Célian Ramis

#Trans2016 : Invitation à des voyages expérimentaux

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Parc expo, Rennes
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Deuxième soir au Parc expo pour les Trans Musicales. Retours sur les concerts de The Barberettes, Nova Twins et No Zu, trois propositions riches et intéressantes, néanmoins pas toujours à la hauteur de nos espérances.
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Deuxième soir au Parc expo pour cette 38e édition des Trans Musicales. Retours sur les concerts de The Barberettes, Nova Twins et No Zu, trois propositions riches et intéressantes, néanmoins pas toujours à la hauteur de nos espérances.

THE BARBERETTES – HALL 8 – 00h10

Toutes les trois alignées, bandeaux de couleur dans les cheveux et robes pastel avec petit col Claudine blanc, pas de doute, le trio venu de Corée du Sud entend nous faire voyager dans le temps. Et nous plonger dans les années 40 à 60.

Et même un peu avant puisqu’elles puisent la base de leur formation sur le style barbershop, issu du début du siècle dernier, reposant sur des harmonies vocales a cappella. Ici, elles sont accompagnées par des instruments mais conservent l’esprit d’un style né chez les barbiers qui influencera par la suite le doo-wop.

Les Barberettes ont un air malicieux, une tenue et une coiffure impeccables et un sourire large. Leur manière de chanter et d’exécuter quelques mouvements synchronisés de danse n’est pas sans rappeler les trios ou quatuors féminins de la première moitié du 19e siècle, à l’instar des Ronettes qu’elles reprennent parmi les premières chansons du set.

Et Be my baby est d’office un succès. Le public n’hésite pas à joyeusement le reprendre en chœur avec les trois vocalistes qui s’inspirent également des Chordettes, de The Andrew Sisters ou des Kim Sisters pour ne citer que quelques unes de leurs influences. Dans la foule, ça danse et ça twiste même à certains moments.

La musique choisie pour les reprises coïncide évidemment avec l’univers choisi. L’univers de la culture populaire des années 50 et 60.

Les chanteuses coréennes alternent entre titres pop venus des Etats-Unis et de Corée. Et c’est là sans doute leur atout, de nous faire voyager et découvrir une culture peu connue en France (et même de nous faire découvrir notre propre répertoire en reprenant la chanson française Pop art de Tienou).

Car en dépit du fait qu’il est fortement appréciable de bouger son corps sur des morceaux aussi identifiés à une époque ou à des films pour certains, il est parfois difficile de comprendre ce que le trio apporte de différent et de singulier par rapport aux versions originales.

Les reprises sont parfois trop fidèles aux morceaux que l’on connaît déjà bien et on finit par se lasser.

Le trio garde malgré tout l’attention du public grâce à l’esthétique sonore des harmonies vocales qui s’adaptent parfaitement à leur voix soul, leur musique jazzy et leur côté un peu gospel.

On aimerait entendre leurs arrangements, leurs adaptations personnelles. Heureusement, la fin du concert laisse place à des compositions du trio qui semble alors plus à l’aise et ose davantage se lâcher. Les trois membres des Barberettes se révèlent alors dans une plus grande liberté que celle qui les confinait jusqu’ici dans l’ombre de leurs idoles.

Les sonorités, naturellement, sont plus modernes en cela qu’elles échappent au mimétisme de l’époque adulée et correspond plus à une réalité actuelle.

Le plaisir est présent et on se sent embarqué-e-s dans un univers simplement créé et non recréé. Dommage qu’il ait fallu attendre les dernières minutes du concert.

 

NOVA TWINS – HALL 3 – 1H10

Amy Love et Georgia South ne sont pas réellement sœurs mais peut-être âmes sœurs de cœur. À la manière de Thelma et Louise, à qui elles font référence dans une de leurs chansons. De véritables acolytes dans la musique et dans le besoin d’exprimer leur intériorité.

Et ça, elles ne s’éterniseront pas à nous le faire comprendre. Arrivées sur scène, munies d’une guitare et d’une basse, elles envoient dès les premières notes, soutenues par la puissance de la batterie, un avertissement : ici pas de chiqué, ce sera féroce et viscéral ou ça ne sera pas.

Le flow est lancé et il se déverse à vive allure, signe d’une contestation depuis longtemps nourrie de hargne et de volonté.

La volonté de ne pas se taire. Au contraire, de se battre, la tête haute et le bras en l’air. Le phrasé hip hop de la chanteuse impressionne, se confrontant frontalement à une musique agressive et puissante.

Cinglante et rock. Les britanniques de Nova Twins qualifient leur style de punk urbain. Et ça fonctionne.

Pas étonnant donc pour ce duo avide d’explorations et d’expérimentations de puiser dans différents genres composant l’underground londonien. Et de se laisser glisser par conséquent vers le grime, qui mêle au garage de la dance et de l’électro.

Le public est instantanément séduit et se fait embarquer dans des lignes électro avec un panache incroyable.

Leur énergie paraît sans limite. Des deux musiciennes se dégage un esprit rebelle, provocateur et guerrier. Sans forcer. Sans bouger dans tous les sens, elles captent l’attention, intègrent leur dynamisme et leur message à leur corporalité et savent les partager.

Le hall est rapidement blindé et de tous les côtés, ça danse, ça bouge, ça scrute. Personne ne semble rester indifférent à la proposition.

La performance des Nova Twins est sans faille. Elles démontrent toutes les deux, dans leur domaine, que ce soit par le chant ou à la basse, une maitrise totale de leur instrument. Elles savent où elles vont et savent où elles veulent en venir.

L’envie d’y aller et la verve combattive apparaissent comme l’essence même du projet musical et cet esprit se propage comme une trainée de poudre entre les rangs serrés et bouillonnants de la fosse.

Quarante minutes ne suffiront pas à les rassasier et nous non plus. On aurait voulu continuer une partie de la soirée à les regarder contrôler la scène.

Mais on se contentera d’un show dément complètement subjuguant dont la musique et l’attitude des Nova Twins résonneront dans notre tête et notre corps encore plusieurs heures après leur passage dans le hall 3.

 

NO ZU – HALL 9 – 2H

C’est donc l’esprit prêt à recevoir de nouvelles sensations et énergies que l’on se dirige vers le hall 9 qui accueille alors l’octuor australien No Zu. Un enthousiasme qui retombera comme un soufflet.

Pourtant, leur projet serait plutôt du genre intéressant et carrément transcendant s’il n’était pas répétitif et interminable…

Dès leur installation, le groupe s’affiche en tribu déjantée prise entre sonorités orientales, percussions, cuivres et chant ou incantation, peut-être plus. Ils appellent ça du heat beat et à ce niveau-là on leur fait confiance.

La scène est alors assiégée de sonorités très riches et mouvements incessants des musiciens qui bougent et dansent de manière viscérale.

Ça sonne jazzy et ça groove pas mal. Mais les morceaux sont longs et tournent en boucle. Les vocalises syncopées de la chanteuse, alliées à la voix samplée d’un des percussionnistes, dérangent l’oreille et percent les tympans.

On est alors assailli-e-s d’un sentiment de malaise, d’insécurité. Un sentiment désagréable qui nous donne envie de prendre la poudre d’escampette.

Malgré tout, on reste le cul vissé dans notre fauteuil. Car No Zu propose quelque chose d’unique, d’intriguant. Une techno tribale, un funk chamanique.

Sur le papier, on adhère aisément au projet. Mais en live, l’effet est perturbant.

Et au-delà de la déroute, la répétition des boucles, le peu de présence au micro de la chanteuse - qui passera plus de temps à se dandiner derrière - et la voix d’outre-tombe interfèrent avec notre enthousiasme initial. On aurait voulu apprécier l’instant mais au lieu de sauter au milieu de la foule, on reste hermétique aux créations présentées.

Célian Ramis

In Bloom ou l'évidence d'un hip hop assumé

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Le Triangle, Rennes
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Les chorégraphes Pierre Bolo et Annabelle Loiseau se sont lancés dans l’adaptation du Sacre du printemps de Stravinsky. Les 2 et 3 décembre, ils présentent In bloom, au Triangle, à l’occasion des Transmusicales.
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À chaque création, un nouveau défi. Tel est le leitmotiv de la compagnie nantaise Chute libre. Les chorégraphes Pierre Bolo et Annabelle Loiseau se sont lancés dans l’adaptation du Sacre du printemps de Stravinsky. Les 2 et 3 décembre, ils présentent In bloom, au Triangle, à l’occasion des Transmusicales.

