe à l’as en premier ! Il ne faut rien lâcher ! Gardons notre vigilance et envie de combats intactes parce qu’il va falloir s’en servir ! », insiste-t-elle, largement applaudie par le public conquis par cette rencontre croisée qui met l’accent sur des difficultés réelles et des enjeux majeurs de la société actuelle : l’information, la qualité de son traitement, sa diffusion et son accessibilité, que ce soit pour la presse ou la Justice. En ayant toujours à l’esprit la lutte pour les droits des femmes, des personnes sexisées et minorisées, et plus largement l’égalité entre les individus, en portant avec respect et sororité la parole des concerné-es.
Dans le cadre des événements proposés par la Ville de Rennes à l'occasion du 8 mars.
- Pour découvrir le travail de l'association, HF+ Bretagne, dédiée à l'égalité réelle entre les genres dans les arts et la culture, c'est par ici : HF+ Bretagne


D’un bout à l’autre de la manifestation, se font entendre le bruit et le vacarme de la colère et de la révolte. Sur les pancartes trônent des messages engagés et solidaires: « Soyez écolos, plantez des riches », « Nous sommes les voix de celles qui n’en ont pas – Free Palestine », « Viva la vulva », « Pas de fachos dans nos quartiers – pas de quartier pour les fachos », « Contre l’utilisation raciste de nos luttes féministes », « Justice pour les incesté-es » ou encore « Mon corps mon choix », « On te croit », « Un silence n’est pas un oui – Un viol n’est jamais un accident » et « Destruction totale et irrévocable du patriarcat – BADABOUM ». Les mines sont enjouées, les poings levés, les corps dansent et les percussions vibrent et résonnent dans un espace public animé par les luttes féministes.
Intitulé L’art de la joie en femmage à l’œuvre littéraire de Goliarda Sapienza, le projet est aujourd’hui porté par la Brave Compagnie « mais il est parti d’une initiative collective et amicale », précise Johanna Rocard, co-fondatrice de la structure, aux côtés d’Estelle Chaigne et Amandine Braud. « En 2023, on s’est retrouvées à plusieurs dans la manif du 8 mars. Il y avait moins de mobilisation cette année-là, ce qui s’explique par la guerre en Ukraine et les actus qui se priorisent… On n’était pas très fières de notre engagement, on était un peu à la va vite », poursuit-elle.
Au cours des deux semaines, l’événement a proposé des journées en accès libre et des temps d’aide à la couture, des ateliers cagoules ou chorales et des créneaux pour accueillir des structures partenaires comme le GPAS et les enfants de Maurepas. « Ce sont des publics qu’on ne toucherait pas sans ce lieu dédié. Il y a par exemple des femmes d’un certain âge qui sont venues à un atelier et sont revenues ensuite. On aurait aimé aussi faire quelque chose avec les femmes de la prison de Rennes, qu’elles puissent porter leurs voix et manifester avec nous mais c’est tombé à l’eau », souligne Cassandre, plasticienne investie dans L’art de la joie.
UN LIEU VIVANT ET JOYEUX
Cassandre, ce jour-là, s’affaire à la couture pour terminer sa bannière : « J’avais un slogan en tête mais je ne savais pas comment le mettre en forme. Sans compter qu’on ne se rend pas compte le temps que ça prend, c’est très long ! » Sur un tissu orange, elle inscrit et ajuste le message, lettre bleue par lettre bleue : « Aux violeurs de Gisèle et aux autres nous n’oublierons jamais vos visages ni vos noms ni vos actions » Pour elle, ce lieu est important : « Si on ne l’avait pas, il n’existerait pas ! » Cet endroit, c’est un espace de rencontres et de partages. De mutualisation du matériel et des compétences. D’engagement et de militantisme.
