Célian Ramis

La langue kurde, pour briser le silence de son existence

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Seule en scène avec ses souvenirs de l’enfance passée en Turquie à cacher son identité kurde, dont elle intègre la honte et le racisme, et ses mots adressés à son père, absent depuis si longtemps, Sultan Ulutas Alopé livre un témoignage poignant et intense.
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Seule en scène avec ses souvenirs de l’enfance passée en Turquie à cacher son identité kurde, dont elle intègre la honte et le racisme, et ses mots adressés à son père, absent depuis si longtemps, Sultan Ulutas Alopé livre un témoignage poignant et intense dans La langue de mon père, joué à La Parcheminerie, vendredi 14 avril, dans le cadre du festival Mythos.

Une langue peut-elle être un gilet de sauvetage ?, interroge la comédienne. Le français, elle le parle depuis plusieurs années. Cinq ans précisément. Le turc, depuis toujours. C’est sa langue maternelle, elle y est née et a grandi à Istanbul. Non autorisée à travailler durant la procédure administrative lui permettant d’obtenir sa carte de séjour, elle décide d’apprendre le kurde en France. Un retour aux racines. Celles de son père et de sa famille paternelle. Celles auxquelles elle n’a pas eu d’attaches puisqu’il lui a fallu cacher son origine. Elle se souvient des grands-mères envoyées en prison pour avoir chanté dans la langue interdite durant plusieurs années en Turquie et elle se souvient se taire dans la cour face à un autre enfant roué de coups par ses camarades d’école qui hurlent « kurde ! kurde ! kurde ! » comme une insulte fracassante.

Apprendre le kurde « pour savoir qui je suis, pour assumer que j’ai été, non pas par la haine mais par la honte, une petite raciste. » Apprendre le kurde pour parler à son père, pour le retrouver. Lui qui était si fier de son peuple. Lui qui est né dans un village à l’est de la Turquie, près de la frontière arménienne et qui rêvait de cinéma. Lui qui est parti, laissant ses 3 filles et sa femme au pays et fondant au Kazakhstan une autre famille. Lui qui petit à petit a oublié le turc et le kurde au profit du russe. 

S’AFFRANCHIR DE LA HONTE

Sultan Ulutas Alopé entame une démarche qui dépasse largement le simple apprentissage d’une langue. Elle plonge au cœur de son histoire personnelle et familiale, emprunte des chemins intérieurs qu’elle seule peut explorer et nous livre ses souvenirs au fil de sa quête d’identité, à la croisée de ses deux vies : « celle avant que je quitte mon après et celle après. » Par cette traversée, elle renforce son attachement à sa mère, à ses sœurs, à Istanbul, aux olives – « les vraies ! » - aux chansons de son enfance, « surtout celles qui parlent des tomates et des aubergines », et à l’absence de son père.

Elle dialogue avec cette figure fantomatique dont l’ombre a toujours pesé sur ses épaules et l’a toujours accompagnée. Des blessures infligées par ses multiples et fréquentes disparitions, elle en parle sans en dissimuler la violence et la colère. La peur aussi, parfois. Elle compose et se construit avec. Mais pas en dehors.Contrainte à devenir « l’homme de la maison », à la fois « le mari de ma mère et le père de mes sœurs » s’est extirpée de cette condition qu’elle a refusé afin de ne pas succomber à la folie de la situation. Sultan Ulutas Alopé exprime ses questionnements, ses doutes et son cheminement vers l’enracinement de son histoire. De sa propre histoire. Elle fait des choix et les assume, s’affranchissant de toute cette honte ressentie face à ses origines et toute cette amertume face à ce mauvais père. Aujourd’hui, elle a « honte d’avoir eu honte d’être kurde. » Aujourd’hui, elle assume : « Assumer d’être kurde, c’est assumer que ton existence fait partie de la mienne. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de baisser le son de ma voix quand je parle de mes origines. »

UNE PIÈCE VIBRANTE

Sobre, épuré, poignant… le spectacle nous capte et nous captive. La force du récit de Sultan Ulutas Alopé réside bien évidemment dans sa source - son vécu - mais aussi dans la manière dont la comédienne le transpose et le porte sur la scène face à nous, complétement happé-e-s par ce qu’elle narre avec tant de justesse et d’équilibre dans le jeu et les intentions. Les émotions jaillissent sans jamais être forcées. On ressent, on vibre, on pleure, on rit, on sourit, on tremble. Surtout, on l'écoute avec beaucoup d'attention parce qu'elle nous saisit les entrailles.

La fragilité accompagne l’apaisement, l’émancipation se lie à l’enracinement, la puissance tourbillonne dans un mélange de colère et de joie. Et tout s’imbrique, tout trouve sa place. Cette histoire personnelle résonne dans une expérience collective de souffrances, de rejets et de discriminations. La comédienne monte seule sur les planches et brise le silence, pour enfin embrasser la fierté revendiquée par sa lignée. 

Célian Ramis

À la recherche du corps (im)parfait !

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Fanny Chériaux revient sur ce qui a marqué et forgé son corps et son esprit, et décortique la construction sociale de la féminité et ce qui se joue dans les interstices de nos inconscients pétris de clichés et de complexes qui en découlent.
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Dans Venise, un corps à soi, Fanny Chériaux – entourée de Thomas Couppey et Sébastien Dalloni - revient sur ce qui a marqué et forgé son corps et son esprit, et décortique avec autodérision, en musique et en danse, la construction sociale de la féminité et ce qui se joue dans les interstices de nos inconscients pétris de clichés et de complexes qui en découlent. Un spectacle présenté au théâtre du Vieux St Etienne le 13 avril, dans le cadre du festival Mythos.

Alors qu’elle chante sur scène une de ses chansons, deux danseurs improvisent une chorégraphie. Elle aime le moment, elle aime l’idée d’y donner une suite, et puis soudain, elle prend conscience qu’elle aussi, elle va devoir danser. De là, nait l’introspection dans laquelle elle nous propose de plonger dans Venise, un corps à soi. Le rapport au corps, le rapport à soi quand celui-ci est mis à mal par les injonctions paradoxales et patriarcales, par les complexes que l’on intègre et développe, par les étapes de vie qui transforment nos enveloppes corporelles en ennemi public n°1. Au lieu d’en faire un allié, on le rejette, on le déteste, on le maltraite. Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a bien eu un avant l’obligation à se soumettre au poids de la conformité. Surtout pour une femme en devenir.

ATTENTION : INJONCTIONS !

Pas encore bridée, l’enfant qu’elle est aime sauter. Partout, tout le temps, de toutes les manières. Elle aime se bagarrer aussi. Plus le temps passe, plus elle grandit, plus les injonctions pèsent. La pression sociale, c’est dans le fait de ne pas avoir encore ses règles, c’est dans le fait de ne pas encore avoir de hanches et de lolos, c’est dans le fait de ne pas encore avoir fait l’amour. Et pourtant elle va comprendre assez rapidement que c’est une vraie liberté en tant que fille de ne pas encore avoir les attributs de ce qui nous fait basculer dans la catégorie des femmes. Le physique, le physique, le physique. Le physique avant tout. Être sexy mais pas trop, être mince mais pas trop, ne pas être trop grosse non plus, être accessible et disponible mais sans l’être. Répondre à des canons de beauté sans jamais parvenir à atteindre l’idéal requis, ne pas être celle dont tous les garçons sont amoureux, s’imprégner de la culture populaire qui objectifie les femmes… Fanny Cheriaux remonte dans son enfance, nous raconte son adolescence, les chanteurs des années 80 et 90 qui chantent sur les femmes, les films qui sexualisent les corps féminins, et nous livre ses complexes, ses questionnements et ses blessures. 

EXPLOSER LES BARRIÈRES

Accompagnée de Thomas Couppey et Sébastien Dalloni sur le plateau, qui apportent un effet comique, léger et décalé non négligeable, Fanny Chériaux utilise la chanson et le piano, ses outils d’expression depuis de nombreuses années, mais ne se cache pas derrière pour autant. Elle se dévoile, autant qu’elle module son organe vocal. Elle joue avec beaucoup d’autodérision et de sincérité et au fil de son récit renforce sa confiance en elle et en son corps. Le plaisir et la jouissance découverts sur le tard, la PMA à 44 ans qui étouffe le corps et la santé mentale à coup d’injections et de remarques désobligeantes et jugeantes, un avortement et les litres et les litres de sang qui coulent, le temps perdu à cultiver la haine de sa propre enveloppe charnelle parce que trop ceci ou pas assez cela… elle en aborde tous les aspects en décryptant au prisme de la société ce que devenir une femme signifie quand on n’a pas les codes de la bonne meuf. Et puis, elle s’en affranchit et nous émancipe au passage des regards malveillants, culpabilisants et moralisateurs. Venise, un corps à soi est un spectacle qui fait du bien, qui nous fait rigoler et nous insuffle une dose dynamisante de bonne humeur. Qui nous offre un souffle léger, une respiration, une profonde réflexion sur le sexisme et le poids du patriarcat que l’on fait peser sur nos corps et nos esprits. Les blessures infligées pourraient être évitées si on s’y autorisait. Alors osons être douces, être tendres, à l’aise et non conformes aux attendus d’une féminité unique, réductrice et contraignante. Sur l’idée de Virginia Woolf, offrons-nous un espace de bien-être et de liberté. Un espace dans lequel être soi est permis, accepté et assumé. Le grain de folie de Fanny Chériaux, Thomas Couppey et Sébastien Dalloni nous réveille et nous secoue, agissant en nous comme un catalyseur nécessaire à l’expression de nos individualités. Loin de la binarité du genre qui nous enferme et nous oppresse.

