Célian Ramis

8 mars : Un après-midi pour jouer l'égalité

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Maison Internationale de Rennes
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Le 8 mars, Françoise Cognet organisait un après-midi sport et culture, « Jouons l’égalité », dans le jardin du palais St Georges. Rameurs, initiations à l’escrime, parcours de course et marathon de lecture étaient au programme.
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Mercredi 8 mars, dès 15h, Françoise Cognet organisait un après-midi sport et culture, sur le thème de la programmation « Jouons l’égalité », dans le jardin du palais St Georges. Rameurs, initiations à l’escrime, parcours de course et marathon de lecture étaient au programme.

Que ce soit clair, l’idée n’est pas de jouer à l’égalité mais de jouer l’égalité. Soit rendre accessible le sport et la culture aux filles et aux garçons. Sans distinction ou discrimination en raison du sexe ou du genre, et sous aucun autre prétexte par ailleurs. À l’initiative de cette manifestation, Françoise Cognet, qui présente en parallèle son exposition photographique « À l’eau, elles rament encore », du 1er au 18 mars, à la Maison Internationale de Rennes.

Son père a été le président de la Société des régates rennaises, là où elle a elle-même ramé et barré. Elle se saisit donc des 150 ans de la structure pour aborder l’aviron dans la programmation rennaise du 8 mars, et plus largement pour parler d’égalité dans le sport et la culture.

« Hommes et femmes ont les mêmes droits et doivent être vigilants à cela. Chacun-e a des compétences et on peut évidemment être égaux par le sport, la lecture, la culture. », explique-t-elle ce mercredi après-midi, sous les tentes installées par la direction du quartier Centre dans le jardin St George.

Au même moment, un groupe de cinq femmes commencent un marathon de lecture, un désir que Françoise Cognet avait depuis longtemps. À tour de rôle, elles lisent quelques lignes du texte La gazelle.

À quelques mètres en contrebas, deux jeunes filles s’exercent sur les rameurs installés par la Société des régates rennaises, après avoir effectué le parcours mis en place par l’ASPTT Rennes et juste avant de s’initier à l’escrime avec le club sportif de la Garnison.

« C’est bien, cet après-midi, on parle d’aviron et on parle de femmes », rigole Geneviève Aubry, ancienne présidente de la Société des régates rennaises (de 1997 à 2012), où elle est licenciée depuis 1960. Elle poursuit : « Aux Régates, les femmes sont présentes depuis les années 1920, ce qui n’est pas une habitude dans les clubs. On a commencé à parler d’aviron au féminin dans les années 70. »

Pour elle, pas de différence entre les femmes et les hommes dans cette discipline qui demande de la rigueur, se fait assis et ne nécessite pas uniquement de puissance mais également de techniques. « Vous pouvez mettre sans problème une femme dans un bateau d’hommes ! Et d’ailleurs, dans le règlement, en championnat de France, il n’est pas interdit de présenter des équipes mixtes. On ne fait pas de différence. Moi, je suis arbitre et je peux arbitrer aussi bien les courses de femmes que d’hommes. », souligne-t-elle.

Pourtant, elle ne peut nier que les femmes sont moins présentes, souvent en raison des disponibilités familiales. Mais précise que toutes les femmes ne se freinent pas pour autant, heureusement :

« Certaines continuent de ramer, font garder les enfants, rament jusqu’à 7 mois de grossesse ! Je dirais à celles qui n’osent pas venir qu’il ne faut pas craindre la difficulté car c’est un sport très accessible, qui peut se faire à n’importe quel niveau et qui est convivial puisqu’il se passe dans des bateaux collectifs. On découvre vraiment les rivières, on traverse Paris, on participe à la Volalonga de Venise, etc. C’est super ! »

Du côté de l’ASPTT Rennes, Nadine Richter livre le même constat en athlétisme. Les femmes sont moins nombreuses et reconnaît sans difficulté que le domaine du sport est encore terriblement machiste. Depuis longtemps, elle pratique le lancé de poids et entraine dans cette discipline.

« Je suis à l’ASPTT depuis je suis installée à Rennes et je reste là car je m’y sens bien, c’est un club familial et qui fait de bons résultats. On ne sent pas de différence entre les femmes et les hommes et surtout pas de différence entre les disciplines de l’athlé », explique-t-elle.

Malgré tout, elle ne peut s’empêcher de taper sur poing sur la table quand à la différence de traitement que l’on réserve aux filles et aux garçons. Que les hommes soient physiquement plus forts, ok, mais cela ne signifie en aucun cas qu’ils sont les meilleurs :

 « Les filles ne sont pas moins fortes. On a tendance à valoriser les gars parce qu’ils courent plus vite. Les femmes ne sont valorisées que lorsqu’elles atteignent des résultats. Mais même. Prenez l’exemple du foot, les filles constituent une super équipe et on n’en parle pas ! Ça m’insupporte ! »

Les clubs, pour la plupart, se mobilisent pour que filles et garçons puissent bénéficier d’un égal accès aux sports de leurs choix. Mais les mentalités, notamment à haut niveau de compétition mais pas uniquement, sont lentes et difficiles à faire bouger.

Célian Ramis

8 mars : Aux USA, même ambivalence dans le sport et la culture

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Maison Internationale de Rennes
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Le 7 mars, l'Institut franco-américain de Rennes mettait sur la table la question de la promotion des femmes américaines à travers le sport et la culture, avec la venue d'Hélène Quanquin, spécialiste des mouvements féministes aux USA, à la Sorbonne.
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Elle n’est pas spécialiste du sport, a-t-elle précisé d’emblée, lors de la conférence qu’elle tenait le 7 mars, à l’Institut franco-américain. En revanche, la question des mouvements féministes aux Etats-Unis est le domaine de prédilection d’Hélène Quanquin, de Paris 3 – Sorbonne nouvelle.

La conférence ne pouvait pas mieux tomber. Le soir même, ou plutôt la nuit, la finale du championnat She Believes Cup (2e édition de la compétition visant à inciter les jeunes filles et les femmes à jouer au foot, réunissant les USA, la France, l’Allemagne et l’Angleterre) se déroulait à Washington et opposait l’équipe féminine de football des USA à celle de la France. Diffusée en direct sur C8, on pouvait assister à la victoire écrasante des Françaises, qui se sont imposées 3 à 0, face aux tenantes du titre.

Pour Hélène Quanquin, l’ascension des femmes dans le sport et la culture est due aux mouvements féministes. Parce que les femmes se sont battues pour se faire entendre et pour faire avancer leurs droits, vers l’égalité des sexes. Elles n’ont pas attendu la présidence de Donald Trump pour se mobiliser.

MOBILISATIONS FÉMINISTES

La marche du 21 janvier 2017, qui a réuni au lendemain de l’investiture plus de 4,5 millions de personnes aux USA – « la manifestation qui a réuni le plus de participant-e-s de toute l’histoire » - est en effet issue d’une tradition féministe basée sur le rassemblement.

Elles organisaient déjà des marches de femmes au début du XXe siècle, notamment en 1911 à New-York marquant leur volonté d’occuper l’espace ou encore en 1913 à Washington pour le droit de vote.

« Le mouvement féministe et suffragiste incorporait beaucoup d’éléments de la culture populaire, comme le théâtre, la chanson, les cartoons, la caricature… Toutefois, on voit que l’incorporation des revendications féminismes est graduelle. À cette époque, quand des femmes noires voulaient participer, certaines femmes blanches menaçaient de ne pas y participer. C’est l’époque de la ségrégation aux USA et le racisme est présent dans le féminisme. On parle alors pour ces marches de White women’s march. Pareil pour les revendications des femmes lesbiennes ! », développe la spécialiste des mouvements féministes américains.  

Elle poursuit :

« C’est là que l’on voit la différence avec janvier 2017. Dès novembre, dès l’élection, le comité d’organisation de la marche a voulu que l’événement réunisse tout le monde. Des blanches, des noires, des arabes, des latinas, des femmes voilées, des femmes trans, des hommes… ».

À quelques détails et années près, le féminisme américain connaît les mêmes vagues qu’en France et les années 60 et 70 représenteront également deux décennies importantes pour les droits des femmes, militant contre les discriminations liées au sexe, à la race et à l’ethnicité.

ÉGAL ACCÈS AUX SPORTS ET ACTIVITÉS

C’est dans ce contexte que sera adopté l’amendement Title IX qui protège les individus des discriminations basées sur le sexe dans les programmes éducatifs et activités recevant des fonds fédéraux (No person in the United States shall, on the basis of sex, be excluded from participation in, be denied the benefits of, or be subjected to discrimination under any education program or activity receiving Federal financial assistance.).

Un amendement qui enclenchera également une réflexion autour de la lutte contre le harcèlement sexuel dans les universités. Et qui empêchera, dans les écoles et facultés américaines, de restreindre la participation aux activités en raison de son sexe et de son genre. Et fera naitre également une loi imposant une réglementation de ce type dans les sports amateurs.