Ensemble, elles investissent un espace résolument engagé, un militantisme féministe « au croisement très clair des luttes décoloniales, queer et migrantes », au service et en soutien du mouvement collectif. Elle le dit : « On ne théorise pas plus que ça dans ce lieu de création. On ne fait pas le travail de NousToutes 35, du Cridev et des autres associations qui à l’année font un travail de fond que l’on vient ici soutenir et rendre visible. » Elle aborde le contexte actuel, l’importance et l’impact des images, le besoin et l’intérêt de créer des visuels joyeux. Proposer un cortège flamboyant et lumineux pour affirmer les éléments positifs existants dans la société. Valoriser les savoir-faire et les joies partagées : « Il y a des choses qui vont mal mais il n’y a pas que ça. Face à l’effet de sidération que nous apporte l’actualité, c’est important de visibiliser toutes les personnes qui font des choses incroyables, dans ce travail de la forme et de la création. »
Si l’événement s’empare des codes et valeurs de la tradition carnavalesque et de sa manière de se costumer pour dénoncer et critiquer les systèmes de domination, les participant-es s’approprient l’expérience. « J’ai longtemps été dans le collectif Mardi Gras et pour moi, ce que l’on fait là est un peu différent. Au Carnaval, on renverse les situations et on s’autorise à être qui on n’est pas. Ici, je me sens très moi-même au contraire ! La symbolique est différente et je ne porte pas de la même manière le costume au carnaval qu’au 8 mars », analyse Sophie. C’est une forme d’exutoire qui lui donne accès à son identité et sa personnalité, hors des injonctions sociales et patriarcales : « J’ai l’impression d’être moi-même, d’être une version de moi-même que je ne peux pas incarner tous les jours parce qu’elle est trop intense cette version ! » Bas les masques, désactivés les filtres du quotidien. Pour Sophie, c’est un sentiment de grand soulagement. En enfilant le costume, elle a la sensation de révéler qui elle est :
L’idée de faire monter l’information sur scène, le temps d’une soirée, vient de Louise Katz, Julie Lallouet-Geffroy et Nathanaël Simon, co-fondateur-ices du nouveau média intitulé Les 3 ours. Le 24 janvier, c’est la journaliste Cindy Hubert qui revenait sur son quotidien de chroniqueuse judiciaire lors du procès des viols de Mazan qu’elle a couvert sur le terrain pour RTL, durant les 4 mois de cette affaire hors-norme.
À la salle de la Cité, c’est Cindy Hubert la première professionnelle à se lancer dans un spectacle d’informations de 45 minutes, environ, avant d’échanger avec la salle. Devant elle, une table, des chaises, un verre d’eau. Et ses carnets. Dans lesquels elle va compter les jours - « une habitude prise lors du procès du 13 novembre » - durant ces « quatre mois en apnée ». Cette fois, ce seront huit cahiers noircis de ses souvenirs, de ses impressions, ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, de ce qui ne se voit pas mais se ressent… « Je vais les garder car il y a des procès qui ne nous quittent jamais tout à fait », commente-t-elle.
C’est par un acte illégal que le travail débute : obtenir le dossier d’instruction. « Ça appartient au secret de l’instruction. Je n’ai pas le droit de l’avoir. Je finis par l’avoir », signale Cindy Hubert, précisant l’importance de ce document pour les chroniqueur-euses judiciaires. Noms, faits, interrogatoires… Elle se plonge dans les 371 pages, durant 2 journées entières, stabilotant les passages intéressants, marquants, essentiels, incontournables. « Plus j’avance, plus c’est atroce. Il y a cet homme qui est venu 6 fois, ce pompier qui a gardé son uniforme, ce gamin de 20 ans… On comprend que sur les vidéos, on entend explicitement les ronflements de Gisèle Pelicot du début à la fin des viols. Ce que je vais finir par entendre plus tard au procès… », déplore-t-elle.
FACE À LA DÉFIANCE, LA TRANSPARENCE !