Un siècle après la création du Sacre du printemps et de nombreuses reprises par des chorégraphes renommés, tels que Maurice Béjart, Pina Bausch ou encore Jean-Claude Gallotta, Annabelle Loiseau et Pierre Bolo, tous les deux âgés de 37 ans, souhaitent « faire groover Stravinsky et réactualiser le propos ».

Dans la version initiale, il est question de rite païen autour du sacrifice d’une jeune femme à l’abord du printemps. En 2016, la compagnie Chute libre a décidé qu’il était temps d’en finir avec cette histoire, « car heureusement aujourd’hui on n’a pas connaissance de sacrifices de jeunes filles pour le renouveau d’une saison ! »

LE RITUEL DU DEUIL

Mais le duo de chorégraphe ne s’affranchit pas entièrement de ce qui a nourrit l’imaginaire de Stravinsky et de Nijinsky. Ils en gardent la matière. « Nous avons pris le parti de dire que la jeune fille était morte dès le départ. L’histoire du rituel, ça nous parle. On s’est interrogés sur : « c’est quoi le rituel du deuil ? » Sans le côté religieux. Et comment on porte ça dans le corps, comment le corps physique et l’âme portent cette douleur. », explique Annabelle Loiseau.

En tant que danseuse, avant de co-fonder la compagnie, elle avait déjà interprété le Sacre. Pierre Bolo, non. La partition s’est imposée à lui comme une évidence lorsqu’il s’est intéressé à la question du texte classique dans la danse. « Et mine de rien, le deuil est sociétal ces derniers temps, ça résonne dans l’actualité, même si ce n’était pas voulu. Ce scénario, c’est un scénario intime plutôt que narratif. On s’est mis autour de cette histoire mais ce n’est pas forcément ce que l’on voit en tant que spectateurs. », souligne-t-il.

L’ÉVIDENCE DU HIP HOP

In bloom, titre emprunté à une chanson de Nirvana, signifiant « en floraison » (lire YEGG#53 – Décembre 2016, dès le 5 décembre), réunit 3 générations de danseurs-seuses. Leur socle commun : le hip hop. À deux voix, les deux chorégraphes complètent les propos l’un de l’autre :

« On n’a pas vu de différence dans la manière d’appréhender le deuil par rapport aux différences de générations. Ce n’était pas le but. On a travaillé ensemble autour de la manière dont chacun-e appréhende le sacre, mais aussi le travail avec nous chorégraphes, la scène et le hip hop. »

Et malgré la pression instaurée du fait de se frotter à un tel dinosaure, la compagnie est fière de relever les défis à chaque création. « On a pris un plaisir fou dans cette pièce, je ne suis pas objective mais l’équipe est géniale, vraiment. Et ce n’est pas toujours le cas… », précise Annabelle.

Car pour chaque nouveau spectacle, il leur faut explorer de nouvelles pistes, de nouveaux chemins. « Instinctivement, on danse hip hop car c’est ce que l’on transpire », livre Pierre. Mais le hip hop étant « une danse de fulgurance », sur 30 à 40 secondes en battle, il était essentiel de développer le genre pour aller au-delà, « ne pas faire un pur show technique ». Être authentique et souple à la fois dans la gestuelle et la corporalité, sans dénaturer l’œuvre et sans dénaturer également la danse qui les anime.

UN STYLE PLUS MATURE

Le Sacre du printemps se prête parfaitement à leur style : « Le rapport au sol, le piétinement, la frénésie, le rapport des pieds au sol, l’enracinement : tout cela fait écho au style hip hop. » Pour Pierre Bolo, le hip hop est aujourd’hui plus digéré, lui permettant de s’intégrer à des propositions de plus en plus vastes. Peut-on parler de démocratisation ? C’est un petit oui qu’il nous confie.

« Surtout, je crois que le hip hop sait plus où il en est et il en ressort plus mature. »
commente-t-il.

Une œuvre de 100 ans, un style qui s’assume davantage et une compagnie en floraison… Un mélange qui apparaît clairement comme une évidence et un brassage pertinent de par sa complémentarité et diversité. Une sacrée fraicheur ! 

Célian Ramis

#Trans2016 : Invocation des énergies transcendantes

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Parc expo, Rennes
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La nouvelle édition des Trans Musicales a investi le Parc expo de Rennes, jeudi 1er décembre. Deux groupes ont retenu notre attention : Anna Meredith et Marta Ren & The Groovelvets.
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La nouvelle édition des Trans Musicales a investi le Parc expo de Rennes pour le premier des trois soirs, jeudi 1er décembre. Deux groupes ont retenu notre attention : Anna Meredith et Marta Ren & The Groovelvets.

ANNA MEREDITH – 22H45 – HALL 8

Les notes graves du violoncelle viennent rejoindre la mélodie entamée par le tuba et accentuer l’ambiance angoissante du début de concert. Et lorsque la batterie et les percussions s’y ajoutent, l’ensemble sonne puissant et annonce un spectacle saisissant. Et surtout ne laisse pas entrevoir ce qui attend les festivalier-e-s.

Rapidement éclatent les sonorités électro qui rythmeront quasiment l’intégralité du set de Anna Meredith. Compositrice et musicienne, elle est avant tout une créatrice. Elle raconte que la révélation fut le jour où elle relia une pédale à distorsion à un basson. Depuis, elle ne cesse d’expérimenter et de jouer des styles pour les modeler à sa manière et les affranchir de toute étiquette.

Et c’est une musique classique réinventée qu’elle nous propose, avec son premier album Varmints, sorti au premier trimestre 2016, après avoir écrit un opéra au final électro, Tarentula in Blue Petrol, un concerto pour un beatboxer et un piano et enregistré plusieurs EP. En véritable touche-à-tout, la britannique Anna Meredith se livre à de nombreuses expérimentations et les partage avec le public sur scène.

La magie opère. De la grandeur s’en dégage. Et du sublime s’installe. C’est un spectacle instrumental que nous proposent les cinq membres du groupe qui ne chanteront que très rarement. Les symphonies se marient à des lignes groovy et des sonorités rétro, quasi robotiques avant de croiser des beats rock et puissants, et plus tard des notes disco.

Le tout est un joyeux bordel, minutieusement organisé en boucan incessant qui devient presque essentiel et psychédélique par moment. Le rythme est rapide, et la puissance des morceaux se veut en permanence crescendo. L’accélération uni à l’augmentation de l’intensité de la musique nous embarquent dans un tourbillon fracassant qui finit par s’éclater dans les applaudissements déchainés des spectatrices et spectateurs.

Puis, le calme après la tempête. La violoncelliste se fait plus romantique, la mélodie plus paisible. Mais avec Anna Meredith, on apprend rapidement à se méfier de l’eau qui dort.

Car en parallèle, elle convoque à l’aide du xylophone ou d’instruments à vent des sonorités plus expérimentales qui viennent souffler sur les cordes du violoncelle comme pour les amplifier et les déformer, et l’on pense distinguer en tendant l’oreille comme un bruit sourd d’aspirateur.

Le set est pensé pour explorer toutes les facettes de l’univers du groupe, soutenu par un écran diffusant l’apparition de plusieurs animaux dessinés à l’aquarelle dans des tons clairs et des traits incertains, oscillant entre un côté enfantin et un côté abstrait.

Anna Meredith nous plonge hors du temps et nous capte entièrement de par son esprit accrocheur et stimulant.

On s’accroche à des appuis imaginaires en attendant avec un mélange d’impatience et d’appréhension le décollage. L’implosion. Ou l’explosion. On ne distingue plus. On passe par tous les états, baladés entre l’électronique très poussé, le rock, les percussions et les respirations contemplatives.

D’une chanson à l’autre, qui semble toujours reprendre la dernière partie de la précédente pour la poursuivre et lui donner une nouvelle direction, un nouveau souffle, plane toujours dans le hall une once d’angoisse. Qui sait ce qui va nous arriver.