« Le sport fait partie intégrante de la vie des écoles et des universités américaines qui organisent beaucoup de compétitions. En 2002, 160 000 femmes y avaient participé. Maintenant, elles sont plus de 200 000. Il y a presque la parité. Et beaucoup de sportifs olympiques ont participé à ce type de compétition. Cela prouve l’incidence de certaines lois sur l’évolution du nombre de sportives de haut niveau », souligne Hélène Quanquin.

Et la dernière édition des JO, qui s’est déroulée à Rio en 2016, a mis en lumière plusieurs femmes athlètes, parmi lesquelles figurent l’équipe féminine de gymnastique – dont Simone Biles sera la plus médiatisée et mise en avant grâce à ses 4 médailles d’or -, Simone Manuel, première femme noire à remporter un titre olympique en natation ou encore Ibtihaj Muhammad, la première escrimeuse médaille à porter un voile lors de la compétition.

Pour les Etats-Unis, l’ensemble des performances les place au premier rang des JO de Rio avec 121 médailles. Dont 61 ont été gagnées par des femmes.

« Ce sont les deuxièmes Jeux olympiques qui marquent la supériorité des femmes aux USA, même si là c’est très léger. Elles ont remporté 27 médailles d’or, soit le même nombre que toute l’équipe britannique. »
indique la spécialiste.

POURTANT, LES HOMMES L’EMPORTENT…

Néanmoins, la promotion des femmes dans le sport interroge. Les performances prouvent leurs compétences et pourtant dans les médias quand Michael Phelps remporte l’argent, il remporte également le titre principal de Une, tandis que sur la même couverture, en plus petit, on inscrira la victoire de Katie Ledecky. Après tout, championne olympique à cinq reprises et championne du monde en grand bassin neuf fois, elle n’est que la détentrice des records du monde sur 400m, 800m et 1500m nage libre…

C’est ainsi que l’on constate l’ambivalence du domaine. D’un côté, le sport est un moyen pour promouvoir les droits des femmes. D’un autre, il est aussi un lieu d’inégalités subsistant entre les femmes et les hommes. Ces derniers gagnent plus d’argent, se réclamant d’un plus grand intérêt de la part des spectateurs/trices et par conséquent, des publicitaires et des sponsors.

Outre les mouvements féministes et les lois, les sportives doivent également se battre contre les préjugés, les idées reçues et les sportifs. À l’instar de Billie Jean King, grande joueuse de tennis, qui en 1973 a menacé de boycotter l’Open des Etats-Unis, revendiquant le droit des femmes à gagner le même salaire que les hommes en tournoi. La même année, elle crée une association de tennis féminin et bat Bobby Ricks – joueur réputé pour son machisme - en trois sets lors d’un match que ce dernier envisageait comme un moment voué à démontrer la supériorité masculine.

Pour Hélène Quanquin, « Billie Jean King a marqué l’histoire du tennis et l’évolution des droits des femmes dans ce sport. D’autant que c’est la première femme athlète à faire son coming-out. Ce qui lui coûtera plusieurs spots publicitaires, donc de l’argent. »

DANS LE CINÉMA, MÊME COMBAT

Les réflexions sexistes (des sportifs, des médias, des commentateurs sportifs…), la supériorité masculine très prégnante et les inégalités, notamment de salaires, se retrouvent également dans le domaine de la culture. En 2015 – 2016, cette problématique occupera une part importante du débat hollywoodien. Pour cause, l’affaire des piratages des mails de Sony qui fera découvrir à Jennifer Lawrence qu’elle était moins bien payée sur les pourcentages et les ventes du film.

Lors des cérémonies américaines, aux Oscars notamment, les voix féministes commencent à s’élever. Dans les discours de Patricia Arquette ou de Meryl Streep par exemple, l’égalité salariale est en première ligne des revendications. Suit ensuite le faible nombre de rôles principaux ou secondaires, mais importants, attribués aux femmes. Des messages que l’on entend également dans la bouche des anglaises Kate Winslet ou Emma Watson, et de plus en plus de la part des réalisatrices et actrices du cinéma français.

On notera alors que seules 28% environ des actrices obtiennent des rôles significatifs au cinéma et qu’aux Oscars seules 4 femmes ont été nominées dans la catégories des meilleur-e-s réalisateurs/trices dans l’histoire des récompenses. « Et les chiffres sont pires pour les femmes issues des minorités. On constate bien souvent que quand des femmes réalisent, il y a plus de rôles pour les femmes. », conclut Hélène Quanquin.

DANS LA MUSIQUE, PAREIL

Les chiffres sont révélateurs. Dans le secteur de la musique également. Moins de 5% des producteurs et ingénieurs sont des femmes, révèle la conférencière, qui enchaine immédiatement avec l’affaire Kesha. La chanteuse accuse son producteur, Dr Luke, de viol et demande alors à être libérée de son contrat, ce que le tribunal refusera, lui accordant seulement le droit de changer de producteur mais la sommant de rester chez Sony pour honorer l’acte signé.

La question tourne alors autour du pouvoir et de l’influence de l’industrie musicale, qui aurait tendance ces dernières années à instrumentaliser le féminisme. « Le pop féminisme serait-il la 4e vague ? », interpelle Hélène Quanquin. Le pop féminisme rassemble les chanteuses populaires actuelles, prônant leurs engagements féministes dans leurs discours et leurs chansons, comme Beyonce, en tête de cortège, Katy Perry, qui jusqu’à récemment hésitait tout de même à se revendiquer féministe, ou encore Miley Cirus, jugée plus trash.

UNE AMBIVALENCE PREGNANTE

Ce mouvement semble plus inclusif, à l’image de la marche de janvier 2017. Mais l’ambivalence persiste dans le secteur de la musique, du cinéma comme dans celui du sport. Là où on note des progrès, à ne pas négliger puisqu’ils influencent bon nombre de jeunes femmes, on ne peut nier également l’instrumentalisation marketing de ces milieux, régis par l’industrie, dans lesquels les inégalités persistent fortement.

« Les progrès sont liés aux mouvements féministes et à l’avancée de la législation. Mais on voit des limites à ce progrès. Les femmes n’ont toujours pas d’égal accès aux positions de pouvoir, sont toujours représentées de manière différente dans les médias et font face à un fonctionnement de l’industrie extrêmement inégalitaire. Pas seulement pour les femmes mais aussi pour les personnes issues des minorités. », conclut Hélène Quanquin.

À noter qu’en France, les mentalités stagnent aussi. La preuve avec les remarques sexistes – et racistes – des commentateurs sportifs. « Elles sont là nos petites françaises », pouvait-on entendre dans la nuit du 7 au 8 mars lors de la finale de la She Believes Cup. Aurait-on dit la même chose de l’équipe de France masculine ?

 

Célian Ramis

Héroïnes de A à Z

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De tous les pays, de toutes les origines sociales, de toutes les époques, les femmes ont marqué et continuent de marquer la grande Histoire. Marilyn Degrenne et Florette Benoit ont dressé et illustré leurs portraits dans L’ABC…Z des héroïnes.
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De tous les pays, de toutes les origines sociales, de toutes les époques, les femmes ont marqué et continuent de marquer la grande Histoire. Marilyn Degrenne et Florette Benoit ont dressé et illustré leurs portraits dans L’ABC…Z des héroïnes.

A comme aventurière, B comme boulangère, C comme coureure automobile, D comme dompteuse de puces, E comme espionne… À chaque lettre correspond un métier. Et une femme, au parcours rédigé par Marilyn Degrenne, et à l’univers illustré par Florette Benoit dans un ouvrage édité par l’association rennaise La balade des livres.

On y découvre la kényane Wangari Muta Maathai, biologiste, professeure d’anatomie en médecine vétérinaire et militante pour l’écologie, de l’américaine Maria Beasley, inventrice et femme d’affaires du XIXe siècle, de la marocaine Fatima Al Ifriki, journaliste et productrice TV, menacée de mort, de la russe Vera Ignatievna Giedroyc, princesse devenue la première chirurgienne de son pays, ou encore de la turque Sabiha Gökçen, première femme à devenir pilote de chasse.

« Lorsque l’on cherche des infos en bibliothèque sur des personnages illustres, il y a plus de références masculines. Comme dans les livres d’histoire ou de français. Et quand il y a des femmes citées, on retombe toujours sur les mêmes. »
explique Marilyn.

Les deux femmes se sont lancées à la recherche de toute une galerie de femmes audacieuses, combattives et militantes des libertés individuelles. Des héroïnes internationales, représentatives de la diversité, dont les noms n’ont pas été retenus, l’Histoire étant écrite majoritairement par les hommes.

« Les portraits sont denses, riches et constituent des abreuvoirs de connaissance. L’idée de cet album (à partir de 8 ans, ndlr) est que les gens se l’approprient. Et ils accrochent très vite au principe, comme s’il y avait besoin de ça, de la découverte de ses références féminines, pour prendre son élan, pour justifier sa propre audace. », souligne Florette.

Une manière d’aborder la place des femmes à travers les pays et les époques ainsi que l’évolution des droits, dont les acquis sont constamment menacés. « L’Histoire peut se répéter très vite, il faut être vigilant-e-s. Il est donc important de parler des luttes et des droits fondamentaux. Le livre permet de libérer des choses. », précise Marilyn.