Et puis, il y a aussi ce que les journalistes ne relatent pas. Ce qu’ils choisissent de ne pas retranscrire dans leurs papiers et leurs chroniques. Pas uniquement parce que les calibres ou les durées imposées ne le permettent pas. Car en 1’10, soit deux pages de texte à écrire avant le direct, rodée à l’exercice, elle peut dire 1000 choses, choisir un angle d’attaque pour parler de l’enjeu de la journée ou d’un moment en particulier (qu’elle qualifie de « frissons d’assises »). « Dans un procès, on ne peut pas tout dire, tout raconter. Il y a des choses qu’on préfère taire », dit-elle, avant de partager quelques éléments avec nous.
Son récit nous captive. Fluide et impactant. Avec professionnalisme, loin d’une description voyeuriste, Cindy Hubert documente des aspects clés et essentiels à la compréhension de son métier mais aussi du procès. Ce qui en a fait son caractère hors-norme, ce qui a alimenté la machine médiatique durant toute sa durée. Elle nous donne les faits, elle partage son vécu, nous raconte le travail quotidien d’une chroniqueuse judiciaire, la spécificité de son métier et comment elle le vit. C’est fascinant et apaisant. Loin du tumulte de l’infobésité, un souffle pour réfléchir ensemble aux informations livrées. « C’est une autre manière d’accéder au récit journalistique. Ensemble, on respire, on écoute et on débriefe ensuite », s’enthousiasme Julie Lallouet-Geffroy.
Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.
« Face aux violences, notre silence les arrange, notre colère les dérange » Le ton est donné face à cette grande banderole qui trône en tête de cortège, en étendard et symbole du 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences à l’encontre des personnes sexisées. Samedi 23 novembre, elles étaient des milliers, personnes concernées et allié-es, à se rassembler partout en France, pour faire entendre leurs voix et leurs colères et ensemble dénoncer les violences sexistes et sexuelles.
« Contre le patriarcat, riposte féministe ! », « Réarmement féministe », « Not all men – 95% », « Pour le sang et la douleur on a déjà nos règles » ou encore « J’avais 10 ans et 17 ans » Elles sont nombreuses les pancartes ce jour-là, à côtoyer les chants, les percussions et les vibrations du sol, au rythme d’une marche placée sous le signe de la combattivité, de la rage, de la joie militante et de l’espoir. Parmi les slogans emblématiques, « la honte doit changer de camp » revient comme un fil rouge, en écho à l’actualité brûlante du procès des viols de Mazan. Mais aussi des affaires et scandales qui se multiplient à vitesse historique (Bedos, Depardieu, Plaza, Doillon, Jacquot, Nekfeu, Naps, Abbé Pierre…)
Sans oublier qu’une femme est tuée tous les 2 à 3 jours par son partenaire ou ex-partenaire, que 94 000 femmes sont victimes de viol ou tentative de viol par an en France ou encore que plus de 270 000 personnes subissent des violences conjugales. Elle poursuit : « Des millions de femmes, ici et partout dans le monde, souffrent en silence. Les violences brisent des vies et défigurent des sociétés. »
« Nous devons regarder vers l’avenir. Qu’allons-nous laisser ? Une société où les violences sexistes et sexuelles continueront de se répandre ou un monde où l’égalité, la dignité et le respect régneront pour toutes les femmes et les filles ? Le chemin reste semé d’embuches mais il est essentiel que nous poursuivions le combat. Pour nous-mêmes, pour nos enfants, pour toutes celles qui, par peur ou honte, n’osent pas encore parler. »
« Ras le viol », « Face aux violences, notre silence les arrange, notre colère les dérange », « Le scandale, c’est le viol »… Les pancartes trônent dans l’espace public, les slogans retentissent, la foule scande « Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! ». Il y a de la colère, il y a de la sidération et puis, il y a aussi de la sororité, de l’adelphité et de la solidarité. Et surtout, beaucoup de courage et d’émotions, ce jour-là, samedi 14 septembre. Partout en France, les militantes féministes et allié-es se sont retrouvées pour se mobiliser, ensemble, en soutien à Gisèle Pélicot et Caroline Darian, et en soutien à tou-tes les victimes de violences sexistes et sexuelles.