Sur scène, l’ambiance est détendue, les musicien-ne-s souples et souriants. Ce sont les instruments qui prennent le contrôle du concert, inversant les rôles, utilisant les moyens humains dont ils disposent pour raconter leur propre histoire à travers l’extension de leur propre musique et de leur propre mélodie. Avec toujours, le soutien de la surpuissance de la batterie et des percussions.

On aurait pu attendre un final digne de l’apothéose et là encore Anna Meredith en a décidé autrement. La polyphonie dont elle use avec son petit orchestre est cette fois mise au service du chant dans leur « morceau disco de Noël ». Alors que le groupe explorait les chemins d’un style indie singulier, il prend un tournant inattendu et aborde une pop très vaste qui nous projette tout à coup à la fin d’un film de Noël des années 90.

Un virage détonnant qui ne colle pas au reste du concert mais s’affiche finalement en parfaite adéquation avec les capacités du groupe anglais à nous trimbaler d’un genre à un autre, ou dans un genre nouveau de musique classique expérimentale et rock qui du côté de Rennes pourrait ressembler au terrain escarpé et brillant du musicien et compositeur Olivier Mellano.

 

MARTA REN & THE GROOVELVETS – 1h05 – HALL 3

C’est ensuite au tour de l’ancienne chanteuse de The Bombazines de nous enchanter lors de cette première soirée au Parc Expo. Marta Ren envoie une énergie qui nous cloue sur place mais ne nous empêche pas de danser au rythme de sa soul/funk rafraichissante et fascinante.

Sur scène, elle n’est pas seule. Elle est accompagnée de ceux qui vont rendre son groove percutant grâce au talent du saxophoniste, du trompettiste, du pianiste, du batteur, du guitariste et du bassiste.

Ensemble, ils balancent une musique entrainante, dansante et explosive. Le groupe portugais dépoussière la soul et d'une performance vocale ils en font un véritable spectacle hypnotisant.

Elle, elle attire le regard. Difficile de la quitter des yeux tant son dynamisme est envoutant. Marta Ren s’affiche combattante, conquérante, nourrie d’une énergie rock, limite punk. En tout cas, bestiale. Sa voix puissante, perchée, parfois nasillarde, est parfaitement maitrisée et assumée.

Elle chante l’amour, la déception et la désillusion mais sans fatalisme. Elle invoque les grands noms de la soul et flirte parfois avec l’esprit d’Amy Winehouse, sans pour autant essayer de l’imiter ou dénaturer son œuvre, et prend sa place, bien méritée auprès de ces talents. La chanteuse portugaise démontre dans son attitude et les textes qu’elle interprète une personnalité entière.

Elle réclame le respect et la dignité. Chanter les histoires d’amour et les sentiments, oui, mais pas à n’importe quel prix. Elle n’est peut-être pas la « regular woman » de l’homme dont elle parle mais elle n’est pas prête à tout accepter. Et elle sait faire la différence entre les « two kinds of men ». Elle a l’esprit vaillant, le sourire et l’énergie positive des grandes femmes. De celles qui assument la globalité de leur être et explorent toutes les facettes d’un être humain. Sans barrière.

Marta Ren & The Groovelvets font de la soul en 2016 mais ne renient rien ni personne. Et adaptent même « Light my fire » des Doors, que la chanteuse admire depuis longtemps. Le regard frétillant, elle se tourne vers ses musiciens : « Light my fire babies » et entame avec eux une version arrangée très jazzy, sensuelle et langoureuse.

Elle délivre son instinct félin et derrière son faux air de Jane Birkin jeune dévoile une dark lolita un peu rock qui ne tombe pas dans le travers d’une diva soul. Au contraire, elle joue avec le public d’attitudes aguicheuses et provocatrices et joue avec ses musiciens pour qu’ils l’émoustillent de touches très funk, mélangés à un côté rétro, type années 50 et 60.

Et ça groove dans le hall 3 pendant plus d’une heure, envoyant sur la fin une énergie sauvage et animale. L’effet est fulgurant et transcendant. Marta Ren & The Groovelvets laisse le souvenir d’une expérience bouleversante et nous marque de son empreinte de guerrière de la soul.

 

 

Célian Ramis

Emmanuelle Bercot, re-lanceuse d'alerte contre le Mediator

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Cinéma Gaumont Rennes
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La réalisatrice Emmanuelle Bercot frappe à nouveau et frappe fort. Son nouveau film, La fille de Brest, au cinéma dès le 23 novembre, revient sur la lutte acharnée d'Irène Frachon et son équipe contre le laboratoire Servier, créateur du Mediator.
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La pneumologue du CHU de Brest, Irène Frachon, a initié en 2009 un combat acharné contre le laboratoire Servier, fabricant du Mediator, médicament dont l’autorisation de mise en vente sur le marché a été suspendue en raison de sa toxicité. Elle est aujourd’hui La fille de Brest, incarnée par Sidse Babett Knudsen, dans le nouveau long-métrage d’Emmanuelle Bercot, présente le 15 novembre dernier au cinéma Gaumont de Rennes lors de l’avant-première.

Son dernier film en tant que réalisatrice a été un succès. Sorti en 2015, La tête haute a ouvert la 68e édition du festival de Cannes l’an dernier, a fait remporté des César à Rod Paradot et Benoit Magimel et a été fortement salué par la critique.

La même année, Emmanuelle Bercot s’es imposé également dans le cinéma français comme une actrice talentueuse et a reçu le prix d’interprétation à Cannes pour le rôle de Tony dans Mon roi, de Maïwenn.

Elle a été découverte sur le tard mais aujourd’hui elle crève l’écran, qu’elle soit devant ou derrière la caméra. Et La fille de Brest ne fait pas exception dans la carrière de l’actrice-réalisatrice. Ce film, elle y a consacré 4 ans de sa vie, à la suite de sa rencontre avec la pneumologue Irène Frachon, début 2011.

« En tant que citoyenne, en lisant son livre, j’ai trouvé ça effarant. Mais ça ne me suffisait pas. C’est la rencontre avec elle qui a été le déclic. Je m’attendais à une femme austère et en fait c’est une femme haute en couleurs, flamboyante, un clown ! Il y a un véritable contraste entre ce qu’elle a accompli et son caractère. J’ai eu envie de faire le portrait de cette femme. », explique Emmanuelle Bercot.

UNE ENQUÊTE SANITAIRE

Elle se lance alors dans l’élaboration d’un film de genre, le thriller. À travers le combat d’Irène Frachon, elle retrace le bras de fer trépidant entre la pneumologue, son équipe et ses soutiens, et le laboratoire Servier et l’agence du médicament, l’Afssaps. « Elle est la fille de Brest, c’est comme ça j’imagine qu’ils devaient l’appeler de manière méprisante », souligne la réalisatrice. Les Parisiens contre les Provinciaux du fin fond du Finistère.

En terre inconnue dans le thriller, elle apprend et intègre les codes du genre « à l’instinct ». Le rythme est tendu, la musique accentue la dramaturgie, humour et suspens s’entrecroisent et s’alternent et la caméra nous plonge au plus proche de la protagoniste, nous emportant simultanément dans le tourbillon de cette lutte acharnée.

Inspirée par Erin Brockovich, seule contre tous, de Steven Soderbergh – film tiré d’un fait réel – et Révélations, de Michael Mann, Emmanuelle Bercot se lance rigoureusement dans l’adaptation de l’enquête sanitaire révélée en détail dans le livre Mediator 150 mg – Combien de morts ? (par un référé en justice établi par le laboratoire contre les éditions Dialogues, le sous-titre sera pendant un temps censuré).

UNE ADAPTATION FIDÈLE

Pour le tournage, l’équipe s’est installée dans tous les lieux investis par l’histoire (CHU de Brest, Agence du médicament,…) et a travaillé au coude à coude avec les personnes ayant vécu cette affaire :

« Le médical, le technique, le scientifique : tout est vrai. Bien sûr, on a procédé à une simplification des discours car l’objectif n’est pas de sommer les gens de détails techniques. Mais l’ambiance relatée est celle qui a eu lieu. »

La réalisatrice est claire, l’adaptation est fidèle au livre. Seulement, la fiction doit se différencier du documentaire. Elle a donc romancé certaines scènes et avoue avoir pris une grande liberté sur le personnage d’Antoine, interprété par Benoit Magimel.