L’ABC…Z des héroïnes constitue un support de réflexion pour tou-te-s, servant d’outil pour les établissements scolaires et les bibliothèques mais aussi au sein d’ateliers enfants et adultes menés par La balade des livres. Ces derniers donneront lieu à une exposition composée de nouveaux portraits de femmes, à découvrir dès du 7 au 31 mars à la Bibliothèque Cleunay. Le vernissage a lieu le 8 mars à 18h.

Célian Ramis

Mr & Mme Adelman, une question de point de vue

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Cinéma Gaumont Rennes
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Nicolas Bedos et Doria Tillier sont Monsieur & Madame Adelman à l'écran, dans le premier film de l’écrivain-acteur lui-même, présenté mardi 21 février en avant-première, au cinéma Gaumont de Rennes.
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Nicolas Bedos et Doria Tillier sont Monsieur & Madame Adelman à l'écran, dans le premier film de l’écrivain-acteur lui-même. Le long-métrage a été présenté mardi 21 février en avant-première, au cinéma Gaumont de Rennes.

Victor est un écrivain à succès. Le jour où il meurt, Sarah, son épouse, livre à un journaliste leurs 45 ans de vie commune basée sur l’intellect, l’estime, l’admiration, le rire, la lumière pour l’un et l’ombre pour l’autre. Monsieur et Madame Adelman vont traverser années et difficultés ensemble, déceptions et ambitions, trahisons et pardons.

Nicolas Bedos signe ici son premier long-métrage et se rêve en « grandécrivain », comme il le dit. Il s’entoure alors de Doria Tillier, ancienne miss Météo de Canal +, à qui il offre son premier rôle au cinéma.

« Ce n’est pas parce que nous sommes ensemble dans la vie que nous avons fait un film de couple. J’ai travaillé aux côtés de Doria Tillier sur ce projet, pas de ma copine. J’ai choisi l’actrice que je supputais en elle depuis longtemps, parce qu’elle a un potentiel émotionnel et comique. C’est vrai que cela réduit les inhibitions de jouer avec quelqu’un avec qui on est dans la vie. On ne se pose pas la question du regard de l’autre. Et puis, tout seul, je ne me serais peut-être pas autorisé un scénario aussi ambitieux. », explique le réalisateur. 

Ils ont ainsi co-écrit le scénario. Ou plutôt ont imaginé les scènes et l’intrigue ensemble. « Ça venait comme ça, on buvait un verre et on délirait autour de certaines séquences. », précise Doria Tillier, rejointe par Nicolas Bedos : « C’est venu comme un rêve éveillé. Ensuite, je me suis emparé du film. Même si j’ai été très nourrie par Doria et sa voix dans ma tête, on ne peut pas tout diviser par deux. L’auteur principal harmonise le tout. Je tenais le guidon de l’écriture mais il fallait que ce soit notre film. »

Pas de doute, le film est une satire. Sous des airs de comédie romantique, Nicolas Bedos dresse le portrait d’un couple qui s’embourgeoise. Il va même jusqu’à parler de déflagration idéologique. Qu’il a souvent constaté chez des ami-e-s de ses parents. « Ils levaient le poing dans les années 70, maintenant ils lèvent le coude. C’est le portrait d’un embourgeoisement. », souligne-t-il.

Si l’on reconnaît la touche Bedos dans le langage – parfois pompeux – et l’amour de la littérature – et du name dropping – et la touche Tillier dans la subtilité et la veine avec laquelle elle mêle franc parler – parfois trash - et élégance, on est soulagé de ne pas assister à deux heures de cynisme absolu autour de l’amour.

Sarah Adelman nous plonge au cœur des époques vécues avec son mari qui exerce une forme de pouvoir sur elle, la rend dépendante. Avant que la situation s’inverse. Que la vieillesse le saisisse et que les années passées ternissent son existence. Tandis que son épouse déploie sa beauté et s’épanouit au-delà de lui.

« C’est un couple qui réussit, qui se croit intelligent, à l’abri de tout, parce que tout leur réussit. Ils s’attendent à avoir un enfant trop mignon et à la place ils ont un autiste. Là dessus on est allés loin, volontairement. Parce que quand tout nous réussit on a vraiment tendance à croire que rien de mauvais ne peut nous arriver. », commente l’ancienne miss Météo.

Alors que le réalisateur avoir dû s’enfoncer dans la mélancolie et la dépression pour « pour une fois être un acteur rigoureux », Doria Tillier, elle, a particulièrement apprécié de vieillir avec son personnage. « On pense toujours à l’homme très beau de 40 ans et à la femme qui au contraire se dégrade. Mais non ! Là c’est le contraire, on inverse les rôles ! », s’insurge Nicolas Bedos en riant.

Et l’inversion des rôles transparaitra tout au long du film, à la croisée du machisme et du féminisme, mais surtout de par le regard que l’on porte à une histoire. Pour Doria Tillier, c’est là le propos du film et spécialement de Sarah : « C’est l’art et le plaisir de raconter une histoire. La narratrice, Sarah, prend des libertés par rapport à la vérité. Elle est plus proche de sa réalité à elle, d’une histoire qu’elle trouve plus intéressante. »

Le récit construit à la manière d’un roman fonctionne de son écriture léchée et bien ficelée. Et le duo ne cesse de brouiller les pistes : « C’est peut-être Victor qui fantasme ce qui se passerait après sa mort. Peut-être que c’est un livre qu’il écrit. On ne sait pas. »

Célian Ramis

Lumières sur Ellie James

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Tambour, Rennes 2, Villejean
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Elle s’était fixée l’objectif d’un concert seule-en-scène avant ses 25 ans. C’est chose faite depuis le 13 février dernier, date à laquelle elle a donné sa première représentation de Lumières, un ciné-concert dévoilé lors du festival Travelling, au Tambour à Rennes.
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Elle s’était fixée l’objectif d’un concert seule-en-scène avant ses 25 ans. C’est chose faite depuis le 13 février dernier, date à laquelle elle a donné sa toute première représentation de Lumières, un ciné-concert dévoilé lors du festival Travelling, au Tambour à Rennes.

De son museau le loup fait rouler la lune dans la forêt, les plaines et les montagnes pour qu’enfin jaillisse la lumière. À Buenos Aires, un homme tente d’avoir une idée bien éclairée pour que la vie ne soit plus rythmée uniquement par la lumière du jour. Et tandis que quelque part sur la planète bleue, un petit bonhomme astique le soleil tâché, un écureuil et une chauve-souris se disputent une luciole dans les entrailles de la terre, là où s’activent les rouages du jour et de la nuit.

Durant l’été 2016, la chanteuse et musicienne Ellie James s’est attelée à la sélection de quatre courts-métrages destinés à sa première création solo, proposée par L’Armada productions. Un projet qui a ensuite rejoint l’envie de l’association Clair-Obscur de présenter un ciné-concert au jeune public, à l’occasion de leur festival annuel, Travelling.  

« J’aime beaucoup le cinéma mais l’animation, j’avais plus de mal. Donc j’ai été un peu pénible, plaisante Ellie James. Mais j’étais trop excitée, je n’ai jamais fait un concert toute seule, sur des films en plus. Clair Obscur m’a passé des DVD des films jeune public qui ont concouru les années précédentes à Travelling. Et j’en ai cherché plein de mon côté. Fin septembre, début octobre, on a choisi définitivement, et le thème de la lumière est venu comme une évidence. »

LA MUSIQUE EN INTRAVEINEUSE

Si le cinéma d’animation n’est pas sa spécialité, en revanche la musique oui. Elle baigne dedans depuis toujours. Parce que sa mère est chanteuse et musicienne et son père, ingénieur du son et fabricant de cool drum. Parce qu’elle a été nourrie à la maison par les chansons des Beatles, des Who ou encore des Beach Boys.

Petite, elle a pris des cours de chant et de piano. Puis a arrêté. Avant de s’y remettre au lycée avec des amis de son frère (membre du groupe rennais Totorro). « On a joué à la fête de la musique de Saint-Brieuc et c’est là que j’ai été repérée par les gars de Bumpkin Island qui cherchaient une chanteuse. C’était intimidant car ils avaient 10 ans de plus que moi, je devais réussir à prendre ma place, tout en rentrant dans le moule mais en gardant mon univers ! », se souvient-elle.

Elle intègre le groupe en 2011, en parallèle de sa licence en génétique et de ses cours de chant lyrique au Conservatoire de Rennes. Quelques années plus tard, elle entre dans la formation de Mermonte qui a alors besoin de voix. Et participe également au projet de Florian Jamelot, Mha. Prendre la route pour partir en tournée, enregistrer en studio (Bumpkin Island vient de sortir son nouvel album, début février, et Mermonte devrait en faire autant au début de l’automne 2017), assurer au micro, au clavier et aux percussions, elle gère.