Depuis l’ouverture de l’affaire judiciaire, début septembre à Avignon, Gisèle Pelicot affiche avec force sa détermination à briser le tabou et le silence et, surtout, à ne pas se taire face à une atrocité si banalisée et répandue dans la société. Elle devient, quelques mois après Judith Godrèche, le symbole de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, et une figure emblématique qui fédère et permet à d’autres concerné-es de livrer leurs vécus. Elle envoie un message puissant et essentiel : la honte doit changer de camp. « Les enquêtes de la Ciivise nous rappellent clairement que ce phénomène, qui existe dans de très nombreuses familles, est caché la plupart du temps pendant des dizaines d’années. Et lorsque les victimes parlent, elles ne sont pas crues ni par leur famille, ni par les flics, ni par la Justice. Cette situation doit changer pour que les enfants puissent grandir sainement et en sécurité. Pour que nos vies soient apaisées et nos traumatismes soignés ! », déclarent les militantes de Nous Toutes 35 lors du rassemblement du 14 septembre.
« Que ce soit la violence d’un avocat qui dit qu’il y a ‘viol et viol’, que ce soit la violence d’une Justice qui ne joue aucun rôle dans la protection des victimes, la violence d’une police qui demande si on était bien habillé-es et si on a apprécié, la violence économique puisque la précarité empêche les femmes et les minorités de genre de quitter les foyers violents, la violence d’un État qui aujourd’hui a Darmanin comme ministre de l’Intérieur, qui fait semblant de se préoccuper des VSS pour enfermer des personnes issues de l’immigration et les expulser alors que lui-même est accusé de viol, la violence d’un Macron qui fait semblant de s’intéresser à la constitutionnalisation de l’IVG pendant qu’il soutient Depardieu, qui nous dit qu’on doit réarmer démographiquement le pays, etc. »
Le profil de l’agresseur :« Mon agresseur était blanc. J’en ai marre d’entendre les gens dire que les étrangers sont les personnes qui violent dans les rues. C’est pas vrai. Moi, j’ai peur de sortir de chez moi, parce que j’ai peur des hommes blancs. » / « On est dans un système où malheureusement quand on a du pouvoir, on garde notre rang, on n’est pas dénoncé… » / « C’était mon beau-père, un homme de confiance, apprécié de tout le monde évidemment, quelqu’un dont on ne pouvait pas penser ça de lui » et « Ces hommes (à propos des 50 accusés au procès, ndlr), leurs CV tournent beaucoup dans la presse. Ce qui choque, c’est que leurs vies sont ordinaires. Ils occupent des tafs ordinaires. Ça pourrait être n’importe quel homme. » La victimisation des hommes face au sujet : « C’est important que tout le monde comprenne que ce n’est pas l’individu en tant que tel qu’on dénonce mais le groupe social – homme – que vous représentez, la masse que vous êtes, l’énergie qui s’en dégage et qui peut être effrayante. » 
À peine 10%. C’est le pourcentage indiquant le nombre de femmes en informatique, encore aujourd’hui en France. Les sciences, bastion du masculin, c’est encore un constat et un enjeu actuels. Les représentations genrées sont difficiles à déconstruire et le sexisme, persistant, à l’instar de l’ensemble de la société. L’évolution des mentalités est en route mais elle est aussi très lente. En témoigne Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique, lauréate l’an dernier du prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et les sciences.