Célian Ramis

Souad Massi, une musique propice à l'évasion

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Elle désigne le moment comme magique, un instant qui réchauffe le cœur et on approuve. Le concert de Souad Massi, à Mythos, est un délice, une ode à la beauté, au voyage et à l’amour.
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Elle désigne le moment comme magique, un instant qui réchauffe le cœur et on approuve. Son concert est un délice, une ode à la beauté, au voyage et à l’amour. Ce jeudi 13 avril, musicienne emblématique de la World music, Souad Massi a enchanté le magic mirror de Mythos, au parc du Thabor. 

Deux guitares, un violon et la voix grave de Souad Massi. Le frisson commence dans un cadre intimiste et enveloppant. On se love dans le creux de cette flamme qui crépite et s’épanouit dans la promesse tenue d’un moment suspendu. Dans le temps et dans l’espace. On se laisse embarquer dans la proposition d’un voyage sans destination précise et on s’évade. Sur les traces d’un poète égyptien ou d’un artiste chilien, sur la mélodie de Hurt de Johnny Cash ou sur les pas de ses souvenirs de cette Algérie quittée à la fin des années 90, Souad Massi chante l’amour, la trahison, « les gens qui changent » ou encore l’exil, la tolérance et les liens. En arabe, en français, en espagnol ou en langue berbère, la chanteuse, autrice et compositrice manie le métissage des cultures, des sonorités et des styles, et nous emporte dans une découverte sensorielle libératrice et cathartique.

Avec son dixième album, Sequana, l’artiste franco-algérienne, spécialiste des musiques classiques et arabo-andalouses, explore non seulement la musique folk et chaâbi mais aussi les musiques du monde sudaméricain et caraïbéen, avec un accent rock sur certaines chansons. Et la magie opère sur le fil des émotions. Il y a de la joie et du partage, de la légèreté aussi dans sa voix comme dans son approche scénographique tout en sobriété. C’est planant et entrainant. Porté-e-s par la musique de Souad Massi et des musiciens, on ne résiste pas à la proposition qui est faite ce soir-là de se reposer et de ressourcer nos esprits, de se laisser aller à une danse légère et profonde à la fois qui vient nous apaiser l’âme et nous réconforter. Et c’est dans cette seconde d’insouciance et d’abandon qu’elle déclenche l’assaut. Le rythme s’accélère et s’intensifie. L’instant est joyeux, l’énergie se déploie et se décuple. Les percussions et instruments à corde prennent l’espace et l’envahissent, saisissant nos corps qui se délient et se délassent. La mise en mouvement agit et accroit. On se régale et se délecte des envolées musicales qui se multiplient. C’est la sève de la musique de Souad Massi, cette part si belle et si riche donnée à l’instrumental. La guitare au centre du projet et l’ancrage dans l’alliance et l’ouverture aux autres. Tout résonne dans cette proposition et tout converge vers l’espoir. Un sentiment qui nous accompagne jusqu’au bout de la soirée.  

Célian Ramis

Le mythe de la sirène, un coup de queue dans le patrimoine

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Premier spectacle de la compagnie rennaise 52 Hertz, Sirènes est un succès burlesque revisitant les monuments mythologiques et patrimoniaux sur lesquels se basent nos fictions, représentations et imaginaires.
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Premier spectacle de la compagnie rennaise 52 Hertz, Sirènes est un succès burlesque revisitant les monuments mythologiques et patrimoniaux sur lesquels se basent nos fictions, représentations et imaginaires. Les 11 et 12 avril, c’est sur la scène du théâtre de La Paillette qu’Hélène Bertrand, Margaux Dessailly et Blanche Ripoche ont charmé le public de Mythos à travers une performance muette, originale et drôle.

Si, aujourd’hui, on pêchait des sirènes ? Elles seraient, pour sûr, enfermées dans un vivarium et vendues en attraction à un public avide de les observer sous toutes les coutures. Qu’y verrait-on dans ce jardin d’acclimatation ? Des créatures glamour et douces au chant redoutable ? Des monstres assoiffés du sang des humains noyés par leur incapacité à résister à l’attirance et au désir éprouvés ? Des êtres hybrides rêvant d’appartenir à la race humaine et prêts à tout pour transformer leur queue en jambes ? Point de départ de la pièce Sirènes, écrit et mis en scène par Hélène Bertrand, Margaux Dessailly et Blanche Ripoche, on assiste, quelque peu désemparé-e-s, à cette situation incongrue et ubuesque. Et pourtant, la compagnie 52 Hertz nous rappelle que nous, les humains, fonctionnons ainsi, enfermant derrière des vitres des animaux mais aussi nos semblables que l’on infériorisera au titre de la race. Pas de pitié donc pour ces figures mythiques qui naviguent en eaux troubles dans nos imaginaires. Pas de traitement de faveur non plus. On les réduit à un espace clos qui n’a rien de naturel et on les dresse, armé-e-s d’un poisson frétillant en guise de récompense. Pour le show. Pour le sensationnel. Pour le frisson. Mais aussi pour nous rappeler qui sont les conquérant-e-s et qui sont les vaincu-e-s. 

INTERROGER NOTRE PATRIMOINE

Ici le fantasme de la sirène s'émiette. Parce que les comédiennes s'amusent à tordre le cou aux clichés qui perdurent au fil des mythes et légendes, sur lesquelles elles se sont fortement documentées et appuyées, allant même jusqu'à un road trip finistérien sur les pas de la première sirène bretonne, Dahut et la légende de la Cité d'Ys. Ici les sirènes paraissent ensuquées et primaires. Des otaries plutôt que des femmes élégantes et gracieuses... Elles explorent l'animalité de la créature rendue servile et domestique, au service de l'attrait humain pour le voyeurisme et la domination. Mais sont-elles sauvages, animales, manipulatrices, cruelles, différentes ? Ou portons-nous simplement des regards biaisés sur elles par rapport à nos propres représentations à travers les siècles ? C'est là ce qu'interroge la compagnie 52 Hertz qui inconsciemment nous amène à nous situer. 

De quoi sont faites nos histoires et quel point de vue parlons-nous ? A l'instar d'Alice Zeniter qui dans Je suis une fille sans histoire (livre qu'elle a brillamment adapté sur scène) décrypte le schéma narratif pour analyser nos rapports et relations avec la fiction et l'Histoire, le spectacle Sirènes revisite par le mime et le burlesque les grandes figures, les batailles, conquêtes, victoires et les heures sombres de nos récits au passé colonialiste et ravageur. Semeur de morts et de souffrances. Que disent-ils, ces récits, de l'animalité et du sauvage ? De l'altérité ? De la féminité ? De notre manière de bâtir nos narrations collectives et communes ? 

ÉCLATER NOS LIMITES

Par la caricature, les comédiennes démystifient la virilité de notre Histoire et déconstruisent les barrières que la masculinité hégémonique a bâti, empêchant l'expression de la pluralité et d'un autre possible, voire même deux ou trois ou plus. De par leurs talents de scénographie, l'humour triomphe et l'espoir surgit. Elles éclatent les limites minimales instaurées par notre patrimoine étriqué. En revenant sur ce qui nous a amené là, elles forgent un futur plus éclairé et optimiste. Où les êtres peuvent exprimer leurs individualités, où les féminités peuvent être plurielles et où la symbiose des vivant-e-s n’est pas qu’une légende : « Hérédité, je te refuse. Je ne suis pas un mythe, une réécriture, pas une femme, pas une surfemme, pas une muse, pas un monstre. Je ne suis pas fini-e. Rien n’est fini. »

 

 

 

 

Célian Ramis

L'empouvoirement des musiciennes

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Le talent n’a pas de genre et pourtant, les chiffres révèlent une faible présence des femmes dans les musiques rock et actuelles. Comment (re)penser l’accompagnement des musiciennes ?
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Le talent n’a pas de genre et pourtant, les chiffres révèlent une faible présence des femmes dans les musiques rock et actuelles. Dès l’adolescence, les garçons sont plus nombreux à créer des groupes là où les filles se détachent des loisirs et par conséquent, de la pratique musicale et instrumentale. Comment (re)penser l’accompagnement des musiciennes ? Sans doute à travers la sororité, la formation des équipes et les ateliers non mixtes…

Fougue et énergie rock sur la scène des Transmusicales, le 4 décembre 2021, grâce aux artistes musiciennes d’Ottis Cœur ! Elles se sont rencontrées en formation, ne sont pas appréciées tout de suite et puis, elles ont fini par se confiner toutes les deux, en mars 2020. Sans intention professionnelle au départ, elles ont composé, expérimenté et chanté ensemble. Ça a matché et de là est née la créativité rugissante montrée à l’Étage du Liberté. Elles prônent l’identité DIY, le rock et le féminisme. Et on se régale autant en visionnant le clip de « Je marche derrière toi » qu’en l’écoutant en live. À la différence que là, on savoure leur panache et leur dynamisme électrisants ! Ça sent bon le garage, le rock alternatif, les influences pop rock et la colère débordante au service d’une créativité rythmique et explosive. Leurs voix s’unissent, les harmonies renforcent leur proposition musicale et accentuent leur discours, scandé en français, dénonçant les violences sexistes et masculines. Leur ras-le-bol des histoires fumeuses, des mecs qui ne pensent qu’à leur gueule – oubliant le plaisir et l’orgasme des femmes - du mensplaining et on en passe, elles l’expriment avec hargne, saisissant et brandissant leurs émotions catapultées sous la forme de forces libératrices et empouvoirantes. Elles bondissent, guitare électrique, basse et batterie saturent et vrombissent, et l’énergie envahit très vite la salle. L’enthousiasme gagne la foule, convaincue par ce mélange de calme, d’amertume et de fureur. Les tripes sur le plateau, laissant entrevoir également leur jovialité, légèreté et humour entre les morceaux, Camille et Margaux signent un set puissant, qui retient notre attention et surtout alimente notre curiosité pour Ottis Cœur, qu’il faudra suivre, c’est certain, dans les prochaines années. Ce sont là les prémices d’un duo bien décidé à chanter fort sans s’excuser. 

