Célian Ramis
Viols de Mazan : les coulisses d'un procès historique

L’idée de faire monter l’information sur scène, le temps d’une soirée, vient de Louise Katz, Julie Lallouet-Geffroy et Nathanaël Simon, co-fondateur-ices du nouveau média intitulé Les 3 ours. Le 24 janvier, c’est la journaliste Cindy Hubert qui revenait sur son quotidien de chroniqueuse judiciaire lors du procès des viols de Mazan qu’elle a couvert sur le terrain pour RTL, durant les 4 mois de cette affaire hors-norme.
Premier numéro d’une forme « Journal intime », il offre la possibilité aux spectateur-ices de se rassembler autour d’une actualité qui a saturé l’espace médiatique pendant toute la durée de l’affaire judiciaire. C’est là la volonté et l’innovation des 3 ours : prendre « le contrepied de l’infobésité ». Julie Lallouet-Geffroy commente : « Au lieu d’être seul-e derrière son écran de téléphone, dans son lit à écouter la radio, là, on est ensemble en 100% réel. » À la manière d’un magazine, la rédaction sélectionne une thématique, des rubriques et des angles, et commande à un-e journaliste pigiste – spécialiste de la question – le traitement du sujet ayant été l’objet de polémique et de sidération. Tout ça, sur scène, devant un public.
LES PRÉMICES D’UNE AFFAIRE HORS-NORME
À la salle de la Cité, c’est Cindy Hubert la première professionnelle à se lancer dans un spectacle d’informations de 45 minutes, environ, avant d’échanger avec la salle. Devant elle, une table, des chaises, un verre d’eau. Et ses carnets. Dans lesquels elle va compter les jours - « une habitude prise lors du procès du 13 novembre » - durant ces « quatre mois en apnée ». Cette fois, ce seront huit cahiers noircis de ses souvenirs, de ses impressions, ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, de ce qui ne se voit pas mais se ressent… « Je vais les garder car il y a des procès qui ne nous quittent jamais tout à fait », commente-t-elle.
L’affaire qui va inonder l’actualité en septembre 2024, elle la découvre deux ans plus tôt : « En 2022, on dit ‘l’affaire Dominique Pelicot’ ou ‘l’affaire de la soumission chimique’. On ne connait pas encore Gisèle Pelicot. On connait Caroline Darian, sa fille, qui vient de sortir un livre et qui vient chez nous, sur RTL. » Rapidement, elle se passionne pour cette affaire qui inclut un homme ayant fait venir des inconnus chez lui pour violer sa femme, droguée à son insu pendant, au moins, une dizaine d’années.
Au total, 51 hommes sont accusés, aux côtés de Dominique Pelicot. Il y a, dit-elle, « toute la France dans un box ». Les prémices d’un procès hors norme dans lequel les vidéos des viols vont être diffusés. « C’est très rare d’avoir des preuves matérielles dans les affaires de viols », souligne-t-elle. Impossible de passer à côté, elle tanne sa rédaction et se prépare pour le procès qui se déroulera quelques mois plus tard.
PRENDRE LE TEMPS DE REVENIR AUX FAITS, COLLECTIVEMENT
« Autour de ce procès, il y a eu beaucoup de productions mais au final, est-ce qu’on a vraiment écouté ? Qu’est-ce que l’on sait vraiment de cette affaire ? Même en étant sensible à ces sujets, on n’avait pas envie de se plonger dedans, on avait peur… Parfois les articles étaient pointus et détaillés, le cerveau bloquait. Les médias ont fourni beaucoup d’analyse mais peu de faits », explique la co-fondatrice des 3 ours. Chroniqueuse judiciaire, Cindy Hubert a couvert l’intégralité de l’affaire, a passé quatre mois dans le tribunal d’Avignon à écouter les interrogatoires et les plaidoiries, à côtoyer Gisèle Pelicot, les 52 accusés, les avocat-es, les journalistes du monde entier, les militantes féministes… et à assister à un procès historique.