« Il existe mais le vrai n’a jamais baissé les bras et n’a jamais eu peur. Pour les besoins du thriller, pour tendre le film, je l’ai modifié et j’ai joué sur le lien entre les deux et leur ambigüité qui n’a jamais été présente dans la réalité. », explique Emmanuelle Bercot.

FAMILIER ET UNIVERSEL

Autre point qui diffère : Irène Frachon n’est pas danoise comme Sidse Babett Knudsen. Mais la cinéaste ne voit aucune actrice française avec le profil correspondant à la pneumologue. C’est Catherine Deneuve qui lui conseille de s’orienter vers l’actrice de Borgen :

« Je ne connaissais pas la série, je ne regarde pas de série de manière générale. Mais quand je l’ai vu, c’était une évidence que ça devait être elle. J’ai demandé l’accord à Irène et en fait c’est une grande fan de la série et elle ne pouvait pas rêver mieux. Et puis ce qui compte c’est le personnage et qu’elle ait un accent universalise le film. »

Car au-delà de la bataille du Mediator, c’est une plongée au cœur du système de santé qu’elle propose dans son nouveau long-métrage. Un univers qui lui est familier. Elle développe cet aspect dans le numéro 72 de Causette, paru en novembre 2016 :

« D’abord, mon père, aujourd’hui décédé, était chirurgien cardiaque ; or, il est précisément question de maladie cardiaque dans l’affaire du Mediator (l’autorisation de la mise en vente sur le marché a été suspendue par l’Agence du médicament en raison de sa toxicité avec risque avéré de vulvopathies susceptibles d’entrainer la mort, ce qui a d’ailleurs été le cas en France, ndlr). Mais surtout, il était très remonté contre l’industrie pharmaceutique et ses lobbies. On en parlait souvent chez nous. C’est pour ça que je lui dédie ce film : c’était un homme d’une grande intégrité, très à cheval sur la déontologie ; des valeurs que j’ai retrouvées chez le Dr Irène Frachon. »

UN ENGAGEMENT PUISSANT

Cette occasion, d’approcher et de montrer le monde médical, elle s’en saisit rigoureusement. Et pour soutenir la cause défendue par la pneumologue et ses collègues, la réalisatrice prend le parti de mettre à l’écran des scènes dures de chirurgie et d’autopsie. Pour que l’impact soit conséquent. Et que nul spectateur-trice ne puisse ignorer les conséquences de ce médicament antidiabétique utilisé en coupe faim sur des millions de personnes, « au prix de la vie ».

Social et engagé, le film met en lumière le mépris des laboratoires pharmaceutiques face aux conséquences, aussi avérées soient-elles, de leurs produits. Et la condescendance dont le laboratoire Servier a fait preuve face à cette équipe brestoise. Une attitude irrespectueuse qui a certainement créer l’engouement des bretons pour cette affaire, selon Emmanuelle Bercot :

« Ce n’est pas que l’histoire d’Irène, c’est aussi une histoire collective et humaine. En traitant cette équipe un peu comme des bouseux, ça a réveillé les bretons purs et durs. Et ils ont eu envie de prouver aux Parisiens qu’ils pouvaient les faire flancher et c’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait. »

RÉVEIL DES CONSCIENCES

Irène Frachon est une lanceuse d’alerte. Et la réalisatrice s’affiche en re-lanceuse d’alerte. Car 7 ans plus tard, ce n’est pas terminé et la pneumologue poursuit son combat, en attente du procès pénal. Le film est donc une opportunité de garder en mémoire les dangers du Mediator, de rendre hommage aux victimes et de remobiliser l’opinion publique, dans l’espoir que les choses bougent.

« Son moteur, c’est les victimes. Quand elle en parle, aujourd’hui encore elle a les larmes aux yeux et a de la colère. Pour elle, c’est 2000 morts, c’est un crime ! En France, les attentats font moins de morts et pour elle c’est inacceptable que l’on en parle plus que de ça ! », milite la réalisatrice.

Avec le talent qu’on lui connaît et qu’on lui reconnaît désormais quasiment les yeux fermés, Emmanuelle Bercot présente une œuvre utile au réveil des consciences. Un hommage aux lanceurs/lanceuses d’alerte et à celles et ceux qui se battent pour des lendemains meilleurs, pour des conditions de vie dignes et respectables. Elle en parle avec assurance, les pieds ancrés dans le sol, le corps droit et le regard assuré. Et surtout avec admiration.

Elle le dit, les femmes ont toujours été au centre de son cinéma car elles l’inspirent. Et a à cœur de montrer leur force dans leur beauté, leur âge, leur diversité. Mais elle clarifie un point en guise de conclusion :

« Irène, c’est une femme exceptionnelle. Mais il y a aussi des femmes nulles et des hommes exceptionnels et des hommes nuls. S’il y a eu un si grand retentissement dans cette affaire c’est en partie parce que c’est une femme. Les gens ont eu conscience de ce qu’elle avait vécu et ça a touché les gens car elle est femme, mère, médecin, elle avait autre chose à faire que ce combat qui lui a donné une dimension supplémentaire. Mais qu’elle soit une femme ne change pas la valeur de son combat. »

Au cinéma le 23 novembre 2016.

Célian Ramis

Queen Kong, la liberté de l'imagination

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Le Triangle, Rennes
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Les 18 et 19 octobre, la compagnie La BaZooka présentait Queen Kong au Triangle. Un conte philosophique destiné au jeune public interprété par trois danseuses pleines d’énergie et d’humour.
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Les 18 et 19 octobre, la compagnie La BaZooka présentait son spectacle Queen Kong au Triangle, à l’occasion du festival Marmaille. Un conte philosophique destiné au jeune public interprété par trois danseuses pleines d’énergie et d’humour.

Le Prince n’est plus là et dans la forêt, les trois reines Kong dansent, jouent, courent, crient et chantent. C’est un univers fantasque et fantasmagorique que recrée ici la compagnie La BaZooka, dans un jeu de sons et de lumières. Car sur scène, c’est un décor épuré qui se présente à nous. Trois danseuses et un tas de bûches trônent face à la salle.

Elles pourraient être des nymphes. Des divinités de la Nature. Autour d’une bûche qui pleure sa souffrance ou son angoisse, elles tentent d’apaiser la source de ses cris. Leur langage est animal, primitif. Leur danse est légère et virevoltante.

S’engage alors un air d’opéra et résonne la voix de la célèbre cantatrice italienne, Cecilia Bartoli, qui soudainement habite la danseuse Taya Skorokhodova, déclenchant instantanément les rires des enfants. Un instant lyrique et poétique qui ne s’installe que pour quelques minutes avant que les créatures à l’enveloppe charnelle humaine ne se dissipent dans l’environnement qui les entoure.

L’apaisement ressenti au préalable se transforme alors en virée nocturne cauchemardesque. On s’imagine pris-es au piège d’un mauvais rêve. Peut-être encerclé-e-s par des bois malveillants, nous poursuivant avec une hache avant que les rôles ne s’inversent et qu’apparaisse une femme coussins et que les riffs rock ne transfigurent cette énergie négative en force puissante.

Dans Queen Kong, le trio joue à se faire peur, fuit à vive allure, saute, danse, s’amuse, trébuche, s’étale au sol et ressuscite. Les danseuses écoutent, observent, entrent dans un état proche d’une transe chamanique, sont menacées par une bête sauvage dont elles viennent à bout, en prenant les armes.

« Qu’est-ce que c’est le sauvage au féminin ? », s’interroge il y a 3 ans Sarah Crépin, chorégraphe et interprète pour La BaZooka. À cette époque, elle est intriguée par la relation entre le féminin et le sauvage, notion machinalement – et injustement - imaginée au masculin.