PLONGÉE DANS LA SORORITÉ

Pourtant, il ne leur a pas été aisé d’arriver jusque-là. Du talent, elles en ont. De la volonté et de la détermination, également. Des expériences, aussi. Et pas toujours heureuses. Les réflexions sexistes et misogynes du type « T’es une fille, tu ne sais pas jouer » de la part des mecs ou les remarques non appropriées d’un producteur décidant de transformer la musicienne « en diva », elles en ont fait les frais. En formation, via le Studio des Variétés à Paris, dédié au perfectionnement et l’accompagnement des artistes de musiques actuelles, elles découvrent la puissance de la sororité. « La promo était quasi uniquement féminine. Ça a été un levier le côté collectif avec que des meufs qui développent des projets. Ça nous a soudées, on allait se voir en concert. Quand je suis arrivée, j’étais en dépression, prête à arrêter la musique. Ça m’a reboostée de fou ! », rigole Camille.

Le premier confinement arrive, elles s’installent à la campagne dans sa maison familiale et se mettent à composer et à enregistrer ensemble. Isolées, elles vont s’affranchir du regard masculin qui peut mener à l’hésitation ou l’auto-censure et lever les freins éventuels qui pourraient s’interposer avec leur création. « Sans le confinement, on aurait peut-être fait mais plus tard. Être là toutes les deux, préservées des remarques et des doutes, c’était sans barrières. On n’avait jamais joué de batterie avant, on a testé. On avait l’étincelle de l’expérimentation ! », soulignent les membres d’Ottis Cœur. Et pour Margaux, cela marque un tournant décisif dans sa manière d’agir : « Camille m’a inspirée. Avant, je n’aurais jamais osé faire un solo de guitare sur scène. Elle m’a aidée à prendre confiance en moi, à me sentir légitime dans le travail. On discutait beaucoup et c’est important, car un mot positif de quelqu’un-e que tu estimes beaucoup peut tout changer ! » Même son de cloche du côté de sa co-musicienne : « Je n’osais pas sortir de moi-même pour exprimer ma parole et ma voix. J’avais du mal à m’exprimer et à me faire entendre. Margaux m’a permis de libérer plein de trucs ! On trouve des idées à deux, en rebondissant sur ce que dit l’autre… C’est vachement bien ! »

SOLIDIFIER LA CONFIANCE ET LA LÉGITIMITÉ

Découvrir le plaisir de faire de la musique ensemble, de pratiquer d’un instrument, de prendre place dans un groupe de rock… c’est l’objectif du Girls Rock Camp organisé pour la première fois du 7 au 11 février 2022, au Jardin Moderne (et du 13 au 18 février 2023 pour la seconde édition). Parce que comme le rappelle Audrey Guiller, batteuse et coordinatrice de l’événement, « sur les 900 musiciens qui répètent ici, seulement 12% sont des femmes, il est temps que ça change ! » Les chiffres sont édifiants. Selon HF Bretagne, 82% des artistes qui se produisent sur scène, dans le secteur du rock, sont des hommes. Pour pallier à ce sévère déséquilibre, le Jardin Moderne s’engage dans une démarche autour de l’égalité des genres et, en coopération avec l’Antipode, lance son premier Girls Rock Camp, destiné à des adolescentes rennaises âgées entre 14 et 18 ans, sous la forme d’un stage dédié à la pratique instrumentale. Durant une semaine, les huit participantes ont été accompagnées par des musiciennes et techniciennes professionnelles et amatrices. Batterie, basse, guitare, coaching vocal, coaching scénique, flyer, yoga, prise de parole en public… Elles ont découvert les bases et les fondamentaux du rock, son énergie, sa vitalité, l’apprentissage des instruments et la création de musiques originales. Et surtout ont pu prendre confiance en elles. 

Le 11 février, en fin d’après-midi, elles sont prêtes. Elles osent, elles montent sur scène, divisées en deux groupes. Snakes 4, tout d’abord. Main Towanda, ensuite. Timides au départ, on sent rapidement que le stress se dissipe pour faire place au plaisir d’être sur scène. Elles prennent des postures rock, s’affranchissent d’une part de leurs appréhensions et saisissent l’instant pour emporter le public dans l’aventure vécue. Et pour finir, c’est ensemble qu’elles entament a cappella une chanson d’amour que Sam déclame en algérien à sa copine, installée au premier rang. Elle a 17 ans et a décidé de s’inscrire au Girls Rock Camp « par goût de la musique ». La faible présence des femmes dans le milieu musical, elle en avait déjà conscience avant de venir. « C’est clair que ça doit changer ! », poursuit-elle. À ses côtés, Jeanne, 17 ans, a été séduite par le côté « être entre meufs dans un groupe » et Pome, 13 ans, est convaincue que cela a permis « de se mieux se lâcher, s’exprimer et se rendre compte qu’on peut se libérer ! J’aurais beaucoup moins osé avec des hommes autour, c’est certain. » Ce qu’elles retiennent de leur stage, c’est l’ambiance et la sororité, la confiance que cela procure. « Il y en avait une qui avait une idée, la disait, on rebondissait. On était ensemble. On a fait ensemble. On a écouté, testé, beaucoup testé… Là, on voyait du soutien partout, on s’encourageait. On n’était pas en rivalité comme on nous fait croire que les femmes sont. On s’est bien entendues et c’est là, quand tu te sens libre que tu sors ton talent à 100% ! », signale Sam.

CONTRE LES VIOLENCES SEXISTES ET SEXUELLES

C’est certain, mettre entre les mains des filles et des femmes les clés vers leur autonomisation participe à établir les bases d’une égalité entre les genres. La formation de tou-te-s les professionnel-le-s de la musique et des équipes encadrant les événements musicaux et festifs, la sensibilisation aux thématiques féministes ainsi que l’accompagnement des personnes concernées par les structures dédiées dès le plus jeune âge sont nécessaires et essentielles pour prévenir, réduire et éliminer les violences sexistes et sexuelles à l’encontre des personnes sexisées. On la voit l’urgence. Dans la création de labels et maisons de disque féministes et queer tel-le-s que Elemento Records, Warriorecords ou encore Cartelle, dans l’impact des associations comme le mouvement HF, dans les campagnes prônant le consentement en festivals et concerts, dans l’émergence et l’importance des réseaux non mixtes à l’instar de She Said So, dans les projets qui se développent comme Musiciennes au Bastion à Besançon, dans les ateliers d’empowerment et de musique pour les femmes, personnes trans et non binaires tels que les conçoit Salut les Zikettes ou encore les engagements pris par divers-es lieux et scènes de musiques actuelles en faveur d’une égalité matérielle, financière, d’accessibilité aux résidences, scènes, etc… Partout, la sororité doit être au cœur du processus de valorisation des musiciennes.

 

  • Vers plus d’égalité des genres

En janvier 2022, le Jardin Moderne a convié ses adhérent-e-s et partenaires à une assemblée générale extraordinaire afin de lutter ensemble contre les violences sexistes et sexuelles et plus largement les inégalités dans les musiques actuelles. Cet événement s’inscrit dans le projet porté par la structure rennaise initié depuis 2020 autour de la construction d’un plan d’action concret pour aller vers plus d’égalité. L’association indique : « Accompagnée par les structures La Petite et Pluségales, des formations des équipes et du conseil d’administration sont menées ainsi que des groupes de travail pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, favoriser la pratique musicale des femmes, mettre en place une communication plus inclusive et travailler en partenariat autour des démarches d’égalité. » L’assemblée générale extraordinaire était l’occasion de dresser un premier point étape et de débattre ensemble des avancées à venir. 

Célian Ramis

La résilience, entre rage, rap et paillette

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Un cri. Un hurlement. Une fête. Une pente glissante. Un tourbillon. Un spectacle coup de poing. Un spectacle qui fait du bien. Une histoire noire aux couleurs de l’arc-en-ciel. Trou témoigne du parcours d’une femme victime de viol en chemin vers la résilience.
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Un cri. Un hurlement. Une fête. Une pente glissante. Un tourbillon. Un spectacle coup de poing. Un spectacle qui fait du bien. Une histoire noire aux couleurs de l’arc-en-ciel. On pourrait s’y perdre mais pas du tout. Mathilde Paillette et Lauren Sobler nous ont guidé, le 15 mars dernier, à la MJC Bréquigny, avec agilité dans Trou, témoignant du parcours d’une femme victime de viol en chemin vers la résilience. 

« Je ne ferme pas ma gueule ! Je suis une enfant tombée du nid… Je ne ferme pas ma gueule ! » Elle chante de plus en plus fort. Avec ses samples, les voix et rythmiques prennent l’espace. Elles amplifient l’effet et donnent le ton : Paillette est une jeune femme libre, qui conduit des poids lourds, n’est pas biodégradable et est « méga giga indestructible. » Elle brille à l’infini et scintille, partout. Liberté, grain de folie, jovialité, légèreté… Paillette cultive tout ça en elle. Elle ne ferme pas sa gueule et elle a bien raison. Il y a chez elle cette insouciance et cette candeur de l’enfance. Et puis il y a aussi cette pression et ces injonctions de l’âge adulte, en particulier quand on est une femme. Elle passe beaucoup de temps sur les chantiers avec sa chatte, Cindy, qui adore regarder les grues et flirter avec. Mais ce jour-là, aux abords des travaux près de la gare, une grue écrabouille sa chatte et se barre, laissant Cindy meurtrie…

UNE QUÊTE COMPLEXE

Point de départ de l’histoire, le viol n’est pas directement au centre du spectacle qui s’attache, avec rage et panache, à valoriser la quête de Paillette vers la résilience. Pour cela, elle sera accompagnée de la resplendissante sirène, aux gros jambons, à l’allure décapante et aux airs de diva. Dans l’océan de larmes, le trou, le chemin qui pue, le pays magique… Paillette le dit : « Il ne faut pas mourir, je ne courberais pas l’échine. » Annihiler la souffrance. La faire disparaitre. La nier pour ne plus y penser. La colère, contre la culture du viol. L’ivresse, pour s’en échapper et ne plus étouffer. Mais même dans un pays enchanté, sans grues et sans mort-e-s, Paillette est hantée par les questions incessantes et culpabilisantes. Se justifier. Sans arrêt. Elle, la femme qui jouit sans honte et sans détour, la femme qui prend le mic’ face à un gang de mecs qui rappent, la femme qui n’a pas peur de se lancer à l’aventure, d’assouvir ses désirs et de l’ouvrir… Elle se perd. Ne sait plus ce qu’elle veut. Assaillie par la dureté des jugements, elle manque de souffle dans un univers qu’elle croyait bon mais qu’elle découvre nauséabond. Dès lors, une seule obsession : retrouver Cindy.