Seule en scène, empruntant les codes du théâtre par un jeu de sons et de lumières, elle relate l’actualité à travers son vécu et son quotidien de journaliste. Pour Julie Lallouet-Geffroy, « l’idée, c’est de revenir aux faits avec les journalistes qui sont sur le terrain et montrent la réalité. Cindy Hubert parle du rapport qui se crée avec les accusés, qui sont assis à côté d’elle tous les jours. Elle relate l’ambivalence qui se joue là, on est dans l’humain. » Et on découvre la pratique d’un métier qu’on pense connaitre mais dont on ignore tout.
DÉCOUVERTE DU SUJET
C’est par un acte illégal que le travail débute : obtenir le dossier d’instruction. « Ça appartient au secret de l’instruction. Je n’ai pas le droit de l’avoir. Je finis par l’avoir », signale Cindy Hubert, précisant l’importance de ce document pour les chroniqueur-euses judiciaires. Noms, faits, interrogatoires… Elle se plonge dans les 371 pages, durant 2 journées entières, stabilotant les passages intéressants, marquants, essentiels, incontournables. « Plus j’avance, plus c’est atroce. Il y a cet homme qui est venu 6 fois, ce pompier qui a gardé son uniforme, ce gamin de 20 ans… On comprend que sur les vidéos, on entend explicitement les ronflements de Gisèle Pelicot du début à la fin des viols. Ce que je vais finir par entendre plus tard au procès… », déplore-t-elle.
Nous sommes juste avant l’été. Paris se prépare à recevoir les Jeux Olympiques, Cindy croule sous le travail. En contact avec l’avocate de Dominique Pelicot, elle découvre une géante du barreau. Une avocate du diable « qui assume de vouloir défendre tout le monde ». Puis en interviewant l’avocat adverse et Gisèle Pelicot elle-même, elle découvre « la femme derrière la victime ». Au départ, elle la nomme Françoise, « à sa demande », pour préserver l’anonymat. La veille, Gisèle souhaite que son nom soit révélé dans la presse. La journaliste change tous ses papiers, se rend à Avignon, enchaine les directs dès le premier jour sur le parvis du tribunal. « Gisèle arrive, elle parle, il n’y aura pas de huis clos », lâche-t-elle, comme si elle entendait cette annonce pour la première fois. Là où nous avions, à distance, observé l’affaire par la lucarne, Cindy Hubert nous ouvre les portes du palais de justice et nous offre la possibilité de nous installer à ses côtés, sur les bancs du tribunal. Et au-delà. Dans son quotidien. Dans son travail.
UN QUOTIDIEN MARQUÉ DE REPÈRES
Son hôtel avec vue sur les rails, sa routine (partir tôt, croiser Gisèle Pelicot et ses avocats au feu rouge, apercevoir Jacques et Joseph les deux accusés les plus matinaux au café, passer la sécurité), ses rituels qui la rassurent (la sonnerie du tribunal qui retentit, la cour qui entre dans la salle qui se lève puis se rassoit), la foule qui l’entoure... Il y a les journalistes, de plus en plus nombreux, de plus en plus internationaux. Il y a les accusés, « qui prennent toute la salle ». Il y a les habitudes : les accusés qui mangent d’un côté de la rue, à la brasserie rapidement baptisée « la brasserie des accusés » d’où ils seront ensuite priés de ne plus venir, l’écriture des papiers peu avant 18h avant de réaliser sa chronique en direct, la musique qu’elle écoute pour se concentrer ou au contraire pour lâcher prise, les lectures pour se vider la tête, les repas après le boulot avec les autres journalistes. Des femmes majoritairement : « Les gars font la police, les filles la Justice »
Elle témoigne du besoin de débriefer à la fin de la journée, de lâcher ce qu’elle a sur le cœur. « On parlait, on s’engueulait, on rigolait. Un procès, c’est impudique. On connait toute la vie des accusés au fil du procès. On a l’impression de les connaitre, on refaisait le procès, on refaisait le match », se souvient-elle. Elle partage avec la salle l’ambivalence de la relation avec les accusés, assis à côté d’elle. Le mouchoir de l’un tombe, on le ramasse et lui donne. Un geste anodin. Un geste humain. « Et puis, il y a des accusés qui comparaissent libres, il y a des échanges avec eux aussi. Une proximité se crée. »
FACE À LA DÉFIANCE, LA TRANSPARENCE !