À LA DÉCOUVERTE D’UN UNIVERS MULTIPLE

Face au projet de ciné-concert, la musicienne ne recule pas devant le défi d’une composition intégrale à réaliser seule. Et dans un temps plutôt court. « Fallait que j’utilise la MAO ce dont je n’ai pas l’habitude, que j’achète du matériel et que je fasse la musique. J’ai passé des journées entières à tester des choses et c’est marrant à quel point les différentes versions musicales créent des lectures très différentes du film. Finalement, je me rendais compte que je revenais souvent à mes premières versions. Tant mieux, ça m’a montré que je pouvais me faire confiance. », s’enthousiasme-t-elle.

Ellie James, elle est pétillante. Pleine d’entrain. Sur scène devant ses instruments comme autour d’une table de café, elle transmet une joie de vivre, d’expérimenter et de partager. Parmi les courts-métrages projetés dans Lumières, elle démontre sa sensibilité, son humour et sa poésie. Un univers qu’elle retranscrit en musique, à travers des ambiances planantes, mêlant de la pop à de l’électro, des percussions à des sonorités organiques.

Et évidemment, sa voix. Qu’elle considère comme un instrument à part entière. Qu’elle sample et boucle. Qu’elle répète et harmonise. Qu’elle libère en anglais et en français. C’est rond et chaleureux. Hypnotisant et doux. Une invitation à s’envoler et à voyager au fil des animations, dessinées ou réalisées en stop motion, mais aussi à travers son histoire familiale.

« Je voulais absolument avoir un hang drum, instrument qui a fasciné mon père lorsqu’il l’a découvert, et d’un cool drum. Et puis j’ai un harmonium indien aussi que ma mère m’a ramené d’Inde. Je voulais faire profiter les autres de cet instrument et trouver des manières de le faire sonner autrement. », commente Ellie James.

L’ABOUTISSEMENT PERSONNEL

Mais ce n’est pas uniquement pour des raisons intimes qu’elle s’entoure de tous ces instruments et de ces baguettes lumineuses. Elle évoque également leur aspect ludique à regarder et instinctif à jouer. Des arguments importants pour la création d’un spectacle jeune public (à partir de 3 ans) : « Il fallait penser à attirer l’attention et l’œil, surtout pour les plus petits. Et surtout qu’entre les films, il y a un écran noir. Il faut alors pouvoir leur dire « coucou, je suis là, c’est pas fini ». »

De cette expérience, elle tire une grande satisfaction. Celle d’avoir osé et d’être aller au bout du processus : « Ça me faisait peur mais ça me trottait dans la tête. Je m’étais fixée de faire un concert seule avec mes 25 ans. Je n’avais encore jamais été complètement moi ! Être seule sur scène, c’est un réel apprentissage. C’est comme une chorégraphie, faut que ça devienne mécanique et avoir des roues de secours en cas de problème. »

Elle est déterminée, bosseuse et passionnée. Talentueuse, solaire et tenace. Lumineuse et créative. La preuve que les femmes ont leur place sur scène, ça, elle en est convaincue, elle qui a souvent pu constater qu’en festival, elle était souvent une des rares artistes femmes.

« Vous n’avez pas vu cette affiche sur laquelle les noms des hommes étaient enlevés ? Il ne reste plus grand chose… », scande-t-elle (dans un registre plus global au niveau des arts, HF Bretagne révélera les chiffres 2016/2017 concernant la place des femmes dans le spectacle vivant en Bretagne, le 3 mars, à la Maison Internationale de Rennes, à 17h45).

Pour la suite, elle jouera Lumières le 30 avril à Bruz et le 15 juin à Paris. Et espère qu’en septembre, d’autres dates s’ajouteront à son agenda déjà bien rempli (à noter également que Bumpkin Island sera aux Embellies, à Rennes, le 10 mars) : « Tout foisonne en ce moment, je suis trop contente ! »

 

Les courts-métrages présentés lors du ciné-concert Lumières :

  • Lunette de Phoebe Warries
  • Luminaris de Juan Pablo Zaramella
  • Le trop petit prince de Zoïa Trofimova
  • Tôt ou tard de Jadwiga Kowalska

Célian Ramis

Chez nous, les rouages néfastes d'un parti extrémiste

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Cinéma Gaumont Rennes
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Lucas Belvaux s’intéresse aux rouages insidieux d’un parti d’extrême droite bien installé dans le Nord de la France, dans son nouveau film Chez nous, présenté à l’occasion du festival Travelling.
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Lucas Belvaux s’intéresse aux rouages insidieux d’un parti d’extrême droite bien installé dans le Nord de la France, dans son nouveau film Chez nous, présenté en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, le 14 février dernier, à l’occasion du festival Travelling.

Pas même encore sorti en salles – 22 février prochain – le nouveau long-métrage de Lucas Belvaux suscite déjà sur les réseaux sociaux de nombreuses réactions houleuses du côté du Front National. « Ce n’est pas étonnant, c’est un parti totalitaire qui dit à ces sympathisants de ne pas aller voir le film. Ils sont extrêmement actifs sur Internet, c’est un outil d’ouverture sur le monde et ils s’en servent pour se conforter dans leurs idées. », précise le réalisateur.

Une analyse qui rejoint celle présentée par François Durpaire, historien, et Farid Boudjellal, dessinateur, dans la BD La présidente. Mais chez Belvaux, il ne s’agit pas d’anticipation. Chez nous ne se situe pas dans un futur proche. Mais bel et bien au cœur d’un système politique populiste agissant dans un passé et un présent confondant qui ne cesse de gagner du terrain.

L’idée d’une histoire centrée sur la montée de l’extrême droite lui vient du tournage de son film précédent, Pas son genre (lire notre critique sur yeggmag.fr) dont l’action se déroule à Arras. Emilie Dequenne y incarne alors une jeune coiffeuse dynamique et spontanée.

« C’est un personnage qui a beaucoup de qualités et pour qui j’ai beaucoup de respect. On était en pleine période électorale, en 2014, pour les municipales, et je me suis alors posé des questions sur cette coiffeuse que j’appréciais beaucoup. Il y avait 3 chances sur 4 pour qu’elle vote FN. », explique Lucas Belvaux.

UNE SITUATION BANALE ?

Il le dit alors, Chez nous aurait pu être la suite de Pas son genre. Finalement, l’intrigue est placée à Hénard, ville fictive du Nord de la France, et son personnage principal, formidablement campé par Emilie Dequenne, est infirmière libérale. Fille de communiste, séparée du père de ses enfants, elle est très impliquée dans son travail et préoccupée par les réalités du terrain et du quotidien.

Quand un médecin (interprété par André Dussolier) investi dans la vie du parti du Rassemblement National Populaire - dirigé par Agnès Dorgelle (interprétée par Catherine Jacob), fille de l’ancien chef de file du Bloc Patriotique - lui propose de devenir candidate aux élections municipales, Pauline accepte, après réflexion, désireuse de faire changer les choses.

« Pour moi, le lieu est important et doit être précis. Il raconte le territoire, l’histoire du pays où on est, l’histoire de ses habitants. Le Nord, en 150 ans, a vécu plusieurs crises industrielles, la lutte des classes, les deux guerres mondiales… Et le FN du Nord est paradoxal. Il y a une forte population issue de l’immigration qui vote pour le FN. », commente le réalisateur.

LA FACE VICIEUSE DE L’ICEBERG

Ainsi, pour écrire et construire son long-métrage, il travaille à l’analyse des « grosses ficelles » que tire le parti d’extrême droite. Un exercice qu’il trouve plutôt amusant et simple malgré tout : « C’est gros et répétitif donc pas très difficile de déceler leur manière d’agir ! Je me suis basé sur des témoignages, sur l’actualité et pour le discours d’Agnès Dorgelle, j’ai utilisé le livre de Cécile Alduy, Marine Le Pen prise aux mots, qui décrypte ses discours. Le FN utilise beaucoup de messages subliminaux, retourne les mots, etc. »

Et tout cela est montré avec finesse et subtilité, s’intéressant particulièrement à l’équipe de campagne, moderne et représentative de la diversité. Une équipe qui donne des consignes strictes : marquer et marteler la différence du parti d’Agnès Dorgelle qui tient à se séparer de celui du patriarche. Un parti qui attache une grande importance à l’image de blancheur et de transparence de ses candidat-e-s. Pas de bavure, pas de squelettes dans le placard.

Une caractéristique qui fera - doucement - sourire les spectateurs/trices au vu des actualités (désastreuses) du moment. Doucement puisqu’en profondeur, cette hypocrisie agit tel du venin et convainc une partie de la population, dont Pauline, de se radicaliser.  

LES FEMMES, DES PIONS SUR L’ÉCHIQUIER POLITIQUE

« Quand on regarde l’extrême droite en Europe, on se rend compte de l’importance des femmes dans ces partis populistes. C’est un missile à deux têtes ! En France, c’est très prégnant, outre le fait qu’il s’agisse d’une dynastie, nous sommes dans une société encore sexiste qui voit les femmes comme des êtres rassurants, maternels, doux. Ils ont besoin de cette image car en réalité c’est un parti extrêmement dur et violent. Ils placent des femmes en numéro 1, numéro 2, numéro 3 et font en sorte qu’elles soient souriantes et souvent blondes. », déclare Lucas Belvaux.