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Cabossée, apathique… Sa chatte est abîmée. Comme les bras de Paillette et son cœur paillasson. Alors, face à la grue, elle se confronte et affronte sa colère, qu’elle libère dans un flot de paroles assassines. Elle renverse le stigmate et lui jette à la figure. Le propos est cinglant et cathartique. Empouvoirant. La sirène peut s’en aller désormais : « Tu sais la défendre maintenant et elle, elle te guide partout ». Cindy et Paillette ne font plus qu’une et avancent, conjointement, sur le chemin de la résilience. Puisqu’il est là le sujet principal de l’histoire de Trou qui déploie humour, poésie, rap et rage dans une pièce musicale contée qui nous happe et nous saisit avec force et finesse. Au fil de ses concerts, spectacles et travaux d’écriture, Mathilde Paillette a fini par réunir tous les morceaux en un seul, Trou en est l’aboutissement. Avec Lauren Sobler, dans le rôle de la sirène, la comédienne et musicienne nous propose une exploration d’émotions diverses et contradictoires qui mènent tout droit à l’explosion et l’apaisement. C’est riche, intense et éblouissant. Parce que le duo s’autorise à puiser dans l’imaginaire enfantin, à tirer les fils de l’insouciance et de l’innocence, à dire, hurler, mimer, danser, rapper… à entremêler le rire et l’horreur, à affirmer que non c’est non et à assumer de continuer à dire oui. Parce que le duo touche au cœur, sans user la corde sensible ni les cordes vocales. Là où le bât blesse, elles trouvent les mots pour renforcer le propos. Dans des situations pourtant si difficiles à décrire, elles parviennent à doser le témoignage tout en poésie, réalisme et en ressenti. 

PLONGER SANS FILET AVEC UN DUO DE TALENT

Paillette, protagoniste et artiste créatrice, s’affranchit des codes et des étiquettes. Elle convoque les émotions, les paroles, les styles, les notions et les concepts, les secoue et se les approprie. Ne pas déranger. Ne pas faire de bruit. Ne pas bouleverser l’ordre établi. Ne pas baigner dans la vulgarité. Ne pas déborder. Paillette et Sirène envoient tout péter. Elles prennent leur place et leur espace, elles vont trop loin, elles sombrent dans la caricature, elles crient, elles tapent des pieds, elles éclatent les carcans de leur condition de femmes, elles ne revendiquent pas un engagement en particulier. Elles disent, elles font, elles cherchent, elles questionnent, elles avancent, elles s’aident, elles expérimentent et ressentent, elles s’accompagnent, elles nous embarquent avec elles, dans leurs peurs, angoisses, combats, forces, singularités, univers artistiques, succès, etc. Et on plonge. On plonge avec elles dans le trou. On tombe dans le désarroi et la solitude et on comble le vide et le trauma. On remonte à la surface, avec la puissance de l’espoir et la force de la sororité. On se délecte de cette proposition sensible qui explore les recoins d’une âme en souffrance sur le chemin de la résilience. Avec son lot de doutes, de contradictions, de faiblesses, de déni mais aussi de forces, de capacités à rebondir, à s’adapter et à sublimer et à nuancer la noirceur de la réalité. Sans la renier. Ne pas juste survivre. Remonter à la surface, respirer et vivre.

Célian Ramis

Explorer la sexualité dans le cinéma de genre

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Comment sont représentés la sexualité et le plaisir féminin à l’écran, et notamment dans les courts-métrages fantastiques ? Cyrielle Dozières, directrice de Court Métrange, et Maude Robert, philosophe, interrogent ces notions à travers le monstrueux...
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Comment sont représentés la sexualité et le plaisir féminin à l’écran, et notamment dans les courts-métrages fantastiques ? Cyrielle Dozières, directrice du festival Court Métrange, et Maude Robert, philosophe, ont interrogé ces notions et la figure monstrueuse qui y est associée, à l’occasion d’un ciné-débat le 10 mars, au musée des Beaux-Arts.

Une femme devant le miroir se déshabille. Elle se regarde, se touche, scrute son corps. Au fil de sa chorégraphie, elle sculpte son désir, le laisse s’évader et fait corps avec avant que celui-ci ne s’incarne, entre ses cuisses, en loup léchant son sexe. La respiration bestiale se fait entendre au milieu d’une forêt qui jaillit et dans laquelle commencent une course poursuite et une danse charnelle entre la femme et cette figure monstrueuse qu’elle tient à distance, embrasse, rejette, enlace, repousse avant de lâcher prise et de se faire dévorer par son désir grandissant qui la pénètre jusqu’à la jouissance. Fin du premier court-métrage. Celui de Vladimir Mavounia-Kouka, La bête, réalisé en 2013. Une forme dans laquelle le plaisir féminin est esthétisé, par l’animation en noir et blanc et le crayonné délicat et virevoltant, mais aussi mouvementé et teinté de brutalité dans un acte masturbatoire subjectif et consenti. La tension oscille durant le film, proposant des moments de respiration et d’apaisement, avant l’explosion menant à la sérénité et la libération. 

Une ambiance très éloignée du deuxième court-métrage présenté ce soir-là, celui de Joséphine Hopkins, réalisé en 2016 et intitulé Margaux, du nom de la protagoniste. Une lycéenne de 16 ans dont les premiers émois sexuels et la découverte du désir sont caractérisés symboliquement par une créature monstrueuse rodant à chaque balbutiement de plaisir. Noirceur, mal être, pression sociale, insultes et agression physique, enjeu de séduction et domination patriarcale s’emparent de la jeune fille et s’exercent tout au long de la projection, suscitant de très nombreuses interrogations quant à un final associé au genre horrifique qui laisse libre cours à notre imagination.

QUESTION DE REGARDS

Difficile de parler de représentation de la sexualité et du plaisir féminin sans évoquer la problématique du male gaze, traduit en français par regard masculin. Théorisé en 1975 par Laura Mulvey, il encadre toute une culture visuelle imposant, à travers le corps des femmes, l’expression de leur sexualité, leurs postures, attributs et soumission, une vision patriarcale hétérosexuelle cisgenre dans le but de satisfaire le plaisir masculin. Cyrielle Dozières, directrice du festival Court Métrange à Rennes, rappelle que plus récemment, c’est Iris Brey qui a, en France, réintroduit cette notion sous l’angle du regard féminin qu’elle analyse dans son livre éponyme. Elle décrit la représentation de la sexualité comme un spectacle et non comme une expérience. « Les deux courts-métrages que l’on a sélectionnés ne sont pas dans cette optique-là, mêmes s’ils sont imparfaits et qu’on peut interroger des choses dedans. Il faut déjà préciser qu’en 19 ans de festival, il y a eu très peu de films qui ont présenté le plaisir féminin et la sexualité. Ici, ils montrent le plaisir par l’expérience de la femme, par l’intérieur du personnage. », précise-t-elle, en ajoutant : « C’est très important de pouvoir représenter le corps et le plaisir d’une femme qui n’est pas dépourvue d’une personnalité. »

Permettre aux personnages féminins d’incarner les sujets de leurs histoires et trajectoires. Comme dans La leçon de piano, de Jane Campion, dans lequel la réalisatrice fond sa caméra dans le vécu de sa protagoniste. « On sent l’émoi et l’excitation sexuelle. On sent le corps en effervescence. C’est quasiment la première fois au cinéma. », s’enthousiasme la philosophe Maude Robert. Nous sommes en 1993 et depuis, la sexualité des femmes restera majoritairement figée dans l’imaginaire collectif dans des représentations et des reproductions de la vision patriarcale et des rapports de dominations qui perdurent dans la société. Gros plans sur les fesses et les poitrines des femmes, scènes de nudité féminine et de sexe hétéro qui n'apportent souvent rien au propos du film, démonstration de force et de violence dans les rapports sexuels et les relations femmes-hommes, absence de sexualités plurielles et variées, etc. constituent les principaux reproches au fameux male gaze, retranscrit également par les femmes, imprégnées de ses schémas sociaux et cinématographiques. 