De plus, appartenir à la minorité, c’est aussi davantage s’exposer, dit-elle : « On ne peut plus se cacher et quand on est deux et qu’une est absente, on entend ‘elle est où l’autre fille ?’ » Tout à coup, l’anodin ne l’est plus. Le sexisme est une évidence, quasiment un quotidien. Sous-estimées et pensées comme illégitimes, leur parole est souvent interrompue et la majorité masculine peut devenir oppressante. « On ne se sent pas safe en fait », ajoute Garance. Elle le dit, en informatique, les inégalités sont très visibles. Là où l’on voudrait penser que la nouvelle génération, née avec les ordinateurs, n’a pas essuyé les mêmes mécanismes de domination patriarcale, on s’aperçoit qu’opère encore le conditionnement de l’éducation genrée. « En tant qu’utilisateur-ice, c’est mixte mais la création informatique et le code sont encore réservés à une petite sphère plus genrée », observe-t-elle. Elle raconte comment les garçons s’initient entre eux, résonnant avec les constats établis dans le milieu des arts et de la culture avec l’accès privilégié à l’expérimentation des instruments et des groupes par les adolescents.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
Impossible de contracter un prêt par téléphone, jamais le banquier ne la prendrait au sérieux. Avoir des enfants ? Non merci, pas pour elle, inutile de subir 9 mois de jugement pour que son gosse l’appelle papa. Par contre, gros avantage : sa voix lui a permis d’éviter une bonne dizaine de viols. « Si je hurle « Au viol ! », on prend ça pour un cri de ralliement… », précise-t-elle. Alors, elle a décidé d’en rire. Et pas uniquement de sa voix. Au rythme palpitant du stand-up, l’humoriste passe en revue ses failles et ses vulnérabilités.
« Il me reste la bite », lâche-t-elle au fil du décompte de ses tares, en enfonçant le clou : « Il me reste aussi la dépression et la laïcité ! » Doully, elle a ce don de créer des ruptures trash dans la montée des émotions qu’elle provoque. Le sens de la mesure. La veine de l’humour cru qui choque pour désacraliser, rire un bon coup et finalement, réfléchir autrement. Sans entraves ni pincettes, elle aborde la question de la sobriété et surtout de la difficulté que cela représente aujourd’hui en France dans une société qui banalise l’alcool, ses dérives et ses dangers. Elle parle de drogues sans jugement ou discours moralisateur et en fait même son plan vieillesse : « À 85 ans, je serais Porte de la Chapelle et je vais m’en foutre plein le buffet ! »
C’était mieux avant, parait-il. Pour qui ? Pour quoi ? Adapté de la pièce Angry Alan de Penelope Skinner, le seul en scène Backlash, du groupe Vertigo, s’attaque au masculinisme, décortiquant avec brio les mécanismes âpres et insidieux d’un relent conservateur et nauséabond face aux avancées du féminisme.
Jusqu’ici, on se serait tenté-es de voir le positif de la situation et de penser en termes d’empouvoirement et d’empuissancement. Une émancipation individuelle nécessaire, au même titre que celle des femmes et des personnes sexisées qui s’affranchissent peu à peu des codes, normes et assignations de genre, dénonçant la construction sociale établie par le patriarcat et inventant de nouvelles manières de penser et de vivre, en dehors du sexisme et de la binarité. Pourtant, on ne se réjouit pas. Car on comprend dès le départ que Danny, paumé et en perte de repères, se jette dans les filets du masculinisme qui utilise la rhétorique du féminisme pour mieux la piétiner et la tourner en discours victimaire, avant de s’approprier celui-ci, au titre d’un soi-disant « sexisme gynocentriste ».
Ça transpire la mauvaise foi et ça nous explose les neurones et les entrailles. On voudrait lui arracher la bouche à cet Angry Alan qui profite du monde virtuel pour répandre sa haine dans le monde réel. On voudrait le secouer ce Danny qui croit au regain de sa vitalité grâce à cet élan de brutalité et de violence qu’il n’entrevoit même pas. Jusqu’à braquer un fusil sur son fils qui lui s’interroge sur la fluidité des genres. Et la pièce nous laisse là, dans cette distinction entre une partie du monde refusant catégoriquement d’avancer et d’évoluer en regrettant l’ancien temps, le fameux « c’était mieux avant », et une partie du monde s’affichant progressiste et déterminée à s’affranchir des codes et normes du vieux monde patriarcal qui divise dans une guerre des sexes qui n’a pas lieu d’exister si chacun-e peut décider librement et en pleine conscience de son identité.