Il poursuit : « Le deuxième objectif est plus de l’ordre du message subliminal. Il s’agit d’un message anti-Islam. Montrer qu’ils valorisent les femmes eux, tandis que d’autres les voilent. Et c’est très dangereux car avec un tel discours entre les lignes, ils arrivent à embarquer des féministes ! »

QUELS COMBATS ?

Et c’est ce qu’il distille en filigrane, dépeignant le portrait d’une femme intelligente, plutôt indépendante, travailleuse, socialement intégrée, dynamique, empathique et sensible. La journée, auprès des patient-e-s, elle entend leurs plaintes et leurs craintes quant à la société qui les entoure et quant à l’avenir. Avec ses ami-e-s, elle parle politique et ne s’offusque pas du racisme ordinaire.

Tout comme le sexisme, il est insidieux et s’installe bien profondément à travers des petites réflexions et des prétendues blagues : « Le racisme ordinaire insinue qu’il y aurait un racisme raisonnable. Pauline veut changer les choses et s’engage dans un parti parce qu’elle souhaite faire plus que ce qu’elle fait au quotidien. Il y a une part de déni chez elle pour ne pas voir la réalité de ce parti. Et elle est aussi victime du trou dans la transmission. »

Le réalisateur entend par là que la génération des années 80/90 a grandi dans un monde où une partie importante des luttes a déjà été effectuée. « Le plus symbolique a été la chute du mur qu’on a vu comme la fin de l’idéologie. », poursuit-il. L’engagement ne serait-il pas transmis dans l’ADN de cette génération ?

Lucas Belvaux ne donne pas de réponse mais s’intéresse à la complexité de l’être humain. Notamment à travers la figure de Stanko – Guillaume Gouix interprète le rôle avec précision et justesse – son amour de jeunesse au passé hyper violent et pas tout à fait révolu. « Il cherche un sens à sa violence, devient militaire, entre dans la milice, etc. Quand il repart dans l’histoire d’amour, il fait retomber sa violence, il est prêt à renoncer à son engagement. », commente-t-il.

NE PAS BAISSER LES BRAS

 Ce qui anime le réalisateur belge, c’est l’envie de poser des questions. Et la manière de le faire. Pour lui, son long-métrage n’est pas militant. Il appartient davantage à une initiative citoyenne. « Forcément, on s’engage quand on fait un film sur la société. Mais c’est aux spectateurs de trouver ses réponses et de se faire une opinion. », explique-t-il, soulignant que Chez nous s’attache à démontrer les mécaniques d’un parti d’extrême droite, à montrer « les tactiques du FN pour aller chercher les candidat-e-s, la manipulation. »

Pour éviter une vision manichéenne de la machine politique, le cinéaste s’appuie sur des chiffres révélant qu’en 2014, à la suite des élections municipales, près d’un tiers des élu-e-s FN ont démissionné. « Près de 400 sur 1500 ! C’est une situation inédite. Parce qu’ils se rendent compte après de la réalité qu’on leur a caché et/ou qu’ils n’ont pas voulu voir. », insiste-t-il.

Cette réalité que Lucas Belvaux nous invite à découvrir - avant qu’il ne soit trop tard, si l’on part du postulat qu’il n’est pas déjà trop tard – est ahurissante et effrayante. Et hyper médiatisée. Trop (mal) médiatisée. Mais sous l’œil de la fiction, il réussit à proposer une nouvelle approche, certainement plus humaine et touchante.

Une approche revigorante qui donne envie de combattre ce glissement sournois, de la colère désabusée d’un système politique global à l’engagement pour un parti populiste, extrémiste et contre-productif. Une approche qui appelle à rester vigilant-e-s face à la morosité ambiante et à s’interroger sur l’investissement individuel et collectif quant aux lendemains que nous visualisons.

Célian Ramis

Orpheline, l'identité complexe et discontinue

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Ciné TNB, Rennes
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À l’occasion du festival Travelling, le réalisateur Arnaud des Paillères et la scénariste Christelle Berthevas ont présenté leur nouveau film, Orpheline, au ciné TNB de Rennes, vendredi 10 février.
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À l’occasion du festival Travelling, le réalisateur Arnaud des Paillères et la scénariste Christelle Berthevas ont présenté leur nouveau film, Orpheline, au ciné TNB de Rennes, vendredi 10 février.

Une directrice d’école est rattrapée par son passé, une jeune femme intègre le milieu des courses hippiques et des paris, une jeune fille découche et flirte avec une sexualité interdite, une enfant ne termine pas sa partie de cache cache. Pour incarner ces quatre moments de vie, Arnaud des Paillères réunit Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot et Vega Cuzytek.

De la trentaine à l’enfance, Orpheline remonte le cours de l’histoire d’une seule et même personne, jouée par quatre actrices loin de se ressembler. « Je voulais partager une émotion forte et préserver cette émotion particulière. Et pour préserver ces précipités – dans le sens chimique du terme – d’émotion, je devais choisir 4 actrices différentes. », explique le réalisateur.

VOYAGE DANS LE TEMPS

Cette émotion dont il parle tant est celle qu’il a ressenti à chaque fois que Christelle Berthevas lui a livré des bribes de son histoire personnelle. Une histoire qu’il qualifie d’exotique, « dans le sens où il s’agit de l’histoire d’une femme et ça je ne pourrais jamais savoir ce que c’est mais aussi dans le sens où elle parle également d’un milieu que je ne connais pas, celui du monde rural. Je suis tout le contraire, un homme, issu de la bourgeoisie, élevé en ville. Je suis très admiratif du parcours de Christelle, de qui elle était, et qui elle est. J’ai voulu explorer cet espace intime à travers son point de vue à elle, uniquement le sien. »

La scénariste s’est appuyée sur des textes déjà écrits par ses soins et des éléments de sa mémoire. Les plus proches en terme de temps mais aussi les moins douloureux, confie-t-elle. De là est né l’ensemble des personnalités incarnées dans le film. « Quand on raconte sa vie, ce n’est jamais linéaire. On se livre par bribe. Et on circule dans le temps. Sur la manière dont on a articulé le récit, on l’a fait à l’intuition et ainsi on a remonté le temps en laissant des trous plutôt que de démarrer de l’enfance. », précise Christelle Berthevas.

C’est là la base du long métrage qui s’émancipe ensuite de sa créatrice pour construire une histoire autonome et universelle. Le duo aborde alors la question de l’existence et de son mouvement perpétuel. Des changements qui s’opèrent constamment chez les individus. Produit brut et émouvant, la force d’Orpheline réside dans la faculté à placer et à définir chacune des femmes – qui ne partagent pas même leur prénom – dans l’instant présent. Il n’y a qu’en les mettant bout à bout qu’elles forment un ensemble.  

LA QUESTIONS DE L’IDENTITÉ

L’identité est au centre du film, visant à montrer toutes les complexités de l’être humain et toutes ses discontinuités. « Ça nous interroge sur ce que c’est un bon personnage. En faisant des bons dans le temps, sans expliquer les causes de la violence mais en montrant uniquement les conséquences, on laisse le spectateur se faire le film et imaginer les explications. Pas un spectateur n’a le même imaginaire et c’est ça qui est intéressant. Qu’est-ce qui fait l’identité d’un être ? C’est une histoire que l’on ne raconte pas souvent au cinéma. », interpelle le cinéaste.

Mais il ne s’agit pas uniquement de laisser place à l’imagination. De la laisser combler les trous. Orpheline permet subtilement d’éprouver le vécu d’une femme. Car au-delà des sauts dans le temps, le spectateur ne bénéficie que des informations détenues par Renée, Sandra, Karine et Kiki qui nous les partagent, à travers leurs yeux, souvent filmés en gros plan. Un moyen pour le duo Berthevas / Des Paillères de nous glisser dans la peau du personnage.

L’ENVIE D’ÉPROUVER

Le réalisateur y voit là un double objectif : « En partageant cette histoire, cela permet de réconcilier certaines femmes avec elles-mêmes. Il n’y a pas que de la violence dans le parcours. Cette femme, elle assume ses désirs, se trompe, se relève, éprouve, fait des expériences. Cela permet aussi de montrer aux hommes ce que c’est que d’être une femme. Je crois que c’est très important, surtout dans cette période de régression et d’oubli de ces inégalités dans lesquelles les femmes sont prises. »

Christelle Berthevas, lors de l’écriture, ne s’imaginait pas déclencher ce sentiment fort chez ses collaborateurs, majoritairement masculins, y compris du côté des producteurs. « J’ai également travaillé sur les personnages masculins. Je voulais montrer leurs aliénations. Eux aussi sont dans des prisons qui les empêchent tout autant dans leurs relations aux femmes que dans leurs relations aux autres. », souligne la scénariste.

Et le tout nous embarque dans un voyage psychologique bouleversant dont l’intrigue nous tient en éveil grâce aux réflexions dégagés par chacun des personnages, tou-te-s incarné-e-s par des acteurs/trices talentueux/euses et justes.

 

Sortie le 29 mars.