SE LIBÉRER DU REGARD MASCULIN

« Le premier film de Gustav Machaty, Extase, en 1933, est un affront extraordinaire. Il a été censuré parce qu’il dévoile frontalement le plaisir féminin. Le cinéaste essaye vraiment de nous faire vivre l’expérience. D’autres ont essayé… C’est vraiment une histoire en pointillés et elle n’est pas terminée ! Il faut vraiment s’interroger sur comment on peut filmer les corps de femmes et leur plaisir pour s’affranchir du regard masculin. C’est précieux de venir imager la quête du plaisir. », commente Cyrielle Dozières. Aussi bien dans La bête que dans Margaux, les deux personnages sont en recherche autour de leur sexualité et de la manière dont elles vont pouvoir éprouver du plaisir, à travers leur corps mais aussi à travers le regard des autres et l’approbation – ou désapprobation – sociale. Associée à la figure du monstre, la sexualité de l’une et de l’autre semble explorer leur propre psyché, leur inconscient, tel que l’analyse Maude Robert, au prisme de la psychanalyse : « Dans le premier, on serait plutôt dans quelque chose de l’ordre de la pulsion, du fantasme. Dans le deuxième, il semblerait qu’on soit dans la représentation de sa subjectivité et de son inconscient. »

Elle parle de la pulsion de mort, certainement enfouie chez Margaux. Représenter l’irreprésentable. « Mettre en image ce qui nous traverse inconsciemment. », poursuit-elle. Le spectateur plonge alors dans la tête d’une jeune fille qui découvre ses premiers émois. Les deux professionnelles constatent également la faible présence des personnages masculins. « Ce n’est pas très fréquent au cinéma. Le plaisir féminin est souvent associé à la présence masculine. », souligne la directrice de Court Métrange. Pourtant, Margaux semble bel et bien construire son rapport à la sexualité directement en lien avec le regard des hommes de son environnement scolaire (camarade de classe, prof…) et son angoisse pourrait venir de cet apprentissage biaisé par le poids de la norme et de la pression sociale. Puisque c’est à l’adolescence, lorsque survient la puberté, que les filles deviennent objetisées et sexualisées par le regard patriarcal. Une période charnière durant laquelle elles intègrent l’injonction à être séduisantes, à paraitre sexuellement disponibles, sans pour autant apprendre à découvrir leurs corps et désirs personnels. 

LA FIGURE DU MONSTRE

Le plaisir féminin est souvent tabou. Honteux, caché. À l’instar des organes sexuels qui sont en partis dissimulés et méconnus. « Pendant le Moyen-Âge et la Renaissance, les femmes étaient considérées comme lubriques. Celles qui attirent et qui sont attirées. Parce qu’elles sont facilement corruptibles, sensibles, etc. elles sont davantage tentées par le malin, le diable. Leur appétit sexuel était considéré comme vorace et insatiable, c’est pourquoi on a pensé qu’il fallait endiguer le plaisir féminin. Cette pensée a traversé les siècles. », analyse Maude Robert. Tentation, peur, sexualité, mort, plaisir se croisent, se confrontent et se répondent dans les deux courts-métrages. « Ce sont des thématiques qui irriguent complétement le cinéma de genre. Le genre horreur. », ajoute Cyrielle Dozières. La dualité, le choc, la résistance et l’acceptation semblent des étapes essentielles à la découverte de la sexualité. L’aspect pulsionnel dont parlait déjà Maude Robert refait surface, servant de levier dans la compréhension de l’utilisation de cette figure monstrueuse : « Dans les pulsions, il y a une forme de monstruosité. La vie pulsionnelle en général ne correspond pas aux valeurs morales. Il y a les pulsions de mort, de destruction, d’agression, d’autodestruction. Et il y a les pulsions de vie, d’autoconservation et de sexualité. Tout ne se dit pas en société. Ce n’est pas étonnant d’en passer par le monstre. » Dans La bête, elle y voit une forme de rêve « et le rêve s’achève toujours par la satisfaction du désir. » Si le final indique la jouissance, on peut interroger le rapport de domination montré dans la course poursuite dans la forêt. « Et pourquoi toujours passer par la pénétration ? Est-ce que ce film interroger les limites entre l’acceptable ou non ? On voit une forme de bestialité qui finit par être acceptée. », questionne Cyrielle Dozières. 

INJONCTIONS PARADOXALES

La figure du loup dans La bête, la créature gluante et repoussante dans Margaux, nous amènent rapidement à entrevoir les intentions des réalisateur-ice-s comme étant celles d’associer la sexualité au côté sauvage et sale afin de dénoncer son aspect culturellement mal vu lorsque les femmes se livrent à leurs pulsions. La figure monstrueuse semblerait par conséquent incarner le désir et le plaisir des femmes, honteuses de les éprouver et de s’y abandonner. Il se peut aussi que la flaque visqueuse et tentaculaire qui hante Margaux soit la représentation d’une société elle-même monstrueuse. « On retrouve dans le court-métrage cette ambivalence entre la société qui demande aux filles d’être sexualisées mais qui punit, ici par une agression, lorsqu’elles passent à l’acte. », signale la directrice de Court Métrange. Avec Maude Robert, elles établissent des hypothèses : « Margaux est peut-être effrayée par sa propre libido. Les tentacules du monstre symbolisent peut-être son fantasme. Ou peut-être un symbole de mort ? Ou alors, est-ce qu’il s’agit d’une projection de son mal être ? » Pas de réponse. Des indices sont distillés dans le film mais c’est à chacun-e de faire son cheminement et de trancher, ou non. Une piste audacieuse est élaborée par les deux intervenantes : celle de l’inceste. 

Que l’on adhère ou non à cette thèse, la discussion menant à différentes pistes d’analyse et aux multiples hypothèses de Cyrielle Dozières et Maude Robert démontre l’ampleur d’un sujet comme celui de la représentation de la sexualité et du plaisir féminin. La thématique questionne et fait débat. Qui filme ? À travers quelle perception ? Dans quel contexte ? Pourquoi ? Comment ? Se situer semble essentiel comme dans tout propos développé autour de sujets controversés par la morale patriarcale (hétéro cisgenre) et blanche. Diversifier les propositions, les visions, les représentations. Surtout lorsque le fantastique interroge le réel, il suscite les réflexions profondes et incite à donner libre cours à nos imaginaires. Toutes les formes d’art les construisent en partie et les nourrissent en profondeur. Cultivons-les pour nous élever, nous libérer et nous faire prendre notre pied ! 

Célian Ramis

Face à la virilité, l'expression des masculinités plurielles

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Ici, on déboulonne les fondations de la masculinité hégémonique afin de rompre avec ce qui isole les hommes des femmes : l’injonction à se construire en opposition à la féminité et l’obligation à correspondre conformément aux critères de virilité.
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Créer un podcast féministe sur la construction de la masculinité et les conséquences du patriarcat sur les hommes, c’est le projet qu’ont porté Elisabeth Seuzaret et Odoneila Tovolahy lors de leur service civique au sein d’Unis-Cité Bretagne. La série radiophonique Sincère life mêle témoignages des concernés, apports théoriques militants et déconstruction des stéréotypes de genre, pour qu’hommes et femmes s’allient contre le sexisme et ensemble, imaginent et bâtissent un autre possible. 

« Apprendre à porter un masque est la première leçon de masculinité patriarcale qu’un garçon apprenne ». Citation de bell hooks, intellectuelle, universitaire et militante américaine, théoricienne du black feminism et autrice de La volonté de changer : les hommes, la masculinité, l’amour (paru en 2021, quelques mois avant son décès), elle introduit le récent documentaire Make me a man, de Mai Hua et Jerry Hide.

Elle est réalisatrice, il est thérapeute et propose des groupes de parole pour les hommes souhaitant explorer leur vulnérabilité. Le documentaire propose une réflexion autour de la domination patriarcale et de la culture masculine. Les deux œuvres constituent la base de réflexion et le fil rouge de Sincère life, qui s’attache dans son prologue et ses trois épisodes à déboulonner les fondations de la masculinité hégémonique afin de rompre avec ce qui isole les hommes des femmes : l’injonction à se construire en opposition à la féminité et l’obligation à correspondre conformément aux critères de virilité.

ENTENDRE LES VOIX

Elisabeth Seuzaret et Odoneila Tovohaly ont postulé au même service civique à la suite de leur licence de sociologie et ont intégré ensemble l’équipe d’Unis-Cité Bretagne, structure qui organise et promeut les services volontaires des jeunes. La mission : créer son propre projet solidaire. « On était toutes les deux sur la thématique du féminisme. Moi, à travers un podcast et Elisabeth, à travers l’éducation. », signale Odoneila.

Résultat : elles mettent leurs connaissances et envies en commun au service de la création et réalisation de la série Sincère life qui cherche à ouvrir la voie aux questions qu’elles se posent concernant la place des hommes dans le féminisme. « On ne trouvait pas d’issues qui conciliaient le féminisme et le fait d’intégrer les hommes. On a trouvé ça dans le livre de bell hooks. Au départ, on pensait ne faire qu’un seul épisode sur le patriarcat et la masculinité et au final, on a commencé à écrire que sur le sujet. », précise Elisabeth.

C’est Morgane Soularue, chargée de l’éducation aux médias à canal b, radio associative rennaise, qui leur fait tester leurs voix et leur conseille de se rapprocher de l’Edulab de l’Hôtel Pasteur, un lieu d’expérimentation et d’apprentissage dédié aux usages et aux cultures numériques, leur permettant d’accéder à du matériel technique d’enregistrement : « Elle nous a encouragées en nous disant que nos voix se mariaient bien et qu’elles étaient accrocheuses. »

Très rapidement, elles doivent écrire leur trame narrative, s’exercer au micro, apprivoiser leurs voix, se faire aider pour le montage… « Entendre sa voix, la faire écouter. C’est intime… Ça donne confiance en nous, ça a un côté empouvoirant. », confie Odoneila. Elisabeth ajoute : « Souvent, on déteste sa voix. Pouvoir se familiariser autant avec, c’est top ! »

Consommatrices de podcast, elles voient dans cet outil une manière intime de parler de soi et des autres, de mettre des mots sur les problématiques et sur les vécus et d’ouvrir le dialogue sur les sujets traités. Parce que les hommes, disent-elles, n’ont pas conscience du patriarcat et du poids qu’il pèse sur leurs trajectoires, elles proposent là un espace de réflexions et de témoignages introspectifs pour libérer la parole de ceux qui, eux aussi, sont victimes du patriarcat alors qu’ils sont censés en être les gagnants. Et pourtant…

LA CONSCIENCE DES INJONCTIONS VIRILISTES

« C’est possible d’étudier autre chose que son propre vécu. Certes, c’est aux hommes de prendre cette initiative mais si les féministes ne lancent pas cette invitation, ça n’arrivera jamais et on ne règlera jamais le problème qui réside dans l’éducation patriarcale des hommes. », revendique Elisabeth Seuzaret qui poursuit :

« On ne met pas de côté la souffrance des femmes. On essaye de voir comment des mecs peuvent s’intégrer au féminisme. Et ce serait se mentir que de dire qu’ils ne souffrent pas eux aussi du patriarcat. On se met dans l’action, sinon ils resteront des alliés silencieux. »

L’idée n’est pas d’excuser les comportements virilistes et violents mais d’en comprendre les tenants et aboutissants pour les déconstruire. Comment les garçons apprennent-ils à devenir des hommes virils puis des dominants ? Comment intègrent-ils la norme sexiste et finissent par l’incarner ? Ce sont des questions que le duo pose dans les trois épisodes.