« J’avais besoin de la forêt, de me plonger dans cet univers. La forêt c’est le lieu de tous les possibles, de la quiétude, de la métamorphose, du danger. Un lieu où on est abrité-e, où il y a du passage et où on peut être au cœur de soi-même. Je voulais aller vers une féminité qui n’est pas lisse et qui est puissante et enfantine, dans le sens où dans l’enfance nous ne sommes pas encore modélé-e-s aux codes du citoyen. », explique Sarah Crépin.

Sur chaque spectacle, elle travaille avec Etienne Cuppens, metteur en scène de la compagnie. Ensemble, ils ont confronté leurs idées et envies. Ils procèdent par propositions et oppositions, en essayant toujours de ne pas s’encombrer des préconçus.

« C’est très sauvage comme manière de travailler. On a fonctionné à 4 sur la danse (avec Léa Scher et Taya Skorokhodova, les deux autres danseuses de Queen Kong, ndlr), en laissant une chance à la maturité des idées. Ne pas les balayer quand on pense que ça ne marche pas, mais prendre le temps de voir comment elles évoluent et comment elles peuvent exister dans le corps de chacune. », précise la chorégraphe.

Le metteur en scène la rejoint : « On ne veut pas figer les choses. On essaye d’agir de manière très libre. Par association d’idées, avec beaucoup d’improvisation et de l’évolution au fil des répétitions. C’est aussi un travail de transmission. On voit ce qui s’adapte aux corps des interprètes, ce qui se passe à travers la puissance du groupe et comment cela résiste au temps et à l’accueil des enfants selon les représentations. »

Un discours qui symbolise bien l’esprit de la compagnie, qui défend la volonté de réfléchir autour de la notion de libertés. Liberté individuelle mais aussi liberté au sein d’un groupe. Parce que l’idée du maitre et de l’élève, voir de l’esclave, figure dans l’ADN d’un-e danseur-euse, selon Sarah Crépin, qui ajoute :

« En grandissant, on a envie de ne plus se laisser dominer et c’est une lutte de tous les jours pour arriver à s’émanciper, de décider de sa vie, d’investir le monde, d’affirmer sa position. Dans Queen Kong, il y a beaucoup d’élans, des danses enfantines, des poursuites, des corps au sol, des bagarres… Ce sont des figures très riches, très intéressantes et libres ! »

Et ce ne sont pas Léa Scher et Taya Skorokhodova qui iront à l’encontre de cet esprit, après avoir éprouvé l’expérience « du sauvage et du noble, de l’animal que l’on met debout », selon Taya. Pour Léa, « le plateau est devenu un terrain de jeu, permettant énormément de libertés. »

Ce conte philosophique, et cubiste comme le définit justement Etienne Cuppens, convoque l’imaginaire de celles et ceux qui le découvre. « C’est ça la liberté individuelle, conclut Sarah Crépin. Pouvoir s’inventer des histoires avec son imaginaire, voyager, avoir son libre arbitre… C’est très précieux et il faut le préserver. »

 

Célian Ramis

Le Grand Soufflet : Le rock grisant d'Iva Nova

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Parc du Thabor, Rennes
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Le Grand Soufflet boucle son édition 2016 sur un gros coup en présentant des artistes complètes et détonantes dont on retient l’incroyable énergie communicative, la puissance musicale et la créativité artistique.
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Les quatre musiciennes russes d’Iva Nova ont offert au Grand Soufflet une soirée de clôture dynamique et puissante. Leur énergie rock et girl power s’est propagée rapidement sous le chapiteau du festival, installé dans le parc du Thabor, samedi 15 octobre.

L’Argentine est le pays mis à l’honneur cette année mais ce sont les russes d’Iva Nova qui clôturent cette édition du Grand Soufflet. Mélange de rock, d’électro et de musiques slaves, c’est un spectacle psychédélique et festif que proposent Anastasia Postnikova (chant, clavier, percussions), Natalia Potapenko (accordéon, percussions), Galina Kiselesa (guitare, basse, percussions) et Ekaterina Fedorova (batterie, percussions).

Elles dégagent quelque chose de rock. Quelque chose de fort et de saisissant. Quelque chose qui s’apparente à de l’empowerment. La batterie cogne, les percussions accentuent la brutalité des sonorités et à cela s’ajoute la festivité du piano à bretelles.

Un joyeux mélange qui caractérise bien la proposition musicale de ces quatre musiciennes de St Pétersbourg, qui balancent une énergie viscérale et entrainante.

Le folklore de la musique slave s’exprime à travers le chant, la voix d’Anastasia Postnikova vibrant et résonnant dans l’ensemble du chapiteau. Les percussions marquent l’intensité des chansons influencées par des airs pop rock russes et sublimées par un univers novateur et futuriste, appuyé par l’harmonium et une modification vocale proche de celle d’un robot.

Chaque morceau est intense. Un grain de folie habite les musiciennes qui le partagent en toute générosité avec le public qui montre rapidement son enthousiasme. « Vous pouvez vous relaxer, on est russes mais pas des méchantes ! », plaisante la chanteuse en s’installant au clavier, pour y exécuter la partie calme du concert. Là encore, Iva Nova démontre sa capacité et son aisance à nous embarquer dans une aventure sensorielle incroyable.

Après plusieurs chansons dédiées à des femmes célèbres, ou non, elles nous content leurs vécus personnels. L’expérience de quatre musiciennes en tournée dans toute l’Europe. Et comme les paroles nous sont inaccessibles, elles nous invitent à laisser voguer notre imagination.

Guidé-e-s par les sons, les ambiances et les interprétations, festivaliers et festivalières se livrent à un lâcher prise réconfortant, suivant simplement les émotions délivrées par le spectacle.

Car il s’agit ici d’un véritable spectacle musical. Dans lequel chaque musicienne campe un rôle essentiel. Chacune se pare de son instrument mais aussi de percussions différentes. Et ensemble, elles recréent des mondes, des atmosphères et des histoires qu’elles interprètent sobrement devant les micros, qu’elles habitent par des danses sautillantes ou qu’elles théâtralisent avec intensité. Toujours avec des pointes d’humour qui apportent une habile légèreté.

Leur proposition est brillante, pleine de dynamisme et d’inventivité. Gratter les cordes de la basse avec une baguette de batterie instaure une ambiance imposante et quelque peu angoissante. Nous sommes dans un lit, endormi-e-s. « On ne vous promet pas d’être un bon rêve, peut-être un cauchemar… », murmure la chanteuse. Le rythme des instruments est plus lent, la voix de la chanteuse plus grave et son phrasé plus court, les sonorités plus psychédéliques.

Puis on se réveille, c’est le matin, « et le matin, c’est café, cigarette et exercices ! » Le tambourin résonne, l’accordéon se gonfle et se dégonfle à vive allure, les festivités joyeuses sont de retour. Avec leurs sourires s’entremêle un esprit sauvage et libre. Sans crier leur indépendance, celle-ci est flagrante et bouleversante.

Elles montrent, sans trop en faire, l’étendue de leurs talents et leur ingéniosité à s’emparer de tout ce qu’elles trouvent pour le transformer en arme musicale au service de leur univers et de leurs envies.

Elles puisent dans tout ce qu’elles sont et connaissent pour nous bringuebaler dans les contrées russes reculées, dans le bouillonnement de St Pétersbourg, sur les routes de l’Europe qu’elles traversent en bus avec leur équipe technique mais aussi dans l’intime et le quotidien.

« On dédie notre prochaine chanson à toutes les femmes ici, toutes les femmes dehors, toutes les femmes qui sont dans votre cœur messieurs, mais aussi toutes les femmes qui sont en vous si vous le sentez. La chansons s’appelle « The Witch » ! », scande Anastasia Postnikova avec ardeur. Si nous étions déjà convaincu-e-s par Iva Nova, le groupe finit de nous envouter par ce que les musiciennes transmettent avec poigne et sincérité.

Le Grand Soufflet boucle son édition 2016 sur un gros coup en présentant ces artistes complètes et détonantes dont on retient l’incroyable énergie communicative, la puissance musicale et la créativité artistique.