Malgré l’ignominie de l’affaire, l’exigence de la neutralité, imposée par le fantasme de la figure journalistique, est irréelle et impossible à atteindre. Certains éléments du procès la bouleversent particulièrement. Elle se rappelle du 18 septembre. Gisèle Pelicot prend la parole pour la 2e fois et bluffe l’audience « par ses mots et sa détermination ». Quatre heures durant, elle est interrogée, suspectée, engueulée. « Je sors pour pleurer. Pleurer d’impuissance. Je me dis qu’il faut que je fasse mon papier et je le fais, voilà. Les meilleurs papiers sont souvent ceux qu’on écrit avec les tripes, en quelques minutes », analyse la journaliste, qui va également suivre son instinct en entendant l’avocat de la défense déclarer « qu’il y a viol et viol ». Convaincue avec sa consœur de l’importance de cette phrase – de ce qu’elle dit de l’époque, de la défense, de la loi, du procès – elles vont, après l’audience, tendre le micro à Me de Palma afin qu’il répète à nouveau son propos : « Très calmement, il y va, il le redit. Cette phrase est devenue virale, elle a envahi les murs d’Avignon sur des collages. »
C’est aussi ça la sève des 3 ours : apporter de la transparence sur le métier de journaliste. « Il ne s’agit pas juste de faire le buzz, les journalistes sont des acteur-ices du monde, pas simplement des observateur-ices, des témoins », signale Julie Lallouet-Geffroy. Parler du travail journalistique, décomposer la manière dont la journaliste a appréhendé l’affaire et investi sa mission, comment elle a composé avec la déontologie, les choix qui ont été opérés… Tout cela participe à remettre de la confiance entre la presse et la population, à une époque de grande défiance envers les journalistes (d’où l’importance et l’enjeu fondamental de l’éducation aux médias et à l’information !).
« Montrer l’arrière-cuisine, avec les choix, les bons comme les mauvais, qui sont faits par les journalistes qui restent des êtres humains ! On fait des erreurs, on est des humains »
insiste Julie Lallouet-Geffroy.
C’est ce que transmet Cindy Hubert, ce soir-là sur scène. En partageant son rôle, son vécu et ses ressentis, elle rend le travail journalistique humain et accessible.
« IL Y A DES CHOSES QU’ON PRÉFÈRE TAIRE »
Et puis, il y a aussi ce que les journalistes ne relatent pas. Ce qu’ils choisissent de ne pas retranscrire dans leurs papiers et leurs chroniques. Pas uniquement parce que les calibres ou les durées imposées ne le permettent pas. Car en 1’10, soit deux pages de texte à écrire avant le direct, rodée à l’exercice, elle peut dire 1000 choses, choisir un angle d’attaque pour parler de l’enjeu de la journée ou d’un moment en particulier (qu’elle qualifie de « frissons d’assises »). « Dans un procès, on ne peut pas tout dire, tout raconter. Il y a des choses qu’on préfère taire », dit-elle, avant de partager quelques éléments avec nous.
A notre tour, nous décidons de les garder à la discrétion de notre carnet. Parce qu’il s’agit de ne pas ajouter « du sordide sur du sordide » et de respecter une part d’intimité de Gisèle Pelicot qui n’a pas été dévoilée dans la presse durant le procès. « Ça lui appartient », précise Cindy Hubert. Alors, elle enchaine avec le moment le plus marquant des quatre mois : le verdict. « Du jamais vu ! Il n’y a pas un mais 32 mandats de dépôt, c’est fou ! La majorité des accusés sont libres. Il faut se rendre compte que quelqu’un comparait libre et va être incarcéré devant nous ! », s’écrie-t-elle. La circulation est coupée, il y a des directs dans toutes les langues du monde, les féministes sont nombreuses, à l’instar des soutiens à Gisèle Pelicot. Et jusque dans la salle, résonne L’hymne des femmes entamé hors de l’enceinte du tribunal.