 

Célian Ramis

Girls, une exposition déculottée

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Hôtel Pasteur, Rennes
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L'exposition Girls qui a dévoilé les dessous d'une autre image des femmes, grâce à de jeunes artistes en devenir, aussi cru-e-s qu'intimistes, se termine à l'Hôtel Pasteur de Rennes, le 10 février.
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Jusqu'au 10 février prochain, l'exposition Girls mise en scène par le collectif Runbyfeu, dévoile, à l'Hôtel Pasteur de Rennes, les dessous de la véritable image des femmes de notre société contemporaine, grâce à de jeunes artistes en devenir, aussi cru-e-s qu'intimistes.

Alors que l'Hôtel Pasteur est en pleine rénovation intérieure, l'exposition Girls s'est invitée dans la cage d'escaliers du bâtiment. Suspendues aux rampes, des jupes se soulèvent sous les yeux des visiteur-e-s, dévoilant une intimité souvent mystifiée par la société actuelle. Sous l'effet artistique, le sexe féminin se désigne entre autre par une pilosité abondante, une lingerie en dentelle ensanglantée, ou encore par un miroir brisé, chaque buste racontant une histoire, un tabou.

Les interprétations concernant chaque buste peuvent ainsi diverger selon les vécus, les ressentis des visiteur-e-s, placé-e-s malgré eux/elles en position du voyeur. « Tout le monde regarde sous les jupes des filles », sourit Morgane Curt, co-fondatrice du collectif Runbyfeu face à certains regards surpris des spectateurs/trices.

Créé en janvier 2016 avec Alice Delauney, présidente de l'association, le collectif vise à promouvoir de jeunes artistes en devenir et à dynamiser la création artistique. « On cherche surtout à promouvoir des artistes sans critères particuliers, en étant ouvert à tous les styles, aussi bien l'écriture, la sculpture, ou encore la musique», explique Charlotte Velter, également co-fondatrice.

Girls est leur quatrième exposition, « cette dernière étant beaucoup plus officielle grâce au cadre dans lequel on l'expose, rajoute Charlotte en parlant de l'Hôtel Pasteur, car on avait l'habitude d'exposer dans des bars à Rennes au départ». « C'est notre plus grosse exposition, termine Morgane, et comme à chaque exposition, on choisit un thème selon les envies et inspirations de chacun. Et celui de la féminité s'est imposé naturellement ».

Un choix que partage Charlotte, qui expose actuellement ses photographies, représentant différents portraits de jeunes femmes :

« Ce que j'ai envie de capter dans mon travail, c'est un moment dans la vie de quelqu'un, qui appartient à son quotidien. Et avec cette exposition, l'idée était de rencontrer d'autres points de vues que les miens sur la féminité et les femmes en général ».

Un thème dont de nombreux jeunes artistes réuni-e-s pour l'occasion, se sont inspiré-e-s pour leurs œuvres, mêlant différents médiums artistiques, comme la peinture, la photographie ou encore le moulage. Face à cette première performance artistique dans la cage d'escaliers par le collectif Sans Titre, la suite de l'exposition s'annonce cependant plus classique, l'image de la nudité féminine devenant le fil conducteur, attirant le regard et quelques froncements de sourcils.

UN ENGAGEMENT FÉMINISTE IMPLICITE

C'est dans une ambiance baignée d'une certaine quiétude que l'artiste Charlotte V. nous montre à travers son objectif, des jeunes femmes modernes, fumeuses, pensives, portant des lunettes, des piercings, et fixant l'objectif avec détermination ou au contraire, le fuyant. Les couleurs sont à la fois vives et douces, les protagonistes en mouvement ou dans l'attente de quelque chose, observatrices d'une société en pleine stagnation tout en prônant le changement.

Loin de ces photographies intimistes, le corps féminin est revisité par certains artistes, à travers des poèmes à l'érotisme explicite mais aussi, par des tableaux, comme l’œuvre pop et décalée de l'artiste Misst1guett, qui donne sa vision tout en forme des femmes, comme maîtresses de la Vie et de la Mort.

Maîtresses aussi d'un corps leur appartenant de droit, et dont l'usage ne peut être monopolisé par la société, l'interprétation du tableau laissant envisager une possible vision autour de l'avortement et du choix de la fécondité.

Cette volonté de montrer les femmes sous un autre angle est affirmé également dans les œuvres de l'artiste suivante, Émilie Aunay, qui expose près de ses peintures, une œuvre particulière, celle d'un corps de femme moulée dans le plâtre. À partir de différentes parties du corps de plusieurs femmes, toutes générations confondues, l'artiste a reconstitué un corps féminin à l'apparence harmonieuse et bien proportionnée.

Une silhouette qui laisse perplexe quelques visiteur-e-s, dont Rémi, étudiant infirmier, qui ressent une certaine incompréhension concernant l'interprétation de certaines œuvres. « Je ne vois pas en quoi cette création est féministe, dit-il en désignant le mannequin de plâtre, pour moi elle représente juste l'image de la femme conforme aux canons habituels ». Laissé indifférent par l'exposition, ce visiteur souligne inconsciemment le manque d'engagement de l'exposition Girls.

Se désignant comme une exposition féministe mais sans parti pris, les jeunes femmes tenaient avant tout à se démarquer dans le milieu associatif, où le sexisme ordinaire est un réel problème au quotidien.

« Il n'est pas rare que l'on nous fasse la réflexion du genre, mais vous y arrivez toutes seules ?, explique Morgane. Du coup, on avait envie de surprendre en créant cette exposition, de prouver qu’on était capable de monter ce genre de projet, et ça marche », sourit la jeune femme.

PRÊTER ATTENTION AUX RECOINS DU FÉMININ

Pourtant, Girls cherche à montrer à travers ces œuvres les moindres recoins du corps féminin, allant jusqu'à effacer les limites du genre et développer l'imaginaire des spectateurs/trices, comme le démontre les œuvres de Jlacastagne. Ses peintures donnent l'impression d'être une fois de plus dans une situation de voyeurisme, véritable phénomène sociétale dans la réalité du quotidien.

Un effet accentué face à cette œuvre, poussant le visiteur à l'étudier de plus près pour tenter de comprendre ce qu'il voit. En peignant les moindres replis et recoins du corps des femmes, le peintre marque à l'état brut la beauté d'un corps nu, avec ses plis et les défauts que peuvent lui prêter la société, tout en démontrant  par exemple, que le sexe féminin imaginé est en réalité une paupière close.

Et prouver par la même occasion qu'un corps plissé par endroit ne peut être laid, contrairement aux normes de beauté habituelles. Frontière entre l'imaginaire et la réalité du sexe des femmes se dessine enfin à travers l’œuvre.

Une scène érotique très explicite est d'ailleurs mise en exposition, du même auteur, faisant disparaître les idées reçues sur le genre et la domination dans l'acte sexuel. La scène en devient par la suite, presque ordinaire et sans étiquette quant à savoir qui domine qui, l'acte devenant un plaisir partagé et non une consommation rapide et une soumission.

L'érotisme est aussi mis en évidence avec l'exposition d'un fanzine, Galante, mis en consultation libre avec sa consœur de papier, Citad'elles. Le premier, connu « pour aborder l'image des femmes à travers la notion de l'érotisme de manière très crue » se détache de Citad'elles, écrit par et pour les femmes incarcérées à la prison de Rennes. L'exposition permet ainsi de présenter un véritable panel de portraits et de situations de femmes, « où chacune d'entre elles sont représentées », rajoute Morgane.

UNE EXPOSITION POUR TOUS LES PUBLICS

La sexualité des femmes est donc abordée en toute légèreté, avec sa pilosité, sa lingerie, son sexe et ses règles, des sujets encore relativement tabous. Ces dernières sont croquées dans tous leurs états, par exemple sous forme de dessins aux traits simples sur un ton humoristique comme pour expliquer aux enfants qu'une femme boit du vin, fait la fête, crie, danse, saigne, s'arrondit et parfois, rugit.

Rugit contre une société qui impose beaucoup trop souvent une image encore biaisée, de l'image d'une femme conventionnée à des normes absurdes concernant son attitude en société mais aussi, sur son apparence.

« On espère qu'il y aura des enfants parmi les visiteur-e-s, nous confie Charlotte, c'est important pour eux de se retrouver face à ces images, dans le sens où il ne faut pas les éduquer dans le mysticisme du corps féminin comme on a l'habitude de faire encore aujourd'hui. Parce que nous sommes tou-te-s confronté-e-s à la question de la féminité dans sa vie ».

« C’est pour cela que l’exposition doit forcément passer par le nu », rajoute Camille Pommier, bénévole au sein de l’association. Ce qui amène à entraîner d'autres visiteur-e-s un peu perdus par cette audace assumée, à venir se rendre compte de cette nudité.

« Il y a des réfugié-e-s qui viennent prendre des cours de français à l'Hôtel Pasteur, alors quand ils/elles commencent à monter la cage d'escaliers, on va dire qu'ils/elles sont quelque peu surpris-es et on assiste à un sacré choc des cultures », raconte Morgane, amusée.

Une nudité plurielle qui ne devrait plus être aujourd'hui un tabou. Pourtant, la diffusion d'un modèle unique perdure encore. L’œuvre étrange de Polygon dénonce l’image d'une femme fantasmée et ultra sexualisée par les médias.