 

Célian Ramis

Le Grand Soufflet : L'histoire du tango en musique et en burlesque

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Parc du Thabor, Rennes
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Maria Dolores n’aime pas seulement le tango… Elle aime également se donner en spectacle et divaguer entre une milonga et une reprise surprenante de la Compagnie Créole, façon Argentine.
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Maria Dolores n’aime pas seulement le tango… Elle aime également se donner en spectacle et divaguer entre une milonga et une reprise surprenante de la Compagnie Créole, façon Argentine. Accompagnée de l’Amapola Quartet, elle était sous le chapiteau du Grand Soufflet, au parc du Thabor, mercredi 12 octobre.

Elle avait juré de ne plus jamais chanter le tango. À cause des relations douloureuses qu’elle a vécu avec des musiciens argentins. Pourquoi ? « Parce que l’homme argentin est un condensé de tous les hommes de la terre ! », lâche-t-elle naturellement en arrivant sur la scène, vêtue d’une longue robe moulante noire et parée de ses longs gants et hauts talons rouges.

Elle fait référence au XIXe siècle, période durant laquelle l’Argentine connut d’importantes vagues d’immigration donnant lieu à un grand métissage.

« Il faut remettre les choses dans le contexte : ce sont des hommes seuls, sans femmes et enfants, qui ont débarqué dans le port de Buenos Aires. Résultat de ce métissage ? Le tango ! Et c’est un joyeux bordel car là où commence le tango, c’est dans les bars à puputes ! », s’exclame Maria Dolores, provoquant les rires du public.

Car à l’essor du tango entre 1890 et 1930, elle associe celui de la prostitution. Une manière d’introduire la chanson suivante, un hommage vibrant aux « femmes que l’on paye », « ces virtuoses de la cuisse ». Avant d’aller s’installer sur le côté de la scène se préparer un sandwich, nourrir son chien et se servir - au cubis - un verre de vin blanc.

C’est certain, Maria Dolores est un sacré personnage. Échappée de la compagnie Femmes à barbe, avec laquelle elle a remporté le Molière de la Comédie en 2016 pour la pièce Les faux british, Lula Hugot incarne aux côtés des musicien-ne-s de l’Amapola Quartet, une diva excentrique et délurée, « espagnole de souche, argentine de couche et rennoise de cœur ce soir », biberonnée au tango et aux joies de l’amour par une tante pleine de dictons, phrases toutes faites et théories plus ou moins fumeuses.

Elle joue les clichés, force l’accent et outrepasse les limites du social. Elle n’a pas de filtres, est impulsive, bavarde, envahissante et séductrice. Elle nous conte ses histoires d’amour et de sexe avec candeur, fraicheur et liberté. Maria Dolores aime les hommes.

De tous les âges, de toutes les tailles, de toutes les morphologies, de tous les pays, de tous les milieux sociaux. Et chante aux femmes son admiration et son féminisme qui s’écarte légèrement de celui de sa tante qui disait : « Quand on est une femme, on apprend à conjuguer le verbe supporter ».

Épaulée par Sandrine Roche au piano, Ariane Lysimaque au violon, Michel Capelier au bandonéon et Christophe Dorémus à la contrebasse, la chanteuse nous traine dans les caniveaux et sur les trottoirs de Buenos Aires, jusque dans les bars et salons de la capitale argentine.

La voix de la diva alliée à la musique et aux talents des musicien-ne-s de l’Amapola Quartet nous transportent et démontrent l’universalité du tango, en interprétant un Besame mucho aux couleurs internationales.

Emblématique de l’amour et de la sensualité, le tango s’illustre à travers une large palette de rythmiques et de variations d’intensité. Maria Dolores chante les liens indéfectibles entre deux amant-e-s, l’infidélité, les filles de joie ou encore les drames de la vie, qu’elle voit bien en couleurs. Et par plusieurs stratagèmes – aller chercher un cornichon en loge ou encore partir au milieu d’une chanson – s’extirpe de la scène pour la laisser au quartet.

Une alternance qui donne à découvrir cette musique métissée, plurielle et riche, en cassant par l’humour la tension dramatique qu’on lui attribue, notamment à travers sa danse envoûtante et poignante. « Mais ça rend fou le tango ! Après l’initiation que vous avez fait en début de soirée, vous êtes foutu-e-s. Maintenant, ça va être tango et toilettes sèches à toutes les fêtes ! », s’esclaffe Maria Dolores, qui ironisera régulièrement lors de la représentation sur l’installation des toilettes sèches sur le lieu du festival.

Pour preuve que le tango fait perdre la tête, le quintet se lance dans des reprises surprenantes et farfelues, voulant prouver que cette musique serait à l’origine de toutes les autres. Ainsi, Sabine Paturel (Les bêtises), Mickael Jackson (Billie Jean), Madonna (Like a Virgin) et la Compagnie Créole (Au bal masqué) s’en seraient inspiré-e-s.

Avec beaucoup de dérision, et d’auto-dérision, Maria Dolores recoud dans nos esprits l’histoire de la musique tango ainsi que de sa danse.

« L’homme est au bar et regarde la femme avec qui il veut danser. La femme, elle, est assise et attend. Forcément, c’est une femme. L’homme lui fait un signe de la tête. Elle acquiesce, ils se rejoignent au milieu de la piste, ou elle fait mine de ne pas le voir. Je trouve ça bien. Ça offre le choix à la femme de refuser ou d’accepter. Et à l’homme de ne pas se prendre un râteau, comme vous dites en France, avec vos expressions agricoles. », plaisante-t-elle.

Pour autant, l’humour n’envahit pas la quintessence du propos. Il le sublime, lui donnant une toute nouvelle dimension. Musique et danse de caractère, de passion, d’amour, de sensualité, de tension, d’agitation, de nostalgie et de solitude, le tango vibre et résonne comme une essence vitale.

 

Célian Ramis

L'engagement des Héroïques dans la littérature jeunesse

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Mettre en valeur le passé pour faire écho au présent, dépoussiérer le roman historique et réhabiliter les héro-ïne-s de l’ombre. Mi-septembre, les éditions Talents Hauts ont lancé la collection Les Héroïques, dirigée par Jessie Magana.
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Mettre en valeur le passé pour faire écho au présent, dépoussiérer le roman historique et réhabiliter les héro-ïne-s de l’ombre. Mi-septembre, les éditions Talents Hauts ont lancé la collection Les Héroïques, dirigée par Jessie Magana, qui signe également un des premiers ouvrages présentés, Des cailloux à ma fenêtre, accompagné de Les mangues resteront vertes, écrit par Christophe Léon.

Au bout du monde, il y a Marie et Yvette. Deux jeunes filles qui vont vivre leur adolescence dans un contexte de guerre. Celui de la Seconde guerre mondiale. Celui de la résistance, dans laquelle elles vont se lancer. À un autre bout du monde, il y a Odélise. En 1975, c’est l’année de son CM2. C’est aussi l’année durant laquelle elle sera déportée vers la métropole et recueillie par une famille vivant en milieu rural, dans la Creuse.

Les deux premières habitent l’île de Sein lorsque cette dernière se voit vidée de 128 pêcheurs partis rejoindre le général de Gaulle après l’appel du 18 juin 1940. La troisième se voit arrachée à La Réunion, comme l’ont été plus de 1 500 enfants de l’île entre 1963 et 1982, déclarés pupilles de la Nation.

La première histoire nait sous la plume de la rennaise Jessie Magana, auteure, éditrice et directrice de collections, la deuxième sous la plume de Christophe Léon, auteur de fictions, essais et romans jeunesse. Des cailloux à ma fenêtre et Les mangues resteront vertes constituent les deux premiers ouvrages de la nouvelle collection – dirigée par Jessie Magana – Les Héroïques (à partir de 13 ans), publiée chez Talents hauts.

POUR L’ÉGALITÉ

Albums, contes, romans, livres bilingues… la maison d’édition indépendante, fondée en 2005 par Laurence Faron, centralise son activité auprès du public jeunesse, de la petite enfance à l’adolescence. Et se distingue de ses congénères de sa par sa ligne humaniste forte, basée sur une éducation aux différences et une lutte contre les discriminations.