Elle montre le document qu’elle a établi pour se préparer à cette journée particulière : un tableau Excel listant tous les accusés et des annotations dont elle se sert pour les identifier et les reconnaitre. « Les directs vont aller très vite, je dois être capable d’expliquer les peines prononcées, être à la hauteur. Les peines tombent, elles sont lourdes, mais plus basses que les peines requises, on est surtout sur du 8-10 ans, et tout se passe dans un calme relatif. Les familles sont dans une autre salle… », décrit-elle. Dehors, les militantes féministes scandent « Honte à la Justice ». Gisèle Pelicot sort « devant une forêt de micros avec son petit-fils » David, qui acceptera de venir en studio à RTL grâce à Cindy Hubert : « Pour moi, c’est la plus belle récompense ! »
REPRENDRE LE COURS DE SA VIE
Le 24 janvier, lors du spectacle d’informations, le procès est terminé depuis plus d’un mois. Pourtant, elle le dit, rien n’est jamais vraiment fini. Restent les mots et les images. Les mots de Gisèle Pelicot. Les images des viols qui imprègnent la rétine. Il faut désormais gérer l’après. Celui où après un tel tumulte, tout parait fade : « Après un procès, on tombe dans un trou d’air. C’est une sorte de décompensation. On connait bien ça en tant que chroniqueurs judiciaires. On parle de traumatisme vicariant, un traumatisme par procuration (subi par les professionnels exposé-es quotidiennement à des situations émotionnellement chargées, ndlr). » Faire avec, retrouver sa vie, se réinvestir dans son quotidien. « Dans ces moments-là, on est content-es d’aller au procès Sarkozy. Les infractions financières, ça détend », rigole-t-elle, consciente que dans quelques mois s’ouvrira, dans le cadre de l’affaire des viols de Mazan, un nouveau procès en appel. À la fin de l’année 2025, à Nîmes, face à des jurés. De nouveaux cahiers à annoter pour Cindy Hubert :
« Je sais que je vais retrouver Gisèle Pelicot. »
« UNE AUTRE MANIÈRE D’ACCÉDER AU RÉCIT JOURNALISTIQUE »
Son récit nous captive. Fluide et impactant. Avec professionnalisme, loin d’une description voyeuriste, Cindy Hubert documente des aspects clés et essentiels à la compréhension de son métier mais aussi du procès. Ce qui en a fait son caractère hors-norme, ce qui a alimenté la machine médiatique durant toute sa durée. Elle nous donne les faits, elle partage son vécu, nous raconte le travail quotidien d’une chroniqueuse judiciaire, la spécificité de son métier et comment elle le vit. C’est fascinant et apaisant. Loin du tumulte de l’infobésité, un souffle pour réfléchir ensemble aux informations livrées. « C’est une autre manière d’accéder au récit journalistique. Ensemble, on respire, on écoute et on débriefe ensuite », s’enthousiasme Julie Lallouet-Geffroy.
D’autres formes de spectacle d’informations sont en construction. Toujours dans une dynamique de réflexion journalistique au service de l’information et de sa diffusion collective : « Le prochain aura lieu fin avril au théâtre du Vieux St-Etienne. Ce sera une enquête avec un-e journaliste sur scène, accompagné-e de ses sources. Comme on ferait des citations dans un article. Et bien sûr, on fera varier les sujets mais ce sera toujours une actualité clivante. Tout le bruit que ça fait dans la société empêche de raisonner. Les gens se cabrent vite, le dialogue est difficile. Là, on se pose, on souffle, on en parle ensemble. »

Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
Impossible de contracter un prêt par téléphone, jamais le banquier ne la prendrait au sérieux. Avoir des enfants ? Non merci, pas pour elle, inutile de subir 9 mois de jugement pour que son gosse l’appelle papa. Par contre, gros avantage : sa voix lui a permis d’éviter une bonne dizaine de viols. « Si je hurle « Au viol ! », on prend ça pour un cri de ralliement… », précise-t-elle. Alors, elle a décidé d’en rire. Et pas uniquement de sa voix. Au rythme palpitant du stand-up, l’humoriste passe en revue ses failles et ses vulnérabilités.