Les éléments de réponses, elles les puisent et les mettent en perspective à travers l’usage de la pensée féministe intersectionnelle, développée par bell hooks notamment, la construction de la virilité, décryptée par Olivia Gazalé dans Le mythe de la virilité, ainsi que des témoignages intimes d’hommes de leurs entourages relatant les normes inculquées dans leur enfance par l’éducation parentale et l’école mais aussi inculquées par le groupe social « Hommes ».

Masturbation collective devant des magazines pornos, cohabitation paradoxale entre le rejet de l’homosexualité et la fascination pour des hommes virils en mini shorts et sueur, atrophie des émotions dès le plus jeune âge avec l’injonction « Sois un homme mon fils », honte intégrée de jouer avec des poupées… La masculinité hégémonique se fabrique en opposition à la féminité et dans le mépris de tout ce qui s’en approche.

Ainsi, les femmes seront passives, dociles et aimantes, et les hommes seront actifs, entreprenants et violents. Pourtant, rien de tout cela n’est inné. Les podcasteuses démontrent bien à quel point les traits de caractère associés au féminin et au masculin, dans une binarité réductrice et oppressive, appartiennent à une construction sociale patriarcale.

À l’instar de la sexualité virile qui oblige les hommes à clamer leur domination sur leur partenaire ou encore la rupture intérieure à laquelle on contraint les garçons qui pour devenir des hommes, des vrais, doivent rompre avec leurs émotions et scinder leur personnalité en deux : « le moi acceptable et public et le moi honteux et intime ». 

POUR UNE DÉCONSTRUCTION DES NORMES

D’autres modèles sont possibles et Elisabeth et Odoneila ont à cœur de faire place aux modalités d’actions alternatives pour qu’enfin hommes et femmes entrent dans un dialogue profond et apaisé afin de détruire les fondements de la domination patriarcale qui entrave tous les êtres humains et la nature également. Ce qu’elles veulent, c’est « offrir une autre grille de lecture ».

Dans son ouvrage, « bell hooks ne veut pas détruire la masculinité mais changer le sens de la masculinité. La masculinité est patriarcale aujourd’hui mais elle peut être autre chose. Dans l’empathie, le soin de soi et des autres. Changer le sens de la masculinité, c’est une des clés de l’évolution. » Parce que la rupture intérieure dont elles parlent dans le troisième épisode « Et Dieu créa Adam », n’est pas sans conséquence et mène souvent à des violences que l’on veut croire innées et naturelles.

« Maintenant, comment on réinvente un autre système qui s’inscrit en dehors du système de domination ? Pour nous, La volonté de changer est un livre à mettre dans les mains de tout le monde. Il faut rendre accessible cette pensée. »
souligne Elisabeth.

Le podcast Sincère life pose des questions fondamentales à la compréhension des inégalités, de la manière dont elles se construisent et la façon dont elles se transmettent. Et ouvre la porte à l’expression de masculinités et de féminités plurielles. Elles proposent « une réflexion autant pour les hommes que pour les femmes. »

Parce que comme elles le martèlent : « La masculinité, ce n’est pas que pour les mecs ! » Il est bien temps qu’ils prennent conscience de leur pouvoir d’agir pour une société plus égalitaire et de ce qu’ils ont à y gagner, à savoir une véritable liberté à être qui ils sont, à être qui ils souhaitent être, en dehors des injonctions patriarcales et virilistes. 

 

Célian Ramis

Girls to the front, encore et encore !

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Parler des meufs et des minorités de genre dans le milieu des musiques alternatives, et en particulier sur la scène hardcore, punk et tous ses dérivés. Et surtout leur donner la parole. Pour rompre le silence et déconstruire les idées reçues.
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Parler des meufs et des minorités de genre dans le milieu des musiques alternatives, et en particulier sur la scène hardcore, punk et tous ses dérivés. Et surtout leur donner la parole. Pour rompre le silence et déconstruire les idées reçues. Le fanzine Women of the gig garantit l’esprit DIY féministe hérité des mouvements Riot Grrrls et contribue à l’empouvoirement et à la libre expression des personnes concernées. 

« On est fatigué-e-s des boys club, des boys band, qui nous invisibilisent, nous infantilisent, nous coupent la parole trop souvent. Alors, c’est pour ça qu’on a voulu créer ce medium pour donner la parole à celleux qui font la scène, qui vivent par et pour la musique et qui militent pour des valeurs féministes, antifa, anticapitalistes ! »

C’est ainsi que s’ouvre le premier numéro du fanzine Women of the gig, imaginé et réalisé par Ana, paru en juin dernier. « C’est parti de l’envie de parler de mes expériences persos. D’un ras-le-bol que j’ai eu. Je suis allée à un concert hardcore et dans le pit (fosse dans laquelle s’effectuent les danses lors des concers punk, hardcore, queercore, metalcore, etc.), un mec m’a poussé une fois, deux fois, trois fois et m’a dit « T’as pas ta place ici »… », explique-t-elle.

Le sexisme n’est pas anecdotique dans ce milieu, à l’instar de tous les secteurs de la société, il en découle d’un système patriarcal encore et toujours en vigueur. De là, elle décide de créer l’association Mal baisé-e-s et de créer des événements en non mixité choisie. La création d’un fanzine lui trotte rapidement dans la tête :

« J’osais pas… Je pensais être illégitime. En allant dans les soirées organisées par Arak Asso, on m’a dit qu’en tant que meuf straight edge – le straight edge est une sous-culture du punk hardcore (pas d’alcool, de drogue, de comportement addictif, lié au véganisme, etc.) – j’avais ma place et ma légitimité. Je me suis lancée et je l’ai réalisé de A à Z, avec juste l’aide d’un pote pour InDesign. »

Choix des sujets, interviews, dessins, recherches, rédaction et mise en page, Ana s’investit à fond dans la création d’un fanzine riche en informations et en découvertes. Sa volonté : puiser dans son vécu pour questionner les pratiques inégalitaires dans les musiques hardcore et punk, interroger les personnes concernées et restituer les expériences et ressentis dans l’esprit Riot Grrrls. C’est-à-dire « un zine très mignon mais très vindicatif ! » Sans oublier la revendication de Bikini Kill, L7 et leurs copaines : Girls to the front !!!

MUSIQUE LIBÉRATRICE ET CATHARTIQUE

Dans les arts et la culture, les personnes sexisées sont majoritairement absentes des programmations, des postes de direction, des équipes techniques, des conseils d’administration, des studios de répétition, etc. Les musiques actuelles et les musiques alternatives ne font pas exception. Encore pensées comme des bastions de la virilité, elles sont représentées au masculin, fantasmées à coup de testostérone.

« On cantonne toujours les meufs à être chanteuses. Ou on pense que c’est les copines des batteurs… Dans le punk, il y a des meufs. Pas beaucoup mais il y en a. Dans le punk hardcore, il y en a encore moins. Ou peut-être qu’il y en a mais on ne les connaît pas car elles ne sont pas mises en avant. C’est une scène historiquement très masculine avec des danses vues comme très violentes. Les meufs et les minorités de genre ne se sentent pas à l’aise. », souligne Ana.

Il s’agit là d’idées reçues. De stéréotypes néfastes qui entachent la profondeur de ces genres musicaux. « Toutes les scènes ont leur façon de bouger. Beaucoup de gens ont des a priori sur le hardcore. Mais il suffit d’aller aux concerts et de parler aux gens pour comprendre que les danses sont certes violentes mais restent bienveillantes. Si on ne s’y intéresse pas, on pense que c’est juste un truc de mascus… On voit peu de meufs car ce n’est pas un style démocratisé. », poursuit la créatrice du fanzine.

Elle part de sa trajectoire personnelle, du ressenti d’un profond malaise au collège qui la mène au lycée à adopter des conduites addictives qu’elle décrit elle-même comme dangereuses. Elle le dit : « Plus jeune, j’écoutais déjà des groupes comme Blink 182, Greenday, etc. Quand je suis entrée aux Beaux Arts en 2018, j’ai rencontré le gars qui fait le zine de punk No comply, je suis allée l’année suivante au Superbowl of hardcore, au Jardin moderne, à Rennes. Ça m’a forgée de découvrir le hardcore et ses dérivés. Ça s’écoute et ça se vit. La musique est vraiment cathartique pour moi et tout s’est regroupé avec le straight edge. C’est maintenant ma façon de vivre. »

Libérateur, le punk hardcore aborde, grâce aux nouvelles générations et aux groupes politisés, les thématiques de la culture du viol, le respect des êtres humains, ainsi que de tous les êtres vivants, les valeurs antifascistes, anticapitalistes et antispécistes, la réappropriation du corps après un événement traumatique, etc.