« Contre le sexisme en particulier. Les comités de lecture analysent la qualité des textes. C’est ce qui prime pour nous, de bonnes histoires, de bonnes illustrations, de bons livres. Et nous avons une attention spécifique quant à la question des discriminations. Les clichés peuvent être sournois, nous avons tou-te-s des clichés. Ce qui fait que ce n’est pas toujours facile de les apercevoir. Le livre peut être intéressant et quand on creuse le sujet, on se rend compte que le personnage intègre des normes sexistes. C’est un travail de tous les instants. », explique la directrice de Talents Hauts.

En recevant le manuscrit de Jessie Magana, initialement intitulé « Sans attendre », elle le refuse. « Mais c’était un ‘non’ argumenté donc constructif. On a travaillé ensemble avec Laurence et j’ai pu lui renvoyer une mouture », se souvient l’auteure. Les échanges entre les deux professionnelles aboutissent à l’idée d’une collection et à l’élaboration d’une charte. L’objectif est clair : raconter les destins de personnages qui n’ont pas eu voix au chapitre. Avec une entrée historique.

« Cela rejoint tous les engagements que j’ai ! », s’enthousiasme Jessie Magana, qui a également écrit Comment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ou encore Les mots indispensables pour parler du sexisme (co-écrit avec Alexandre Messager) et qui dirige la collection Français d’ailleurs junior (sur l’histoire de l’immigration).

LE MATÉRIAU VIVANT DE L’HISTOIRE

Elle insiste sur un point : ce sont des romans, pas des documentaires. Si l’intrigue s’inscrit dans le passé – toujours dans l’époque contemporaine, jusqu’à 1990 environ – elle n’en reste pas moins fictive, inventée, imaginée. Peut-être construite à partir d’histoires vraies.

« Quand j’ai découvert l’histoire des 128 pêcheurs de l’île de Sein, j’ai eu envie d’écrire un roman. J’ai fait beaucoup de travail de recherches, ça m’a pris un an pour me documenter, aller repérer les lieux, etc. Puis, on oublie la doc’ qui a simplement servi à s’imprégner de l’Histoire et à se plonger dans le ressenti de cette époque. J’ai voulu raconter cette histoire et imaginer le destin d’une femme lors de la Résistance, et lui faire vivre autre chose que la guerre. Elle sort de son île et découvre autre chose. », commente Jessie.

Ce qu’elle aime dans cette forme de littérature, c’est utiliser le matériau vivant de l’Histoire pour faire comprendre le présent. Il en va là du rôle qu’elle considère comme essentiel dans la littérature jeunesse. Témoin d’une époque mais aussi des sociétés. C’est ainsi que Des cailloux à ma fenêtre réhabilite les femmes qui ont participé à la Résistance. Ici, deux jeunes filles vont aider les résistants à faire passer des tracts.

Et en parallèle, Marie va vivre une histoire d’amour et découvrir le désir et la sexualité. Pour l’auteure, il faut se souvenir que « c’est une femme des années 40. On n’en fait pas une héroïne n’importe comment. Ce n’est pas le même rapport à la contraception, à la sexualité, aux hommes, etc. ». Pas question de transformer le passé, pas question d’y insérer un girl power inconsidéré et des actes démesurés.

« Aujourd’hui, les héros sont louvoyés. Pour les uns, l’image du héros, c’est le super-héro, pour les autres, ce sont les djihadistes. L’idée ici, c’est de se dire « Tiens, elle l’a fait. Pourquoi pas moi ? », sans passer par des actes démesurés. Simplement que l’on puisse se dire que l’on peut s’engager à son niveau. », explique la directrice de la collection qui regrette qu’au fil du temps on ne tire aucune leçon du passé :

« On ne peut pas ignorer ce qui s’est passé avant nous. En occultant les événements antérieurs, on oublie une grande partie de notre héritage. La littérature a le pouvoir de le faire vivre. »

Rétablir de la nuance dans l’Histoire que l’on a tendance à vouloir voir blanche ou noire, mais « elle est grise, c’est son tissu. »

VAGUE D’ÉMOTIONS

Pour bâtir Les héroïques, pas question de passer commande. Les auteur-e-s ne sont pas missionné-e-s pour écrire une histoire répondant à des critères stricts. Mais pour qu’un ouvrage intègre la collection, il doit présenter un-e héro-ïne de l’ombre. Pas uniquement des femmes. Pas uniquement des blanc-he-s. Pas uniquement des problématiques extraordinaires. Au contraire, l’histoire doit rester proche des considérations actuelles.

Dans Les mangues resteront vertes, Christophe Léon raconte avec brio et subtilité la transformation du corps de sa jeune protagoniste et le changement de regard que cela suscite.

La lecture de son texte, emprunt de poésie et de justesse, nous transporte au-delà de l’adolescence et résonne en nous. Dans Des cailloux à ma fenêtre, Jessie Magana nous touche du courage de ses héroïnes très réalistes, forgées avec douceur d’innocence et de volonté d’acier.

L’émotion nous submerge au fil des pages et la claque nous assaille dès la fermeture des deux romans. La réflexion est puissante et s’incruste dans notre ADN. Dès lors, les personnages nous accompagnent au quotidien, font partie intégrante de nous, on pense à Marie, Yvette et Odélise, on imagine à quoi ont ressemblé le reste de leurs vies et on se surprend à continuer l’histoire.

On attend alors avec impatience de rencontrer Agnès qui en 1918 est devenue conductrice de tramway et s’apprête à s’engager auprès des Suffragettes. Mais aussi Lucille, une jeune fille qui en 1942, rejette sa petite sœur Anne, qu’elle n’estime pas être réellement de sa famille et qu’elle pense être juive. Il faudra tenir encore quelques mois avant de dévorer Celle qui voulait conduire le tram, de Catherine Cuenca, et Quand le monstre naîtra, de Nicolas Michel, à paraître en 2017.

Célian Ramis

Katell Quillévéré répare les vivants

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Cinéma Gaumont Rennes
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Katell Quillévéré adapte au cinéma le roman à succès de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants. L'histoire d'une transplantation cardiaque et plus largement du don de soi et de générosité.
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Katell Quillévéré a choisi d’adapter au cinéma le roman à succès de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants. La réalisatrice de Suzanne était accompagnée de l’acteur Tahar Rahim pour présenter le 3 octobre dernier son 3e long-métrage, en avant-première au Gaumont de Rennes.

Ce matin-là, Simon est allé surfer avec ses copains. Ce matin-là, la mer a le dos bien rond. Ce matin-là, Simon est transporté à l’hôpital du Havre, à la suite d’un accident de voiture, sur le chemin du retour. Ce matin-là, il est maintenu en vie par les machines mais son encéphalogramme est plat. En mort cérébrale, son cœur continue de battre.

Ce matin-là, Claire apprend que son état se dégrade. Ce matin-là, elle sait qu’il lui faut désormais une greffe de toute urgence. Ce matin-là, elle n’a pas encore conscience qu’un cœur va pouvoir, parce qu’un jeune homme de 17 ans est mort, prolonger sa vie.

À la lecture du synopsis, l’histoire peut rebuter. C’est sans compter sur le talent de la réalisatrice Katell Quillévéré, qui réunit ici un joli casting, composé entre autre de Tahar Rahim, Emmanuelle Seignier, Bouli Lanners, Anne Dorval, Kool Shen ou encore Alice Taglioni et Alice de Lencquesaing. Tou-te-s dans des seconds rôles.

UN GRAND COEUR

Le personnage principal, c’est le cœur. C’est celui qui va réunir les parents du jeune homme, le personnel médical, la femme atteinte de myocarde, ses enfants et son ancienne amante.

« Au-delà de la greffe, c’est l’expérience du lien qui est montrée dans cette histoire. C’est ce que j’ai aimé dans le livre, il n’y a pas que l’idée du don d’organes mais l’idée du don tout court, de la générosité. La sensation d’être relié-e au monde. », explique Katell Quillévéré.