« Il me reste la bite », lâche-t-elle au fil du décompte de ses tares, en enfonçant le clou : « Il me reste aussi la dépression et la laïcité ! » Doully, elle a ce don de créer des ruptures trash dans la montée des émotions qu’elle provoque. Le sens de la mesure. La veine de l’humour cru qui choque pour désacraliser, rire un bon coup et finalement, réfléchir autrement. Sans entraves ni pincettes, elle aborde la question de la sobriété et surtout de la difficulté que cela représente aujourd’hui en France dans une société qui banalise l’alcool, ses dérives et ses dangers. Elle parle de drogues sans jugement ou discours moralisateur et en fait même son plan vieillesse : « À 85 ans, je serais Porte de la Chapelle et je vais m’en foutre plein le buffet ! »
De la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale, sur la scène du Cabaret botanique, de son nouvel album Chansons de là où l’œil se pose.
Fantasque, elle nous transbahute dans son univers, subtil mélange de facéties, de nuances et de contrastes, de réalisme et de poésie. C’est doux et familier, rassurant et poignant, déjanté et percutant. La chanteuse conte l’âme et le quotidien, les espoirs et les désillusions. Elle sonde la noirceur et la folie humaines mais aussi les éclairs d’espoir, les victoires et les rébellions. Juliette, c’est un remède contre la morosité. Avec elle, pas de fatalité. Au contraire, les normes et les carcans, elle les envoie balader. Au placard, les complexes. Place au rire et à la détente. Elle qui se chante « ronde du cul, frisée du tif », qui se décrit dans l’enfance comme « mignonne, sage et obéissante », fait plier le public avec sa verve libératrice et sarcastique. Toujours poétique.
C’était mieux avant, parait-il. Pour qui ? Pour quoi ? Adapté de la pièce Angry Alan de Penelope Skinner, le seul en scène Backlash, du groupe Vertigo, s’attaque au masculinisme, décortiquant avec brio les mécanismes âpres et insidieux d’un relent conservateur et nauséabond face aux avancées du féminisme.
Jusqu’ici, on se serait tenté-es de voir le positif de la situation et de penser en termes d’empouvoirement et d’empuissancement. Une émancipation individuelle nécessaire, au même titre que celle des femmes et des personnes sexisées qui s’affranchissent peu à peu des codes, normes et assignations de genre, dénonçant la construction sociale établie par le patriarcat et inventant de nouvelles manières de penser et de vivre, en dehors du sexisme et de la binarité. Pourtant, on ne se réjouit pas. Car on comprend dès le départ que Danny, paumé et en perte de repères, se jette dans les filets du masculinisme qui utilise la rhétorique du féminisme pour mieux la piétiner et la tourner en discours victimaire, avant de s’approprier celui-ci, au titre d’un soi-disant « sexisme gynocentriste ».
Ça transpire la mauvaise foi et ça nous explose les neurones et les entrailles. On voudrait lui arracher la bouche à cet Angry Alan qui profite du monde virtuel pour répandre sa haine dans le monde réel. On voudrait le secouer ce Danny qui croit au regain de sa vitalité grâce à cet élan de brutalité et de violence qu’il n’entrevoit même pas. Jusqu’à braquer un fusil sur son fils qui lui s’interroge sur la fluidité des genres. Et la pièce nous laisse là, dans cette distinction entre une partie du monde refusant catégoriquement d’avancer et d’évoluer en regrettant l’ancien temps, le fameux « c’était mieux avant », et une partie du monde s’affichant progressiste et déterminée à s’affranchir des codes et normes du vieux monde patriarcal qui divise dans une guerre des sexes qui n’a pas lieu d’exister si chacun-e peut décider librement et en pleine conscience de son identité.