En utilisant des outils datant des années 80-90, l'artiste met en scène une version burlesque et visuellement agressive sur l'industrie musicale, montrant une image corrompue par le fantasme de corps démesurément maigres, épilés et maquillés à l'extrême. Une énième dénonciation qui ne manque pas de piquer l’œil désormais averti du visiteur.

Girls laissera sûrement indifférent-es certain-e-s mais en fera sourire d'autres, par le culot de quelques œuvres, par la douceur de ces regards volés, et donnera peut être l'envie de poser son épilateur et d'aller se promener en petite robe sans avoir honte des recoins d'un corps qu'il faut apprendre à aimer, contre une société qui nous empêche de le faire correctement. 

Célian Ramis

Fleur de tonnerre, sur les traces de l'Ankou au féminin

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Cinéma Gaumont Rennes
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Le 18 janvier sort au cinéma le premier long-métrage de fiction de Stéphanie Pillonca, Fleur de tonnerre. Avec Déborah François dans le rôle principal, elle nous emmène sur les traces d'Hélène Jégado, une des plus grandes tueuses en série.
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C’est sur l’ancien Champ de Mars de Rennes qu’a eu lieu l’avant-première de Fleur de tonnerre, le 11 janvier dernier, au cinéma Gaumont. Là où Hélène Jégado a perdu la tête, se sont rendues la réalisatrice et l’actrice Stéphanie Pillonca et Déborah François, afin de présenter le sombre destin de la plus grande empoisonneuse bretonne sur grand écran.

Déborah François n’a pas eu besoin de fouler le Champ de Mars pour y rejoindre les bourreaux de la Jégado puisque Stéphanie Pillonca, dans son film, a opté pour ne pas montrer son exécution. Pourtant, ce mercredi 11 janvier, les deux femmes s’avouent troublées de présenter le film en bordure de l’esplanade Charles de Gaulle.

« Dans une version du scénario, je devais monter à l’échafaud. Imaginer ma tête sous la lame, c’était trop dur, ça me bloquait. », explique l’actrice. Des derniers instants de vie d’Hélène Jégado, la réalisatrice n’a retenu que la confession au juge Vannier et le pardon auprès de l’aumônier Tiercelin, la veille de sa mise à mort qui surviendra le 26 février 1852.

« Il n’y a rien de plus beau que le pardon et cette femme demande pardon. C’est un peu une rédemption, j’aime cette vision-là (…) Le procès ne m’intéresse pas. L’avocat, qui était un très jeune avocat, a eu envie de la sauver, c’est très beau mais on sait qu’elle meurt donc ça ne m’intéressait pas. », souligne Stéphanie Pillonca. « Sans oublier qu’elle a été très absente de son procès. C’est à partir du moment où elle se livre au juge que ça devient intéressant. », ajoute Déborah François.

Le procès dont elles font l’évocation est relaté par Jean Teulé, en 2013, dans le livre Fleur de tonnerre, qui romance la plaidoirie de Magloire Dorange insistant sur l’inhumanité d’Hélène Jégado. L’adaptation cinématographique choisit au contraire de se centrer sur la part d’humanité de la tueuse en série nourrie petite aux « veillées de la ferme de Kerhordevin en Plouhinec où un feu d’ajoncs et de bouse flambait dans la cheminée pendant que les parents racontaient de trop féroces légendes bretonnes » (p.267, éditions Julliard).

Pour essayer de la comprendre. Elle, l’enfant de Plouhinec (Morbihan) à qui on attribue plusieurs dizaines d’assassinat, traumatisée par les racontars mystiques mais aussi et surtout par le manque d’amour et de soin, de la part de ses parents, notamment de sa mère, une femme froide et apathique. Voilà pourquoi la réalisatrice – qui signe ici son premier long-métrage de fiction – a choisi de dresser le portrait de la Jégado, subjuguée par la plume de Jean Teulé.

« Elle est fascinante. Fascinante dans sa solitude, son errance, sa folie, son déclin, mais aussi dans sa condition de femme, placée très jeune dans un presbytère – ça se faisait aussi à la ferme – pour réaliser les tâches avilissantes. J’ai été très sensible à ça. Sensible aussi au fait qu’elle est victime de sa propre criminalité, qu’elle est victime d’elle-même. Elle va semer la mort, c’est son attribut numéro 1.», s’enthousiasme Stéphanie Pillonca.

Et dans le film, Déborah François incarne avec merveille cette personnalité complexe et malade. Après avoir épluché autant les archives faisant part des actes d’Hélène Jégado que des carottes pour trouver la posture de la cuisinière que cette dernière a été, l’actrice n’a rien voulu laisser au hasard, allant même jusqu’à rencontrer des psychiatres expert-e-s en criminalité féminine.

« Il y a peu de chose spécifiquement sur elle. Le sexisme fait qu’on parle davantage des hommes qui tuent car c’est généralement plus spectaculaire. Pourtant, le poison, c’est très insidieux. Surtout pour elle, c’est la seule manière de tuer en mettant l’arsenic dans la nourriture puisqu’elle est cuisinière. Et c’est ça qui est fort car la nourriture fait vivre mais avec elle, ça peut aussi tuer. Elle a parfois rendu ses victimes malades, puis les a sauvées avant de les re-rendre malades, etc. Elle restait à leur chevet, tout le monde la trouvait dévouée, elle se rendait indispensable. », explique Déborah François, encore très investie dans son rôle.

Elle poursuit : « Je ne voulais pas faire une démonstration d’actrice mais bien rester au plus proche d’une personne malade mentale. Elle a tué 25 ans sans impunité ! J’ai travaillé sur la fixité du regard, mais aussi de certaines parties du corps, il fallait aussi que ça passe par des détails afin de rester subtile. Elle n’était pas schizophrène, on dit qu’elle avait des tendances schizo mais ne l’était pas. Elle était dans une psychose mais on ne sait pas si elle entendait réellement les voix. »

Fleur de tonnerre, ainsi que la surnommait sa mère, revendiquera être au service de l’Ankou, l’ouvrier de la mort et se convaincra d’avoir agi sur ses ordres. Jusqu’à devenir l’Ankou, ce qu’elle confesse à la fin de sa vie :

« Je voyais l’importance de l’Ankou dans la famille, me disais : « Je deviendrai importante. Je deviendrai ce qui les intéresse. » Du coup, j’ai tué mes parents, mes tantes maternelles, ma sœur. (…) Je suis devenue l’Ankou pour surmonter mes angoisses. Et ensuite je n’en avais plus puisque l’angoisse, ce fut moi. » (p.267, éditions Julliard).

L’actrice belge met son talent au service de ce personnage morbide et nous donne à entrevoir plusieurs facettes de la jeune femme, tantôt souillée, malmenée, endolorie et tantôt confiante, sûre d’elle et machiavélique. Elle manipule, hante, secoure, aime, protège et tue, sans explication et sans vergogne.

Stéphanie Pillonca nous emmène sur les traces d’une Hélène Jégado complexe, dont la sensibilité ne nous laisse pas indifférent-e-s. La réalisatrice réussit à se détacher de l’œuvre littéraire de Jean Teulé – qui se dévore avec ferveur et curiosité – en prenant des libertés quant à la chronologie et à l’histoire d’amour qu’elle partagera avec Matthieu Véron (interprété par Benjamin Biolay).

Toutefois, l’adaptation cinématographique n’écorche en rien l’esprit perturbé et troublant de la basse bretonne qui puise son énergie sur les chemins d’une Bretagne ésotérique, aux falaises écorchées et à la végétation luxuriante, sur fond social et économique en crise. Le film et le livre deviennent ainsi complémentaires pour découvrir et comprendre cet effroyable fait divers et se rappeler une époque pas si lointaine, qui apparaît pourtant comme révolue et presque confidentielle.

Pour son premier long-métrage de fiction, Stéphanie Pillonca frappe fort et bien, prenant le risque de mettre à l’écran, dès le 18 janvier, le portrait d’une femme, née en 1803, en Bretagne, tuant impunément et dont, néanmoins, l’Histoire n’a pas retenu le nom. La réalisatrice, amoureuse de la région, se saisit de l’affaire, convaincue en lisant le livre de son potentiel cinématographique. Et elle a raison, le résultat est brillant et ingénieux.

Célian Ramis

#Trans2016 : Convocation d’artistes engagé-e-s

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Parc expo, Rennes
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La légende des Trans Musicales voudrait que le vendredi soit le meilleur soir du Parc expo. C’est pourtant la programmation de ce samedi 3 décembre qui a révélé les sensations les plus puissantes.
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La légende des Trans Musicales voudrait que le vendredi soit le meilleur soir du Parc expo. Pour la rédaction, c’est pourtant la programmation de ce samedi 3 décembre qui a révélé les sensations les plus puissantes.

AISHA DEVI – HALL 9 – 23H

Après une dizaine d’années à se produire sous le nom de Kate Wax, la voilà de retour sous son vrai nom, Aïsha Devi. Dans le hall 9, devant ses platines et son ordinateur, elle est plongée dans le noir. Seul un grand écran l’éclaire, diffusant images et vidéos à l’esthétique psychédélique subjuguante.