Elle dévore le bouquin en 2014, dès sa sortie. Maylis de Kerangal n’a pas encore été couronnée de tous les honneurs et d’une multitude de prix et distinctions pour Réparer les vivants. Elle ressent rapidement un lien intime avec l’histoire qui évoque « des choses qui m’obsèdent, des choses qui me hantent. Dans Suzanne, le film est hanté par la perte, la mort. »

Katell Quillévéré ne démontre pas une fascination lugubre pour la mort mais au contraire témoigne d’une volonté de mettre en perspective la capacité des êtres humains à la résilience. C’est ce qui l’interpelle dans ce roman : « voir comment la pulsion de vie est plus forte que le chaos qui est là. » Elle ajoute :

« Je suis fascinée par les gens qui ont le courage de vivre leurs vies. Le don en général, et plus largement le don de soi, font partie intégrante de ce qui nous répare. »

RÉALISME ET LYRISME

À travers l’histoire d’une transplantation cardiaque, elle filme le milieu hospitalier et les comportements et réflexions humains qui se dessinent tout autour de ce lieu qui centralise l’intrigue. La réalisatrice instaure une distance entre la brutalité de la mort, la froideur de l’hôpital et l’aléa des réactions que tout cela suscite.

Elle réussit à trouver l’équilibre entre réalisme et lyrisme. Une exigence du livre qu’elle a souhaité conserver dans son adaptation. « C’est très documenté, c’est une aventure scientifique et médicale. Mais il y a une poésie magnifique et je trouvais ça bien que l’on puisse lier le poétique, le métaphysique et le trivial. », souligne la réalisatrice.

Et dans Réparer les vivants, un personnage incarne ce lien. L’infirmier coordinateur en charge des dons d’organe. Ce passeur de vie, c’est Tahar Rahim qui l’interprète. L’acteur le voit comme un ange sur terre porteur d’une mission. Et pour le camper, il a passé un mois à l’hôpital, au service réanimation avec un professionnel.

« C’est nécessaire dans ma fonction d’aller explorer le réel pour m’en libérer après. »
explique-t-il.

ENTRE LA VIE ET LA MORT ET VICE VERSA

Il est un trait d’union entre la vie et la mort. Un accompagnateur sans jugement et sans étiquette qui nous pousse sans brutalité à réfléchir à notre manière d’envisager le monde aussi bien dans sa dimension rationnelle que dans sa dimension spirituelle.

« L’histoire m’a touché, c’était quelque chose de neuf. Le cœur dans le rôle principal et nous qui nous relayons pour construire un film autour de la générosité. Forcément, les rôles nous changent. Après le tournage, au-delà de savoir si j’allais donner mes organes, ça m’a donné envie de donner. Ça m’a donné envie de profiter de chaque instant. », s’enthousiasme Tahar Rahim.

Pour son troisième long-métrage, à l’écran dès le 2 novembre prochain, Katell Quillévéré prend un double risque : celui de l’adaptation et celui d’un sujet complexe. La réalisatrice relève le défi vigoureusement et intelligemment. Elle nous confronte à l’élan vital et l’élan mortel dans un ping-pong rythmé entre les deux pulsions, alternant des champs contre champs, « soulignant la mort », et des travellings, « signifiant que la vie reprend. »

Pour elle, le cinéma est une expérience physique puissante. Après Suzanne, elle prouve ici son talent et potentiel et nous conforte dans l’idée qu’avec elle nous n’avons qu’à fermer les yeux et nous laisser embarquer dans une aventure sensorielle forte dont nous ne reviendrons jamais indemnes.

Célian Ramis

Dans le SAS, un instant privilégié

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Le Triangle, Rennes
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En amont de quatre spectacles sélectionnés au cours de la saison du Triangle, Nathalie Salmon invitera les volontaires dans le SAS à enrichir leur culture chorégraphique tout en se décontractant.
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La 3e édition du SAS commence le 19 octobre avec la danseuse Nathalie Salmon, au Triangle. En amont de quatre spectacles sélectionnés au cours de la saison, elle invitera les volontaires à enrichir leur culture chorégraphique tout en se décontractant.

« Loin de nous l’idée d’expliquer le spectacle aux participant-e-s du SAS. Passer par là, c’est quitter ce que l’on a vécu pendant la journée et se mettre en condition pour la suite de la soirée. », explique Nathalie Salmon, danseuse intervenante au Triangle depuis 20 ans. À l’occasion de quatre propositions artistiques*, la professionnelle propose un instant privilégié de 45 minutes en amont des spectacles pour délier les corps et les esprits.

Un instant qui marque la volonté de la Cité de la danse d’accompagner le public dans la l’accessibilité à la culture chorégraphique. « Entre les Cinés cité danse, l’atelier de Nathalie un samedi par mois ou encore le SAS, on essaye de mettre en place des manières différentes de s’ouvrir à la danse, pour celles et ceux qui ont envie de disposer de plus d’éléments. C’est évidemment un des rôles du Triangle. », précise Odile Baudoux, coordinatrice du secteur artistique.

Elle n’oublie pas non plus les événements ponctuels établis au cours de la saison avec les artistes. Comme ce sera le cas avec Latifa Laabissi en janvier. La danseuse-chorégraphe proposera une soirée publique - composée de projections, discussions avec Isabelle Launay et échanges avec le public - pour inaugurer sa résidence au Triangle (du 17 au 20 janvier) autour du thème « Politique du minoritaire ».

L’EXPLORATION DES ARTS

La structure, logée au cœur du Blosne, distille dans sa programmation, des instants privilégiés, dédiés à l’approfondissement des connaissances en matière de danse. Une sorte d’option « Pour aller + loin » permettant une aide au regard et un éveil à l’art. Aiguiser l’appétit sans toutefois gaver les participant-e-s.

Nathalie Salmon n’intervient pas pour reproduire les enchainements des spectacles, ni pour donner une conférence stricte autour des artistes qui se produiront sur la scène du Triangle. Elle est plutôt un pont entre les volontaires présent-e-s et la danse. En préparant le SAS, elle se saisit de différentes approches possibles pour se préparer à la proposition qui suivra :

« Ce serait enfermant de donner quelque chose de trop précis. Je ne veux pas trop en dire sur ce que l’on fera mais pour donner un exemple, l’an dernier à l’occasion d’un spectacle de danse africaine, on a travaillé sur le pas, l’accentuation du pas. Personnellement, je ne cherche pas la recette, mais je veux percevoir, ressentir. »

Elle l’assure, pour participer, nul besoin de formation. Il ne s’agit pas ici de performance mais plutôt d’éveil, de regard et d’écoute des sensations, tout en y apportant des connaissances théoriques, autour d’un courant ou d’un-e chorégraphe. C’est là une manière de prendre confiance, ôter l’intimidation que l’on peut avoir en public et l’appréhension de la représentation artistique.

« On peut visiter l’Histoire des arts, la façon de travailler de ces artistes et se saisir d’un petit moment de danse tou-te-s ensemble et expérimenter des mouvements, sans faire peur. »
rassure la danseuse.

COMPLÉMENTARITÉ ET CURIOSITÉ

Ainsi avant Queen Kong, on réfléchira sans doute à la question de l’énergie. Avant Cirque, à celle du portrait et du solo. Avant It Dansa, à celle de la mémoire et de la transmission. Et avant Chut, à celle de la chute. Mais ce ne sont encore que des ébauches, des débuts de piste pour Nathalie Salmon.

« Avec le SAS, je cherche aussi à m’amuser, à découvrir, redécouvrir et à m’inviter moi-même à me rendre curieuse. Avec Odile, on discute ensemble des 4 spectacles que l’on va choisir pour la saison, puis j’y ajoute ma gourmandise. Pour moi, tout est possible, tout peut être prétexte à. L’idée est qu’il n’y ait pas de barrière sur les styles chorégraphiques, même ceux que je maitrise moins, c’est pas grave. L’objectif est de ne jamais faire la même chose d’un SAS à l’autre, d’une saison à l’autre. », s’enthousiasme-t-elle.

Finalement, le SAS est-il peut-être aussi un moyen de retrouver un sentiment de familiarité en découvrant le spectacle. « Un peu comme une odeur », confie la danseuse, éprise, à 51 ans, d’un sentiment de découvertes permanentes et de renouvellement de sa culture chorégraphique.

 

  • * Queen Kong de La Bazooka le 19 octobre, Cirque de Cécile Loyer le 2 mars, It dansa le 23 mars et Chut de Fanny de Chaillé le 27 avril.

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