Écouter un album d’Eddy de Pretto - n’importe lequel - est une expérience. Assister en live à un concert d’Eddy de Pretto en est une autre. Et c’est à l’occasion du Crash Cœur Tour, honorant son troisième opus, qu’on en a pris plein la vue : auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, il est également un performeur incontestable. Le 6 avril dernier, sur la scène du Liberté, il régalait le public rennais d’un show moderne et empouvoirant.
De « Parfaitement » à « R+V », en passant par « Kid », « Papa sucre » ou encore « Être biennn », Eddy de Pretto casse l’image Colgate et sa représentation idyllique, blanche et lisse pour nous « emmener dans (sa) conception du bonheur, (sa) vie et (son) sourire ». Dans sa vision de l’avenir, « il n’y aura jamais d’espace pour enfant dans (son) planning », pas « ces dimanches où l’on étale beauté rustine » ou encore « ces vacances comme vendues dans les magazines ».
Dans ses textes, comme sur la scène ce soir-là, le chanteur se joue de la virilité pour nous livrer ses tripes, sa rage mais aussi ses failles et ses vulnérabilités, ses forces et ses espoirs. S’il clame que désormais son seul but dans la vie, « c’est d’être bien avec moi-même », il prône également l’acceptation de soi et des autres. Dans son et leur entièreté, noirceurs et addictions comprises, en parallèle du chemin éprouvé et de l’amour revendiqué.
Remarquée avec son EP Vénus, puis son premier album Sérotonine, Joanna transforme l’essai avec Where’s the light ?, opus paru fin 2023 et se positionne en artiste émergente et engagée sur la nouvelle scène pop française. De la poésie et des uppercuts dans les textes, de la puissance dans la voix, des mélanges dans les styles musicaux, de la poigne dans la revendication de son indépendance… Joanna, c’est la promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et des forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était sur la scène du Liberté, le 6 avril dernier, en première partie d’Eddy de Pretto.
Ce mélange, Joanna le défend et le revendique. Au même titre que sa liberté et son indépendance, au sein de l’industrie musicale mais aussi dans la représentation qu’elle incarne. Autrice, compositrice et chanteuse, elle est aussi vidéaste - marquée par son cursus scolaire au lycée Bréquigny en option cinéma et son parcours universitaire en histoire de l’art à Rennes 2 - et dans ses productions, elle n’oublie pas de jouer d’une esthétique du clair-obscur dont elle ne cesse, dans son rapport à l’art, de sonder les recoins, de la même manière méticuleuse et poétique qu’elle relate l’histoire d’une âme qui sombre.
Joanne déploie une énergie puissante et communicative et nous propose une plongée dans son univers éclectique, marqué par des textes intenses qui sondent l’âme humaine en profondeur, dans sa plus grande noirceur autant que dans ses recoins les plus joyeux et jouissifs. Parce qu’elle parle, avec poésie et réalisme, du désir, de l’attirance, du plaisir et de la séduction, nom de sa toute première chanson qu’elle interprète ce soir-là sur la scène du Liberté avant de nous faire frissonner d’effroi et d’émotion en entamant « Ce n’est pas si grave ». 
On connait bien le concept de la charge mentale qui incombe encore majoritairement aux femmes mais moins celui de la charge raciale qui, pourtant, pèse quotidiennement sur les personnes subissant assignations raciales, micro-agressions permanentes et injonctions à ne pas faire de vague. De là, se mettent en place une batterie de stratégies d’évitement, d’adaptation et de survie dans une société hostile à la reconnaissance et l’acceptation de leurs identités, de leurs histoires et du poids de leur héritage commun.