« Dans mes textes, je dis que j’ai ma place ici et que t’as pas intérêt à me dire le contraire. Dans les groupes de meufs, il y a cette revendication de vouloir se réapproprier la scène. Et je pense que c’est important de se créer des espaces pour en parler. Moi, j’aime beaucoup ce truc de « Girls to the front », même si pour le coup avec le pit, je sais pas trop comment ce serait possible… »
signale Ana.

Les meufs et les minorités ont toute légitimité à intégrer les canaux de création et de diffusion des musiques alternatives qui doivent, tout autant que les autres branches, déconstruire les mécanismes de domination, intégrés par les un-e-s et les autres de par l’éducation genrée qui perdure dans une société encore largement patriarcale et capitaliste. 

REPRÉSENTATIONS, HISTOIRE ET EMPOUVOIREMENT

Ici, on entend les voix de celleux qui participent à la scène hardcore et queercore en tant que chanteur-euse-s, musicien-ne-s, technicien-ne-s ou encore public, on prend en compte les parcours et trajectoires des interviewé-e-s qui témoignent des difficultés liées à leur sexe, à leur genre ou à leur identité de genre, on déconstruit l’attitude « Tough guy » du hardcore consistant à adopter les codes streetwear et les comportements pensés masculins (dans les tenues, les postures, etc.) pour être intégré-e-s, on parle représentations dans les visuels et les programmations, on (re)découvre l’histoire des Riot Grrrls, on s’inspire des Pussy Riot, on puise des solutions parmi ces mouvements mais aussi la création et mise en place de festivals comme le Ladyfest, proposant à l’occasion d’un rassemblement musical de participer à des ateliers d’auto-défense, de mécanique, de pratique d’instruments, de cuisine végétarienne, etc.

« C’est un cercle vertueux : si des meufs voient d’autres meufs sur la scène, dans le public, aller dans le pit, ça les poussera à aller dans le pit, à créer des fanzines, à monter des groupes, faire des podcasts, lancer des assos, etc. Tout est important ! On est nécessaires à la scène, sinon on reste dans le cliché du milieu méga masculin… »
s’enthousiasme Ana.

Parce que c’est là aussi son message à travers ce fanzine : la découverte d’un milieu musical pour les non initié-e-s et l’empouvoirement de toutes les personnes concernées : « J’ai envie de leur dire de se lancer si iels veulent se lancer ! Être une meuf ne nous conditionne pas à rien faire. Si tu veux te lancer, lance toi ! Sinon, ça passe aussi par le fait de partager les projets de tes potes, de les soutenir, etc. »

Sur elle, ça fonctionne également : « Je suis archi fière ! Je suis même en train de le traduire pour qu’il soit diffusé en Angleterre ! Je ne pensais pas que ça marcherait autant. C’est un outil très cool qui peut tourner, passer de mains en mains. C’est pas fait pour rester dans une bibli… Je me sens maintenant plus légitime pour le numéro 2. Parce que les gens valident et me disent que c’est nécessaire. J’ai plein d’idées encore pour la suite. Je vais parler du straight edge, des luttes anti-fascistes, etc. C’est encore plus personnel. Et puis, j’ai toujours autant envie de donner la parole aux concerné-e-s ! »

 

Numéro 1 – 65 pages – 7 €

Célian Ramis

Matrimoine : La mémoire des femmes

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Femmes du passé et d’aujourd’hui, militantes, comédiennes, metteuses en scène, autrices et chercheuses universitaires… Elles nous proposent de visiter le matrimoine. À travers une mise en mots, en scène et en réseau.
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Femmes du passé et femmes d’aujourd’hui, militantes, comédiennes, metteuses en scène, autrices et chercheuses universitaires… Elles nous proposent de visiter le matrimoine. À travers une mise en mots, en scène et en réseau, elles participent à valoriser et visibiliser toutes celles qui ont œuvré à l’avancée de la société. 

Elles ont marqué l’Histoire. Que ce soit dans le domaine de la philosophie, des sciences, des sports, de la théologie, du monde médical, des technologies, de la politique, de l’économie, du social, des arts et de la culture… elles ont toujours été présentes et ont toujours pensé le monde et agi pour concrétiser leurs idées. Elles sont pourtant reléguées aux tâches ménagères et domestiques, confinées au sein de l’espace privé, au travail de reproduction…

Méprisées, ignorées, oubliées de l’Histoire, cet héritage biaisé, réducteur et sexiste, nous amène à nous construire à travers un vide, un silence, une absence. L’apprentissage scolaire, le langage, les médias ainsi que les institutions artistiques et culturelles ne donnent pas accès à notre matrimoine. Iels nous enseignent et inculquent les valeurs de notre patrimoine. Un terme qui n’est pas neutre puisqu’il inscrit le masculin comme élément central de l’ADN commun des êtres humains.

RENDRE LE RÉCIT COMPLET

Or, les femmes, de tous temps et de toutes origines, ont créé elles aussi le monde d’hier et d’aujourd’hui et pensé le monde de demain. On ne les retient pas ? Parce que l’Histoire est écrite par les hommes, blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc. pour les hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc.

Le matrimoine redonne aux enfants et aux adultes de quoi rêver leur vie en grand. De quoi se projeter. De quoi se réinventer. Oser. Se sentir légitimes. S’autoriser. Heureusement, militantes, chercheuses, historiennes, femmes de lettres et artistes partent à la conquête de notre héritage issu des femmes.

Elles incarnent des vies oubliées, négligées, elles dépoussièrent des siècles de méconnaissance et d’ignorance et font (re)surgir toutes ces figures de l’ombre. Là, sur scène. Au milieu de brodeuses, au détour d’un cimetière ou devant un pupitre. Elles les rendent vivantes. Elles les rendent présentes. Elles les rendent actrices de leurs destins et chemins. Elles nous les donnent à voir, à entendre, à comprendre, à découvrir.

Pour nous découvrir autrement. Pour regarder l’Histoire et la société à travers un prisme plus complet. Et par là, elles interrogent également la place et le rôle des femmes dans le secteur des arts et de la culture. Elles se mettent en mouvement, elles se mettent en réseau et activent des cercles de puissance, aussi épanouissants que valorisants.

FAIRE PARLER LES MORTES

« À chaque fois qu’on joue, c’est juste dingue l’énergie qu’il y a ! Quand ça commence, ça me bouleverse. C’est une grande émotion de voir ces oubliées. On fait parler les mortes… », s’enthousiasme Laure Fonvieille, metteuse en scène et costumière au sein la compagnie La mort est dans la boite. Son credo : « Toute vie mérite récit ! Toute vie vaut la peine d’être racontée ! »

Et ça, elle le démontre à chaque représentation de Celles d’en dessous, spectacle joué pour la première fois en 2019 au cimetière de l’Est et en novembre 2021 au cimetière du Nord, à Rennes (la création a été adaptée également dans différents cimetières de Strasbourg et de Nantes).

Près de leur tombe, les femmes se racontent et nous font partager leurs exploits, difficultés, engagements, métiers, quotidiens, etc. Ainsi, le 1ernovembre, on palpitait au rythme des récits de dame Hélène de Coëtlogon, alias la sainte aux pochons (Camille Kerdellant), de la directrice d’hôtel, résistante et déportée Anne-Marie Tanguy (Sophie Renou), de Marie Brune, illustre inconnue à la vie bien remplie (Manon Payelleville), d’Hélène Jégado, célèbre empoisonneuse (Sandrine Jacquemont), et de Joëlle Guillevic, alias Jo Manix, autrice de BD (Inès Cassigneul).

« On se rend dans le cimetière quand les services funéraires sont capables de nous faire une visite comprenant 10 – 15 femmes. J’en choisis 5, en fonction de la diversité des personnes, mais aussi en fonction de l’emplacement de la tombe, de la matière que je vais trouver aux archives, etc. On fait également appel aux familles, quand c’est possible, pour avoir des infos. Je fais toutes les recherches, j’adore mener des enquêtes sur toutes ces femmes, aller interviewer les gens, avoir les faits, essayer de palper ce qu’elles étaient puis je transmets aux comédiennes. », explique Laure Fonvieille.

Elle poursuit : « Elles sont là, elles sont présentes, elles ont fait des choses mais on efface leurs traces… C’est passionnant ! En général, on trouve des bribes d’infos car des personnes ont déjà enquêté avant. Pour Jo Manix, son amoureux a œuvré pour que ses livres soient publiés. Sinon, on l’aurait oubliée… Comme dans les encyclopédies sur le théâtre, les femmes sont réduites, enlevées progressivement. » 

TRANSMETTRE DES MODÈLES

Omettre toute une moitié de l’humanité, c’est priver chaque génération de son histoire dans toute son entièreté et de figures aux histoires fabuleuses, réalistes, contrastées et extraordinaires.

Ainsi, dans le nouveau spectacle de la compagnie Nos combats ordinaires intitulé Elles, l’autre mémoire, les comédiennes Caroline Alaoui et Lety Pardalis restituent, sous la forme de portraits ludiques et modulables selon la configuration dans laquelle elles jouent, la parole – entre autres - de Vanessa Nakate, militante écologiste ougandaise, Temple Grandin, scientifique et chercheuse autiste américaine, Wu Zetian, unique impératrice de Chine, Sonita Alizadeh, rappeuse afghane ou encore Thérèse Clerc, militante féministe.

« On a eu envie d’utiliser le théâtre pour parler des femmes dont on ne parle pas assez. Ce sont des femmes d’origines et d’époques différentes, d’âges et de champs d’exploration différents. Parce que les femmes ont toujours fait des choses exceptionnelles ! »
souligne Caroline Alaoui.