La programmation parle même de « créations psychédéliques et transhumanistes du photographe et vidéaste Emile Barret ». On ne savait pas réellement à quoi s’attendre, on se réservait la surprise pour le live. À l’écran, ce sont des images détourées de statuettes égyptiennes et incas et des gravures bibliques qui défilent avec en fond un homme au visage entièrement maquillé et au look tribal, qui danse une sorte de trans.

Au fur et à mesure du concert, les clips évoluent. On voit alors passer des têtes de mort, des dessins d’hommes éventrés, des dessins anatomiques ou encore des formes démultipliées à la manière d’un kaléidoscope. Aucun doute, l’œil est accroché.

Il est même fait prisonnier de cet étrange dispositif qui tend à dévoiler des images de plus en plus trash, laissant apparaître des scènes de domination, d’asservissement, quasiment de torture, ainsi que des corps déchiquetés et mangés par des humains avant de laisser place à des images de nains indiens.

Et malgré la violence de certains visuels, il est difficile d’en détourner le regard. Comme s’il s’agissait là d’un acte volontaire pour se laisser guider vers une hypnose certaine, clef d’un état de transe à venir. Car la musique que produit Aïsha Devi est plus qu’une incantation. Elle est un rite initiatique au chant chamanique.

Ces influences népalaises et orientales, qu’elle puise dans ses origines, résonnent dans les percussions mais aussi dans sa voix. Une belle voix amplifiée qui inonde par vagues récurrentes le hall 9. Ce sont surtout des vocalises qu’elle développe et qu’elle enveloppe de quelques paroles qui sonnent comme une langue ancienne et morte.  

Les modulations de sa voix impressionnent. Et viennent se fondre dans les sonorités techno et robotiques. Aïsha Devi nous plonge dans un univers plutôt angoissant dans lequel on avance très lentement, prudemment, face à une lumière aveuglante. On est comme happé-e-s par ce halo imaginaire hypnotisant et intriguant.

On est pris-es dans la toile de cette chimère envoutante. Notre esprit voudrait changer d’air mais notre corps s’y refuse. Il faut affronter les notes stridentes qui déraillent comme des cris. Des sons insupportables et intenables, comme si on nous cisaillait les tympans. Mais le hall 9, pas encore bondé, semble suspendu. En attente d’une explosion électro et post dubstep, qui arrive sans trop languir.

La foule se met doucement en mouvement, synchronisé et cadencé. Elle répond présente et partante à l’univers infernal et chaotique d’Aïsha Devi qui finit ces morceaux en atteignant le sublime à travers des a cappella surnaturels et purs, bruts. L’artiste soprano crée la déroute et on accepte rapidement cette expérience insolite.

Sa voix puissante et magnifiée nous hisse au sommet d’une chaine de montagnes népalaise, où la neige et la roche, divines, s’entrelacent, comme les mandalas et les dessins d’enfants qui s’enlacent sur le grand écran qui trône sur la scène du hall 9.

 

REYKJAVIKURDAETUR – HALL 8 – 2h10

On les attendait avec impatience depuis la découverte de la programmation. Les filles de Reykjavik – traduction littérale de Reykjavikurdaetur – sont nombreuses. Plus d’une dizaine foulent la scène du hall 8 pour y mettre le feu nourri de leur talent de rappeuses et leur féminisme exacerbé.

Elles arrivent vêtues chacune d’une chemise blanche et d’un dessous type body ou t-shirt et shorty et donnent le ton d’entrée de jeu. Elles assument tout. Elles ont la pêche, des choses à dire, des messages à faire passer et du plaisir à (se) procurer. Et surtout, elles affichent une véritable envie de faire ce que bon leur semble.

S’allonger, vapoter, danser ou autre, tout est permis pour ces Islandaises qui alternent entre l’anglais et leur langue maternelle. Leur rap est métissé. À la fois tranchant, il peut être également langoureux comme festif et joyeux, bestial comme combattif et cru.

Si elles chantent en solo, en duo ou en trio, les autres restent présentes. Ensemble, elles font poids, elles font corps, et cette unité massive donne la sensation que les membres du collectif possèdent la scène et la maitrisent.

Autant que les discours qu’elles diffusent. « Cette chanson parlait de moi et mon mec, qui est un naze. Donc appelez-moi ! », lance l’une à la fin d’une chanson. « Celle-là est dédiée à mon ex : FUCK YOU ! », scande une autre quelques minutes plus tard, ajoutant en conclusion : « Il va brûler en enfer, je vous le jure. »

Armées de leurs voix et de leurs textes cinglants, elles optent également pour une attitude terriblement rafraichissante. Une attitude rap parée de grands sourires qu’elles conserveront jusqu’au bout du concert. Sans oublier la fraicheur de leur jeunesse revigorante qui claque sur leurs visages enjoués.

Elles font rapidement tomber la chemise, mais pas forcément la serviette que certaines ont sur leurs épaules, telles des boxeuses prêtes à mettre leurs adversaires KO, à coups de palabres bien senties. Elles assument leur corps, leurs formes, leur féminité, leur masculinité, leur humanité, leur sensualité, etc. Elles sont inspirantes.

La musique, travaillée par la DJ derrière ses platines au fond de la scène, est rythmée, puissante, changeante et évolutive. Elle peut être déstructurée par moments, ronde sur d’autres temps mais toujours pleine de vibrations et de profondeurs. À cela s’ajoute une diversité des voix qui tirent parfois sur de la soul et du r’n’b.

Elles s’affichent libérées, n’hésitent pas à mimer des branlettes, faire des gros doigts d’honneur, se mettre la main sur le sexe ou encore à onduler le corps. Affranchies des assignations qu’elles combattent dans leurs chansons, elles se font du bien et nous font du bien. Nous donnent la hargne tout en nous apaisant l’esprit.

Et quand elles demandent qui a envie d’un doigt dans le cul, tout en interprétant une chorégraphie lascive en mode « chevaucheuses », le public s’emballe. Leurs sourires ne les quittent pas. Au contraire, ils s’agrandissent. Tout comme leur énergie mordante et enthousiaste. Elles parlent de sexualité, de sodomie, de plaisir. Car le droit de parler de sexe n’est pas l’apanage des hommes.

« Nous pouvons faire ce que nous voulons. Je peux porter ce que je veux porter, boire autant que je veux et ne pas demander l’autorisation. », lâchent-elles vers la fin du set. Reykjavikurdaetur a quelque chose de contagieux. Et on espère que le message girl power, d’émancipation, pour le droit à disposer de nos corps et de nos vies, sera entendu de tou-te-s.

 

SAUROPOD – HALL 3 – 2H30

C’est sur les chapeaux de roue donc que l’on déboule dans le hall 3, pour la deuxième moitié du concert de Sauropod. Le trio norvégien a déjà bien réchauffé le public de son rock saisissant qui nous embarque instantanément dans son univers, qui n’est pas sans rappeler celui de Nirvana.

Ou du moins le temps d’une chanson. Car lorsque Jonas Royeng (guitare et chant) et Kamilla Waal Larsen (basse et chant) donnent de la voix en chœur, l’ensemble fait davantage écho aux Pixies. Leurs influences rock alternatif des années 90 ne sont pas dissimulées.

Elles planent au dessus du groupe, sans toutefois tomber dans des imitations caricaturales ou lassantes. Au contraire, Sauropod propose une énergie nouvelle, renforcée par un jeu de batterie puissant et la rapidité du guitariste dans l’exécution des notes et accords, produisant un rock déjanté.

Les chansons passent comme des éclairs. L’effet est fulgurant. On n’en a jamais assez et on ne s’ennuie pas une seconde.

Le trio fait naitre un sentiment d’urgence. De celui que l’on aime voir aux Trans Musicales. De celui qui puise dans des guitares saturées et des chants viscéraux.

On se laisse alors complètement subjuguer par les créations de Sauropod, qui nous bringuebalent à toute berzingue dans des courses poursuites psychotiques. Lui a la mâchoire serrée, une voix nasale et la gorge striée de veines prêtes à éclater. Elle, a une voix aérienne, sécurisante et marquée de simplicité. Sans artifices.

Et quand ils allient leurs voix, l’osmose de leurs contrastes est sublime. Le trio renvoie le sentiment d’un besoin vital de s’exprimer. Une nécessité à être là et envoyer ce rock acidulé, qui ne manque pas de piquant, et s’emplit au fil des chansons d’émotions authentiques et communicatives.

C’est une évidence. Un plaisir qu’ils partagent entre la scène et le public et qui se voit sur leurs visages. Dans un bien autre style que les rappeuses islandaises, les punks rockeurs norvégiens apportent une touche rafraichissante à la musique et à la soirée, à travers une proposition forte et joviale.

L’opportunité de terminer la 38e édition des Trans Musicales par deux véritables coups de cœur. Dommage que les deux projets aient été superposés dans la programmation. Quoi qu’il en soit, on retiendra ces artistes parmi les révélations du cru 2016.  

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