D’où vient la charge raciale ? Comment s’exprime-t-elle ? Quelles sont les conséquences sur les corps et la santé mentale des personnes concernées ? À qui profite le silence médiatique qui règne autour de ce concept ? Douce Dibondo se questionne, interroge les parties prenantes, les responsabilités collectives et individuelles et prend soin de poser le contexte politique, social, militant, avant d’en décortiquer les répercussions dans les vécus, les stratégies d’évitement et d’adaptation mais aussi les ressentis intimes de toutes les micro-agressions, souffrances et violences subies. Sans oublier l’hypervigilance et le lissage imposé des identités jugées différentes et étrangères, exclues de la norme fixée par la blanchité. Elle évoque le travail, ce lieu aliénant qui exige des personnes racisées qu’elles se masquent encore davantage : « Mes cheveux sont perçus comme n’étant pas professionnels. On va m’intimer l’ordre de les détacher par exemple. Je suis un corps noir et à cause de ce passé, je reçois des projections sur ce corps que l’on considère paresseux, désirable, etc. »
Sans oublier le développement inquiétant de comorbidités et de maladies chroniques des personnes noires, la propension à mourir prématurément également, la gestion du stress, etc.. « Tout ça, ça crée des ilots de mort. La charge raciale soumet à l’hypervigilance, la peur de la mort face à la police, la méfiance envers le corps médical, l’injonction à la pédagogie… Tout ça, c’est un terreau fertile pour notre santé fragile », insiste-t-elle.
Nommer la charge raciale, c’est déjà agir, dit-elle, adaptant là au sujet l’expression de Simone de Beauvoir. Pour elle, il faut aller encore plus loin désormais : « Investir de manière frontale la question de l’intériorité. » La race n’existe pas, elle est le fruit d’une construction et pourtant, « elle a tant construit en nous, qu’on soit noir-es ou blanc-hes. » Dans tous les pans de la société, la question raciale interfère : « Il faut qu’on aille creuser dans notre intériorité, les luttes existentielles, tout en prenant soin de nous, car nous n’avons pas grandi dans cette culture de la thérapie. » En tant que militante, elle a conscience de l’importance et de l’impact du prendre soin et incite à créer des moyens de lutter autrement.
Ainsi, dans son livre, Rebekka Endler écrit : « Aussi révoltante qu’elle puisse paraitre à beaucoup d'entre nous aujourd'hui, cette façon de penser a une longue tradition. Elle correspond à une idée cultivée de longue date elle aussi, selon laquelle les femmes auraient, pour correspondre aux exigences de leur genre, le contrôle total de leurs fonctions corporelles. Elles ne se grattent pas quand ça démange. Elles ne bâillent pas quand elles s’ennuient. Elles ne pètent pas quand elles sont ballonnées, et elles ne pissent pas non plus. Une femme comme il faut sait se maitriser. » Au-delà de l’aspect humoristique et corrosif du ton employé, elle souligne la difficulté pour les femmes en territoires occupés ou frappés par des catastrophes naturelles d’accéder à des toilettes : en plus de la violence de la situation et de l’énergie mobilisée à encaisser et survivre, elles doivent affronter les souffrances liées au manque ou à l’absence de points d’eau pour elles et, possiblement, pour leurs enfants.
C’est là que le défaut réside. Ne pas prendre en considération les femmes, les récits de leurs expériences, leurs ressentis et leurs expertises. Penser qu’elles sont simplement des versions réduites de l’homme cisgenre moyen. C’est déjà écarter une très grande et large partie de l’humanité. Mais c’est aussi mettre les vies concernées et non envisagées en danger. Jusqu’en 2010, signale Rebekka Endler, il n’existait aucune recherche genrée sur la mortalité lors des accidents de voiture. Si Lucile Peytavin, dans son essai Le coût de la virilité, montre que ce sont majoritairement les hommes qui créent des situations mortelles au volant, l’essai sur Le patriarcat des objets dévoile à son tour que les femmes et les personnes sexisées sont les principales victimes des habitacles non testées pour leur sécurité. « Elles ont 47% de risques en plus d’avoir des blessures graves, 71% de risques en plus d’avoir des blessures légères et 17% de plus de mourir », scande-t-elle.