À travers des lectures vivantes, humoristiques et/ou poétiques, elles relatent leurs parcours et actions inspirantes : « Cela permet de transmettre et donner à voir des modèles qu’on n’a pas eu le loisirs d’avoir dans notre enfance et/ou adolescence. Et ça crée une différence pour chaque vie, sur la manière de se construire, dans la façon de se rêver, de s’imaginer… » C’est là bien l’objectif de la valorisation du matrimoine. 

SUBVERTIR LES LÉGENDES

Il comble le vide, rétablit l’équilibre et chasse l’absence de ces figures féminines dont les témoignages, passant par le théâtre documentaire ou la fiction, ou le mélange des deux, délivrent un message puissant. La transmission opère et interroge alors l’impact des représentations sur l’ensemble des sociétés et leur vision des filles et des femmes.

De la même manière que l’on questionne l’aspect moralisateur et sexiste transmis dans les contes, la comédienne de la compagnie Sentimentale foule, Inès Cassigneul, s’intéresse de près depuis plusieurs années à la légende oubliée d’Elaine d’Astolat, morte d’amour, qu’elle a choisi de subvertir dans son spectacle Vierges maudites !. 

« J’ai découvert ce personnage quand j’étais ado, par le biais d’un tableau lors d’un voyage à Londres. J’étais sous le charme, je me suis vraiment identifiée et j’ai acheté l’affiche. C’était comme un miroir. En fait, c’était un modèle morbide car il s’agissait du moment où elle meurt. L’association érotisme et beauté était très troublante. Je suis partie de cette confusion-là pour écrire. », commente Inès Cassigneul.

Dans son spectacle, Elaine, au départ tisseuse, devient brodeuse : « La broderie est présente chez mes deux grands-mères. J’ai appris pour avoir un lien avec elles. Quand j’ai rencontré la brodeuse Muriel Fry, j’ai décidé de faire intervenir ce savoir faire technique dans la création. » Est venue alors l’idée de confectionner la tapisserie comme élément de décor qui servirait la narration pour sa première création La carte d’Elaine, en 2019.

À cela s’ajoute une nouvelle broderie reconstituant le voyage de la vierge au lys et l’envie de faire monter les brodeuses sur scène. « Elles ne sont pas souvent vues, pas souvent montrées. On a l’image de la femme au foyer, soumise, etc. qui brode. Souvent, elles n’ont pas eu la reconnaissance qu’elles méritaient pour leurs ouvrages. Il y a là un point commun avec Elaine qui est un personnage secondaire des légendes arthuriennes. Un personnage érotisé quand elle meurt. Une jeune fille sans destin qui meurt dès qu’elle sort à l’extérieur. À ce récit ultra sexiste, je lui ai tordu le cou. », analyse l’artiste.

Elle dénonce et critique un modèle néfaste pour l’éducation sentimentale des jeunes filles. Elle réactualise le propos en aventure initiatique dans laquelle Elaine part à la recherche du Chevalier sans nom, relatée dans un « matrimoine imaginaire ».

Elle explique : « Je pars d’une fiction totale, imaginant un poème qu’une autrice du 19esiècle aurait pu écrire parce que je me suis questionnée sur l’absence de transmission. L’histoire retient plus d’auteurs que d’autrices, alors j’invente des autrices carrément. Et des personnages de femmes dans des fictions passées. Il y a des héroïnes qui servent le patriarcat : on doit en tirer autre chose. On ne peut pas en rester au sacrifice, à la mort. On peut aussi en faire une source d’empowerment, quelque chose qui répare. Et la broderie, ça répare aussi… C’est important de changer de point de vue sur l’Histoire, déplacer le regard. Régénérer une héroïne pour la rendre vivante et réinventer une œuvre textile pour faire corps entre les femmes et les brodeuses. »

Brillants et libérateurs, tous ces spectacles proposés encouragent une plongée dans un univers bien plus vaste et inspirant que le modèle présenté et entrainent également une introspection personnelle, menant souvent à interroger sa propre place dans la société. 

PUISER L’ÉNERGIE CRÉATRICE

Parce qu’en parlant de se rêver en grand, Caroline Alaoui ne fait pas uniquement référence à l’effet positif qui s’instaure alors entre ces récits et le public. Mais aussi à l’impact que cela a sur elle en tant qu’artiste. Il y a celles qui s’expriment sur la scène et celles qui les incarnent. Et toutes forment et participent à notre matrimoine.

« Le travail que je fais autour d’Elaine, c’est la première écriture de cette ambition-là pour moi. De là est venu tout un cheminement autour de la narration. Je suis comédienne et je me suis rendue compte ici de mon désir d’écrire des histoires, plus fort encore que le désir d’incarner les personnages. », confie Inès Cassigneul.

Elle prend l’exemple du Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma : « (Re)convoquer des figures d’autrices et de personnages de fiction est source d’énergie et de force. » Cela participe à s’identifier et potentiellement déterrer des questions plus profondes. Et à questionner son rapport à la légitimité, problématique souvent relatée par les personnes sexisées et minorités oppressées, faiblement représentées dans les arts et la culture comme dans le reste de la société.

« Je me dis toujours metteuse en scène et costumière mais c’est vrai que sur ce spectacle, je suis aussi autrice. Manon Payelleville et Camille Kerdellant co-écrivent leurs textes aussi. Oui, je suis autrice. De plus en plus, je l’assume. Ça me plait ! »
se réjouit Laure Fonvieille.

Pareil du côté de Caroline Alaoui : « Au départ, on pensait adapter des œuvres autour du matrimoine et puis en se mettant à l’écriture, on a fini par écrire nos textes et à en faire une création à proprement parler. La question de la légitimité est toujours centrale. En tant que jeunes autrices, il faut toujours se convaincre que nos mots sont à la hauteur. Les temps de recherches étaient très nourrissants, empouvoirants. De ce travail est née l’envie de mettre en parallèle ces femmes et ce qui résonnait en nous (pas dans l’immédiat mais ce sera certainement pour une suite). Et ça nous a posé la question de la place des femmes dans le milieu théâtral. Et nous a poussé à avoir une réflexion sur comment on estimait la valeur de notre travail en tant que créatrices. S’autoriser à rêver grand. À rêver normal, en fait. Au contact de toutes ces femmes, dont on parle et avec qui on travaille, on a pris confiance en nous. »

Et sa consœur et camarade de jeu Lety Pardalis s’est découverte plus engagée : « Ça m’a fait avancer dans mon féminisme. Découvrir toutes ces histoires extraordinaires, ça permet de réaliser le combat de certaines femmes… Et d’être plus vigilantes à ne pas se faire substituer sa place. »

SE RELIER LES UNES AUX AUTRES

Toutes s’accordent sur le caractère puissant et inspirant de cette (ré)appropriation du matrimoine. Rendre visibles les femmes du passé, les femmes du quotidien, les femmes de l’ombre, comme celles qui sont dans la lumière. Un cercle vertueux qu’elles mettent en lien et perspective également avec la puissance du collectif, la puissance du réseau.

« Avec Lety, on s’est rencontrées par les Compagnies du 35. Ça permet de créer de la rencontre entre pairs. On a eu envie de travailler ensemble et on a choisi pour les regards extérieurs des personnes qui nous intéressaient artistiquement. Que ce soit des femmes nous convenait parfaitement car cela permet un peu de rétablir la balance. On connaissait Julie Michel par le collectif Deter et Frédérique Mingant par les Compagnies du 35. Marie Karedwen a réalisé le visuel car elle fait partie de L’imprimerie nocturne et on s’est beaucoup inspirées pour ce spectacle de la revue qu’elle a faite sur F comme Fières. », précise Caroline Alaoui.

Sans oublier HF Bretagne dont fait activement partie Laure Fonvieille : « C’est comme ça que j’ai connu Caroline par exemple. Après, en tant que costumière, je connais pas mal de créatrices. Je partirais bien faire un tour de Bretagne des metteuses en scène ! Parce qu’elles sont là, elle font des choses. On parle ici d’artisanat et vraiment ce n’est pas un gros mot ! J’ai d’ailleurs la broderie en commun avec Inès ! »

Et c’est en allant voir la tapisserie présentée un jour par Inès Cassigneul au musée de Bretagne qu’elle lui propose de participer à la création Celles d’en dessous. « On a fait le constat qu’on était plusieurs à faire du théâtre et de la broderie. C’est un art qui a traversé les luttes féministes du 20esiècle. Les Suffragettes brodaient des bannières. On s’est dit qu’on pouvait nous aussi faire nos bannières pour les manifestations ! », souligne l’interprète de Jo Manix. Elle attire l’attention sur l’importance des chercheuses :

« Elles sont hyper importantes dans l’émergence du matrimoine. On a souvent tendance à les oublier. Je pense qu’il faut les chercher et les écouter. Parce que oui, il y a un courant mainstream qui s’intéresse au matrimoine mais ce sont surtout les chercheuses d’université, les petites maisons d’édition, etc. qui délivrent à ce sujet une information de qualité ! »

Ne pas oublier celles qui œuvrent à rendre le matrimoine tout aussi vivant que les spectacles qu’elles écrivent, créent et mettent en scène. Et profiter de l’éclairage qui lui ait fait actuellement.

« Je ne me fais pas d’illusion. Quand je mourrais, le patriarcat existera encore. Mais je continue de militer ! Pour que l’on soit autant payées que les hommes, et autant reconnues. On gagne des petites batailles et c’est important, j’espère que ça restera et que l’on inscrira les Journées du Patrimoine et du Matrimoine. Je ne me fais pas d’illusions, je sais que l’on sera toujours plus dur-e-s dans la critique envers les femmes. Mais rappelons-nous que le talent n’est pas dans la génétique ni dans les testicules ! », scande Laure Fonvieille en rigolant.

Toutes participent à la création d’une dynamique commune faisant ressortir un tas de facettes de l’Histoire des femmes, du matrimoine, de l’héritage commun. Un héritage vivant !

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